ANNÉE. 15 MAI- 15 JUIN 1919 N
H. Jelinek:
Le général Milan Stefânik
Une dépêche, arrivée le 4 mai de Bratislava (Presbourg), annonce que le général Stefânik y a trouvé la mort à l'âge de 38 ans, sous les débris de son biplan, au moment où, lui qui en avait été un des libérateurs, il devait pour la première fois poser le pied dans son pays.
Quelle belle et tragique destinée que la sienne! Fils d'un pauvre pasteur protestant d'un village slovaque, il arrive à Paris avec, pour tout bien, un diplôme de docteur es sciences de l'Université tchèque de Prague et avec une recommandation de son maître, le , célèbre astronome Zenker. Bientôt, on le voit attaché à l'observatire de Meudon, où Janssen l'associe à ses travaux. Il fait des voyages d'études au Thibet, aux Antilles, au cap Horn. Dès 1905 (il n'avait, à cette époque, que 26 ans), il est chargé de faire des études astronomiques à l'observatoire du mont Blanc. La même année, il fait partie d'une mission scientifique
envoyée à Alcosebre, à l'occasion de l'éclipsé solaire. En 1 906, il fait deux nouvelles ascensions au sommet du mont Blanc; l'année suivante, il est chef de l'expédition astronomique envoyée dans l'Asie centrale, à Urr-Tjube (éclipse solaire du 14 janvier 1907). Après la mort de Janssen, il est nommé directeur de l'observatoire du mont Blanc. En 1909, il fait un voyage scientifique au Sahara; en 1910, pour observer la comète de Halley, il s'embarque pour Tahiti, où il passe plusieurs mois. Les comptes rendus de l'Académie des sciences de Paris ont donné, à plusieurs reprises, les résultats de ses recherches sur l'astronomie physique et la météorologie. Plusieurs distinctions décernées par l'Académie tchèque des sciences de Prague, par l'Institut de France et par la Société astronomique de France, ont consacré la renommée toujours croissante du jeune et brillant savant.
La conflagration européenne le surprit au milieu de ses travaux scientifiques. Sans hésiter un moment, Stefânik s'engagea comme simple soldat et partit pour le front. C'est de lui que vient l'initiative du développement du service météorologique de la guerre. Bientôt, le général Foch lui offrit un poste important dans le service météorologique de l'armée. Stefânik, préférant rester simple combattant, refusa et on le vit bientôt aviateur dans le nord de la France, puis en Serbie, où il fut victime d'un premier accident qui compromit gravement sa santé débile. Au cours d'un séjour à Paris, il rencontra MM. Benes et Masaryk, et depuis ce temps, il se consacra entièrement à la cause de sa patrie tchécoslovaque. A peine relevé de son lit d'hôpital, il se fit l'apôtre de sa nation opprimée. On le voit poursuivre l'œuvre de propagande dans les milieux militaires et diplomatiques dans toutes les capitales alliées ; sur le front italien, du haut de son avion, il lance des milliers de proclamations signées le « lieutenant aviateur Stefânik », exhortant les soldats tchèques à passer dans les rangs de l'armée alliée.
Dans les camps de prisonniers autrichiens, sa chaude parole, son ardeur et son exemple rallient les Tchécoslovaques et font surgir toute une armée qui vient renforcer le front. L'activité de Stefânik est fébrile. Il se multiplie, il est partout. A Paris, il gagne le quai d'Orsay à ses vues. En Italie, il travaille de concert avec les généraux Porro et Diaz, avec MM. Orlando et Sonnino. En 1916, on le voit en Russie et en Roumanie, où il se fait apprécier des généraux Berthelot et Janin. Le généralissime Alexéief lui confère les pouvoirs' nécessaires à la création des légions tchécoslovaques. En 1917, à New-York et à Chicago, il donne une ardeur nouvelle aux importantes ligues tchèques et slovaques. Commandant en 1917, colonel en février 1918, général en juin, il eut la Légion d'honneur, la Croix de guerre (avec palmes), l'ordre de St- Vladimir (avec glaives), la médaille militaire serbe et la Croix de guerre italienne.
Lors de la reconnaissance de l'État tchécoslovaque par les Alliés, il fut nommé ministre de la guerre du gouvernement tchèque. Mais avant de rentrer dans son pays, il considérait comme de son devoir d'aller voir en Sibérie l'armée tchécoslovaque dont la situation était précaire. Rentré de Vladivostok, où il avait pris les mesures nécessaires, en mars dernier, il a employé tout son crédit et toute son influence à seconder les plénipotentiaires tchèques, MM. Kramâf et Benes, dans leurs travaux à la Conférence de la paix. Il avait quitté Paris, il y a environ trois semaines, pour se rendre en Italie où il assista à la formation des derniers bataillons tchécoslovaques.
Cette tâche achevée, il voulait rentrer, par la voie des airs, dans sa patrie libérée du joug austro-magyar, et sa première visite était destinée à la capitale de son pays natal, à Presbourg, aujourd'hui Bratislava. Au moment d'atterrir, au moment où sa poitrine doit se gonfler d'une joie indicible, un stupide accident sur-
vient. On ne retire des débris de l'appareil, que le cadavre brûlé, et affreusement mutilé du général.
On reste songeur devant cette fin tragique. Je ne sais si dans cette guerre, si riche pourtant en tragédies, on en trouve une qui soit plus noble, plus poignante. Il y a, dans cette mort sublime, je ne sais quelle grandeur qui rappelle les légendes antiques et qui fait songer à Phaëton et à Moïse à la fois.
Le deuil de la jeune République tchécoslovaque est immense. Un de ses créateurs est mort. Savant, soldat, homme d'État, le général Stefânik, désormais légendaire, restera, dans son histoire et dans celle de l'humanité, une figure des plus belles, des plus grandes.
Charles Meôi'r, député de l'Assemblée nationale.
Les travaux de l'Assemblée
Nationale Tchécoslovaque.
Je suis sûr qu'en lisant ce titre, bien des lecteurs se demanderont : Qu'est-ce, au fond, que l'Assemblée nationale tchécoslovaque? Est-ce une réunion des Diètes des trois pays de la couronne de St Venceslas, Bohême, Moravie et Silésie, complétée peut-être par les délégués slovaques ayant siégé au parlement hongrois? — Non. — Est-ce peut-être l'ensemble de ces députés et des députés tchèques au parlement central de Vienne? — Non. — Qu'est-ce alors?
Pour répondre à fond à cette question, il faut rappeler au lecteur la période de nos luttes révolutionnaires qui a précédé immédiatement la proclamation de l'indépendance tchécoslovaque. La tyrannie autrichienne ayant supprimé les organes existants de la vie politique tchèque, on a eu recours à une formation qui a emprunté son nom à l'histoire de la révoluton de 1848 et qui s'appelait Comité national (Nârodnî Vybor). Ce comité se composait des représentants de tous les partis politiques tchèques. Les représentants des Slovaques n'y manquaient point, mais on n'en parlait pas, et le public n'en savait rien. Ce fut dans le temps où la censure autrichienne, obéissant aux ordres venus de Budapest, avait soigneusement éliminé le mot « tchécoslovaque » des journaux, des livres et de toute déclaration et manifestation, où cette censure empêchait toute citation des livres allemands et même de
l'Encyclopédie allemande de Brockhaus ou de Mayer, disant que le slovaque est un dialecte tchèque et que les Slovaques sont une branche du peuple tchécoslovaque. C'est à ce comité national et surtout à ses membres gérants Ra§in, Soukup, Svehla, qu'on doit la proclamation de { indépendance tchécoslovaque.
On ne pouvait poursuivre l'œuvre de libération et d'organisation du nouvel Etat sans organes législatifs et exécutifs. Cette dernière tâche ayant été assumée par la présidence du Comité national, il s'agissait de constituer un parlement.
Il semble qu'il n'y ait rien de plus facile: suffrage universel, élections, convocation des élus. Mais non, la chose est beaucoup plus compliquée que l'on ne croit. Pour procéder à des élections, il faut des circonscriptions électorales, et le nouvel Etat n'avait pas de frontières déterminées. Il faut aussi des listes électorales, mais il y avait des gens qui se considéraient comme étrangers à la république parce qu'ils espéraient que, par exemple, les pays dits « Bohême allemande » deviendraient un État indépendant, qui se réunirait à l'Allemagne. Enfin les élections sont une affaire qui ne peut pas se faire du jour au lendemain, qui demande du temps, et même beaucoup de temps. Que faire alors? Réunir les Diètes? C'était chose impossible. Les Diètes, dans leur structure, étaient un des instruments importants de la réaction et de la germanisation autrichiennes. Dans un pays autrefois si riche, pays où l'agriculture et l'industrie étaient la source principale du bien-être de l'Autriche tout entière, la classe ouvrière n'avait pas de représentants, car elle n'avait pas le droit de vote pour la Diète. La raison de ce phénomène incroyable était tout à fait simple: si le suffrage universel avait été concédé pour la Diète, c'en était fait de la légende d'une Bohême allemande; on aurait eu dans la Diète une grande majorité tchèque,, l'influence de l'élément allemand aurait été réduite à la juste pro-
portion de la population allemande dans le pays, on se serait aperçu que les villes et les villages soi-disant allemands se composent de quelques entrepreneurs, fabricants ou grands propriétaires allemands, qui jouissent de tous les droits et ont dans leurs mains une représentation fictive de la contrée, et d'une grande majorité d'ouvriers, de petits commerçants et de petits artisans, qui, privés de droits politiques, étaient condamnés à un mutisme absolu.
il va de soi que la réunion des Diètes aurait été plutôt une parodie bizarre qu'une action sérieuse et encore moins une institution démocratique.
Comment donc arriver à une représentation? Il est bien connu que pour les élections au parlement central de Vienne, on avait établi en Autriche le suffrage universel et direct. Il est vrai qu'en réalité ce suffrage était bien inégal pour les différentes races et nationalités de l'Autriche, mais au sein de chacune d'elles le suffrage était assez juste. On aurait pu, à la rigueur, le prendre pour fondement de l'Assemblée législative. Mais les élections en Autriche se faisaient selon le principe de la majorité absolue dans chaque district électoral donné; le scrutin de listes n'existant pas, les minorités battues n'avaient point de représentation, quel que soit le nombre des voix réunies. C'est ainsi que le parti clérical, en Bohême, dont les électeurs représentaient une minorité assez forte, n'avait pas de député au parlement de Vienne, et que ce même parti en Moravie, par suite d'une coalition progressiste, était réduit à un minimum toujours manifeste qui ne comptait guère. Les politiques cléricaux avaient toujours manifesté un fort attachement à la dynastie catholique des Habsbourgs. Leur manque de députés avait été très favorable au mouvement révolutionnaire tchécoslovaque pendant la guerre. Mais la république une fois établie, il fallait plutôt chercher à les y attacher qu'à les pousser à une résistance acharnée contre le nouvel Etat qui ignorerait des centaines de milliers de votes déposés au profit
du parti. Il en était ainsi également du parti réaliste (jadis parti du professeur Masaryk et d'autres).
On a donc eu recours à la méthode suivante. On a compté le nombre de voix obtenues par chaque parti et c'est sur cette base qu'on a établi leur représentation proportionnelle à l'Assemblée nationale. Le nombre des représentants des partis ainsi statué, leurs comités exécutifs n'avaient qu'à désigner les personnes jouissant de leur confiance, auxquelles ils donnaient le mandat pour l'Assemblée nationale. De cette manière, on remédiait aux faits qui pouvaient jouer un rôle considérable dans certains districts (nombre de morts dans la guerre, prisonniers et absents), et d'autre part on évitait la lutte électorale, qui d'ordinaire provoque une excitation assurément à craindre dans un Etat encore en formation.
Je sais bien qu'on pourrait soulever beaucoup ^l'objections motivées contre cette manière de procéder, mais enfin tous les partis s'étant prononcés pour elle, elle a obtenu par leur intermédiaire la sanction de tous les électeurs politiquement organisés et ce n'est qu'avec ceux-là qu'on fait et qu'on peut faire la politique des États.
En parlant aux électeurs dans les environs de Prague, je leur déclarais que notre jeune République ne sera pas — pour le moment du moins — une république socialiste, mais qu'il est impossible d'autre part qu'elle ne soit pas une république sociale. La raison de ces paroles est, à mon avis, très facile à comprendre, elle est même évidente. Pour avoir une république socialiste, il nous faudrait une Assemblée nationale, un parlement, en somme, où les socialistes disposeraient d'une majorité. Sans cela il est impossible d'établir un gouvernement purement socialiste parce que l'opposition des partis non socialistes l'emporterait toujours sur la minorité socialiste. La conséquence logique d'un tel vote serait la chute du gouvernement et
le renversement de la république socialiste à peine établie.
Mais, ayant ainsi démontré qu'une république socialiste dans ces conditions est une impossibilité, il faut proclamer d'autant plus haut et d'autant plus clairement, que notre république sera une république sociale ou qu'elle ne sera pas du tout, qu'elle n'existera pas. A mon avis, une telle déclaration ne peut rien avoir de surprenant. C'est ce qui fait qu'il y a plus de trente ans qu'au parlement d'Allemagne le Chancelier de fer déclarait! que le char de l'Etat n'irait pas.sans une goutte de l'huile socialiste. Qu'on me pardonne de citer ici un adversaire si acharné, mais c'est surtout par nos ennemis que nous devons nous instruire. Cette goutte d'huile socialiste est précisément ce que j'appelle la république sociale. Il faut que nos classes non ouvrières condamnent définitivement la doctrine libérale du fameux « laisser faire, laisser passer » ; qu'elles reconnaissent l'impossibilité de passer avec indifférence sur l'état matériel et les conditions du travail et de la vie de la classe ouvrière.
A vrai dire, la grande majorité de notre peuple le comprenait; les lois sociales ont toujours eu, dans les représentants de notre peuple au parlement de Vienne un appui sérieux et précieux. Les conditions de la classe ouvrière ont terriblement empiré par suite de la guerre. Il est vrai que les salaires ont augmenté, mais ce n'était pas toujours dans la même proportion que les prix montaient, et puis l'argent de l'augmentation du salaire n'avait qu'une valeur, pour ainsi dire, purement théorique, le manque absolu de vivres, vêtements, etc., obligeant ceux qui ne possédaient que de l'argent, ou à avoir faim avec l'argent dans leur poche ou à acheter les denrées à des prix incroyablement exagérés par les spéculateurs de la guerre.
Ajoutons que, pendant la guerre, la plus grande partie des fabriques et des usines furent transformées
en usines pour la production du matériel de guerre; qu'on a éloigné ou changé les machines, et que, la paix survenue, la production du matériel de guerre finie, les ouvriers chômaient faute de travail. Les autres fabriques ont arrêté le travail, contraintes par le manque de matières premières provenant du blocus des Empires centraux.
Dans ces conditions, il est bien entendu que le premier soin du gouvernement ne pouvait être que de chercher à remédier à cet état désolé et désolant d'une si grande et si importante partie de la population de la République. Pour le manifester et pour garantir, les leaders du parti social-démocrate et du parti socialiste tchèque se sont résolus à faire partie du premier gouvernement de la République.
L'importance de l'agriculture pour la République a été démontrée pendant la guerre d'une manière éclatante. Le gouvernement et la dynastie de Vienne suivaient pendant la guerre la tendance incontestable et d'ailleurs évidente de rayer le peuple tchécoslovaque de la liste des nations vivantes.
Les exécutions et persécutions, les mitrailleuses fauchant par derrière les soldats tchécoslovaques chargés des attaques les plus insensées n'ayant pas rempli cette tâche, le gouvernement cherchait à affamer le peuple haï. Les réquisitions se faisaient de plus en plus cruelles ; on s'empara par la force de ce que le peuple refusait par inimitié envers l'Etat ou aussi par la crainte bien justifiée de mourir lui-même de faim, s'il livrait à l'Etat les quantités prescrites. Et pendant que les exigences du gouvernement s'accroissaient avec une rapidité incroyable, on cherchait à rendre le sol improductif. Il était extrêmement difficile d'obtenir des fameux « bureaux centraux » de Vienne des semences, des engrais artificiels, — indispensables à l'agriculture moderne, — il n'y en avait que pour les Allemands et pour les grands propriétaires germanisants du pays. Si
ce plan infâme n'a pas abouti comme on l'espérait à Vienne, c'est grâce à notre agriculture. Mais la guerre finie, on se trouvait en présence d'un désert au lieu d'une production agricole. Le pays était absolument privé de son cheptel, le rendement d'un hectare diminué de 50 à 60 %. Il est vrai que les prix des produits agricoles étaient augmenté, mais ce n'était que sur le papier vu la dévaluation de la monnaie.
Pour être assurée que ses intérêts ne seraient pas négligés par le gouvernement, la classe des cultivateurs ne voyait qu'une voie: prendre une part active au gouvernement et le parti agraire le fit.
La production industrielle et agricole ayant trouvé ainsi sa représentation dans le gouvernement, il était clair qu'il fallait que la classe consommatrice de ces deux branches de production prît part au gouvernement, ce qui a été obtenu par la participation du parti démocratique national.
Il est bien entendu qu'il n'était pas possible de construire le gouvernement de la République sans les grands édificateurs de notre indépendance et sans nos frères de Slovaquie. La première place, celle de président de la République était réservée au professeur Masaryk, notre premier diplomate et homme d'État, îe Dr Benes se vit attribuer les fonctions de ministre des affaires étrangères. Le peuple était heureux de pouvoir confier le ministère de la guerre à un frère slovaque, le Dr Stefânik, témoignant ainsi de sa reconnaissance pour les services énormes rendus à la République par un de ceux qui furent les grands fondateurs de son indépendance et de sa liberté. Le second Slovaque au cabinet est le Dr Srobâr. Quant au président du Conseil, on peut dire que le gouvernement autrichien nous l'avait désigné lui-même. Le procès odieux contre le Dr Kramâf nous a appris qu'on le considérait à Vienne comme l'incarnation des rêves et de l'idéal d'indépendance du peuple tchécoslovaque,
comme la personnification de l'amour de notre pays pour l'Entente. Condamné à mort par les juges militaires autrichiens, pour crime de haute trahison, le Dr Kramâf devenait pour notre peuple l'incarnation de notre foi en la justice, de notre espoir en l'avenir, de notre amour de la liberté.
La seule difficulté qui se présentait au moment de la constitution du gouvernement, était le point de vue soutenu jusqu'alors par le parti catholique (clérical). Les cléricaux ont toujours été monarchistes, attachés à la dynastie des Habsbourg, catholiques eux-mêmes à outrance. Mais depuis la constitution de la République les chefs de ce parti ont observé un silence prudent, et enfin ils ont déclaré spontanément qu'ils reconnaissent la République et sa constitution comme base légale du développement intérieur du pays. Cet obstacle levé, le chef du parti, le Dr Hruban a pris place dans le gouvernement en qualité de ministre sans portefeuille.
La première séance de l'Assemblée nationale tchécoslovaque eut lieu le 14 novembre 1918. Dans cette séance à jamais mémorable, le Dr Kramâf, en sa qualité de président du Comité national, prit la parole pour faire élire président de l'Assemblée. L'élu est le social-démocrate Tomâsek. Continuant son discours, acclamé frénétiquement, le Dr Kramâf a déclaré à jamais rompus les liens qui unissaient jadis la dynastie des Habsbourg aux pays tchécoslovaques. Sans valeur sont désormais les conventions de l'année 1526, sans valeur la Pragmatique Sanction de Charles VI. Et un enthousiasme indescripitble souleva l'Assemblée, quand l'orateur invita les assistants à nommer M. T. G. Masaryk premier président de la République tchécoslovaque.
Après cette déclaration solennelle, l'Assemblée nationale nomma les membres du gouvernement :
Charles Kramâf (démocrate national), président du Conseil des ministres;
Antoin Svehla (agrarien), ministre de l'intérieur;
Dr Alois Rasîn (démocrate national), ministre des finances ;
Gustave Haberman (social-démocrate), ministre de de l'instruction publique;
François Soukup (social-démocrate), ministre de la justice;
Venceslas J. Klofâc (socialiste tchèque), ministre de la défense nationale;
Edouard Benes, ministre des affaires étrangères;
Milan Stefânik (Slovaque), ministre de la guerre; guerre ;
François Stanék (agrarien), ministre des travaux publics ;
Charles Prâsek (agrarien), ministre de l'agriculture;
Isidore Zahradnik (agrarien), ministre des chemins de fer ;
Georges Stfibrny (socialiste tchèque), ministre des postes et télégraphes;
Adolphe Strânsky (démocrate national), ministre du commerce;
Bohuslas Vrbensky (socialiste tchèque), ministre du ravitaillement;
Gustave Winter (social-démocrate), ministre de la prévoyance sociale ;
Maurice Hruban (clérical), ministre sans portefeuille.
Après avoir constitué ainsi le pouvoir suprême et le gouvernement, l'Assemblée nationale a commencé ses travaux.
La première tâche de l'Assemblée Nationale devait être la réforme électorale pour les conseils municipaux. Inutile de demander pourquoi on a commencé par les communes. J'ai déjà exposé les raisons qui empêchaient le gouvernement de procéder aux élections parlementaires. Les mêmes raisons suffisent, à mon avis, pour expliquer pourquoi le gouvernement ne pouvait pas commencer par la réforme électorale pour le Parlement. Mais il y avait des raisons encore plus positives. La commune est l'organisme fondamental en même temps que le plus simple de l'Etat. On comprend donc Riezer lorsqu'il disait: « La commune libre est le fondement d'un Etat libre. » Outre cette raison de pure théorie, on en trouve facilement une autre, d'ordre pratique. C'est la fameuse question du Deutschboemen. Les Allemands de Bohême ont reconnu que leur prépondérance politique sur les Tchèques, prépondérance qui existait jadis dans l'Autriche entière, était perdue pour toujours. Ils ont alors imaginé la théorie du Deutschboehmen. Ils prétendent qu'une partie de la Bohême est purement allemande, que les Tchèques, leur langue et leurs aspirations nationales n'ont rien à y voir. Le mode de scrutin les favorisait en tout. Le gouvernement autrichien ne voulait rien entendre des justes revendications des minorités tchèques cruellement opprimées par les partisans de la maxime: La force prime le droit. Quand je parle de minorités, c'est une manière de dire qui n'est pas exacte dans toutes les contrées de l'ancien royaume. Les gouvernements autrichiens, et, avec leur appui actif, les Allemands de Bohême, sont arrivés à des choses presque inconcevables. Ils ont déclaré allemands des districts où l'élément tchèque possédait une majorité incontestable. Or, chose caractéristique, c'est de ces contrées que sont issus les agitateurs pangermanistes les plus actifs et les plus fanatiques. Ce sont par exemple les districts de Most (Briix), de Duchcov (Dux) et de Teplice. Si l'on accomplissait une réforme
électorale, le Deutschboehmen apparaîtrait aussitôt comme une fiction.
La seule réforme électorale juste — tous les partis de l'Assemblée nationale étaient d'accord à cet égard — ne pouvait être basée que sur le suffrage universel, direct et égal. Cependant deux questions d'importance se posent. La première se rapporte au vote des femmes; la seconde, à la représentation proportionnelle des minorités, en d'autres termes au scrutin de liste.
L'Assemblée nationale a répondu à ces deux questions par l'affirmative. La guerre a donné maintes occasions de reconnaître et d'admirer les hautes qualités de la femme tchèque. Les hommes étant partis pour la guerre, tous les soins du travail industriel et agricole retombaient surtout sur les femmes. Elles y ont fait preuve d'une énergie et d'une intelligence admirables.En ces circonstances, il était difficile, sinon impossible, de leur refuser le droit de vote. Quant à la représentation proportionnelle, la manière même dont on a procédé pour constituer l'Assemblée nationale, rendait impossible l'emploi de méthodes différentes pour les élections générales. Maintenant la loi est votée. Nous en verrons bientôt les résultats heureux et véridiques.
L'Assemblée Nationale avait encore à s'occuper de la législation sociale. Il est impossible d'entrer ici dans les détails. Qu'il nous suffise de dire que l'Assemblée Nationale a voté deux lois, qui mettent la jeune république à la tête du progrès social : loi sur la journée de huit heures pour les ouvriers et loi sur les secours en cas de chômage.
Il fallait encore songer à l'établissement de la vraie démocratie dans la république. On sait que l' Autriche-Hongrie était essentiellement un Etat aristocratique. Pour lui donner une certaine teinte démocratique, on avait fait voter par le Parlement de Vienne le suffrage universel. Ce n'était qu'un voile derrière
lequel on voulait cacher un régime aristocratique absolu et provoquant. Je peux citer les paroles très vraies d'un ministre roumain, M. Take Ionesco, qui dit qu'il n'y avait pas une nation autrichienne, mais bien une classe, une caste, dont les membres étaient les seuls Autrichiens du monde. C'étaient les aristocrates qui tenaient tout de l'empereur et attendaient tout de lui — pour leurs intérêts. « Ces hommes, dit M. Ionesco, sont d'origine tchèque, italienne, croate, etc., sans être Tchèques, Croates ou Italiens, ils sont Autrichiens.)} Je voudrais compléter ces paroles en disant: Mais s'ils sont d'origine magyare ou allemande, ils sont des Magyars ou des Allemands fanatiques. Il y en a même d'origine française. En Bohême il y a un prince de Rohan, gentilhomme français. Il porte des titres qui sont parmi les plus anciens de France, les titres de duc de Beaufort, duc de Bouillon, duc de Montbazon, prince des Guéméné, seigneur de Chevreuse, pourtant, malgré ces titres pompeux, c'est un pangermaniste acharné. On pourrait facilement en citer d'autres. La politique de la cour d'Autriche ayant un caractère nettement germanisant en Autriche et magyarisant en Hongrie, ces aristocrates se sont conformés aux intentions de leur maître. Ainsi non seulement ils appliquaient au peuple le régime féodal, mais ils se faisaient encore des agents de dénationalisation. On ne s'étonnera donc point de voir l'opinion publique exiger catégoriquement qu'on en finisse dans la nouvelle république avec les privilèges de l'aristocratie. C'est pourquoi une des premières lois votées par l'Assemblée a été l'abolition de la noblesse, des titres et des ordres.
Il est bien entendu que cette simple abolition ne garantissait pas encore une vraie démocratie politique, ni — ce qui est plus important — économique et sociale. Mais, pour en arriver là, il fallait attaquer la question d'un autre côté. Les privilèges politiques des nobles étaient attachés à leur qualité de grands propriétaires fonciers. Il faut remarquer que, dans les diè-
tes, les grands propriétaires fonciers jouissaient de privilèges électoraux, mais que les grands industriels ne jouissaient pas d'un privilège semblable. Les industriels partageaient l'avis des dirigeants de Vienne, mais avaient des tendances progressistes et étaient moins dévoués aux idées réactionnaires de la dynastie. Germanisants, réactionnaires, préférant la volonté de la cour à toute autre idée ou toute conviction (s'ils en avaient), les grands propriétaires étaient l'instrument préféré de la politique antidémocratique, cléricale et réactionnaire de la maison des Habsbourgs. Pour écarter leur influence économique, qui pesait sur îe pays, il fallait abattre leur pouvoir en affranchissant la terre de leur propriété.
Comment avaient-ils acquis cette propriété? C'est une page d'histoire qu'il faut récapituler ici, pour rendre encore plus intelligible ce qui se passe aujourd'hui en Bohême. L'origine de la fortune de ces grands propriétaires fonciers est généralement liée intimement aux tragédies les plus sanglantes et les plus tragiques du peuple tchèque. Après la révolution tchèque contre les Habsbourgs, révolution qui inaugura la guerre de Trente Ans au XVIIe siècle, les chefs de la noblesse tchèque ayant été décapités à Prague, la dynastie victorieuse procéda à la distribution de leurs biens à des aventuriers étrangers qui avaient contribué au meurtre de la nation malheureuse.
Cette spoliation est la source principale de la richesse des grands propriétaires fonciers d'aujourd'hui. Attachés ainsi par des liens de gratitude aux Habsbourgs, ne voyant dans le peuple qu'une race rebelle qu'il fallait tout simplement dompter, il est naturel qu'ils soient restés étrangers au peuple, voire ses ennemis. Il y avait des raisons plus fortes encore. Certaines donations de ce genre étaient passibles du remboursement d'une somme minime à verser à l'Etat. Ces messieurs ont parfaitement compris qu'on oubfte-
rait d'autant plus facilement ces conditions désagréables qu'ils se feraient les instruments dociles de la haine que la dynastie a toujours vouée au peuple tchèque.
Le jour de la fondation de son parti (réaliste), le professeur Masaryk (aujourd'hui président de la République tchécoslovaque), parlant de la statistique foncière de la Bohême, constatait qu'à cet égard la structure du royaume a tous les caractères d'un pays conquis. C'est si exact que je n'aurais qu'un seul mot à ajouter. Les grands propriétaires portent tous les caractères de conquérants étrangers. Ajoutons à cela la prépondérance et l'influence naturelles que pouvait avoir le grand propriétaire sur les petits propriétaires du village et sur ceux des environs, et l'on comprendra qu'on les ait toujours considéré avec peu de sympathie. Ajoutons encore que la population laborieuse de la campagne souffre du manque de sol et qu'il n'y avait aucun moyen d'y remédier.
Dans ces conditions toutes sortes de raisons imposaient au gouvernement la solution de ce problème difficile. Vu l'intérêt public et même l'intérêt de l'Etat dans cette question, il est évident qu'il est impossible de contester à l'Etat le même droit qu'on lui reconnaît quand il s'agit de la construction d'un chemin de fer, c'est-à-dire le droit d'expropriation des grands domaines.
C'est ce que le gouvernement a déclaré en exposant son programme à l'Assemblée nationale. On expropriera les grands domaines pour les morceler en petites fermes. Ce serait un procédé analogue à celui qui a été appliqué en France et qui a si puissamment contribué au progrès de l'agriculture dans ce pays.
Jan Krômâr, Professeur à ^Université de Prague
La réforme agraire dans l'État Tchécoslovaque.
(Loi votée par C Assemblée Nationale le 16 avril 1919.)
1. Pour bien comprendre les buts poursuivis par cette loi ainsi que les moyens dont elle se sert, il faut dire d'abord quelques mots sur la répartition du sol, terre arable et forêts, dans l'Etat tchécoslovaque.
Une classe assez forte et assez importante de cultivateurs moyens s'est conservée, il est vrai, dans l'Etat tchécoslovaque, notamment dans les pays de l'ancien royaume de Bohême, mais il existe, à côté de ceux-là, un grand nombre de cultivateurs possédant un petit lopin de terre dont le produit est loin de suffire à la subsistance de la famille. Ces menus propriétaires et leurs familles ne trouvant pas de quoi se nourrir par le travail champêtre, sont obligés de chercher d'autres ressources dans d'autres emplois. Il y a, en outre, beaucoup de personnes qui, tout en travaillant aux champs, ne possèdent point de sol. Par contre, un petit nombre de personnes possèdent d'immenses propriétés foncières, des latifundia.
Ces latifundia atteignent jusqu'à 1 50.000 hectares et les domaines mesurant de 3.000 à 5.000 hectares ne sont pas rares.
Nous sommes donc en présence d'une répartitioa du sol qu'on ne peut considérer comme favorable à la
production agraire (d'après les doctrines économiques adoptées en Europe).
Il est important de constater que ces latifundia ne se sont pas développés d'une façon naturelle. Leur genèse date, pour la plupart, de la catastrophe de la Montagne Blanche, c'est-à-dire de 1620. Ils appartiennent à l'empereur, aux membres de sa famille et aux descendants de ceux qui, aux côtés des Habsbourg, combattaient la nation tchèque et aidaient à l'étouffer. Pour les récompenser de ces services, les Habsbourg leur ont distribué des donations prélevées soit sur les biens de la couronne de Bohême, soit sur les biens confisqués à la noblesse tchèque vaincue à la Montagne Blanche. Pour assurer à ces familles la possession de leurs biens, on a établi, d'après le modèle espagnol, le régime des fidéicommis familiaux.
En Slovaquie, des privilèges semblables ont été créés au profit des Magyars et des magyarisés.
Telle était la situation de la propriété foncière au moment de la naissance de l'Etat tchécoslovaque.
L'empressement avec lequel cette loi a été votée et promulguée s'explique, car déjà avant le coup d'Etat du 28 octobre, de graves symptômes avaient commencé à se multiplier. Les grands propriétaires, qui étaient au courant des événements, se hâtaient d'aliéner ou de mettre en gage leurs biens; car ils se rendaient bien compte que dans l'Etat tchécoslovaque dont ils savaient la création imminente, il n'y aura pas de place pour des latifundia, surtout pour les latifundia appartenant aux personnes qui s'étaient rendues gravement coupables à l'égard de la nation tchécoslovaque pendant la guerre.
Mais il devint bientôt évident qu'il ne s'agissait pas seulement de mesures dirigées contre quelques personnes. L'idée de la socialisation qui, après les terribles épreuves de la guerre mondiale a pris une force in-
soupçonnée, se fit jour en Bohême, et dès ce moment, il était sûr qu'il s'agira d'une réforme agraire très importante.
D'après la loi votée le 9 novembre 1918 et promulguée le 13 du même mois, il était déjà évident que le gouvernement avait l'intention de procéder à une réforme agraire. Cette loi, en effet, faisait dépendre la validité des mesures prises par les grands propriétaires du consentement du ministère de l'agriculture.
Il y eut une collision assez vive d'idées contradictoires: les uns demandaient l'étatisation de la totalité du sol; d'autres la syndicalisation ; les troisièmes une répartition plus juste et plus rationnelle du sol, sur la base de la propriété individuelle.
Ces luttes, assez ardentes par moments, aboutirent, le 16 avril, à l'adoption par l'Assemblée Nationale, d'une loi sur la saisie de la grande propriété terrienne. Cette loi n'a pas encore été sanctionnée par le président de la République, car, d'après la volonté de l'Assemblée Nationale, elle doit être promulguée simultanément avec une autre loi concernant le droit des menus fermiers à l'achat des terrains amodiés, loi qui n'a pas encore été terminée.
2. L'idée de la socialisation n'était pas seulement une des causes qui ont provoqué la loi sur la réforme agraire : elle en a déterminé dans une certaine mesure le contenu.
Dans les débats sur la loi, deux thèses se sont heurtées :
La première disait: Comme il est absolument impossible de songer à l'exploitation immédiate de la grande propriété par l'Etat, il suffit d'accommoder la forme juridique à l'état de choses; pour le moment, on peut dire seulement que des mesures seront prises à l'avenir, c'est-à-dire, pour l'exprimer par une formule concrète, que la grande propriété terrienne est passible
d'expropriation. Par contre, on déclarait de l'autre côté que les masses du 'peuple, imbues d'idée de socialisation et réclamant de la jeune république avec trop d'impatience la réalisation des réformes, ne seront pas contentes d'une telle promesse pour l'avenir.
On allait jusqu'à demander que la loi déclarât le transfert de la grande propriété foncière à l'Etat, qui déciderait ensuite des mesures à prendre. Les jurisconsultes ne pouvaient douter qu'une loi conçue en termes généraux, sans être accompagnée d'une série de décrets additionnels, impliquerait un grand danger de confusion, et, d'autre part, tout le monde était d'accord qu'il ne fallait pas ajourner la décision.
Le point de vue qui finit par l'emporter est le suivant : On maintient le principe de la déclaration, mais de façon à ne pas déclarer le transfert de la grande propriété à l'Etat, mais à établir seulement un état de choses qui est le contraire de l'allodialité et qu'on pourrait appeler, s'il est permis de se servir de ce terme, la désallodialité. On a décidé en même temps de ne formuler, dans cette loi, que des principes généraux et de réserver les détails des lois spéciales qu'on fera plus tard.
3. Conformément à ce point de vue, l'art. 1 décrète la saisie de la grande propriété foncière (V. plus loin). Cette saisie donne à l'Etat le droit de prendre possession de la grande propriété et de la répartir (art. 6).
La mise en possession de l'Etat n'est pas une expropriation proprement dite, dans le sens qu'on donne à ce terme dans le droit de l'Etat tchécoslovaque, c'est-à-dire qu'elle n'exigera pas de procédure spéciale qui aurait pour but de rechercher s'il est dans f intérêt général que le propriétaire actuel soit dépossédé. Par le seul fait qu'il fait partie d'une grande propriété foncière, le sol saisi est à la disposition de l'Etat
et peut être utilisé soit à la colonisation, soit à d'autres buts spécifiés dans l'art. 10.
Tant que la mise en possession de l'Etat n'est pas exécutée, les droits du propriétaire actuel sont sensiblement restreints. Il a, bien entendu, le droit d'exploiter, comme auparavant, le sol saisi (art. 17), mais il a, dorénavant, le devoir de l'exploiter ut bonus pater familias. Ses droits de disposer du sol saisi, c'est-àdire l'aliénation, la mise en gage, le morcellement, la mise en bail, ne peuvent désormais être exercés sans le consentement préalable des autorités. Les droits des créanciers sont également restreints : ils ne peuvent recouvrer leurs créances que par la séquestration.
4. La notion de grande propriété est définie par les art. 2-4.
Sont considérés comme grandes propriétés tous les biens fonciers appartenant à une personne, à des copropriétaires ou à des époux non séparés de corps, dépassant l'arpentage de 150 hectares de terre arable (champs, prairies, jardins, vignes, houblonnières) ou 250 hectares de sol au total, qu'ils forment ou non une unité juridique ou économique. Ainsi, pour donner un exemple, doit être considérée comme saisie, une pro* priété de 151 hectares de sol arable, mais n'est pas considérée comme telle une propriété composée de 150 hectares de terre arable et de 100 hectares de forêts, ou une propriété de 250 hectares de forêts. 11 est indéniable que les propriétaires de terre arable sont traités avec peu de rigueur : cela s'explique par le fait que la terre arable est mieux appropriée à la colonisation.
L'art. 4 complète l'art. 2 ; il empêche une concentration nouvelle de la propriété foncière entre les mains d'un seul homme (des copropriétaires, etc). décrétant que les propriétés acquises après la promulgation de la loi tombent également sous le coup de la saisie, dès qu'elles dépasseront 1 50 (250) hectares. Cet article est
plus rigoureux que l'art. 2, car il considère comme appartenant à une seule personne non seulement la propriété d'une personne, des copropriétaires, des époux non séparés de corps, mais aussi les biens appartenant aux parents et aux descendants du premier degré.
Il sera bon d'ajouter encore que des unités foncières dépassant le maximum de 150 (250) hectares seront probablement conservées dans l'Etat tchéco-slovaque et qu'au contraire, même les propriétés d'un arpentage inférieur ne sont pas tout à fait exemptes de l'intervention de l'État. Aux termes de l'art. 1 1, les autorités ont le droit de libérer, au profit des personnes dont la propriété a été saisie, jusqu'à 500 hectares de terre, si d&s raisons importantes, exploitation rationnelle, mauvaise qualité du sol, manque de colons intéressés, et, s'il y a lieu, nécessité de conserver ou de développer l'industrie agricole, se présentent.
D'autre part, l'art. 14 décrète qu'au cas où le besoin de terre serait urgent, et que les terres saisies seraient insuffisantes, il est possible d'exproprier les unités d'une superficie inférieure à celle que prévoit l'art. 2. Dans ce cas, il s'agit d'une expropriation proprement dite, c'est-à-dire d'une intervention de l'État pour des raisons importantes qui doivent être constatées par une procédure spéciale d'expropriation.
Ce règlement est une conséquence des discussions très vives sur la notion de grande propriété, et le résultat d'un compromis entre les partis politiques. Les partis socialistes trouvaient la superficie de 1 50 (250) hectares trop élevée, tandis que les partisans de la propriété individuelle la trouvaient au contraire trop restreinte. Dans ces circonstances, on a eu recours au terme susmentionné.
5. La question des compensations est résolue, d'une façon indirecte, dans l'art. 9, qui déclare que la question des compensations sera résolue par une loi spéciale.
Ces compensations sont prévues. Comme il résulte implicitement du texte de la seconde phrase statuant que cette loi spéciale peut décréter l'expropriation de certaines propriétés sans compensations. Sont considérées comme telles: la propriété des ressortissants ennemis, celle de la dynastie déchue (sauf les cas où la législation du pays serait limitée par le droit international, surtout par les clauses du traité de la paix) ; la propriété appartenant aux fondations de la noblesse (les titres et les privilèges de noblesse ayant été abolis par la loi du 10 décembre 1918); la propriété acquise contrairement aux principes du droit (sont visés par ces mots, surtout les biens formés par les donations d'après la Montagne Blanche, mais il faudra encore des ordonnances spéciales pour donner des détails) ; la propriété des personnes qui se sont rendues gravement coupables contre la nation tchécoslovaque pendant la guerre mondiale; enfin, la propriété qui, d'après les lois financières, revient à l'Etat à titre d'acompte de l'impôt sur la fortune (car on prévoit des cas où l'impôt sur la fortune, nécessaire au relèvement des finances de l'Etat, serait payé en nature).
Le dernier alinéa de l'article 9 se rapporte aux intérêts des créanciers. 11 faut prendre soin que dans la mise en possession de l'Etat, ne soient pas lésés les intérêts des personnes ayant des créances hypothécaires sur la propriété saisie, et des personnes ayant à faire valoir contre le propriétaire actuel, des droits résultant de contrats de service (les employés, les retraités) ou de contrats de bail.
6. L'article 10 traite de la répartition des propriétés saisies ; il ne résout pas la question d'une façon définitive ni quant aux sujets auxquels le sol doit être attribué, ni quant aux formes juridiques dans lesquelles cette attribution doit être effectuée. A l'égard des sujets, la tendance à la colonisation se fait jour; à l'égard des formes juridiques, la tendance est visible de ne pas
créer une propriéé dans le sens du droit romain. On accentue le droit qu'a l'Etat de se réserver les biens pour des buts d'utilité publique (comme par exemple la création de parcs nationaux, de fermes modèles, etc.). On passe ensuite à rénumération des personnes auxquelles la propriété saisie peut être attribuée; la superficie maxima qui pourra être attribuée sera fixée plus tard. Sont considérés comme ayant droit à l'attribution du sol, les petits cultivateurs, les journaliers ruraux, les petits industriels, et surtout, les invalides de guerre et les soldats de l'armée tchécoslovaque qui auraient l'intention et la capacité de cultiver le sol, (ce qui exclut les personnes qui voudraient se faire remplacer) ; les associations composées de personnes sus-mentionnées; les coopératives; les communes, et, enfin, les Sociétés de bienfaisance et les institutions scientifiques.
Quant à la forme juridique de l'attribution, la loi décrète que les acquéreurs peuvent devenir soit pnv priétaires, soit fermiers, mais une loi spéciale donnera des détails sur la restriction des droits au sol attribué.
7. Un office spécial sera créé qui s'occupera de toutes les fonctions appartenant, d'après la loi, à l'Etat ou aux autorités publiques. Il portera le nom de l'O/fice foncier et sa compétence sera délimitée plus tard. 11 s'agit de créer une institution très importante, comme il résulte des termes de l'article 15. L'Office relèvera directement du Conseil des ministres ; son président sera nommé par le Président de la République et le Comité Exécutif en sera élu par l'Assemblée Nationale.
îl est évident que cet Office est l'axe de toute la réforme agraire et que la prospérité de la réforme dépend de la façon dont l'Office saura remplir son rôle.
Si la compétence de l'Office est assez large et que la direction soit entre les mains d'hommes forts, honnê-
tes et prévoyants, la réforme agraire, inaugurée par notre loi, peut devenir un bienfait. Dans le cas contraire, elle pourrait avoir des conséquences fatales pour îe pays.
Si nous nous plaçons à ce point de vue, il en résulte, pour les auteurs futurs de la loi qui doit en fixer le règlement, le devoir de ne pas trop limiter le pouvoir de l'Office; mais, d'un autre côté, il faut que ce grand pouvoir trouve son contrepoids dans des mesures très rigoureuses, voire même draconiennes, contre ceux qui pourraient en abuser.
Si les auteurs de la loi s'inspirent de ces idées, on pourra dire qu'ils ont réalisé tout ce qu'on peut humainement demander à une loi.
Jan Kolouëek, professeur à l'Ecole Polytechnique de Prague.
La force économique
et financière
de la République Tchécoslovaque.
C'est un héritage bien triste que celui que la monarchie danubienne écroulée a laissé à tous les Etats nés de ses ruines.
Les dettes de l' Autriche-Hongrie qui, avant la guerre, se chiffraient par 2.100 millions de couronnes, ont atteint, au moment de son écroulement, la somme de 130.000 millions de couronnes. Les ressources économiques de tous les pays et de toute la population étaient entièrement épuisées; l'agriculture, l'indus et le commerce paralysés pour longtemps; le chiffre de la population fort diminué et les capacités morales et intellectuelles des peuples amoindries.
Ce sont surtout les pays formant actuellement la République Tchécoslovaque qui ont été pillés et appauvris d'une façon terrible. Les gouvernements viennois et magyar considéraient la nation tchécoslovaque comme leur pire ennemi — en quoi ils avaient raison d'ailleurs — et ils traitaient ces pays comme des régions envahies. Des réquisitions incessantes ont privé îa population de presque tous les moyens de subsistance et l'on y mourait littéralement de faim. On prenait aux paysans jusqu'au blé destiné à l'ensemencement; les établissements industriels ont été privés de
toute matièrevpremière, les machines ont été démontées et employées, en partie, comme matériel de guerre, toutes les marchandises ont été saisies, de sorte qu'il ne restait plus rien dans le commerce. Les moyens de communication étaient presque entièrement réservés aux besoins de la guerre.
Longtemps avant la ruine politique et militaire, une décomposition économique et financière avait atteint la monarchie pourrie et menaçait aussi tous les peuples habitant sur son territoire.
Cependant la nation tchécoslovaque, qui avait organisé, hors de ses frontières, à l'aide de ses meilleurs fils, une brillante armée contre les puissances centrales, qui avait su y former un gouvernement reconnu par l'Entente comme gouvernement d'une nation belligérante, créa, dès le 28 octobre 1918, donc, avant l'armistice encore, dans le pays même, un gouvernement régulier. Sans trouble aucun, sans la moindre violence, «ans l'effusion d'une seule goutte de sang, la nation entière passa, en une seule journée, de l'état d'oppression et d'asservissement, au régime d'une République libre, indépendante, entièrement ordonnée et des plus démocratiques. On pourrait presque parler de miracle si, grâce à une préparation lente et raisonnée, la nation n'avait pas été prête à cette transition, subite en apparence, de la servitude la plus dure à la liberté la plus complète. En Bohême, tout le monde était convaincu depuis longtemps que l' Autriche-Hongrie était mûre pour la chute et tout le monde se préparait à la transition dans un Etat bien rangé. Cette transition ayant été depuis longtemps exécutée dans tous les esprits, il ne se produisit aucun vide par la disparation de la monarchie. Des ruines du vieil Etat, un nouvel Etat surgit, bien préparé, bien ordonné — la République Tchécoslovaque.
Par malheur, les funestes conséquences économiques et financières ne pouvaient être supprimées aussi
facilement que les difficultés politiques. La pénurie de vivres ne pouvait être transformée en abondance. D'abord, ni la cessation des hostilités ni la conclusion de l'armistice n'ont fait cesser les conséquences économiques de la guerre. La jeune république non seulement ne pouvait désarmer ses soldats rentrant du front, mais, au contraire, elle était forcée de concentrer ses forces militaires pour se défendre contre ses ennemis et pour occuper les territoires qui ne voulaient pas de bon gré se soumettre à ce nouvel ordre de choses. Mais ce qui était pis encore, c'est le blocus des puissances centrales, qui dure encore. Etant presque entièrement encerclée par des pays ennemis, elle se trouve de fait bloquée avec eux, tout en étant un pays allié de l'Entente. Par conséquent, le pays tchécoslovaque, pillé par l'Autriche-Hongrie, n'a pas même pu, jusqu'à présent, se procurer les objets de la plus urgente nécessité pour sa subsistance et pour son développement économique.
Aussi cette situation se reflète-t-elle dans son premier budget pour l'année 1919. Quant aux deux derniers mois de 1 9 1 8 et aux premiers mois de 1919, il a fallu s'en tenir encore, pour garder la continuité, au budget autrichien et hongrois (pour la Slovaquie). Mais l'énergie de la nouvelle administration financière, à la tête de laquelle se trouve M. Ra§in, a fini par établir le premier budget indépendant.
Ce budget prévoit, il est vrai, des dépenses énormes et un important déficit non couvert qui représente près de 60 % de la totalité des dépenses de l'Etat. Mais ces graves défauts sont explicabes et excusables, si l'on considère que la République Tchécoslovaque se trouve toujours en réalité en état de guerre et que, grâce à la désastreuse politique financière de l'ancienne monarchie, la monnaie austro-hongroise et, par conséquent, la couronne tchécoslovaque, elle aussi, a été fortement dépréciée. L'importance des dépenses de l'Etat n'est que factice: si l'on faisait le
calcul en monnaie d'une valeur plus stable, et surtout, en monnaie d'or, elles se trouveraient sensiblement réduites.
Les dépenses de l'Etat Tchécoslovaque pour 1919 sont évaluées dans le budget, à près de 6.000 millions de couronnes. Ce chiffre dépasse le budget d'avant-guerre (de 1914) pour toute la monarchie austro-hongroise. La République Tchécoslovaque ne compte qu'un quart de la population de l'ancienne monarchie; la dépense calculée par tête d'habitant serait donc quadruple de celle de l'ancienne Autriche. Mais sans parler du manque général de toute marchandise, il faut compter avec le cours de I* couronne tchécoslovaque qui ne vaut actuellement que le tiers de la valeur de la couronne autrichienne d'avant-guerre. (La couronne autrichienne ne vaut qu' j-r, cinquième de sa valeur d'avant-guerre; le cours de la monnaie tchécoslovaque a donc gagné par le simple fait de sa séparation de la monnaie autrichienne). Si 1 on évaluait les dépenses de l'Etat tchécoslovaque en francs, elles ne dépasseraient pas 2.000 millions de francs en or.
Le budget tchécoslovaque pour l'année 1919 est toujours un budget de guerre. La République maintient 300.000 hommes sous les armes pour pouvoir défendre son territoire contre ses voisins avec lesquels la paix n'est pas encore conclue et qui pourraient l'attaquer, ce dont ils ont déjà fait, d'ailleurs. Si cette armée peut être démobilisée à la fin de juin, ce qui n'est pas probable, les dépenses s'élèveraient à 500 millions. A cette somme, il faut ajouter les allocations payées aux familles des mobilisés ou de ceux qui sont morts au champ d'honneur, les allocations aux invalides, qui dépassent 1.200 millions de couronnes. L'incertitude qui règne tant que la paix n'est pas signée et le manque de matières premières empêchent l'industrie de reprendre son cours. Il en résulte un chômage considérable. Le budget consacre une
somme de 200 millions pour remédier à la situation des < hômeurs. Vu l'excessive cherté de la vie, il a fallu songer à prendre des mesures pour faciliter au peuple l'achat de vivres, ce qui demande, de nouveau, plus de 200 millions de couronnes. On voit que l'état anormal causé par la mobilisation, par l'incertitude et par le blocus a exigé une dépense extraordinaire de 2.200 millions de couronnes au moins.
Ce qui aggrave la mauvaise situation financière, c'est l'état des chemins de fer.
L'Autriche a légué à la nouvelle République des chemins de fer dans un état lamentable. Si les revenus des chemins de fer sont calculés à 700 millions de couronnes, les dépenses nécessaires à l'entretien et aux réparations atteignent le chiffre de 1.400 millions de couronnes, ce qui établit, un déficit de 700 millions de couronnes, sans compter les intérêts des dettes des chemins de fer que la République doit prendre à sa charge.
Le déficit total du budget de l'Etat s'élève à 3.200 millions, dont 3 milliards causés par les dépenses de guerre et par le mauvais état des chemins de fer; le reste, les 200 millions, soit 70 millions de francs en or, représente le déficit des autres branches de l'administration, ce qui ne paraît pas énorme pour un Etat qui a dû débuter au milieu des ruines.
Le rendement des impôts ne figure dans le budget que pour un chiffre de 620 millions de couronnes; cela s'explique par le manque d'articles de consommation, surtout de bière, d'alcool, de sucre et de tabac. On peut s'attendre à un rendement beaucoup plus grand pour l'année prochaine; encore faudra-t-il probablement élever les impôts.
L'énorme déficit non couvert de cette année est un très sérieux avertissement pour les hommes d'Etat de l'Entente qui nourrissent, paraît-il, des idées faus-
ses sur la situation financière de la République Tchécoslovaque.
Si l'Etat- Tchécoslovaque n'est pas condamné à supporter le fardeau aussi écrasant qu'inique de la dette de guerre autrichienne, sa situation financière à l'avenir est loin d'être désastreuse. Pour l'instant, ses ressources économiques ont été, il est vrai, gravement menacées et en partie épuisées, mais ces dommages ne sont pas irréparables. La République Tchécoslovaque pourra redevenir un Etat riche et prospère.
Avant la guerre, les pays tchécoslovaques, malgré la densité de leur population, produisaient des denrées alimentaires en quantité suffisante pour nourrir presque entièrement leurs habitants. Le gouvernement tchécoslovaque, il ne faut pas en douter, concentrera tous ses efforts au relèvement de l'agriculture, que les gouvernements autrichien et magyar avaient toujours négligée (surtout en Slovaquie et dans le territoire des Carpatho-Russes). Les richesses naturelles en matières minières, en charbon et minerai de fer sont très grandes et présentent des conditions très avantageuses pour le développement de l'industrie tchécoslovaque qui, sous le régime autrichien déjà, a réalisé des progrès remarquables. Le réseau de chemins de fer, qui est assez bon, est capable d'améliorations sensibles. Vu la situation centrale de notre pays, qu'on a eu raison d'appeler «le cœur de l'Europe», on peut s'attendre à un très grand développement du commerce extérieur. Si la République Tchécoslovaque est éloignée de la mer, elle trouvera une compensation dans les ports d'attache que le traité de paix vient de lui attribuer, dans un accès facile à la mer par l'Elbe, l'Oder et le Danube internationalisés et dans d'autres facilités de transit international. A tous ces avantages naturels, il faut joindre la haute intelligence et l'amour du travail qu'on trouve chez les Tchécoslovaques. Le régime démoralisateur du gouvernement autrichien a pu, dans
une certaine mesure, affaiblir cette dernière qualité, mais nous avons tout lieu de croire que notre peuple* jouissant désormais de sa liberté, saura supprimer, en lui-même, les suites de cette contagion morale.
La République Tchécoslovaque possède les éléments d'une grande prospérité financière. Une constitution très démocratique, qui a supprimé ou qui supprimera le système des latifundia, fournira à l'Etat d'énormes surfaces de propriété forestière (près de 3 millions d'hectares); d'autre part, elle formera une nombreuse classe de cultivateurs aisés qui feront de bons contribuables. Grâce à cette nouvelle constitution, l'Etat prendra possesion d'une quantité de mines, et sources publiques d'énergie électrique.Une industrie florissante et un commerce développé fourniront à l'Etat beaucoup de ressources financières. Le réseau des chemins de fer qui, actuellement, au lieu de rapporter, cause de grands déficits, peut devenir, sous le régime d'une politique de transports raisonnable, une source de revenus considérables, directs ou indirects.
La future situation financière et économique de la jeune République Tchécoslovaque, comme il résulte de toutes ces considérations, peut certainement être brillante. Il faut espérer que la population se souviendra de ses anciennes vertus, qu'elle tâchera encore de perfectionner ses qualités sous le nouveau régime de complète liberté, et que, d'autre part, l'administration financière et économique du nouvel Etat sera à la hauteur de la grande et lourde tâche qui lui incombe.
H. JELÎNEK.
A travers les régions dévastées.
J'ai traversé, hier et avant-hier, près de trois cents kilomètres du territoire qu'on appelle officiellement « régions dévastées ». J'ai vu Compiègne, Noyon, Lassigny, Tricot, Montdidier, Roye, Nesle, Ham, Fliquières, Saint-Quentin, La Fère, Laon, Chavignon, Chemin des Dames, Moulin de Laffaux, Crouy, Soissons, Pierrefonds. J'ai traversé ce pays qui, jadis, était un jardin. Il y avait, là, des villes florissantes, issues d'une vieille civilisation, des bourgades paisibles, des maisons, pleines de goût et de bien-être, des villas et des maisonnettes gracieusement groupées au pied de cathédrales £ ns lesquelles le génie des générations et de toute une race a trouvé une harmonieuse expression. Il y avait des bois, des vergers, des allées, des champs, des filatures, des sucreries, des usines et des fabriques.
Que reste-t-il aujourd'hui de tout cela?
Un désert. Les champs, qu'on ne cultive plus depuis cinq ans, se sont couverts de mauvaises herbes et de chardons. Les allées des jardins sont coupées ou défoncées, les champs tailladés par d'innombrables tranchées et des restes de guitounes. Les villes en monceaux, les cathédrales en ruines, leurs voûtes effondrées, leurs fleurons cassés, leurs piliers brisés, les dentelures des rosaces gothiques broyées et d'sloquées, les fabriques démolies ou sautées, les villages rasés de façon qu'il n'en reste plus, littéralement, pierre sur pierre.
Comme on s'approchait de Noyon, les vestiges de la guerre se faisaient plus fréquents, plus visibles. Mais ce n'est que lorsqu'on entre dans cette ville que les véritables horreurs commencent. C'est ici que les Allemands se sont repliés après la bataille de la Marne, en 1914, et ils s'y tinrent, à une distance de 90 kilomètres de Paris, jusqu'au moment de leur recul sur la ligne Hindenburg, en 1917. Leur présence à Noyon était comme une baïonnette pointée droit au cœur de la France, contre Paris. Heureusement, ce ne fut pas en vain que Clemenceau s'est écrié à la Chambre: « Les Boches sont toujours à Noyon et nous discutons! » La France a trouvé la force de cesser les discordes et de s'unk pour la défense
du pays. La. plus terrible lutte de l'histoire humaine est terminée. Mais, quoique victorieuse, la France saigne toujours. Maintenant que j'ai vu les terribles blessures ouvertes sur son corps aujourd'hui encore, six mois après l'armistice, j'ai compris pourquoi j'avais trouvé Paris si changé, si sérieux, presque triste...
Chose bizarre. Pendant deux jours, j'étais resté spectateur presque impassible. Au milieu de toute cette horreur, j'avais ressenti plus d'étonnement de la monstruosité de cette débâcle que de véritable émotion et d'indignation. J'avais été comme écrasé par l'étonnement. Ce n'est que le soir, lorsqu'ayant quitté l'auto, je m'assis dans le train, que tout ce terrible film de mort et de dévastation se déroula devant mes yeux, mi-clos de fatigue, que je compris entièrement son sens tragique. Et aujourd'hui, j'ai presque la fièvre. Je revois ces maisons effondrées, éventrées, comme cassées en deux, ces toits crevés, ces plafonds transpercés, ces tas de ferraille, de débris, de tuiles, de briques, d'ardoise, entremêlés de tessons de vaisselle, de morceaux de machines à coudre, de fauteuils brisés, de voitures d'enfants tordues et froissées, ces pans de murs debouts au milieu de tout ce désespoir, peinturlurés de figures de réclame tragiccmiques, et de nouveau, et toujours, des maisons en ruines, affalées, affaissées, écrasées, et ainsi de suite, de rue en rue, de village en village, de ville en ville, tout le long de ces trois cents kilomètres...
Et ce film se déroule devant mes yeux, et cette vision me persécute, m'attaque et s'insinue, inlassable, dans mon cerveau...
Le Français est admirable dans son énergie. A Saint-Quentin, à Ham, à Noyon, à Montdidier, partout, on voit déjà des gens rentrant dans leurs foyers, si l'on peut appeler ainsi ces tristes monceaux de pierre et de briques. Dans les maisonnettes échappées comme par miracle à la ruine complète, on voit des fenêtres vitrées avec de la toile, le linge qu'on sèche; on entend l'aboiement d'un chien; sur le seuil, une femme du peuple, un bambin. Quel admirable courage que de rentrer, les mains vides, au milieu de cette désolation et de recommencer à construire, à travailler, à créer!
A Saint-Quentin, le directeur d'une usine détruite nous promène à travers les décombres, grimpe avec nous, sur les tas de ferraille et nous montre les machines qu'on a fait sauter à la dynamite. « On recommencera à travailler au mois d'août, nous dit-il tranquillement. Les machines sont déjà commandées en Angleterre... »
Ce qui est peut-être encore plus douloureux que le spectacle des maisons détruites, c'est de voir les arbres. A un certain moment, je regarde par le devant vitré de notre limousine. Le long de la route, des deux côtés, deux rangées de troncs puissants, sans branches. Ils sont là, rigides, se dressant vers le ciel sombre, comme des bras crispés, noirs et brûles, invoquant la justice du ciel...
Et bientôt, ces restes d'arbres mêmes disparaissent. Plus rien. Pas de végétation. C'est le plateau étroit du Chemin des Dames. Une étendue énorme, sillonnée de tranchées et labourée par les obus. D'immenses enchevêtrements de fils de fer, des champs entiers couverts de fils barbelés, et puis, des croix, des croix et des cimetières. Des lignes tortueuses de tranchées et des entonnoirs, l'un à côté de l'autre, remplis d'eau par les averses du printemps. Un champ de mort. Un champ de sang.
Je ne sais quels sont les ravages causés par la guerre en Serbie, en Pologne, en Belgique. En me rendant à Paris, j'ai vu une partie du champ de bataille du Piave. Par-ci, par-là, une maison écroulée, une bourgade ravagée. Mais ce que la France a souffert pendant la guerre
dépasse l'imagination.
De tout cela, une seule idée se dégage: Pas de pardon! Pas de pardon et pas d'oubli!
Comprenez -moi bien : ce n'est pas la vengeance que je demande, c'est la justice.
La nation qui a déchaîné cette indicible horreur sur ce malheureux pays, ne mérite pas de pitié. La nation qui, avec une froide préméditation et avec une méthode presque scientifique, procédait à la destruction pour des siècles — car des siècles ne suffiront pas pour effacer les traces de cette barbarie — une telle nation n'a pas le droit de réclamer la pitié. Je n'ai pas eu, il est vrai, l'occasion de constater les cruautés commises sur les habitants, mais ce que j'ai vu, a suffi pour me guérir à jamais de toute sentimentalité et de tout humanitarisme vis-à-vis de la nation allemande.
Car voilà ce qui m'apparaît comme irréfutable: dans ce travail de destruction, la nation était d'accord avec ses chefs, et ses c • ient que l'expression de la volonté nationale.
Encore une impression rapportée de ce voyage à travers les régions dévastées : c'est l'admiration pour l'énergie française. ïi faut s'incliner devant ce patriotisme qui ne cherche pas à se faire jour par des phrases vides et par une critique vaine du gouvernement et de l'administration (et Dieu sait, qu'il y aurait plus d'une raison d'en former), mais par le travail. Et ce travail, on le fait avec un calme évident, sans aucun geste héroïque, tout simplement, parce qu'on ne peut pas faire autrement. L'ennemi était là. Il nous a détruit le fruit du labeur des générations entières. Eh bien? On reviendra, on déblayera les ruines et on se remettra à travailler, à construire, à vivre. Nous et les générations à venir.
Pas une ombre de phrases bolchévistes, rien qu'un calme sérieux, un peu triste, et de la confiance dans l'avenir, en soi, dans son travail.
(Fragments d'un article publié le 20 avril par le quotidien Ndrodni Listy.)
MÉMOIRES ET DOCUMENTS
Réponse de l'Assemblée Nationale
au Message de M. Masaryk.
Monsieur le Président,
Nous sommes richement récompensés de la grande humiliation que les Habsbourgs avaient infligée à notre nation quand ils donnèrent l'ordre à quelques centaines de mille de nos enfants de marcher les armes à la main contre ceux que nous aimions comme nos frères et de verser leur sang pour ceux que nous détestions et que nous considérions comme nos ennemis et nos bourreaux. Nous avons vu s'effondrer les trônes de nos oppresseurs, et tomber leurs empires et nous avons, après trois siècles, restauré notre Etat.
Nous avons reconstruit notre Etat, mais il n'a pas encore la place qu'il devrait occuper dans la Société des Nations et il n'est pas encore définitivement organisé à l'intérieur. En plus, nous souffrons encore aujourd'hui, même après la disparition de l'Autriche, des conséquences de la misère intérieure; nous vivons dans des pays qu'elle a complètement pillés; le nombre de nos habitants a été diminué par sa guerre criminelle; nous subissons les dommages causés par le bouleversement économique hérité de la monarchie des Habsbourgs déjà détruite, c'est la dernière vengeance de ses souverains contre notre nation. Nous avons pleine conscience de tout cela et c'est à ce point de vue que l'Assemblée Nationale envisage son devoir. 11 n'est que provisoire, mais devant être accompli dans les débuts les plus difficiles du renouvellement de notre Etat, elle en aura la responsabilité à tout jamais.
Grâce à l'effondrement complet du vieux système et grâce à l'unanimité et à la solidarité de la Nation dans toutes ses classes politiques et sociales, le coup d'Etat du 28 Octobre 1918 a été accompli sans effusion de sang, le Comité National, prédécesseur de l'Assemblée Nationale put en toute certitude et avec confiance commencer son œuvre directement et sans hésitation.
Quatre jours après (le 31 octobre), une commission spéciale envoyée de Prague à Genève, sans rien savoir du coup d'Etat
dans la Patrie, déclara qu'elle avait rompu tous les liens avec Vienne et Budapest, qu'il n'y avait plus et qu'il n'y aurait plus aucun lien entre la nation et la dynastie des Habsbourgs.
Le 14 novembre, renversant la dynastie des Habsbourgs et donnant à son Etat la forme républicaine et vous nommant son président, l'Assemblée Nationale forma aussitôt un gouvernement qu'elle dotait du pouvoir exécutif nécessaire tout en lui laissant sa responsabilité constitutionnelle.
Quelques jours après, nous avons pu accomplir encore un grand acte constitutionnel, c'était de vous recevoir, M. le Président, lorsque vous veniez de l'étranger, le 21 décembre 1918, et, de recevoir, dans les salles historiques de l'ancienne diète du royaume de Bohême, le serment que vous faisiez en votre conscience et sur votre honneur, comme Président de la République, de respecter les lois et de faire tous vos efforts pour le bien de la République et du peuple. Le lendemain vous avez lu votre message aux membres de l'Assemblée Nationale.
En nous traçant votre action et celle de vos collaborateurs à l'étranger vous avez exprimé, Monsieur le Président, vos remerciements et votre satisfaction pour la conduite politique de nous-mêmes et de toute la nation tchèque et slovaque, et peutêtre pourrions-nous avec joie nous arrêter là, mais pourtant il nous semble que votre message exige que nous aussi vous rendions compte de nos actions.
Vous devez savoir comment les choses se sont passées chez nous dans les premiers moments de la déclaration de guerre, parce que ces choses vous les avez vécues. La nation, surprise par cette déclaration, ne pouvait, sans armes et sans organisation, penser à une résistance armée; ses enfants n'allèrent que forcés à la guerre.
Mais quand ils commencèrent à se relever de leur première humiliation, un sentiment nouveau les dirigea, le sentiment de l'insulte non seulement nationale et politique, mais simplement humaine. Cette fois, l'organisation anormale et misérable de l'Europe Centrale se trouva véhémentement dévoilée, cette organisation qui avait permis d'obliger les nations opprimées à combattre contre leurs libérateurs, pour la dernière phase de leur propre asservissement et pour leur extermination définitive.
Dans de telles conditions, nos soldats qui se trouvaient dans l'armée autrichienne n'avaient, contre l'immoralité et la brutalité de leurs oppresseurs qu'une seule arme morale» et loyale: se rendre volontairement ou passer simplement dans l'autre camp.
La vie politique de notre nation avait été violemment étouffée.
La Presse tchécoslovaque avait été purement et simplement suspendue ou obligée de végéter au point de vue intellectuel lorsqu'elle ne voulait pas servir les belliqueuses idées austro-allemandes, lorsqu'il lui était interdit de servir les vrais sentiments de- la nation.
La constitution de l'ancienne Autriche fut môme supprimée, ayant été trouvée dangereuse malgré ses mensonges. Notre nation fut tellement isolée par le gouvernement de Vienne, que son pays ressemblait à une prison entourée de tous côtés par la force armée.
Quand nous pûmes, plus tard et malgré tout, renouer des relations avec l'Europe et que nous eûmes des nouvelles de votre activité à l'étranger^ nous nous posâmes cette question : « Est-ce que nous ne1 faisons pas trop peu ici? »
En vérité, la nation tout entière était orientée contre l'Autriche et vers l'Entente. L'opinion du peuple était fixée, elle n'était qu'intérieure, pas publique, mais pourtant cela suffisait pour que la colère et la fureur de Vienne ne connussent plus de bornes. Les persécutions les plus odieuses, la confiscation des biens, l'internement, l'emprisonnement, les condamnations et les exécutions connurent à cette époque leur plus cruel et ignoble déchaînement.
Quand, à la troisième année de guerre, la fallacieuse constitution autrichienne fut rétablie, il apparut clairement que notre muette sympathie pour l'Entente n'était plus suffisante. Par bonheur, l'opinion publique jusqu'ici voilée s'étala au grand jour au mois de mai 1917 par la déclaration solennelle des écrivains tchèques. Ce fut un. signal qui fut entendu non seulement jusque dans ie dernier village tchèque, mais aussi à Vienne et au delà des frontières tchèques, en Europe.
Peu de temps après, et dans le même esprit, les organisations ouvrières de Prague, dans leur imposante manifestation de mai, firent connaître leur opinion et leur volonté. La revendication de libérer les Slovaques de Hongrie fut publiquement et pour la première fois ouvertement proclamée lors de la manifestation générale des ouvriers slovaques, à Liptovsky Saint-Nicolas, le 1er mai 1918. Nos ouvriers des États-Unis d'Amérique ont contribué largement et avec zèle à payer l'impôt national volontaire qui a permis de subvenir aux dépenses de la propagande tchécoslovaque à l'étranger.
Nous devons constater avec fierté, et l'histoire le mentionnera avec reconnaissance, que toutes nos organisations ouvrières se mirent sans crainte au service de la libération nationale.
Consciente de son but, la politique intérieure tchèque commence à s'élever, et le 6 juin 1918, elle se débarrasse des derniers restes autrichiens du fait de la proclamation de la Délégation Générale tchécoslovaque, et enfin elle s'élève à la même hauteur idéale.
Monsieur le Président, par votre politique à l'étranger dès le commencement, l'unité tant intérieure qu'extérieure est acquise, et le 13 avril 1918, la nation entière jure de résister jusqu'à la victoire définitive.
Importance des légions et propagande à l'étranger.
Nous étions conscients que, cette fois, la première depuis les traités de Westphalie, le sort de notre nation se jouait avec celui de l'Autriche-Hongrie et de l'Allemagne. Au commencement de la guerre, nous avions été profondément touchés, mais croyions que, en dehors des intérêts de l'Entente pour notre cause, rien de plus ne tomberait dans la balance de la justice en faveur de notre émancipation.
En entendant parler de la conduite des soldats tchécoslovaques sur le front austro-serbe ou austro-russe, nous nous sommes demandé si cela suffirait pour donner à nos revendications plus de force et d'influence. Des nouvelles relatives à la formation des légions tchécoslovaques parvinrent jusqu'à nous. Plus tard, nous apprîmes l'organisation indépendante d'une armée tchécoslovaque formée de nos émigrés et de nos prisonniers et leurs luttes héroïques. Est-ce que nous devons, Monsieur le Président, vous dire notre joie profonde et le sentiment de parfait soulagement que nous avons éprouvés? Devons-nous vous assurer de la profonde reconnaissance que nous avons éprouvée pour vous et pour tous vos collaborateurs qui ont organisé notre armée nationale, ainsi que de celle que nous éprouvons pour nos 100.000 fils qui se sont engagés avec enthousiasme?
Regardez. Ceux de nos enfants qui ont senti qu'être prisonnier ou que passer à l'ennemi n'était que la première partie, négative, de l'acte et qui, ne résistant pas à ce mécontentement continuel de leur conscience, résolurent de le compléter par un acte positif: ils prennent un fusil pour la seconde fois et, côte à côte, alliés aux soldats de l'Entente, ils vont conquérir avec leur fer et leur sang, la liberté de la nation. Héroïsme, vraiment digne des descendants des Hussites, énergie virile d'un peuple mûr qui, aussi, mérite seul son nouveau sort. Et qu'est-ce qui attend ceux de nos fils qui, se rencontrant avec l'ennemi autrichien et allemand, seront de nouveau leurs prisonniers?
Mais le sort infamant réservé par l'ennemi et que sur la Piave nos fils supportèrent avec le fier dédain dû aux tyrans, ne les effrayait même pas. Ils s'engagent et forment nos armées, une en Russie, une en France, et la troisième en Italie, nous n'avons pas encore notre Etat, mais nous avons notre armée nationale — malheureusement loin des frontières de la Patrie, et aujourd'hui, nous pouvons le dire, dans le monde entier.
Nous ne nous permettons pas de dire pour laquelle des trois nous avions le plus d'amour et de respect; nous ne comparerons pas la mâle bravoure de nos armées de France et d'Italie à la signification politique et stratégique de celle de Sibérie ; elles nous étaient toutes les trois également chères, et elles devaient être séparées toutes les trois, pour que leur œuvre commune réussît.
C'est votre œuvre, Monsieur le Président, œuvre commune de tous vos collaborateurs, œuvre de nos légionnaires et fruits de leurs combats dans cette guerre, œuvre qui a sa haute valeur aussi bien politique que morale; cette œuvre a propagé tout à coup notre nom par le monde; elle a relevé le prestige de la Nation tchécoslovaque, augmenté l'influence de nos représentants à l'étranger et soutenu notre conscience nationale chez nous. Petits par le nombre, nous étions moralement grands. Vous avez allié la pensée de la nation à la force qui dans ces moments était pour vous possible; vous avez renforcé et soutenu votre diplomatie par l'épée. Vous avez assuré à votre nation une place à la prochaine conférence internationale de la Paix ; en un mot, notre nation a concouru à la formation d'une Europe nouvelle, mais, avant tout, a concouru à la formation de son propre destin. Le Président de la République Française a constaté, dans son discours d'ouverture de la Conférence internationale de la Paix, à Paris, que les Tchécoslovaque ont conquis en Sibérie, en France et en Italie le droit à leur indépendance.
Fidèles à leur devoir, les troupes tchécoslovaques de l'étranger, qui retournent déjà dans leur pays, resteront fidèles à leur poste d'honneur jusqu'au bout et ne déposeront les armes que qaund les frontières de l'Etat tchécoslovaque seront sûres et que son développement intérieur sera définitivement assuré.
Le sort de ceux de nos soldats qui sont restés dans l'armée autrichienne sans avoir pu passer de l'autre côté, ne fut pas enviable. Ils furent privés de la possibilité d'exprimer librement leurs pensées politiques et nationales comme ils l'auraient souhaité; en outre, ils restèrent dans un milieu qui, n'ayant au commencement de la guerre aucune idée d'unité et à la fin la perdant tout à fait, fut acculé lentement mais certainement à la catastrophe provoquée par le relâchement de la discipline et par
dé démoralisation. Lorsque le 28 octobre 1918, les soldats tchèques du front italien refusèrent obéissance au commandement autrichien, tout le système s'écroula complètement. Si tout ce qui s'est passé et tout ce dont nous avons été témoins chez les autres nations, n'a eu aucune répercussion désastreuse pour notre nation, nous ne le devons, il faut le reconnaître et nous en féliciter qu'à la prépondérance des qualités positives de notre nation sur la décomposition et la désorganisaiton qui sont devenues une épidémie internationale. Ces qualités positives se sont manifestées dans son organisation de Sokol, qui ont été l'incarnation de l'idéal de Tyrs et de Fugner, dans nos organisations ouvrières de gymnastique et dans toute notre vie sportive.
Toutes ces organisations d'éducotion physique nous aideront à faire de tous les éléments militaires tchécoslovaques une armée unie, pleine de dévouement, de courage et de discipline.
Il était clair pour vous, Monsieur le Président, qu'une armée était nécessaire à votre propagande extérieure. Vous nous montrez dans votre message sa formation au delà des frontières. Vous insistez sur son courage, son dévouement, son esprit d'organisation, sa discipline nationale et sa résolution d'offrir sa vie sur l'autel de la Patrie pour la liberté et la grandeur de la nation. Vous nous présentez ces légionnaires avec un amour paternel et vous les nommez vos fils. Nous les aimerons autant que vous, Monsieur le Président, parce qu'ils nous ont confirmé les traits principaux de notre caractère national, cet héroïsme et cette discipline qui ont su, en leur temps, pour leur nation et leurs idées, faire des miracles comme ceux qu'a connus déjà une fois, le xv8 siècle. Si notre République a été fondée par la force offensive de notre armée, elle s'est de même conservée par sa force défensive; elle sera dans ses idées toute républicaine, dans son organisation toute démocratique et dans sa discipline vraiment tchécoslovaque.
* Les Pays de la République tchécoslovaque.
Votre œuvre, Monsieur le Président, et celle de vos collaborateurs à l'étranger, a permis à tous les Etats de l'Europe de reconnaître et d'assurer la rénovation et l'indépendance de l'Etat tchèque dans ses frontières historiques.
Le texte de l'accord sur ce sujet, entre la France et le Conseil National tchécoslovaque à Paris, en date du 28 octobre 1918, a été lu à l'Assemblée Nationale de Prague le 14 janvier 1919 quand la situation générale était presque définitivement établie.
Vous avez donc pu vous, Monsieur le Président, comme chef de notre gouvernement provisoire à l'étranger. M. Stefanik, comme ministre de la guerre, et M. Benes comme ministre des Affaires Étrangères et de l'Intérieur, rompre solennellement à Paris, le 18 octobre 1919 tous les liens que nous avions avec les Habsbourg et proclamer l'indépendance de la nation tchécoslovaque, selon son double droit historique et naturel. Nous étions un État indépendant depuis le vue siècle, lisons-nous dans cette proclamation pour le renouvellement de l'Etat tchèque, Bohême, Moravie, Silésie avec le rattachement de nos frères de la Slovaquie, qui faisaient partie autrefois de notre Etat national.
En effet, nous considérons ces pays comme la base du renouvellement de l'État tchèque, la Slovaquie est, depuis les temps les plus reculés de l'histoire, habitée par des Slovaques qui ont été arrachés à leur nation mère par la tyrannie des Magyars. Ce serait également porter atteinte à ces droits, que de ne pas rattacher à l'Etat tchécoslovaque les territoires du Comté de Glatz et de la Silésie prussienne, arrachés en 1742, à la couronne de Bohême par la force des baïonnettes prussiennes. D'ailleurs, ils sont encore aujourd'hui habités par une population tchèque. 11 en serait de même des pays frontières de la Basse-Autriche, qui s'y étendent au Nord-Ouest et au Nord-Est et de là le long de la Morava, jusqu'au Sud et où la population tchécoslovaque a, jusqu'à maintenant, conservé sa nationalité.
Nous souhaitons de toute la force de notre âme à nos frères slaves, aux Serbes de Lusace qui ont vu leurs territoires arrachés à l'Etat tchèque pendant la guerre de Trente ans, en 1635, tout en laissant à la Bohême certains privilèges juridiques, qu'ils trouvent une réponse favorable à cette question, devant laquelle la guerre les a placés: « Etre ou ne pas être ». Nous sommes prêts à les recevoir dans notre propre État ou à intervenir en leur faveur pour qu'ils obtiennent la protection internationale nécessaire à leur jeune liberté..
Ce n'est pas que nous voulions, de notre seul gré, nous agrandir aux dépens du droit de libre détermination que connaissaient déjà nos politiques dans les cinquantes premières années du siècle dernier; non, nous voulons seulement qu'on répare les torts qui nous ont été faits aux siècles de notre assujettissement et de notre complète impuissance.
On ne peut pas non plus considérer comme un acte d'impérialisme le fait que nous soyons prêts à recevoir les Ruthènes de Hongrie qui réclament volontairement et librement leur union à la République tchécoslovaque tout en gardant une certaine autonomie nationale et intellectuelle; de cette façon, nous aurons avec la Roumanie les communications directes que nous désirons.
L'État tchécoslovaque, ainsi formé, englobe aussi d'autres nationalités, mais seulement en petites fractions et en minorités; leurs États nationaux praticuliers seront en dehors des frontières de l'Etat tchécoslovaque. La vie nationale, la langue, le développement intellectuel de ces minorités seront garantis; ils seront égaux en droits, et leur liberté individuelle sera assurée. La République tchécoslovaque restera un État de Justice au point de vue national et civique, comme il l'a prouvé déjà par sa loi sur les élections au conseil municipal avec représentation des minorités, tout en gardant la prépondérance à la nation tchécoslovaque et à sa langue. C'est certainement le peuple tchèque qui, dans le 'passé, sur cette même terre a édifié son Etat, c'est la nation tchèque qui a conservé l'idée de sa réédification, et c'est la nation tchèque qui, la main dans la main avec les Slovaques, a reconstruit son vieil État.
Nous souhaitons et croyons que les minorités nationales englobées dans notre Etat, pleines de respect et de loyauté pour son existence, ses droits et ses lois, travailleront en commun avec nous à son développement et à sa prospérité. La minorité allemande s'efforce d'arracher différentes régions de l'État tchécoslovaque et d'en constituer en Bohême ce qu'on appelle le Deutchbôhmen et en Moravie et en Silésie le Siïdetenland; ces Etats seraient tout à fait indépendants de l'État tchécoslovaque et pourraient, dans ce cas, être réunis à l'Autriche allemande ou à l'Allemagne.
Mais elle oublie que plusieurs centaines de milliers d'ouvriers tchèques, des agriculteurs, des artisans et des employés, des écoles tchèques, publiques et privées, des sociétés tchèques et des organisations politiques, la propriété immobilière tchèque, font de ces contrées des régions de nationalités mélangées; elle oublie qu'une statistique juste, basée sur la langue maternelle vient de commencer à prouver la fausseté de l'existence d'un territoire allemand isolé; elle le veut sans besoin urgent, seulement parce qu'elle refuse d'échanger son ancienne situation privilégiée contre celle que donne un droit honnête et juste ; elle veut une formation géographique sans cohésion parce que sa formation créerait pour l'État tchécoslovaque des obligations qui porteraient atteinte à sa souveraineté. En outre, notre pays serait privé des frontières que lui a données la nature, des remparts qui l'ont protégé depuis les temps les plus reculés de l'histoire, et derrière lesquels le peuple a vécu dans ses vallées pendant des siècles, luttant contre l'émigration des minorités allemandes. La minorité allemande veut briser cette unité naturelle, géographique et économique que sont la Bohême, la Moravie et la Silésie, négligeant l'intégrité de l'État et son intérêt, en s'efforçant
de mettre le développement économique commun de plusieurs centaines d'années aux prises avec la désorganisation complète. Satisfaire aux revendcations des Allemands de Bohême, ce serait récompenser la nation allemande, par l'agrandissement de son territoire, de sa conduite pendant la guerre et punir la nation tchécoslovaque de sa fidélité et de sa bravoure, alors qu'elle restait dans son pays, délaissée des autres minorités nationales et exposée à leurs agissements hostiles.
Nous ne reconnaissons pas les revendications polonaises sur le district entier de Teschen, en Silésie. Ces revendications portent atteinte à notre droit historique et naturel; les admettre porterait atteinte à nos intérêts nationaux, menacerait notre vie économique et couperait nos communications avec la Slovaquie.
C'est seulement sous la forme d'un bloc historique, avec nos territoires entiers et agrandis comme nous l'avons déjà dit, que nous pouvons réaliser toutes les espérances mises dans la libération de notre nation, prendre la responsabilité entière de notre développement futur, et prendre sur nous tous les engagements d'ordre économique possibles.
Mais notre nation aura également ses minorités en dehors de ses frontières; elle aura à Vienne une minorité énorme qui, jusqu'à aujourd'hui a été opprimée et tyrannisée, et dans la Basse Hongrie, une grande minorité de 750.000 personnes qui est jusqu'à présent sans droits. En dehors des convenitons éventuelles que la Conférence de la Paix émettra pour la protection internationale des minorités, l'État tchécosolvaque fera tous ses efforts et usera de son prestige pour empêcher le renouvellement des oppressions possibles. Les quelques milliers de Tchécoslovaques du nord de l'Amérique qui ont prouvé leur fidélité efficace à leur nation pendant la guerre, et les minorités tchèques de Russie et tous les émigrés tchèques ont resserré par leur conduite pendant la guerre les relations les plus fortes entre eux et la nation. ,
Notre œuvre au centre de l'Europe.
« Qui est maître de la Bohême, est maître de l'Europe », a dit Bismark. Vous l'avez dit, vous aussi, Monsieur le Président. Mais, avant tout, nous voulons et nous devons être nous-mêmes les maîtres des pays tchécoslovaques, non pour être les maîtres de l'Europe, mais pour empêcher qu'un autre en devienne le maître. Il est historiquement reconnu que la Prusse n'a commencé à grandir que depuis la guerre où elle enleva le pays de Glatz et la Silésie à la couronne de Bohême, et que la grande
Allemagne n'a commencé son existence qu'après que les vieilles libertés tchèques eurent été entièrement étouffées, ce qui est un avertissement pour toute l'Europe. Dans la Société des Nations pour la garantie de la paix future, nous avons d'autant plus d'importance que nous serons plus grands, parce que nous serons de nouveau les maîtres chez nous.
Pour que nous soyons dans la nouvelle organisation européenne une barrière contre toutes les velléités pangermanistes. au cas où la catastrophe actuelle ne suffirait pas à transformer le caractère de la nation allemande, nous voulons être bien préparés à l'extérieur comme à l'intérieur.
A l'extérieur, il faudra premièrement une alliance intime et amicale avec nos voisins slaves; au nord, avec l'Etat Polonais rétabli et au sud avec l'État yougoslave transformé en Yougoslavie. Nous reconnaissons franchement que nous désirons une semblable amitié pour l'avenir et croyons qu'elle existera, parce qu'au-dessus des difficultés momentanées, des divergences temporaires et des conflits armés, ce qui nous fait mal à dire, il se développera une Confédération puissante d'intérêts communs, économiques, moraux et intellectuels; l'avenir prochain nous montrera que la défensive formée par ces trois États slaves sera plus facile et plus puissante.
Fidélité envers les Yougoslaves.
Avec les Polonais, nous serons dans tous les cas des voisins immédiats; pour que nous le soyons aussi des Yougoslaves, il faudra suppléer artificiellement à ce qui manque. Un corridor qui aurait une largeur suffisante pour unir ces deux États et qui nous permettrait ainsi un débouché direct à la mer, est encore le meilleur chemin et le plus praticable, et, par bonheur, le pays par où il passerait, est peu habité et, d'ailleurs sa population est en partie aussi slave.
« Fidélité pour fidélité ». Tel est le mutuel serment que nous et nos frères yougoslaves avons prononcé à Prague, en avril 1918. Nous resterons fidèles à ce serment et nous le verrions avec plaisir se réaliser le plus tôt possible sous la forme d'une union entre nos Etats.
Nous nouerons des relations amicales et même des liens amicaux avec d'autres États de l'Europe Centrale aussitôt que la nécessité et la possibilité s'en feront sentir.
Si nous demandons l'internationalisation de l'Elbe, du Danube, de l'Oder et de la Vistule sur tout leur cours jusqu'à la mer
libre et si nous demandons le libre passage sur la ligne de chemin de fer de Bratislava (Presbourg) par le territoire hongrois, et de nos frontières par les pays de l'Autriche allemande jusqu'à la frontière de la Yougoslavie et de Brod-sous-Forêts par Nuremberg jusqu'à Strasbourg, c'est que, dans la nouvelle constitution européenne, en vue de laVpaix future, nous voulons être des facteurs importants ainsi que dans la lutte économique et intellectuelle. Ce n'est pas seulemnnt notre sécurité, c'est aussi notre volonté de garantir le calmé dans le centre de l'Europe qui nous le fait demander.
La Société des Nations.
Le point culminant de la nouvelle organisation de l'Europe et du monde doit être la Société des Nations. Pour qu'elle soit certaine et efficace, il faut qu'elle soit établie sur des bases solides et justes, satisfaisant aux conditions et aux nécessités d'indépendance politique des nations qui, jusqu'ici, n'étaient pas libres, mais à qui leur conception du droit et de la démocratie ont tout de suite permis de choisir le camp dans lequel elles devaient se ranger, et de la position géographique desquelles découlent certains droits comme certains devoirs.
? Fidélité envers l'Entente.
Nous avons également, comme vous, Monsieur le Président, associé dans un même sentiment de reconnaissance, tout ce qui, directement ou indirectement a été fait pour notre libération par la France, l'Italie, l'Angleterre, les États-Unis d'Amérique, le Japon, la Grèce, Cuba, et nous resterons fidèles à l'alliance que vous nous avez scellée. La propagande pour la question tchèque a été menée dans ces États bien avant la guerre. Il y a dans ces pays plusieurs personnes aux noms illustres, qui n'ont pas caché leurs sympathies pour notre nation et qui ont contribué à sa libération par leur plume et par leur parole. Quand la guerre a éclaté, le grain qui avait été semé, commença à germer.
Ayant facilité sur leur territoire la propagande politique tchécoslovaque et ayant accordé aux citoyens ainsi qu'aux prisonniers tchécoslovaques une situation favorable, ces États ont permis l'organisation d'une armée tchécoslovaque indépendante et enfin sa reconnaissance politique et internationale comme armée alliée combattant avec l'Entente.
En nous apprenant dans votre message, Monsieur le Président, quelle a été la conduite de ces Etats à l'égard de notre cause, et comme chacun d'eux a contribué effectivement tant au point de vue politique que militaire, vous avez cité, au milieu de nos applaudissements, le nom du président Wilson; nous nous rappelons les discours de M. Poincaré, président de la République française, et celui de M. Orlando, président du Conseil italien, qui ont donné une importance internationale à la remise solennelle des drapeaux aux régiments tchécoslovaques. Nous nous remémorons avec joie les importants discours des hommes d'Etat anglais, et celui de notre dernière reconnaissance par le premier ministre Lloyd George.
Le 8 décembre 1870, les députés tchèques, sous la direction du Dr François-Ladislas Rieger, protestèrent contre la volonté de la Prusse, d'annexer l'Alsace et la Lorraine. La France, pour cet unique témoignage, s'est montrée chevaleresquement reconnaissante. Elle a été la première à reconnaître, dans cette guerre internationale, le Conseil national tchécoslovaque à Paris ; et conséquemment, c'est elle qui reste la première au rang de nos amis de l'étranger. Comme l'Alsace et la Lorraine ont fait retour à la France, l'époque historique de 1870-1918 est terminée honorablement et joyeusement, même pour nous, pour notre peuple indépendant.
Ce serait une injustice très grave que de na pas nous rappeler ici la terrible catastrophe de la Belgique et la tragédie de la nation serbe et du malheur incommensurable de la nation russe, si l'Assemblée nationale n'en prononçait pas ici l'assurance de son souvenir ému. La Belgique, qui n'a pu supporter l'attentat lâche de l'Allemagne, a résisté énergiquement, se sacrifiant jusqu'à la fin de la guerre. La nation serbe a fait preuve d'une fidélité chevaleresque et montré un courage au-dessus de tout éloge. L'histoire de la Russie montrera qu'elle a tenu tête, avec la France, aux forces austro-hongroises et allemandes, jusqu'au jour où l'Angleterre, rejetant toutes ses traditions, forma une puissante et parfaite armée, et où l'Amérique vint également sur les champs de bataille. La Russie a rempli complètement son devoir, lui sacrifiant sa puissance extérieure et sa paix intérieure. Ce temps a servi. Il a permis que notre question puisse, à l'intérieur, s'élever jusqu'au point de devenir un facteur actif. Nous croyons, nous sommes profondément convaincus que la Russie reprendra sa place internationale et qu'elle pourra jouer encore le grand rôle qu'elle jouait, dans l'intérêt du monde slave, de la démocratie et de la civilisation.
Constitution intérieure de notre République.
L'Assemblée Nationale est persuadée que l'œuvre de construction intérieure de la République tchécoslovaque ne sera pas facile. Ce n'est pas que notre nation n'ait pas les conditions morales requises, ni que les conditions naturelles de notre pays ne s'y prêtent pas. La faculté de garder son existence nationale, notre nation l'a montrée en résistant au régime des Habsbourg, vainqueurs de la Montagne Blanche en 1620, régime qui, visant cette existence même, a duré près de 200 ans. Cette faculté de se relever des conséquences d'une telle persécution, sans le secours d'autrui, ni de celui de son propre État qu'elle avait, en fait, perdu et contre le mauvais vouloir et la malveillance de l'État autrichien sous la dépendance duquel elle se trouvait, notre nation l'a prouvée par ce fait qu'en quelques dizaines d'années, elle a pu s'organiser et s'élever au niveau des autres nations de l'Occident européen qui ont eu un développement normal, troublé par aucune secousse ni arrêté par la force. Sauf la noblesse, notre Etat possède toutes les classes sociales. Il a une classe de petits commerçants et artisans, une classe paysanne et une classe ouvrière, toutes nombreuses et bien organisées; il a sa grande industrie, son négoce et son monde financier. Quant aux avantages naturels, nos pays possèdent un sous-sol riche en charbon et en minerais, ce qui a donné naissance à une grande industrie sidérurgique et mécanique. Le sol, outre ses riches et vastes forêts, offre des champs fertiles qui, par leurs récoltes, permettent non seulement de nourrir les habitants, mais encore d'alimenter une grande industrie sucrière, des distilleries, des malteries, des brasseries, dont le renom, avant la guerre, était universel. La verrerie tchèque jouit également depuis longtemps d'une renommée universelle.
Nous avons été pillés par l'Etat austro-hongrois.
Malheureusement ces quatre années de guerre ont complètement dévasté nos territoires, bien que nos pays n'eussent pas été de véritables champs de bataille. Des ennemis inattendus y faisaient leurs ravages : c'était l'État Austro-Hongrois avec ses deux gouvernements et son commandement militaire.
Pour savoir comment notre pays a été dévasté par ces deux ennemis intérieurs, il suffit de constater les faits suivants: un pays très riche en mines n'a pas de charbon ; sa population souffre
du froid, ses manufactures sont fermées. Si même ils ne manquaient pas de charbon, manufactures et métiers ne pourraient pas être actifs, ne trouvant pas de matières premières.
On n'a rien pour réparer les vieilles machines, rien pour en fabriquer de nouvelles; nos chemins de fer sont dépourvus de locomotives et de wagons; notre agriculture ne dispose ni d'engrais, ni de semences, ni de chevaux, ni d'aucun bétail; le drap manque pour faire des vêtements, la toile pour fabriquer du linge, le cuir pour conferctionner des chaussures; il n'y a pas d'huile, pas de fil, rien, absolument rien.
Quant à la situation financière, nous avons hérité des caisses k demi vides de l'État, mais en revanche, nous avons des quantités de milliards de papier, mis en circulation par la Banque austro-hongroise. La baisse de la couronne autrichienne achève systématiquement et sûrement son œuvre impitoyable de destruction1 économique et sociale. Les pays qui, avant la guerre, se distinguaient par leur puissance productive et commerciale, ces pays qui avaient une exportation assez considérable et dont la population jouissait d'un certain bien-être, ont maintenant l'aspect des lieux sur lesquels aurait passé un fléau invisible, mais qui aurait laissé pour toujours des traces de son action malfaisante.
Disette alimentaire.
Le plus triste, c'est qu'il n'y a pas assez de vivres. Il n'y a pas de farine, de viande, de lait, de graisse ; la population souffre lamentablement et le chiffre des familles menacées de mort va croissant journellement; pour les malades, il n'y a plus de médicaments depuis longtemps.
Il ne manque ni à la République tchécoslovaque, ni à ses habitants les possibilités naturelles et morales d'un relèvement. Elle a la meilleure volonté, mais dans l'état actuel où la population se trouve, son relèvement économique serait au-dessus de ses forces si elle était laissée seule.
Nous n'implorons de l'étranger ni aumône, ni dons, vous n'en avez pas demandé, vous et les vôtres, Monsieur le Président, nous demandons et nous n'attendons des alliés que leur appui.
Il est possible que la part qui nous revient des dettes d'avant- £uerrè de l'ancienne Autriche-Hongrie, soit augmentée d'un nouvel emprunt de notre République, emprunt inévitable dans nos débuts difficiles et pénibles; notre Etat sera toujours un débiteur, qui voudra et qui pourra toujours faire honneur à tous ses enga-
gements et à ses devoirs vis-à-vis de ses créanciers. La situation géographique des pays tchécoslovaques qui en fera le vrai centre de l'Europe, qui donnera à ses lignes de chemins de fer une importance internationale; ses beautés naturelles et ses sources thermales connues dans l'univers entier seront encore autant de garanties sûres pour le puissant développement de son économie et de sa situation financière.
L'État tchécoslovaque demande à ses alliés un secours immédiat en vivres assez fort pour lui permettre de maintenir le calme et la paix civile chez lui.
// n'y: aura chez nous ni dictature de classe, ni de parti.
L'actuel développement intérieur de la République tchécoslovaque s'est distingué en cela que tous ses partis politiques et toutes les classes de la nation, de même qu'ils s'étaient donné la main pour le démembrement de l'Autriche-Hongrie, sont restés fidèles à cette coalition même après la proclamation de la République Tchécoslovaque, pour son intérêt, pour la tranquillité intérieure et l'avènement de la démocratie. Un fait d'une telle portée et d'une telle efficacité n'a été jusqu'ici réalisé par aucun peuple de l'Europe Centrale et de l'Orient. Le calme développement intérieur était d'autant plus sûr qu'on avait la certitude publique de la droite et de la gauche qu'il n'y a pas et qu'il n'y aurait pas dans la République tchécoslovaque de place pour une exploitation quelconque d'une classe par une autre ou pour la dictature de n'importe quel parti ou classe.
La République tchécoslovaque se développera dorénavant économiquement et socialement, grâce à la coopération de toutes les classes et de tous les partis.
L'idée d'une République démocratique, qui représente toutes les forces de la nation et de leur juste, organisation politique, est générale aussi bien que la volonté et la compréhension pour les profondes réformes sociales.
Grâce à cette situation intérieure, l'Etat tchécoslovaque ressemble à une île au milieu d'une mer agitée. Il est du devoir de nos alliés et de nos amis en Europe et hors d'Europe d'aider à maintenir cette île dans son état de tranquillité, de l'empêcher de sombrer, car ce serait la décomposition du rempart slave de l'Ouest le plus avancé, d'un foyer de démocratie, de progrès intellectuel et social, la décomposition et la ruine de l'Europe centrale entière.
Les Tchécoslovaques sont persuadés de la bonne volonté de tous leurs alliés et amis; ils demandent seulement un secours immédiat. Nous saluons avec joie le secours annoncé déjà par certains Etats alliés'. Nous sommes prêts à donner toutes les compensations aussitôt que notre vie économique entrera de nouveau dans la voie normale.
Il faut que le territoire de la République tchécoslovaque soit délivré du blocus allié et que les voies fluviales, celle de l'Elbe et celle du Danube soient dégagées en vue de la libre importation.
Nous demandons la réparation des dommages de guerre.
Si nous demandons la réparation des dommages de guerre, c'est que nous avons subi des dégâts considérables. Nous espérons que notre demande sera accueillie avec équité, car nous en avons déjà établi le bien fondé.
Au moment de la liquidation financière de l'ancienne Autriche-Hongrie, nous ferons valoir énergiquement tous nos droits et revendications; nous demanderons particulièrement qu'on rende à nos pays tous les objets d'art et de valeur historique qui leur ont été enlevés dans le passé. Dans le cas de dégâts ou de perte, ceux qui les avaient en leur pouvoir en seront rendus responsables.
Réformes dans l'instruction publique.
Après trois siècles, nous pouvons aujourd'hui librement commencer la réforme scolaire dans l'État tchécoslovaque, celle même que rêva et exposa en vain notre illustre Coménius. Nous avons hérité de l'Autriche-Hongrie un nombre insuffisant d'écoles très négligées matériellement et complètement contaminées par l'esprit autrichien. Le travail, sur ce terrain, ne sera pas facile. Il sera lourd de responsabilités, mais aussi plein de plaisir. Il faudra refaire intérieurement nos écoles, les réorganiser et en construire de nouvelles. Nous acceptons cette tâche avec confiance, persuadés que nous trouverons la bonne voie pour ouvrir toutes nos écoles, en plus du véritable respect pour notre histoire, de façon à satisfaire notre sentiment national, l'esprit du siècle et pour mettre tout notre enseignement au niveau du progrès moral et scientifique.
Quant la famille, l'école et toute la vie politique auront, par leur éducation, changé essentiellement notre caractère national et individuel, on pourra parler des nouvelles générations de l'ère républicaine tchécoslovaque.
Le pays qui a vu se dérouler de grandes luttes religieuses et qui était devenu la patrie des traditions religieuses, verra se résoudre les questions et les relations entre l'Etat et l'Eglise conformément à la justice, qui donnera à chacun ce qui lui appartient.
Les légionnaires et les prisonniers de guerre reviennent des pays de l'Entente et de Russie, ils reviennent pleins d'idées nouvelles et riches d'une grande expérience. Cette fenêtre entrouverte sur l'étranger nous montre la richesse immense et la fécondité universelle de nos relations futures avec les pays de l'Occident et de l'Orient. Ces relations, qui deviendront systématiques et réfléchies, seront intellectuelles, économiques, politiques et diplomatiques; elles seront aussi des écoles, accessibles à tous et mises en rapport avec notre situation internationale. Les moyens qui nous permettront de nous débarrasser aussi intérieurement de toutes les traces autrichiennes et de nous enlever les derniers vestiges de la Montagne-Blanche — d'accomplir en un mot notre rééducation sans bouleversement, méthodiquement jusqu'à l'achèvement complet.
Démocratisation.
Se débarrasser de toutes les traces autrichiennes, veut dire également débureaucratiser tous nos organismes administratifs, démocratiser l'administration publique, depuis l'administration communale jusqu'à la diplomatie; bien inculquer cette idée que l'administration est faite pour le peuple et que c'est lui qui la dirige; insister davantage sur la valeur professionnelle des fonctionnaires plutôt que sur leur nombre et assurer leur existence d'une façon juste et sûre. Nous constatons ici avec plaisir que notre autonomie nationale, départementale et générale, depuis les 50 années de son existence, a beaucoup contribué à notre développement.
Nos devoirs envers la civilisation.
Se débarrasser des traces autrichiennes, veut dire enfin se dégermaniser par la pureté de la langue et par l'influence efficace de la civilisation des nations latines, anglo-américaines et slaves.
Ici, un champ nouveau s'ouvre à l'aotivité et à l'influence de nos écoles supérieures, de nos académies, et à tous nos instituts scientifiques. Pour faciliter cette tâche, notre pouvoir législatif et exécutif se serviront de leurs droits et accompliront leur devoir.
Plus; la civilisation est élevée, et plus elle se montre capable ue frayer le chemin et d'aider à la politique. Vous avez été, Monsieur le Président, pendant cette guerre un exemple vivant de conquérant des droits et nous sommes persuadés que dans la paix vous en serez le plus sûr garant.
L'idée qu'il fallait contribuer par ce qui est individuel au bien commun, par ce qui est national au bien de l'humanité, cette idée, fortifiée par la guerre, montrera que la division de l'humanité en nations est un bienfait, parce que chacune d'elles, et même la plus petite d'entre elles, pourra faire valoir son travail dans la grande ruche de la société humaine. Lorsque toutes les horreurs de cette guerre seront oubliées, quand les blessures seront cicatrisées, quand toutes les traces en seront effacées, on pourra malgré toutes ces catastrophes dire qu'elle a été une guerre d'émancipation et de progrès, parce qu'elle a détruit le^ grands Etats despotiques et tyranniques, affranchi les nations et secoué les lois caduques de la société, supprimé, les obstacles qui étaient une entrave à la civilisation; en un mot, elle a rendu le monde plus humain et les| peuples plus cultivés et plus sociables.
Puisque nous parlons ici de la mission civilisatrice de notre peuple dans la société des nations au profit de la civilisation et de la paix générale, nous avons le droit de le faire en rappelant la part honorable qu'il a prise déjà plusieurs fois dans le passé et en rappelant notre résurrection nationale et le degré de notre civilisation renouvelée.
Un facteur de plus entre dans la vie de notre république, c'est ce facteur qui, dans les limites de la famille, y avait déjà trouvé sa gloire, puis un facteur qui, après, s'occupant activement de charité et d'œuvres nationales, a su se frayer un chemin jusqu'aux écoles supérieures, et plus tard, dans le changement révolutionnaire* a trouvé la plénitude de ses droits civiques et politiques. Il est nécessaire de compter dans l'influence pénétrante de ce développement l'activité des femmes qui donnera d'abord un nouvel élan d'activité à notre vie politique dans toutes ses parties, tant dans la commune que, plus tard, à l'Assemblée Nationale. Par bonheur nos femmes ont dans notre histoire un glorieux passé. Dans les guerres hussites, les femmes étaient aux côtés des hommes dans le combat, à l'époque du coup d'Etat elles ont montré, sans distinction de partis et de classes, autant d'énergie et d'esprit d'offensive que de dévouement infini, et surtout le courage avec lequel la femme a remplacé dans la vie publique l'homme dans ses occupations, les tourments auxquels elle a été exposée, comme femme, sœur ou fiancée des légionnaires tchécoslovaques, lui donnent droit à une reconnaissance exceptionnelle et à la plus grande récompense possible.
Réponse de la Slovaquie.
En parcourant le territoire de notre république, nous nous arrêtons profondément émus à la Slovaquie. Si le sort des Tchèques en Bohême, en Moravie et en Silésie a été âpre sous la domination allemande de Vienne, celui des Slovaques, en Hongrie, sous le joug magyar de Pesth a été insupportable; c'était le sort d'un peuple destiné à l'extermination.
L'Etat hongrois n'accordait aux Slovaques aucune école primaire supérieure, aucune école secondaire, aucune école spéciale, pas plus qu'aucune école supérieure. Comme les Slovaques avaient fondé à leurs propres frais une école secondaire, les Magyars l'ont violemment fermée et jamais, ils n'ont permis d'en rétablir de nouvelles. Même l'école primaire n'était pas slovaque. C'est à peine si 8 % des enfants slovaques allaient dans une école partiellement slovaque; les autres devaient aller dans des écoles essentiellement magyares ou dans des écoles où les instituteurs n'employaient le slovaque que comme langue auxiliaire dans les explications.
L'école, en Slovaquie, n'était pas une institution pédagogique, mais une institution de dénationalisation ; son but n'était pas de former de bons citoyens, mais de former de nouveaux Magyars. De même que les Magyars ont empêché le développement intellectuel, ils ont empêché le développement économique de la Slovaquie. Si, sur ce terrain, les Slovaques ont eu des succès remarquables, ils les doivent à leur activité infatigable, à leur économie exemplaire sans l'aide de l'Etat, et même contre lui.
Les Slovaques étaient exclus de l'administration politique du pays et de celle de toutes les branches de l'organisation publique. Les deux millions de Slovaques recensés par les autorités magyares n'avaient que deux députés pendant la dernière session du Parlement hongrois. Il n'est pas un politicien, pas un Slovaque, pas un travailleur intellectuel qui n'ait été emprisonné, puni d'amende ou emprisonné. Même la petite classe du peuple a été persécutée dans sa vie journalière par les représentants de la force publique. Les autorités magyares n'étaient que l'instrument de la politique qui voulait faire de la Hongrie un Etat magyar d'une seule langue. Ce même but était aussi poursuivi par la législation magyare. Les lois qui devaient prouver un certain libéralisme national — telle la loi sur les nationalités de 1868 — n'ont jamais été appliquées en Slovaquie, elles n'ont servi qu'à tromper l'étranger.
C'était un mensonge que l'affirmation magyare selon laquelle la Hongrie était une île de liberté. La révolution de 1848 même,
du prestige de laquelle les Magyars se vantaient encore pendant cette guerre, n'avait pas eu pour but la libération du peuple hongrois, mais la libération et l'hégémonie des classes magyares privilégiées. Le chef de cette révolution, Kossuth, disait au Parlement de Presbourg, en 1847, dans sa polémique avec le Slovaque Stûr, que « souffrir, c'est le sort du peuple ». Oui, souffrir, énormément souffrir fut surtout le sort du peuple slovaque. Les Slovaques ne sont parvenus à leur liberté que par le chemin du calvaire.
Monsieur le Président, nous vous promettons que nous ferons oublier à la Slovaquie, par notre amour infini, tous les maux qu'elle a soufferts. Le développement intellectuel et économique de la Slovaquie sera notre tâche la plus chère, la plus noble, celle que nous nous efforcerons de remplir avec toutes nos facultés.
L'Etat Tchécoslovaque commun et unique cherchera à réparer en Slovaquie, le plus tôt possible, tout ce que les Magyars ont négligé ou rendu impossible. Outre l'enseignement soit primaire, soit supérieur, on y établira toutes les administrations aussi bien politiques qu'économiques. Nous voulons que la Slovaquie soit desservie par un réseau de chemins de fer qui la réunira aux autres pays tchèques.
La tâche de l'Assemblée Nationale.
Nous arrivons, Monsieur le Président, à la fin de notre réponse. A l'occasion de cet acte solennel, l'Assemblée Nationale ne voulait pas et même ne devait pas éluder plusieurs problèmes et questions qui, même si cette Assemblée ne peut les résoudre et ne les résout pas, emplissent toute sa pensée et influent bon gré mal gré sur son travail législatif et sur son œuvre de contrôle. Ce serait même, à notre sens, une faute politique pour le développement constitutionnel, que l'Assemblée Nationale ne s'engageât pas à résoudre ces questions et problèmes, envisagés déjà par le Président et par le Gouvernement de la République.
L'Assemblée Nationale reconnaît comme son devoir le plus urgent de préparer le plus tôt possible tout ce qui sera nécessaire à son remplacement par une Assemblée Constitutionnelle élue au suffrage universel, égal pour tous, avec représentation des minorités. L'œuvre de l'Assemblée Nationale est donc d'élaborer le règlement de l'Assemblée, et le règlement électoral; d'établir l'organisation intérieure de l'Etat et de limiter les relations réciproques de droits et de devoirs des trois éléments constitutionnels représentés par le Président de la République, comme représen-
tant de l'Etat, par l'Assemblée Nationale et plus tard par l'Assemblée constitutionnelle comme pouvoir législatif, et par le gouvernement comme organe exécutif responsable devant l'Assemblée. En outre, l'Assemblée Nationale s'occupera de régler le plus vite possible les questions qui lui seront soumises et que la situation actuelle, si agitée, peut apporter d'urgence, surtout après l'effondrement de l'ancien système autrichien. Ce sera surtout l'insuffisance d'après-guerre du ravitaillement, celle des produits de la grande et de la petite industrie, et de l'agriculture, que nous nous efforcerons d'écarter par l'augmentation de la production, pour que nous puissions nous suffire à nous-mêmes. Ce sera aussi la question de l'impôt sur les bénéfices de guerre et sur la fortune; il faudra également organiser sur de nouvelles bases économiques et sociales l'exploitation des grandes forêts, des domaines, dés mines et des grandes entreprises; ce sera ensuite notre question financière, le relèvement de notre change, qui occupera les travaux de l'Assemblée. L'Assemblée Nationale aura à cœur de promulguer non seulement des lois qui augmenteront les charges de l'Etat, mais aussi des lois qui augmenteront les revenus. Ce sera enfin la solution de la question du chômage, de l'avenir assuré des invalides, des veuves et des orphelins de la guerre, de la protection de la jeunesse et le règlement de toutes les questions de politique sociale, ainsi que celles qui ont trait à l'hygiène publique et au développement intellectuel.
L'Assemblée Nationale a pleine conscience de l'importance de son rôle. Elle doit s'occuper de la sécurité de la République Tchécoslovaque à l'extérieur et jeter les bases de son organisation intérieure. Les difficultés actuelles en font un devoir difficile maintenant, et plein de responsabilités pour l'avenir, envers les générations futures de la nation, ainsi que vis-à-vis de nos amis de l'étranger et devant l'histoire du monde.
On a confié à l'Assemblée Nationale un trésor immense comme n'en a encore jamais eu notre nation. L'Assemblée Nationale le fera certainement fructifier.
Remerciements au Président.
Dès les premiers moments de votre arrivée sur le sol glorieux de notre Patrie, vous avez été accueilli d'une manière qui dépassait l'imagination la plus hardie. Prague, qui avait rassemblé des centaines de milliers de citoyens venus des contrées les plus éloignées de notre Patrie, vous a acclamé comme peut-être jamais aucun Roi Tchèque ne l'a été et certainement comme ne le fut jamais aucun Roi de la Maison de Habsbourg. Les raisons
politiques et psychologiques de votre entrée triomphale dans la Patrie ne se rattachent pas seulement à votre personne, Monsieur le Président, elles ont été un enseignement pour la Nation aujourd'hui et pour l'avenir. Vous lui avez apporté la même liberté qu'elle avait dans le passé, vous lui avez apporté l'Etat qui lui appartenait depuis le vne siècle et qui lui avait été enlevé au xvne par les Habsbourgs allemands. Vous lui avez apporté quelque chose de si grand, de si noble et de si beau, que vous avez renoué les liens de notre histoire interrompue pendant 300 ans et que vous les avez rattachés au temps de la liberté et de la gloire nationale d'autrefois.
Depuis le 21 décembre de l'année dernière, le château royal de Hradcany ne domine pas seulement Prague pendant le jour, mais il brille sur elle aussi pendant la nuit. Le peuple ne voit plus en lui le symbole périmé d'une gloire passée, ni le calme emblème d'un nouvel avenir; non, il est devenu pour lui le symbole des nouvelles idées et des sentiments actuels.
Nous souhaitons à la nation et au Président de la République un amour commun et une confiance mutuelle. Les temps où le? derniers rois des familles étrangères nous étaient l'exemple avertisseur de ce que les rois ne devaient pas être pour leur? peuples, sont passés. Les présidents tchécoslovaques de sang populaire s'efforceront successivement d'effacer et de remplacer ce que les rois de sang étranger ont oublié et négligé pendant plusieurs siècles et ce qu'ils ont fait contre notre nation.
Remerciements à nos propagandistes de l'étranger et à nos soldats.
Merci, Monsieur le Président, pour tout ce que vous avez fait à l'étranger pour la Nation et pour sa libération, merci également à Messieurs les Ministres Edouard Benes et M. Stefânik pour leur aide fidèle et pour les services rendus à la nation; merci aux premiers représentants diplomatiques de notre Répuque, à MM. Stëp. Osusky et Bohdan Pavlû; merci à tous les autres propagandistes dont nous connaissons bien les noms, mais que nous ne nommons pas, merci également à tous nos émigrés.
Nous envoyons notre meilleur souvenir à nos braves soldat? qui sont encore au delà des frontières, surtout en Russie, en Sibérie, et auxquels nous nous efforcerons de rendre le retour possible dans le plus court délai.
Nous envoyons notre meilleur souvenir à tous ceux qui ont été les victimes de la tyrannie du gouvernement militariste de
l'ancienne Autriche-Hongrie, et à tous ceux qui sont morts, loin de la Patrie, et de la famille, des suites de leur captivité.
Gloire et honneur à la mémoire de tous les soldats morts au delà des frontières; leur mémoire sera toujours honorée dans leurs familles, dans leurs communes, on se les rappellera dans nos écoles, ils seront chantés par nos poètes et jugés par notre histoire.
Gloire et prospérité à la République Tchécoslovaque!
VIVE son premier Président, Monsieur T. G. Masaryk, et que son œuvre soit marquée dans l'histoire par de nouveaux, riches et heureux résultats! ,
Prague, le 27 mars 1919.
BIBLIOGRAPHIE
Quelques livres
Le temps a accumulé sur ma table toute une littérature. L'histoire de la guerre y est exposée en son entier, aussi m'en voudra?s-je de les passer sous silence encore que certains ouvrages aient paru depuis longtemps. Les origines de la guerre, l'effort déployé par les peuples pour s'arracher à l'oppression, les problèmes de la paix, tout est dans ces pages.
Voici d'abord la série des volumes où M. Auguste Gauvain, sous le titre de l'Europe an four le jour (1), réunit les articles que, depuis 1908, il a publiés au Journal des Débats. Ce serait, pour beaucoup de journalistes, une tâche ardue, voire souvent impossible, que de reprendre ainsi le tableau quotidien qu'ils ont tracé de la politique étrangère. Pour M. Gauvain, c'est chose aisée. Aucun de ces articles n'a vieilli; les événements, au contraire, ont rendu plus précieuses les idées du journaliste parce que l'auteur avait une profonde connaissance de l'Europe et une vue nette des faits qu'il commentr.it. Ce n'est pas, à vrai dire, un journaliste que nous retrouvons dans ces pages, c'est un historien. Avec lui, nous suivons pas à pas la politique impérialiste du pangermanisme qui, de la crise bosniaque à l'affaire d'Agadir, de l'affaire d'Agadir aux guerres balkaniques, devait conduire l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie à déchaîner sur l'Europe un conflit général. Les diplomates de Berlin auront beau chercher des dérivatifs, ils ne se débarrasseront pas de la culpabilité qui pèse sur eux. La théorie de l'encerclement de l'Allemagne par l'Angleterre s'effondre devant les faits et les documents. C'est ce qu'en un autre peut volume (2) M. Gauvain montre avec une inéluctable logique qui emporte la conviction.
U reste pourtant encore des âmes naïves qui voudraient départager les responsabilités et en faire endosser une partie à l'Entente. Deux ouvrages pourraient sans doute ouvrir les yeux à ces aveugles à qui l'on fait croire que le panslavisme a, tout comme le pangermanisme, contribué à déclancher le cataclysme européen. Le premier est l'œuvre d'un des plus anciens slavistes de l'Europe, M. Louis Léger. Depuis plus d'un demi-siècle, le savant professeur du Collège de France, pour qui les langues et les peuples slaves n'ont aucun secret, suit les divers
(1) Auguste Gauvain. — L'Europe au jour le jour, 6 volumes (Edition Bossard, Paris).
(2) Auguste Gauvain. — L'encerclement de l'Allemagne (Edition Bossard, Paris).
congrès slaves. Il a vu de près les efforts tentés à Prague ou à Sofia pour cimenter la solidarité slave dont, au début du x:xc siècle, rêvait le poète slovaque Kollar. Il a suivi le mouvement qui rapprochait Russes, Tchèques, Yougoslaves; il a, pour ainsi dire, été le confident des hommes pour qui l'union des peuples slaves était le projet le plus cher. Et il nous conte tous ces efforts dans un livre (1) qu'il faudrait méditer pour mieux connaître l'esprit des Slaves et comprendre comment, le connaissant mieux, on pourra mieux servir l'intérêt français. Il résulte de la lecture des études si vivantes et si profondes de M. Léger que le « panslavisme » n'a pas plus contribué à la guerre que le « panlatinisme ».
Un second ouvrage (2), dû à Jules Chopin, montre, au contraire, que c'est plutôt le désir d'asservir les Slaves qui a conduit P Autriche- Hongrie à déclarer la guerre. M. Chopin, qui a vu à l'œuvre les gens du Ballplatz, révèle la façon dont ils ont sourdement préparé l'agression qui, dans leur pensée, devait à tout jamais consolider la monarchie danubienne pour la mettre au service de la plus grande Allemagne. A l'heure où l'on juge des responsabilités, il faut lire les pages si fortement persuasives de M. Jules Chopin, où l'historien de demain puisera d'abondants documents. Il faut lire aussi le Manuel des Origines de la Guerre (3) où, avec une abondance de faits et de preuves inattaquables, M. Fernand Roches, impartialement, suit pas à pas le complot tramé par Berlin et Vienne pour mettre l'Europe à feu et à sang.
M. Etienne Fournol a été, lui aussi, un de ceux que les machinations de l'Allemagne et de son acolyte ne laissaient pas indifférents. Dès le début de 1913, pressentant l'avenir, il avait porté sur les Marches du Germanisme un regard pénétrant d'où étaient sortis d'éloquents articles. Complétés par de nouvelles études parues au cours de la guerre, ils forment un livre (1) plein de couleur et de valeur sur le sort de l'Autriche-Hongrie. M. Fournol a montré par là qu'il est un des trop rares politiciens français pour qui le problème de la Succession d'Autriche n'est pas resté incompris. Il a su apprécier l'ardeur aue Polonais, Tchécoslovaques et Yougoslaves devaient apporter à se délivrer du joug pesant des Habsbourgs. Il a compris que de la dissolution de l'Autriche sortirait une Europe nouvelle où les nations libérées joueront un rôle important. On peut dire qu'il a été l'un des hommes clairvoyants qui ont éclairé l'Entente sur la politique à suivre
(1) Louis Léger, membre de l'Institut. — Le Panslavisme et l'intérêt français (Flammarion, Paris).
(2) Jules Chopin. — L'Autriche-Hongrie « brillant second » (Edition Bossard,
Paris).
(3) Fernand Roches. — Manuel des Origines de la Guerre (Editions Bossard, Paris).
(1) Etienne Fournol. — De la Succession d'Autriche (Berger-Levrault, Paris-Nancy).
à l'égard des Tchécoslovaques, des Polonais et des Yougoslaves. En ce sens, il a rendu un grand service non seulement à ces peuples, mais à tous les Alliés.
Si M. Fournol a soupçonné l'ardeur des Tchécoslovaques, M. Simon Joffé l'a vue à l'œuvre. Sous-officier, au début de la guerre, M. Ioffé a été versé dans un régiment de la Légion étrangère où les Tchèques et les Slovaques s'étaient engagés en foule dès le premier jour du conflit. Il a donc suivi sur les champs de bataille cette héroïque phalange tchèque qui a si vaillamment contribué à la défense de la France et à la victoire de sa cause nationale. En une centaine de pages (2), il nous conte ses souvenirs émus des champs de bataille, il évoque la « gloire immortelle » de la «, première poignée de Tchèques qui, sans espoir de récompense, vinrent se sacrifier au service de la France, pour montrer à leurs compatriotes le chemin à suivre ! »
Mlle Louise Weiss, à son tour, dans un volume plein d'enthousiasme (3), pour lequel M. Ed. Benes, ministre des Affaires étrangères de la République tchécoslovaque, a écrit une brillante préface, dit comment s'est libérée la nation tchécoslovaque. L'auteur, qui a suivi avec une attention avertie tout le mouvement national que la guerre a déchaîné en Bohême, étudie avec une rare clarté la suite des événements qui ont conduit à la chute de l'Autriche-Hongrie et à la création de la République tchécoslovaque. En ce sens, le livre de Mlle Weiss mérite une place en vue parmi les ouvrages qui exposent l'histoire de la guerre et de ses conséquences.
(2) Simon Ioffé. — La Phalange Tchèque (Berger-Levrault, Paris).
(3) Lo-uise Weiss. — La République Tchécoslovaque (Payot, Paris).
ÉCHOS ET NOUVELLES
La question de Tësin.
Nous empruntons au Radical du 10 juin l'intéressant article suivant:
J'ai lu avec le plus grand intérêt l'article que, dans le Pays du 27 mai, M. R. de Chavagne consacre à l'Impérialisme économique et aux Droits des Polonais. Je suis, comme lui, un adversaire résolu de tout impérialisme, qu'il soit d'ordre politique, stratégique ou économique. Je ne saurais cependant admettre pleinement ses conclusions contre les Tchécoslovaques à propos de Tësîn; peut-être parce que je connais de près la région contestée. Je voudrais donc, en toute impartialité, exposer quelques faits susceptibles, je crois, d'éclairer le débat.
Puisqu'il s'agit de droits, spécifions tout d'abord la nature de ceux que peuvent faire valoir sur cette « Silésie de Tësîn » Tchécoslovaques et Polonais. Ils sont de trois sortes: historiques, ethnographiques et économico-stratégiques.
Historiquement, la région de Tësîn appartient, depuis 1345, à la couronne de Bohême, comme lui appartenait toute la Silésie. C'est « en qualité de roi de Bohême » qu'en 1858 François-Joseph donnait en apanage à l'archiduc Frédéric « le fief de Tësîn, qui dépend de la couronne de Bohême ». Les Tchécoslovaques sont donc fondés à réclamer cette fraction du royaume de Bohême.
Ethnographiquement, il s'agit d'une région mixte, véritable territoire de transition où la germanisation systématique du régime autrichien a fait d'énormes ravages. La polonisation, d'ailleurs, était, grâce à l'influent parti des Polonais qui se disaient deutschfreundlich (germanophiles), une des étapes de cette dénationalisation. L'école allemande et le curé — ou le pasteur — polonais ont fait de la population une masse hybride incapable de reconnaître elle-même sa nationalité. Interrogez un homme du peuple; s'il n'est pas un des nombreux immigrés juifs ou polonais venus de Galicie, il vous dira qu'il est « silésien » ou « morave ». Si vous lui dites qu'il est Polonais, il s'en indignera. On peut donc affirmer que ce fameux duché de Tësîn n'est ethniquement ni tchèque ni polonais. Il sera demain tchèque ou polonais selon qu'il sera rattaché à la Tchécoslovaquie ou à la Pologne. En attendant, ni l'un ni l'autre de ces deux Etats ne peut raisonnablement le 'réclamer au nom du principe des nationalités.
Restent les droits économiques qui se résument dans la question de la houille. Les Tchécoslovaques prétendent qu'il est impossible de
les priver du bassin de Tësîn qui alimente leurs usines métallurgiques limitrophes d'Ostrava. Les Polonais, par contre, affirment n'avoir pas eux-mêmes assez de charbon si on ne leur donne pas Tësîn, alors que, sans Tësîn, les Tchécoslovaques sont assez riches en houille pour en exporter. Cependant, si nous en croyons la Petite encyclopédie polonaise (1) publiée sous la direction de M. Erasme Piltz en 1916, la houille, « cet élément très essentiel de tout développement industriel, abonde en Pologne ». L'ouvrage polonais dit encore que « jusqu'ici on n'a découvert nulle part des couches de charbon de bonne qualité aussi puissantes et aussi régulièrement disposées. Leur épaisseur est très considérable, elles atteignent souvent 6 à 10 mètres; point capital encore: elles se trouvent en général à une petite profondeur. Ce charbon est de bonne qualité, il produit peu de cendres (pour la houille de la Haute-Silésie 3,5 %). Toutefois ne peut être transformé en coke que le charbon de Haute- Silésie... » Avec la Haute-Silésie, qui n'est pas attribuée à la République Tchécoslovaque, la Pologne possédera donc une abondante source de coke pour son industrie. L'ouvrage polonais que nous citons donne, du reste, les chiffres de la production du charbon en 1911.
Les voici :
Région : Haute-Silésie 36.622.929 tonnes
Ostrawa-Karwin (Silésie autrichienne)... 8.073.713 »
Cracovie (Galicie) '. 1.653.724 »
Dombrowa (Royaume de Pologne) 5.769.928 »
Total 52.120.334 »
Si de ce total nous défalquons la production du bassin d'Ostrawa- Karwin qui comprend, outre Tësîn, une partie de la Moravie, il resterait à la Pologne 44.046.621 tonnes. « A titre de comparaison, ajoute la Petite Encyclopédie polonaise, notons que toute la production houillère (charbon et lignite) en Allemagne, y compris la Haute-Silésie, s'est élevée en 1912> à 255.000.000 de tonnes, en France à 41 millions de tonnes ». C'est dire que la Pologne, avec une population d'environ 25.000.000 d'habitants, aura plus de houille que n'en possédait la France, qui comptait en 1912, 40.000.000 d'habitants. On peut affirmer, par conséquent, que la Pologne, possédant en outre d'immenses richesses pétrolifères et des forêts considérables, ne manquera pas de combustible, même si Tësîn ne lui est pas attribué. Il convient de remarquer, du reste, que le bassin houiller de la Haute- Silésie, à lui seul, alimentait presque toute l'ancienne Autriche-Hongrie (2.400 wagons par jour, d'après la statistique autrichienne), sans compter ce qu'il fournissait à l'Allemagne. Le bassin morave, par
1) Pflges 157 et suivantes.
contre, expédiait 25 wagons par jour en Pologne russe, mais, en retour, recevait 140 wagons de Galicie.
Si donc la question du charbon ne 9e pose pas pour la Pologne, il se pose pour la Tchécoslovaquie une question économique et stratégique de premier ordre. La seule ligne ferrée possible entre la Slovaquie septentrionale et la Moravie, passe par l'unique col dont soit percée la chaîne des Petites Carpathes, le col de Jablunkov. C'est la ligne de Kosice à Bohumîn (Kaschau-Oderberg). C'est par cette voie que se font les échanges entre les pays tchèques et les pays slovaques, c'est, surtout, par cette voie que la Slovaquie peut s'approvisionner en charbon. Pourrait-on priver la Tchécoslovaquie de cette artère vitale pour la donner à la Pologne qui n'en saurait que faire?
Jules Chopin.
Pour compléter ces lignes de notre collaborateur Jules Chopin, nous croyons bon de traduire, sans commentaires, l'article que, le 15 mai dernier, publiait un journal de Tësîn, le Slçzak, organe très répandu du parti populiste polonais de Silésie.
« Quoiqu'on ne puisse plus rien changer à la décision concernant la région de Tësîn, dit le journal, Paredewski essaye au dernier moment de sauver la situation en faveur de la Pologne. Mais la population polonaise de Silésie garde l'espoir de voir échouer ces mauvaises perfidies et triompher le projet tchèque, c'est-à-dire celui de l'incorporation de la Silésie entière à la République Tchécoslovaque. Le projet de former de la région de Tësîn une petite république silésienne est condamnable à tous les points de vue, car ce petit Etat serait voué à une mort économique certaine et ne servirait qu'à protéger la population tchèque indigène de la germanisation. Si la population polonaise de la Silésie ne subissait pas l'influence et le commandement de certains « messies » pan-polonais comme Reger, Jankowski, Buzlowski, Klusinski, et Czaplinski, elle se prononcerait certainement en faveur de la République Tchécoslovaque. Les 14 principes du programme de Wilson donnent aux1 Silésiens le plein droit de défendre l'unité de leur patrie, et on ne peut traiter cette libre nation comme un objet d'échange. Ce serait les perdre que de les unir à la Galicie occidentale pour les rattacher à la République Polonaise. Les Tchèques ont un droit historique sur la totalité de la Silésie. Les Alliés leur ont assuré des frontières, et il est impossible que l'Entente oublie la promesse qu'elle a faite à ses fidèles alliés. Depuis longtemps les nationalistes polonais ont commis des fautes à l'égard de la population polonaise £q la Silésie. De faux renseignements furent publiés dans les journaux, des prêtres et instituteurs polonais furent imposés à la population dans le but de lui inculquer l'idée pan-polonaise; des agitateurs venant des contrées polonaises y furent envoyés, et pendant ce temps la région était économiquement abandonnée.
Avant la guerre, les Polonais ne s'occupaient pas beaucoup de nous, mais à présent ils veulent s'emparer de cette région qui n'a rien de commun avec la Pologne.
Si le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes est une loi générale, elle doit nous être appliquée aussi à nous, Silésiens. — Les mêmes hommes qui portent Wilson aux nues^ les mêmes qui voient dans ses principes leur liberté, refusent ces mêmes droits aux Polonais de Silésie et les empêchent de proclamer en face de l'univers qu'ils ne veulent pas être rattachés à la Pologne. Telle est la liberté qui règne dans notre République polonaise.
Après l'écroulement de l'Autriche, les Polonais ont fondé à Tësîn un Conseil National, où pas un seul Silésien n'a été convoqué, mais où, par contre, on ne cessait de diffamer les Silésiens. Ces derniers furent chassés des administrations, jetés en prison sous le prétexte qu'ils étaient des Bolcheviks. Les Silésiens furent enrôlés de force dans l'armée polonaise, et la pauvre Silésie est, au point de vue économique, devenue une vache laitière pour la Pologne qui l'a exploitée jusqu'à ses dernières ressources; 200 Silésiens furent emprisonnés, parmi lesquels des femmes et des enfants. Tant que notre génération vivra, elle n'oubliera jamais et crispera les poings au souvenir des hontes et des bestialités du camp de concentration de Damba. Une nuit, on a arraché de ce camp, à l'aide des gendarmes et des soldats, une centaine de jeunes Silésiens, pour les incorporer dans l'armée polonaise. Tous ces agissements barbares devaient empêcher la population polonaise de proclamer hautement qu'elle ne veut pas être incorporée à la Pologne. La presse de l'étranger et celle du pays a été remplie de fausses informations sur l'état d'esprit et les désirs de la population silésienne. Après tous ces méfaits, les Polonais nous demandent de les aimer, de les honorer, de leur être fidèles. Nous attendons avec impatience le moment où nous pourrons parler ouvertement, en libres citoyens, à nos diffamateurs. Nous avons pu apprécier les libérateurs polonais pendant leur occupation, et nous pouvons prévoir quel serait notre sort dans la future République polonaise. Les dangers de l'hégémonie tchèque ne pourront jamais égaler ceux de l'hégémonie polonaise. Les Tchèques ont traité les Polonais internés d'une façon hautement humanitaire, leur accordant même la communication télégraphique. Que quelqu'un de nous essaye de télégraphier au président Pilsudski, il recevra pour toute réponse les railleries de ces messieurs du Conseil National. L'histoire de la vieille Pologne est morte, et l'histoire de la nouvelle Pologne débute en Silésie par un liberum veto à la façon dont le comprend ld général Malusak, maître absolu de la vie des Silésiens, qui envoie les femmes, les enfants, les malades, les vieillards à Damba, pour qu'ils y meurent plus vite dans des baraques infestées par la fièvre . typhoïde. Nous sommes persuadés que les Tchèques nous accorderont des libertés plus grandes que les Polonais, qui, de Sandomir et d'ailleurs, voudraient déjà nous
dépêcher les pionniers de leur culture. Nous ne voulons rien savoir de l'ordre et des violences polonaises, de toute l'administration polonaise, de la trinité noble, cléricale et juive. Nous voulons rester de libres Silêsiens sur le libre territoire silésien. Tout ce que nous avons enduré jusqu'à présent, pendant l'occupation polonaise, est pire que les violences des Cosaques sous le vieux système tzariste en Russie. Le chemin de la nouvelle liberté polonaise n'a jusqu'à présent été pour nous Silêsiens que des prisons, l'internement à Damba et l'enrôlement par la force. Aujourd'hui le Silésien n'est pas homme libre dans son pays natal. Enchaîné, il lui faut supporter des injustices. Ce sont en général les immigrés qui sont responsables de notre misère actuelle. Nous avons toujours été d'accord avec les Tchèques. Nos anciens chefs agissent d'accord avec eux et les traitent en frères. Les Tchèques se sont dressés comme un seul homme pour nous soutenir contre les intentions des Allemands qui voulaient, sous l'ancien régime, donner une partie de la Silésie à la Galicie. Autrefois, les chefs polonais défendaient énergiquement le droit de l'autonomie tchèque, donc l'indivisibilité du Duché de Silésie, mais à présent, ils réclament sans aucune honte la division de ce Duché en faveur de la République polonaise.
Aujourd'hui, alors que nous faisons valoir notre légitime désir d'appartenir à l'Etat qui, par une histoire de 6 siècles nous semble tout indiqué, les leaders pan-polonais veulent nous compromettre aux yeux de l'Entente, en nous appelant « Autrichiens » et en nous reprochant d'avoir fidèlement servi les gouvernements autrichiens. Cependant ils oublient les paroles qu'ils ont autrefois ouvertement prononcées; ils oublient qu'ils ont juré d'être de fidèles Autrichiens, comme ce Dr Michedja qui, le 8 novembre 1910, prononçait à la diète silésienne les paroles suivantes : « Nous sommes Autrichiens et nous le serons toujours. Notre empereur illustre et bon sait que nous, Silêsiens, sommes de bons Autrichiens et de bons patriotes ». Les chefs politiques actuels de la Galicie sont les plus grands hypocrites. Quand, en 1910, la question de la séparation de la principauté de Tësîn de la Silésie et de son rapprochement à la Galicie fut discutée à la Diète Silésienne, le Dr Machedja disait textuellement: « Ich wiirde mich genieren es zu sagen, dass ich dafur bin, wenn ich dafur ware, aber ich war niemals dafùr und bin auch jetzt nicht dafur. » (J'aurais honte de dire que j'en suis partisan, même si cela était, mais je n'en ai jamais été partisan, et ne le suis pas encore aujourd'hui). Cependant à présent, ces partisans de la Grande Pologne proclament publiquement la séparation de la Silésie, notre centre national que nous, Silêsiens, ne permettrons pas qu'on nous arrache, car notre culture n'a rien de commun avec la culture polonaise. Depuis des siècles nous appartenons à la couronne de Bohême et nous voulons à l'avenir appartenir à l'Etat qui sera son héritier. Nous n'avons rien de commun avec les Polonais de Silésie. Ce n'est que depuis 50 ans environ que les émissaires de
la Galicie ont commencé à propager la langue polonaise et à exciter la population contre la nation tchèque, avec laquelle elle avait vécu Jusqu'à cette époque dans une parfaite harmonie. Nous sommes unis à la Silésie par des' liens indissolubles, ceux de notre langue, de notre religion, de nos coutumes, de nos costumes, de notre tragique histoire et de nos aspirations intellectuelles et politiques, qui partout tendent à nous rapprocher de l'ouest et non de l'est. Nous n'obéirons pas aux chefs qui nous ont vendus d'abord au Moloch d'Allemagne et qui, à présent, proclament partout que nous sommes Polonais. L'idiome que nous parlons n'a rien de commun avec la langue polonaise et encore moins sommes-nous de proches parents des Polonais. Le Dr Michedja, lui-même, constatait en 1906 à la Diète silésienne que seuls les érudits peuvent définir de quelle langue notre idiome se rapproche.
Les Bolcheviks magyars en Slovaquie.
Le comte Karolyi, comme on sait, débordé par les événements et désireux de jouer un bon tour aux Alliés, a, le 21 mars dernier, passé la main aux bolcheviks magyars. Ceux-ci ont mis à la tête de leur gouvernement un certain Bêla Kun, qui a aussitôt confié à Garbai le soin de constituer une garde rouge. Il ne s'agissait pas pour les nouveaux maîtres de la Magyarie d'assurer un sort meilleur au prolétariat de leur pays; il s'agissait de réaliser, sous l'étiquette prolétarienne, le vieux rêve impérialiste des Magyars et de refaire, à la barbe de l'Entente, le Magyarorszâg. Aujourd'hui les armées rouges des fils d'Arpâd tentent d'envahir la Slovaquie comme précédemment ils avaient essayé de reprendre la Transylvanie. Grâce à la supériorité de leurs armements et, sans doute aussi, à diverses complicités, les troupes de Bêla Kun ont réussi à pénétrer par plusieurs points sur le territoire de la République tchécoslovaque. Une véritable guerre recommence dans l'Europe centrale.
Le 3 juin dernier, M. Klofâc, ministre de la Défense nationale, exposait aux journalistes de Prague, la gravité de la situation. A cette occasion, le général Pelle, qui venait d'être nommé commandant en chef de toutes les forces tchécoslovaques, a prononcé les paroles suivantes :
« Je n'ai pas la moindre raison, Messieurs, de vous cacher la situation en Slovaquie. L'ennemi n'a cessé d'avancer depuis le début de ses opérations offensives. Il a pu s'emparer de villes et de points importants, à savoir: de Miskovec, de Lucenec et de Rymavskâ Sobota, et enfin, de Parkany. Hier, il a commencé à attaquer Komârno et a pénétré dans Nové Zâmky d'où, cependant, il a été immédiatement repoussé par une action brillante, commandée par le major Jelinek. Aujourd'hui, je ne puis naturellement promettre que l'ennemi n'avancera plus; en attendant, il a commis une foule d'actes de violence et de cruauté contre la population et contre nos soldats.
La situation est donc tragique. Mais je ne doute pas que les efforts de notre gouvernement arrêteront les progrès de l'armée ennemie. Cela ne saurait cependant nous suffire. Il importe d'affranchir vos frères, les Slovaques, il importe de devenir les maîtres durables et sûrs du territoire qui nous appartient, et il faut vaincre complètement l'armée magyare qui a pénétré dans notre pays.
Comme représentant du haut commandement des armées alliées mises au service de la République tchécoslovaque, je n'ai cessé d'informer le maréchal Foch, dès le commencement et jour par jour, de la situation en Slovaquie. Je suis donc persuadé que, grâce au secours de l'Entente, nous parviendrons à repousser l'ennemi.
Mais, en attendant, ne comptons que sur nos propres forces. Permettez-moi, Messieurs les journalistes, de vous demander votre aimable concours.
Le Gouvernement fera tout ce qui est en son pouvoir; je suis heureux de pouvoir vous annoncer qu'il a mis, sans hésiter, tout le nécessaire à la disposition d'e notre armée.
Il est inutile d'ajouter, Messieurs, que vous pouvez compter sur mon dévouement et sur celui de tous les autres officiers français. Depuis le premier accueil, chaleureux et cordial, qui nous a été fait, les preuves des sentiments de sympathie, consacrés par une longue tradition, que nourrit votre nation pour la France n'ont cessé de s'accumuler. L'œuvre commune pour la défense de votre patrie, effectuée par nos officiers qui combattent sur les mêmes champs de bataille que les soldats tchécoslovaques, ne fera que resserrer les liens d'amitié et de dévouement qui nous unissent. Soyez assurés que nous combattrons pour votre pays comme pour notre seconde patrie. »
M. Clemenceau a adressé, au nom de la Conférence de la Paix, une note enjoignant aux Magyars de cesser les hostilités. Obéiront-ils? Nous nous permettons d'en douter.
Hommage à Louis Léger.
L'Association Franco-Slave de l'Université de Paris a commémoré, le 3 juin, à l'amphithéâtre Descartes de la Sorbonne, le cinquantenaire du doctorat et de l'enseignement slave de M. Louis Léger. Après une courte allocution de M. Ranvier, président actuel de l'A. F. S., son président d'honneur, M. Ernest Denis, salua le doyen des slavisants français. Tour à tour, MM. Emile Haumant, professeur à la Sorbonne, M. Lucien Poincaré, recteur de l'Université, MM. Vesnic, ministre plénipotentiaire du Royaume des Serbes-Croates-Slovènes, M. Strouve, piofesseur à l'Université de Moscou, M. Popovic, professeur à l'Université de Belgrade, sont venus faire l'éloge bien mérité de l'illustre savant, et lui dire leur sympathie et leur admiration. Ensuite, M. Jelinek, directeur de la Nation tchèque, prononça l'allocution suivante :
« Cher Maître,
Si l'Association Franco-Slave fête aujourd'hui le cinquantième anniversaire de votre brillant enseignement, de votre inlassable labeur scientifique, permettez-moi de remonter encore plus haut.
Vos relations avec la Bohême datent, en effet, de cinquante-cinq ans, depuis ce mois d'août 1864 où, jeune homme animé de la sacra scientiae famés, vous êtes parti, pour la première fois, vers les rives de la Vltava pour étudier les Tchèques et leur langue. Ce sont, pour nous autres, des temps presque légendaires que l'époque où vous avez publié, en collaboration avec le fougueux révolutionnaire J.-V. Fric, ce volume qui marque le point de départ des études tchèques dans la littérature française, La Bohême historique, pittoresque et littéraire.
Depuis votre premier séjour en Bohême, vous êtes devenu un des nôtres et vous l'êtes resté, malgré toutes les vicissitudes des temps.
On a coutume d'accuser les Français d'être volages. On a tort. Vous ne l'avez pas été, vous, et votre premier amour slave, la Bohême, vous l'aimez toujours aussi fidèlement qu'aux jours lointains où vous l'avez connue.
Vous l'avez toujours aimé, vous avez travaillé pour elle. Depuis cinquante-cinq ans, vous n'avez pas cessé votre apostolat. Vous avez été le premier à révéler aux Français les richesses de notre littérature, l'héroïsme de nos ancêtres, la beauté et la poésie de nos chants populaires, l'admirable discipline et l'ardent patriotisme de notre peuple.
Avec cet art subtil de convaincre, et d'intéresser, de séduire et de charmer dont vous possédez le secret, vous avez su éveiller l'intérêt parmi ceux qui ne soupçonnaient ni l'existence de notre peuple, ni sa valeur intellectuelle et morale, ni l'importance de son rôle dans la politique européenne.
Dans des moments difficiles, — et Dieu sait s'il y en a eu — votre compétence incontestée est toujours intervenue en notre faveur. Je ne rappelle que l'affaire du Consulat de France à Prague qu'on était sur le point de supprimer. C'est votre intervention qui a ouvert les yeux au gouvernement mal informé et qui a déjoué les ruses de nos ennemis.
Cher maître, nous avons assisté hier à, la remise des conditions de la paix à l'Autriche vaincue. L'affreux cauchemar qui, pendant des siècles, nous étouffait, a disparu à tout jamais. Mais en ce moment de victoire, il est juste de dire bien haut que si le prestige surfait de l'Autriche a pu être détruit, si cet empire bâti sur le mensonge et sur l'oppression s'est enfin écroulé, si nos représentants ont pu prendre place parmi les vainqueurs, vous y avez votre juste part, vous qui, le premier en France vous êtes fait le porte-parole de nos revendications, l'apôtre de notre cause qui était celle du droit et de la justice.
Vcus avez jeté en France les bases de l'édifice dont la construction, vient d'être terminée.
Permettez-moi, cher maître, de vous saluer au nom de ma patrie et de vous remettre, en souvenir de cette belle journée, de la part de la capitale tchécoslovaque, de la ville de Prague dorée, de la ville aux cent tours, ce cristal de Bohême garni de fleurs blanches et rouges, couleurs de la Bohême.
Pays essentiellement démocratique, nous avons aboli tous les ordres et toutes les distinctions, et nous n'avons pas de croix à vous remettre. Mais nous avons mieux à vous offrir notre sympathie, notre admiration, notre gratitude, notre vénération, notre amour! »
Deux dames tchèques,- en costume national, ont remis, pendant les derniers mots de l'orateur, un vase de cristal de Bohême, offert par la ville de Prague.
Visiblement ému, M. Louis Léger remerciait ses nombreux amis et admirateurs.
Pendant la touchante et cordiale cérémonie, M. Oumiroff et un quatuor russe se firent applaudir dans des chants slaves.
Le Gérant : h. MATHIEU.
Imprimerie Slave, 182, rue du Faubourg-Saint-Martin, Paris.
Revue mensuelle
4" ANNÉE 15 JUILLET-15 AOUT 1919 Nos 23-24
A nos lecteurs.
La Nation Tchèque termine sa quatrième année.
Nous éprouvons une joie toute particulière à considérer ces quatre ans de travail et à feuilleter les quatre volumes de notre revue. Les deux premières années ont été surtout consacrées à l'information politique, économique et littéraire. Notre revue était destinée à faire connaître la Nation tchécoslovaque qui, au commencement de la guerre, était très peu connue en France, où l'on pouvait à peine comprendre ce qui se cache derrière ces informations économiques, politiques et littéraires et où l'on pouvait difficilement accepter l'idée de l'indépendance des Pays Tchèques.
Sous la direction de M. Ernest Denis, notre revue a fait, dans cet ordre d'idée, un travail formidable. Elle nous a préparé le terrain afin que nous puissions plus tard poser notre question sur le terrain politique d'une manière nette et précise. Elle nous a gagné la base sur laquelle nous avons pu construire tout notre édifice d'organisation politique et tout notre système de propagande pour arriver à l'indépendance politique. Il est pour nous d'une valeur inappréciable qu'au commencement de notre œuvre, nous avons trouvé un homme de science français qui, sans hésiter, s'est mis à la tête des amis français qui ont appuyé
puissamment notre mouvement pour l'indépendance tchécoslovaque en France et qui ainsi a donné à l'opinion publique française la garantie que ce mouvement présente quelque chose de sérieux et qu'on peut avoir confiance en lui. La nation tchèque doit aujourd'hui une profonde reconnaissance à M. Denis, non seulement pour les grands services qu'il nous a rendus, mais aussi pour son effort infatigable, pour le travail persévérant et désintéressé qu'il a pendant ces quatre années consacré à l'œuvre de propagande menée particulièrement dans cette revue. Il y a deux ans, nous disions que la rédaction de La Nation Tchèque pourra difficilement lui exprimer les vrais sentiments de tous les Tchèques patriotes. Nous disions qu'un jour la nation tchécoslovaque elle-même montrera combien elle apprécie l'œuvre de M. Denis, avant comme pendant la guerre, en faveur de l'indépendance des Pays Tchèques.
Depuis la révolution en Bohême, la nation tchèque a donné tant de témoignages de sa reconnaissance à notre ancien directeur, aussi bien par les différents organes de l'opinion publique, ainsi que par l'intermédiaire des milieux officiels, qu'il est absolument superflu d'en parler encore une fois. Nous tenons toutefois à le dire et à le répéter au moment où nous terminons notre tâche. Qu'il nous soit permis encore de constater encore une chose très importante: si M. Denis a travaillé pour la Bohême, il n'a, au fond, travaillé que pour la France. Si, aujourd'hui à Prague, chaque soldat français est fêté dans les rues, si la mission française tout entière est accueillie à chaque instant et à chaque occasion en Bohême avec le plus grand enthousiasme, si à la tête de notre armée nationale sont placés deux généraux français, le Général Janin et le Général Pelle, dont chacun jouit d'une popularité énorme parmi nos soldats, et dont l'un, le Général Janin, est toujours à la tête de notre glorieuse armée de Sibérie, si des liens indissolubles lient aujourd'hui toute la
Bohême à la grande République française, il n'y a pas de doute que le travail de M. Denis avant la guerre et pendant la guerre y a énormément contribué. En tout cas, si l'on examine le problème des relations franco-tchèques actuelles, partout, dans tous les domaines le nom de M. Denis apparaît sous telle ou telle forme. Nous sommes sûrs que ces résultats du travail de M. Denis lui sonf les plus précieux. Nous le répétons encore une fois, si M. Denis a travaillé avant la guerre et pendant la guerre pour la République Tchécoslovaque, il a rendu avant tout le plus grand service à son propre pays.
Le troisième et le quatrième volumes de La Nation Tchèque ont été surtout consacrés à des actualités politiques et ont plutôt constitué ainsi une revue de combat. En feuilletant ces deux volumes, on peut y entrevoir les changements successifs dans la politique européenne. On peut y constater tantôt les grands espoirs suscités par les grands événements de la guerre, tantôt les déceptions provoquées par les défaillances politiques, qui, à plusieurs reprises, se sont manifestées pendant la guerre dans les milieux de l'Entente. Mais on peut toujours voir sur les pages de notre revue, et nous en sommes très fiers, la même fermeté, la même décision, la même volonté d'aboutir à tout prix, et la conscience d'une victoire inévitable et qui s'approche de plus en plus. Si nous avons réalisé si intégralement nos revendications nationales, c'est certainement grâce à l'esprit de fermeté de notre lutte et grâce à l'inébranlable volonté que nous n'avons cessé de manifester, sachant toujours bien et partout ce que nous voulions et à quoi nous devions aboutir.
La Nation Tchèque peut être fière de pouvoir constater aujourd'hui que le programme qu'elle a tracé dans son premier numéro, il y a quatre ans et qu'elle a pu développer plus tard dans les détails, a
été intégralement maintenu par nous et qu'il a abouti à un triomphe. Les deux derniers volumes de La Nation Tchèque, publiés sous la direction soit directe, soit indirecte de M. Benes, ont été intimement liés au travail d'organisation politique et militaire pratique faite dans les Pays alliés, particulièrement en France, en Angleterre, en Italie et en Amérique. Notre revue a puissamment contribué à bâtir les fondements de notre Conseil National des Pays Tchécoslovaques de Paris, qui est devenu plus tard le premier gouvernement provisoire et qui a formé notre armée nationale en France et en Italie.
Ainsi ces quatre volumes de La Nation Tchèque auront une grande place dans notre lutte pour l'indépendance et dans l'histoire de notre résurrection nationale. Nous avons décidé de cesser pour le moment la publication de La Nation Tchèque, voulant conserver aux quatre volumes de cette revue la place particulière dans notre lutte pour l'indépendance qu'ils ont acquise et constater ainsi d'une manière précise que ces quatre années de travail font un tout spécial où notre revue a eu un but et un programme tout particuliers. Le but est atteint, le programme est réalisé. Donc, si nous continuions de publier notre revue, nous serions obligés de lui donner un programme nouveau. Mais, dans ces circonstances, toutes sortes de problèmes nouveaux se poseraient. Il n'y a pas de doute que la continuation de notre revue présenterait de très grands avantages et qu'elle serait d'une utilité considérable pour notre nation; mais il nous paraît que le problème de la propagande des questions tchèques et slaves est plus complexe et qu'il faudra tenir compte de la situation nouvelle. La nation tchécoslovaque aura dans l'Europe centrale une position spéciale. Elle est la plus développée parmi tous ses voisins. Elle est la mieux organisée. Elle est la plus homogène et, dans tous les cas, l'avant-garde du monde slave. Son territoire est très étendu et notre
Etat aura certainement une population relativement très nombreuse. Sa position géographique, tout en étant dangereuse, à un certain point de vue, présente des avantages considérables à son expansion, soit politique, soit économique, soit encore intellectuelle. Prague deviendra le centre diplomatique de l'Europe centrale, le centre de rayonnement politique et intellectuel, ainsi qu'un centré d'observation, soit dans la direction de l'Allemagne, soit dans la direction des Balkans. La nation tchèque a toujours été dans le passé l'avant-garde du monde slave, elle devra l'être encore plus aujourd'hui où elle a enfin réussi à s'émanciper du joug étranger. Le travail qu'elle devra entreprendre est formidable; mais nous serons obligés de nous consolider d'abord à tous les points de vue, pour pouvoir réaliser le nouveau programme que nous nous traçons. À ce point de vue là, des projets nouveaux déjà se forment et des plans très intéressants commencent à se présenter à notre esprit. On essayera de créer à Paris des organes spéciaux pour l'étude des questions slaves, on créera des organes analogues à Prague; on essayera de constituer à Prague un centre d'études slaves en général et d'information, pour nos amis occidentaux, sur toutes les questions tchèques et slaves en général. Pour tous ces plans, nous aurons besoin d'organes nouveaux, de revues spéciales, de journaux quotidiens, etc., etc. Nous voulons avoir un peu de temps pour voir exactement quelles sont les conditions de ce nouveau travail et nous nous présenterons certainement de nouveau devant le public français et devant le public européen dans peu de temps et sous une forme nouvelle. Nos lecteurs ne doivent donc pas regretter que nous cessions pour le moment la publication de notre revue; ils seront bientôt largement récompensés.
Nous savons que tout notre travail n'était pas sans défauts,* nous savions nous-mêmes suffisamment dans quel sens il aurait fallu améliorer notre
revue et nous n'étions pas toujours satisfaits nousmêmes de ce que nous présentions à nos lecteurs pendant ces quatre ans de lutte. Nous nous en excusons aujourd'hui devant eux. Nous savons que nous serons excusés pour deux raisons: d'une part, nous avons abouti, et du moment qu'on a acquis un vrai résultat dans son travail, on est toujours excusé des petits défauts qu'on se reconnaît à soi-même; d'autre part, notre petite revue, malgré tout, a apporté à nos lecteurs un très grand nombre d'informations, une masse considérable de documents, d'idées et de matériaux qui seront toujours utiles à ceux qui voudront un jour étudier l'histoire de la guerre mondiale.
Mais ce qui surtout provoque chez nous un sentiment de satisfaction très grande et très sincère, c'est que notre petite revue a dans une certaine mesure contribué à la grande victoire dans cette guerre mondiale menée pour les idées de démocratie, de justice et de droit.