Les échelons tchécoslovaques
Les troupes tchécoslovaques de Russie sont déjà depuis cinq mois dans les trains (par échelons). Après avoir quitté l'Ukraine, les régiments tchécoslovaques s'installèrent dans les trains où, de Bakhmatch à Vladivostok, ils devaient parcourir plus de 9.000 kilomètres. Depuis lors les wagons à marchandises sont devenus le domicile de milliers et de milliers de soldats tchécoslovaques. A cause du caractère particulier des luttes actuelles en Russie, qui sont, en fait, des combats pour la possession de la ligne de chemin de fer et de ses abords, les trains tchécoslovaques sont, depuis l'inauguration des combats avec les bolcheviks et les prisonniers germano-magyars, l'un des facteurs les plus importants de la lutte.
Lorsque commença l'exode vers l'est, les trains tchécoslovaques étaient au nombre de 80 environ (ce qui représente de 3.200 à 3.600 wagons). La plupart des wagons étaient, il va de soi, destinés aux hommes de troupe. Il y avait en outre des trains d'artillerie, quelques trains destinés à l'intendance; d'autres, au train des équipages et aux chevaux; d'autres, à la section d'aviation; quatre trains étaient affectés aux services sanitaires, etc.
Nous avons personnellement vu presque tous les échelons tchécoslovaques, de Penza jusqu'au delà d'Irkoutsk. Ils offraient un spectacle comme il a été rarement donné d'en voir au cours de la guerre lors des transports de troupes. Les soldats tchécoslovaques sont doués d'un sens tout particulier de la beauté, pour une tenue agréable. Ils portent l'uniforme russe. Et pourtant s'il est donné à quelqu'un de voir une gare russe, il y reconnaît immédiatement, dans la foule des soldats, les volontaires tchécoslovaques, sans qu'il ait même besoin d'apercevoir le liseré rouge et blanc qui orne leur képi. Ce n'est pas qu'un volontaire tchéco-
slovaque ait un équipement meilleur que les autres, mais il sait s'habiller.
Les wagons à marchandises sont comme les volontaires: propres et ornés. Les talents artistiques des uns, l'habileté et le bon goût des autres, ont eu, durant leur long trajet, une exceptionnelle occasion de s'exercer. Presque tous les wagons sont décorés de dessins. Ils ont été exécutés à la craie sur le noir des portières ou des parois, ou bien au charbon sur le blanc des bâches tendues devant les portières ou les parois. On rencontre même des dessins en couleur. Ces tableaux sont encadrés de guirlandes vertes faites de tout ce qu'il était possible de cueillir dans les terrains incultes qui longent le chemin de fer. Ces images représent les sujets les plus divers. Deux ou trois wagons de chaque échelon, au moins, offrent un portrait du professeur Masaryk, entouré d'une inscription: « A Masaryk, notre père à tous » ou quelque chose d'approchant. Dans chaque échelon, un wagon au moins possède une allégorie représentant la France: une femme coiffée du bonnet phrygien et brandissant un drapeau. Au-dessous, on lit : « Vive la France ! » ou : « En route pour la France ! » On trouve aussi beaucoup de paysages rappelant la Bohême, la Moravie, la Slovaquie, représentant quelque coin de Prague, quelque vue de la ville natale ou du village paternel. D'autres tableaux figurent des scènes de la vie militaire, la bataille de Zborov ou celle de Bakhmatch; certains symbolisent les souffrances endurées en Autriche-Hongrie par la nation tchécoslovaque ou la lutte des Tchécoslovaques pour leur libération. On trouve beaucoup de caricatures de François-Joseph Ier, de Charles ou d'autres personnages. Des artistes ont été inspirés par le souvenir de visages féminins dont il leur avait été pénible de se séparer...
Qui pourrait se rappeler tout ce que. dans ce milieu russe alors si rude, l'œil peut contempler dans les wagons des échelons tchécoslovaques? Qui pourrait se souvenir de toutes les inscriptions dont sont pleins les wagons; fragments de poèmes ou de chansons, devises relatives à la lutte des Tchèques et des Slovaques, à la Révolution tchécoslovaque? Une inscription s'est gravée dans ma mémoire : « Aussi longue que soit la route, — Aucun de nous ne la redoute. » C'est vrai. Il y a cinq mois que les
Tchécoslovaques sont « en route » pour quitter la Russie et ils n'ont eu peur ni de rien ni de personne. Il est cependant une inscription qu'ils ont dû effacer: « En route pour la France ! » Mais ce qu'ils voulaient, ils l'ont pourtant réalisé; ils luttent contre les Germano-Magyars aux côtés de ceux auxquels, en Occident, ils voulaient rejoindre: Français, Anglais, Américains et, nouveaux alliés actifs, Japonais.
Dans chaque wagon se trouve le nom d'une foule de localités de tous les points des pays tchécoslovaques. C'est une liste des lieux d'où les habitants du wagon sont originaires. Peu de villes, de bourgs ou de villages tchèques et slovaques manquent dans cette liste.
Au plafond des wagons sont suspendus des modèles plus ou moins grands d'avions taillés dans le bois par une main habile.
Chaque échelon possède ses cuisines, sa coopérative, plusieurs wagons de provisions, au moins quelques chevaux, des voitures. Dans l'un des wagons se tient la garde; celui-ci, généralement, sert aussi de salle de police.
Les échelons tchécoslovaques possèdent peu de wagons à voyageurs. Le corps des officiers lui-même se contente de wagons à marchandises.
Les échelons les plus beaux étaient ceux de l'artillerie, les divers échelons de l'état-major du corps d'armée et du Conseil National des Pays tchécoslovaques, section pour la Russie.
La section du Conseil National avait transporté tous ses bureaux dans un train. L'un des wagons abritait la présidence et le secrétariat, ainsi que le bureau de l'attaché militaire français auprès de l'armée tchécoslovaque de Russie. Un autre logeait les bureaux du service militaire; un troisième ceux du service des finances. Le plus intéressant est le train qui contenait une salle de rédaction et une imprimerie. L'organe du Conseil National pour la Russie, le quotidien Ceskoslovensky Dennik y était confectionné. Un wagon de 3e classe contenait la rédaction et l'administration. Un autre avait été transformé en salle de com-
position. Les banquettes y avaient été remplacées par des casses contenant des caractères tchèques et russes. Six compositeurs y étaient continuellement occupés, que le train soit en marche ou arrêté. Un wagon à marchandises était meublé de deux presses et chargé d'une grande provision de papier. Le journal paraît sur 4 ou 6 pages. Il est tiré à environ 4.000 exemplaires (un exemplaire en moyenne par wagon). Des courriers le distribuent aux divers échelons. En dehors du journal, on imprime également des manifestes (particulièrement destinés au public russe) et des brochures.
L'état-major du corps d'armée a également, pour ses bureaux, plusieurs wagons.
Les wagons qui servent de bureaux ont été transformés â cet usage. Ce qui gênait en a été enlevé. De deux ou trois compartiments, on en a fait un grand, qu'on a garni de tables et autres meubles.
La section du Conseil National a reçu comme garde une compagnie du « bataillon d'assaut ». Sur le wagon où caserne cette compagnie, au lieu des dessins ordinaires, on voit les armes du bataillon: une tête de mort au milieu de deux os croisés, aussi appelle-t-on les soldats de ce bataillon : les têtes de mort.
Toute cette description se rapporte naturellement à la période qui a précédé la lutte avec les bolcheviks, laquelle a certainement changé beaucoup de choses dans l'allure des échelons tchécoslovaques. Inter arma silent musae. Il est possible que plusieurs trains aient été emportés dans le tourbillon de la lutte, comme ont été emportés beaucoup des fidèles combattants tchécoslovaques. Beaucoup de nouveaux volontaires ont pris leur place et rempli de nouveaux waagons et de nouveaux trains.
Il est une chose qui, dans l'âme du soldat tchécoslovaque, ne changera pas: son enthousiasme national, son amour pour les siens, son désir de rentrer dans la patrie libérée et sa résolution de lutter jusqu'à l'épuisement de ses forces pour la libération de la nation. C'est pourquoi l'armée tchécoslovaque veut vaincre et pourquoi elle vaincra.
Dr Ivan Markovic.
BIBLIOGRAPHIE
Etienne Fournol: De la succession d3 Autriche. Essai sur le régime des Pays Autrichiens avant, pendant et après la guerre. Chez Berger-Levrault, Paris, 1918.
Lorsqu'en 1913 M. Etienne Fournol publiait la première partie de son ouvrage, Aux Marches du Germanisme, son travail manquait encore d'actualité pour la France. Lorsque, de 1916 à 1917, il en écrivit la seconde partie, les Héritiers de la succession d'Autriche, il voulait instruire ses compatriotes des plus importantes questions de la politique européenne alors à l'ordre du jour. Lorsqu'à la fin de 1917 il réunit ses articles en volume, le sujet était de la plus brillante actualité.
L'auteur ne peut que se réjouir de l'évolution des événements. La Perspicacité qui, avant la guerre, alors qu'à part quelques rares personnalités, personne en France ou dans le reste du monde intellectuel ne voyait grand'chose, l'avait conduit à étudier les questions d'Autriche, recevait satisfaction, la plus haute satisfaction qu'un homme politique puisse rêver; elle faisait de lui un prophète dont les prophéties se réalisent. Un grand sens politique, qui s'affirme dans tous les jugements psychologiques de ce livre, un esprit qui évalue avec acuité, en se plaçant naturellement au point de vue de la France, les éléments des événements futurs, un esprit éminemment critique, assaisonné d'une légère pointe de scepticisme français, tels sont les éléments du succès de M. Fournol. Une pénétrante compréhension des hommes et des questions, une souveraine connaissance des chiffres, une indépendance de jugement qui sait se défendre de l'influence de l'amitié, des sympathies et des antipathies, tels sont les moyens qui ont permis à l'homme politique qu'est M. Fournol, de se faire l'interprète autorisé de l'opinion française sur la succession de l'Autriche-Hongrie.
A la suite d'études sérieuses, le politicien français peint l'Autriche-Hongrie mourante; il montre l'Allemagne essayant de capter son héritage et enfin les trois successeurs: les Polonais, les Tchécoslovaques et les Yougoslaves. Il caractérise fort bien la monarchie danubienne en disant que trois forces restent encore
vives dans cet État en agonie : la police, l'armée et l'Église. Ce sont ces trois facteurs seuls qui contribuent à maintenir réunies les nations non allemandes qui veulent se séparer de Vienne. Il constate, comme une sorte de reproche muet pour nous tous, que la prophétie qui prétendait que l'empire des Habsbourg s'écroulerait au moindre choc, ne s'est pas réalisée. On ignore probablement en France que, dès avant la guerre, une convention avait été conclue entre Vienne et Berlin, que des corps d'armée de l'empire allemand étaient cantonnés aux frontières de la Bohême et qu'ordre leur avait été donné de briser par les armes la moindre tentative non seulement de soulèvement mais d'entrave à la mobilisation et qu'aujourd'hui encore cette menace pèse plus lourdement que jamais sur les pays tchécoslovaques. On oublie également un autre fait important, c'est qu'en 1908, en 1912 et 1913, nos soldats avaient assisté à deux mobilisations et qu'ils étaient persuadés que celle de 1914 aurait le même sort que les précédentes et qu'au bout de quelques mois ils seraient, sans guerre, renvoyés dans leurs foyers. Enfin, et c'est là la principale raison pour laquelle il n'y a Pas eu de révolution chez nous, l'Entente n'a par aucun avis (ni, à plus forte raison, par aucune arme) préparé la nation tchécoslovaque à la gravité du moment. Au contraire même, le représentant officiel d'une des grandes puissances de l'Entente, en réponse à une question posée par les Tchèques, a fait savoir officiellement que « l'Entente ne compte pas sur, une révolution en Bohême> que, d'ailleurs, elle serait inutile puisqu'en cas de guerre les armées de l'Entente ne pénétreraient pas en Bohême. »
On comprendra donc qu'après de telles déclarations une révolution générale n'ait pas éclaté chez nous. Il est actuellement inutile de montrer que si l'Allemagne avait étouffé une telle révolution, il n'aurait pas été possible de conduire une action aussi raisonnable que celle que constituent la reddition des soldats tchèques et la formation, avec leur aide, d'une armée tchécoslovaque dans les pays de l'Entente, particulièrement en Sibérie. Une révolution en Bohême, au début de la guerre n'aurait pas été une révolution contre Vienne, la seule qui ait été susceptible de succès, mais contre Berlin, contre les armées de l'empire allemand. Il faut donc ajouter à ce que dit M. Fournol que la force la plus vive de l'Autriche est l'Allemagne...
Après avoir montré par des détails et des faits caractéristiques ce qu'est le mourant, M. Fournol en arrive au « prétendant » à l'héritage. Selon lui, ce prétendant, c'est l'Allemagne ou plutôt, comme il l'appelle, la Mitteleuropa. Toutes les démocraties du monde feraient bien de lire et de relire ce chapitre où l'auteur
expose, d'excellente façon, le danger que court le monde. C'est là que repose l'intérêt qu'ont la France et le monde dans la question de l'Autriche-Hongrie. M. Fournol a très bien compris que ce danger qui menace le monde vient de ce que l'Allemagne, sans aucune annexion avouée, étendrait, grâce à la Mitteleuropa, son influence sur les 70 millions d'individus que forment les nations d'Autriche-Hongrie, de Bulgarie et de Turquie, c'est-à-dire s'assurerait une armée de 10 millions de soldats.
Ce danger est le programme de tous les Allemands, de Marx et Naumann jusqu'à Renner, le chef de la démocratie sociale austro-allemande. Il ne faut pas le laisser se réaliser, et la France doit faire l'impossible pour empêcher que la Mitteleuropa allemande ne devienne jamais et à aucun prix l'héritière de l'Autriche. Il est dans l'intérêt même de la France que d'autres peuples, anti-allemands toujours et par principe, reçoivent cet héritage. Ainsi juge l'homme politique français. Il est naturel que, passant des prétendants aux héritiers, il présente à ses lecteurs comme le premier d'entre ces derniers, le peuple tchécoslovaque, l'héritier le plus digne, le plus mûr et le plus loyal de tous.
« Le royaume du Calice » est le titre du beau chapitre qu'il consacre à notre peuple. On sent vibrer son amour pour la beauté de Prague ! Mais on se rend compte en même temps, et d'une façon très claire, que son amour et ses opinions sur notre peuple sont maîtrisés par un profond sens critique. C'est fort bonne chose pour nous ! Il n'accepte pas aveuglément nos dogmes historiques, mais il les considère en sceptique et sous l'angle de l'histoire universelle où, naturellement, disparaissent très souvent les mérites d'un intérêt local. Il classe les faits selon leur valeur. De toute notre histoire nationale, il fait très justement ressortir notre lutte contre le germanisme et contre les Habsbourg, saisissant avec une remarquable précision comment notre peuple poussait toujours nos hommes politiques vers une politique intransigeante et comment, par sa volonté inébranlable, la nation soutenait sans cesse le radicalisme national contre ceux qui, affaiblis par la vieillesse» voulaient se réconcilier avec Vienne. L'auteur parle du point de vue des députés tchécoslovaques et décrit surtout l'attitude de notre peuple et de nos soldats au moment où la guerre éclata. Résumant son opinion, il déclare avec une pénétration aiguë: Les Tchèques sont possédés du démon de l'apostolat.
Notre apostolat économique, nos richesses, provoquent l'enthousiasme de M. Fournol. Il va même jusqu'à demander que les Tchèques et les Polonais de Posnanie soient représentés au congrès de l'Entente qui aura pour but d'organiser la lutte éco-
nomique contre l'Allemagne. Car le peuple tchécoslovaque, avec son esprit de méthode très développé, a tourné contre le germanisme lui-même les armes de l'organisation dont celui-ci se servait contre lui dans la lutte économique. L'homme politique français ne ferme pas les yeux devant les si beaux résultats acquis grâce aux qualités que le peuple tchécoslovaque a fait valoir au cours de cette guerre. Il ne cache pas aux Français que l'Allemagne s'efforce déjà d'entraîner un peuple si capable dans son alliance en le proclamant « dignum intrare in Mitteleuropa ». Mais il sait aussi que notre peuple ne se laissera pas tromper parce qu'il voit que sa place est ailleurs qu'à côté de l'Allemagne. Il déclare que notre peuple, grâce à sa position géographique (avant la guerre le dogme de la politique tchèque était bien différent !), grâce à son histoire, est appelé plus que tous les autres peuples de l'Europe centrale et orientale, à organiser l'Europe centrale slave contre le pangermanisme parce qu'il est politiquement le plus sûr et économiquement le plus mûr des héritiers de l'Autriche.
Telles sont les raisons pour lesquelles l'homme politique français fait passer le peuple tchécoslovaque avant les deux autres héritiers, les Polonais et les Yougoslaves. Ces deux-là, il les trouve plus brillants, plus proches de la France dans l'ordre sentimental, tandis qu'en nous il voit la solidité, la sûreté, qualité qu'il ne peut que préférer quand il s'agit d'une question aussi éminemment politique que l'organisation future de l'Europe centrale. C'est pourquoi, se plaçant à ce point de vue, il ne reste à M. Fournol qu'à parler particulièrement, dans son chapitre, sur « l'Aigle blanc », des Polonais de Posnanie et qu'à se consoler de l'espoir que tous les Polonais feront leur le programme de cette petite branche de la Pologne démembrée. Nous le croyons fermement.
Dans le chapitre « la Confédération d'Illyrie », ce sont les Serbes et les Slovènes qui sont l'espoir de tous les Yougoslaves, les Serbes auxquels l'auteur reconnaît toute leur gloire, si chèrement payée et apporte en hommage toute l'admiration qu'on doit à une nation de héros.
En appréciant nos deux compagnons d'armes, Polonais et Yougoslaves, l'auteur montre une fois de plus la sûreté de ses informations. On voit que son opinion ferme ne se laisse nullement égarer par des phénomènes momentanés.
Une même fermeté de jugement caractérise la conclusion de son livre. L'homme politique français présente le problème en posant cette question: « Que cherchons-nous, nous autres Français, en remaniant l'Europe? » et en répondant comme suit: «Les
éléments anti-germaniques, car il nous faut une barrière contre le militarisme allemand ». Pour cette raison, dans l'intérêt antigermanique, c'est-à-dire dans l'intérêt du monde presque entier, à la place de l'Autriche-Hongrie doivent être créés les États tchécoslovaques, polonais et yougoslave. Ces nouveaux États doivent former entre eux une alliance, sous la garantie éventuelle qu'ils resteront à jamais les ennemis de l'impérialisme allemand. Ainsi serait créée une alliance de l'Europe centrale, mais une alliance slave (qui compterait environ 47 millions d'habitants, c'est-à-dire 6 millions de soldats et deviendrait une puissance capable de se mesurer avec l'Allemagne; M. Fournol n'indique pas ces raisons).
Les objections des amis de l'Autriche et des Habsbourg prétendant qu'il est inutile d'abattre l'empire pour le reconstruire aussitôt, sont, par notre ami, réfutées d'avance, et par des arguments bien choisis. L'Autriche ne saurait jamais être non allemande. 11 traite très justement d'antiquaille la théorie qui veut que les Habsbourg puissent être un élément d'attraction pour les Allemands anti-prussiens et il met en garde contre cette fausse doctrine.
La France et le monde ont besoin que les héritiers d'Autriche soient la garde et la barrière antigermanique. On ne peut former cette barrière que par l'alliance des Slaves occidentaux sous la direction des Tchèques et des Polonais. C'est là le sens de cette guerre et une garantie contre toute guerre future, résume l'auteur.
La joie que nous cause la publication de ce livre français est grande. Nous enregistrons avec reconnaissance le jugement de notre grand ami sur le peuple tchécoslovaque qu'il trouve mûr. Notre mouvement politique doit beaucoup à son influence et à son travail.
Mais notre joie est d'autant plus grande que cette ligne politique est tracée pour la France et, par conséquent, pour le monde entier, par un homme politique français, auquel naturellement importe en premier lieu le salut et la prospérité de la France et pour lequel il s'agit de la politique française. Cet homme politique qui pour nos beaux yeux n'aurait jamais renoncé à ce premier et très haut devoir de veiller avant tout sur le salut de sa patrie, cet homme, ce Français témoigne par toute son œuvre que l'intérêt politique de la France exige exactement la même chose que le nôtre.
M. Fournol a fort bien réussi à montrer cette vérité au public français. Si, dans la troisième édition de son livre, qui, en peu de temps en est arrivé à la seconde, l'auteur résumait ses arguments en faveur d'une alliance des héritiers de l'Autriche, en cette courte sentence: « L'alliance de l'État tchécoslovaque, de l'État polonais et de l'État yougoslave serait pour la France une alliée comptant 47 millions d'habitants, c'est-à-dire possédant 6 millions de soldats contre l'Allemagne », l'orientation politique de M. Fournol deviendrait alors le programme populaire des masses françaises et même de toutes les démocraties du monde.
Il est nécessaire en effet que, dans l'Entente, tout le monde soit pleinement conscient que non seulement de hauts principes moraux, mais encore l'intérêt matériel de toutes les nations antigermaniques, réclame catégoriquement une barrière contre le militarisme allemand, une barrière formée par les 6 millions de soldats des États tchécoslovaque, polonais et yougoslave. Ces États doivent donc être créés dans l'intérêt de toutes les nations qui veulent rendre l'Allemagne inoffensive, qui ne veulent plus subir une nouvelle attaque du militarisme des Hohenzollern et de leurs lieutenants les Habsbourg.
Léon Borsky.
MÉMOIRES ET DOCUMENTS
Manifeste du Conseil National Tchécoslovaque.
La nation tchécoslovaque, privée par la dissolution de la Diète de Bohême, et la suspension des Diètes de Moravie et de Silésie, de tout corps législatif, vient, par la constitution d'un Conseil National tchécoslovaque, de créer pour toute la nation un organe de gouvernement qui a précisé sa tâche par le manifeste suivant:
A la Nation Tchécoslovaque,
Par décision des partis politiques, qui représentent l'unanime volonté politique de notre nation, le Conseil National tchécoslovaque commence aujourd'hui son existence.
Les immenses difficultés de l'époque actuelle et le souci commun que nous cause le sort de notre nation, nous a réunis en un organe national commun.
Le but du Conseil National tchécoslovaque est déterminé par la tâche qu'impose le temps présent : pour une action systématique grouper, organiser et diriger toutes les forces intellectuelles, morales et matérielles de la nation en vue de réaliser le droit le plus sacré et le plus inaliénable de toute nation, qu'on ne saurait refuser à notre nation, le droit de disposer d'elle-même dans un État tchécoslovaque démocratique et indépendant jouissant chez lui de sa propre autonomie et de sa propre souveraineté.
Le Conseil National veut être l'interprète de cette réelle volonté nationale et l'exécuteur de toutes les déclarations communes et historiques faites par nos représentants, notamment du serment solennel prononcé le 13 avril 1918.
Notre tâche ne sera ni simple ni facile. Nous trouverons beaucoup d'adversaires et nous aurons à subir de nouveau de rudes épreuves, Aucune difficulté ne saurait cependant entraver la marche de notre nation. En plein accord avec nos représentants et avec le monde intellectuel et économique tchèque tout entier, le Conseil National accomplira fidèlement sa tâche ardue et grosse de responsabilité, de façon qu'il puisse être dit, en face de la conscience nationale et de son histoire, que nous avons fait pour l'avenir de notre nation tout ce qu'il était humainement possible de faire.
Il faut donc que cette époque sans exemple dans l'histoire universelle trouve à leur place tous les hommes et toutes les femmes de la nation tchécoslovaque, résolus à toute aide mutuelle, animés d'un esprit de fraternité dans toutes les souffrances de ces jours terribles et prêts à tous les sacrifices que réclame la cause commune de la nation.
Nous savons que toute la Nation tchécoslovaque est avec le Conseil National et forme comme un rempart d'acier. Pénétrés de joie à la pensée du grand acte politique qui a appelé le Conseil National à la vie et au travail, confiants dans la victoire de notre cause commune, nous nous adressons aujourd'hui à toute la Nation tchécoslovaque en la priant instamment d'appuyer notre action de toutes ses forces, d'obéir à tous les ordres qu'exige une discipline commune et de poursuivre résolument la réalisation de ce qui est notre but commun.
Salut, nation chérie ! Grâce à ta force tu es sortie d'un tombeau séculaire; grâce à ta force tu entreras dans la lumière du monde parmi les nations libres de la future humanité libérée et civilisée.
Le Bureau du Conseil National:
Dr Karel Kramâr, président.
Vâclav Klofâc, Antonîn SVEHLA,
vice-président. vice-président.
Dr Frantîsek Soukup, secrétaire général.
Membres du Bureau:
Rudolf Bechynë (Prostëjov), Dr Jar. Brabec, Dr Jar. Budînsky (Brno), Ervîn Cervinka (Modfany), Cyril Dusek, Antonin Hampl, Gustav Haberman (Plzen), Dr Jan Herben, professeur Cyril Horâcek, t)r Maurice Hruban (Olomouc), Alois Jirâsek, Mgr. Frant. Kordac, F. V. Krejcî, professeur Frant. Krejcî, J,-S. Machar, professeur Frant Mares, Dr Alf. Meisner, Antonin Nëmec, Adolf Prokûpek, Dr Alois Rasin, Dr Josef Scheiner, Jan Slavicek, Kunes Sonntag (Brno), professeur Otokar Srdînko, Frant. Stanëk, Jifi Stfibrny, Josef Stivin, Mgr. Jan Srâmek (Brno), Vlastimil Tusar (Vienne), Frant. Udrzal, Karel Vanëk (Brno), Dr Isidor Zahradnik, Frant. Zika (Opava).
Deux documents.
M. Longuet, reproduisant une interview qu'il a eue avec M. Litvinov, délégué des Bolcheviks à Londres, écrivait dans le Populaire de .Paris du 6 juillet « que les Tchécoslovaques qui avaient été armés par Trotzky lui-même, ont refusé de combattre en Ukraine et qu'ils étaient un élément réactionnaire ».
Pour prouver combien M. Longuet est mal informé et comme il informe mal, nous publions ici deux documents extraits des archives de l'armée tchécoslovaque de Russie.
Quand les Tchécoslovaques, après avoir vaincu les Allemands à Bakhmatch (du 9 au 13 mars 1918) se sont retirés de l'Ukraine et ont remis aux armées des Soviets une partie des armes qu'ils avaient sauvées devant les Allemands, le commandant des armées des Soviets d'Ukraine, prenant congé d'eux, a publié l'ordre du jour suivant:
État-Major du Commissaire du Peuple pour la Lutte avec les
CoTÎTRE-RkvOLUTIONNAIRES
A toutes les armées révolutionnaires des républiques de la Russie du Sud.
Nos camarades du corps d'armée tchécoslovaque, après avoir héroïquement et avec honneur combattu à ïitomir, couvrant ainsi Kiev, et à Grebjonka, à Bakhmatch, protégeant la route de Poltava et de Charkov, quittent aujourd'hui la frontière de l'Ukraine et nous remettent une partie de leurs armes. Les armées révolutionnaires n'oublieront pas ce service fraternel que leur rend le corps d'armée tchécoslovaque dans la lutte du peuple ouvrier de l'Ukraine contre les bandes de l'impérialisme rapace.
Les armées révolutionnaires acceptent en cadeau fraternel les armes que les Tchécoslovaques leur donnent.
Le Commandant en chef des armées des républiques des Soviets de la Russie du Sud,
Signé: Antonov-Ovsjejenks.
Il s'ensuit que les Tchécoslovaques ont armé les armées de Trotzky « après -avoir héroïquement et avec honneur combattu en Ukraine contre les Allemands ».
Le 1er mai 1918, les agents bolchévistes locaux convoquèrent un meeting de plus de 2.000 soldats tchécoslovaques, à Penza, dans le but de faire connaître l'armée tchécoslovaque. La résolution adoptée par cette assemblée est la suivante :
Notre lutte est une lutte révolutionnaire contre le militarisme pour la démocratie et la libération sociale de l'humanité entière.
Comme dans l'avenir le plus proche, par suite des circonstances actuelles, nous n'avons pas la possibilité de continuer cette lutte en Russie, nous partons pour la France afin de faire, avec les soldats démocratiques d'autres peuples, le sacrifice de notre sang et de notre vie pour notre idée.
Nous gardons la pleine confiance dans le Conseil National, organe suprême, démocratique et élu par nous et protestons contre toute tentative visant à rompre notre unité.
Au moment où notre peuple, sans distinction de partis politiques, mène unanimement en Autriche la lutte pour la libération des peuples du joug de l'impérialisme et du militarisme, nous protestons contre les tendances qui, à V étranger, veulent diviser nos forces, car nous savons très bien que V éparpïllement des forces révolutionnaires entraînera en même temps l'affaiblissement de notre front commun.
Tout Tchécoslovaque de Russie doit entrer dans l'armée révolutionnaire tchécoslovaque pour contribuer à abattre le militarisme allemand et assurer la liberté de la chère Russie et de toute l'humanité. Il n'y a pas d'autre voie.
Tous dans les rangs de l'armée révolutionnaire tchécoslovaque ! Tous en France ! »
Voilà la voix des éléments « réactionnaires » !
ÉCHOS ET NOUVELLES
Les leaders de la Slovaquie accusés de haute trahison. — Persécutions magyares contre les Slovaques et les Tchèques.
A la fin de juillet dernier, a commencé en Slovaquie un grand procès de haute trahison, dirigé contre les leaders slovaques et contre ceux qui avaient participé soit au congrès des nationalités opprimées d'Autriche-Hongrie, tenu à Prague le 16 mai 1918, soit à la grande assemblée nationale de Saint-Nicolas, comitat de Liptov, le 10 mai 1918.
Les Magyars claironnent sans cesse par le monde que leur pays est le pays de la liberté. Depuis le commencement de la guerre, ils ont fait des efforts inouïs pour cacher, par tous les moyens, à l'opinion européenne, le mouvement irrédentiste qui existe en Slovaquie et a pour but l'union de la Slovaquie et des Pays Tchèques en un État tchécoslovaque indépendant. Ils ont essayé d'obtenir des Slovaques un acte de loyalisme à l'égard de l'État hongrois. Cela s'est produit surtout après la "fameuse déclaration faite au Parlement de Vienne le 30 mai 1917 par le député Stanëk, président de l'Union tchèque. Dans cette déclaration, le programme demandant l'union des pays tchécoslovaques en un seul État, était publiquement proclamé. Les Magyars n'ayant pas réussi à obtenir des Slovaques cette déclaration de loyalisme, allèrent, en automne 1917, jusqu'à fabriquer eux-mêmes une déclaration attribuée au leader slovaque, Matus Dula, et exprimant la fidélité des Slovaques à la Hongrie. Mais Matus Dula déclara promptement dans les journaux que sa soi-disant manifestation loyaliste n'était qu'une pure et simple invention.
Cela se passait il y a environ un an. Aujourd'hui, à la grande assemblée nationale publique, tenue le 10 mai 1918 à Saint-Nicolas de Liptov, le peuple entier a parlé, adhérant solennellement au
programme formulé le 16 mai à Prague et au Parlement de Vienne, par la déclaration suivante :
« Comme conséquence naturelle d'une indispensable liberté, nous demandons la reconnaissance absolue du droit de disposer d'elles-mêmes pour toutes les nations, non seulement à l'extérieur de la Monarchie, mais encore pour les nations d'Autriche-Hongrie, la branche tchécoslovaque de Hongrie y comprise. »
Pour manifester cette union tchécoslovaque devant le monde entier, au Congrès des nationalités opprimées tenu le 16 mai 1918 à Prague, assista une délégation slovaque de 22 membres, à la tête de laquelle se trouvait le plus grand poète slovaque, Pavel Orszagh-Hviezdoslav, et le Dr Vavro Srobar, inspirateur du mouvement politique d'aujourd'hui en Slovaquie. Hviezdoslav parla au nom de la délégation slovaque à la manifestation solennelle du Panthéon.
Ces deux événements, l'assemblée nationale de Saint-Nicolas et la visite des chefs politiques slovaques à Prague, ont poussé le gouvernement hongrois à de nouvelles persécutions du peuple et des hommes politiques tchécoslovaques et au renforcement de la terreur en Slovaquie.
Un procès a été ouvert contre Orszagh-Hviezdoslav, le Dr Srobar et Marsalek, leader des ouvriers. Ils sont désignés comme les principaux coupables. En dehors d'eux, il y a toute une liste de complices parmi lesquels sont portés les adhérents de tous les partis politiques et de toutes les classes, et même des femmes. L'accusation des premiers se base sur le contenu de leurs discours et des résolutions proposées; les autres sont accusés d'avoir assisté aux réunions. Quant aux femmes slovaques, on fait ressortir surtout qu'elles ont revêtu pour cette fête les costumes nationaux de leur pays...
L'instruction judiciaire a commencé le 27 juin 1918; nous n'en connaissons pas encore le résultat.
Il y a deux ans, le gouvernement autrichien, en intentant un procès de haute trahison à MM. Kramâf et autres, a exposé à l'Europe entière le mouvement révolutionnaire antiautrichien des Tchèques. Quant aux Slovaques, une preuve officielle semblable manquait encore. Les Slovaques ne peuvent donc que remercier le gouvernement hongrois d'avoir comblé cette lacune à un moment très opportun en intervenant contre MM. Srobar et autres. Il est certain que le procès de haute trahison intenté aux leaders slovaques aura en Slovaquie une répercussion semblable à celle qu'ont eue en Bohême le jugement et la condamnation de Kramâf.
Contre l'unité tchécoslovaque.
Mais la terreur magyare est dirigée non seulement contre le peuple slovaque et contre ses chefs politiques, mais en général contre tout ce qui pourrait favoriser l'union tchécoslovaque. Les Magyars se servent de tous les moyens pour affaiblir cette union qu'ils redoutent: en Slovaquie, ils interdisent toutes les manifestations publiques pour la Bohême et pour l'union avec elle; la Slovaquie est interdite aux Tchèques; les journaux tchèques ne passent plus la frontière; les journaux magyars, dans les informations relatives au mouvement tchécoslovaque à l'étranger, ne peuvent se servir que du terme de « tchèque » (et non de « tchécoslovaque »), etc., etc.
Voici quelques exemples:
Quand les journaux slovaques ont apporté la nouvelle de la constitution à Prague du Conseil National comme organe politique suprême, ils ont dû taire que dans ce conseil deux sièges sont destinés aux représentants de la Slovaquie.
Les autorités magyares n'ont pas autorisé les fêtes organisées en l'honneur du 70e anniversaire du poète Hviezdoslav, parce que les organisateurs slovaques ne voulaient pas accepter leurs conditions dégradantes: on n'aurait pas permis de chanter l'hymne slovaque « Hej, Slovâci » et l'hymne tchèque « Kde domov mûj » ; les Tchèques n'auraient pu participer à ces fêtes qu'avec une autorisation ministérielle spéciale à chaque personne; les gardes frontières ont reçu l'ordre spécial de ne laisser passer personne sans cette autorisation; si un Tchèque voulait saluer le poète dans un discours, si bref qu'il soit, il lui faudrait une permission du ministre; si quelqu'un s'écriait « Vivent les Tchèques » ou « Gloire aux Tchèques », l'assemblée serait dissoute par les autorités, etc.
Les Tchèques qui, malgré tous les obstacles créés par les Magyars, parviennent quand même à passer en Slovaquie, sont, sous escorte, conduits à la frontière. Cette aventure est arrivée à deux étudiants tchèques qui, à Saint-Martin de Turcanska Stolica, étaient descendus chez un de leurs camarades d'école. Le lendemain, ils étaient convoqués par la police qui, après un interrogatoire détaillé, les renvoyait à leur domicile en leur ordonnant de ne pas se montrer dans la rue; le troisième jour, un soldat vint les prendre pour les emmener sous escorte directement à Prague.
La dernière déclaration du président de l'Union tchèque, le député Stanëk, au Parlement de Vienne, le 26 juillet 1908, a ir-
rite au dernier point les Magyars contre les Tchèques et leur programme. Le député Stanëk leur disait ouvertement de se rendre compte que l'État tchécoslovaque est une réalité inévitable et qu'ils ne peuvent compter que sur leurs 9 millions de congénères; il les invite à renoncer enfin à leur passion d'opprimer les autres peuples.
Le Budapesti Hirlap, organe du comte Tisza, écrivait entre autres : « Depuis mille ans nous tenons la position que nous avons arrachée à Svatopluk et n'avons pas du tout envie de remettre notre sort entre les mains de M. Stanëk. Si M. Stanëk manifeste quelques désirs, qu'il vienne les réaliser. Ce sera la troisième invasion de rapine des Tchèques en Hongrie. » Le Budapesti Hirlap, dans sa fureur aveugle, reconnaît que les Magyars ont « arraché » la Slovaquie à Svatopluk et que, par conséquent, ils s'en sont emparés par une invasion. S'il voulait être logique, il devrait reconnaître à la Slovaquie le droit de « s'arracher » elle-même des mains des bandits magyars et de se joindre aux pays tchèques avec lesquels avant l'invasion magyare elle formait une unité. Une domination millénaire ne donne pas aux Magyars le droit d'opprimer éternellement les peuples qui ne sont pas et qui ne veulent pas être magyars...
Un autre organe chauviniste magyar, le Pesti Hirlap, envoie les Tchèques — en Sibérie. « Ce serait réjouissant », écrit-il, « si tous les Tchèques voulaient déménager chez leurs frères de Sibérie, là-bas, ils pourraient tranquillement jouir de leur indépendance nationale ». Si les Tchèques étaient méchants, ils pourraient répondre tout simplement aux Magyars que ce sont justement eux que la tradition historique, les liens d'origine et leur propre culture lient étroitement aux diverses races mongolo-tartares de Sibérie, tandis que les Tchécoslovaques étaient chez eux sur le territoire qu'ils habitent maintenant, longtemps avant que les Magyars n'eussent quitté les steppes d'Asie.
Nous pourrions citer encore beaucoup d'exemples de la fureur magyare contre les Slovaques, les Tchèquees et leur programme tchécoslovaque. Mais aucune intrigue magyare, aucun obstacle ni aucune persécution n'arrêteront plus l'évolution naturelle des choses et la marche victorieuse de l'idée de l'État tchécoslovaque indépendant ! Aujourd'hui, le programme de l'union politique tchécoslovaque a déjà passé dans le sang et les os du peuple tchécoslovaque tout entier; la formation de l'État tchécoslovaque indépendant est devenue partie intégrale des buts de guerre des Alliés et un point essentiel du programme de la future conférence de paix.
Un réquisitoire contre l'Autriche.
Les députés tchèques au Parlement de Vienne ont, au mois de juillet, déposé une motion demandant que le Président du Conseil Seidler et le Ministre de l'Intérieur Toggenburg, soient décrétés d'accusation et poursuivis pour forfaiture. Ces hommes d'État ont, en effet, porté atteinte à la constitution en modifiant par simple ordonnance le statut de la Bohême qu'ils ont divisée, comme nous l'avons dit, en régions nationales destinées à favoriser les Allemands et à réaliser le Deutschbœhmen réclamé par les Germains.
Le député Strânsky, chargé de présenter à la Chambre l'exposé des motifs, prononça le 22 juillet un retentissant discours dans lequel il fait, de main de maître, le procès de l'Autriche- Hongrie. Nous détachons de ce violent réquisitoire les passages les plus caractéristiques.
Je me rends parfaitement compte, a déclaré M. Strânsky, que, par la présente motion, nous ne pourrons obtenir de succès pratique, c'est-à-dire la condamnation de l'accusé. Mais nous nous proposons de prouver que dans cette écurie d'Augias qu'est l'Autriche nous ne sommes pas les responsables du régime" mais au contraire les victimes. Nous voulons montrer au monde entier combien la domination étrangère des Allemands est devenue insupportable aux nations de la Monarchie et comment en Autriche on gouverne à coups d'ordonnances et au mépris des lois. Nous savons très bien que la cause du peuple tchèque ne peut être plaidée devant un juge et encore moine devant un tribunal d'État. Le peuple tchèque saura se tirer d'affaire luimôme. La juste cause du peuple tchèque, si injurié et si opprimé, est sortie depuis longtemps du cadre des compétences judiciaires. Notre motion poursuit un double but. Nous respectons l'honneur et la légalité, même dans un milieu qui ne comprend pas la nature de ces bienfaits de l'humanité. Nous voulons rester constitutionnels, même dans un parlement autrichien. Le second but de notre motion est de démasquer devant le monde entier l'insupportable domination allemande.. Nous portons accusation contre le président du Conseil, représentant typique de l'Autriche aile-
mande, dont la seule existence signifie une prolongation de la guerre. Car un des principaux obstacles à la paix, c'est l'oppression des petites nations. Cette vérité a été soulignée par le président Wilson, qui l'a mise au premier plan de sa discussion de paix. Mais elle fut reconnue par le comte Burian lui-même, qui admettait récemment la nécessité de réformer l'Autriche-Hongrie.
Au lieu de cela, que fait Seidler? Au lieu de tenter une réconciliation des peuples, il proclame « le régime allemand ». Il cherche à mettre le comble à la terreur allemande qui règne en Autriche depuis cinquante ans, en jetant maintenant les Tchèques comme des esclaves ligotés devant le Moloch allemand !
La question de la délimitation des arrondissements en Bohême n'est pas nouvelle pour nous. Mais si les Allemands désiraient jadis arriver par de tels procédés à germaniser les Tchèques, les buts qu'ils se proposent de réaliser maintenant dépassent de beaucoup le désir antérieur de former un territoire purement allemand en Bohême. Les Allemands sont arrivés, au cours de la guerre, à la conviction que l'hégémonie allemande dans l'Europe centrale et en Autriche touche à sa fin. Les Allemands voudraient maintenant conserver ce qu'ils ont obtenu auparavant clam et precario, et c'est ainsi qu'on a conçu le plan de constituer une province de la Bohême allemande. L'ordonnance relative aux arrondissements n'est que le premier pas vers la réalisation d'un projet plus vaste, d'une séparation de la Bohême allemande du corps autrichien. Comme les Allemands préféreraient la disparition de l'Autriche à une Autriche non-allemande, ils se sont déjà préparés à l'idée du démembrement de la Monarchie. Ils n'admettent pas la seule solution possible, une Confédération libre des États danubiens, et ils s'apprêtent à effectuer leur sécession politique en retournant vers les Hohenzollern. Les Tchèques leur laissent le chemin libre, mais les Allemands, en déménageant, ne devraient rien emporter de ce qui ne leur appartient pas et ce serait une véritable rapine en effet que de détacher la province du Deutsch-Bœhmen. On ne se demande plus aujourd'hui à l'aide de quel régime on peut gouverner l'Autriche, mais plutôt si l'on peut la gouverner encore. Car l'Autriche ne peut
exister qu'aussi longtemps que ses peuples le voudront. Donc chaque gouvernement devrait travailler à une entente entre les peuples.
A la question: le Président du Conseil est-il un personnage capable de commettre des forfaitures? on ne peut répondre qu'affirmativement. Le Président du Conseil est une nature purement théâtrale. Il ne gouverne pas, il affiche; il met en scène et il organise. A part sa valeur de comédien, le Président du Conseil représente aussi le type du subversif. Il suffit de se rappeler la députation des provinces alpines que le Président du Conseil a présentée à l'Empereur le 25 mai. La manière dont cette délégation avait été organisée présente un caractère théâtral, un caractère d'opérette, mais le contenu des déclarations faites devant l'Empereur indiquait clairement des intentions criminelles. Les paroles du maire de Pettau, Ornik, ne sont pas autre chose qu'une invitation à abolir la Constitution. Un Président du Conseil qui tolère cela est un criminel politique. Le Président du Conseil travaille avec les Allemands, et il viole les lois lorsque les Allemands le lui demandent, et lorsque cela lui plaît.
Les peuples slaves d'Autriche ont exprimé d'une façon aussi claire que possible, dans leurs déclarations connues, ce qu'ils désirent et ce qu'ils réclament. Si le Président du Conseil, au lieu de faire agir les facteurs compétents en vue de faire accorder les désirs de ces peuples avec l'existence de l'État, préfère planter devant nous un chapeau de Gessler, en faisant remarquer que l'Autriche ne peut subsister qu'avec une épine dorsale allemande, nous déclarons détester une telle Autriche.
Le principal devoir du peuple tchécoslovaque est ainsi de nuire à l'Autriche en toute occasion. Nous le devons à notre fidélité envers notre peuple et envers la couronne de Bohême, et cette fidélité ne peut se manifester que par la trahison envers l'Autriche. Aussi sommes-nous décidés à la trahir fidèlement où nous le pourrons !
Et puis: est-ce encore un État que cette Autriche-Hongrie? Nullement ! C'est un rêve affreux, un cauchemar séculaire, et voilà tout ! C'est une agglomération de huit nations irrédentistes, les Allemands non compris. C'est, en un mot, un monstre l
Que peut être, en effet, un État dont les soldats tchécoslovaques, nous le savons tous, se jetaient hardiment contre l'ennemi — pour l'embrasser, pour se joindre à lui, pour créer des régiments, des brigades, des corps, des armées entières, afin de pouvoir combattre contre cet étrange État?
En face dé cette Autriche à « l'épine dorsale allemande », nous déclarons hautement:
Que nous éprouvons contre elle une haine éternelle ;
Que nous la combattrons;
Et qu'avec l'aide de Dieu, nous finirons par la démolir !
Le Président du Conseil est coupable d'avoir commis, par ses ordonnances, une forfaiture. Mais je ne veux pas le déclarer coupable avant d'avoir entendu son défenseur. Ce défenseur c'est, chose étrange, le comte Czernin ! Le comte Czernin s'est présenté au monde comme le seul Président du Conseil possible. Il souffre cependant de la pyromanie et il a tellement excité les Allemands par son discours que le docteur Seidler a dû procéder aussi vite que possible à l'exécution de l'ordonnance. Par une telle action, il a non seulement incendié son propre toit, mais encore le toit du Parlement. On avait l'impression que le Président du Conseil était un homme faible et que le comte Czernin était le seul homme capable de sauver l'Autriche. Seul, un aventurier politique, un filou, peut ainsi parler.
Le Président. — Je rappelle l'orateur à l'ordre, je ne peux pas admettre qu'on injurie ici des personnes qui ne peuvent se défendre.
Le député Strânsky. — Le comte Czernin, comme ministre des affaires étrangères, n'a pas convoqué les Délégations, et ensuite il s'est simplement enfui. Il est vrai que ce n'est pas sa faute, puisqu'il a été jeté dehors contre son gré. Toutefois je dois avoir l'occasion de dire publiquement mon opinion à un ministre qui nous a offensés et injuriés publiquement. Le comte Czernin, malgré ses beaux discours, a de nouveau prouvé qu'il ne comprend rien à la Politique étrangère. Encore aujourd'hui, il ne sait pas que la question tchécoslovaque est devenue une question extérieure, internationale. Le comte Czernin a parlé
dernièrement à la Chambre des Seigneurs comme un agent de Berlin. Nous savons maintenant pourquoi nos mères versent tant de larmes, pourquoi meurent nos fils par milliers et pourquoi nous nous trouvons dans la misère actuelle: c'est pour que l'Allemagne puisse respirer par les Balkans ! Mais il reste au comte Czernin à apprendre que la Péninsule Balkanique sera la patrie libre de peuples slaves libres, et qu'elle n'a pas été créée pour servir de poumons à l'Empire allemand. L'Allemagne sera bientôt atteinte d'une affection pulmonaire, si elle ne trouve pas d'autres poumons ou si elle n'apprend pas à respirer autrement. »
Les paysans tchécoslovaques s'arment et les députés autrichiens les dénoncent.
La Reichenberger Zeitung de Libérée (Bohême) publie la lettre suivante du député progessiste autrichien, Hans Hartl:
« J'ai déjà eu, au commencement de juin, l'occasion de faire savoir au président du Conseil, Seidler, que les Thécoslovaques, depuis des mois déjà, échangent des vivres uniquement contre des fusils et des munitions. J'ai prévenu le président du danger énorme qui pourrait s'ensuivre. J'ai fait ensuite parvenir aux autorités une déclaration écrite, contenant des faits précis dûment circonstanciés et je concluais:
« Il est incontestable que les Tchécoslovaques s'approvisionnent ainsi en armes et en munitions, et, en conséquence, qu'ils nous en privent. C'est là un fait très grave, et je considère de mon devoir d'en avertir les autorités. J'ajoute que, d'après les expériences déjà faites, il serait absolument insuffisant de charger les préfets d'une enquête. Une action plus énergique (militaire) s'impose.
Le 19 juillet, je réitérais d'urgence ma réclamation d'une intervention prompte et rapide auprès du ministre de l'Intérieur, en signalant de nouveaux cas. Les autorités m'assurèrent qu'on procéderait à une enquête sérieuse répondant à la gravité de la situation. Comme l'affaire est devenue l'objet d'une discussion publique, je n'ai pas hésité à faire parvenir aux autorités les articles parus à ce sujet dans la Reichenberger Zeitung. Je prie en outre tous ceux qui ont connaissance de pareils cas, de m'en faire parvenir tous les détails. »
Signé: Hans Hartl.
La Reichenberger Zeitung ajoute :
« Notre population souffrant de la famine a déjà sacrifié tous ses habits pour obtenir des pays tchécoslovaques quelques pommes de terre ou de la farine. Maintenant, nos « frères » tchécoslovaques exigent des armes en échange. Le fait que cela se produit dans tous les districts prouve qu'il s'agit d'un ordre donné par un centre tchécoslovaque et qui a pour but un approvisionnement organisé des Tchécoslovaques en armes et en munitions. »
Appétits germaniques.
La Hrvatska Drzava d'Agram, reproduit un intéressant discours récemment prononcé par un Allemand sur le sujet suivant: « Que faire des Slaves? » Selon l'orateur, il faut les décimer et briseur leur bloc. La guerre est le meilleur moyen d'atteindre ce but, aussi tout Allemand conscient (deutschdenkender) doit-il être partisan de la continuation de la guerre. L'orateur a montré, avec chiffres à l'appui, que la famine et la guerre ont déjà décimé les Slaves de Serbie, de Bosnie, d'Herzégovine, de Dalmatie, du comté de Goritz, de la Vénétie, de la Pologne et de la Russie. En quatre ans, la guerre a exterminé au moins 20 millions de Slaves. Les Allemands, dit-il, ont moins souffert, car la guerre ne fait rage que sur des territoires non allemands. C'est là, selon notre Germain, un des meilleurs coups politiques et stratégiques de Guillaume II et de Hindenburg. Si la guerre avait lieu aujourd'hui en territoire tchèque aucun Allemand ne le regretterait. « Nous, Allemands, s'écrie le digne Teuton, nous avons anéanti la Serbie, le Monténégro, et même la Russie. Nous en ferons autant aux Slaves d'Autriche. La guerre nous aide à affaiblir la puissance des Tchèques ; elle l'aura brisée avant deux ans d'ici (!). Les Yougoslaves sont encore plus dangereux que les Tchèques. Ils vivent en masse compacte, occupent une grande partie des Balkans et sont en contact direct avec la Grande Russie. Il faut donc par tous les moyens nous opposer à la réalisation d'un État yougoslave. Nous devons le faire surtout comme fondateurs de la Grande Allemagne. Nous devons empêcher le démembrement de l'Autriche en États nationaux. Les Yougoslaves doivent être décimés et répartis dans tous les coins du monde. Les Allemands recevront quelques Slovènes et quelques Croates; nous donnerons quelques Slovènes aux Italiens; la plupart des Croates et des Serbes aux Magyars, et le reste aux Albanais, aux Grecs, aux Turcs et aux Roumains. En cas que nos plans ne réussiraient pas, nous devons nous efforcer
de décimer la nation yougoslave. Les meilleurs moyens sont les écoles allemandes, la guerre et la restriction des denrées alimentaires, c'est-à-dire la famine. (Les auditeurs crient: Dos is' feinl — C'est épatant !) L'union avec l'Allemagne doit être telle que la désirent les Allemands. Ce doit être une maison allemande commune où l'on ne parlera que l'allemand, où l'on ne pensera qu'en allemand et où on luttera en Allemands. Ensuite, lorsqu'il n'y aura plus deux États, mais un seul, la Grande Allemagne, nous recommencerons la guerre. Nos coups porteront alors sur trois points, sur l'Amérique que nous conquerrons, sur l'Orient que nous soumettrons et enfin sur le Japon et la Chine où s'établira la puissance allemande. »
Cette barbare éloquence, pensera-t-on sans doute, est celle de quelque pangermaniste prussien, de quelque forcené disciple de Reventlow. Non, cet insatiable mangeur de Slaves n'est pas un Prussien. « C'est, écrit le 30 juillet, le journal tchèque Venkov, de Prague, M. le Dr Frédéric Wichtl, député au Reichsrat de Vienne, un des leaders du parti radical allemand d'Autriche, directeur d'une école libre de droit à Vienne. Et ce public qui se pâme de joie, qui crie « Dos is' fein » à la perspective de voir affamer leurs concitoyens slaves, ce sont ces tendres Autrichiens dont on croit parfois devoir opposer la bonhomie à la grossièreté prussienne... ».
Sensationnelle réponse Tchécoslovaque à la déclaration Britannique.
La reconnaissance de la nation tchécoslovaque par la Grande- Bretagne a produit en Bohême une impression énorme. Pour contrebalancer cet effet, le gouvernement a envoyé aux journaux tchèques une déclaration calomniant le Conseil National de Paris et l'armée tchécoslovaque, avec ordre de l'insérer sans indication de source. Tous les journaux publièrent cet article sous le titre de : « Protestation gouvernementale contre la déclaration britannique ». Aujourd'hui seulement, nous possédons le premier commentaire authentiquement tchèque. Il n'est pas de nature à plaire à Vienne. En effet, le Videhsky Dennik, organe tchécoslovaque de Vienne, écrit:
« Il est très compréhensible au point de vue autrichien que le gouvernement austro-hongrois ne soit pas d'accord avec la déclaration britannique et qu'il croie devoir lancer une contredéclaration. Il serait cependant à souhaiter que cette contre-déclaration soit précise et qu'elle s'en tienne à la réalité des choses. C'est peut-être seulement par mégarde que le gouvernement ;austro-hongrois dit que la nation tchécoslovaque n'existe pas.
C'est là une affirmation foncièrement inexacte. La nation tchécoslovaque existe; et le fait qu'une partie de la branche slovaque habite la Hongrie ne saurait rien changer à cette réalité. Le gouvernement proteste contre le fait que des nations entières sont accusées de trahison contre l'Autriche-Hongrie, bien que leurs enfants se battent héroïquement. Nous craignons, poursuit ironiquement le journal, que ces louanges ne produisent pas à l'étranger l'effet attendu. Les accusations de haute trahison contre les Tchécoslovaques n'ont-elles pas pris en ces derniers temps, en Autriche-Hongrie même, des proportions considérables ? Le ministre austro-hongrois Czernin lui-même n'a-t-il pas accusé les députés tchécoslovaques de pratiquer une politique franchement ententophile ? Le bureau de presse du quartier général de l'armée n'a-t-il pas lui-même attribué la défaite du Piave à la trahison des Tchécoslovaques et des Yougoslaves? Le gouvernement autrichien lui-même n'a-t-il pas annoncé que, pour punir les Slaves de leur infidélité, la politique intérieure suivrait un « cours allemand »? Si maintenant on accable la nation tchécoslovaque d'éloges officiels, on doit nécessairement penser que ces éloges ne partent pas du cœur, que ce ne sont que des éloges diplomatiques, prodigués dans un but déterminé.
Il est évident que le Conseil National Tchécoslovaque de Paris détient son mandat contre la volonté du gouvernement austro-hongrois. Mais cela n'autorise pas cependant les fonctionnaires du gouvernement impérial et royal à parler au nom de la nation tchécoslovaque, et cela d'une façon qui dépasse complètement leur compétence dans les questions politiques et nationales ! »
Procès contre les matelots Tchécoslovaques révoltés.
Le Prâvo Lidu, organe des socialistes tchécoslovaques de Prague, annonce que le député tchèque Soukup est parti pour Cattaro où il doit prendre la défense des équipages tchécoslovaques des vaisseaux de guerre austro-hongrois, sur lesquels ont éclaté de sanglantes révoltes. Les matelots sont traduits devant le conseil de guerre.
Le Gérant : l. mathieu.
Iayrlmaria Slavt, 182, rue du Faubourg St.-Martin, Parla.
Revue bi-mensuelle
4e ANNÉE. 15 SEPTEMBRE 1918. N° 6.
Les Tchécoslovaques —
indépendants et libres.
Déclarations des gouvernements de la Grande-Bretagne, des États-Unis et du Japon.
Déclaration des États-Unis
Le Gouvernement des États-Unis a fait publier le 2 septembre 1918 la déclaration suivante:
« The Czecho-Slovak peoples having taken up arms against the German and Austro-Hungarian Empires, and having placed in the field organized armies, which are waging war against those Empires under officers of their own nationality and in accordance with the rules and practices of civilized nations, and Czecho-Slovak having in the prosecution of their independence in the présent war confided the suprême political authority to the Czecho-Slovak National Council, the Government of the United States recognizes that a state of belligerency exists between the Czecho-Slovaks thus organized and the German and Austro-Hungarian Empires.
« It also recognizes the Czecho-Slovak National Council as a de facto belligerent Government, clothed with proper authority to direct the military and political aff airs of the Czecho-Slovaks.
« The Government of the United States further déclares that it is prepared to enter formaily into relations with the de facto Government thus recognized for the purpose of prosecuting the war against the common enemy, the Empires of Germany and Austria-Hungary. »
Traduction:
« Les Tchécoslovaques ayant pris les armes contre les empires d'Allemagne et d Autriche-Hongrie et ayant mis en campagne des armées organisées qui font la guerre contre ces empires, sous la conduite d'officiers de leur propre nationalité et en accord avec les lois et pratiques des nations civiliséees, et les Tchécoslovaques ayant, en vue de la poursuite de leur indépendance dans la présente guerre, confié l'autorité politique suprême au Conseil National tchécoslovaque, le gouvernement des Etats-Unis reconnaît que l'état de belligérance existe entre les Tchécoslovaques ainsi organisés et les empires d'Allemagne et d'Autriche- Hongrie; il reconnaît également le Conseil National Tchécoslovaque comme un gouvernement belligérant de facto, revêtu de l'autorité nécessaire pour diriger les affaires militaires et politiques des Tchécoslovaques. Le gouvernement des États-Unis déclare, en outre, qu'il est prêt à entrer formellement en relations avec le gouvernement de facto, ainsi reconnu, à l'effet de poursuivre la guerre contre l'ennemi commun, les empires d'Allemagne et a" Autriche-Hongrie. »
Déclaration du Japon
Le Gouvernement du Japon a publié le 9 septembre la déclaration suivante :
The Japanese Government hâve noted with deep and sympathie interest the just aspiration of the Czecho-Slovak people to exact free and independent national existence. Thèse aspirations hâve conspiciously been made manifest in their determined and well organised efforts to arrest the progress of the Germanie aggressive policy.
In thèse circumstances Japanese Government are happy to regard the Czecho-Slovak army as an allied and belligerent army waging regular warfare against Austro-Hungary and Germany and to recognise the right of the Czecho-Slovak national Council to exercise the suprême control over that army. They are further prepared to enter into communication with the duly authorised représentatives of the Czecho-Slovak national Council whenever necessary on ail matters of mutual interests to|the Japanese and Czecho-Slovak forces in Siberia.
Traduction:
Le Gouvernement japonais a noté avec un profond et sympathique intérêt le. juste désir du peuple tchécoslovaque de prendre une libre et indépendante existence nationale. Ces aspirations ont été hautement manifestées par ses efforts déterminés et bien organisés pour arrêter les progrès de la politique d'agression germanique.
Dans ces circonstances , le Gouvernement japonais est heureux de considérer V Armée tchécoslovaque comme alliée et belligérante, faisant une guerre régulière contre V Autriche-Hongrie et V Allemagne, et de reconnaître les droits du Conseil National Tchécoslovaque à exercer le contrôle suprême sur cette armée.
// est en outre prêt à entrer en relations avec les représentants dûment autorisés du Conseil National Tchécoslovaque, chaque fois qu'il sera nécessaire sur toutes les matières relatives aux intérêts mutuels des forces japonaises et tchécoslovaques en Sibérie.
Le 9 août 1918, M. Arthur-James Balfour, ministre des Affaires étrangères de la Grande-Bretagne, communiquait officiellement au Conseil National Tchécoslovaque l'inoubliable déclaration anglaise, publiée quelques jours plus tard, qui annonçait au monde entier que les Tchécoslovaques sont dès à présent considérés par la Grande-Bretagne comme:
1 ° une nation alliée,
2° une nation belligérante, faisant une guerre régulière à l' Autriche-Hongrie et à r Allemagne,
3° ayant à sa tête le Conseil National Tchécoslovaque, comme organe suprême des intérêts généraux de la nation et mandataire du gouvernement tchécoslovaque.
Le gouvernement britannique en même temps rendait hommage à nos efforts militaires et à nos trois armées, placées sous un seul commandement.
C'est là un document d'une portée historique. Il précise admirablement la position juridique et politique de notre nation qu'il considère comme une nation indépendante, libérée par la guerre actuelle. Il n'est pas nécessaire d'ajouter quoi que ce soit à ces paroles solennelles: il suffit de les examiner simplement au point de vue du droit international. Leur clarté, leur précision, leur netteté sautent alors immédiatement aux yeux de tout le monde. Il n'y a pas le moindre doute: une des plus grandes puissances du monde prononce
des paroles à jamais irrévocables. Les Tchécoslovaques sont libres et indépendants.
Examinons un peu en détail la déclaration.
Ce qui est pour nous le plus précieux dans la déclaration du gouvernement anglais, c'est d'abord l'indication très nette et précise que les Tchécoslovaques sont une nation alliée. Nous cessons ainsi définitivement d'être considérés comme « des sujets austrohongrois » ou d' « anciens Austro-Hongrois », ce qui est grave surtout pour l' Autriche-Hongrie; notre nation là-bas, dans notre pays, et non pas seulement nous et nos armées qui se battent ici avec les Alliés, est déclarée nation alliée. C'est là un pas énorme en avant, c'est une manifestation solennelle de l'Angleterre reconnaissant que toute notre nation corps et âme n'était jamais qu'avec les Alliés contre notre ennemi commun et qu'aujourd'hui elle est parmi les Alliés, exactement de la même façon que la Belgique et la Serbie.
C'est en même temps un signe très net que dès à présent l'Angleterre détache cette nouvelle nation du corps politique austro-hongrois et reconnaît que tous les liens des Tchécoslovaques avec l' Autriche-Hongrie sont définitivement rompus.
L'Angleterre nous considère aussi comme une nation belligérante. Au point de vue du droit international cela a des conséquences importantes: nous ne sommes plus des révoltés et nous faisons une guerre régulière à V Autriche-Hongrie.
Or, le jour où le révolté est considéré comme belligérant, il devient souverain, et la conception de son ancien état disparaît entièrement. Voilà ce que, par sa déclaration, annonce l'Angleterre à la monarchie des Habsbourgs. Vu cette situation une chose est pour nous particulièrement importante: Si, à l'avenir, F Au-
triche essaye encore une fois de pendre nos soldats prisonniers, comme elle l'a déjà fait, nous nous livrerons non seulement à des représailles terribles contre nos ennemis, mais nous ferons en même temps appel à la conscience du monde. Nous prouverons une fois de plus par ce nouveau genre de crime des Habsbourg que la base de leur État était le crime et qu'elle restera toujours le crime. Nous sommes préparés à donner une fois de plus au monde civilisé cette preuve éclatante et nous sommes reconnaissants à l'Angleterre de nous avoir ainsi fourni l'occasion de le faire.
L'Angleterre reconnaît le Conseil National comme organe suprême des intérêts nationaux et comme le représentant et mandataire du futur gouvernement. L'État Tchécoslovaque est ainsi implicitement reconnu par la diplomatie d'un État réputé par ses principes conservateurs, et qui fut longtemps considéré comme l'ami de l'Autriche et de la Hongrie. Le jour où cet État parle ainsi des Tchécoslovaques marque la fin de l'Autriche-Hongrie pour toujours. L'Angleterre a, par ses paroles, signé la condamnation à mort de la monarchie. On va s'apercevoir à Vienne que l'heure est grave, plus grave qu'on ne le pensait.
Cette gravité de la situation devient une véritable catastrophe puisque trois semaines après, le gouvernement des États-Unis publie la déclaration, non moins importante, qu'on a lue plus haut; vu la situation morale, politique et militaire, qu'occupent aujourd'hui les États-Unis dans le monde, c'est le coup de grâce pour VA utriche-Hongrie.
Les États-Unis confirment entièrement la déclaration de l'Angleterre; ils nous reconnaissent les mêmes caractères de nation alliée et belligérante, constatant que nous sommes simplement en état de guerre avec l'Autriche-Hongrie.
Il y a cependant dans la déclaration américaine deux précisions importantes: Dans leurs déclarations antérieures, les gouvernements français, anglais et aussi le gouvernement italien, tout en reconnaissant le Conseil National Tchécoslovaque comme un gouvernement de fait et tout en agissant envers lui comme envers un gouvernement tchécoslovaque, ne l'avaient pas expressément déclaré. Les États-Unis déclarent nettement, que le Conseil National Tchécoslovaque est un gouvernement de fait et qu'ils entrent immédiatement avec lui en rapports de gouvernement à gouvernement.
La situation est donc entièrement éclaircie. Ce qui existait en fait en France, en Angleterre, en Italie, est déclaré publiquement et reconnu juridiquement par lés États-Unis, et les autres gouvernements accueillent certainement avec joie cette simplification de la situation.
Ainsi les grands actes des États alliés concernant les Pays tchécoslovaques en arrivent progressivement à leur couronnement: la note au Président Wilson, dans laquelle la France inaugurait la politique en notre faveur, les actes concernant la constitution de notre armée en France, la convention conclue entre le gouvernement italien et le Conseil National Tchécoslovaque, la lettre adressée le 29 juin 1918 par Ai. Pichon au Conseil National Tchécoslovaque, commençant la série des déclarations solennelles et suivie de la dépêche de M. Balfour et des deux déclarations, anglaise et américaine, tels sont les grands actes politiques et diplomatiques qui ont décidé du sort du peuple tchécoslovaque, de l'Autriche-Hongrie, et j'ose le dire, de l'Europe centrale.
Il n'est pas douteux en effet que par ces actes — suivis bientôt par la victoire définitive des Alliés — l'Autriche-Hongrie est renversée et une nouvelle base
de l'Europe centrale, ententophile et slave, est définitivement créée.
La réponse de l'Autriche-Hongrie à ces actes à jamais inoubliables a été extrêmement pitoyable : on déverse un flot de calomnies sur l'Angleterre et sur les États-Unis, on qualifie les armées tchécoslovaques de bandes de cambrioleurs et de bandits; on déclare que le mouvement tchécoslovaque est une entreprise privée, dirigée par des hommes sans mandat; on déclare qu'on continuera à pendre les soldats tchèques prisonniers ; on essaye de mentir une fois de plus au monde en disant que le peuple tchécoslovaque est loyal et bon envers la monarchie, bien qu'on ait tant de fois dénoncé les trahisons de toute la nation tchécoslovaque, etc., etc.
Décidément l'Autriche-Hongrie n'a rien appris de la guerre. La fureur du gouvernement austro-hongrois, de la presse tout entière, le cris d'alarme de Tisza, la joie extrême manifestée dans les pays tchécoslovaques montrent bien que l'écroulement moral de la monarchie est un fait accompli et que l'écroulement matériel ne se fera pas attendre trop longtemps.
Nos soldats continueront vaillamment, en France, en Italie, et en Russie-Sibérie, sous la haute direction du maéchal Foch et en compagnie de tous nos Alliés, à préparer le tombeau de la monarchie des Habsbourg, qui disparaît peu à peu dans le gouffre, maudite par tout ce qui est juste, honnête et moral dans le monde moderne civilisé.
Le 9 septembre 1918 S. E. le vicomte Chinda, ambassadeur du Japon à Londres, a communiqué au Conseil National Tchécoslovaque la déclaration japo-
naise. En effet, à la suite de la déclaration de Londres, le Conseil National est entré en négociation avec le gouvernement japonais au sujet de la reconnaissance des Tchécoslovaques dans les mêmes conditions que cela a été fait par les autres Alliés.
Le gouvernement japonais suivait depuis longtemps avec le plus vif intérêt notre mouvement pour la libération. Il l'avait montré dans sa proclamation lors de l'entrée en action de l'armée japonaise en Sibérie. Il est entré dans cette action avec l'idée d'aider les troupes tchécoslovaques en Sibérie et de les faire sortir des difficultés dans lesquelles elles se trouvaient en face des Germano-Magyars. Il pratiquait ainsi la politique d'Alliance avec nous depuis un certain temps, et sa déclaration actuelle n'est que l'expression claire de cette collaboration intime des Japonais et des Tchécoslovaques contre l'ennemi commun.
Ainsi la déclaration japonaise ne fait que donner l'expression publique et solennelle à un certain état de choses.
Mais, en dehors de cela, la reconnaissance japonaise de l'État indépendant tchécoslovaque est pour nous d'une extrême importance politique : c'est d'abord un réconfort moral pour notre population, dans nos pays — qui est si durement éprouvée — de voir que toutes les grandes Puissances du monde sont sincèrement et définitivement avec nous. C'est ensuite une assurance de plus que le sort de l' Autriche-Hongrie est décidé inévitablement et qu'au jour du règlement des comptes nous aurons un ami très puissant de plus. C'est enfin la confirmation que nous entrons définitivement dans le rang de nos grands Alliés et que tous, sans exception, donnent leur assentiment à notre programme et rendent hommage à nos efforts politiques et militaires en vue de la libération.
La déclaration japonaise est ainsi un nouveau coup porté à la monarchie des Habsbourg.
La plus grande satisfaction que^nous ressentons en présence de ces déclarations et en présence des conséquences pratiques qu'elles entraînent pour notre organisation politique et militaire et pour tout notre mouvement, c'est de voir que le succès des Tchécoslovaques en Angleterre et aux États-Unis, est en même temps le succès des Italiens, des Yougoslaves, des Polonais et des Roumains. Nous sommes très heureux de constater qu'une fois de plus le destin de notre ennemi séculaire s'est décidé lorsque s'est posée la question tchèque. En Russie et en Sibérie, en luttant contre les Allemands, nous avons envisagé notre rôle au point de vue de la politique mondiale, en Autriche- Hongrie nous l'envisageons au point de vue international et européen. Une petite nation devient grande quand elle sait se rendre utile au service des grands idéals de V humanité et ne pense pas à son petit égoïsme national. C'est ce principe qui nous a guidés dans cette guerre. Si aujourd'hui nous avons obtenu en Italie, en France, en Angleterre et aux Etats-Unis de grands succès politiques, ce n'est que grâce à cette conception que nous avions de notre rôle dès le début de cette guerre mondiale, qui, pendant quatre années, paraissait plutôt devoir se terminer par notre écrasement et par notre extermination.
A ce point de vue, nous avons tous incontestablement une expérience précieuse de plus: on a vu une fois de plus que la liberté des nations ne s'acquiert jamais qu'en combattant à la vie et à la mort, qu'en sacrifiant tout, qu'en développant à l'extrême son énergie et qu'en marchant à la lutte avec une décision inébranlable et avec une volonté qui ne fléchit jamais. Pendant quatre années notre nation dans nos pays, et
nous, dans les Pays alliés, avons essayé de mettre ce grand et éternel principe en pratique. Nous nous sommes jetés dans la lutte sans hésiter, au moment même où nos chances étaient minimes, et nous triomphons aujourd'hui. Nous irons avec nos Alliés jusqu'au bout et nous verserons nalheureusement encore beaucoup, beaucoup du sang de nos fils.
Car, — il faut le proclamer très haut, — la liberté ne s'achète véritablement que par le sang.
E. BeneS.
Relations intellectuelles roumano-slaves.
Phonétiquement, la langue roumaine a, plus fidèlement que les autres langues romanes, gardé beaucoup des anciens caractères romans, par exemple domn (bas latin: domnus, latin dominas), viechù (bas latin: veclus, latin vetidns), etc. Elle conserve certains caractères morphologiques que quelques philosophes envisagent comme des vestiges des populations pré-romanes des Balkans. C'est ainsi, par exemple, que la postposition roumaine se rencontre en albanais. Le vocabulaire roumain fourmille d'éléments slaves, à tel point qu'en roumain la proportion des mots roumains et slave est d'environ deux contre trois. Ces faits prouvent que, dans la langue roumaine, à côté de l'influenc* des vieilles populations autochtones, on retrouve également le vieux vernis latin. Les colons romains et les autochtones romanisés, en actif contact avec les Slaves, ont adopté en masse des expressions slaves, tout en conservant pourtant l'esprit de leur propre langue romane. C'est un fait qui, d'ailleurs, ne change rien aux discussions sur l'origine des Roumains.
Que le noyau de la population roumaine soit venu de l'intérieur des Balkans (où les Romains s'appelaient Valaques, en slave Vlasi, sing. : Vlachî) pour occuper les régions où il réside actuellement ou que les Roumains actuels soient les descendants directs des anciens habitants de la Dacie (anciens Daces ou Romains de Dacie), il est certain que les ancêtres des Roumains, au moment des grands migrations des tribus slaves, furent en contact avec elles et fusionnèrent avec ces Slaves en une étroite unité intellectuelle (i). Ils ont emprunté aux Slaves surtout des termes juridiques, administratifs et liturgiques.
Aux époques historiques, les Roumains ont une culture slave. Leurs plus anciens documents historiques sont écrits en vieux slave qui leur servait de langue liturgique et diplomatique, chose naturelle dans une nation qui avait adopté la liturgie slave et dont l'ancien alphabet dérive de l'alphabet vieux-slave. Lorsqu'au milieu du XVIe siècle la littérature roumaine commença à se développer, elle le fit sous l'influence slave. C'était dû probablement à l'influence de la Réforme sur la Transylvanie. Les premiers livres roumains sont des traductions de la Bible (absolument conformes au texte slave), un psautier (imprimé en 1577 par Diakon Koresi) (2) et des homélies (1570). Les Evangelie invatàtonre (1580) sont une compilation de îa collection des homélies slaves. Il en est de même de YEvhologie de Jean d" Viuti (1689). On doit également ranger dans cette catégorie les ouvrages de morale tels que le Miroir des Rois (1650) et Y Introduction à la Vie des Saints. En ce qui concerne la science juridique, le nomocanon slave était également en usage en Roumanie. Le premier ou-
(1) L'identité d'emploi de la postposition en albanais et en roumain a conduit à supposer que les ancêtres des Roumains ont dû être en contact avec les Illyriens. Cette conclusion n'est pas impeccable: les Albanais étaient-ils donc des Thraces tout comme les anciens Daces? Par contre l'hypothèse de Jacimir prétendant que les mots slaves empruntés par le roumain prouvent que les Slaves et les Roumains se sont rencontrés dans les régions montagneuses et boisées, ne conduit -pas forcément à admettre que ce devait être dans les Karpathes.
(2) La première initiative est due aux seigneurs et juges de Transylvanie aux frais desquels furent, à Brasso, Orastie, Alba Julia, etc., établies les premières presses (imprimant en slave).
vrage juridique roumain ne fut publié qu'en 1640. Cette évolution fut violemment interrompue en 1710 par la période des Phanariotes. A cette époque Rome commença à attirer l'attention sur l'origine romane de la langue roumaine. C'est ce que l'on appelle le mouvement latin ou transylvain (parce qu'il commença en Transylvanie). Malgré cela, la littérature populaire et le folklore roumains sont intimement liés au monde slave; les légendes apocryphes ont été apportées en Roumanie par l'intermédiaire des Slaves et les chansons populaires roumaines célèbrent les mêmes héros que glorifient les Serbes et les Bulgares (par exemple Baba Novak, la légende du monastère d'Arges, la ballade de Iorgovan).
Il est impossible, par contre, que les Slaves voisins des Roumains n'aient pas été affectés par ce voisinage.. Beaucoup des ancêtres des Roumains se slavisèrent et apportèrent dans leur nouveau milieu de nouveaux caractères. Certains philologues expliquent par l'influence roumaine du VIIe au XIIIe siècle certaines particularités de la langue bulgare, telles que l'emploi de la postposition, la perte de la flexion productive et le futur composé au moyen de l'auxiliaire vouloir (1). Cette théorie trouve un appui sérieux dans le fait qu'on trouve dans la Mésie orientale et dans l'ancienne Thrace les premiers éléments romans (valaques, vlachian). Il est toutefois discutable que ces particularités soient dues à l'influence roumaine (2). Il est certain néanmoins que l'influence roumaine y a joué un rôle.
Il ne suffit pas cependant de ne parler que de l'influence roumaine.il ne faut pas oublier que l'importante composition de la population roumaine actuelle a pour origine les Latins de l'intérieur (Valaques) et que ceuxci, se trouvant dans un milieu slave, ont tout naturelle-
(1) Le vieux slave disait déjà, dans le sens du futur: javiti se chostesi.
(2) Particulièrement en ce qui concerne la postposition: si la postposition est particulière à l'esprit de la vieille langue dacique, il va de soi que ce ne serait pas dû à l'intermédiaire du vieux roumain. Miklosich considérait d'ailleurs le bulgare commet une mixture de slave, de proto-albanais, et le roumain comme une mixture du roumain et du thrace, ce dernier très proche parent, selon lui, de l'albanais (Cf. VergL- Cr., Slav. Sprachen, III. 178).
ment imposé à ce milieu slave beaucoup de particularités latines. Toute une série de mots qui ont pénétré en serbe et en bulgare en sont la preuve. Ils ont également apporté certaines formes de civilisation ; les maisons slaves du Monténégro, de l'Albanie et de la Dalmatie, par exemple, sont du type roman. Le plus ancien type de villaee serbe est le type dit valaque. On le trouve dans la Serbie sud-occidentale, dans le Novi-Bazar, dans l'Albanie septentrionale et centrale ainsi que dans les montagnes albanaises.
Dr J. Baudis.
Bibliographie. — O- Densusianu : Histoire de la langue roumaine (Paris 1901); — Gaster: Die nichtlateinischen Elemente im Rumunischen, Grundriss der Rom. Phil. I. 406; — Jirecek: RomanenI; — Miklosich:
Die slav. Elemente im Rumunischen. Denkschriften d. Akad. Wien XII 1862.
Bibliographie sur l'origine des Roumains. — Jorga: Gesch. des mm. Volkes I. 86; — M. Gaster: Literatura popidara romana; — Grundriss der rom. Phil. V. pp. 264 et suiv. : — Niederle: Slovanské Starozitnosti. II. pp. 305 à 307.
Les Tchécoslovaques dans la silencieuse et verte Ombrie.
Dans les premiers jours du mois d'avril dernier, une auto de la Croix Rouge italienne traversait les larges routes champêtres de l'Ombrie et montait ensuite les pentes assez raides de nos calmes petites villes: Assise, Trevi, Spello...
Arrivée à destination, une petite figure militaire agile et nerveuse, vêtue de gris-vert, aux insignes de général, descendait de l'auto.
La poitrine de ce militaire était littéralement couverte de petits insignes multicolores, remplaçant les décorations à ruban azur pour le mérite de guerre, les palmes d'or françaises et d'autres décorations étrangères. ■
Sitôt arrivé, le Général dépêchait son officier d'ordonnance à la recherche d'un agent de ville et demandait brièvement à celui-ci: « Le maire est-il présent? — Accompagnez-moi sans retard à la mairie et faites venir le secrétaire de la commune. »
Celui qui arrivait d'une manière si imprévue était le Général Graziani, l'un des plus brillants et des plus énergiques généraux de l'armée italienne.
Il s'agissait de trouver sans retard des logements pour des troupes non italiennes; on tâcherait, autant que possible, de ne pas incommoder les habitants... mais, de toute façon, les troupes étant déjà en marche, il fallait les mettre à l'abri.
Les mesures nécessaires furent prises rapidement: les vieux couvents, églises, minoteries, édifices scolaires, etc., furent mis à la disposition des hôtes inattendus, et bientôt des quantités innombrables de soldats se déversèrent dans la station de chemin de fer de Foligno, d'où ils furent dirigés séparément vers différentes bourgades ombriennes prévenues de leur arrivée.
On savait qu'il s'agissait de soldats étrangers; mais à quelle nation appartenaient-ils? — Les femmes, timidement, se cachaient derrière les fenêtres pour voir les nouveaux venus, tandis que les gamins restaient bouche bée à les regarder passer sur la route. Disciplinés dans leur allure militaire, les soldats passaient calmes par les rues étroites du pays, et les paysans se disaient à voix basse: « Serions-nous trahis? Ses soldats blonds sont des ennemis, des Autrichiens peut-être? »
Mais, le soir même de leur venue, les nouveaux hôtes s'étaient déjà conquis les sympathies d'un tiers de la population, celle des petits, notamment: quelques sous, un biscuit, une caresse, un geste cordial avaient familiarisé les soldats avec les gamins du pays, qui se disputaient pour leur porter de l'eau, leur fournir des indications et leur rendre mille petits services.
Successivement, les officiers italiens, peu nombreux du reste, qui encadraient les détachements, expliquèrent au maire, au se-
crétaire de la commune et aux propriétaires des logements de quoi il s'agissait: « C'étaient des volontaires de la Bohême, des « Tchécoslovaques, faisant jadis partie de l'armée austro-hon- « groise, et qui venaient de leur propre gré combattre à côté des « troupes de l'Entente. — Appartenant à des peuples opprimés « par l'Autriche et de race étrangère à celle-ci, ils la haïssaient « autant que nous et peut-être plus que nous-mêmes, car ils <c avaient éprouvé directement ce que signifie le joug des Habs- « bourg. »
Le rapprochement se fit rapidement. — D'abord ce fut la commune de Spello, puis celles de Foligno et de Pérouse et toutes des autres à leur suite, qui lancèrent des saluts enthousiastes de bienvenue à leurs nouveaux hôtes.
La commune de Spello, ayant des socialistes à sa tête, déclara que « le mouvement tchécoslovaque constituait l'une des révolu- « tions de race les plus significatives, car elle s'accomplissait au « sein des tranchées par la désertion systématique des soldats « de la Bohême. — En accordant la liberté aux Tchécoslovaques • « et à tous les autres peuples, on atteint de plus près le rêve « de fraternité entre Nations libres ainsi que la réalisation des « Etats-Unis d'Europe prophétisés par Mazzini. »
L'accueil bienveillant des autorités, joint à l'attitude pleine .de cordialité des soldats firent si bien, que les sympathies locales des premiers jours se changèrent bientôt en un véritable enthousiasme.
Aux heures de sortie, les soldats allaient en promenade tenant nos bambins par la main, avec le bonnet et la cartouchière couverte de roses, que de gracieuses mains féminines leur offraient à profusion.
Chaque gamin avait son Tchèque qu'il amenait chez ses parents et auquel, sans le savoir, il apprenait à parler italien. — Dans les maisons privées, chacun offrait ce qu'il pouvait: une belle tranche de lard ou de jambon sur un morceau de pain constituait la collation que les habitants offraient aux soldats, avec accompagnement de vin du pays, aussi léger que traître ! Les braves soldats buvaient en abondance du petit vin blanc de notre -pays, se l'imaginant aussi inoffensif... que la bière de Pilsen !
Quelquefois les sentiments de la population à l'égard des Tchécoslovaques devenaient même excessifs, au point que dans une de nos petites villes les habitants ne voulaient absolument pas qu'on punît les soldats de prison. Il s'agissait, somme toute, d'une petite prison improvisée dans une ancienne église, où le commandement reléguait pour cinq ou six jours au plus les militaires coupables d'infraction au service.
Malgré le caractère essentiellement anodin de ces punitions, les familles du pays en étaient émues au point d'établir un système régulier d'approvisionnement des prisonniers en vin et en cigares. Elles envoyaient, à tour de rôle, une petite fille, particulièrement adroite à toucher le cœur du caporal de garde, qui portait tous les soirs aux détenus les friandises qui leur étaient destinées. Ce système dura plus d'un mois, sans que les chefs en eussent connaissance.
Les officiers fréquentaient les meilleures familles du pays, qui leur offraient ce qu'elles avaient de mieux en vin, liqueurs, café, etc.; plusieurs d'entre eux étant musiciens, les hymnes nationaux se faisaient entendre et la réunion finissait généralement par un bal improvisé.
La marche des troupes, étant toujours accompagnée de chants Nationaux, les gamins reconnaissaient sans se tromper la compagnie qui passait au rythme du chant: « Voici les mitrailleurs!... Çà c'est la 2e compagnie !... »
Une quantité d'enfants apprenaient les chansons par cœur et les chantaient à tue-tête, en marchant au pas des troupes. Comme de raison, les paroles étaient pour eux vides de sens, mais les motifs et la cadence étaient entrés profondément dans l'âme des petits chanteurs ombriens.
De temps en temps, les soldats étaient invités à des réunions ou à des revues hors de la ville. Ils rentraient fatigués, mais tous contents de l'accueil que leur faisaient au retour leurs petits amis, qui allaient à leur rencontre à plusieurs kilomètres loin du pays. Ces rencontres étaient émouvantes.
Chaque gamin reconnaissait son... protégé, s'emparait immédiatement de son fusil et se mettait en marche, en entonnant le chant de la troupe.
Au bout de peu de jours, la population appelait les officiers par leurs noms et presque tous les soldats avaient au moins un sobriquet. Les soldats les plus jeunes étaient particulièrement impatients d'apprendre à lire et à écrire notre langue; à défaut de grammaire italo-tchèque, on essayait de recourir aux textes allemands, mais cela devenait vite odieux aux deux parties. Bien souvent, aux bords des routes de campagne, on voyait un soldat tchèque et un gamin, assis tous deux sur l'herbe devant un livre ouvert. Dans ces exercices littéraires, les enfants avaient la préférence sur les grandes personnes, ne s'effarouchant pas trop des erreurs de leurs élèves; et ceux-ci, de leur côté, n'avaient pas trop de honte à écorcher l'italien devant leurs petits professeurs.
Dans les petits bourgs, la communion entre les soldats et la population locale se faisait plus vite que dans les grands centres*.
Chaque ville organisa de nombreuses réceptions en l'honneur de ses hôtes étrangers. Pendant les spectacles au théâtre de Pérouse et en présence du préfet, le commandant Spirito, il arriva souvent que le public tout entier se levait pour faire une manifestation en l'honneur des Tchèques. A Foligno, de nombreuses cérémonies eurent lieu au théâtre Piermarini et plusieurs conférences furent organisées, parmi lesquelles il faut noter celle du prince De-Scalea, ancien sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères.
Lorsque dans quelque cérémonie particulièrement importante, ou significative, les troupes entonnaient l'hymne national, la population restait comme extasiée, à écouter, émue, le chant sacré.
Toutes les villes luttèrent d'entrain pour offrir une bannière de combat au détachement qu'elles possédaient. Les sommes nécessaires étaient réunies dans un clin d'oeil et l'on fabriquait un beau drapeau en soie rouge avec au centre, richement brodé, le traditionnel lion rampant, à la queue double, tourné vers l'Orient.
Les cérémonies qui accompagnaient la remise des bannières étaient particulièrement solennelles. Comme exemple, il suffirait de citer celle du 26 mai à Spello.
Le maire de la commune, le sculpteur bien connu, Crispoldi, avait tenu à ce que dans l'un des angles du drapeau figurassent
les armes artistement brodées d'azur de la petite ville de Spello, avec sa devise latine: « Splendissima Colonia Julia ». Par des avis distribués à l'avance, le Conseil communal avait prévenu les habitants que la fête aurait lieu sur la grande place; aussi, dès le matin du 26 toutes les fenêtres étaient pavoisées et les rues étaient jonchées de fleurs.
Une dame hispellate, véritable type classique de la beauté ombrienne, aux yeux et aux cheveux noirs, offrit la bannière de combat au chef du bataillon, qui resta muet d'émotion. — Le commandant, M. Botterini, officier des Alpins italiens, homme vigoureux, de haute stature, plusieurs fois blessé en guerre, qu'on aurait cru taillé en granit, plutôt que fait en chair et en os, ne pouvait retenir les larmes qui lui inondaient le visage et qui — . à elles seules — marquaient le diapason de l'émotion qui empoignait tous les assistants.
Le maire parla de la glorieuse nation martyre et de son plus grand apôtre Jean Huss; il parla des chaudes sympathies italiennes pour tout mouvement visant à abattre les tyrannies. Sa parole âpre, énergique et violente, était faite pour s'incruster profondément dans l'âme des soldats.
A l'occasion de cette cérémonie, le bataillon caserne à Foligno vint s'unir à ses camarades de Spello et toute cette grande masse de troupes (3.000 hommes à peu près) défila en cérémonie devant le gonfalon de la commune et devant le drapeau tchèque. Ensuite, sous une averse incessante de fleurs tombant de tous les balcons, il traversa les rues de Spello. Les bonnets, gibernes, ceinturons et sabres des officiers et des soldats disparaissaient sous les fleurs.
Ce fut une fête inoubliable pour Spello. Les salles du splendide Hôtel de Ville, ouvertes dès les premières heures, restèrent ouvertes jusque très tard dans la nuit, pour permettre aux habitants et aux soldats de jouir plus longtemps du charmant orchestre militaire tchèque et pour se raffraîchir de vins abondamment distribués aux invités.
Bientôt après, toute la division tchécoslovaque, parfaitement instruite, équipée et armée, abandonnait les petites villes de l'Ombrie pour rejoindre le front. Chaque soldat partait avec une promesse sur les lèvres et chaque habitant avait à la bouche l'invitation de revenir en congé de convalescence au moins... en cas de blessure !
Lorsque les trains se mirent en marche, un seul cri, sincère et ému retentit de toutes les poitrines: Na zdar ! Na zdar ! Na zdar !
Les petites villes silencieuses sont retournées à leur paix franciscaine; de temps en temps des troupeaux de gamins — véritables écureuils — souvent pieds nus, frères de Gavroche, — font retentir l'air d'appels militaires; les ordres sont ponctuellement exécutés, selon la discipline tchécoslovaque: « Pochodem, pochbd! » — « Setnina stât ! ». — Après l'exercice, les gamins sont en marche et chantent en chœur quelque vieille chanson tchèque...
Serait-ce un faubourg de Prague?
Non, à coup sûr, car dans la capitale de la Bohême on n'autorise plus les chants qui évoquent la Patrie !
Léonard Comez, Secrétaire de la commune de Spello (Ombrie).
BIBLIOGRAPHIE
Jules Chopin: Le complot de Sarajevo (28 juin 1914). Étude sur les origines de la guerre. (Éditions Bossard, Paris, 1918.)
A mesure que la guerre se prolonge et que le châtiment inévitable du crime de Sarajevo s'approche, les historiens s'efforcent de faire la lumière complète sur les origines du conflit. La plaquette de M. Jules Chopin, présentée sous la forme très artistique des éditions Bossard, est basée sur l'étude comparée et très approfondie aussi bien des documents ayant trait directement à l'attentat, que de la situation politique et diplomatique au milieu de laquelle il s'est déroulé. L'analyse en est implacable et les conclusions surprenantes. M. Chopin a réussi à jeter une nouvelle lumière — et je dirais à apporter une révélation sur l'accomplissement du crime et sur ses auteurs. C'est un grand mérite de son travail, qui en fait un document précieux pour l'histoire de cette guerre.
La thèse se présente ainsi: Pourquoi et sur l'ordre de qui a été commis, le 28 juin 1918, l'attentat de Sarajevo? L'Autriche, son gouvernement, ses organes de propagande (quelquefois très maladroitement présentés, cf. p. 6 !) répondent: C'est la Serbie qui en voulait à la sûreté de l'Autriche-Hongrie en nourrissant le mouvement séparatiste yougoslave. Les auteurs du crime sont ses agents. M. Chopin réplique par un « non » catégorique. La victime du crime en était, en réalité, l'instigateur.
Il est très intéressant de suivre la documentation de l'auteur qui, avec une justesse de vue extraordinaire, nous découvre les procédés atroces des dirigeants de Vienne. Analysant l'acte d'accusation, il nous parle de « la Narodna Odbrana », de Belgrade, que la diplomatie autrichienne accuse d'avoir fomenté l'attentat; il nous présente les conjurés eux-mêmes dont Cabrinovic, par exemple, est fils d'un mouchard de la police de Sarajevo et, quelques semaines avant l'attentat, devait être expulsé par la police de Belgrade, mais dont le consulat austro-hongrois se porta garant par écrit; il suit pas à pas, sur la carte (p. 63) le passage des conjurés en Bosnie-Herzégovine et démontre avec une évidence mathématique les mensonges et les contradictions des rapports autrichiens (p. 56-68) ; il étudie la question des bombes et des revolvers et s'intéresse à de petits détails qui, réunis, ont une valeur considérable pour la trame d'ensemble (cf. le tube de cyanure, etc.) ; ailleurs, il nous présente seulement le résultat du
long et minutieux travail de comparaison des textes. Ainsi, la thèse autrichienne, si laborieusement échafaudée par « le procureur impérial » dans le Livre rouge, montre tout à coup des fuites, des contradictions très graves et finit par s'effondrer complètement. Il n'y a pas de complot concerté entre Cabrinovic, Princip et Grabez et dirigé de Serbie; un examen attentif conduit même à une conclusion contraire. Il s'agit de deux affaires différentes: l'affaire des bombes et celle des coups de revolver, tout à fait distinctes et dont l'origine n'est pas à Belgrade (p. 68).
Après avoir ainsi annulé la thèse autrichienne, l'auteur, dans la seconde partie de son ouvrage, développe les conclusions de la première. Déjà, M. H.-W. Steed plaçait le complot en dehors de la Serbie et le mettait sur le compte d'intrigues de Cour. M. Chopin, avec beaucoup de conviction, accuse l'archiduc François-Ferdinand lui-même.
François-Ferdinand et Guillaume II veulent la guerre, une guerre de rapine que le reste du monde doit à tout prix considérer comme une guerre de légitime défense. Il s'agit surtout, non seulement de ménager les susceptibilités de l'histoire, mais de gagner l'Italie et de ne pas trop fâcher l'Angleterre. Pour déclarer habilement la guerre, on n'a qu'à suivre le bon exemple du maître Bismarck. Guillaume II, avec ses projets de Weltpolitik est trop compromis pour jouer le bon rôle. On fera donc agir l'Autriche. On organisera une partie de chasse à laquelle on invitera le roi de Suède — pour jeter du sable aux yeux de l'Europe — d'ailleurs, comme par hasard, il ne viendra pas — , et entre deux coups de fusil, on réglera le scénario destiné à faire de la Serbie une provocatrice:
1° Des grandes manœuvres auront lieu en plein pays de nationalité serbe, en Bosnie;
2° L'archiduc s'y rendra et visitera ostentativement Sarajevo, le 28 juin, jour où les Serbes fêtent le Vidov dan, anniversaire de la bataille de Kossovo;
3° Là, aura lieu un attentat provocateur qui naturellement n'aboutira pas contre la personne de l'archiduc — il sera monté par ses gens — , mais on pourra l'attribuer aux agents de la Serbie. Ainsi, on aura le casus belli avec la Serbie; la Russie viendra à son secours, cela fera jouer l'alliance de l'Allemagne et de l'Italie, d'un côté, et celle de la France, de l'autre — et l'Angleterre ne bougera pas.
Mais on avait compté sans l'imprévu: les bombes de Cabrinovic, il est vrai, n'éclatent pas, ou elles éclatent trop tard, mais les coups de revolver de Princip portent...
Telle est la thèse de M. Chopin, appuyée par des présomptions très graves et des arguments très probants que, faute de place, il nous est impossible de citer ici en détail. Nous en rappellerons au moins quelques-uns. François-Ferdinand, quoique prévenu, ne juge pas nécessaire de prendre les mesures de sécurité les plus élémentaires. La première bombe est inoffensive mais la seconde, qui n'atteindra plus la voiture de l'archiduc, est chargée et doit donner à l'attentat une apparence de gravité. Après l'attentat, François-Ferdinand ne veut pas changer d'itinéraire et quand il en change, il est tué à coups de revolver par Princip, un nationaliste serbe exalté qui, au cours du procès, déclare, dès le début, avoir agi spontanément et maintient sa déclaration. Plus tard, on isole complètement Cabrinovic, Grabez, etc., mais on a des égards pour Princip qui doit survivre comme témoin à charge contre la Serbie... contre cette Serbie qui, craignant des complications possibles, quelques jours avant l'attentat déconseillait officiellement à François-Ferdinand d'aller en Bosnie, etc., etc.
A l'instigation de Berlin, on met aujourd'hui en accusation les patriotes roumains qui, dit-on, auraient entraîné la Roumanie dans la guerre. Quand, devant le tribunal de l'Humanité, on ouvrira le procès contre les fauteurs de cette guerre, l'instruction sera largement facilitée par les études parues depuis le début et parmi lesquelles l'ouvrage de M. Chopin a une importance toute particulière.
Sky.
Eugène Réveillaud. — Poèmes Patriotiques. (Berger-Levrault, éditeurs. Paris, 1918).
Pendant les loisirs que lui laisse la politique, le sénateur Réveillaud devient, comme il le dit lui-même, un « vieux barde ». Pour enflammer le courage des Gaulois d'aujourd'hui, il a saisi sa « lyre d'airain » et il chante. Il chante l'énergie dans la gigantesque lutte du Droit et de la Liberté contre l'iniquité et la tyrannie, dans l'atroce combat, prophétisé par Victor Hugo, des peuples contre les Empires. Avec une patriotique ardeur, le sénateurpoète apostrophe le barbare Germain, exalte l'héroïsme des vainqueurs de la Marne et célèbre les peuples alliés pour la défense
d'une grande cause. Il montre la grandeur de la tâche. Il faut,
dit-il,
...que l'Autriche expie, Sous le même poteau que l'Allemagne impie, L'attentat monstrueux par elle préparé.
M faut délivrer tous les Etats asservis, toutes les nations slaves :
Pologne à l'aigle blanc, déchirée et dolente; Bohême de Jean Huss et des fiers étendards
Que Prague a déployés cent fois...
Yougoslaves, Banat, torturés par l'Autriche.
Et le poète élève vers le ciel ses vœux fervents :
Sauve, ô Dieu des Patries, Les Nations meurtries Des attentats!
MÉMOIRES ET DOCUMENTS
L'État Tchécoslovaque.
Une déclaration du gouvernement austro-hongrois.
Vienne, 16 août.
Au sujet de la déclaration du gouvernement anglais relative à la nation et aux armées tchécoslovaques, le gouvernement austro-hongrois fait officiellement les remarques suivantes:
« La forme et le contenu de cette nouvelle déclaration anglaise doivent être repoussés avec la dernière énergie. Le Conseil National Tchécoslovaque est un comité composé de personnes privées qui n'ont reçu aucun mandat du peuple tchèque, et moins encore de la nation tchécoslovaque qui n'existe que dans la fan-
taisie de l'Entente. Il est tout aussi insensé d'ériger ce comité en un gouvernement plénipotentiaire d'un État qui n'existe pas encore aujourd'hui.
« En ce qui concerne l'armée dite tchécoslovaque, celle-ci peut former une partie des effectifs de l'armée de l'Entente, mais certainement pas en qualité d'alliés de l'Entente au sens du droit des gens. Nous savons parfaitement qu'une minime fraction seulement de l'armée dite tchécoslovaque est formée de ressortissants autrichiens ou même hongrois de langue slave. Ceux qui ont brisé leur serment et se sont montrés infidèles seront considérés par nous comme des traîtres et traités comme tels, malgré toute espèce de reconnaissance de la part de l'Entente.
« On ne peut pas tolérer que des peuples entiers, ayant rempli leurs devoirs en qualité de citoyens autrichiens ou hongrois et dont les fils se sont battus vaillamment dans les rangs de l'armée austro-hongroise, soient mis en suspicion par des moyens semblables à ceux indiqués dans la déclaration officielle anglaise.
« Le gouvernement austro-hongrois se réserve d'entreprendre des démarches ultérieures à cet égard. »
Seulement quelques remarques: Seuls ceux au nom desquels
parle le Conseil National des Pays Tchécoslovaques pourraient le déclarer entreprise privée de quelques particuliers. Ils ne l'ont pas fait, même après la déclaration austro-hongroise, ce qui confirme encore le mandat du Conseil National des Pays Tchécoslovaques que le communiqué austro-hongrois nie.
La « fantaisie » de l'Entente sur l'existence du peuple tchécoslovaque se base particulièrement sur des manifestations de la nation elle-même telle que celle du 16 mai à Prague où l'existence et l'unité du peuple tchécoslovaque ont été manifestées en présence de ses représentants de Bohême, de Moravie et de Silésie et de 21 membres d'une délégation de sa branche slovaque de Hongrie. Cette existence du peuple tchécoslovaque s'est également manifestée en dehors des frontières
austro-hongroises, surtout par la formation d'une armée nationale de 100.000 hommes; il est inutile de le rappeler.
Quant au pourcentage que représentent les anciens sujets austro-hongrois d'origine tchécoslovaque dans notre armée nationale, le gouvernement austro-hongrois sait très bien que l'armée tchécoslovaque se compose presque exclusivement de Tchécoslovaques, anciens sujets austro-hongrois. C'est justement cette circonstance qu'invoquait le comte Mirbach pour demander aux Bolcheviks de désarmer et d'interner dans des camps quatrevingts échelons tchécoslovaques.
L'Autriche-Hongrie peut décider comment elle traitera les soldats tchécoslovaques qui seraient faits prisonniers par ses troupes. Mais qu'elle retienne bien que l'armée tchécoslovaque a dès aujourd'hui un grand nombre de soldats austro-magyars en son pouvoir et qu'elle se servira vis-à-vis d'eux des mêmes procédés que le gouvernement austro-hongrois envers les soldats tchécoslovaques.
Si le gouvernement austro-hongrois « ne peut pas tolérer que des peuples entiers... soient mis en suspicion par des moyens semblables », etc., il doit d'abord démentir toutes ses déclarations officielles et semi-officielles sur la « trahison » des régiments tchécoslovaques sur les fronts russe, italien, serbe, il doit anéantir les actes du procès Kramâf et consorts, il doit supprimer dans les procès-verbaux du Parlement de Vienne les discours des députés tchécoslovaques et les interpellations des députés allemands, etc., etc.
Pour « les démarches ultérieures à cet égard » promises, le gouvernement austro-hongrois, maintenant, après la déclaration des Etats-Unis et du Japon, a une occasion très propice. Mais il est inutile d'insister...
Comment on juge la politique tchécoslovaque à Vienne
Il y a quelques semaines, le journal viennois /'Information publiait l'article suivant contre la politique tchécoslovaque au cours de cette guerre:
Il y aura bientôt une année qu'eut lieu la chute du cabinet Clam-Martinic. Sa démission était déjà la deuxième concession
accordée aux Tchèques. La première avait été la renonciation aux décrets réclamés par les deux partis bourgeois allemands (nationalistes et chrétiens-sociaux) et dont la promulgation leur avait été promise à diverses reprises par le gouvernement. En même temps étaient sacrifiées les aspirations allemandes tendant à séparer la Galicie de l'Autriche.
En renonçant aux décrets et en remplaçant le gouvernement qui s'y était compromis, on manifestait la volonté de satisfaire aux exigences des Tchèques et des Yougoslaves. Mais ces derniers furent les seuls à reconnaître cette volonté, en votant le premier budget du gouvernement provisoire (de Seidler) ; ensuite vint l'amnistie impériale. Même si on ne l'apprécie que comme une action spontanée d'un noble mouvement du cœur, qui n'exigeait aucune compensation, — elle constituait un symptôme éloquent des dispositions qui prévalaient en haut lieu. Cela était un effort visible pour écarter tout ce qui éloignait d'elle les nations, tout ce qui aurait pu être interprété comme une persécution ou une répression, ou aurait pu seulement faire naître des suppositions dans ce sens. Ces généreuses dispositions auraient mérité d'être — au moins — accueillies avec une certaine réserve par ceux qui en étaient favorisés. Dans ce moment qui était sans aucun doute un carrefour politique, l'intérêt bien compris imposait aux représentants populaires tchèques de se souvenir des e>périences, du grand rôle que joue dans la politique, la sensibilité, et particulièrement dans les phases décisives. Une seconde peut y porter préjudice pour toute une série d'années.
La quatrième étape sur la route conduisant du trône aux peuples, du passé à l'avenir, de la guerre et de ses destructions à la paix et à ses bienfaits, était pour qui sait discerner les courants en haut lieu, l'appel adressé par le chef suprême de l'Etat et de la législation par la bouche du président du Conseil, au Reichsrat, élu au suffrage universel et égal (le suffrage n'est pas égal en Autriche! — N. d. 1. R.), appel exhortant le Reichsrat de proposer et d'élaborer lui-même une constitution nouvelle.
Avant la fin de la guerre', avant même l'offensive victorieuse sur le front Sud, qui libéra les Slovènes et les Croates de la menace du joug italien, le parlement fut saisi d'un appel l'invitant à déterminer la structure future de l'Etat autrichien. Rien ne devait se faire par décret. Le gouvernement renonçait à toute initiative en faveur du Reichsrat, des partis et des nations.
Une fois engagé dans le chemin constitutionnel et parlementaire, on aurait en même temps sanctionné le principe de la majorité. Même si on ne réussissait pas à réaliser une constitution
nouvelle par une entente unanime, on aurait pu toutefois constituer une majorité en faveur d'une autonomie efficace des pays et des nations, et d'une combinaison de l'autonomie territoriale et nationale.
Certes, personne ne se berçait de l'espoir que la nouvelle constitution serait, dans l'espace d'un mois, présentée au Reichsrat, en un exposé achevé. Mais il importait de poser les fondations de la nouvelle construction. CE QUI AURAIT PROU- VÉ, URBI ET ORBI, QU'EN AUTRICHE ON S'EFFORCE DE PLACER L'ETAT SUR UNE BASE NOUVELLE. Une simple inauguration des travaux dans ce sens par une sous-commission parlementaire aurait suffi pour écarter, a priori, toute autre solution, et particulièrement le système des ordonnances. La constitution de régions nationales (Kreisverfassung) aurait été proposée pour tous les pays et nations, en même temps que toutes les autres parties de la constitution. L'inauguration des travaux en vue d'une nouvelle constitution (et non en vue d'une réforme constitutionnelle comme simple correctif), présentait une grande quantité d'alternatives diverses.
Une chose cependant est certaine, c'est que les Tchèques auraient pu prendre en leurs propres mains le règlement des affaires au Nord; les Slovènes au Sud; les Polonais et Ruthènes en Galicie (!). Les autonomistes auraient pu déclarer ensuite qu'on travaille à l'élimination d'un centralisme suranné, impraticable et inopportun, qu'il sera écarté et qu'une nouvelle constitution sera établie.
Encore une fois, pour les Tchèques, le moment psychologique se présentait. Mais ils ont manqué de compréhension et de sens de la situation. On leur offrait l'occasion de collaborer et à s'assurer à l'intérieur de la monarchie une respectable place au soleil. Ils l'ont manquée. Et pourtant, la situation ne leur avait jamais été si favorable que, précisément, l'année passée.
Ils auraient dû cependant se rendre compte que deux voies seules conduisent à la réalisation de l'Etat tchécoslovaque souverain: la révolution d'en bas ou d'en haut, ou bien le règlement des affaires par le travail parlementaire. On les invitait à choisir cette dernière; mais les Tchèques décidèrent, par une majorité de quatre voix, de ne point faire partie de la commission pour la réforme constitutionnelle. Il se peut qu'aujourd'hui, après la publication des ordonnances divisant la Bohême en régions, plus d'un s'aperçoive déjà de la funeste erreur que constituait cette décision de s'abstenir. Les résultats de la passive politique tchèque de 1863 à 1879, sont-ils vraiment dignes de
conduire à une répétition de la même tactique? La constitution de décembre, les élections directes et le Dualisme auraient-ils pu être introduits, si les Tchèques avaient travaillé au Reichsrat au lieu de s'enfermer dans leurs districts?
Enfin, l'an passé, en été, vint la cinquième phase. On renonçait à un Cabinet parlementaire de coalition, sous la présidence du baron Beck; et le Dr de Seidler fut chargé de la tâche de constituer un grand ministère des nations, où devaient aussi être représentés les Yougoslaves et les Ruthènes. Les Tchèques refusèrent à l'unanimité d'entrer au gouvernement, bien qu'on leur offrît un plus grand nombre de portefeuilles qu'ils n'avaient jamais eu jusqu'alors.
Voilà pourquoi le Dr de Seidler fut chargé de créer un ministère de fonctionnaires d'où les Tchèques étaient exclus. De nouveau, ils s'éliminaient eux-mêmes. Tous les moyens pour les amener à abandonner leur rigide négation et à adopter une politique active échouèrent. Ils refusèrent toute collaboration et se tinrent à l'écart. Maie le monde ne s'arrête pas; et si son mouvement et son progrès s'accomplissent sans les Tchèques, la faute en incombe à leur entêtement, dont ils deviennent de plus en plus les prisonniers.
Les premiers parlementaires qui furent appelés chez l'empereur furent les Tchèques. Les députés: Stanëk (Prés, de T'Union Tchèque), Fiedler, Smeral, Hruban, Tusar, le baron 2âcek, le baron Trnka, Fort, eurent l'honneur, et plusieurs d'entre eux à diverses reprises, de présenter à l'empereur les plaintes, les revendications, les aspirations et le programme tchèques. On les invita à le faire tout à fait librement. Jamais on ne leur a demandé quoi que ce soit. Jamais on ne leur a suggéré de faire ceci ou cela. Ils ont donc eu l'occasion de voir combien grande est la sympathie que la nation tchèque inspire au porteur de la Couronne, guidé par l'idée de procurer à la nation tchèque les privilèges et la situation qui lui reviennent de droit, mais à la condition qu'elle se déclarât partisan de la dynastie et de la monarchie.
Jusqu'au départ de l'empereur pour Sofia se renouvelèrent sans cesse les efforts de la couronne pour expliquer aux représentants parlementaires de la nation tchèque, les avantages qui résulteraient pour elle de l'accomplissement de cette simple condition, pourtant compréhensible. Il convient, dans l'intérêt bien compris de la nation tchèque, de regretter que seuls les pairs tchèques acceptèrent cette condition. Car cette manifestation si naturelle n'était point destinée pro foro interno. Elle devait
prouver à l'étranger ennemi que les Tchèques n'ont aucune envie de se faire « délivrer » par les Etats de l'Entente, mais qu'ils veulent assurer leur existence et leur avenir dans la monarchie et par l'intermédiaire de la monarchie.
Si un pareil aveu fut fait de leur propre mouvement par les Yougoslaves, qui, pourtant, ont des congénères en dehors de la monarchie, combien cette adhésion eût été plus facile aux Tchèques dont le peuple habite exclusivement dans les limites de l'Autriche-Hongrie.
De même que l'intransigeance tchèque a poussé jadis les cabinets Taafe, Koerber et Bienerth à gauche, ainsi elle pousse aujourd'hui le cabinet Seidler dans une direction qu'il n'a jamais voulu prendre et elle l'oblige à accomplir des actes qu'il abhorrait jusqu'alors (?). Quand le Dr Seidler est devenu président du Conseil provisoirement, c'était une feuille blanche: aux Tchèques incombait la tâche de le gagner ou du moins de le maintenir sur la ligne moyenne. Mais ils l'ont poussé, avec une solidité — pour ainsi dire — tout allemande, sur la voie des Allemands, et surtout des Allemands de Bohême.
Voici la situation actuelle: le cabinet est un cabinet de fonctionnaires, il a cependant l'ordre précis et la volonté propre de gouverner avec le parlement et de liquider les affaires d'Etat et les affaires populaires les plus urgentes d'accord avec le parlement. Mais ceci ne peut se faire qu'à l'aide d'une majorité si incohérente, minime et transitoire qu'elle soit. Si les Tchèques veulent le parlement, ils doivent ou bien entrer dans le parti gouvernemental et soutenir le ministère dans l'intérêt ■ du peuple et de l'Etat, ou bien admettre que le cabinet se procure (?) la majoirté en groupant d'autres partis (lesquels? N. d. 1. R.).
Dans tous les Etats du monde, on gouverne dans le sens et dans l'esprit de ceux qui se trouvent justement au pouvoir. En Autriche, il en fut toujours ainsi: Taafe, Badeni, Thun et Stiirgkh ont honoré les suffrages tchèques dans la mesure du possible.
Aujourd'hui, les Tchèques refusent en principe tout appui au gouvernement et aux besoins de l'Etat (budgets, crédits de guerre, lois militaires) exigés et défendus par le ministère.
Ils obligent ainsi Seidler à s'assurer la sanction de ces lois par les suffrages des autres partis. Ce n'est pas sa faute si ces partis pratiquent la devise: « do ut des ». Ce n'est pas lui qui fixe les prix, ce sont ces partis. Et ce sont précisément les Tchèques qui l'obligent à payer ce prix.
Les Tchèques sont-ils disposés à le délivrer de la nécessité de payer? Ils n'ont qu'à faire le nécessaire pour qu'on puisse se passer du concours des autres. Même en politique, on travaille avec des facteurs et des unités donnés; mais aussi la politique doit-elle se ménager des réserves (?). (Où sont-elles? N. d. 1. R.).
Quand fut voté, à grand peine, le budget provisoire qui expire à la fin de juin, le gouvernement savait qu'il se trouverait bientôt aux prises avec de nouvelles difficultés. La démission du comte Czernin, dont le chant du cygne apostrophait les Tchèques, mit le président Seidler dans de graves embarras: les Tchèques furent extrêmement irrités et les Allemands se préparèrent à un nouvel assaut contre la position du gouvernement.
Et dans cette lourde atmosphère, naquit tout d'un coup, telle une plante de serre chaude, l'exigence de la division de la Bohême en régions nationales. Le Dr Seidler courait le risque de perdre ses derniers fidèles, les Allemands, s'il ne trouvait pas le moyen de se tirer de cette situation. Il n'y avait pas d'autre moyen que de temporiser. La division en régions devait être introduite, mais non comme l'accomplissement d'une exigence des Allemands de Bohême, mais comme le résultat de négociations communes, entre les représentants des deux nations. Le président de l'Union Tchèque fut mis au courant et invité à déclarer devant la conférence des doyens des clubs parlementaires si les Tchèques sont prêts, en principe, à participer à de pareilles négociations. Si les Tchèques avaient manifesté leur adhésion et leur consentement, jamais les ordonnances du comte Toggenburg, du 19 mai, n'auraient été proclamées. Mais le président Stanëk refusa même de prendre part à la réunion des doyens. Il donnait une réponse indirecte, mais complètement négative.
Le chemin était désormais libre pour les ordonnances et le gouvernement était à la merci des Allemands. Le gouvernement fut forcé d'atterrir en vol plané; il le fit dans le camp allemand, où l'avaient chassé l'orage de la négation tchèque et yougoslave et le refus de leur appui.
Du reste, l'essentiel n'est pas de savoir si le terrain allemand réussira à Seidler, car nous croyons avoir prouvé assez clairement qu'il s'y trouve contrairement à sa volonté et à ses principes. Que le Reichsrat siège ou non, la politique intérieure se développera désormais encore longtemps par des voies négligeant les Tchèques et les Yougoslaves; des faits accomplis seront créés qui ne leur seront peut-être pas agréables et pour la
disparition desquels ils seront obligés, plus tard, d'employer des forces qui auraient pu accomplir un travail positif.
Puissent les Tchèques et les Yougoslaves s'arrêter et s'orienter pour voir où les a menés le chemin qu'ils suivent depuis une année.
Nous craignons que cette vue rétrospective n'ait rien de tro i réjouissant. Le bilan de leur politique de passivité, au début de la deuxième année, ne comporte que des passifs.
Les Tchèques et les Yougoslaves, ces nations politiques par excellence, pleines de vigueur, capables d'évolution, ont toutes les raisons pour demander leurs chefs et députés, à la fin de la première année de l'orientation politique mentionnée: « Quo vaditis? ».
L'article est anonyme. Certains indices, notamment la métaphore sur « le vol plané » font croire que l'auteur est aviateur. Peut-être s'agit-il du comte Sternberg, ancien député, aujourd'hui aviateur dans l'armée autrichienne et à qui dernièrement Seidler accorda une audience que le comte expose dans une lettre ouverte publiée par la presse tchèque. Quel que soit, d'ailleurs, l'auteur de ces lignes, les bons conseils de conciliation envers la politique autrichienne ne sont que paroles en l'air. »
C'est là un témoignage allemand qui prouve clairement quelle bonne politique ont pratiquée les Tchécoslovaques depuis le commencement de la guerre en se dressant résolument contre l'Autriche-Hongrie et sans admettre aucun compromis.
L'intervention du Japon en Russie et les Tchécoslovaques.
La déclaration du Japon du 2 août 1918.
« Le gouvernement du Japon, animé de sentiments de sincère amitié à l'égard du peuple russe, a toujours eu l'espoir et la confiance les plus vifs que l'ordre se rétablirait promptement en Russie et que la vie nationale russe reprendrait son cours vigoureux en toute indépendance. Les preuves abondent aujourd'hui que, profitant de l'impuissance et de l'état de désordre dans lesquels la Russie se trouve maintenant temporairement placée, les empires centraux européens consolident les emprises sur ce pays et étendent sans cesse leur action vers les possessions russes d'Extrême-Orient. Ils apportent avec persistance des entraves au passage des troupes tchécoslovaques à travers la Sibérie.
« Dans les forces qui luttent aujourd'hui contre ces vaillantes troupes, on enrôle couramment des prisonniers allemands et austro-hongrois qui, virtuellement, s'en arrogent le commandement.
« Les troupes tchécoslovaques qui aspirent à conquérir pour leur race une existence libre et indépendante et qui épousent loyalement la cause commune des Alliés ont légitimement droit à la sympathie et à la considération des cobelligérants auxquels leur sort ne cesse d'inspirer de profondes préoccupations.
« En présence des dangers que les Allemands et les Austro- Hongrois font actuellement courir aux troupes tchécoslovaques en Sibérie, les Alliés ont naturellement senti qu'ils ne pouvaient pas envisager avec indifférence la malencontreuse tournure prise par les événements. Un certain nombre de leurs troupes ont déjà reçu l'ordre d'aller à Vladivostok:
« Le gouvernement des États-Unis, comprenant également la gravité de la situation, a dernièrement soumis au gouvernement japonais des propositions tendant à une prompte expédition de troupes, à l'effet de diminuer la pression à laquelle les forces tchécoslovaques sont soumises.
« Le gouvernement japonais, vivement désireux d'agréer au désir du gouvernement américain, a décidé de procéder immédiatement au groupement de forces appropriées à la mission projetée. Un certain nombre de ces troupes vont être, sans tarder, envoyés à Vladivostok.
« En adoptant cette ligne de conduite, le gouvernement japonais conserve le désir inaltérable de développer des relations durables avec la Russie. Il affirme de nouveau sa politique déclarée, qui est de respecter l'intégrité territoriale de la Russie et de s'abstenir de toute intervention dans la politique intérieure russe. Il proclame, en outre, qu'aussitôt que les objets ci-dessus mentionnés auront été atteints, il retirera toutes les troupes japonaises des territoires russes et laissera la souveraineté russe absolument intacte à tous les points de vue, soit politiques, soit militaires. »
Cette déclaration montre l'importance de l'intervention de l'armée tchécoslovaque en Sibérie pour la décision du Japon d'y participer et pour l'accord qui a été conclu entre lui et les États- Unis dans cette question.
LES OPÉRATIONS DE L'ARMÉE TCHÉCOSLOVAQUE
Les fronts tchécoslovaques en Russie.
Dans les dernières semaines, de grands changements se sont produits sur les fronts tchécoslovaques de Russie. Dès les premiers jours de septembre, toute la ligne transsibérienne (8.000 kilomètres), de la Volga jusqu'à l'Océan Pacifique, se trouve au pouvoir de l'armée tchécoslovaque; sa partie la plus orientale, en Mandchourie et dans la zone maritime, est tenue par elle en coopération avec les autres troupes alliées. Ce n'est qu'après des combats très durs dans la Sibérie centrale que les soldats tchécoslovaques ont réussi à occuper le chemin de fer transbaïkalien (long d'environ 2.000 kilomètres) que tenaient jusqu'à présent les prisonniers de guerre allemands et austro-hongrois, formant la majorité des soldats des armées des Soviets de Sibérie. Dans les premiers jours du mois de septembre, l'armée tchécoslovaque du transbaïkalien a fait sa jonction avec les avant-gardes de l'armée du colonel Semionov, progressant de l'Est à l'Ouest. Ainsi, la liaison a été établie entre l'armée tchécoslovaque de la Sibérie centrale et orientale et, par le fait même, avec tous les groupes des armées tchécoslovaques échelonnées de Samara sur la Volga jusqu'à Vladivostok sur l'Océan Pacifique.
Ces combats dans la Sibérie centrale ont permis aux Tchécoslovaques d'occuper des centres très importants tels que ïrkoutsk, situé non loin du lac Baïkal, Verchneudinsk et Chita se trouvant à l'est du lac, Kiachta sur la frontière chinoise, Karymskaja, nœud de chemins de fer à l'est de Chita, etc., etc. Au cours de ces combats, les Tchécoslovaques ont fait prisonniers 2.000 Magyars qui ont été internés dans un camp spécial sous la direction
et la surveillance de nos troupes. Ils constituent une bonne garantie pour l'armée tchécoslovaque au cas où l'Autriche-Hongrie voudrait réaliser sa menace d'exécuter à l'avenir tous les soldats tchécoslovaques qui tomberaient entre ses mains. Le reste des armées ennemies a été chassé vers le sud du côté de la frontière chinoise et vers le nord-est dans la vallée de l'Amour.
Les armées des prisonniers de guerre allemands et austrohongrois, opérant sur le front oriental de Sibérie ont été défaites sur l'Oussouri. Les armées alliées, composées en grande partie de troupes japonaises et tchécoslovaques, ont occupé tout le chemin de fer d'Oussouri, long de 670 kilomètres, et au commencement de septembre sont entrées à Chabarovsk sur l'Amour, un centre de la Sibérie orientale. Les détachements ennemis ont fui vers l'ouest et de même dans la vallée de l'Amour. De cette façon, il ne reste aux armées alliées qu'à anéantir encore les restes des armées ennemies qui du front de Sibérie centrale et orientale se sont réfugiés dans la vallée de l'Amour et qu'à s'emparer du chemin de fer qui le longe et fait la liaison entre la Sibérie centrale et la ville de Chabarovsk. Quand les Alliés auront accompli cette tâche, ils auront en leur pouvoir toutes les communications principales de la Sibérie et celles de la Russie à l'est de la Volga. Après, on pourra commencer la réorganisation méthodique non seulement de la Sibérie et de la Russie orientale, mais encore celle du front antiallemand qui a été rétabli auparavant par l'intervention de l'armée tchécoslovaque.
Ce front tchécoslovaque, établi dans la région de la Volga et de l'Oural, a également subi des changements en ces derniers temps. Les Tchécoslovaques, en longeant la Volga, ont progressé vers le Nord et ont occupé la ville de Kazan. Autrement, les points marquant la zone des opérations des Tchécoslovaques sur ces fronts sont les suivants (du nord au sud) : Irbit et Jekaterinburg en Oural, Krasnonfimsk et Sarapul entre l'Oural et la Volga, Kazan, Simbirsk, Samara, Syzran et Nikolajevsk sur la Volga et Orenburg sur le fleuve d'Oural.