‹ La Nation tchèque (volume 2)Chapitre 8 sur 47 · DECLARATION · texte numérisé non relu

DECLARATION

Since the beginning of the war the Czecho-Slovak Nation has resisted the common enemy by every means in its power. The Czecho-Slovaks hâve constituted a considérable Army, fighting on three différent battle-fields and attempting, in Russia and Siberia, to arrest the Germanie invasion.

In considération of its efforts to achieve independence, Great Britain regards the Czecho-Slovaks as an Allied Nation, and recognises the unity of the three Czecho-Slovak Armies as an Allied and belligerent Army, waging a regular war f are against Austria- Hungary and Germany.

Great Britain also recognises the right of the Czecho-Slovak National Council, as the suprême organ of the Czecho-Slovak National interests, and as the présent trustée of the future ' Czecho-Slovak Government, to exercise suprême authority over this Allied and belligerent Army.

J.-A. Balfour.

Traduction:

Depuis le commencement de la guerre, la nation tchécoslovaque a résisté à ï ennemi commun par tous les moyens en son pouvoir. Les Tchéco-Slovaques ont constitué une armée considérable combattant sur trois champs de bataille différents, s' efforçant en Russie et en Sibérie d'arrêter V invasion germanique.

En considération des efforts faits par les Tchécoslovaques pour conquérir leur indépendance, la Grande-Bretagne les considère comme étant une nation alliée et reconnaît les trois armées tchécoslovaques comme constituant une force belligérante alliée, régulièrement en guerre contre V Autriche-Hongrie et V Allemagne.

La Grande-Bretagne reconnaît aussi le Conseil national tchécoslovaque comme l'organe suprême des intérêts nationaux tchécoslovaques et comme représentant le gouvernement futur tchécoslovaque, ayant le droit d'exercer l'autorité suprême sur cette armée alliée.

Nous nous proposons de commenter cet acte politique dans notre prochain numéro.

L'anabase des Tchécoslovaques en Sibérie.

Tous les journaux du monde sont maintenant pleins d'informations sur la •« rébellion tchécoslovaque » comme les dépêches' russes officielles et non officielles appellent l'action des Tchécoslovaques en Russie et en Sibérie. Nous apprenons chaque jour leurs victoires de Penza, de Syzran, de Samara, de Saratov, de Simbirsk, de Kazan, d'Jekaterinburg, d'Isim, d'Omsk,

de Vladivostok, etc. Que de problèmes se présentent ainsi pour un lecteur qui sait que toutes ces villes se trouvent sur un territoire beaucoup plus grand que l'Europe entière, et que les Tchécoslovaques sont un petit peuple de la monarchie austro-hongroise. D'où sont sortis en Russie tous ces Tchécoslovaques? Comment a pu se produire ce fait extraordinaire, incroyable, qu'une poignée d'hommes audacieux — il y en avait moins de 100.000 ! — ait mis en échec « toute une île socialiste » de Bolcheviks? Pourquoi se batelle dans un pays étranger et lointain quand son propre sol natal souffre sous le joug des Allemands et des Hongrois? Nous allons tâcher de répondre à ces questions.

Comme nous le disions tout à l'heure, les Tchécoslovaques, comptant environ 10 millions, sont l'un des dix peuples d'Autriche-Hongrie. Leur nombre, leur évolution intellectuelle et économique, leur amour de la liberté les ont mis à la tête des nations qui combattent l'oppression austro-magyare. La guerre contre les Serbes devait assurer aux Allemands et aux Magyars, en ce qui concerne la politique intérieure de la monarchie, l'hégémonie absolue sur les autres peuples de l'Autriche. Elle était donc dirigée contre eux-mêmes. Les Tchécoslovaques ont relevé le défi et ainsi leur lutte séculaire contre les Habsbourg est entrée dans une nouvelle phase pour être définitivement résolue. Les Tchécoslovaques étaient dans l'alternative ou d'être engloutis par l'océan germanique ou d'être vainqueurs.

Toutes les colonies tchécoslovaques de l'étranger étaient du même avis. Ainsi, la guerre a fait du peuple entier un ennemi mortel des Habsbourg et toutes ses classes, tous ses partis politiques n'ont qu'un seul but: l'État tchécoslovaque indépendant. En Russie comme dans d'autres pays de l'Entente, dès le début de la

guerre, les émigrés ont formé une « Ceskâ druzina » (Légion tchécoslovaque) qui a combattu dans les rangs russes. Les soldats tchécoslovaques de l'armée autrichienne se rendaient, et souvent des régiments entiers, après une lutte opiniâtre contre les divisions allemandes, passaient aux Russes dans le but de retourner leurs armes contre l'Autriche-Hongrie.

Le gouvernement du Tsar ne favorisait pas trop ce mouvement et les prisonniers, ou plutôt les transfuges, rencontraient toutes sortes d'obstacles lorsqu'ils voulaient entrer dans la druzina. Ils se faisaient inscrire, demandaient d'être envoyés au front, mais ils devaient attendre des semaines, des mois, même des années avant qu'une solution fût prise à leur égard. Ce n'est que grâce à des subterfuges ou à des évasions clandestines que quelques-uns réussirent à rejoindre leurs compagnons de la légion.

La révolution russe rendit le terrain un peu plus favorable à l'action tchécoslovaque en Russie. Mais seulement un peu. L'épisode suivant caractérise très bien cette situation: Quand le ministre de la justice de cette époque — il devint plus tard président du Conseil et généralissime de l'armée — fut sollicité de prêter son appui à notre action révolutionnaire contre l'autocratie austro-magyare, il nous envoya rudement promener, nous traitant de « réactionnaires » et de « chauvins » . Pour tout appui il se contenta de promettre qu'au conseil des ministres, il ne combattrait pas cette question. Pourquoi d'ailleurs une main si néfaste dans les grandes affaires aurait-elle été plus heureuse dans les petites ?

Vers la fin du mois d'avril 1917, le gouvernement russe (le comte Lvov) accorda enfin la permission de recruter seulement quelques bataillons, et encore les ouvriers spécialistes devaient-ils rester dans les usines où l'on en avait besoin. Ainsi la moitié des prisonniers étaient perdus pour l'armée. Il est très touchant ou

quelquefois comique d'entendre raconter comment beaucoup d'entre eux s'échappèrent pour passer à l'armée ou comment ils se faisaient « disqualifier » pour l'usine dans le but d'être admis au régiment.

Dans ces conditions bien difficiles, nous avons néanmoins réussi à former trois régiments. Kerensky les a trouvés plus tard quand il cherchait, par des meetings, les soldats qui voudraient participer à l'offensive projetée pour le mois de juillet 1917. L'armée russe était déjà réorganisée sur une base révolutionnaire — d'ailleurs avec sa collaboration — si bien que l'on put songer à y chercher des troupes d'assaut. Les régiments tchécoslovaques s'inscrivirent en bloc ne demandant que des armes. Le 2 juillet 1917, la bataille de Zborov fut glorieusement gagnée par eux: presque sans artillerie, ils rompirent les lignes allemandes et prirent plus de prisonniers qu'ils n'étaient eux-mêmes. Plus tard, dans la terrible catastrophe de l'armée russe, ils furent l'unique élément discipliné qui couvrit la fuite des troupes russes.

Ce n'est qu'à ce moment-là que Kerensky apprécia la valeur du soldat tchécoslovaque. La formation d'un corps d'armée fut autorisée. Mais la situation en Russie devenait fort difficile. Un chaos anarchiste se répandait partout, et la fièvre pacifiste des Bolcheviks battait son plein. Les engagés volontaires furent emprisonnés par les Soviets locaux pour « leur action contre-révolutionnaire » et les pauvres Tchécoslovaques de Russie furent accusés de prolonger la guerre alors que la Russie voulait la paix. D'ailleurs, une partie de cette haine retombait sur la pauvre Autriche- Hongrie. Aux yeux des masses russes, nous étions tous des « Autrichiens » . Comme une fois, un nombre assez important de volontaires tchécoslovaques se rendaient à la gare de Tjumen, le jugement du peuple fut court: « Ils ont une fois déjà été faits prisonniers et partent pourtant pour le front. Qu'on dise maintenant que l'Autriche n'a pas voulu la guerre ». Quelquefois, le

mécontentement des masses russes ne se limitait pas: seulement aux paroles. Il allait plus loin. Malgré tout,, un corps d'armée fut formé et armé tant bien que mal. Heureusement que les désordres russes avaient permis à nos soldats d'aller chercher des armes sur le front délaissé et ainsi de s'en munir.

Au moment du coup des Bolcheviks (octobre-novembre 1917), le corps d'armée tchécoslovaque se trouvait, comme d'habitude, en Ukraine, près de la frontière autrichienne. Comme la victoire des éléments bolcheviks signifiait la paix avec les empires centraux, il était évident que leur gouvernement ne voudrait jamais entretenir notre armée. Par conséquent, des pourparlers furent engagés avec le Conseil ukrainien. On croyait qu'il tenterait de réunir à l'Ukraine la partie ukrainienne de l'Autriche et qu'il n'accepterait pas une paix honteuse avec l'Allemagne. Le Conseil ukrainien s'engagea à entretenir notre armée. Il accepta même comme condition de ne s'en servir que contre l'Autriche et l'Allemagne, mais jamais dans les luttes intestines du pays. Quand plus tard le Conseil lui-même entra en lutte avec les Bolchevistes, les deux partis sollicitèrent instamment notre intervention, mais nos troupes gardèrent la plus stricte neutralité. Ce n'était plus un secret que les deux adversaires étaient entrés en pourparlers avec les Boches. La suite est connue. Les Bolcheviks vainquirent les armées du Conseil ukrainien. Ils prirent Kiev et presque toute l'Ukraine. Le Conseil demanda l'aide des empires centraux. A la fin de février, ceux-ci décidèrent d'accéder à cette demande. Par le fait même, le séjour en Russie de nos troupes, d'ailleurs très mal armées et dépourvues de tout, était devenu impossible. Il n'y avait plus pour nous de secours ou d'amis ni en Ukraine ni en Russie et les armées austro-allemandes:

étaient un ennemi résolu et bien armé contre lequel un corps d'armée sans réserves ne pouvait utilement se défendre. Il n'y avait pas non plus d'espoir de rétablir le front oriental. Dans les derniers jours du mois de février, il fut donc décidé que l'on transporterait notre armée sur le front français via Vladivostok. L'hiver ne permettait pas de passer par Arkhangelsk et la côte mourmane où, de même, la menace fino-allemande commençait à se faire sentir.

C'est en février 1918 qu'a commencé le fameux exode des Tchécoslovaques de la mer Noire vers les côtes de l'Océan pacifique. La première division, placée sur la rive droite (ouest) du Dnieper, reçut l'ordre de se diriger vers l'Est pour se joindre à la seconde division qui se trouvait sur la rive est du même fleuve. (La distance était de plus de 600 kilomètres !) . Là, le corps dut être vite réorganisé et préparé pour son long trajet.

La première division, après de petites escarmouches avec les Allemands, eut vite effectué sa jonction avec la seconde. C'est alors qu'on se heurta à de grandes difficultés. Le corps d'armée qui était très fort (dix régiments d'infanterie, l'artillerie, la cavalerie, les troupes du génie, etc., au total plus de 50.000 hommes) dut d'abord passer à travers la Russie affamée avant d'arriver en Sibérie pour, de là, faire le tour du monde. Ce corps d'armée ne pouvait s'approvisionner qu'en Ukraine, encore n'avait-il pas assez d'argent pour cela. Dans la caisse, il n'y avait que 30.000 roubles environ, ce qui représente à peu près 22.000 francs au cours actuel. L'avance rapide des Allemands qui avaient déjà occupé Kiev et s'efforçaient de couper la retraite aux Tchécoslovaques en s'emparant de Bachmac, nœud très important de chemins de fer, cette avance conseillait un prompt dé-

part. La tentative contre Bachmac" coûta cher aux Allemands. La division allemande qui tentait de s'approcher de Bachmaè, après une bataille sanglante de quatre jours, fut terriblement battue par deux régiments tchécoslovaques, combinés au 1er régiment de réserve et aux bataillons nos 7, 6 et 4. Les Allemands n'osèrent plus approcher de Bachmac' tant qu'un seul Tchécoslovaque y restait. « Die rotweissen Teufel » (« les diables blancs et rouges ») — c'est ainsi que les Allemands appelaient les Tchécoslovaques du front oriental — avaient une fois de plus montré qu'ils n'étaient pas inférieurs à leur renommée. Cependant les Allemands ont lancé la nouvelle qu'ils avaient capturé à Bachmaè 11.000 Tchécoslovaques alors qu'ils n'en avaient pas capturé un seul !

Toute la masse se mit en mouvement — déjà dans les trains — vers l'Est, vers la Sibérie. Je tiens à faire remarquer que tous les mouvements et toutes les manœuvres de notre armée sur le territoire d'un État étranger avaient lieu de notre propre gré, sans une entente ou une permission préalable des autorités locales, ce qui — d'ailleurs n'était possible qu'en Russie où n'existaient ni gouvernement ni autorités. De la même façon, on se procura des trains. On avait indiqué à chaque régiment une certaine région où il devait chercher les locomotives et les wagons nécessaires. Ici, quelques bonnes paroles adressées aux employés des chemins de fer suffisaient; là, il fallait du sucre et de l'eau-de-vie, pour accomplir ce miracle et quand les bonnes volontés manquaient, on avait recours à la baïonnette. Qui ne connaît pas la Russie et n'a pas vécu ces heures aussi bien graves quelquefois que comiques, aura peine à croire ces choses. On a, par exemple, arrêté un train en pleine marche. Les voyageurs ont été descendus et le train a été réquisitionné

pour nos besoins. Ainsi, nous avons réussi à nous procurer environ 70 trains et notre armée a pu se mettre en route vers la Sibérie par les deux voies ferrées qui se croisent devant Penza. Il est bien entendu que les bruits les plus extraordinaires circulaient dans le pays, surtout quand nos régiments sont entrés sur le territoire de la grande Russie. Le « Fama crescit eundo » de Virgile se confirmait une fois de plus. On disait que nous étions 3.000.000 et que nous nous précipitions sur la Sibérie. Les Soviets de Sibérie étaient angoissés et les télégrammes les plus alarmants arrivaient à Moscou et se répandaient dans toute la Russie. Ils suppliaient, au nom de la révolution menacée et pour le salut de la Patrie socialiste, que les échelons tchécoslovaques fussent arrêtés .à tout prix et désarmés. (J'ajoute que les régiments s'étaient, en cours de route, bien approvisionnés en armes dans les divers dépôts, même par la force, en cas de besoin).

Il était évident que la destruction de la voie ferrée ou des ponts pouvait très sérieusement menacer la retraite de nos transports. Pour cette raison, des pourparlers furent engagés par l'entremise du Soviet du gouvernement de Penza avec le Soviet des commissaires du peuple de Moscou. On en arriva à cette entente :

Les Tchécoslovaques ayant déjà quitté la zone des armées rendront (on remarquera qu'il ne s'agit pas du mot « déposer ») les armes à l'État russe qui les leur avait prêtées pour combattre les Austro-Germains. Chaque échelon (de 800 à 900 hommes) pour se défendre contre les attaques des contre-révolutionnaires (style de Trotzky) pourra garder 1 mitrailleuse et 168 fusils. Les armes seront remises à une commission, à Penza. D'autre part, le soviet des commissaires du peuple assure aux échelons tchécoslovaques le libre et sûr passage jusqu'à Vladivostok.

L'armée, bien que sans enthousiasme, se conforma quand même à ce traité et les premiers éche-

Ions arrivèrent plus ou moins vite et sans difficulté à Vladivostok. Cependant, les divers soviets locaux ne se souciaient pas trop du traité conclu avec le « gouvernement » de Moscou et souvent, par simple désir d'avoir des armes, ils réclamaient encore la diminution du nombre des fusils, accordés par la convention. Ce désir augmentait et se manifestait au fur et à mesure que la décentralisation de notre armée progressait et que les échelons se disséminaient le long de l'énorme voie ferrée allant de Penza à Vladivostok (8.000 kilomètres). Dispersés et quelquefois même isolés, les nôtres semblaient moins dangereux, et les soviets locaux, à l'aide des prisonniers austro-allemands, croyaient en avoir vite raison.

Telle était la situation vers la fin du mois d'avril. Partout, l'on rencontrait la mauvaise volonté et des obstacles. Les transports étaient ajournés ou étaient refusés net pour des raisons d'ordre technique. Nous rencontrâmes également des difficultés pour l'approvisionnement de notre armée bien que tout eût été payé argent comptant (les autorités militaires françaises avançaient les sommes nécessaires). La nervosité de l'armée qui, souvent pendant des semaines et des mois, se trouvait arrêtée dans une même gare, grandissait. Dans cette situation arriva, le 1er mai, le télégramme de Ciôerin ordonnant que le transport de l'armée tchécoslovaque vers l'orient fût arrêté et qu'elle fût dirigée sur Archangelsk et Mourmansk. Tout le monde immédiatement se rendit compte que c'était là l'effet d'une intrigue allemande. A Vladivostok, des navires nous attendaient, tandis qu'au nord, il n'y en avait pas. En Sibérie, l'approvisionnement en vivres est facile; en Russie, surtout au nord, on ne peut rien acheter. On parlait et écrivait sans cesse des attaques projetées par les Finnois et les Allemands contre la

côte Mourmane et on voulait nous y diriger avec le reste des armes qu'on nous avait laissées contre « les contre-révolutionnaires ». Ce télégramme était un mauvais signe pour le soviet des commissaires du peuple.

Malgré tout, de nouveaux pourparlers furent ouverts avec lui, mais un incident survenu à Celjabinsk créa une nouvelle situation. Vers la mi-mai, par la gare de cette ville passait un groupe de prisonniers de guerre austro-hongrois qui devaient être rapatriés. Un de ces prisonniers jeta une pierre sur notre échelon et un de nos soldats fut blessé. Les auteurs de cet attentat furent naturellement punis sur place, et d'une façon sanglante. Le soviet local ouvrit une enquête si impartialement menée qu'il fit arrêter quelques Tchécoslovaques, mais pas un seul prisonnier allemand. La délégation de l'armée tchécoslovaque venue pour réclamer, fut également arrêtée. A la suite de cet événement, les Tchécoslovaques occupèrent militairement £eljabinsk et obtinrent ainsi la libération des soldats arrêtés.

L'affaire fut alors portée devant le soviet des commissaires du peuple de Moscou. Le résultat de l'enquête fut un télégramme de Trotzky, daté du 27 mai, dont le but visible était d'effrayer les soldats tchécoslovaques, mais qui obtint un effet tout à fait contraire. Ce télégramme ordonnait: le désarmement complet, immédiat et sans condition de tous les échelons tchécoslovaques; l'exécution de tout Tchécoslovaque qui serait trouvé les armes à la main; l'internement des échelons entiers dans des camps de concentration, dans le cas où ils garderaient même un seul homme armé; défense absolue de leur vendre des vivres. Je suis certain que Trotzky regrettera jusqu'à la fin de sa vie l'envoi de ce télégramme. Il tâcha, ensuite, par une série de télégrammes flatteurs et très modérés, adressés « aux ouvriers et hommes libres tchécoslovaques » d'effacer la mauvaise impression produite, mais

ce fut en vain. Les événements se précipitèrent alors avec une telle force qu'il était impossible de les arrêter. Les Tchécoslovaques occupèrent les villes les unes après les autres et complétèrent peu à peu leur armement. Aujourd'hui, ils sont maîtres de la ligne sibérienne jusqu'à Irkoutsk et de la ligne russe jusqu'à Penza.

Il est très intéressant de lire les journaux russes, surtout lorsqu'ils parlent des premières batailles où les Tchécoslovaques, presque sans armes, occupèrent quand même les villes, car ils n'avaient pas du tout d'artillerie ! Que de magnifiques preuves d'audace folle et sans exemple ils ont ainsi données au monde et de quelle ingéniosité et de quels subterfuges ils ont dû et su se servir pour atteindre leur but ! ! Nos soldats s'engageaient exprès dans les rangs de l'armée rouge pour apprendre l'emplacement exact des dépôts de munitions et de vivres. A la gare de Penza, trois Tchécoslovaques prirent un train blindé en menaçant les bolcheviks de le faire sauter parce qu'il se trouvait sur un champ de mines.

Aujourd'hui, alors que l'intervention des Alliés en Russie est un fait accompli, il est inutile de craindre pour le sort des régiments tchécoslovaques, même si dispersés. Les munitions et les vivres dont le manque pouvait être fatal, leur sont assurés. Les craintes qui se manifestent aujourd'hui à Moscou et dans toute la Russie bolchéviste, démontrent que Trotzky et Compagnie comprennent déjà que le télégramme fatal, parlant de « désarmement et d'internement dans les camps de concentration » portera son effet: seulement, il n'atteindra plus ceux qui en devaient subir les conséquences.

Dr Straka.

Le front tchécoslovaque en Russie.

Le front tchécoslovaque en Russie s'étend le long de la voie ferrée qui va de l'ouest à l'est et dont la longueur est presque 8.000 kilomètres. Ses points extrêmes sont les villes de Syzran et de Simbirsk à l'ouest, et Vladivostok, le port de l'Océan Pacifique, à l'est. Toutefois, cette immense voie ferrée n'est pas encore entièrement au pouvoir de l'armée tchécoslovaque: en Sibérie centrale, à l'est du lac Baïkal, une partie, plus de 2.000 kilomètres, se trouve encore entre les mains des bolcheviks ou plutôt des prisonniers allemands et austro-hongrois.

On se bat non seulement pour la possession de cette ligne principale qui traverse la Russie centrale, passe la Volga et s'engage en Sibérie, mais encore on tâche de s'emparer du chemin de fer du Nord qui relie la Sibérie avec Petrograd en passant par Vologda, Viatka et Jekatérinbourg et se joint à la voie ferrée centrale près d'Omsk en Sibérie occidentale. Le dernier point stratégique d'une importance considérable qu'avait occupé sur cette ligne l'armée tchécoslovaque, est la ville de Jekatérinbourg dans l'Oural.

Ainsi, toute la zone d'action des armées tchécoslovaques comprend quatre fronts : 1 ° le front occidental, 2° celui de l'Oural, 3° celui de la Sibérie centrale et 4° celui de la Sibérie orientale.

Le front tchécoslovaque occidental se trouve sur la Volga. Il est jalonné par les villes de Syzran, de Samara et de Simbirsk, occupées par les troupes tchécoslovaques. Sa distance de Moscou est d'environ 800 kilomètres. Les combats qui se déroulent là, ont pour but: 1° d'occuper le chemin de fer, allant de Simbirsk vers le nord-est d'un côté, et vers l'ouest, à

Moscou de l'autre; 2° d'assurer la navigation sur le Volga au nord de Simbirsk et au sud de Syzran (la navigation entre Simbirsk et Syzran se trouve sous le contrôle des Tchécoslovaques); 3° de s'emparer de la voie ferrée, allant de Syzran vers l'ouest à Moscou par Penza.

Le front tchécoslovaque de l'Oural a pour centre la ville de Jekatérinbourg dans l'Oural central. Il commence à 170 kilomètres au nord-est de Jekatérinbourg dans la région de la ville d'Irbit, occupée par les Tchécoslovaques et coupe le chemin de fer de Jekatérinbourg à Perme à 200 kilomètres à l'ouest de Jekatérinbourg. La distance de ce front de la ligne Moscou-Vologda-Arkhangelsk est d'environ 1 .200 kilomètres et de Kotlas, port sur la Dvina du Nord, occupé par les troupes alliées, environ 900 kilomètres. Il faut couvrir cette distance pour effectuer la jonction de ce front avec les forces des Alliés débarquées sur la côte sud de la mer Blanche.

Le front tchécoslovaque de la Sibérie centrale s'étend à l'est du lac Baïkal dont le rivage sud-est est au pouvoir des Tchécoslovaques. Les nouvelles de ce front sont très imprécises. Les combats se poursuivent sûrement pour la possession du chemin de fer transbaïkalien, allant vers l'est. Cette ligne transbaïkalienne parcourt une région très montagneuse avec beaucoup de tunnels, dont plusieurs ont été démolis. Par conséquent, les combats sur ce front seront très durs et l'engagement décisif ne se produira probablement pas avant l'arrivée de l'Orient des»renforts des Alliés.

Le front de la Sibérie orientale se place aujourd'hui au nord de Vladivostok, en suivant le fleuve d'Ussurij qui coule du sud au nord et se jette dans l'Amour.

Les forces tchécoslovaques, japonaises, américaines, françaises, anglaises et chinoises devront occuper:

1 ° le chemin de fer qui va de Vladivostok au nord de Chabarovsk,

2° les deux voies ferrées qui relient l'orient avec la Sibérie centrale, c'est-à-dire, le transmandchourien au sud et celle qui suit l'Amour au nord; ces deux lignes se rejoignent à 800 kilomètres à l'est du lac Baïkal, au Transbaïkalien,

3° le Transbaïkalien (la ligne à l'est du Baïkal) et opérer ainsi leur jonction avec le groupe de l'armée tchécoslovaque tenant le bord sud du lac Baïkal, et avec le gros de l'armée tchécoslovaque à l'ouest d'Irkoutsk.

De cette façon, tout le Transsibérien de Vladisvostok jusqu'à la Volga sera au pouvoir des Alliés. Sur le front de la Sibérie orientale et centrale, ils auront à combattre presque exclusivement les prisonniers allemands, austro-hongrois et turcs dont le nombre serait de 50.000 hommes. On ne peut pas compter trop sur le secours du groupe de Semjenov dans la partie ouest du Transmandchourien.

Pour bien préciser le caractère des luttes qui se livrent en Russie, il est un fait à noter. Ce ne sont pas des combats ordinaires d'infanterie sur un front régulier et ininterrompu protégé par des flancs-gardes, des arrière-gardes, etc.; ce sont des combats en vue de s'assurer une ligne de chemin de fer (ou, parfois, une voie navigable) et sa bordure. Celui qui tient la ligne de chemin de fer (ou le cours d'eau) est maître de toute la région qui s'étend des deux côtés. C'est, à proprement parler, une guerre de partisans d'un grand style, avec tous les risques qu'entraîne une telle lutte en territoire étranger (encerclement, séparation de certaines unités, imparfaite organisation du ravitaillement en vivres et en munitions, combats de rue, danger de surprises, etc.). C'est ainsi que l'on s'est battu en Ukraine et en Finlande.

Pour comprendre comment nos régiments ont pu en Russie entreprendre simultanément de telles opérations militaires sur un espace aussi étendu, il faut se représenter la situation des échelons tchécoslovaques au moment où la lutte a commencé, c'est-à-dire à la fin de mai. Ces échelons tchécoslovaques formaient alors trois groupes: le groupe occidental, le groupe central et le groupe oriental. Les échelons du groupe occidental tenaient les stations de la ligne Rtichtchévo- Penza-Samara; ils étaient environ 15. Le groupe le plus important était celui du centre. Les échelons, au nombre de 50, s'étendaient le long du chemin de fer qui va de Zlatoust à Innokentievskaïa par Tchéliabinsk, Kourgan, Petropavlosk, Omsk, Novonikolaïevsk et Krasnoïarsk. Le point extrême, Innokentievskaïa, est situé à 8 kilomètres à l'ouest d'Irkoutsk, et la longueur totale de la ligne dépasse 3.000 kilomètres. Les 15 échelons du groupe oriental enfin avaient heureusement atteint Vladivostok et y attendaient les transports pour la France.

A chaque station se trouvaient de un à sept de nos trains.

Lorsque parvint le télégramme de Trotzky enjoignant de désarmer nos échelons (27 mai), il fut pour nos bataillons comme le signal de la lutte. Tous nos échelons, de Rtichtchevo à Irkoustk se levèrent à la fois. La première chose qu'ils firent fut de s'emparer des gares où ils se trouvaient. Ils occupèrent ensuite les villes elles-mêmes, ainsi que la voie qui s'étend entre les stations et dont ils s'étaient emparés immédiatement.

Il est compréhensible que l'opération ne s'est pas toujours faite facilement partout. Les échelons qui se trouvaient isolés dans les grandes gares, où se trouvaient d'importantes forces bolcheviques, durent immédiatement abandonner ces endroits dangereux et aller se joindre aux groupes voisins les plus forts, pour revenir ensuite, toutes forces réunies, s'emparer des

lieux abandonnés. Il en résulta entre les grands groupes de nos échelons des solutions de continuité plus ou moins étendues où s'établirent les bolcheviks. Ces groupes d'échelons ainsi séparés constituèrent ensuite des armées autonomes, sous un commandement autonome, qui, provisoirement au moins, n'avaient entre elles aucune communication directe et sûre. C'était là un inconvénient sérieux pour les combats en perspective.

C'est ainsi qu'entre le groupe occidental et le groupe central se produisit, au début de juin, une solution de continuité d'environ 1.000 kilomètres, de Syzran au delà de Zlatoust. Le groupe central se divisa lui-même en deux parties, l'une à l'ouest, l'autre à l'est, parce qu'il n'avait pas été possible, dès les premiers jours de combat, de s'emparer d'Omsk.

L'une des premières tâches qui incombaient aux combattants était donc de combler ou tout au moins de diminuer ces solutions de continuité, de façon à obtenir la liaison possible entre le groupe occidental et le groupe central. Le groupe central y réussit assez rapidement. Le 9 juin nos troupes s'emparaient d'Omsk, se rendant ainsi maîtresses de toute la ligne de la Sibérie occidentale, de Tchéliabinsk à Krasnoïarsk. La situation du groupe occidental était plus difficile. Celui-ci, au début des luttes, avait concentré ses forces à Penza et au sud-ouest de cette ville. Son premier soin fut de s'emparer le plus tôt possible de la rive orientale de la Volga. Le groupe occidental se dirigea donc immédiatement de l'ouest à l'est. Les nôtres abandonnaient les places occupées aussitôt qu'ils avaient libéré la voie vers la Volga et au delà. C'est ainsi que, le 29 mai, ils s'emparaient de Penza qu'ils abandonnaient le 31 ; le 2 juin, ils quittaient Syzran; le 3, la rive droite (occidentale) de la Volga, traversaient le pont de Syzran et le 8 juin occupaient Samara.

Nous n'avons pas jusqu'ici d'informations suffisantes pour dire quand et comment nos troupes réussirent

à occuper les villes d'Ufa et Zlatoust qui leur assure la partie de la ligne de chemin de fer qui, par ces villes, va de Samara à Tchéliabinsk. Ce que nous savons, c'est qu'ils y réussirent. La liaison entre le front occidental et le front de l'Oural est donc aussi réalisée.

L'armée tchécoslovaque en Russie a fait les premiers pas heureux en vue de la reconstitution d'un front oriental entre Alliés et Allemands. Il dépend de la promptitude et de la force de l'intervention des autres Alliés que les résultats auxquels est arrivée l'armée tchécoslovaque, soient non seulement conservés, mais encore augmentés et bien exploités.

Dr Ivan Markoviô.

Les Tchécoslovaques en Russie,

(Souvenirs.)

1. La bataille de Bakhmatch (du 9 au 13 mars 1918) « Die rot-weissen Teufel » (Les diables rouges-blancs).

Le premier groupe de l'armée tchécoslovaque resta en ligne sur le front russe jusqu'à la fin de février 1918. Lorsqu'après la conclusion du traité de Brest-Litovsk s'évanouit tout espoir de voir systématiquement se réorganiser sur le front russe la lutte contre l'Autriche-Hongrie, lorsque les troupes tchécoslovaques se virent seules contre les armées ennemies qui, couvertes par les divisions de « francs-tireurs » du Soviet central de l'Ukraine, pénétraient en Ukraine, la section du Conseil National tchécoslovaque pour la Russie décida, que les troupes tchécoslovaques quitteraient le front russe et se mettraient en route pour gagner l'endroit où continue et continuera la lutte contre l'Autriche- Hongrie et l'Allemagne, l'Occident, la France.

La première division tchécoslovaque « des hussites » partit le 23 février de la région des villes de Jitomir, Berditchev et Kazatine. Elle marcha presque sans arrêt jusqu'au 9 mars 1918. Les

autorités militaires françaises et russes considèrent l'exode de cette première division, qui, en 15 jours, parcourut, en bon ordre et dans un état moral parfait, de 5 à 600 kilomètres, comme l'un des plus magnifiques exploits de nos troupes de Russie. Depuis de longs mois Kiev n'avait pas vu un spectacle comme celui qu'il lui fut donné de voir le 28 février et le 1er mars 1918. Du matin au soir des régiments tchécoslovaques, seule organisation militaire intacte dans cette Russie si puissante un an auparavant, défilèrent par la ville, aux sons de la musique, des chansons de nos braves soldats, du pas de leurs chevaux, au fracas des canons et des voitures d'équipage. Comme pour compléter le tableau, d'une hauteur d'environ 150 mètres, un aéroplane allemand survola les colonnes tchécoslovaques tout le long de Krechtchatik, la principale rue. Les derniers rangs tchécoslovaques quittèrent Kiev le 1er mars, dans l'après-midi; le soir, les premiers détachements allemands pénétraient dans la ville.

Pendant cette retraite, notre première division eut deux petites rencontres avec les Allemands. La première eut lieu près de Jitomir, contre deux automobiles allemandes blindées qui avaient rejoint nos arrière-gardes. Elles portaient des insignes ukrainiens et les nôtres les avaient laissées passer. (Ordre avait été donné d'éviter tout conflit avec les Ukrainiens). Tout à coup, de la première automobile sortit une tête: celle d'un officier allemand coiffée d'un cssque. Aussitôt les Tchécoslovaques ouvrirent le feu contre les automobiles qu'ils parvinrent à mettre en fuite. L'officier allemand avait disparu dès le premier coup de feu... Dans un village voisin, où les automobiles s'étaient réfugiées, une de nos patrouilles apprit que l'officier, un commandant, avait été tué. Pendant leur fuite, les Allemands avaient tiré sur les Tchécoslovaques à coups de mitrailleuses. Deux des nôtres furent tués et plusieurs blessés.

La deuxième rencontre eut lieu le 2 mars au matin, sur le pont qui, près de Kiev, traverse le Dniepr. Un détachement allemand, fort d'environ 100 hommes, venant de la ville, se dirigeait vers le pont gardé par un poste tchécoslovaque. Celui-ci laissa le détachement arriver jusqu'au pont. Il ouvrit alors sur lui un

feu nourri de mitrailleuses et de fusils. La moitié environ des Allemands restèrent sur le terrain; les autres prirent la fuite.

Sur la rive gauche (orientale) du Dniepr, la Te division tchécoslovaque prit contact avec la deuxième, formée de bataillons qui, entre temps, avaient pu s'installer dans des trains et occuper la ligne qui va de Kiev à Grebionka-Poltava, vers l'est, et de Grebiopka à Bakhmatch, vers le nord. Sur cette ligne avaient également été préparés des trains destinés à la première division. Tout le corps d'armée devait, par chemin de fer, se rendre à Koursk, en passant par Bakhmatch, pour, de Koursk, continuer vers l'est et atteindre Vladivostok.

Sur ces entrefaites, les Allemands étaient parvenus sur la rive gauche du Dniepr, se dirigeant vers Bakhmatch et Grebionka. En outre, de la région de Gomel (au nord de Bakhmatch), nos services de reconnaissance annonçaient l'approche non pas du corps polonais Dowbor-Musnicki, qui devait se joindre à l'aile droite (septentrionale) des Tchécoslovaques, mais des détachements allemands. Les Allemands menaçaient donc de trois côtés la ligne de Grebionka-Bakhmatch, et notamment le nœud que constitue la station de Bakhmatch.

Les troupes tchécoslovaques devaient cependant conserver à tout prix cet important nœud de voies ferrées jusqu'à ce que le dernier train tchécoslovaque fût arrivé à Bakhmatch. C'est le 6e régiment et un bataillon du 7e, comptant ensemble environ 4.000 hommes, qui furent chargés de cette lourde tâche. L'artillerie était celle des bolcheviks, c'est-à-dire qu'il était difficile de compter sur son efficacité. (Entre les régiments tchécoslovaques et « l'armée » bolchevique comptant quelques centaines de gardesrouges, qui se battait également de ce côté, la liaison était plutôt territoriale qu'organique).

Le combat de Bakhmatch entre le détachement tchécoslovaque et les Allemands commença le 9 mars. Il se livrait sur deux fronts. Les Allemands, forts d'environ une division, s'avançaient à l'ouest et au nord de Bakhmatch. Dès le début, le 6e et le 7e

régiments tchèques firent brillamment leur devoir. Non seulement ils continrent l'ennemi sur les deux fronts, mais encore ils l'obligèrent à reculer de plusieurs kilomètres en laissant sur le terrain des dizaines et des dizaines de morts. Malgré l'héroïsme et l'audace, la supériorité en nombre, et surtout en armement, de l'ennemi ne laissait pas d'être sensible. Les Tchécoslovaques eurent bientôt épuisé leurs faibles provisions de munitions et celles que pouvaient leur fournir les gardes-rouges, à qui ils devaient faire appel, était fort imparfaites. D'autre part, l'aile droite des Allemands reçut des renforts et, le 10 mars, au sud-ouest de Bakhmatch, se rapprocha de la ligne Grebionka-Bakhmatch sur laquelle circulaient les trains tchécoslovaques. Il fallait des renforts même à l'aile gauche des Tchécoslovaques.

Le 10 mars, le train du 1er régiment de réserve fut pris sous le feu de l'artillerie allemande. Aussitôt le train s'arrête, les soldats sautent des wagons et se précipitent sur l'aile droite des Allemands. Ceux-ci, surpris par ce renfort inattendu, sont obligés de se replier. L'aile gauche du 6e régiment est hors de danger.

Le commandant Cecek, du 4e régiment, le premier chevalier de Saint Georges de l'armée tchécoslovaque, prépare un nouvel assaut contre les Allemands. Après quinze jours de marche, ce quatrième régiment n'a pu réussir à s'installer dans un train et à prendre du repos. Néanmoins chacun des hommes accueillit de bon cœur l'ordre d'aller renforcer l'aile gauche du front tchécoslovaque. Neuf mois auparavant, lors de la glorieuse offensive de la brigade tchécoslovaque à Zborov (à l'avènement fatal de Kerensky), le 4e régiment n'existait pas encore. L'occasion de combattre les Allemands et de montrer que, sur le champ de bataille, le dernier régiment de la division hussite est digne des héroïques régiments de Zborov, ne pouvait qu'être la bienvenue. Le 4e régiment fit bien ses preuves. Le choc fut si rude que le commandant des forces allemandes demanda un armistice sous prétexte de pouvoir enterrer ses nombreux morts. Le commandant tchécoslovaque eût préféré refuser, mais une suspension d'armes permettait de gagner du temps et, ainsi, de faciliter, par Bakhmatch, le passage des trains tchécoslovaques à destination de Koursk, ce qui était le but du groupe d'armée de Bakhmatch. Le

commandement allemand dut, à cette occasion, signer un acte d'armistice dans lequel l'armée tchécoslovaque est expressément désignée comme belligérant. Cet acte fut signé dans la nuit du 10 au 11 mars. L'armistice pourtant ne fut pas de longue durée. Le 12 mars, la bataille reprit. Les bataillons tchécoslovaques continuèrent à conserver la supériorité sur les Allemands, de sorte que non seulement tous les trains emportant les régiments qui ne prenaient pas part au combat purent traverser Bakhmatch, mais que, graduellement même les bataillons du 1er régiment de réserve et des 6e et 7e régiments purent s'embarquer. Le 4e régiment resta le dernier. Je manque malheureusement de précisions sur la façon dont le commandement de ce régiment parvint à évacuer tous les blessés et à faire enfin embarquer son unité. Quoi qu'il en soit, le 13 mars au soir, le dernier train tchécoslovaque quittait Bakhmatch. Ce qui caractérise fort bien le coup porté par les Tchécoslovaques aux Allemands, c'est que le dernier train tchécoslovaque était déjà à 30 ou 40 kilomètres à l'est de Bakhmatch lorsque le premier détachement allemand pénétra dans la ville.

Les Allemands avaient subi de grosses pertes. Les combattants tchécoslovaques et le service de reconnaissance estiment que le nombre des Allemands resté sur le terrain était de trois à cinq cents. Les Allemands ont également évacué des trains bondés de blessés. Les Tchécoslovaques n'ont pas fait de prisonniers. Le soldat tchécoslovaque, animé d'une haine sacrée qu'augmentait l'ardeur du combat, se montra impitoyable...

Les pertes des Tchécoslovaques s'élevaient à environ 50 tués (parmi lesquels deux officiers) et 300 blessés, la plupart légèrement. Aucune information n'annonce que les Tchécoslovaques aient laissé des prisonniers aux mains des Allemands, sinon quelques grands blessés.

Toutes les dépêches relatives aux grandes pertes subies en Ukraine par les troupes tchécoslovaques et qu'ont en Occident répandues les agences allemandes, notamment celles qui annonçaient la capture de onze mille prisonniers (les troupes tchécoslovaques qui combattirent à Bakhmatch n'atteignaient même pas ce nombre), ne sont qu'un pur mensonge germano-magyar.

Les héros de Bakhmatch reçurent de l'ancienne mission militaire française en Ukraine différentes décorations.

Les Allemands surnommèrent leurs adversaires de Bakhmatch a les diables rouges-blancs » (die rot-weissen Teufel).

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