‹ La Nation tchèque (volume 3)Chapitre 100 sur 100 · UNE ALLOCUTION · texte numérisé non relu

UNE ALLOCUTION

La Colonie Tchèque de France a inauguré le 22 mars, par le festival Smetana, la série de soirées consacrées à faire connaître en France l'art tchèque. M. Etienne Fournol, dont nos lecteurs connaissent la haute compétenc en matière des questions slaves, a ouvert la première séance par une allocution remarquable, qui a été accueillie acec enthousiasme par la nombreuse assistance du concert, et que nos lecteurs liront acec le plus vif plaisir.

Mesdames, Messieurs,

■Vous avez été conviés ce soir ici pour entendre de la musique et de la poésie, pour une fête des Muses et vous voyez d'abord apparaître un conférencier : vous trouvez sans doute la perfidie un peu brusque et la déception cruelle. Je dois donc vous ras.-urer. Je ne suis ici que le prologue, et je sais bien qu'en ces temps où l'on éteint les lampions à 11 heures, et où la Tétralogie est exilée, le premier devoir du Prologue et sa qualité essentielle c'est d'être bref.

En trois séances, que dans une pensée pieuse et utile, deux fois louable, ont organisé les membres de la colonie tchèque de Paris, vous allez entendre de la musique tchèque ; vous serez surpris par son abondance, frappés par la gravité parfois un peu triste de ce peuple qui le premier en Europe rit sa Réforme, semblable par plus d'un trait aux Ecossais, comme eux parfois puritain austère ou farouche et parfois paré du plus brillant romantisme ; vous serez séduits par la gaîté rustique et simple, parla noblesse spontanée de ce peuple d'éternels démocrates, par son goût de la nature, des ornements et des couleurs, par l'éclat de son rire et de ses costumes. Mon rôle à moi se borne à vous suggérer que si vous vous prenez ainsi à aimer cette nation qui toujours tendit les mains vers nous, si vous êtes gagnés par la grâce de ce peuple fidèle et enjoué, si vous réfléchissez qu'il y a eu là une civilisation amie de la nôtre, à travers votre divertissement même, vous faites de la politique sans le savoir, de la meilleure, de la plus utile,

de la plus actuelle. Car vous aurez ainsi mieux pénétré l'esprit d'un peuple, qui, à travers toute son histoire, dans ses triomphes et dans son tombeau -où il fut scellé deux siècles, dans sa vie, dans sa mort et dans sa résurrection, fut toujours soutenu, nourri, animé par cette passion politique cardinale : l'horreur de l'Allemand.

L'histoire de la guerre de 1914 se divisera naturellenient, je crois, en deux périodes : la première a duré un mois ; la seconde, je ne sais pas combien d'années, mais à coup sûr beaucoup plus longtemps. Dans la premièr-e, les Allemands étaient partis à la conquête du monde : ils s'arrêtèrent à la Marne. La France alors rayonnait de sublimes vertus : sa gloire était même couronnée de modestie. Nous ayons mis assez longtemps pour nous convaincre que nous avons été vainqueurs sur la Marne. Il a fallu, je crois bien, que njion illustre ami l'historien italien G. Ferrero nous découvrit la victoire de la Marne, son immense portée, et que le peuple de France, animé par l'esprit de sa Révolution, avait sauvé le monde du germanisme.

L'Allemand est un bureaucrate, ou, si vous préférez, un admini.'^trateur patient, persévérant et prévoyant ; il a l'imagination lente, tenace et ordonnée. Vaincu dans ses ambitions universelles, il fit docilement demi-tour et prit dans le casier le dossier numéro 2 ; le dossier depuis longtemps préparé de ses ambitions restreintes. Sur la tranche de ce dossier il y avait écrit : Mitteleuropa. Il est toujours ouvert sur la table de l'Empereur et du Chancelier. Puisqu'on était obligé de différer pour le monde l'ère bénie du germanisme, on se borner.iit, pour cette fois, à soumettre à l'organisation allemande tous les pays du Sud et de l'Orient de l'Europe, le Danube, la V'istule, les Balkans et l'Asie jusqu'au Golfe l'ersique. C'est le projet du pangermanisme modeste ; s'il réussissait, môme si nous avions des succès sur d'autres points, l'Allemagne serait une puissance qui écraserait l'Europe et nous aurions perdu la guerre.

Je oe sais si la guerre rendra le Français curieux de ce qui se passe chez ses voisins: ce serair un grand bienfait. Peut-être apprendrons-nous qu'il n'est pas sans intérêt de cxinnaitre d'avance le plan de nos ennemis. Le ciel nous est témoin que nous ne nous en doutions pas auparavant. Nous avons fait de belles découvertes dans ces continents du Sud de l'Europe et de l'Ouest de l'Asie sur lesquels s'étendaient les convoitises de l'Allemand. La plus belle est celle de ce peuple tchèque qui se tient au beau milieu de la route du Mitteleuropa comme une énorme pierre ; il a été placé par la prévoyance bénie de la nature au centre géographique de l'Europe, et précisément au point où il pouvait être le plus désagréable aux Allemands. A lui, la guerre qui fut si féconde en surprises pour le monde ne lui a rien appris, ne lui a porté aucun effroi nouveau, car il vit, lui, dans une lutte séculaire avec l'Allemand et depuis le xiii' siècle que cette histoire a commencé, l'Allemand ne lui a pris ni une âme ni un pouce de territoire.

En libérant comme ils l'ont annoncé, les peuples de l'Orient et du Sud de l'Europe, les Alliés balayeront les traces de deux dominations, celle des Allemands et celle d.çs Turcs. De ces deux dominations, l'une fut plus libérale, celle du Turc. Libéra^isme relatif, vous m'entendez, libéra- i

lismç tempéré par le massacre. Mais enfin le Turc n'extermine pas : il n'extermine une race que dans de très rares circonstances, et quand il a l'Allemand derrière lui. Mais pour l'ordinaire le Turc exige du Giaour le tribut et se moque du reste. Sectes, religions, sciences, philosophie, tout cela lui parait comme autant de fantaisies de l'infidèle qui font sourire le pacha, et auxquelles il laisse une entière liberté. Nous en savons quelque chose, nous Français, qui avons fondé dans ce qui était encore hier l'empire ottoman une foule d'écoles de toutes religions, catholiques, Israélites et même laïques.

Toute autre est la méthode des Allemands. Quand ils rencontrent un peuple sur la route de leur colonisation, ils l'exterminent s'ils le peuvent; en tout cas ils le diffament. D'abord ils ont décidé, et ils ont répété aux Occidentaux qu'à l'Est et au Sud des frontières d'Allemagne, il n'y a que des sauvages. De cette calomnie systématique vous trouverez bien des traces, bien des infiltrations, jusque dans nos idées, jusque dans nos conversations courantes. Les Russes en ont certainement souffert et certaines plaisanteries sur l'ours russe répandues par la caricature — ce puissant instrument de communication et de diffusion des idées, — viennent de là. Ce point établi, il est clair que c'est aux Allemands qu'il appartient de civiliser ou mieux de remplacer les races inférieures qui les entourent.

De toutes ces races inférieures, promises à l'organisation germanique, celle qui gêne le plus les Allemands et de beaucoup, c'est la race tchécos-lovaque qui occupe les provinces de Bohême et de Moravie en Autriche, la Slovaquie hongroise et une pointe de la Silésie. Celle-là, les Allemands ont entrepris de la confisquer tout à fait et ils ont pu penser pendant deux siècles qu'ils y avaient réussi. Et même aujourd hui où la patrie tchèque est glorieusement sortie du tombeau, ils tentent encore de lui confisquer sa géographie, son histoire, sa musique, et bien d'autres choses qui sont tchèques et slaves et qu'on travestit à l'allemande pour les présenter à l'Occident abusé comme les fruits de la civilisation germanique.

L'une des calamités qui troublent le plus le globe terrestre, c'est que sa géographie se fait pour la plus grande part à Leipzig ou à Gotha. Les Allemands en profitent pour •démarquer à l'allemande les noms géographiques et nous sommes tout d'abord enclins à croire que les pays qui se présentent à nous sous des noms germaniques sont vaguement allemands. C'est un moyen assez puissant qui a'iongtemps réussi à nous faire prendre des Slaves pour des Germains. Mais ce compte-ci sera bientôt réglé. Il y a à Paris et à Londres quelques douzaines deslavophiles qui parlent beaucoup et s'agitent de même. Ils sont résolus à refaire les cartes d'Europe. Je ne veux pas dire qu'ils veulent euxmêmes bouleverser les frontières, car ils ont le respect des privilèges des grands de ce monde et notamment des plus grands parmi les grands les diplomates. Mais ils sauront seulement exiger que dans les géographies d'Occident les noms tchèques conservent leur forme et leur pureté. Il n'y en a qu'un auquekje tiens absolument, quant à moi, à conserver sa forme allemande; — il faudra que nous signions là-dessus avec nos amis tchèques un compromis — c'est le nom d'une bourgade do Moravie qui s'appelle Austerlitz.

Le pire malheur qui puisse advenir à un peuple opprimé

et vaincu, c'est que son histoire soit écrite par le vainqueur. Songtz à ce que tuerait l'histoiie de la Be'gique é>Tite par les Allemands. C'est le soit qui advint à la Bohême. L'habileté patiente des Pères de la Compagnie de Jésus entrepril d'efTacer de la mémoire des Tfhèi|ues d'abnrd, puis, de la mén^oire des hommes les grands souveniis, les grands noms et toute la gloire de la patrie tchèque. El pourtant ce peuple avait été grand avant tous les peuples d Allemagne; et pourtant il avait son Université et se-* maîtres alors que l'Allemagne demeurait encore dans l'obscurilé tumultueuse et anarcliique deson Moyen Age : et pointant il. s'était enga>:ô le premier en Orient et d'un pas ferme dans la voie de la civilisation. On le fit trébucher sur l'hérésie: on brûla à Constance Jean Uns, son prophète national. El les guerres qui suivirent et durant lesquelles toutes les Allemairnes tremblèrent devant le Galice, que les Tchèques élevaient, dnns leurs batailles, aux pinacles do leurs églises, comme le symbole de leur foi, ces guerres que les histoires nous présentaient jadis comme des guerres religieuses, d un intérêt périmé, furent en rÔHlité les premières guerres engendrées dans le monde par le principe des nationalités. Déjà, au début du xv« siècle, la petite nationalité tchèque luttait contre toute l'Allemagne conjurée, et qui voulait l'étouffer.

Elle y parvint au début du xvii« siècle, après la bataille de la XIontagne-Blanche. Alors commença en Allemagne le règne de cet empire absolutiste, paternel et bénin d'apparence, et qui livrait en réalité à l'ignorance et à la police ses peuples muets. Ce fut plus tard, et toujours avec le môme gonvernement, l'empire d'Autriche. Le premier acte de ce régime fut de sceller la lourde pierre du tombeau où l'on croyait avoir embaumé pour toujours avec le corps de la Bohême tous ses souvsnirs et toutes ses gloires. La Bohème ne fut plus qu'une province et la langue tchèque qu'un patois bon pour le vulgaire et que l'on jugeait incapable d'exprimer aucune des grandes idées qui importent à l'humanité.

Or, il arriva cette chose admirable : jusque dans son tombeau, jusque dans la nuit qu'il traversait, une divinité familière demeura fidèle auprès du peuple tchèque : c'est la plus belle et la plus pure compagne de la joie et des malheurs des hommes, la musique. Elle a enchanté le' sommeil de deux siècles de la Bohême. Elle avait chanté des hymnes religieux avec les chœurs des guerriers bussites, elle avait chanté de tout temps la joie des fêtes villageoises, avec cette verve jaillissante que Smetana a recueillie dans son Opéra Comique rustique, La Fiancée tendue, avec une variété de rythme qui n'a peut être d'égale que dfins la musique populaire de l'Espagne.

Mais la musique tchèque ou plutôt l'histoire de la musique en Bohème est une chose peu connue, où les conjectures, à défaut de certitudes, sont bien intéressantes. Nous n'avons pas le lenips d'entrer aujourd'hui dans ces hypothèses; peut-être une autre fois pourrai-je vous dire Ihistoire, miraculeuse elle aussi, de cette musique dont les Allemands, là encore, ont largement profité.

Notre objet serait atteint en effet, Mesdnmes et Messieurs, si vous sortiez de nos séances avec le goût de connaître

davantage le peuple tchèque et sa civilisation. L'art tchèque, la musique et la poésie que nous vous présentons ce soir, ce sont des exilés. Depuis la guerre, il est interdit de jouer la musique de Smetana à Prague, par ordre de l'Autriche. Et non pas seulement la niusique qui se chante avec des paroles qui peuvent enflammer le peuple, nais la musique d'orchestre pur, la symphonie Ma patrie est proscrite. Le chant mémedes violons est séditieux. La colonie tchèque de Paris a pensé qu'il fallait donc les faire entendre dans la deuxième capiiale de la Bohême, à Paris.

Il y a environ quatre vingts ans, les Français se sont pris de passion pour la Pologne. Ce fut une histotre charmante où la France et le peuple de Paris mirent leur affection, leur tendresse, un peu de leur caprice et de leur fantaisie. C'était le temps où chaque mouvement populaire en Pologne faisait trembler le tyran Louis-Philippe en son palais à Paris, et où le peuple ne manquait jamais de casser des carreaux ofiBciels pour témoigner son amour aux Polonais. Cette passion est fort honorable, et je suis sûr que nous n'aurons pas à nous en plaindre. Mais il faut aussi donner une part de notre cœur aux Tchèques qui le méritent par leur civilisation et leur histoire, par leur esprit politique et parce qu'ils sont bm centre'de l'Europe la plus grande force antigermanique.

Us le méritent aussi par leur constance, qu'un synchronisme récent a rendu saisissante. Au mois de mai 1915, au temps de notre première offensive partielle d'Artois et de nos espérances brisées, ce sont les volontaires tchèques, ceux là même au profit de qui est donnée la soirée d'aujourd'hui, qui sont entrés les premiers à Carency. Au même moment, à l'autre bout de la ligne de bataille, sur le front de Galicie, un régiment tchèque, le 28= je crois, abandonnait l'aigle exécré de la maison d'Autriche et passait tout entier dans l'armée de ses frères de Russie. Vous savez qu'à ce moment aussi- l'Autriche tentait de renouveler à Prague le^crime de Jean H us. On arrêtait l'un des chefs les plus illustres du peuple tchèque Karel Kramâf ; il se trouva un tribunal pour aggraver encore la renommée déjà si lourde de honte des juges autrichiens et pour le condamner à mort. Ils n'ont pas osé exécuter la sentence, et aujourd'hui l'une des plus nobles et des plus vastes parmi les intelligences de notre temps, est condamnée à un travail servile dans une prison germanique. Quand nous pensons à ces choses, nous serrons les poings et nous attendons l'heure de la Justice!

Mesdames et Messieurs, la littérature française a ajouté une légende au trésor admirable des légendes tchèques. 'Vers 1850, il y avait en France une dame qui contait mer veilleusement les histoires. Elle s'appelait George Sand. Elle est aujourd'hui plus connue, je le crains, par ses amours que par ses romans. L'un d'entre eux, Consuelo, est une histoire symbolique de là Bohême au xvni« siècle. Je me suis toujours demandé où George Sand avait pu apprendre l'histoire tchèque puisqu'elle n'avait pas pu lire en 1850 les ouvrages de notre illustre maître M . Ernest Denis, honneur de l'école historique française. Mais son roman est cependant plein de vie et de vérité à travers son charme fantastique. La destinée tchèque y est incarnée dans un personnage grave et mystérieux qui s'appelle le comte Albert. Parfois le comte Albert toiijours seul, se rend

auprès d'une pierre perdue dans les champs du Tabor, où fut jadis le camp des compagnons hussites de Jean Zizka. Sous cette pierre, il prend un violon qu'il y cache et seul dans la campagne tchèque, il fait sortir de ce violon des chants incomparables de douleur et d'espérance. C'est l'âme tchèque alors ensevelie qui chante dans le violon du comte Albert.

Mesdames et Messieurs, j'ai souvent rêvé qu'au jour ou, dans les vieilles maisons du vieux Strasbourg, l'armée française réveillera les échos depuis quarante ans assoupis de la Marseillaise que Rouget de l'Isle y chanta pour la première fois, nous serons bien près du jour où dans Prague délivrée et couronnée s'élèvera le son triomphant du violon du comte Albert.

Etienne Fournol.

BIBLIOGRAPHIE

Maurice Muret, L'évolution belliqueuse de Guillaume II. (Payot 1917). (Suite et fin.)

Je regrette que M. Muret ait passé aussi rapidement sur la jeunesse de Guillaume II, qu'il ne nous ait pas tracé un tableau plus complet de son éducation, non pas de celle que lui ont donnée M. Hinzpeter, son gouverneur, ou le gymnase de Casse!, — ni l'un ni l'autre ne paraissent avoir exercé sur lui une sérieuse influence, — mais de celle qu'il a reçue des événements et des hommes qui dirigeaient à ce moment l'Allemagne. Son véritable précepteur à été Bismarck et, quelques dissentiments qui l'aient ensuite éloigné de son premier maître, il est toujours demeuré son disciple obéissant. Tout le monde est à peu près d'accord pour reconnaître que les deux facultés qui sont les plus rares en Allemagne sont le génie créateur et l'esprit critique ; elle tire un n«rveilleux parti des idées et des inventions qu'elle emprunte à l'étranger, elle n'a pas le don d'ouvrir des voies nouvelles, elle ne s'y engage qu'avec défiance et sous des impulsions extérieures. Ses historiens nous narrent par le menu le progrès des idées libérales dans la Confédération de 1815 à 1848; aucun d'eux ne s'est avisé cependant de soutenir que le Parlement de Francfort se serait réuni sans le choc de notre révolution de février. Le mouvement unitaire, écrasé en 1849, n'a retrouvé quelque vigueur qu'après la guerre de 1859, et l'Unité italienne à été la condition de l'Unité germanique. Les idées et les passions que l'Allemagne reçoit du dehors, elle s'y attache ensuite avec une passion effrénée et elle les pousse jusqu'à leurs plus extrêmes conséquences, sans en examiner les fondements ; ce sont des postulats qu'elle place au-dessus de toute discussion, des articles de foi devant lesquels s'agenouillent béatement les consciences.

Guillaume II n'est pas un mauvais spécimen de la race et il résume très exactement les aptitudes générales de son peuple. Chez lui, aucune trace d'originalité ou de réflexion personnelle. Ses discours, qui sont innombrables, décèlent par moments quelque talent littéraire; ils ne manquent ni de mouvement, ni de chaleur, ni môme de poésie. En

revanche, on y chercherait en vain le moindre grain d'indépendance intellectuelle. Il est resté sa vie entière un bon élève de rhétorique, qui emploie à propos les diverses figures de style, et, sous chacune de ses phrases, il est aisé de retrouver le modèle dont il s''inspire. Naturellement, et romme il arrive toujours en pareil cas, il ne comprend pas toujours ses maîtres et, en les copiant, il altère leur pensée ou dénature leur manière.

Il avait onze ans au moment de la bataille de Sedan et vingt ans, quand l'alliance de 1879 avec l'Autriche fonda définitivement pour un quart de siècle la domination de l'Allemagne sur l'Europe. Les années où se forme le caractère, où l'âme de l'homme prend son pli définitif, coïncident pour lui avec l'époque de la puissance du nouvel Empire. Les souvenirs s'effacent si viteet les événements qui ont précédé la guerre ont été rejetés par le cataclysme actuel dans un lointain si reculé, que nous n'avons plus qu'une idée incertaine et vague de la situation du monde à cette époque. Je ne sais pas si jamais peuple a occupé une pareille place sur la terre, à la fois aussi haute et aussi solide. On parle souvent — les Allemands surtout, — de la domination qu'ont exercée Louis XIV et Napoléon. Mais, sans parler même de l'exiguïté de leurs ressources, qui paraissent singulièrement misérables si on les rapproche des forces incomparables que la civilisation contemporaines mettait à la disposition des nouveaux vainqueurs, Louis XIV et Napoléon ont toujours rencontré devant eux de redoutables coalitions et une Europe organisée pour leur résister. Devant l'Allemagne de 1879, le monde était à plat ventre.

De 1878 à 1890, Bismarck apparaît vraiment comme un Dieu, dont les moindres caprices sont des ordres sacrés et qui courbe devant l'Allemagne les têtes les plus rebelles. Il a définitivement consolidé ses succès antérieurs, restauré sous une forme nouvelle l'union des Puissances centrales sous la direction de ses maîtres, les Hohenzollern. La France, écrasée, sans alliés, semble oublier sa défaite et cherche dans dos expéditions lointaines une vague distraction à sa douleur. La Russie, meurtrie d'une guerre engagée sans réflexion et poursuivie sans vigueur, est pour de longues années hors de combat et elle accepte la protection de la Prusse. L'Angleterre, inquiète des velléités coloniales de la France et séparée d'elle par les affaires d'Egypte, se réjouit des succès de la Triple Alliance autour de laquelle gravitent humblement les Puissances secondaires. Crispi nous surveille du haut des Alpes et le roi d'Espagne va à Strasbourg recevoir le commandement d'un régiment de uhlans. La Roumanie, que gouverne un Hohenzollern, est liée à l'Autriche par une convention militaire, et Bucarest, envahi par les financiers, les commis-voyageurs et les professeurs de Berlin, leur ouvre la porte de Constantinople où les appelle Abdul- Hamià. La Serbie est domestiquée et la Suisse, depuis l'ouverture de la ligne du Saint Gothard, se transforme en une demi-colonie germanique.

L'Allemagne s'admire et s'adore dans la personne du maître qui voit à ses pieds les peuples domptés et tremblants. Ses succès politiques coïncident avec une extraordinaire expansion économique et avec l'admiration qu'inspirent ses laboratoires et ses Universités. La religion de Wagner ne compte plus d'athées et ses adeptes aperçoivent

daBS les Maîices Chanteurs la plus sublinaedoictrine et goûtent dans Tristan et Yseult les avant goûts de la béatitude éternelle. Nietzsche détrûne Tolstoï. Dans lousles domaines de la vie publique et privée, la culture germanique chasse la civilisation latine, de mênae que, sur les mers, son pavillon refoule les pavillons étrangers et que ses marchandises triomphent presque sans lutte de la concurrence. La jeune génération qui a grandi sous l'impression des victoires de Kôniggrœtz et de Sedan ne veut d'autres maîtres que les vainqueurs, adopte leur livrée, accepte leurs principes, copie jusqu'à leurs ridicules et leurs travers.

Le Tentateur avait conduit l'Allemagne au sommet de la montagne et lui montrait le monde à ses pieds. Christ s.eul a résisté à de semblables tentations. Mais, depuis longtemps, l'Allemagne avnit cessé de chercher son inspiration dans l'Évangile. Elle lui préférait Faust, et comme lui, elle voulait boire à longs traits la coupe des voluptés humaines, vivre pleinement sa vie, épuiser toutes les joies, la plus profonde surtout et la seule divine, celle qui consiste à créer le monde à son image. Comment Guillaume, d'intelligence médiocre, prompt aux entraînements, facilement dominé par les impressions du monde qi)i l'entoure, n'aurait-il pas partagé l'ivresse universelle!

Diverses raisonssecondaires favorisent dansson &me d'enfant la floraison d'un mysticisme belliqueux. — Il est attiré versson grand- père par une de ces affections qui rapprochent souvent les générations qui ne sont pas direotement en contact. L'éducation que prétendent lui donner son père et sa mère, — assez maladroite d'ailleurs et mal combinée, — froisse ses instincts protonds et le rejette vers des doctrines opposées à celles qu'on essaye plus ou moins sincèrement de lui inculquer. Ses parents s'obstinent à le traiter en petit garçon, le surveillent, le morigènent. Quelle revanche q^uand Bismark parait le prendre au sérieux, lui révèle les mobiles de sa politique, semble l'initier à ses plans et sollicite son aide pour assurer le triomphe de ses projets contre les intrigues des Angliis! Avec quelle avidité n'absorbe til pas les leçons qui tombent d'une pareille bouche. Guillaume II pourra bien, pour prouver sa virilité, se débarrasser de son vieux pédagogue; il ne s'affranchira jamais de l'emprise du Chancelier, il n'aura, sa vie durant, d'autre catéchisme que celui que lui a inculqué le solitaire de Varzini Comme Bismarck, l'Empereur croit que la force est l'élément essentiel de la politique, que la fin justifie les moyens et que le succès est le seul critère de la justice. Comme lui, il pense que l'Allemagne est entourée d'ennemis qu'il est nécessaire qu'elle dompte par la terreur, que ses voisins ne lui pardonnent pas ses succès et n'atten dent qu'une occasion favorable pour la dépouiller. Tenir son épée aiguisée et sa poudre gèche, voilà la loi et les prophètes.

Sur un point, Guillaume H se sépare cependant de Bismarck — et cette différence est essentielle, mais elle était la conséquence presque fatale de la pensée bismarckienne. Le fondateur de l'Empire était un réaliste, c'est-àdire non seulement qu'il n^ttachait d'importance qu'aux avantages matériels, mais aussi qu'il jugeait à leur juste mesure les forces en présence. L'Allemagne représentait avant tout à ses yeux quelques millions de baïonnettes, et

une guerre se soldait par une Indemnité pécuniaire et l'acquisition d'un nombre donné de kilomètres carrés ; elle entraînait d'autre part des périls et des pertes qu'il était possible d'estimer par avance Après 1870, il n'est pas douteux qu'à diverses reprises il a eu la pensée de nous attaquer pour consommer notre ruine. Après avoir établi le compte de l'affaire qu'il méditait, il a trQuvé que les gains vraisemblables ne compensaient pas les frais, et il a renoncé à son dessein. Il était parti de loin et se rappelait ses débuts modestes et difficiles ; la fortune lui avait été constamment favorable, mais à diverses reprises, il l'avait seatie chanceler ; il se rappelait les jours de Nikolsbourg, quand il attendait dans l'angoisse la décision de Napoléon ou qu'il recevait avec colère les notes de Gorschakov. Il n'était pas assez fou pour compromettre une victoire dont il savait les difficultés.

Guillaume II est un fils de famille, qui n'a jamais connu les débuts pénibles et les nuits d'insomnie. C'est un enfant du dimanche qui n'admet pas, ou plutôt qui ne suppose pas qu'un de ses caprices puisse ne pas être satisfait. Bismarck, même au jour de sa puissance, a éprouvé quelques mortifications qui ont été dures à son orgueil ; il les a acceptées plutôt que de se décider à une résolution intempestive. Guillaume II était incapable de semblables renoncements. Il ne lui suffisait pas d'être le maître de l'Europe, il voulait que cette royauté fût acceptée et adorée. Il tenait au prestige au moins autant qu'à la puissance.

D'autant plus qu'il s'en faisait un devoir de conscience. — Je ne voudrais pas mériter l'accusation d'immoralité, surtout à une heure où la vertu est à la mode. Je ne suis pas bien sûr, cependant, que les hommes qui agissent, — ou croient agir, — uniquement pour obéir au devoir, ne soient pas les plus funestes des politiques et les plus dangereux pour la paix publique. Nous accusons volontiers les Allemands d'hypocrisie, et il est vrai qu'ils y prêtent, leur Empereur surtout. Le terme n'eu est pas moins impropre. Mentir, c'est affirmer une chose que l'on sait fausse, et l'hypocrite est celui qui afïeete des sentiments qy'il n'éprouve pas. Mais le plus souvent le menteur arrive à croire ce qu'il affirme et l'hypocrite subit lui-même l'action du «este qu'il fait. La nature humaine est si misérable qu'il suffit de se répéter un certain nombre de fois une chose pour se persuader qu'elle est arrivée. N'oublions pas, d'ailleurs, que la race germanique est par excellence une race de métaphysicien^ et de poètes, c'est-à-dire d'hommes toujours prêts à regarder comme des réalités concrètes et vivantes les imaginations de leur esprit. Aucun peuple n'est plus prompt à enfanter des mythes qui s'imposent ensuite à son adoration, et qui lui dictent impérieusement sa conduite.

Un des traits du caractère de lEoipereur qui nous choquent le plus, c'est son affectation, son absence absolue de simplicité, sa manière de tendre le jarret, d'effacer les épaules et de fasciner le monde par la fixité voulue de son regard. Plus ou moins, tous les souverains jouent un rôlç, représentent; aucun n'est aussi constamment en scène, ne recherche l'effet avec moins de discrétion. Ce qui ne prouve pas qu'il ne soit pas sincère à sa manière, qui, à certaines heures, ne manque pas de quelque beauté morale Disgracié par la nature, à demi contrefait, il ne lui a pai

fallu'un mince effort de volonté pour apprendre à se tenir à cheval, pour se donner les allures d'un sportsman. Quand il se drape dans son manteau de prophète, nous sommes tentés de le taxer d'imposture, parce que nous sommes tous les descendants de Voltaire, qui n'avait guère le sens du miracle et qui n'a pas mieux compris Jeanne d'Arc que Mahomet.

Guillaume II, comme beaucoup de ses compatriotes, croit à la mission divine de l'Allemagne et il regarderait comme une trahison envers la Providence de ne pas l'élever à la puissance sublime qui lui a été réservée. Les rêveries de Ilerder, les apostrophes de Fichte, les syllogismes métaphysiques de Hegel, les métaphores de Nietzche, toute la philosophie dont s'est repue l'Allemagne du xix" siècle, lue trop vite, mal comprise, interprétée souvent à contresens, forme dans son cerveau fumeux une atmosphère trouble et lourde, encore échautïée par les sombres théories des puritains militaires qui chantent la beauté purificatrice de la guerre et la nécessité des holocaustes humains.

Il arrive ainsi au trône avec un programme très simple et très précis, dont il ne s'écarlera jamais : l'Empire du monde est réservé à son peuple, parce que ce peuple est l'élu de l'Éternel et que l'avenir de l'Univers ne saurait s'accomplir que par son triomphe.

Son credo est d'ailleurs celui de tous ses compatriotes. L'Allemagne ne nous comprend littéralement pas quand nous parlons de sa Barbarie.- C'est qu'elle en est encore à l'âge théologique. Ce qui nous sépare d'elle, ce n'est pas .seulement la question d'Alsace, c'est notre conception humaine, terrestre de la vie. Elle ne nous entend pas davantage quand nous disons que nous combattons pour, le droit, puisque le droit suppose un contrat entre parties égales. Mais, il est bien évident que l'idée de droit n'a rien à faire dans la science ou dans la religion. On ne met pas aux voix un axiome de mathématiques. Le croyant est sur de posséder la vérité ; il a donc le devoir de l'imposer à autrui et d'écraser par tous les moyens l'impie qui refuse de s'incliner devant l'autel qu'il a dressé.

A ce point de vue, il n'y a aucune exagération à prétendre que la guerre actuelle, Guillaume II l'a voulue dès le jour de son avènement. Il en a toujours admis la possibilité, elle n'a jamais cessé d'être au fond de sa pensée ; à chaque minute, il l'a comme tenue .suspendue sur le monde.

Le contlit n'a été si longtemps retardé, que parce que, jusqu'à ces dernières années, l'Empereur a cru qu'il ne lui serait pas indispensable. L'inquisiteur le plus farouche n'allume pas les bûchers s'il n'a devant lui que des fidèles dociles qui courbent humblement la tête sous ses ordres. Mais il tient la main toujours levée, prête à s'abattre sans pitié sur le rebelle qui oserait discuter sa volonté. Il n'y a donc pas eu, à proprement parler, évolution dans la pensçe de Guillaume II; les circonstances seules ont changé et l'ont amené à modifier, non pas ses intentions, mais ses procédés.

M. Muret me parait ainsi ne pas attacher assez d'importance à l'incident franco-allemand de 1891, qui a passé presque inaperçu alors d'une grande partie du public, mais dont la gravité a été extrême. Au mois de février 1891, Guillaume avait envoyé sa mère à l'aris pour décider !es artistes français à prendre part à une exposition des Beaux-

Arts à Berlin. Personne en France n'avait sollicité un pareil honneur et le gouvernement n'avait pas été pressenti. Cette faute de tact initiale fut aggravée par les imprudences de l'embarrassante voyageuse qui s'en alla diner aux Réservoir.", à Versailles, après avoir visité les ruines du Château de Saint Cloud, brûlé par les Allemands en 71. Ses promenades sentimentales, qui semblaient calculées pour froisser le sentiment national, causèrent dans la population parisienne une irritation naturelle, et elles furent relevées avec quelque verdeur par les nationalistes. Le Ministère prit les mesures les plus énergiques pour prévenir des incidents fâcheux, et grâce aux précautions de M. de Freycinet, l'Impératrice quitta Paris sans encombre.

Tous les torts étaient du côté de l'Allemagne ; le Cabinet avait montré autant de fermeté que de prudence; la population dans son ensemble et la presse, sauf quelques exceptions sans portée, avaient gardé le calme le plus méritoire. Les manifestations isolées, — et en somme parfaitement justifiées, — qui s'étaient produites, n'en suffirent pas moins au gouvernement impériijl pour j-rendre l'attitude la plus provocante. Le Secrétaire d'État à l'Otfice des Affaires I trangères, de Kiderlen-Wachter, adressa à notre ambassadeur, M. Ilerbette, les paroles les plus offensantes. Il se plaignait amèrement de la façon dont nous accueillions les intentions bienveillantes de son souverain ; — Évidemment on ne pouvait attendre d'un gouvernement républicain ce qu'on a le droit d'es[)érer d'un gouvernement fort, mais la patience a des bornes. — La presse officieuse et officielle nous accablait d'injures et de menaces. — « Il faut que l'on se persuade bien en France, écrivait la Correspondance de Vienne, qui était ici l'organe du Cabinet de Berlin, — que, si l'irritation des Allemands ne se traduit pas aussi grossièrement que la haine des Français, de nouvelles attaques contre l'Empire, qu'elles se manifestent par des discours chauvins ou par des articles de journaux, provoqueraient une réplique à laquelle la France ne s'attend guère, parce qu'elle a été gâtée depuis vingt ans par la patience germanique ». L'Empereur et Waidersee préparaient la mobilisation générgile. — Dès 1891 par conséquent, au moment même où il affectait à notre égard les intentions les plus bienveillantes, l'Empereur était prêt à déchaîner ses foudres, si nous ne lui léchions pas les pieds. Quand l'Allemagne affirme qu'elle ne désirait pas la guerre, elle ne ment peut-être pas, mais elle faisait tout pour la rendre inévitable. Elle voulait la paix, mais elle refusait d'en accepter les^ conditions indispensables, qui sont le respect des droitset de la dignité des autres. Elle consentait à nous laisser vivre, mais seulement si nous acceptions ses ordres. Du jour où nous ne nous contenterions plus d'une existence tolérée par grâce, où nous prétendrions à une véritable indépendance fondée sur des bases plus .sérieuses que le bon plaisir dédaigneux de nos voisins, ils châtieraient notre révolte et réprimeraient sans pitié notre orgueil.

Si, de 1891 à 1905, Guillaume ne pensa pas à la guerre, c'est que notre soumission fut complète et notre condescendance sans limites. L'alliance franco-russe, qui avait au début soulevé à Paris un si magnifique enthousiasme, avait en réalité scellé notre servitude, puisque Alexandre III et

Nicolas II ne l'avaient conclue que pour refréner les désirs de revanche que l'Europe nous supposait. Le premier résultat fut de conduire notre escadre à Kiel, où sa présence rehaussa le triomphe de la flotte germanique, et plus tard, de placer nos troupes en Chine sous les ordres du maréchal de Waldersee. En même temps, une crise morale et politique d'une violence inouïe, absorbait les esprits et détournait les regards de la frontière; une crise d'antimilitarisme violent menaçait de tuer jusqu'à l'idée nationale. L'armée et la flotte étaient désorganisées. Au dehors, la Russie se lançait dans la folle aventure japonaise et l'Angleterre compromettait sa puissance et sa bonne renommée morale dans la guerre de l'Afrique australe. Au milieu de cette éclipse de l'Europe, dans ce suicide de toute» les grandes puissances, une seule nation prospérait et grandissait, étendait son marché, développait son industrie, accroissait ses forces. Pourquoi aurait-elle fait la guerre, alors que le monde était à ses pieds, acceptait humblement son hégémonie et implorait sa direction?

A partir de 1905, la situation s'est sensiblement modifiée. La France qui n'est pas à l'abri des crises de folie, est un pays foncièrement raisonnable, qui se reprend vite et sait vite reconnaître ses imprudences ; le patriotisme y est très ancien, fortement ancré dans les âmes, et les tourmentes politiques le voilent par moment, mais ne l'affaiblissent pas. Elle commence à se réorganiser. La Russie s'est dégagée de l'affaire asiatique; elle en est sortie meurtrie, ébranlée dans sa vie intime, avec des ressources très affai^ blies ; mais elle dispose de forces presque inépuisables et chez elle, les blessures se guérissent vite. En Angleterre, un roi d'une intelligence supérieure et d'une haute conscience morale a pris la direction, et peu à peu, autour de lui, l'Europe se reconstitue. Personne ne songe le moins du monde à menacer l'Allemagne, et les projets d'encerclement que l'on prête à Edouard VII n'ont jamais existé que dans l'imagination maladive des diplomates de la Wilehmstrasse. Mais il est vrai que l'Allemagne qui jusqu'alors était en quelque sorte seule, rencontre désormais sur sa route une combinaison d'États qui refusent de lui laisser désormais la direction exclusive de l'univers. Dès ce moment, avec le caractère de Guillaume II et sa conception du rôle qui appartient à son peuple, la guerre devient inévitable.

A qui en Allemagne en revient la responsabilité directe?

La discussion sur ce point ne sera pas close de sitôt et l'ilê me parait un peu oiseuse. La responsabilité de l'Empereur , des Junkers, des ofliciers, des grands industriels et du peuple entier est en réalité égale, parce que la nation tout entière, depuis son chef jusqu'à ses couches inférieures, a subi la même évolution, a accepté le même credo, a nourri les mêmes ambitions Quand l'Allemagne réclame sa place au soleil, elle affirme que les autres ne doivent participer à la lumière et à la chaleur que dans la mesure qui lui con vient ; sur ce point, aucun dissentiment entre son chef et le plus humble des citoyens. Tout au plus serait-il permis de dire que la faute de Guillaume est plus lourde, parce que ~a situation était plus élevée et qu'elle lui imposait une réserve plus grande et une attitude plus prudente. « En

face des écrivains qui insistent sur la culpabilité de Guillaume II, écrit très justement M. Muret, j'affirme la double faute de Guillaume II et de son peuple, la faute, si l'on peut dire, à compte à demi du maître et de ses sujets. » Mais je ne saurais accepter complètement sa pensée quand il ajoute, quelques lignes plus bas : « On pourrait être tenté d'alléguer à la décharge de l'Empereur qu'il a quelque temps résisté au pangermanisme et que la nation, égarée par la pseudo-élite de l'Alldeutschtum, la du moins devancé dans le sentier de la guerre. Gela est vrai ; mais le beau mérite ! Ne pourrait-on renverser le raisonnement et déclarer qu'après tout l'Empereur est plus coupable de s'être laisser entraîner au mal puisqu'il avait naturellement la conscience du bien ? — Pourquoi donc se donner figure d'autocrate, pourquoi donc repousser tout compromis acec les façons de voir du jour pour devenir, en fin de compte, l'instrument de la pure démagogie, le jouet d'une démagogie à base de pédantisme et de militarisme. » — Expression aussi énergique que préciseet exacte. Oui, l'Allemagne était devenue la proie d'une démagogie à base de pédantisme et de militarisme, mais l'Empereur n'en a pas été l'instrument, il en a été le complice. Il en a, dès les premiers jours, partagé les passions et accepté les doctrines, il a contribué à les nourrir et à les fortifier ;^il en a dès le premier jour admis la morale : Soumets-toi sans condition, ou je frappe.

Pourquoi, cependant, a t-il attendu, pour déclarer la guerre, 1914? — Les conditions étaient, en apparence, plus favorables en 1906 ou en 1911, au moment d'Algésiras ou surtout d'Agadir, lorsque la Russie était encore sous le coup de ses lourdes défaites en Asie et presque complètement hors d'état d'intervenir, quand nos forces militaires étaient désorganisées et que l'idée patriotique n'avait pas repris sa domination sur les âmes. L'entreprise aurait eu, semble-t-il, à ce moment des chances sérieuses de succès. Pourquoi ne pas l'avoir essayée? Gomment Guillaume n'at-il pas appliqué aussitôt ce principe de l'attaque brusquée qui est au fond des théories de son état major?

Il est probable qu'il a en effet commis à ce moment une grave erreur de calcul. Il n'est peut-être pas impossible d'en découvrir quelques unes des causes.

Tout d'abord, le caractère même de l'Empereur. Les renseignements qui nous sont fournis par les témoins les plus divers, — quelques-uns par des écrivains qui sont les admirateurs sincères de Guillaume — nous permettent d'afiBrmer qu'il manque de courage personnel. Non pas que je le croie incapable d'un acte d'héroïsme réfléchi : on se l'imagine fort bien, dans une bataille dernière, s'élançant au milieu de la mêlée pour y trouver une mort dramatique. — Mais il n'a pas le goût du risque, l'intrépidité instinctive; en face du danger, sa première pensée est la fuite. On raconte qu'au début de la bataille, Henri IV était pris d'un tremblement nerveux : Vieille carcasse, disait-il, tu tremblerais bien davantage, si tu savais où je vais te mener tout à l'heure. — Guillaume II a manifestement quelque peine à dompter sa faiblesse et à mener sa carcasse. Il avait dépassé la cinquantaine, sa santé n'était pas très bonne; un temps assez long lui a été nécessaire pour s'habituer à la pensée d'une guerre, pour se rendre compte aussi que l'Europe avait décidément brisé ses chaînes; elle l'avait

accoutumé à tant d'humilité qu'il n'a pas aussitôt pris au sérieux la situation. II aimait à se persuader qu'il suffirait de montrer aux rebelles les crocs de ses moustaches pour qu'ils joignissent les talons : zu Befehl!

Préoccupation dynastique aussi. — Quelque haute opinion qu'il professe de ses talents militaires, il lui était difficile d'assumer le commandement suprême. Les événements ne meltraient-ils pas trop en vedette un général victorieux? — Non pas que la monarchie risque d'en être affaiblie, mais le prestige du souverain en est atteint, à quoi Guillaume lient par-dessus tout. Un roi n'aime pas à voir à ses côtés un serviteur trop puissant. L'amour-propre de Guil laume a cruellement souffert le jour où il a nommé Hindenbourg généralissime. Quels que soient les sentiments personnels qu'il éprouve pour le Kronprinz, une affaire comme celle de Verdun n'ajoute rien à l'éclat de la Maison et il ne faudra pas moins pour en effacer le souvenir que l'habileté consommée des historiographes officiels.

Raison secondaire sans doute, non insignifiante cependant. L'on oublie que les souverains ne sont pas uniquement une sorte de représentants abstraits de leurs peuples, qu'ils ne sont pas affranchis des passions personnelles, des préoccupations égoïstes.

D'autres causes sont intervenues pour retarder l'explosion. Au moment d'Algésiras, il n'a pas pu trouver l'occasion, parce qu'on lui a accordé tout ce qu'il désirait. — La ligure de M. Delcassé lui déplaisait : on le lui a sacrifié. Il a exigé une conférence internationale : on l'a convoquée. Après avoir réclamé à grand fracas sa réunion, il aurait eu vraiment mauvaise grâce à en contester les arrêts. — Il risquait de se trouver seul, abandonné par l'Italie qui avait voté avec nous et bien mollement soutenu par l'Autriche, qui ne manifestait aucun désir de provoquer un conflit européen.

En 1909, l'occasion aurait été plus propice, et il n'est pas démontré que Guillaume n'ait pas entrevu la possibilité d'une rupture. Elle s'est dérobée devant lui. — Que demandez-vous '* — La Bosnie et l'Herzégovine. — Mais sans doute, prenez les donc. — Nous exigeons que la Russie se déclare satisfaite de voir ruiner son influence dans les Balkans. — Parfaitement. — La Serbie que nous dépouillons, a eu l'insolence de laisser entendre quelq.ues murmures, elle fera amende honorable. — C'est entendu, vous dicterez les termes de la capitulation.

En 1911, la France se montra moins conciliante. Notre droit était formel, nous étions provoqués de la manière la plus gratuite et la plus blessante. Pendant plusieurs semaines, la guerre fut en vue. Pourquoi l'Empereur ne saisit-il pas à ce moment l'occasion ? 11 n'est pas douteux, comme le prouvent clairement les débats du Reichstag, que l'Allemagne l'appelait, et sa mauvaise humeur se manifesta avec une férocité brutale quand elle vit lui échapper la proie qu'elle guettait. —

Nous connaissons trop mal les négociations de cette époque pour que la lumière nous apparaisse tout à fait clairement. Certaines hypothèses assez vraisemblables se présentent du moins à l'esprit.

D'abord les préparatifs militaires dé l'Allemagne n'étaient pas terminés. L'armée d'invasion n'a été vraiment constituée que par les grandw lois d« 1911, de 1912 et de 1913.

Non seiilement les effectifs ont été accrus à ce moment dans des proportions énormes, mais les services techniques ont été transformés, le matériel amélioré, l'artillerie lourde créée. Pour que la guerre fût véritablement lucrative et utile, il était indispensable qu'elle fût courte. En 1911, Guillaume n'était pas sûr d'un triomphe foudroyant. La flotte allemande ne se sentait pas encore en état d'accepter la lutte avec l'Angleterre ; et la flotte, c'est la création personnelle de l'Empereur; un désastre naval, c'était une injure directe, une diminution de Sa Majesté.

L'Autriche était moins prête encore que l'Allemagne; depuis plusieurs années, les ministres de la guerre réclamaient des crédits que les Délégations ne leur accordaient que parcimonieusement, par parcelles. La Hongrie était en pleine crise, et tout le monde savait que pour entraîner la monarchie danubienne dans une guerre européenne, une pression violente des Magyars était indispensable ; les Allemands n'y suffiraient pas, contrebalancés par la résistance des Tchèques. .

Enfin — et je suis assez disposé pour ma part à admettre que de toutes les raisons diverses qui ont décidé Guillaume à accepter le traité marocain de 1911, ce fut la plus décisive, — en 1911, la guerre eût été avant tout et en première ligne une guerre avec l'Angleterre. Que l'Empereur partageât contre la Grande-Bretagne la haine féroce de ses sujets, c'est vraisemblable, par cela seul qu'il ne pouvait pas ne pas voir en elle le plus redoutable obstacle à sa do mination universelle. L'Angleterre écrasée, les autres ennemis de l'Allemagne étaient pour longtemps réduits à l'impuissance. — Mais il en connaissait les ressources, il n'en ignorait pas absolument le caractère; aussi eûtil préféré ajourner le conflit, jusqu'à l'heure où le continent serait dompté et où la flotte germanique atteindrait son complet développement. L'avenir travaillait pour lui : les idées pacifistes gagnaient du terrain ; parmi les socialistes, beaucoup subissaient la fascination du Marxisme et acceptaient la direction intellectuelle de l'Allemagne; lord Ilaldane et les admirateurs béats de la science tudesque prêchaient la réconciliation des frères anglo-saxons. Pourquoi, par une hâte imprudente, ne pas laisser grandir ces germes de désorganisation sociale? — Si l'on attaquait la France à propos du Maroc, l'intervention de l'Angleterre était certaine; les ministres anglais l'avaient déclaré à si haute voix qu'aucune illusion n'était possible. Quand, en novembre 1911, les députés conservateurs dénoncèrent la Grande-Bretagne à la haine de leurs concitoyens et reprochèrent au gouvernement d'avoir baissé pavillon devant elle, ils ne disaient que la vérité. L'erreur commence quand on prétend s'appuyer sur ces incidents pour conclure à l'humeur conciliante de l'Empereur. Malgré ses engagements formels, sans raison, sans prétexte, il nous avait menacés en pleine paix; il nous avait arraché une partie considérable d'une colonie qui nous appartenait depuis longtemps et sur laquelle nous avions les droits les plus incontestés et les plus légitimes. Il est probable qu'il avait eu au début la volonté de nous rançonner plus lourdement encore. A la dernière minute, il avait jugé que les conditions du combat étaient peu favorables et l'instant mal choisi. Du moment qu'il avait constaté que nous nous permettions de discuter ses conditions, il était résolu à nous ramener rudement à la

raison et à nous fnire repentir de notre audace; il se réservait de choisir l'heure où il nous frapperait.

L'affaire de Sarajevo lui parut favorable. Il était sûr en effet qu'elle déchaînerait les passions des Magyars qui nourrissaient pour les Slaves une haine implacable et qui hennissaient de joie à la pensée d'exterminer les Serbes; ils étaient d'ailleurs solidement tenus en main par un ministre à poigne, qui avait fait ses preuves, tenace, intrépide et violent. L'organisation militaire de l'Austro-Hongrie était sans doute fort loin d'être achevée comme l'ont montré les événements ; il est incontestable cependant que l'expérience des récentes mobilisations n'avait pas été complètement perdue, que des progrés considérables avaient été accomplis et que l'artillerie avait été sérieusement améliorée. Du côté de l'Italie, la situation paraissait aussi beaucoup meilleure que les années précédenies. Malgré les efforts de M. Barère, et bien qu'il eût réussi à dissiper les nunges qui avaient si longtemps troublé les relations des cabinets de Rome et de Paris, les anciennes querelles -n'étaient pas complètement oubliées et le moindre incident en ravivait le souvenir'. Au moment de réexpédition de Tripoli, la saisie des vaisseaux français, leCarthage et le Manouba, avait réveillé les vieilles polémiques et le discours prononcé à cette occasion par M. Poincaré avait été relevé par la presse italienne avec une certaine acrimonie. La diplomatie prussienne exploitait ces malencontreux incidents, elle entretenait les difficultés qui naissaient à propos du protectorat français sur la Gtirélienté d'Orient ; elle excitait les inquiétudes de la Consulta à propos des ambitions grecques ou des espérances serbes. Quand un accord fut conclu entre l'Angle terre et la France et que l'Angleterre retira ses vaisseaux de la Méditerannée, l'Allemagne répandit le bruit qu'une convention avait été sollicitée par la France, qui voulait ainsi s'assurer un moyen de pression sur le royaume voisin. Que les intrigues de la Wilhelmstrasse ne fussent pas absolument sans résultât, on en avait la preuve dans le renouvellement de la Triplice un an avant l'expiration du traité (1912). On racontait à ce propos que l'Alliance avait été complétée par des articles relatifs à la Méditerannée et les dénégations du cabinet de Rome rencontraient quelque scepticisme. Guillaume avait ainsi le droit de penser que l'Italie ne se séparerait pas des Empires centraux.

Il était convaincu aussi, — et c'était le point essentiel, — que l'Angleterre n'interviendrait pas, ou du moins que son intervention serait tardive ou incertaine, si bien qu'il obtiendrait des succès décisifs avant qu'elle entrât en ligne. Pour la gagner, il n'avait rien négligé. Sans doute, il n'était pas allé jusqu'à accepter la limitation des armements, ce qui était manifestement incompatible avec ses projets belii-' queux; du moins, ses refus, qui avaient suscité un assez vif mécontentement de l'autre côté du Détroit, n'avaient pas un caractère définitif et les conversations n'avaient jamais été entièrement interrompues, de manière à ce que les pacifistes ne fussent pas complètement découragés. Il entretenait avec le plus grand soin des négociations, avec l'intention de montrer la sincérité de ses intentions conciliantes; dans le Reichstag, M. de Jagow, M. de Beihmann- HolKveg, M. de Zimmermann insistaient avec une intention visible sur lu communauté d'intérêts des deux pays, sur la parenté des deux races, sur la similitilde de leurs désirs. Il

s'agissait de créer une atmosphère de confiance qui, au dernier moment, rendrait les heurts moins périlleux.

Dans la question raarocaine, l'Angleterre, liée vis-à-vis de la France par des engagements formels, était obligé de prendre nettement parti. Les affaires des Balkans au contraire l'intéressaient peu. Depuis la révolution de 1903, l'opinion publique était défavorable à la Serbie. Les sympathies du peuple allaient plus volontiers à la Bulgarie, que la ■ Grande-Bretagne, depuis 1879, considérait un peu comme sa créature, et à qui elle ne savait pas mauvais gré de son ingratitude vis-à-vis de la Russie; l'opinion était travaillée par les comités balkaniques qui, dans la crise de 1913, s'étaient prononcés hautement pour Sofia contre Belgrade.

Pour gagner les esprits, l'Empereur avait envoyé à Londres comme ambassadeur Marschall de Biberstein,,qui avait fait ses preuves d'habiieté à Constantinople et que l'on regardait comme le diplomate le plus éminent de l'Empire, le plus propre à séduire les sympathies et à désarmer les défiances. Il fut presque aussitôt emporté par la mort. Le prince Lichnowsky qui le remplaça, sans avoir peut-être les mêmes talents supérieurs et surtout sans jouir du même prestige, réussit pourtant à conquérir une très sérieuse autorité. Un peu vain, sans beauc()up d'expérience, il plaisait par sa simplicité, ses manières affables, sa bonne humeur, son air de sincérité qui n'était probablement pas affecté. La Chancellerie ne l'avait pas sans doute initié à ses desseins réels, et il remplissait d'autant mieux ses fonctions qui étaient d'endormir et de duper le Foreign Office, qu'il ne se doutait pas du rôle qu'il était appelé à jouer. A côté de lui, M. de Kuhlmann, le conseiller d'Ambassade, fort répandu, très obligeant, d'une extrême activité, toujours par voies et par chemins, recueillait des renseignements et surveillait probablement à la fois le gouvernement près duquel il était accrédité et son propre chef.

Les nouvelles qu'il envoyait étaient fort réjouissantes. Depuis les dernières élections qui avaient sérieusement ébranlé sa majorité, le ministère Asquith ne vivait que par la grâce du Labour party qui avait horreur de la Russie, et des Irlandais que les questions extérieures intéressaient peu. L'immense majorité du pays ne voulait pas la guerre et les efforts de quelques officiels généraux pour le tirer de sa dangereuse quiétude étaient demeures vains. A la veille dé la déclaration de guerre., la Chancellerie reçut de M. Kuhlmann, qui revenait de visiter l'Irlande, un rapport circonstancié dans lequel il présentait la situation sous le jour le plus sombre : il était confirmé par les relations des innombrables espions allemands qui avaient été expédiés dans rUIsler et à Belfast : La guerre civile était imminente; l'armée était en pleine révolte. Le cabinet avait les pieds et les mains liés par la question du Home rule. Même sans cela, comment oserait-il se risquer dans une guerre qui entraînerait presque immédiatement la révolte de l'Inde, de l'Egypte et de l'Afrique australe? Quand le 29 juillet, le prince Lichnowsky laissa entendre que, si la France était attaquée, la Grande-Bretagne ne resterait pas neutre, personne à Berlin ne prit au sérieux ses inquiétudes; il ne les avait exprimées d'ailleurs qu'avec une extrême timidité, sans pouvoir apporter d'autres preuves que les manières et le ton^de Sir Edouard Grey. Que signifiaient ces impressions

subjectives en face des raisons précises et concrètes de M. de Kuhlmann ?

Il eot suffi en somme d'un peu plus de prudence et d'adresse pour que l'Angleterre en effet ne prît pas aussitôt part aux hostilités; — L'affaire entre la Serbie et l'Autriche, disait Sir Edouard Grej' au prince Lichnowsky, n'est pas de.celles où nous nous sentons tenus d'intervenir ; même si l'Autriche et la Russie entraient en ligne, notre situation ne changerait pas. — Ces paroles confirment M. de Bethmann- Hollweg et l'Empereur dans leur confiance. L'ambassadeur altemand 6 Londres avait une idée plus juste des circonstances: — (( Je suis absolument convaincu, disait-il dans une conversation après son entrevue du 29 juillet avec Grey, que l'Angleterre non seulement se jettera dans la lutte avec la France et la Russie, mais qu'elle sera la première dnns l'arène. 11 n'y a pas l'ombre d'un doute sur ce point. Rien ne peut maintenant l'arrêter. » — Le prihce aurait peut être mieux fait de ne pas envelopper ses Craintes aussi discrètement dans ses dépêches officielles, mais très probablement ses déclarations les plus formelles n'auraient pas modifié les opinions de l'Empereur. Son siège était fait. Il espérait encore éviter une guerre européenne, mais dîins tous les cas, il était trop tard pour reculer. On ne iance pas au monde un défi tel que l'ultimatum de l'Autriche è la Serbie pour le letirer ensuite. Une sembla ble reculade aurait produit dans toute l'Allemagne un sursaut de stupeur et de colère. Le trône n'en aurait certes pas été ébranlé, mais le prestige du souverain eût été sérieusement compromis. La vanité de Guillaume II emporta ses derniers scrupules s'il en eut un moment.

De nombreux reproches ontéte adressés à Guillaume II, particulièrement à propos de la déclaration de la guerre. Le plus grave de ses torts et le plus évident, c'est d'avoir manqué de sang-froid et de perspicacité. Il n'a pas vu clairement Où il allait, et il n'a pas mesuré la gravité de la lutte qu'il engageait; il a sacrifié les intérêts permanents du pays à des considérations personnelles ; il a eu le vague sentiment qu'il commeltait la plus lourde des imprudences, et il n'a pas eu le courage de braver l'impopularité qui aurait accueilli son recul.

N'attachons pas cependant trop d'importance à ces questions secondaires. La lutte ét«it inévitable, à moins que l'Allemagne et son maître ne reniassent dans une conversion subite les idées qu'ils professaient depuis un demi-sièclie. « Il est clair, écrivait "un journaliste anglais bien connu, M. Dillon, dfins la Rcoue contemporaine d'octobre f911, que la paix de l'Europe est à 1b merci de l'Allemagne, bien armée, inquiète, mal équilibrée-; aucune fraction de ce peuple bien doué et entreprenant ne diffère assez du reste de la nation dans .ses manières de penser et d'a-gir pour que nous y trouvions une garantie contre une attaque subite, une agression haineuse, un projet de conquête ; les traités n'ont aucune force protfctrice, l'attitude la pl'us conciliante de l'Angleterre et de la France n'amène aucune détente. La force brutale est la seule qui compte... L'Allemagne veut conquérir des colonies, —sans sacrifice de sang et d'argent, si c'est pos.sible, — mais à quelque prix que ce soit, si elle ne peut y arriver autrement. Elle n'a

d'autre loi que le succès. «'Vous ne pouvez attendre de pardon pour une promesse violée que d un ennemi écrasé sur le champ de bataille, dit le vieux proverbe allemand.» L'esprit des relations qu'entretiennent les hommes d'État germains avec les puissances étrangères, 'est aussi éloigné du nôtre que la lune de la terre. Je ne leur reproche pas leur absence de sentimentalisme, mais l'absence de raisons beaucoup plus solides, et dont on ne se passe pas aisément.» — Ce qui manquait avant tout à la diplomatie germanique, c'était l'intelligence de ses propres intérêts et le respect de la liberté d'autrui. — Un jour, les officiers qui commandaient les escadres anglaise et française qui occupaient les ports de la Crète, mandèrent à leur bord les chefs des insurgés et leur remontrèrent l'avantage qu'ils trouveraient à accepter le gouvernement de l'Europe ; il leur assurerait l'ordre, la paix, la richesse et lé progrès. Les rebelles saluèrent les officiers avec la même courtoisie que le roi Constantin montrait à l'amiral Dartige du Fournet, et semblèrent fort touchés de leur offre. Au moment où l'entrevue se terminait, leur chef revint et demanda à l'amiral français : Quand partirez-vous ? — Les Cretois ne tiennent pas à être bien gouvernés, ils tiennent à être gouvernés par des hommes qu'ils ont choi.sis et savent lès méthodes qui leur plaisent. — Que de peuples sont crétois sur ce point. Guillaume II et les Allemands ont eu beau lire la Vôlkerpsychologie du célèbre professeur Wundt ; quelques vérités essentielles n'gnt jamais pu pénétrer jusqu'à leurs cerveaux.

Les documents que nous possédons sur l'Empereur sont nombreux, mais la lumière qu'ils jettent sur son caractère est assez faible et il ne paraît pas que les hommes qui l'ont approché de plus près et qui avaient l'intérêt le plus immédiat à le comprendre, soient jamais arrivés à avoir sur l'tii une opinion précise ; ce qui apparaît de plus clair, c'est leur ôtonnement à chacune de ses manifestations. Le trait essen tiel de son caractère est la mobilité, la fugacité déconcertante; on nous affirme qu'il habite rarement deux nuits de suite la même chambre, et tout le monde sait qu'il possède une invraisemblable garde robe et que nul n'a plus que lui le goût des déguisements ; aucun acteur ne l'égale dans sa rapidité à revêtir un nouveau costume ; il se plaît aux déplacements brusques et il est tourmenté par le démon de l'éloquence qu'il confond avec le bavardage. Il a la prétention d'être un homme de .«-on temps, de ne rester étranger à aucun des grands mouvements de l'évolution contemporaine, de les pressentir et de les diriger ; il a l'illusion de les rattacher à quelques principes essentiels et immuables qui guident sa conduite et déterminent son action au milieu du flot mouvant des incidents de la politi-que. Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire, et d'assez nombreux badauds ont été, en effet, séduits par le pathos de ses discours, la rhétorique de ses paTotes et l'apparente profondeur de ses réflexions. On lui croit r«sprit vaste, parce qu'il touche avec la même fatuité les sujets les plus divers et on le suppose capable de progrès parce qu'il varie l'expression de sa pensée. On l'accuse de duplicité parce qu'il s'abandonne sans réflexion à l'impression de l'heure. En réalité, sa, pensée n'a jamHÎs varié, et il ne me paraît même- pas exact de dire qu'elle s'est développée. Du premier jour, il est arrivé au trône avec la conrictton que

l'Empire du monde était réservé à son peuple et qu'il avait le droit et le devoir de briser sans pitié les moindres résistances.

Le rêve s'écroule aujourd'hui sous les coups de la réalité. Bagdad est occupé par le général Maude ; la Mésopotamie est entre les mains des Anglais, la Perse est définitivement arrachée aux influences germaniques ; la Chine se prononce pour les Alliés et la République américaine se prépare à entrer en ligne contre le peuple impie qui a violé les traités les plus sacrés et ramené l'humanité vingt siècles en arrière. Tant de coups n'ont pas ébranlé la foi de l'Empereur et de son peuple: — Quel est le citoyen, disait il y a quelques jours M. de Bethmann-Hollweg devant la diète de Prusse, qui ne verserait pas la dernière goutte de son sang pour donner au monde une paix allemande; une paix sare et solide. C'est cette paix allemande que Guillaume II a voulu dès les premiers jours imposer au monde dompté, c'est cette paix sûre et solide qu'il a toujours poursuivie, c'est-à-dire une paix dont il serait le seul gardien,, puisqu'elle aurait pour condition l'asservissement des autres nations.

« Les nations alliées ne sont pas seules, dit en terminant M. Muret, à invoquer de la justice immanente le châtiment d'un si grand crime. La morale publique exige une punition exemplaire pour l'instruction des rois et l'édification de ceux qui gouvernent la terre.

« Le peuple allemand et ses chefs ont été complices dans le crime. Seule une défaite militaire qui les mettrait à deux de jeu dans l'expiation vengerait la conscience universelle outragée dans ses plus nobles aspirations. Si la guerre devait se terminer sans que les coupables eussent reçu leur salaire, l'atmosphère morale de l'Europe du vingtième siècle en serait comme empoisonnée. »

Nobles paroles et sentiments généreux, auxquels je ne m'associe cependant que sous certaines réserves. Je n'aime pas beaucoup en général qu'on fasse intervenir dans les questions de diplomatie et de politique les idées de châtiment et de justice distributive. Le châtiment n'a en eiïet de valeur morale que dans la mesure où l'équité de la sentence est reconnue par le condamné, c'est-à-dire quand il a la conscience d'avoir agi volontairement contre une loi dont il reconnaît l'autorité. Les Allemands sont des fanatiques, c'est-à-dire des fous. Les punir de leur démence me paraît une conception contestable au point de vue du droit et je n'en attends pas grand'chose pour leur amélioration. Il nous suffit, et sur ce point je pense que tout le monde sera d'accord, de les mettre hors d'état de nuire. Le moment venu, ils s'arrangeront avec leur vieux Dieu qui connaît les mobiles profonds dç leur conscience. Sur cette terre, nous réclamons seulement qu'ils soient solidement muselés et que les peuples jouissent vraiment d'une paix qui ne soit pas une paix allemande.

Sur ce terrain d'ailleurs, — et bien que les attendus puissent être quelque peu différents, — nous sommes sûrs de nous rencontrer avec M. Muret. Son verdict est d'autant plus autorisé qu'il suivait de près depuis plusieurs années le mouvement des esprits en Allemagne; il en avait abordé l'étude avec une sympathie qu'il n'a jamais dissimulée; il en avait signalé la perversion progressive et il avait indiqué lea dangers de notre inditiérence I

apathique. On a écrit chez nous beaucoup de livres excellents sur nos voisins; on ne les a pas assez lus. Espérons que nous ne retomberons plus dans notre imprudente paresse et que M. Muret aidera à nous en guérir défini tivement. E. Denis.

ÉCHOS ET NOUVELLES

M. Milioukof et les Tchécoslovaques. — M. Milioukof, ministre des Affaires Etrangères du gouvernement provisoire russe, a répondu à la dépèche de M. Masaryk, président du Conseil national des Pays-Tchèques, par le télégramme suivant :

Je suis parfaHement d'accord avec dos idées au sujet des perspectives qui ouvre lu Russie libérée à la famille des nations civilisées pour la reconstitution finale de l'Europe centrale et sud-orientale.

Ce que serait la résurrection du Reichsrat. — Au

lendemain de la révolution russe on a de nouveau lancé la nouvelle que le Reichsrat allait se réunir — à la fin du mois de mai. Serait-ce enfin la fin de l'absolutisme, la solution des problèmes nationaux, la consolidation de l'empire et la manifestation de sa vitalité, tant de fois mise en doute dans les pays de l'Entente? — Il serait téméraire de se faire de pareilles illusions.

Les partis slaves ne pourraient être réduits au silence que par la violence ; ils' n'admettraient jamais le vote du coup d'état proposé par les Allemands et ils ne renonceraient pas d'avantage à protester contre la guerre provoquée par les empires centraux. Les Allemands ne l'ignorent .pas et c'est pour cela qu'ils ont préparé un nouveau règlement pour la Chambre que le fameux § 14 de la constitution lui imposerait et qui empêcherait toutes les manifestations importunes. La presse socialiste a donné déjà les détails de la « loi Neisser » concernant ce nouveau règlement. Ce serait une véritable ;; procédure draconienne » contre ceux qui oseraient troubler la session. La présidence aurait le droit d'exclure les députés récalcitrants des séances du Reichsrat pendant un délai qui irait jusqu'à 8 semaines. Le député qui s'opposerait à l'exécution de la mesure disciplinaire pourrait être privé de son mandat et même du droit à l'égibilité. Dans le cas de scènes violentes on a prévu l'intervention de la gendarmerie et au besoin même de la force armée. On voit que les promoteurs de cette loi, recommandée récemment par M. Steinwender dans le « Neues Wiener Tagblatt », n'ont pas beaucoup de confiance dans le patriotisme de la majorité des députés qui, grâce à un règlement imposé par la voie absolutiste, se verraient soumis aux violences du gouvernement et de la minorité allemande. Il est évident que l'application d'une loi pareille pourrait accélérer encore la catastrophe redoutée et faire apparaître au grand jour la décomposition de la monarchie que l'on s'efforce, depuis trente mois, de cacher aux yeux du monde. Le gouvernement ne peut pas l'ignorer et cette fois-ci encore l'on annonce que la résolution de convoquer lé Reichsrat n'est pas définitive. Qui vivra verra.

INFORMATION.— ^Qudi 26 avril, à 8 h. 1/2 du soir. Salle des Sociétés Savantes, 8, rue Danton, 6" arr., Conférence de M. E. Denis sur la Jeune Russie et les Slaves, organisée par l» Colonie Tchèque de France en l'honneur de la Russie libre.

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DB N3 année 1-

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