L'AUTRICHE=HONGRIE ET L'ALLEMAGNE
On entend de temps en temps des voix qui essaient de préconiser une paix séparée avec l'Autriche, qui pensent qu'on pourrait s'arranger avec l'Autriche plus facilement qu'avec l'Allemagne, que les Allemands d'Autriche sont malgré tout hostiles à l'esprit prussien, etc. Nous dédions le document qui suit à tous ceux qui nourrissent do telles pensées. Peut-être cela les fera-til réfléchir. L'article fut publié dans la revue allemande Das Groessere ûeutschland, revue hebdomadaire de la politique mondiale et coloniale (numéro 2, du 13 janvier 1917), une de ces innombrables revues qui luttent pour le pangermanisme intégral. L'article est intéressant parce qu'il est écrit par un publiciste viennois bien connu, M. Karl Grube, et qu'il exprime admira blenient les sentiments des Allemands-autrichiens.
La Guerre mondiale et l'Autriche allemande
Les vœux de l'alliance des Dix ne furent pas réalisés : l'Aiitriche-Hongrie est restée intacte. Le royaume de Pologne fut créé pour servir d'État tampon contre le panslavisme, et la Roumanie avec la Serbie et le Monténégro ont payé par les plus lourds sacrifices leur participation à la guerre. Les Allemands d'Autriche-Hongrie ont établi des liens indissolubles avec leurs frères de l'Empire. Le respect de l'Allemand à la parole donnée s'est une fois de plus manifesté : il a ce respect dans le sang.
Une Autriche forte et pénétrée de l'esprit allemand sera le fruit de cette guerre. Aussi le.s rapports entre la nation dominante en Hongrie — les Magyars — et l'Empire allemand n'ont jamais été aussi étroits. Bien que, aujourd'hui, l'Autriche soit sans Parlement, — en effet, le chef des Tchèques Kramaf fut condamné à mort et fut d'ailleurs gracié; quant aux autres chefs si vénérés du «néoslavisme», ils sont à l'étranger ou bien gar lés sous les verroux — la vie politique conserve son activité la plus grande. L'Union nationale allemande qui compte plus de 100 membres, est en même temps le plus puissant groupe national allemand au Parlement. Elle a exposé ses désirs avec toute la clarté désirable dans son programme de Pâques : la revendication la plus catégorique est l'adoption de la langue allemande comme langue d'jjtat. ï\ ne s'agit pas seulement de faire plaisir aux Allemands, mais, avant tout, la satisfaction de ce désir sera salutaire à là patrie comme l'ont déjà reconnu l'Empereur Joseph et Marie-Thérèse.
Avant la guerre, 'Vienne n'était pas pénétrée de l'esprit allemand comme elle l'est aujourd'hui. On parlait, on chantait en allemand mais on se sentait malgré tout sous les plis du drapeau jaune et noir. On était, dans certaines classes, exclusivement autrichien. Aujourd'hui on est allemand, mais allemand de la tète alux pieds. On restera fidèle à sa patrie : cela ne changera pas, mais on restera aussi persuadé que l'esprit allemand est la seule sauvegarde d'une Autriche puissante. ,
Le « Père » Hindenbourg est aussi populaire au bord du Danube que le fut autrefois le père Radetsky; et, au nom des Mackensen et des Falkenhayn les yeux des allettiati'ds du Danube s'allument : on ne parle que de « notre » Falkenhayn, « notre » Mackensen. Gela fen dit plus long que des milliers d'articles de fond. —
... Les Allemands d'Autriche sont invincibles'tant qu'ils restent unis. Les véritables patriotes allemands le sont. Hs vont droit au but, selon le programme qu'ils ont tracé. Les
journaux nationalistes de l'Empire qu'on trouvait difficilement dans les cafés sont aujourd'hui ceux qu'on réclame le plus. Tirpitz est l'homme des nationalistes allemands de l'Autriche. Les hommes les plus populaires, tels que Gh. Hermann Wolf, déclarent publiquement qu'ils approuvent la croisade sous-marine fanatique contre l'Angleterre. Le récent crime odieux — genre Baralong — a provoqué à Vienne, dans les cercles nationalistes, une indignation qui mit sur les lèvres de tous ce cri : « Les sous-marins en mer ». La Wilhemstrasse ne trouve parmi les nationalistes allemands en Autriche que peu de partisans, il faut le dire franchement. Quiconque a participé une fois à une « journée de Bismarck » à Vienne, peut savoir jusqu'à quel point peut aller l'enthousiasme d'un allemand autrichien. Le centenaire do l'homme qui forgea l'empire a donné lieu à une manifestation imposante des nationaux allemands de l'Autriche, dans la plus grande salle de Vienne. La foule se pressait, les officiels, les officiers en uniforme étaient présents, et tous étaient décores de la fleur symbolique des allemands, le bleuet. Que les temps ont changé — il y a encore une dizaine d'années, on considérait comme une trahison de chanter la Wacht am Rhein et de jeter un regard de l'autre côté de la frontière/., au centenaire de Bismarck, des milliers d'autrichiens, et parmi eux les maires des villes, des officiers supérieurs, d'anciens ministres, ont entonné la Wacht am Rhein...
La cité la plus fidèle au souvenir de Bismarck est la cité danubienne. Le Viennois est très impressionnable et se laisse aller facilement aux expansions sentimentHles. La dure école de cette guerre mondiale fut aussi la meilleure éducation nationaliste des Allemands du Danube. Le germanisme a encore beaucoup de travail à réaliser dans la (( marche » de l'Est. Sans la guerre, on n'aurait jamais réussi à imposer le silence aux nations de la couronne des Habsbourgs qui tiraient à hue et à dia. G est une guerre salutaire pour l'ancienne monarchie du Danube. Les Allemands ont tous les atouts et il les garderont. Une politique économique judicieuse récoltera les fruits de celte guerre, des champs de la Baltique à ceux de l'Adriatique, et les serrera dans ses greniers.
Bismarck, le grand psychologue, a su merveilleusement pénétrer et se rendre maître de l'humeUr/populaire, chose si insaisissable. Avec quelle ferveur voleraient les cœurs des 12 millions d'Allemands de la monarchie des Habsbourgs vers un véritable homme d't,tat qui gouvernerait à la Wilhemstrasse (1) et qui serait tout à fait pénétré de l'esprit allemand! La confiance dans la personne de Hindenbourg estcomplète. Parcôntre,laconfiance dans la valeurpolilique deshommesde la Wilhemstrasse est trèslimitée. Seulement, pas de politique d'autruche — l'Autrichien veut voir son puissant frère à l'œuvre. Le tempérament vif des Allemands du sud désire avidemment faire la guerre de la façon la plus impitoyable contre l'ennemi le plus dangereux et le plus fort, « la perfide Albion ». C'est pourquoi une revue comme la plna grande^ Allemagne exprime, dans le style qui lui convient, la pensée allemande de Reichenberg à Trieste. Le jour de la chute de Tirpitz fut un jour de deuil national de Zetchen à Kronstadt. Le livre du chancelier Bûlovsr, La politique allemande, fut littéralement dévoré en Autriche. La façon vigoureuse dont il exprime l'àme alletnande a fait de Bûlow l'homme le plus populaire chez nous. G'est un homme du goût des Allemands du Danube.
(1 ) L'Auteur comme pangermaniste forcpné est adversaire de la ■WilhelhemsirHSse c. à d. de Betlimann Holhveg, et fait voir que les Viennois désireraient une politique plus nette encore dans le sens pangermaniste.
^EVUE BI-MENSUBLLB
Deuxième année.
15 Avril 1917
Adieux à nos Lecteurs
Avec ce numéro finit notre seconde , année. Notre premieir devoir est de remercier les lecteurs qui ont bien voulu nous seconder dans notre entreprise et dont les sympathies nous ont encouragés et soutenus. Elles sont venues à nous des côtés les plus dillérents, si nombreuses qu'elles nous permettent d'affirmer que notre œuvre n'a pas été inutile et que nous avons atteint le but que nous nous étions proposé.
Quand M. Masaryk, le représentant le plus autorisé du peuple Icliéco-slovaque à l'élranger et le chef incontesté du mouvement national, m'a proposé, il y a deux ans, de 'prendre la direction de La Nation Tchèque, je me suis demandé tout d'abord si mon action pouvait dans une mesure quelconque être utile à l'intérêt français.
Mes amis Slaves n'ignorent pas, en effet, ^ et je ne le leur ai jamais dissimulé, — que ma préocupation dominante, — je devrais dire exclusive, — a toujours été la grandeur et la puissance de la patrie. Dans les circonstances actuelles, une pareille affirmation paraîtra si naturelle qu'on la jugera sens doute inutile. Mais, bien longtemps avant la guerre, je n'ai jamais cessé de répéter et d'enseigner qu'un peuple n'a jamais le droil de se sacrifier à une cause étrangère, si juste et si noble qu'elle paraisse ; il a le devoir de songer avant tout à son indépendance, à sa sécurité, à 3on développement matériel et moral. La défense jalouse et coastante de son individualité propre lui est inspirée par ses devoirs mêmes vis-à-vis de l'humanité. La paix universelle, en effet, que nous désirons tous et qui est notre suprême espoir, a pour condition le respect des divers groupes ethniques; si l'un deux, par faiblesse, par générosité ou pour quelque cause que ce soit, perd ses droits légitimes, il représente aussitôt un élément de désordre et devient un ferment perpétuel d'anarchie. Les derniers événements ont prouvé que le pacifisme intransigeant étai.t en grande partie responsable de la guerre actuelle. L'égoisme national est de même une des garanties les plus sérieuses de la paix universelle. — Sans doute, il n'est pas toujours facile de déterminer les limites des revendications légitimes du patriotisme, et il importe de se garer coijtre les imprudentes et dangereuses suggestions du chauvinisme, qui en est la caricature. Il n'en reste pas moins vrai que la première question qui doit se présenter à notre conscience, est toujours : que demande l'intérêt de la patrie ?
La question, ainsi posée à propos de l'Autriche, ne m'a paru laisser qu'une réponse possible.
On ne saurait trop y revenir. En Fraace, jusqu'à la veille de la guerre, l'Autriche n'avait pas un seul ennemi.
Historiens, journalistes, politiques, tous ceux qui se préoccupent de l'avenir de l'Europe, s'inquiétaient de la vassalité chaque jour plus manifeste à laquelle les Habsbourgs se laissaient réduire. Malgré tout, ils ne désespéraient pas de les arracher à l'influence de Berlin. La situation était si claire que, malgré les preuves réitérées d'inintellegence qu'avait données François-Joseph, nous n'arrivions pas à nous persuader qu'il persévérerait dans sa fatale erreur. Il lui eût suffi de donner satisfaction aux revendications modestes de la majorité de ses sujets en substituant à un système d'oppression un régime d'égalité et de justice, pour fonder sur des bases indestructibles la puissance de sa Maison. Une Autriche fédérale, — et par là émancipée de l'Allemagne, — eût été dès lors la garantie de la paix universelle et elle eût pris dans l'Europe centrale un rôle incomparable de conciliation et de direction.
Le Dieu allemand est une divinité féroce, redoutable pour ses fidèles plus que pour ses ennemis. Il a jeté la démence dans l'esprit des Habsbourgs. — La manie du suicide est contagieuse. — De gaîté de cœur, les Empereurs d'Autriche, comme l'Allemagne elle-même, ont cherché l'abîme pour s'y précipiter. L'histoire, qui connaît tant de cas de folies, n'en citera pas de plus invraisemblable et de plus inexplicable. — L'ultimatum adressé à la Serbie, la déclaration de guerre, insensée plus encore que criminelle, et depuis lors les événements politiques et militaires ont prouvé clairement que le délire des Habsbourgs était décidément incurable. Par ambition, par orgueil, par atavisme, par stupidité surtout, ils n'ont voulu être que les lansquenets des Hohenzollern. — Étrange fantaisie! -— Qu'y pouvonsnous? — Ils ont délibérément choisi leur destin. Ils disparaissent comme ils ont toujours vécu, dans les supplices et le sang. Aujourd'hui, même s'ils s'y efïorçaient*loyalement, il leur serait impossible de réparer le mal qu'ils ont causé et de reprendre leur indépendance vis-à-vis de Berlin. Depuis leurs plus lointaines origines, ils s'étaient donné pour mission de frayer à l'Allemagne la route vers l'Orient et de germaniser par tous les moyens les peuplés du moyen Danube. Ils n'ont pas pu s'arracher à leur hantise. Ils n'ont jamais été et ne sauraient être que les ouvriers dociles et impitoyables du pangermanisme conquérant.
Débarrassons le sol du chiendent qui l'empeste.
Le mot d'ordre de notre Revue nous était imposé par les circonstances : la nécessité inéluctable, absolue, de la suppression de la monarchie autrichienne.
pQ,ur cela, nous avons établi :
1» Que le maintien de l'Autriche laisserait à la disposition de l'Allemagne les ressources considérables de l'empire danubien, assurerait à nos ennemis une situation prépon-
dérante dans le monde, leur permettrait d'étendre leur influence sur l'Orient et serait une menace permanente pour notre sécurité.
2" Que,, dès maintenant, le rêve de domination poursuivi parles Hohenzollern se trouverait réalisé s'ils conservaient l'autorité qu'ils ont acquise à Vienne et à Budapest, et, par l'intermédiaire des Allemands autrichiens et des Magyars, à Sofia et à Constantinople.
30 Que, pour guérir l'Allemagne de la folie ambitieuse qui a imposé h l'Europe de si épouvantables sacrifices et qui entraînera bientôt pour elle les plus lourds châtiments, il est indispensable d'établir sur sa frontière orientale des Ëtats qui auront un intérêt immédiat et constant à surveiller ses desseins.
■ 4° Que la matière de ces États existe dès à présent et qu'en particulier en Bohême, comme dans la Yougoslavie, nous trouvons des peuples, jeunes à la fois et soutenus par un admirable passé, animés d'un patriotisme ardent, arrivés à un degré supérieur de civilisation, laborieux et résolus, instruits et riches, pénétrés des méthodes modernes et déi^oués a nos principes, capables par conséquent d'une vie régulière et appelés à jouer un rôle éminent dans le travail général de la civilisation humaine.
Certaines thèses sont si claires qu'il suffit de les énoncer pour qu'elles s'imposent à l'esprit de tous avec une puissance souveraine. Sans doute, çà et là, il n'est pas impossible d'entendre quelques voix attardées qui essayent de plaider timidement les circonstances atténuantes pour les criminels qui ont précipité le monde dans le cataclysme actuel : ces voix sont si faibles qu'elles tombent dans le vide sans réveiller aucun écho. Les raisons que découvrent ces défenseurs d'une cause perdue d'avance sont si inconsistantes et si puériles qu'ils n'osent pas les apporter publiquement et se bornent à de vagues et creuses déclamations.
Quels arguments pourraient-ils invoquer? .
La justice? — Singulière équité vraiment qui consisterait à épargner une dynastie scélérate, qui ne compte ses règnes que par des massacres, et qui meurt étouffée dans une boue sanglante 1
Le droit des peuples? — Consultez-les, et vous entendrez leur réponse. Ne nous l'ont ils pas donnée cette réponse, par les milliers de soldats tchèques, Slovènes, croates et serbes qui, au péril de leur vie, se sont réfugiés dans les rangs des armées russes, pour ne pas servir une cause qu'ils détestaient; — les volontaires slaves qui chaque jour mêlent leur sang au sang de nos soldats; — les députés de Bohême ou de Croatie qui ont opposé aux séductions et aux menaces de Tisza et de Clam-Martinic, l'héroïque protestation de leur conscience et ont expié leur courage par la prison pu la potence ? Ne nous ont-ils pas crié leur volonté d'émancipation, ces milliers et ces milliers d'ouvriers, de pay.sans, d'instituteurs et de prêtres qui meurent dans les cachots de Bosnie, de Dalmatie, de Croatie, de Slovénie, de Moravie, de Slovaquie et de Bohême?
Parleront-ils de l'intérêt de la France ? — Quelle étrange conceptiun que de sacrifier 10 millions de Tcliéco slovaques el 10 millions de 'yougoslaves, sans parler des Roumains, des Italiens, des Ruthènes et des Polonais, aux Magyars
et aux Allemands! — Ainsi la France sera plus puissante si nous permettons à nos ennemis de continuer à mobiliser contre nous trente millions d'hommes qui ne demandent qu'à marcher avec nous contre la férocité tudesque? — Oserait-on vraiment encore nous rebattre les oreilles des sympathies des Magyars pour la République française? — On sait assez les merveilleux résultats qu'a produits cette polilique en Bulgarie. — "Il n'y a qu'une formule qui serve et le bons sens l'indique : soyons les amis de nos amis et les ennemis de nos ennemis.
Le moment est vraiment passé des savantes combinaisons d'une diplomatie de couloir et des puériles vanités d'une politique qui se prétend savante parce qu'elle est incompréhensible. Les intérêts français, l'avenir de l'Europe, la paix générale, la volonté des peuples et la justice exigent la dislocation de l'Autriche ; l'opinion unanime la réclame et cette opinion est si claire et si puissante que les gouvernements eux-mêmes qui reculent d'habitude devant les solutions radicales et neuves, ont été emportés par elle. Les représentants les plus éminents de la politique anglaise ont été les premiers à reconnaître que le traité futur devra avoir pour condition essentielle le respect des droits des peuples. Les États-Unis et les Alliés se sont rencontrés dans la même volonté et ont déclaré que la paix universelle ne serait définitive que si elle proclamait l'émancipation des Tchécoslovaques, des Yougoslaves et des Polonais. Un des premiers actes de la jeune Russie a été de rompre avec les timiditésde l'autocratie et de réclamer l'affranchissement des opprimés.
Nous ne nous faisons aucune illusion sur la part que nous avons eue dans cet éveil de la conscience publique. Notre cause triomphe, parce qu'elle est juste et bonne. On ne nous- refusera pas du moins le droit de nous réjouir du succès des idées que nous défendons ici. Qu'il nous soit permis aussi de remercier les collaborateurs qui nous ont apporté l'appui de leur dévouement et de leur travail et parmi eux au premier rang ces émigrés slaves d'Amérique qui, sans compter, nous ont fourni les ressources matérielles indispensables à notre œuvre. Tous ensemble nous avons combattu le bon combat et avec la même joie nous saluons la victoire prochaine, la victoire complète.
La diffusion rapide des doctrines qui nous sont chères nous a décidés à modifier désormais notre plan de conduite et notre œuvre de propagande.
Les idées généraies, les principes directeurs de notre politique ont été largement et complètement développés dans les deux années de la Nation Tchèque. A les répéter nous n'accomplirions plus qu'une besogne superflue. N&us entrons dans la phase décisive de la lutte et le moment approche où il convient de serrer les questions de plus près, de les étudie? dans le détail, de fixer avec précision les conditions du futur traité.
Il est urgent aussi de suivre avec une attention vigilante les incidents quotidiens et de dénoncer à l'opinion les intrigues par lesquelles l'Allemagne vaincue s'efforce d'échapper au châtiment qui l'attend. Elle a senti passer le souffle du désastre ; rien ne saurait désormais la sauver que la folie des Alliés; elle ne désespère pas de trouver parmi
eux des complices ou des dupes. Ne parle-ton pas déjà, sous prétexte de disloquer la coalition, de traiter avec la Bulgarie! Ce serait le premier pas pour négocier avec l'Autriche. Des bruits circulent sous le manteau : devons-nous rendre le jeune Empereur responsable des crimes de François-Joseph? Il est tout prêt à nous donner des gages de sa bonne conduite; sa femme Zita a du sang français dans les veines et ses beaux-frères servent dans l'armée belge; ouvrons largement les bras à ces pécheurs repentants.
Le piège est grossier et le jeu est clair. L'Autriche est le point vulnérable de l'Allemagne, le seul sur lequel nous puissions vraiment l'atteindre; c'est en la frappant à Vienne que nous lui barrerons la route de l'Orient et que nous la mettrons pour longtemps hors d'état de nuire. Guillaume et Charles viennent d'avoir une entrevue et il sufBt d'une modeste clairvoyance pour deviner le sens de leur entretien. — A tout prix, sauve ton Empire, a dit le Kaiser, puisque sa durée est une garantie de notre prochaine revanche, et n'hésite pas à te séparer de moi, puisqu'on m'abandonnant, tu me préserves d une ruine fatale et définitive. — La ruse est classique et la mèche est éventée. Mais Guillaume compte sur la fatigue des combattants, sur le désir universel de paix, sur l'aveuglement aussi de quelques diplomates d'ancien régime, sur la connivence scélérate de financiers qui, à la veille de la guerre, entretenaient avec Berlin des relations trop étroites.
Ces louches et criminelles manœuvres, les Tchèques sont en excellente posture pour en apercevoir l'origine, poiir en suivre le développement, pour en marque^ le sens et en dénoncer le péril. Seuls d'ailleurs, ils ont à la fois les connaissances nécessaires et l'autorité indispensable pour fixer les termes précis de leurs désirs, pour exprimer les détails de leurs revendications et pour en expliquer les raisons. Il est donc naturel que nous leur laissions désormais Iç premier rang.
C'est avec une pleine et entière confiance que je remets la . direction de La Nation Tchèque h mon ami, M. Benes, qui en assume désormais l'entière responsabilité. Nos lecteurs le connaissent déjà et il a été mon plus actif et plus utile collaborateur. Il a prouvé son dévouement à la cause sainte que nous défendons par les sacrifices singulièrement durs qu'il a consentis, et ses remarquables qualités de publiciste et de politique par les résultats qu'il a obtenus. Il est uni à M. Masaryk par les liens d'une étroite et solide afifection. Nul n'est mieux fait que lui pour continuer à plaider devant l'opinion la cause tchécoslovaque.
Il a l'intention, avec raison selon njpi, de donner à la revue un caractère moins théorique, de s'occuper davantage des incidents journaliers, d'en faire une revue d'information autant que de discussion. Il n'est pas douteux qu'il rendra ainsi de grands services à l'opinion et qu'il déjouera les retours offensifs des partisans de l'Autriche.
Il va sans dire qu'en lui remettant la direction je ne me si'parepasde \s Nation Tchèque et que je ne me désintéresse pas de son avenir. Je reste son collaborateur et elle peut, demain comme aujourd'hui, compter sur mon dévouement absolu. Il ne s'agit à aucun degré de séparation, mais d'une nouvelle répartition du travail.
En me dégageant de la tâche matérielle assez lourde que m'imposait la direction delà Nation Tchèque, M. Benes me
permet, en efïet, d'entreprendre une publication plus large et plus générale, à laquelle je pensais déjà plusieurs années avant la guerre, et que j'espère enfin mener à bien, grâce au précieux concours de M. Robert de Caix, qui apportera à notre nouvelle entreprise l'appui d'un talent éprouvé et sa rare expérience de journaliste.
Le Monde Slave, que je voudrais faire paraître dès le mois de juin, et qui sera dans quelque mesure une continuation agrandie et un développement de la Nation Tchèque, aura" pour objet de faire mieux connaître en France la Russie et les peuples slaves.
Les Russes se plaignent que nous n'avons sur eux que des idées incomplètes et fausses. Ils exagèrent beaucoup, et je crois que nulle part en Europe on n'a publié un aussi grand nombre d'œuvres excellentes-sur l'Europe orientale. Les noms de MM. Louis Léger, Paul Boyer, Meillet, Haumant, font autorité, et ils ont eu le rare mérite de fonder autour d'eux une école de savants et d'écrivains dont plusieurs sont aujourd'hui des maîtres. Les travaux de MM. Legras, Patouillet, Lirondelle, Mazon, — que d'autres je pourrais citer, — sont des œuvres remarquables, •et la critique en France et à l'étranger en a constaté le mérite. Il est regrettable seulement qu'ils ne soient pas assez répandus dans le grand public. Cela tient en partie à ce que ces études sont isolées, fragmentaires, et n'offrent pas au lecteur l'ensemble systématique de connaissances qui lui sont indispensables et qu'il désire.
La victoire nous aura coûté cher, si cher que, quelque complet que soit notre triomphe, les lendemains de la guerre seront très durs. Pour sortir des difficultés qui nous attendent, rétablir notre prospérité financière et conserver notre prestige moral, nous devrons redoubler d'efïorts et de travail. Nous avons besoin d'appuis et d'alliés, mais ces appuis et ces alliances, ils ne viendront à nous, ne nous demeureront fidèles et ne nous seront vraiment utiles que si nous les méritons par une attention continue.
Il est bien entendu que nous apprécions ainsi qu'il convient l'avantage que nous pouvons retirer d'une étroite collaboration avec l'Angleterre et les États-Unis. Nous savons aussi quel rôle admirable la France peut espérer jouer dans l'Amérique du Sud, pour le plus grand avantage des deux pays. Il me semble cependant que nulle part notre action ne saurait être à la fois plus efficace et relativement plus facile que dans l'Europe orientale.
Nous sommes un pays de très ancienne civilisation et il est naturel que les peuples qui naissent à la vie cherchent près de nous des encouragements et des conseils ; — qu'ils étudient notre passé, quelquefois pour éviter les erreurs qui ne nous ont pas été épargnées. En revanche, ils nous apporteront les ressources virginales de leur jeunesse, de leur nombre -et de leur ardeur. A Pétrograd comme à Varsovie, à Prague comme à Zagreb et à Belgrade, nous avons de très vieilles sympathies. Ne les laissons pas perdre.
Apprenons à connaître nos amis, à étudier leurs désirs et leurs besoins. Il faut que nous soyons à même de causer de plein cœur avec eux,' et pour cela, que nous ayons des idées justes et précises sur leur histoire, leurs désirs, leurs ' littératures, leurs besoins naturels, les ressources de leur industrie et de leur production.
Le Monde «S^are, aurait ainsi pour mission de présenter à la France l'Europe orientale et de donner une base solide aux amitiés trop sentimentales et vagues d'aujourd'hui. Naturellement, nous ferons une très large place aux collaborateurs du dehors, mais ce sera essentiellement une revue française, rédigée au point de vue français. Nous n'écarterons pas les articles scientifiques prop^;ement dits, mais nous voudrions nous adresser surtout au grand public et nous nous efïorcerons, sans rien sacrifier de la solidité des travaux, de ne pas rebuter nos lecteurs par l'aridité de l'exposition. Nous publierons aussi des romans, des nouvelles, des vers, de façon à faire mieux connaître le grand mouvement littéraire de l'Europe slave et d'en montrer le développement régulier et la continuité. Nous avons trop souvent le tort en France, après des engouements passagers, de ne plus nous occuper de la vie courante de nos voisins. Après l'ère de Mickiéwicz nous avons eu ainsi l'époque de Tolstoï et de Dostoiévsky. Ce sont de grands noms, mais la Russie et la Pologne ne s'épuisent pas en eux, même si l'on veut ajouter Sienkiéwicz, Tchekhof et Gorki. Nous essaierons de montrer le progrès des idées, l'évolution du goût, et on aimera mieux, les écrivains slaves parce qu'on les comprendra mieux.
Nous ferons une part importante aux questions économiques et notre bibliographie sera aussi abondante que possible. Toutes les fois qu'un ouvrage important paraîtra, nous en donnerons une analyse détaillée. Des revues périodiques consacrées aux arts, aux sciences, à l'histoire, permettront de se rendre compte du mouvement de la pensée chez les divers groupes slaves.
Enfin, des revues politiques trimestrielles abondantes et précises montreront l'action des partis, l'importance relative des questions engagées, les progrès ou les dangers possibles.
On m'accusera sans doute de rédiger un programme électoral. Je ne me dissimule pas que notre revue aura beaucoup de peine à tenir ses promesses. Je ne m'en effrayé pas non plus, ni ne m'en désespère. Je sais bien que les livres les plus beaux sont ceux qui n'ont jamais été écrits. Mais si l'humanité devait s'en contenter, elle trouverait malgré tout la pâture un peu maigre. Un programme électoral somptueux n'est pas complètement inutile. Il éveille les désirs et crée l'espoir, qui devient à son tour un mobile d'action.
Une des leçons qui me paraissent ressortir de la guerre actuelle, avec la plus fascinante clarté, est celle de l'étroite solidarité des générations entre elles. L'héroïsme de nos fils est fait de nos efforts, comme par leurs souffrances ils expient nos imprudences et nos faiblesses. Leur exemple et leur leçon nous montrent que nous devonç sans cesse, à chaque instant, employer toutes nos forces pour assurer et am.éliorer l'avenir du pays.
Est il contestable que la France a un intérêt manifeste à resserrer les liens qui l'unissent aux Slaves?
Est-il contestable que pour cela il est indispensable qu'elle les connaisse mieux ?
Est-il contestable que, dans une démocratie, il. est nécessaire que le plus grand nombre possible de citoyens s'intéresse à ce qui se passe hors de ses frontières?
Peut être la tâche que voudrait assumer le Monde Slaoe sera-t-elle trop lourde pour mes vieilles épaules. Qu'importe? Si l'œuvre est bonne, elle fera son chemin.
Dans tous les cas, il est naturel que le Monde Slave prenne la suite de La Nation Tchèque, puisque nulle part l'idée slave n'a poussé d'aussi profondes racines qu'en Bohême.
Contre l'Allemagne, pour la justice et l'indépendance des peuples, — c'était la devise de Havlicek. C'est aussi celle des Yougoslaves, des Polonais et des Russes.
Ce sera notre drapeau. S'il devait tomber de nos mains défaillantes, nous sommes tranquilles : la vieille terre française a beau être ravagée par la furie tudesque, ils ont beau la souiller de leurs crimes, leur rage impuissante n'en tarira pas la fécondité et, mère éternelle et sereine, elle produira de nouveaux combattants, qui répandront notre pensée et la réaliseront avec plus de talent et de succès.
E. Denis.