‹ La Nation tchèque (volume 3)Chapitre 11 sur 100 · LE 6 JUILLET · texte numérisé non relu

LE 6 JUILLET

Le 6 juillet 1415. marque une date décisive dans l'histoire de la nation tchèque et de la race slave tout entière.

Ce jour-là, à la suite de la décision du Concile de Constance, un humble prêtre, dont le nom est inconnu en dehors de la Bohème, un pauvre docteur de l'Université de Prague, Jean de Husinec (Jean Hus), qui a refusé d'abjurer les erreurs dont on l'accuse et d'incliner sa raison devant les hautaines injonctions des évoques et des cardinaux, est brûlé et ses cendres sont jetées au vent.

Au milieu des grands intérêts qui se débattent à Constance et des luttes dont le retentissement ébranle le monde civilisé, le supplice de Hus passe presque inaperçu ; la plupart des chroniqueurs le signalent à peine.

Le peuple tchèque cependant n'accepte pas la sentence du Concile et s'inscrit en faux contre une condamnation qui atteint le royaume dans son honneur et le peuple dans son désir de réforme et son espoir d'une destinée moins dure. Quand les Pères prétendent exiger des Bohèmes qu'ils reconnaissent la justice du verdict qui a frappé le maître de l'Université de Prague, la nation se cabre sous l'injure et se dresse en armes contre les croisés que l'Église a appelés à son aide. Après une guerre de vingt ans, inébranlable dans sa foi, victorieuse de toutes les attaques, quand elle a promené d'un bout de l'Empire à l'autre la terreur de ses bandes invaincues, elle contraint un nouveau Concile à implorer la paix et à accepter ses conditions. Les prélats de Bàle, humblement, invitent les rebelles à une libre discussion où l'arbitre suprême sera Jésus-Christ seul.

Par les guerres qu'elle suscite et les conséquences qu'elle entraine, la mort de Hus marque ainsi vraiment la fin du moyen âge et l'aube des temps modernes. Aux siècles de soumission aveugle et muette succèdent les siècles d'examen.

Sans doute, bien souvent déjà, l'Eglise s'était heurtée à des hérésies redoutables. De chaque combat, elle était sortie plus maîtresse des ùmes et plus sûre de son pouvoir; chaque révolte avait élargi et ancré plus solidement sa domination. Cette fois, sa volonté fléchit, impuissante devant la résistance indomptable d'un peuple qui, prêt à tous les sacrifices pour ne pas trahir son Dieu et maintenir la gloire de son nom, a opposé l'insurrection des consciences aux arrêts absolus de la hiérarchie romaine. Le Chrétien, qui n'était plus que le serf de l'Église, a reconquis son Dieu. La conscience a brisé sa chaîne séculaire. La foi

cesse d'être une contrainte extérieure pour redevenir une libre adhésion de l'esprit et du cœur.

L'honneur éternel de la Bohême est d'avoir donné le signal de cette levée de boucliers contre les traditions du moyen âge, d'avoir défendu et fait reconnaître le droit de la personne humaine, d'avoir ouvert, — et victorieusement soutenu, — le combat contre les principes d'autorité aveugle et de violence.

Là pourtant ne se borne pas l'œuvre de Hus, et ce n'est pas du réformateur religieux dont nous voudrions nous occuper aujourd'hui. Le 6 juillet, en Europe et en Amérique, des milliers et des milliers de Tchèques, dans une pensée de reconnaissance et d'amour, élèveront leurs regards et tourneront leur âme vers le martyr de Constance. Parmi ces dévots do Hus, beaucoup, — non pas peut-être les moins fervents — sont des catholiques sincères et des fils dociles et pieux de l'Église romaine. Notre Jeanne d'Arc aussi a été condamnée par des prélats, et un évêque présidait le tribunal qui l'a envoyée au bûcher, l'our l'immense majorité des Tchèques, Hus n'est plus un hérétique ; ce qu'ils aiment et vénèrent en lui, c'est son ardent patriotisme, son attachement profond à la cause et à la langue nationales. Bien plus que Saint-Venceslas, Hus est le vrai patron du pays, l'apôtre de la race, le saint du peuple.

Le patriotisme, qui est, essentiellement et avant tout, un sentiment instinctif, — et par cela même immortel et invincible, — s'exalte et s'ennoblit par le souvenir des grandes œuvres accomplies en commun au service de l'humanité. Jusqu'à Hus, la nation tchèque n'était encore qu'une réunion d'hommes, que groupait, dans une unité à demi inconsciente, la communauté de langues, de traditions et d'intérêts. Il n'était pas impossible qu'elle s'évanouît, absorbée dans une collectivité plus considérable ou mieux armée. En s'abandonnant, les Tchèques n'auraient, en quelque sorte, livré qu'eux-mêmes, ce qui, après tout, était leur droit naturel. Hus leur apporta une raison de vivre, leur imposa la nécessité de durer, parce que, grâce à lui et par lui, ils devinrent les représentants et les agents d'une idée supérieure, dont la défaite aurait été un recul pour l'humanité entière. Leur défaillance, dès lors, eût été plus qu'un suicide, une désertion. Quand Zizka, entraînant ses disciples aux accents de la Marseillaise Hussite dispersait au Vil Kov les chevalinrs de Sigismond, il n'affranchissait pas seulement ses compatriotes, il brisait rhégémonicquel'Allemagneprétendait exercer surle monde au nom du Saint Empire romain germanique, et, en même temps qu'il émancipait la conscience, d'un coup de faux il tranchait dans sa racine la tyrannie teutonne.

Il n'y a aucune exagération à dire, — à ce point de vue, —

que le 6 juillet 1415 est, avec la bataille de GrUnwald (1410), où les Chevaliers Teutoniques se brisent contre la résistance polonaise, un des épisodes décisifs de l'histoire moderne.

Nous nous laissons aisément leurrer par les apparences et nous répétons volontiers que, depuis la mort de Frédéric II, l'affaiblissement du pouvoir des Empereurs avait marqué le signal d'une profonde décadence pour l'Allemagne. En réalité, le XIII» et le XIV* siècles ont été pour elle une période presque ininterrompue de conquêtes infiniment plus fécondes et plus solides que les retentissantes et futiles chevauchées italiennes. Les Chevaliers Teutoniques prennent possession de la Prusse ; les Porte- Épée s'établissent à Riga et colonisent la Courlande ; les marchands de la Hanse, de Lubeck à Novgorod, transforment la Baltique en un lac allemand. La Poméranie est germanisée. Dans les régions de l'Elbe et de l'Oder, les tribus slaves sont exterminées ou absorbées par les conquérants. En Pologne et en Bohême, des souverains imprudents trahissent leur peuple pour accroître momentanément leurs ressources financières. La Silésie des Piasts devient l'avant-garde du Saint Empire ; les Ottokars ouvrent toutes grandes les frontières du royaume aux colons bavarois et saxons qui enserrent les Slaves du réseau touffu de leurs établissements. Partout l'Église, la noblesse, la bourgeoisie, sont conjurées contre leur propre peuple. Prague et Cracovie sont des villes allemandes. Au sud, les Slovènes sont domptés et la Croatie menacée. C'est pendant ces deux siècles qu'un bon tiers de l'Allemagne actuelle est conquise sur les Slaves.

Qui s'opposera à cette marée montante? Quelle barrière arrêtera cette marche vers l'Est ? — Les Slaves des Balkans sont aux prises avec les Turcs, qui ont déjà soumis à leur suzeraineté les Bulgares et écrasé les Serbes à Kosovo. La Russie se débat, impuissante et misérable, sous le joug des Mongols.

A cette heure tragique, les Slaves occidentaux s'aperçoivent du danger auquel les exposent l'insouciance et la faiblesse de leurs princes et ils parent au péril. Car, — et c'est ici qu'apparaît avec une magnifique clarté la puissance de l'instinct national, — en Pologne comme en Bohême, la poussée splendide qui arrête net l'assaut de la Germanie, ne vient ni des rois, ni même de la haute aristocratie, mais de la moyenne et de la petite noblesse autour de laquelle se rassemble la masse du peuple. La sljachta polonaise rompt les intrigues de cour adroitement ourdies et, en préparant l'union de la Lithuanie et de la Pologne, assure l'écrasement des Teutoniques. Les petits nobles de Bohême, les Chevaliers, protestent contre l'arrêt du Concile et ils anéantissent les croisés à Zizkov et à Domaziice.

Et qu'ils aient trouvé en eux, en face d'adversaires dont la force était immensément supérieure, la volonté et l'énergie nécessaires pour arrêter l'envahisseur, pour lui infliger une série de défaites écrasantes, pour le contraindre à avouer son impuissance et à solliciter la paix, cela ne saurait s'expliquer que par l'exaltation merveilleuse où Hus les a élevés, quand il les a appelés à être les défenseurs de la vérité.

Les cohortes de Sigismond comptaient bien disperser

au premier choc les bandes indisciplinées et incohérentes de ces ouvriers et de ces paysans qui, sous la conduite de quelques batteurs d'estrade, osaient s'opposer à leur marche. Comme les Prussiens à Valmy, elles s'arrêtèrent, étonnées d'abord, épouvantées ensuite, en entendant s'élever vers le ciel la voix de ces volontaires improvisés : — Vous qui êtes les combattants de Dieu, disait le cantique, vous qui défendez sa loi. — Deux races étaient en présence, et, comme en 1792, comme en 1914, les Allemands représentaient le passé, et devant eux se dressait l'avenir. Ils reculèrent en désordre, et Zizka les refoula jusqu'à la frontière, avant d'entreprendre à travers le Royaume ce terrible voyage où s'efiondra pour toujours la domination que les étrangers avaient péniblement et lentement édifiée.

Depuis lors, la Pologne et la Bohême ont connu des jours d'épreuve et de douleur. L'ennemi a cru, à diverses reprises, avoir enfin obtenu sa revanche. Mais, s'il a vaincu ses adversaires, il ne les a jamais amenés à accepter leur défaite. La Bohême de Hus, la Bohême de Zizka a conservé intactes sa volonté d'indépendance et sa confiance dans la victoire suprême.

Au bout de cinq siècles, le 6 juillet annonce pour elle l'approche de la liberté enfin reconquise.

Il nous a paru nécessaire, à propos de cet anniversaire sacré, de laisser pour une fois de côté les informations et les nouvelles quotidiennes et de présenter, réunies, à nos lecteurs, dans un court résumé, les raisons logiques qu'invoquent les Tchèques pour revendiquer leur émancipation.

La Bohême veut briser les chaînes qui, depuis si longtemps, pour son malheur et pour sa honte, l'ont soumise aux Habsbourgs.

Elle recherche son indépendance, parce qu'elle ne veut plus être la tributaire et l'esclave d'une race qui n'est pas la sienne, qui, à toutes les époques, a cherché à l'avilir et à la supprimer.

Elle recherche son indépendance, parce qu'elle a donné depuis longtemps la preuve de sa merveilleuse vitalité, et que, dans le domaine économique comme dans le domaine intellectuel, elle a prouvé les admirables ressources de ses fils.

Elle réclame son indépendance, parce que le talent de ses enfants lui donne le droit de réclamer sa place parmi les peuples de l'Europe, les peuples libres et autonomes.

Elle réclame son indépendance enfin, parce qu'elle a un rôle particulier à tenir dans le monde, qu'elle a prouvé depuis cinq siècles que, ce rôle, elle était digne de le tenir complètement et que, si sa voix s'éteignait, une note manquerait dans le concert du monde civilisé.

Il nous est malheureusement impossible de dire, dans un numéro de ce journal, tout ce qu'il serait nécessaire d'exposer ou de rappeler à nos lecteurs, pour leur présenter un tableau exact et suffisant de la vie intellectuelle, maté rielle et morale de la nation tchèque. Nous aurons l'occasion de reprendre plus en détail les divers chapitres, dont

nous ne présentons aujourd'hui qu'un sommaire rapide.

Notre désir est de tracer une sorte d'introduction à cette étude nécessaire.

Nous voudrions ainsi :

l"Donnerquelques indications statistiques indispensables sur le nombre et la répartition de la race tchèque, et rappeler en même temps par quels efforts elle est parvenue, depuis un siècle, à réveiller et à exalter chez tous ses enfants le sentiment national. Nous .serons naturellement amenés ainsi à résumer les luttes qu'elle a soutenues pour obtenir des écoles, et nous résumerons les résultats acquis ;

2" Nous marquerons, par quelques faits essentiels, le rapide et intense développement économique du pays;

3" Nous rappellerons quelques noms illustres dans les lettres, la science et les arts, qui suffiront à établir que le peuple tchèque peut facilement compter parmi les races les mieux douées de l'Europe ;

4" Enfin, nous essaierons de montrer, en quelques pages, la part éminente qui revient aux Tchèques dans l'élaboration, la défense et la propagation de quelques-unes des idées essentielles de la civilisation contemporaine : vérité, tolérance, justice et démocratie.

LES TCHÊCO = SLOVAQUES

Page 1