BULGARIE ET AUTRICHE
C'est avec un véritable sentiment d'angoisse que nous tournons aujourd'hui nos regards vers Sofia. A l'heure où nous écrivons, la décision suprême est sans doute prise. Une fois de plus le peuple bulgare, contre sa volonté et en dépit de sa sympathie pour la Russie, est conduit à l'abîme par un despote ambitieux. Si nous savons, comme toute l'Europe, que l'agression qui se trame à Sofia n'est qu'une aventure désespérée et criminelle, nous savons aussi que le peuple bulgare n'y est pour rien, qu'il garde sa reconnaissance à la Russie, qu'il déteste une guerre contre les Alliés, qu'il considère comme contre nature une alliance avec la "Turquie.
Nous, qui connaissons le genre de bienfaits que l'Autriche confère aux peuples qui ont le malheur d'être liés à elle, nous sommes effrayés de la voie dangereuse où s'engage la Bulgarie. Plus que toute autre race, les Tchèques sont en état d'apprécier ce qui se passe à Sofia. L'ambition d'une cour affolée d'orgueil dynastique et les manœuvres criminelles d'une bureaucratie aristocratique et stupide, nous ont, nous aussi, entraînés dans une guerre où périssent les meilleurs de nos concitoyens, où se consument toutes nos richesses. La diplomatie viennoise intrigue dans toutes les classes.de la société bulgare, sème l'argent dans tous les endroits interlopes et corrompt quiconque est corruptible. C'est elle qui déjà, en 1913, avait déchaîné la lutte fratri cide des Bulgares contre les Serbes. Sans avoir une préférence préconçue pour l'un des belligérants, les Tchèques se sentaient cependant portés vers les Serbes, car ils les savaient victimes des manœuvres de la cour de 'Vienne et de la diplomatie autrichienne. De 1908 à 1912 le Gouvernement de François-Joseph avait multiplié les accusations contre la Serbie « qui menaçait sa sécurité par des complots révolutionnaires». La victoire des Serbes sur les Turcs réduisante néant ses espérances de domination sur les Balkans, l'Autriche ne recula devant aucun moyen pour jeter les Slaves balkaniques les uns sur les autres et les faire s'entretuer.
Elle répète aujourd'hui la même manœuvre sous la direction et avec l'appui de l'Allemagne. Le spectacle auquel nous assistons est de nature à faire pleurer les Slaves dignes de ce nom et à attrister tous les amis de la justice et de la morale politique. Un peuple imprégné d'idées démocratiques, laborieux, simple, vaillant, est aux mains d'un ambitieux sans conscience, qui a déjà montré qu'il trouvait bons les procédés les plus honteux pour
réaliser ses projets criminels ; et une poignée d'aventuriers politiques, soudoyés par les misérables hommes d'État de 'Vienne, veut le faire servir aux plans égo'istes d'une grande puissance sans scrupules. Nous ne voulons pas juger ici du bien fondé des revendications serbes ou bulgares sur la Macédoine. Nous constatons seulement que la politique des ministres du roi Ferdinand n'est pas une politique nationale bulgare, mais le complot d'ambitieux tarés et vénaux. Nous savons que cette politique est issue des intrigues de Vienne et de Berlin, qu'elle est désastreuse non pas seulement pour les Bulgares mais pour tous les Slaves, en particulier pour les Slaves qui sont encore sous le joug autrichien. Nous devons donc, nous Tchèques, la condamner énergiquement. Nous espérons que la nation bulgare ne tardera pas à revenir sur les décisions de ses politiciens, et qu'elle se souviendra que les Slaves ont tous des intérêts communs, comme la guerre actuelle le démontre incontestablement.
Pour conclure, nous voudrions attirer l'attention de nos lecteurs sur ce fait que, partout où un peuple perd la vision claire de ses vrais intérêts, partout où se nouent des intrigues malpropres, partout où il y a des corruptions exercées et des consciences violentées, on trouve la main des agents autrichiens. C'est le cas de la Bulgarie ; souhaitons que son peuple se débarrasse bientôt des ministres trop prompts à succomber aux tentations que prodiguent 'Vienne et Berlin, en attendant que l'Europe, de son côté, se débarrasse de ceux qui, au péril de la civilisation et de la morale, sèment en tous lieux la discorde et la corruption.
La situation politique intérieure de l'Autriche s'aggrave de jour en jour. Le gouvernement sait ce qu'il doit penser des fanfaronnades des communiqués officiels et de la portée des victoires sur les Russes (jui y sont relatées; sa nervosité, (jui croît sans cesse, décèle ses préoccupations. Nous savons, de source sûre, qu'à la fin du mois d'août dernier, les milieux gouvernementaux, en particulier les politiciens et les journalistes de l'entourage de M. Koerber, ministre commun des finances, étaient convaincus que la paix avec la Russie serait conclue vers la fin du mois d'octobre. Les Russes devaient être écrasés avant deux mois et forcés de demander grâce; la tâche qui resterait à accomplir dans l'Ouest regarderait plus spécialement les Allemands, et l'Autriche ne devrait plus fournir que des efforts relativement légers. Cette perspective soutenait le courage des Viennois, qui, quoiqu'on disent les journaux officiels, sont las de la guerre et anxieux d'échapper enfin aux lourdes charges qu'elle impose. Le gouvernement n'est pas moins désireux de la paix, la domination prussienne commence à lui peser, et il craint que la tragédie ne finisse par tourner mal pour ceux qui l'ont combinée.
Les dernières nouvelles des défaites autrichiennes en Volhynie et en Galicie ont eu un effet des plus déprimants sur les Viennois, dont la physionomie angoissée témoigne ouvertement de l'inquiétude qui les ronge ; d'autant plus que leur nervosité leur fait encore accroître l'importance de ces échecs, que les soldats revenant du front et la population slave, hostile au gouvernement, se plaisent à exagérer.
Les plus pessimistes sont les intellectuels, les magistrats et les journalistes qui, connaissant le peu de solidité des troupes autrichiennes dans les retraites, prévoient que lève des défaites une fois commencée ne prendra fin que par l'écroulement définitif. Gouvernés et gouvernants n'ont aucune confiance en eux-mêmes, et tout leur espoir repose sur Berlin.
Le gouvernement se montre particulièrement nerveux au sujet de cequ'il appelle «Politische Umtriebeim Auslande» (les menées politiques à l'étranger). Il entend par là l'action des Slaves autrichiens en deho^-s de l'Empire, et les informations qu'ils répandent sur la vraie situation de l'Autriche. Il ne leur pardonne point d'entraver ses efforts pour ' fermer les frontières aux vérités dangereuses, soit à l'entrée, soit à la sortie.
Une sorte de terrorisme moral pèse sur la population slave de la monarchie. Elle n'a le droit de rien savoir, si ce n'est que l'anéantissement des ennemis de l'Empire se poursuit heureusement. Et, pour empêcher qu'aucune voix ne mette en doute les affirmations officielles, la presse est de plus en plus étroitement bâillonnée.
Les persécutions de la presse tchèque. — Dans les pays J chèques, les persécutions redoublent toujours. Le dernier grand journal tchèque d'opposition, le Cas (Le Temps), publiée Prague, a été supprimé, et le reste de la presse de Bohême a reçu du préfet de police de Prague l'avis suivant :
1" La manière dont les journaux tchèques rapportent les nouvelles militaires est de nature à inquiéter le public et à soulever l'hostilité contre le gouvernement.
2" La presse doit manifester activement et ouvertement ses sentiments de loyalisme et de patriotisme.
3" Les ordres du jour de l'armée et les autres déclarations des autorités militaires et du gouvernement doivent paraître en têtedujournal et en gros caractères susceptibles d'attirer l'attention. Ce <]ui s'est produit au sujet de l'ordre du jour de l'armée du 18 août (concernant l'anniversaire de l'empereur) que les journaux n'ont pas traité avec assez de déférence, ne doit plus se répéter.
Si ces prescriptions ne sont pas observées, les journaux seront immédiatement supprimés. »
Cet avertissement du préfet de police a été communiqué à toute la presse tchè(iue, à l'exception du Hlas Naroda, journal aux gages du gouvernement.
Le régime de terreur en Bohème. — Nous apprenons de nouvelles persécutions contre les hommes politiques tchèques. Les propriétés des députés emprisonnés, le D' Kramàf et le D'' Rasin.ontété mises sous séquestre. Dernièrement encore, le rédacteur en chef des Narodni LUttj, M. Vincent Gervinka, a été emprisonné, probablement comme complice de Kramùf et de Rasin. La police de Prague s'occupe beaucoup des patriotes tchèques qui travaillent, à l'étranger, à la réalisation de notre idéal national; elle se livre sans relâche à des tracasseries odieuses contre tous ceux qui ont des liens d'amitié ou de parenté
avec eux. Elle s'efforce surtout dedécouvrir leurs complices à l'intérieur de la monarchie. En un mot, elle reste dans la bonne tradition autrichienne.
Les frontières autrichiennes sont, depuis un certain temps, absolument fermées et la surveillance des voyageurs et des correspondances à destination de l'étranger est exercée avec une rigueur extraordinaire. Les milieux officiels prétendent que ces mesures ont été prises pour empêcher l'espionnage, mais la vraie raison est que l'Autriche-Hongrie tient à cacher la situation désespérée où elle se trouve. Toutes les nouvelles qui nous arrivent de l'Autriche-Hongrie dépeignent la monarchie des Habsbourgs comme la caricature pitoyable d'un Etat qui, tout en réclamant encore le droit de jouer le rôle d'une grande puissance, n'est plus, en réalité, qu'une ruine. Sa situation, avec toutes ses provinces qui se détachent d'elle, ne peut être comparée qu'à celle de la Turquie après la guerre des Balkans. Aujourd'hui, les gouvernants deVienne el de Budapest en sont arrivés à croire que la lecture même des journaux allemands et magyars de l'Autriche-Hongrie est capable de compromettre le prestige de la Monarchie à
l'étranger.
Les plans pangermanistes. — Au mois de mai, deux réunions très importantes ont eu lieu à Vienne, dans lesquelles les chefs des Allemands autrichiens ont discuté l'avenir de la monarchie danubienne : celle des radicaux allemands, avec le député H. Wolf à leur tête, et celle de l'union des libéraux. Le D' Sylvestre, président du Parlement autrichien assistait à la première, et le D^ Bernard, député du Parlement de Berlin, à la seconde. Les communiqués publiés dans la presse à l'occasion de ces réunions ont été très succincts, et la censure a empêché de donner des comptes-rendus détaillés. Un de nos amis, de passage à Vienne, a réussi à assister à ces deux réunions, et il nous donne quelques détails, d'autant plus intéressants qu'ils précisent les points de vue allemands et, avant tout, le programme pangermaniste de la nouvelle Autriche.
Dans les discours qu'il a prononcés dans ces deux réunions, le fameux apôtre du pangermanisme en Autriche, le député Hugo Wolff, a profitéde toutes les occasions pour stigmatiser la conduitedesTchèques, et ses fidèles appuyaient chacune de ses assertions par les exclamations : « A bas les .Tchèques». D'après lui, dans la guerre actuelle, l'Autriche- Hongrie a contre elle les Russes, les Français, les Anglais et môme les Italiens, mais ses pires ennemis sont les Tchèques, car ce sont eux qui, par leur résistance passive et par leur opiniâtreté à ne pas se plier aux exigences de la guerre, ont entravé l'action militaire de l'Autriche- Hongrie et indirectement celle de l'Allemagne. Les Allemands doivent régler leur compte à ces traîtres pendant la guerre, chaque fois que l'occasion se présente, et surtout après la guerre.il est toutnaturelqueles AUemandsd'Autrichecherchent à se réunir à ceux de l'Empire, ils forment une seule et même nation; mais l'alliance des Tchèques avec les Russes est toute autre chose, et leur programme panslave,
dont le docteur Kramar, entre autres, s'est fait ouvertement le propagateur, n'est qu'une pure trahison envers les intérêts vitaux de la monarchie.
Quellessontles intentions des pangermanistesd' Autriche- Hongrie, après la guerre? poursuivait le fougueux député. Former un bloc compact avec l'Allemagne, réunir les deux empires par des traités et par des conventions économiques en un grand État germanique. On a préparé l'union économique, qu'on prépare aussi l'union militaire! Peu importe qu'il y ait sur le territoire de l'Autriche-Hongrie des îlots slaves, comme les Tchèques et les Polonais. On les fera vite disparaître après la guerre en germanisant par force ces Slaves, et tous les moyens seront bons pour les obliger à se plier au prograj:nme allemand. On a promis, il est vrai, l'autonomie à la Pologne, mais les légions de volontaires polonais n'ont nullement réalisé les espoirs du gouvernement autrichien, ils ne se sont pas battus contre les Russes * avec l'enthousiasme qu'on attendait d'eux. Seuls les nationaux allemands et les fidèles alliés de la cause germanique, les Magyars, ont sauvé l'Autriche. Il ont donc, seuls, le droit de gouverner en maîtres après la guerre.
En parlant de la politique extérieure, le député WoU a comme. icé par vitupérer contre l'Angleterre, comme c'est le devoir de tout bon Germain. Puis, il s'est efforcé de ridiculiser l'intervention italienne, la grande actualité du moment, et il a fini par des reproches au gouvernement austro-hongrois pour ne pas avoir donné un appui plus efficace à la Turquie. On sait que l'alliance avec cette puissance vise surtout à assurer au futur grand État germanique le développement indispensable de son influence en Orient. Mais, conclut M. Wolf, il faut avant tout rendre viable le grand État rêvé par les Pangermanistes. Et, pour cela, il faut, dès maintenant, le fortifier par une organisation militaire puissante et très développée. Après la guerre, plus que jamais, le devoir principal des deux empires germaniques réunis sera d'organiser une armée formidable, admirablement préparée, et une flotte assez forte pour qu'aucune autre ne puisse lui disputer la domination des mers.
Les victoires françaises. — Les armées alliées ont remporté ces jours derniers d'éclatantes victoires en Artois, en Champagne et en Argonne. A l'enthousiasme qu'ont provoqué chez nous. Tchèques, ces glorieuses nouvelles, se mêle une certaine mélancolie en songeant que nos compatriotes des Pays-Tchèques ne pourront partager notre joie. Nous savons pourtant quelle reconnaissante émotion le récit de ces brillants exploits susciterait dans leurs cœurs, et quel précieux encouragement l'annonce de la défaite allemande apporterait à tous les patriotes de Bohême dans leur tenace résistance aux volontés autrichiennes. Mais grâce à une série de mesures admirablement combinées, le gouvernement de Vienne empêche toutes les informations du dehors de parvenir en Bohême, ou réussit à les déformer. L'adresse que mettent les ministres de François-Joseph à isoler la Bohême du reste du monde est presque géniale. En dépit des efforts autrichiens, les Tchèques refusent pourtant obstinément de croire à la supériorité germanique; leurs yeux restent tournés constamment avec une foi iné-
branlable vers la France, et l'invincibilité des alliés est le Credo de tout le peuple.
Contre la France et la Russie. — La police autrichienne^s'acharne contre tout ce qui est Français ou Russe en Bohême, où la population et les fonctionnaires tchèques avaient négligé intentionnellement d'observer les prescriptions austro-magyares à ce sujet. Elle a donné l'ordre de faire disparaître tout ce qui peut rappeler l'existence des pays et des peuples en guerre avec l'Autriche. Les municipalités ont été obligées de changer le nom des rues, de faire enlever les enseignes anglaises, françaises ou russes des boutiques et des cafés. Ainsi les rues de Paris et de Pétrograd sont devenues les rues de Lwow et de Berlin. Les noms de café français et de bains russes ont été prohibés.
Le gouvernement a ordonné à la ville de Prague de résilier le bail de l'église Saint-Nicolas, louée au clergé orthodoxe.
On est allé même si loin dans cette prohibition de tout ce qui est slave que l'on a ordonné à l'Académie tchèco slave de cimmerce de Prague, de changer son nom. On ne tolère plus les trois couleurs, couleurs anglaises, slaves et françaises, sous quelque combinaison que ce soit. Même les troncs pour les quêtes de l'organisation scolaire, placés dans les locaux publics, ont dû être repeints.
Situation Economique
Letroisième emprunt. — Les journaux ont annoncé que des pourparlers au sujet du troisième emprunt de guerre de l'Autriche-Hongrie étaient en cours. Nous avions déjà donné quelques détails sur le second emprunt; ajoutons qu'il n'a rapporté que 3.200 millions de couronnes, auxquels la Hongrie n'a participé que pour 800 millions. On n'est d'ailleurs arrivé à ce chiffre que grâce à une pression éhontée. Le gouvernement s'est rendu compte que, pour faire réussir le troisième emprunt, il fallait avoir recours à des moyens tout particuliers. H avait imaginé d'émettre des billets de banque de 20 couronnes, vendus au pair, mais portant un coupon de 4 couronnes. Aussitôt le billet émis, le porteur pouvait en détacher le coupon, et après avoir réuni 25 de ces coupons les échanger contre un titre de rente sur l'État de 100 couronnes. On comptait sur les classes moyennes pour faire un succès à cette extravagante combinaison. Mais les milieux financiers comprirent vite la dépréciation formidable des anciens billets de banque qui résulterait de ce système d'emprunt, et le projet fut abandonné.
Étant donnée la situation lamentable des finances autrichiennes, il est certain que le prochain emprunt ne pourra réussir qu'à la condition d'être un emprunt forcé, et il le sera à un degré qui dépassera de beaucoup la coercition exercée pour le deuxième emprunt. On est furieux, à Vienne contre les Tchèques, en Hongrie contre les Roumains, qui,
les uns et les autres se sont abstenus de participer au précédent emprunt.
L'agriculture. — La situation des agriculteurs autrichiens est lamentable. Ils g'ont pour ainsi dire plus de bétail, en raison des réquisitions continues pratiquées, non seulement au profit de l'armée autrichienne, mais aussi de l'armée allemande. Les cultivateurs tchèques sont particulièrement à plaindre; mais, malgré les épreuves présentes, nos paysans ne désespèrent pas ; ils se consolent en pensant que l'excès du mal va précipiter la chute de ceux qui ont déchaîné la guerre.
Nouvelles de l'Armée
On annonce encore de nouvelles levées d'hommes en Autriche. Les vieilles classes de 42 à 50 ans ayant été appelées, on va procéder à une seconde revision des hommes de 37 à 42 ans, puis on fera une seconde revision des classes 1894,-1895 et 1896, et enfin une dernière revision générale de toutes les classes. Les réformés au cours de la guerre devront également passer une nouvelle revision. La plus grande partie des sursis d'appel sera supprimée. Les autorités militaires prétendent gagner ainsi près de 4 millions d'hommes ; combien parmi eux seront-ils aptes à servir sur le front'.' Pas beaucoup sans doute. Mais le gouvernement s'en soucie peu, il cherche surtout à jeter de la poudre aux yeux des neutres. Et puis, si l'on envoie succomber dans les neiges russes quelques milliersdeplusd'hommes incapables de résister aux fatigues militaires, ce n'est pas la mort inutile de ces martyrs qui attristera beaucoup le vieux François-Joseph. Sentant que sa dynastie doit périr, il trouve juste que l'Autriche périsse avec elle.
Les prisonniers de guerre. — Un instituteur tchèque de H. K., en Bohème, a pris la peine de compter, d'après les communiqués officiels allemands et autrichiens, le nombre de soldats faits prisonniers par les armées des deux puissances centrales, et il a obtenu le chiffre fantastique de 12 millions d'hommes. On savait d'ailleurs depuis longtemps que le gouvernement autrichien, pour impressionner le public et remédier à l'absence de victoires effectives, majorait dans des proportions extraordinaires le chiffre des soldats serbes et russes faits prisonniers. Mais cela ne lui a pas paru suffisant, car il a inventé un autre procédé d'une naïveté enfantine : on transporte sans cesse des prisonniers d'un campa un autre et on enregistre ces déplacements dans les journaux comme internement de nouveaux prisonniers.C'est ainsiqu'onpeut lirequotidiennementqu'un train transportant quelques centaines de prisonniers a passé par Prague ou parvienne.
L'Allemagne contre l'Italie. — Les Allemands ont envoyé sur la frontière italienne l'artillerie lourde wUrtembergeoise.
MEMOIRES et DOCUMENTS
En commençant la campagne contre la propagande allemande, dont nous avons parlé dans notre dernier numéro', T/ie Bohemian National Alliance of America, la principale organisation politique des Tchèques aux États- Unis, et qui compte plus de 80.000 membres, a lancé, au mois de mai, la protestation suivante, qu'avaient signée également les délégués Slovaques, Serbes et Polonais. Cette protestation a été reproduite par toute la presse indépendante des États-Unis, et nous la publions ici à titre de document.
Protestation contre " l'Appel au Peuple Américain "
" Un Appel au Peuple Américain" remplissant toute une page d'annonces vient de paraître dans les journaux, dans la pensée d'obliger le gouvernement à se départir de son attitude de stricte neutralité et de créer artificiellement un mouvement d'opinion en faveur de mesures contraires aux intérêts essentiels du pays.
La plupart des directeurs de journaux, qui avaient publié et contresigné cet appel, ne l'avaient lu qu'imparfaitement, sans se rendre compte de sa véritable signification. Leur signature a été extorquée par de faux arguments.
Cette manœuvre a échoué, il est vrai, lamentablement. Mais ce manifeste, — une simple annonce payée comme telle, — a été interprété, intentionnellement ou non, par les journaux allemands et autrichiens comme l'expression exacte des sentiments des citoyens américains d'origine étrangère.
C'est pourquoi, nous, les représentants des émigrés étrangers aux États Unis, croyons qu il est de notre devoir de protester solennellement.
Nous repoussons absolument l'allégation que l'exportation des munitions deguerre est contraire à la neutralité, que les États-Unis ont si consciencieusement observée jusqu'ici, en se conformant aux lois internationales. Si la fourniture d'armes de fabrication allemande aux Mexicains, tandis que les Etats Unis occupant Vera-Cruz se trouvaient en conflit armé avec le gouvernement du Mexique, ne constituait pas une violation de neutralité, de môme le commerce actuel de munitions ne peut-èlre reproché aux États-Unis comme contraire à la neutralité.
Nous condamnons sévèrement l'agitation hypocrite qui n'a pour but qu'assurer d'une manière permanente à l'Allemagne et à l'Autriche l'avantage d'une longue préparation à la guerre, et à maintenir sur ce point l'infériorité des Alliés qui n'avaient pas spécialisé leur industrie dans la fabrication d'armements formidables.
Loyaux citoyens des États-Unis, nous restons fidèles au principe de la libre exportation de tous nos produits agricoles ou industriels, y compris les munitions de guerre, conformément aux principes mêmes des lois internationales dont se sont réclamées, en maintes circonstances, les nations sur l'instigation desquelles le soi-disant Appel au Peuple Américain a été publié.
Nous exprimons notre plus entière confiance dans le gouvernement de la République pour maintenir avec vigilance et correction son attitude de neutralité, et nous repu-
dions énergiquement toute participation dans l'immorale et hypocrite campagne contre les puissances qui défendent la Belgique violée, et qui combattent pour assurer aux petites nations le droit à une existence indépendante et à un libre développement.
A l'occasion du désastre du Lusitania, " the Bohemian Alliance of America ", a envoyé, à l'issue de son jjieeting du 11 mai 1915,1a dépêche suivante à M.Woodrow Wilson, président des États-Unis :
« "The Bohemian Alliance of America" vous adresse, Monsieur le Président, l'expression de sa très sincère et très profonde tristesse à l'occasion de la catastrophe terrible qui a coûté la vie à un si grand nombre de nos concitoyens à bord du Lusitania.
« Elle condamne le torpillage de ce navire comme un meurtre barbare, illicite et inexcusable, comme un crime que ne peut justifier aucun argument.
« En outre, ^Alliance, à l'occasion de cet attentat monstrueux, désire vous exprimer l'assurance que les citoyens américains d'origine tchèque n'oublient pas les liens qui les unissent au gouvernement des États-Unis, restent toujours fidèles à sa constitution, à son drapeau et à son honneur. Ils mettent toute leur confiance. en vous, le chef de notre chère République, pour obtenir réparation des torts subis et pour empêcher qu'on ne porte encore atteinte aux droits des citoyens américains.
(( Les Tchèques des États-Unis garantissent leur loyal appui au gouvernement de leur pays adoptif, avec une foi inébranlable dans votre clairvoyance, votre amour de la justice et votre ardent patriotisme, et ils s'engagent à ne servir que les intérêts essentiels de la nation.
REVUES ET JOURNAUX
Annual Register 1914. — Si étonnant que cela puisse paraître, l'Autriche semble avoir conservé de fervents amis dans la presse politique anglaise. Quelques écrivains britanniques mettent en pratique avec une humilité toute chrétienne la maxime de l'Evangile de tendre la joue gauche lorsqu'on les frappe sur la joue droite. C'est ainsi que Y Annual Register, la publication qui donne le compterendu des événements politiques qui se sont passés dans le monde entier au cours de l'année écoulée, peint sous des couleurs très favorables pour le gouvernement de François- Joseph, les sentiments des Slaves d'Autriche envers la monarchie. Nous ne savons si l'auteur de celte étude sur les questions autrichiennes s'est laissé guider par sa sympathie peronnellepour lesHabsbourgs, ou s'il a simplement eu la malchance de puiser inconsciemment ses informations à des sources suspectes. Cette dernière hypothèse nous semble vraisemblable si nous nous reportons au texte sur lequel il s'appuie pour affirmer que les Tchèques se sont montrés russophobes dès le début de la guerre, et ont manifesté le désir que la conflagration européenne n'apporte aucune modification à la situation privilégiée dont ils jouissent en Autriche-Hongrie. C'est en effet une citation, du soi-disant journal tchèque, le Hlas Naroda que V Annual Register nous apporte pour confirmer ses assertions. Nous nous étonnons qu'une publication de l'importance de Y Annual Register ne contrôle pas mieux les documents qui
lui sont soumis. Nul n'ignore, en effet, que leBlas Naroda est une feuille écrite en tchèque aux gages du gouvernement autrichien qui s'en sert, en le faisant citer à l'étranger comme organe tchèque, pour égarer l'opinion européenne sur les véritables sentiments des Slaves de l'Empire envers leurs persécuteurs.
Espérons qu'avant de rédiger sa chronique de 1915 sur l'Autriche, le rédacteur de Y Annual Register se sera mieux informé des aspirations du peuple tchèque, et que si, comme c'est probable, la censure autrichienne n'a alors laissé subsister aucun journal tchèque indépendant, il se méfiera des documents plus que suspects qui lui seront fournis par le Hlas Naroda.
La Revue de Paris du l'*'' septembre 1915 publie un très intéressant article de M. Stoyan Novakovitch intitulé : Problèmes Yougoslaves. M. Stoyan Novakovitch, ancien président du Conseil des ministres en Serbie, décédé tout dernièrement, était particulièrement compétent pour traiter ce sujet. Il montre le rôle déplorable qu'ont joué les querelles religieuses dans l'histoire des peuples yougoslaves, le mal qu'a fait Rome en dressant les Croates et les Slovènes à mépriser leurs frères serbes comme des schismatiques impurs. Il insiste sur le rôle favorable du régime français, dans les provinces illyriennes, créées par Napoléon. Il précisela responsabilité de l'Autriche dans la guerre actuelle. Personne dans les pays yougoslaves ne voulait d'une séparation qu'on savait ne pouvoir être obtenue que par une guerre terrible. Mais maintenant c'est différent. « Nous ne « nous appuyons ni sur le droit de conquête, dit-il, ni sur « celui de la force, ni sur le droit « héréditaire » qui en (( provient. Notre base est uniquement le droit divin de la « nationalité. »
Il laisse à l'avenir de décider la forme de l'union des yougoslaves : une grande Serbie, ou une confédération de petits États indépendants comprenant une Serbie agrandie, la Bosnie, l'Herzégovine, la Dalmatie, la Croatie et Slovénie.
Il invite les Bulgares à entrer dans l'union des yougoslaves « et à s'entendre avec leurs frères de race pour créer (( de la mer Noire à l'Adriatique une confédération que ne (( troubleront ni querelles de clochers, ni polémiques sur la <( place de l'accent dans tel ou tel dialecte. » Cet appel est sage, mais il n'est pire sourds que ceux qui ne veulent pas entendre.