LE SOLDAT RUSSE
Notes d'un officier tchèque de l'artnée autrichienne
Le Tchèco-Slovaque, de Petrograd, l'organe de la colonie tchèque de Russie, dans son numéro du J6(20)Juillet 1915, nous donne un récit de Jozka Koutndk, qui met en lumière l'humanité des soldats russes et les sentiments des Slaves d'Autriche dans la guerre actuelle. Nous en traduisons les principaux passages.
Je servais dans un régiment italo-slovène. Nous marchions gaiement, au son de chansons Slovènes, contre ces (I chiens de cosaques efïrontés », comme les appelaien tnotre état-major.
Rien ne nous révélait le drame sanglant qui nous attendait 30 kilomètres plus loin. Les pommes rougissantes dont les pommiers du bord de la roule étaient chargés semblaient sourire, et leur douce fraîcheur nous reposait physiquement et versait dans nos âmes comme un sentiment de paix.
Çà et là, des femmes ukrainiennes sortaient de leurs demeures et nous donnaient du lait. Billes avaient vu l'anéantissement de deux divisions autrichiennes.
— Hé, petite mère, pourquoi pleurez-vous comme çà ?
— J'ai si peur, mon petit.
Mais les soldats ne comprenaient pas ce mot de « peur » et continuaient à chanter: «Le régiment passe sur la route».
Et pourquoi pas! Le communiqué de l'armée annonçait que la Serbie était écrasée; que nous serions à Kief dans huit jours. Et puis, on nous expliquait sans cesse que nous portions à la pointe de nos baïonnettes la culture à l'Orient, que nous étions les soldats de Dieu, non pas dans l'ancien sens de ce mot, mais les soldats du droit, de la liberté de la parole et de l'instruction, que nous allions arracher à la tyrannie du tzar des millions d'hommes que l'on maintenait exprès dans la barbarie, que nous allions ouvrir à tous les innocents les portes des prisons sombres et humides de la Sibérie. Il nous semblait que chaque coup de fusil tiré par nous aurait une portée spéciale, un but sacré. Et chacun de nous avait senti, se dissiper ses premiers scrupules. C'était une guerre de défense et non une guerre de conquête.
Nous rencontrâmes un peu plus loin des blessés que l'on transportait sur des chariots; nos chants s'arrêtèrent. On les appela :
« Eh bien! Comment est-ce?
— C'est terrible, frères.
— Et les Russes?
— Terribles!
— Ils achèvent les blessés?
— Oui.
— Quel scandale, ces barbares d'Asie!
Je m'écriai : « C'est faux! »
— Que voulez-vous dire? me dit le colonel d'une voix aigre en se tournant vers moi.
— Rien, mon colonel, dis-je avec effort; je crois que de tels récits usent le courage.
Le soir, on me chargea d'une mission assez dangereuse que je devais exécuter avec un autre officier, un Serbe. Arrivés à notre poste, je m'étendis par terre, et me mis à fumer une cigarette. La nuit était claire; le crépuscule semblait ne pas vouloir finir.
« Et si les Russes arrivent jusqu'ici, demandai-je brusquement à mon compagnon, que ferons-nous?
— Je n'y crois pas », répondit-il à voix basse.
— Et qu'en penses tu? Ils achèvent les blessés?
— Tu te moques? s'écria-t-il, mais il s'arrêta et me regarda méchamment.
Je cessai de l'interroger.
Le lendemain, nous entrâmes en ligne à 11 heures. Le combat était engagé depuis l'aube, et il y avait déjà une cinquantaine de blessés à l'endroit où l'on nous plaça. Pour pouvoir faire usage de nos fusils, il nous fallait avancer et traverser une bande de terrain que l'artillerie russe ne cessait de balayer. Nous le fîmes. Mais plus nous avancions, plus les obus russes tombaient drus autour de nous. Nous nous couchâmes par terre. Le colonel était hors de lui et nous criait d'avancer. Nous fîmes encore cent cinquante pas environ, mais 80 % d'entre nous restèrent devant les tranchées russes. Pour moi, j'avais la jambe brisée un peu audessus du genou.
Le combat dura jusqu'au soir. Les nôtres furent repoussés jusqu'à leurs anciennes positions. Ils ne nous emportèrent pas. Et l'angoisse de nos âmes était'telle que des larmes coulaient de nos yeux. Nous criions comme des fous : « Sanitœt ! » Mais en vain. Nos cris se perdaient dans la nuit impitoyable.
Et voilà que pour la première fois cette idée m'apparut nettement :
— Et si les Russes achevaient les blessés!
Ma jambe me faisait mal, et des cercles fantastiques dansaient devant mes yeux. Je me sentais envahir par une sorte de folie.
— Et s'ils nous achèvent? Si les Russes nous achèvent? Le ciel, au-dessus de nous, formait une voûte splendide,
et l'air était pénétré d'une odeur de vie. J'avais froid; mes yeux sortaient de leurs orbites. J'étais convaincu que les Russes nous achèveraient.
Le souvenir de mon pays, de ma mère, de mon père, me remplit tout à coup; abandonné, blessé, sans forces, à vingt sept ans, je sentis mes yeux se remplir d'ombre et n'eus plus qu'une idée, un désir, me traîner jusqu'à nos lignes, pour ne pas être pris. Ma jambe brisée sautait, rebondissait sur les mottes de terre du champ labouré, mais j'avançais lentement, les dents serrées.
Deux Italiens qui passaient consentirent à m'emporter. Mais aussitôt qu'ils entendirent des ordres donnés en allemand, ils me jetèrent à terre. Je poussai un cri de douleur, et m'évanouis.
Une canonnade violente me réveilla le matin. J'étais couché à 300 pas des tranchées autrichiennes que l'artillerie russe bombardait. Vers 6 heures, je tus blessé une seconde fois à la jambe. Dans un dernier effort, j'attachai un mouchoir blanc à mon sabre, et je le plantai en terre. Puis je reposai ma tète à terre et j'attendis la mort.
La fusillade diminua vers 11 heures. Il faisait terriblement chaud, et des deux côtés on était épuisé. J'essayai de mâcher un peu d'herbe. Tout à coup, il me sembla que quelqu'un rampait vers moi. Je me frottai les yeux, je mis ma main sur mon front pour y voir mieux : c'était un infirmier russe.
Oui, un infirmier russe! Il était à cinq cents pas environ de moi. Il me faisait des signes, comme pour me dire de ne pas tirer, et se glissait vers moi. Il m'atteignit enfin, excédé de fatigue. Je lui caressai la figure, comme à un tout petit enfant.
Le « pajalousta » (s'il te plaît) qu'il répétait sans cesse me sembla un son divin, et ses yeux étaient bons, pleins de pitié, de sympathie et de foi.
Je voulus le remercier, lui donner deux couronnes pour l'eau, le pain, les conserves et le pansement qu'il m'avait apportés. Il me regarda avec de grands yeux étonnés et me dit simplement : « Un orthodoxe ne prend pas l'argent d'un blessé. »
Il me sembla que je venais de recevoir un choc au front. Quelque chose d'ineffable, de doux, une sorte de résurrection, une vague éblouissante d'amour, envahit mon cœur; en cet instant, incapable de retenir mes sanglots, je découvris, comme par l'effet d'une baguette magique, une vérité à laquelle je croyais auparavant plutôt par théorie que par expérience, et qui m'apparut alors dans sa clarté parfaite; je compris la bonté infinie du peuple russe, sa justice et sa miséricorde. Cette simple réponse d'un infirmier russe m'apprit plus que tous les livres publiés sur la Russie; elle était la voix secrète de l'homme qui se sacrifie pour obéir à la bonté de son cœur simple. Car cet infirmier
s'était vraiment exposé au plus grand danger, et il regagna ses lignes sous le feu du combat qui recommençait.
Il échappa à la mort par miracle et, plus d'une fois, le croyant atteint, je fus moi-même étreint d'une angoisse mortelle. Lorsqu'enfin il se fut mis à l'abri des tranchées russes, je m'évanouis, et je restai sans connaissance jusqu'au soir, où les Russes me ramassèrent enfin.
J'étais transformé. J'étais devenu complètement étranger à ceux avec qui je combattais auparavant, et je comprenais qu'il me serait désormais impossible de me joindre à eux. Les proclamations où ils pariaient de lutte pour la culture, la liberté et le droit, me paraissaient honteuses, cyniques, impudentes, et ce que j'avais combattu autrefois m'éblouissait maintenant comme une apparition divine qui apportait aux hommes une rédemption nouvelle.
Je rejetai avec dégoût le livre de la culture austro allemande, et j'en ouvris un autre, un livre de lumière, de pureté; le livre du peuple russe, de ceux qui n'achèvent pas les blessés, mais qui, au contraire, aiment leur prochain plus qu'eu.K-mêmes.
Le problème de la dépopulation
Les journaux allemands ont accueilli avec des réflexions pleines de satisfaction et de malignité la publication des dernières statistiquesofBciellessurle nombre des naissances et des décès de la population française. Leurs commentaires nous semblent des plus tendancieux et leurs conclusions fort erronées. Il est très présomptueux de prétendre tirer de.s déductions générales des documents que nous possédons actuellement sur les mouvements de la population des divers peuples. Les statistiques exactes .«ont de date trop récente, embrassent un trop petit nombre d'années, pour pouvoii servir de base à des lois exactes sur ce sujet et pour conclure <i la décadeni e définitive de tel ou tel peuple. C'est ainsi que la diminution de naissances, qui pendant un petit nombre d'années a paru limitée à la France, s'est bientôt généralisée, a atteint toute l'Europo, y compris l'Allemagne elle-même.
Dans les circonstances actuelles, tout le monde s'attenc ait à ce que le nombre des décès par suite de blessures ou de maladies contractées à la guerre vînt influer défavorablement le rapport des décès et des naissances dans la population francai.se. En Allemajjne, où il y a plus d'habitanls et où le taux de la natalité est plu.-; élevé, on peut encore observer un léger excédent de naissances, mais bien linime.
Faut-il en déduire, avec les journalistes allemands, que la France doit conclur,^ la paix au plus tôt afin de conserver suffisamment de futurs pères destinés à sauver la race? Nous ne le croyons pas, en nous appuyant sur le fait cilô souvent par les écrivains militaristes d'Outie-Rhin, l'après Quetelet, qu'après les guerres napoléoniennes la Jonnandie vite comblé les vides qu'avait causés dans sa population l'ambition de l'Empereur. On a pu constater Bégaiement qu'après la guerre 1870-71 le nombre des nais- Isances a dépassé la moyenne des années précédentes, non
seulement en Allemagne, mais aussi en France. Chez les deux peuples, la courbe du nombre des naissances a accusé une dépression pendant l'année de la guerre, pour remonter l'année suivante, par un brusque saut, au-dessus de la ligne moyenne. Nous pouvons nous attendre, aujourd'hui, au même phénomène. La gu jrre décime les peuples ; elle n'anémie pas complètement les pays surpeuplés. Elle peut les affaiblir temporairement ; elle n'apporte aucun changement définitif dans le chiffre de leur population. Elle aurait même, suivant les évolutionnisles, l'avantage d'exercer une certaine sélection parmi les divers individus qui constituent une nation. La théorie est douteuse, mais en tous cas, ni la France ni l'Allemagne n'auront à souffrir très longtemps des conséquences de la guerre et, finalement, le rapport de leur population ne sera guère modifié.
Dans une certaine mesure la prolongation de la guerre devra plutôtexerceruneinfluence bienfaisante sur la natalité française en favorisant le développement d'un état d'àme contraireaunéomalthusianisme. Lessentiments d'altruisme qui ne peuvent manquer de germer dans cette atmosphère d'héroïsme ne sont, en effet, guère favorables à la propagation des théories qui tendaient à déprimer la race française.
Chez nous, en Bohême, les mêmes problèmes attirent l'attention de nos sociologues. Les Allemands relevaient souvent, et avec amertume, le fait que les mères tchèques donnaient naissance à plus d'enfants que les mères allemandes. Puis, dernièrement, on a pu constater en Bohême môme, une certaine diminution du nombre des naissances, tandis qu'en Silésie et en Moravie le chiffre restait le même. Quellu conclusion pourrait-on en tirer ? Aucune, puisque c'est une seule et même race.
En somme, bien qu'il soit fort difficile de faire, en matière de natalité, des prévisions basées sur les statistiques, nous sommes persuadés, en nous appuyant sur ces quelques exemples, que la France n'a rien à craindre de ce chef si la guerre se prolonge encore. Nous n'hésitons même pas à affirmer qu'elle tirera de cette sanglante épreuve des forces renouvelées et une santé plus florissante.
BIBLIOGRAPHIE
Le Drang nach Osten
Le comte Reventlow, l'historien et politicien pangermaniste, a, tout récemment, expliqué dans son organe la Deutsche Tagesieitung, comment les puissances centrales devaient s'opposer aux tentatives des Alliés vers les Dardanelles; il faut, suivant lui, anéantir la Serbie, établir un contact direct entre la Hongrie et la Bulgarie et obtenir ainsi une ligne de communications assurée de l'Allemagne avecla Turquie.
En effet, la Hongrie n'est séparée de la Bulgarie que par une étroite bande de territoire serbe, le Négotin, et les journaux ont déjà annoncé que la nouvelle altaque contre la Serbie serait dirigée de co côté. La défaite des Serbes aurait au moins pour effet de faciliter aux Bulgares et aux
puissances du centre la navigation sur le Danube qui, en cet endroit, forme la frontière entre la Serbie et la Bulgarie.
Ce projet ne constitue qu'une faible partie du grand plan allemand synthétisé dans la devise: Berlin- Bagdad. L'alliance avec la Turquie et les efforts pour développer et exploiter l'influence allemande en Bulgarie, en Roumanie et en Grèce doivent servir à réaliser la poussée allemande vers l'Asie et l'Afrique.
La littérature de guerre en Allemagne ne néglige pas naturellement la question orientale. Les ouvrages qui y sont consacrés, ne sont pas nombreux, car le plan allemand Berlin -Bagdad n'est pas encore établi dans tous ses détails. Cela ne signifie pas que. le Drang nach Osten ne soit qu'un projet en l'air, et que la politique allemande visà-vis de la Turquie soit sans portée pratique. Au début, de semblables projets manquent toujours denetteté et de clarté ; ce n'est que peu à peu que les idées se cristallisent et que le but se précise à la suite de sondages diplomatiques, d'essais modestes, de réalisations partielles et de discussions dans la presse.
L'ouvrage de M. von Winterstetten : Berlin-Bagdad, Neiie Zielc Mitteleuropàischer Politik (Les tendances nouvelles delà politique de l'Europe centrale), reste d'actualité et exerce une grande influence sur le monde politique, comme en témoignent de nombreuses rééditions. L'auteur résume les travaux des hommes politiques et des économistes qui se sont occupés de la question avant lui, et il s'efforce de formuler clairement le but poursuivi et les voies pratiques pour l'atteindre.
Winterstetten insiste particulièrement sur l'intérêt qu'il y a pour l'Allemagne à établir une liaison politique étroite entre l'Europe centrale et l'Asie occidentale. C'est l'Allemagne qui doit réaliser cette liaison, car l'Autriche est trop faible et elle ne peut continuer à exister que sous la protection de l'Allemagne. Winterstetten considère que Prague et Trieste sont indispensables à la constitution d'une Europe centrale viable. D'après Bismarck^ celui qui possède la Bohème doit être le maître de l'Europe. Suivant son plan, la Turquie et l'Asie deviendront des colonies allemandes, au même titre que l'Autriche. Mais l'auteur ne précise que très vaguement ses idées sur ce point. Ces pays seront-ils de simples débouchés pour l'industrie allemande ou seront-ils réellement colonisés par les paysans et les ouvriers alleniands '.' M. von Winterstetten ne nous lé dit pas.
Ce que nous autres. Tchèques et Yougoslaves, nous devons retenir des idées émises par M. Winterstetten, c'est qu'il considère comme indispensable à la réalisation du plan Berlin Bagdad ia prise de possession par l'Allemagne de la Bohême et de Trieste.
Les ouvrages, publiés pendant la guerre, sur la Turquie et sur les problèmes de la politique allemande en Orient, ne sont, pour la plupart, que des ouvrages d'information écrits à la hâte. Ils montrent cependant que les Allemands étudient depuis longtemps et très sérieusement les questions orientales.
Mentionnons d'abord, le livre du professeur Ernest J.eckh : Der Aufnteigende Halbmond. Anl demWege zum deutschtûrkischen Bûndnis. (Le lever du Croissant. Vers l'union germano turque). Il fut publié pour la première fois en 1908. Dans la nouvelle édition (quatrième) de son livre, dédié à Enver Pacha, l'auteur affirme énergiquement sa foi dans la vitalité de la Turquie, guidée et réformée par les Jeunes- Turcs. M. Jfcckh est très optimiste sur l'avenir de l'empire ottoman, que seul le régime absolutiste vieux-turque précipitait vers la ruine ; les Jeunes-Turcs ont sauvé la Turquie en liant hardiment son sort à celui de l'Allemagne. L'optimisme de l'auteur ne connaît plus de bornes quand il examine le rôle qu'est appelé à jouer l'Islam : 200 millions de musulmans recevront le mot d'ordre de Constantinople, c'est-à-dire seront, en réalité, au service de l'Allemagne.
M. Jiiîckh fait là un beau rêve, mais un simple rêve, s'il ne compte pour le réaliser que sur la renaissance turque sous la haute direction d'Enver Pacha et de ses complices.
L'ouvrage déjà ancien de M. von Sax : Geschichte des Machtverfalls der Turkei (2° édit. 1913) (L'histoire de la décadence de la Turquie), est un bon résumé de l'histoire de l'empire ottoman. L'auteur, qui est un diplomate autrichien, constate qu'une réaction momentanée ou quelques vaines tentatives de régénération partielle ne sont pas suffisantes pour éviter la désagrégation de la Turquie, qui porte en elle-même des germes de mort. Il n'y a, certainement, qu'à approuver les vues de l'auteur.
Le D"' B. L. von Mackay a publié une brochure intitulée: Der Orient in Flammen! (L'Orient en flammes!) — Pour lui les Allemands sont un peuple de maîtres (Herrenvolk) dont la tâche est d'organiser l'Asie. De la crise européenne actuelle naîtra, sous l'égide germanique, un empire véritablement mondial. Les Etats nationaux sont surannés et incapables de satisfaire les conceptions sociales modernes. La période de civilisation à laquelle nous sommes arrivés réclame la création d'une monarchie universelle dont le gouvernement serait centralisé à Berlin.
M. Friedrich Delitsch, l'orientaliste bien connu, dont la brochure « Bibel-Babel » a eu un énorme retentissament, a publié un livre intitulé : die Weltdes Islams (Le monde de l'Islam). L'auteur disserte sur le Coran et sur la théologie musulmane en général. Il attaque violemment l'Angleterre et la Russie qu'il accuse d'être les ennemis mortels de l'Islam. Les Allemands, au contraire, sont, d'après lui, les apôtres de la liberté et de la renaissance islamique.
M. Rudolf Tchudi va plus loin encore Dans son livre, Der Islam undder Krleg (L'Islam et la Guerre), il conseille à l'Allemagne de se servir de l'Islam comme d'une arme contre l'Angleterre et la Russie. Il prévoit bien qu'un soulèvement politique en Orient serait le signal de cruautés sans nombre, de maux et de terreurs effroyables, mais les politiciens et les diplomates de Paris, de Londres et de Pétrograd devront seuls en être rendus responsables. L'Allemagne doit chercher et accepter des alliés partout où elle peut en trouver, comme le piêche M. de Bethmann- Hohveg, dont la morale a de fervents partisans dans les milieux universitaires allemands. M. Tchudi envisage ensuite la part que prendra l'Allemagne, après la guerre sûrement victorieuse, à la régénération de la Turquie. Il
pense que nous assistons aux débuts d'une organisation pratique du panislamisme, c'est à-dire à l'union politique de tous les États musulmans sous la suzeraineté de la Turquie, qui, naturellement, resterait sous l'intluence directe de l'Allemagne.
Dans la collection « Religiôse Stimmen der Vôlker » (Les religions des peuples), dirigée par le professeur Otto, M. J. Hell a fait paraître un livre intitulé : Von Mohamed hin Ghasnli, qui contient un choix des ouvrages religieux de l'Islam, depuis le Coran jusqu'aux œuvres de Ghazâlî au xir' siècle.
Le professeur Jastrow a écrit pour la collection : (( Deutsche Orientbucherei» (La bibliothèque orientale aile mande), un volume sur l'importance mondiale de Constantinople et son développement historique : [Die WeUstellung Konstantinopels in ihrer historischen Entwickeliing), Il s'occupe surtout du rôle prépondérant que peut jouer Constantinople au double point de vue militaire et commercial. Qui tient Constantinople est le maître du monde. De là, on peut dominer toute la partie orientale de la Méditerranée, fermer l'Adriatique et barrer la route des Indes et de l'Extrême Orient. A une condillon, c'est qu'une « Hotte mondiale » donne toute sa valeur à la position stratégique naturelle de Constantinople. La possession de Constantinople, appuyée par une flotte puissante, rendrait la Russie invulnérable; sa flotte pourrait toujours s'abriter dans la Mer Noire, d'où elle serait maîtresse de commencer l'offensive au moment propice. Ce sont ces avantages, uniques au point de vue stratégique, qui font que Constantinople est si àprement disputé par les belligérants.
Mentionnons encore deux numéros consacrés à l'Orient dans la collection : << Aus Natur und Geisteswelt » (La Nature et le Monde de l'esprit), dans lesquels M. E.Banse, après avoir donné une de.scription sommaire de l'Orient en général, étudie plus spécialement l'Islam et les pays musulmans et donne, à l'appui de son texte, de nombreuses cartes et de nombreuses illustrations.
R. W. Seton-Watson : What l's at stake in the irar. Parmi lesnombreux tracts paruseii Angleterre pouréclairerlepublic britannique sur les causes, la signification, l'importance de laguerre actuelle, la brochure de M. R.W.Seton- Watson', intitulée : What is at stake in the war (Quel est l'enjeu de la guerre), brochure éditée « sous les auspices d'un comité de diverses associations religieuses et politiques », mérite d'attirer notre attention et surtout celle de ses compatriotes. L'auteur s'élève contre la formule, un peu trop répétée en Angleterre, que le but de la guerre est de débarrasser la Belgiqueetle nord delà France des hordes teutonnes. Il n'admet pas que tout le sang versé ne serve qu'à rétablir le statu-quo d'avant la guerre. Le sacrifice est trop élevé pour ne rapporter que d'aussi pauvres fruits. Notre tâche, dit-il, n'est rien moins que la régénération de l'Europe, la consolidation des principes de nationalité et de démocratie, l'émancipation des races sujettes de la i( domination étrangère. » Il veut que la victoire des Alliés signifie le démembrement de la Turquie et de l'Autriche,
car il n'y a que sur leurs ruines que nous pourrons élever la nouvelle Europe de nos rêves. L'Autriche, suivant ses propres termes, s'est montrée incapable de régénération intérieure, et s'est faite l'outil volontaire d'une puissance sansscrupules. M. Seton-Watson réclame un remaniement complet de l'Europe centrale et sud-orientale, en particulier: " Une Bohème indépendante comprenant les Slovaques de « Hongrie, et un nouvel Etat des Slaves du sud formé de « la Serbie, du Monténégro, de la Croatie, de la Bosnie- « Herzégovine, de la Dalmatie, de l'Istrie orientale et des « Slovènes d'Autriche. » Nous espérons que l'auteur convaincra ses compatriotes de l'importance vitale pour l'Angleterre du démembrement de l'Autriche-Hongrie. L'Angleterre, plus que toute autre nation, aura à redouter un réveil des ambitions germaniques. La hainequ'a suscitée sa conduite loyale n'est pas près de s'éteindre, et, pour impuissants qu'ils se soient montrés, les raids des sousmarins et des Zeppelins doivent, tout au moins, lui servir d'avertissement. Encore quelques progrès de la technique allemande, et la verte ceinture sur laquelle les hommes politiques anglais comptaient pour protéger leur île de l'invasion, ne servira plus, tombée aux mains de l'adversaire, qu'à étrangler leur patrie et à 1 amener à la capitulation par la famine. En vue des luttes futures, qu'on peut désirer reculées à jamais, mais qu'il est sage de prévoir, l'Angleterre agira prudemment en s'assurant sur les derrières de son adversaire des alliés fidèles, braves, loyaux, ayant le même intérêt qu'elle à juguler le monstre, qui lui planteront hardiment leurs dents dans les jarrets et paralyseront ses mouvements. Le démembrement de l'Autriche- Hongrie est ainsi le plus sûr garant de la tranquilité future de la Grande-Bretagne contre les rancunes teutonnes.
La Ruée germanique sur la Pologne, 015-1915 (16 lithographies d'OsTOYA, préface d'ANTOiNE Potocki. — Paris, 12, rue de l'Université, 1915).
Mêler le grotesque au sinistre, et flageller ainsi la culture germanique, c'est ce que l'artiste se proposait. Son coup de crayon rageur, ses couleurs dures, les têtes bestiales où se lisent la brutalité et la haine, donnent un résumé poignant de ce qu'a pu souffrir un peuple exposé pendant mille ans aux fureurs d'un ennemi acharné, sans scrupules. On regrette que l'artiste ait publié parmi les autres quelques dessins d'inspiration médiocre, où la laideur des personnages représentés n'est pas relevée par la violence du sentiment. Mais, à côté de ces pages plus banales, il en est qui nous frappent par la force vibrante du dessin, par l'atmosphère de deuil et d'accablement que l'on y respire, par l'élan du mouvement et la vérité des sentiments que reflètent les visages. Citons entre autres : le Chancelier de fer assistant à l'exode des 40.000 ouvriers polonais, sujets russes qu'il a fait chasser de la Pologne allemande ;Ie Champ des chiens, où, sous un ciel bas, dans une plaine immense, des chiens errants viennent dévorer les cadavres abandonnés ; les paysans et les femmes polonaises, armés de faulx, brisant la charge furieuse des cavaliers allemands et défendant jusqu'à la mort « les tombes où dorment les vieux et
les berceaux où sommeillent les petits ». D'autres mériteraient d'être mentionnées. La caricature s'élève au-dessus des petitesses de la vie quotidienne; le souffle puissant des aspirations nationales y passe, et donne à ces pages un lyrisme qui ne manque pas de grandeur.
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