UN SUCCES POUR LA CAUSE TCHEQUE EN ANGLETERRE
Dans le dernier numéro de la Nation Tchèque, nous avons annoncé les mesures qui ont été prises par le gouvernement autrichien contre M. T. G. Masaryk, professeur de l'Université tchèque de Prague et député au Parlement autrichien. Aujourd'hui, nous pouvons annoncer à nos lecteurs un autre fait, qui constitue une réponse retentissante à la destitution de M. Masaryk.
L'Université de Londres (Kiiigs Collège), qui se trouve sous le patronage personnel de leurs Majestés le Roi et la Reine d'Angleterre, vient de fonder un Institut d'études slaves qui se rattachera directement aux autres institutions universitaires et aura ses professeurs attitrés, sa bibliothèque, ses séminaires, etc. M. Masaryk a été nommé professeur de littérature et de sociologie slaves. Nous apprenons que cet Institut sera inauguré le 19 octobre 1915 par une conférence de M. Masaryk sur le Problème des petites nations dans la crise européenne actuelle.
Ci'tto ouverture de cours sera une véritable manifestation politique, étant données les conditions dans lesquelles la fondation de l'Institut a été réalisée et la signification du choix de M. Masaryk comme professeur. La conférence de M. Masaryk sera présidée par le premier Ministre anglais, M. Asquith, ce qui accentue encore l'importance de cet événement.
Au mois de novembre, M. Masaryk commencera son cours proprement dit par une conférence sur les Aspirations nationales des Tchèques et l'avenir de la Bohême.
A côté de M. Masaryk, on cite parmi les savants et les hommes p,oliti,ques qui prendront part aux travaux de rinstitut slave de Londres, M. Michel Trofimov, professeur à l'Université de Liverpool, qui parlera de la Russie; M. Serge Toutchich, homme de lettres et romancie;- serbocroate qui s'occupera de la Serbie, et M. Seton Watson, l'écrivain bien connu par ses belles études sur les Slaves d'Autriche, qui traitera de l'histoire de l'Europe orientale.
Nous nous félicitons de ce succès de la cause slave en Angleterre, et nous espérons que l'exemple de Londres
sera bientôt suivi par les autres nations alliées. Une des conditions dune collaboration féconde et d'une paix durable, c'est que les peuples qui combattent ensemble aujourd'hui pour défendre la liberté du monde, apprennent à se connaître les uns les autres. Il ne serait pas trop tôt de remplacer par des idées justes les notions vagues, — souvent fausses, — qui ont encore cours.
Au peuple bulgare
Dès le premier jour, nous avons signalé à nos lecteurs les dangers que créait à la France et aux Alliés l'attitude de Ferdinand de Bulgarie. Nous ne rendons pas responsable de ses crimes la nation tout entière ; le peuple bulgare n'est animé, en réalité, que de deux sentiments politiques essentiels : la haine du Turc, qui a si longtemps fait peser sur lui le joug le plus odieux; la reconnaissance pour la Russie qui, au prix des plus lourds sacrifices, lui a apporté l'indépendance et la sécurité. Malheureusement, son influence sur la marche des affaires est nulle, et il se trouve de nouveau condamné malgréqu'il enaitàuneguerredéplorable où la victoire même ne saurait avoir pour lui que les conséquences les plus désastreuses. Il est manifeste que, si la Serbie était écrasée, l'Autriche n'abandonnerait à personne la vallée du Vardar et le port de Salonique qui lui seraient d'autant plus indispensablesquesoninfluencedans l'Adriatique sera nécessairement ruinée par l'avance italienne et par les dévastations qu'ont commises sur toute la côte orientale de cette mer les gouvernements de Vienne et de Budapest.
Nous avons, sur ce point, les déclarations les plus formelles des représentants autorisés de l'Autriche et de l'Allemagne. M. Chlumecky, qui, plusieiirs années avant la guerre, traduisait les véritables desseins de la Ilofburg avec une franchise méritoire et dont les aveux sont caractéristiques, a toujours indiqué quels étaient les désirs des Habsbourgs et des Allemands, dont ils ne sont que les exécuteurs.
Dans un article du 18 Novembre 1906, à propos do la déclaration d'un ancien ministre italien, Baccelli, il écrivait:
Depuis plusieurs années, nous constatons avec une inquiétude et une tristesse croissantes, la tendance de l'Italie à s'opposer à notre prépondérance future dans les Balkans occidentaux. Ce qu'il nous faut, c'est que l'Italie nous garantisse qu'elle renonce à toute pensée d'établijf
son influence en Albanie et qu'elle nous reconnaisse une situation privilégiée en Macédoine. « Nous pourrions de notre coté, en échange du concours de l'Italie pour nous assurer une position prépondérante en Macédoine, lui accorder notreappui éventuel à propos de la côte de Tripoli. »
Transporter la morale de l'altruisme sur le terrain international et dans les rapports des divers peuples entre eux, écrit-il en 1907 d'^' avril), est une tentative qui ne pourrait être entreprise que dans une île fort éloignée et très séparée du monde, ce que l'Autriche n'est pas encore. Les peuples attendent de l'iiomme d'État dans la main duquel sont placés leurs intérêts, non pas qu'il proclame un altruisme sentimental, mais la satisfaction sans réserve de leurs intérêts (die rûcksichtslose Durchsetzung ihrer Interessen).
Les pratiques de l'Allemagne ont appris aux plus optimistes ce que signifiaient à ses yeux les promesses et les conventions. Quelque formelles que soient les stipulations qu'a obtenues Ferdinand de Cobourg, elles n'ont qu'une valeur momentanée, rebuss sic stantibus. Actuellement, on a beso'n de son secours pour obtenir sur le front méridional un succès qui effacerait en partie l'impression des échecs de France ou de la résistance invincible des Russes. Une fois le résultat obtenu, on rejettera délaigneusement le misérable souverHin qui aura sacrifié à ses basses rancunes et à ses folles ambitions la liberté de sa couronne et l'avenir de son peuple.
Le chancelier d'/Ehrenthal, dit toujours Chlumecky, a commis une faute grave quand, pour obtenir l'adhésion de l'Italie à l'annexion définitive de la Bosnie, il a évacué le Sandjak de Novibazar et abandonné ainsi la politique d'Andrassy. « Le Sandjak créait un coin entre le Monténégro et la Serbie et jetait un pont par lequel notre influence devait pénétrer, d'après les expressions du traité de Berlin, au-delà de Mitrovitsa. Nous renonçons ainsi au terrain d'où nous pouvions étendre en Macédoine notre influence prépondérante, économique et politique. (15 oct. 1908). — La Serbie s'y serait opposée : tant mieux. « L'Autriche, dans un esprit de paix excessif, n'a pas suivi l'ancienne doctrine, qu'il faut isoler ses adversaires, les attaquer séparément, et qu'il ne faut pas attendre qu'ils se réunissent pour vous attaquer ». — Les politiciens de Sofia n'auront vraiment à s'en prendre qu'à eux-mêmes s'ils deviennent la proie de leurs irréconciliables adversaires, qui ne sont ni les Serbes ni les Grecs, comme ils essayent de le prétendre aujourd'hui, mais les Allemands. — Après avoir résolu la question serbe les' armes à la main (l" mai 1909), on passera aux Bulgares. Le gouvernement turc a commis une erreur impardonnable en affaiblissant les Albanais, c'est-à-dire en faisant le jeu (( des Serbes et des Bulgares, qui sont les véritables adversaires de la Turquie » (15 juin 1910). Nous avons, de notre côté, le plus grand intérêt à fortifier la Turquie, à développer et à maintenir sa puissance de résistance contre la penétratum sluce.
Le baron de Chlumecky ne fait d'ailleurs que traduire l'opinion des pangermanistes, et les événements récents nous ont prouvé que derrière eux se trouve l'Allemagne entière.
Il peut paraître étrange, mais c'est un fait, lisons-nous dans la 90« édition de Paul Rohrbach (la Pensée allemande
dans le Monde, p. 207), qu'il y a entre la nature de l'Allemand et celle du Turc, sinon une parenté profonde de caractère, du moins certains traits d'atBnité. On a souvent cité la parole de Bismarck : le Turc est le seul gentleman de l'Orient. Il nous en a donné la preuve quand, au moment où les opérations étaient suspendues, et que la fortune paraissait chanceler, il s'est engagé dans la guerre à nos côtés. Sans doute l'Islam oppose certaines difficultés à la pénétration de la culture européenne, moins graves cependant qu'on ne serait tenté de le supposer, parce que les Turcs sont une population très mélangée et que le fanatisme chez eux est relativement peu enraciné et moins violent que chez les autres Musulmans. Dès qu'ils sonten contact avec la civilisation, ils devienent rationalistes et ne conservent de leur foi qu'une certaine disposition générale et une morale simple, ferme et pratique. Gomme ils ont de plus des instincts guerriers et l'esprit mlitaire, il n'y a aucune raison pour douter qu'ils puissent se maintenir et nous devons chercher à fortifier notre influence parmi eux et à l'établir sur une base réelle. Ils représentent, sans contestation possible, la principale force matérielle et morale de l'Orient ; il y a donc là un terrain où, après la guerre, la pensée allemande peut avoir un grand avenir, à la fois au point de vue de la colonisation matérielle, de la domination politi(]ue et de la pénétration morale. »
Comment les Bulgares concilient-ils ces déclarations et ces projets avec les rêves fantasques qui troublent l'esprit deleurmaîtreetquihantentlesimaginations de quelques-uns de leurs chefs?
N'ont-ils pas vu de leurs propres yeux comment, depuis longtemps, l'Allemagne se prépare à cette conquête morale et économique d'abord, politique ensuite', que leur prêchent leurs publicistes. PauIdeLagardeavaitdressétoutun plan de pénétration à travers la presqu'île, et ce plan n'a pas cessé d'être poursuivi et perfectionné depuis, (i Combien de fois, écrivait, dès 1880, la Nationalzeitunc/ , faudra-t-il que nous répétions à ceux de nos compatriotes, qui s'en vont en Amérique, qu'ils trouveraient à deux pas de chez nous des pays splendides qui ne demandent qu'à être mis en valeur.» M. Charles Loiseau a montré dans son livre, le Balkan slave, la poussée continue de l'émigration germaine, les manœuvres du Deutscher Schulverein ou de la Siidmark, l'invasion des maîtres d'école, des hôteliers, des commisvoyageurs. C'est aux Banques-Unies de Wurtemberg qu'avait été concédée, en 1890, la ligne de Salonique à Monastir et elle avait pour directeur le célèbre industriel Siemens ; l'Allemagne prétondait y conserver la haute main, même quand le pays fut cédé à la Serbie. On crut un moment que ce serait le prétexte de guerre qu'elle choisirait.
Ces faits ne sont-ils pas suffisants? — L'Allemagne veut établirsa domination sur l'Orient ; pour y réussir, elle pousse en avant l'Autiiche et elle s'appuie sur les éléments musulmans, turcs et albanais, parce qu'elle les sait incapables de résistance et de progrès. Les promesse.> qu'elle a prodiguées à la cour de Sofia ne sauraient avoir aucun sens et elles seiont violées du jour où l'Allemagne n'aura plus besoin de l'appui des Bulgares.
Quelque pauvre d'esprit que soit le souverain qui consent à devenir l'instrument de Guillaume II, il n'est pas possible
qu'il n'aperçoive pas l'inanité réelle de ses espérances. En réalité, il conduit volontairementson pays à l'abîme. Affaibli physiquement et moralement, hanté par la terreur de la mort et la peur d'une justice divine qui, si elle était égale à ses fautes, serait singulièrement cruelle, il est dominé par une double pensée : l'espoir de racheter son apostasie indirecte en favorisant la défaite de l'Orthodoxie, et le désir de se venger des Russes et des Serbes, à qui il attribue sans raison l'échec de ses plans fastueux. Allemandde goùls et de cœur, il n'a jamais eu aucune sympathie pour le peuple qu'il gouverne ; en 1913, il l'a jeté, par la plus stupidedes résolutions, dans une situation des plus difficiles et il lui a enlevé la gloire que lui avaient justement méritéeledévouement de ses fils et le génie d'un Radko Dmitrietï. Aujourd'hui, il le livre en pâture à l'ambition des Habsbourgs elle met à la remorque d'Enver-Pacha.
Le sort qui l'attend nous intéresse peu et il nous serait fort indifférent de le voir attelé au char de Guillaume II. Nous n'avons d'ailleurs aucun espoir de le ramener à des sentiments plus honorables. A quels sentiments essaierionsnous de nous adresser ? — A son honneur? — Il nous traiterait de niais, et à juste titre. — A sa raison? — Il est aveuglé par la haine et la peur. Il ne nous reste qu'à l'abandonner à la Némésis qui l'attend. L'histoire byzantine connaît un empereur qui a mérité le surnom de Tueur de Bulgares. Ferdinand de Gobourg est plus ambitieux : le titre auquel il aspire est celui d'assassin de la Bulgarie.
Le peuple bulgare se laissera-til conduire à l'abîme par ce mauvais berger ? Dans ce journal, nous nous sommes toujours efforcés de séparer sa cause de celle des chefs insensés ou aveugles qui compromettent plus que sa fortune, sa renommée. Le jour n'est pas encore si éloigné où, dans une séance organisée à la Sorbonne pour fêter la venue à Paris des représentants de la municipalité de Sofia, j'avais la joie de saluer les représentants de la Bulgarie et de rappeler les raisons que nous avions de nous intéresser à leurs progrès et les sympathies que nous inspirait leur jeunesse. Xe sauront-ils pas discerner leurs véritables amis?
Ils connaissent le prix exact de la reconnaissance autrichienne. Qu'ils regardent autour d'eux : qu'ils contemplent le sort des Croates et des Dalmates. Pendant cinq siècles, ces Slaves ont fourni à la monarchie ses soldats les plus braves et les plus fidèles ; devant leurs poitrines se sont brisés les assauts des sultans ; pour la gloire et la puissance (le leurs maîtres, ils ont semé leurs cadavres sur tous les champs de bataille du monde. Encore en 18i8, ils ont brisé l'insurrection magyare ! — Quelle a été leurrécompense? — La proscription et la potence.
Qu'ils songent au sort des Serbes du Banat. Ils avaient reçu les chartes les plus précises, les serments les plus solennels? — Chiffons de papier que l'on peut placer dans les cabinets à côté des engagements ddnnés aux Tchèques.
Qu'ils se rappellent le roi Sobieski qui, après avoir sauvé \'ienne des Turcs, est dédaigneusement bafoué par les ministres de l'Empereur. Moins d'un siècle après la victoire de l'héroïque et imprudent souverain, les descendants
de Léopold payent leur dette en démembrant le royaume de leurs défenseurs.
Qu'ils relisent leur propre histoire d'hier. Qui donc a déchiré en lambeaux le traité de San Stefano ? Qui a empêché la Bulgarie d'atteindre d'un bond son idéal national ? Qui s'est entremis pour détruire l'œuvre duTsar libérateur ? — Croient-ils que Buryan ait une autre politique qu'Andrassy? Au premier rang des Russes marcheraient contre les Bulgares les morts de Plevna. Sur l'ordre d'un roi félon, d'un monarqueétranger, combattrontils contre les Orthodoxes qui, si longtemps les ont soutenus dans leurs souffrances et qui, sans compter, ont versé leur sang pour briser leurs chaînes?
Le peuple bulgare a un ennemi, et il n'en a qu'un, c'est son roi. Qu'il secoue un joug indigne! Qu'il reprenne son rang au milieu des peuples slaves.
La guerre actuelle est une guerre des nations. Honte et malheur à celles qui ne le comprennent pas et qui se laissent mu.soler par des maîtres perfides. Que les Bulgares regardent ce qui se passe en Pologne. Nous n'avons certes aucune sympathie pour la bureaucratie russe et nous avons eu trop souvent l'occasion de signaler les fautes lamentables conimi.ses par le gouvernement de Pétersbourg. Même pendant la guerre actuelle, les Polonais ont pu formuler les plaintes les plus légitimes. Ils ont compris cependant que ce qui importait avant tout, c'était de briser la domination allemande. Malgré leurs griefs les plus sérieux, en dépit des rancunes les plus justes, un seul cri est sorti de toutes les bouches : Dehors, les Barbares ! A bas les étrangers! Dehors, ces civilisés de contremarque qui, au nom d'une prétendue supériorité de race, traitent les Slaves comme une cohue de sauvages, suppriment leurs écoles, confisquent leurs gloires, calomnient leurs victimes !
Quand tous les Slaves sont debout en face de l'ennemi héréditaire, les Bulgares seuls manqueront-ils à l'appel?
Au moment où j'écris ces lignes, on m'apporte le communiqué serbe du 10: — Nos troupes ont passé à l'offensive et rejeté l'ennemi sur le Danube. L'assaut contre le Grand-Vratchar s'est brisé contre la résistance de nos soldats, qui ont infligé à l'ennemi de lourdes pertes. L'adversaire a réussi à prendre Dédigné ; nous l'en avons rejeté en lui infligeant de grosses pertes. —
Que nous apportera demain ? La fortune de la guerre est changeante. Les Serbes, épuisés par trois années de guerre, réussiront ils, jusqu'au bout, à contenir des ennemis supérieurs en forces et disposant d'une artillerie formidable ? Nous n'en savons rien. Mais le cœur des Bulgares restera-t-il indifférent devant tant d' héroïsme ? Voudront ils venir frapper d'un coup de poignard dans le dos leurs frères qui combattent et meurent pour l'indépendance du monde et la gloire du nom slave ?
Le Marko Kraliévitch serbe est devenu aussi un héros bulgare, et son nom est célèbre dans les Balkans entiers. Aujourd'hui, c'est lui qui appelle tous ses enfants. — Les Bulgares n'entendront-ils pas sa voix?
D'un côté, la France de la Révolution, l'Angleterre de Gladstone, la Russie de Plevna, le monde slave tout entier. De l'autre, les Magyars d'Andrassy, les Allemands du Congrès de Berlin. Les Bulgares choisiront et ils ren-
verront à Gobourg le Tsar de contrebande qui les sacrifie et les déshonore.
Péniblement, en versant des ruisseaux de sang, la Chrétienté lutte pour refouler et anéantir le Turc sauvage, et pour hisser sur Sainte-Sophie la croix orthodoxe. — Dans cette croisade sainte, verrons-nous combattre à côté des Infidèles le peuple bulgare, le peuple qui a été le premier champion de l'Orthodoxie, le peuple de Saint- Clément et des scetii sedmipocetni I