SITUATION ECONOMIQUE DE LA MONARCHIE AUSTRO=HONGROISE
La population de l'Autriche-Hongrie s'occupe surtout d'agriculture. Au commencement de la guerre, en 1914, on comptait sur 51.000.000 d'habitants, — sans la Bosnie- Herzégovine, — au moins 30.000.000 de cultivateurs, partagés à peu près également entre les deux États de la monarchie, soitune bonne moitié des habitants de l'Autriche et presque 70 "/o de ceux de la Hongrie.
En Allemagne, 18.500.000 habitants à peine sont occupés à l'agriculture, en France, 16.000.000 seulement. Voici quelle était à peu près la proportion d'agriculteurs dans les trois pays, en 1914 :
Total des habitants AgricuUours o/o
Allemagne 68.000.000 18. .500. 000 plus de 27 V
France 39.750.000 16.000.000 — 40%
Autriche 29.500.000 15.000.000 — 50V,
Hongrie 21.500.000 15.000.000 — 70"/.
Autriche- Hongrie 51.000.000 30.000.000 — 58 "/„
La pauvreté relative et la gène des paysans austrohongrois s'explique par l'insuffisance des terres qu'ils possèdent.
Le tableau suivant nous donnera une idée de la part de terrain qui appartient à chaque agriculteur :
Part qui revient Total des cultures à chaque agriculteur
France à peu près 36.750.000 ha. 2.30 ha.
Allemagne — 35.250.000 — 1.91 —
Autriche — 18.750.000— 1.25 —
Hongrie — 22.000.000— 1.47 —
Autriche-Hongrie — 40.750.000 — 1.36 —
De plus, en Autriche, une partie importante du terrain cultivé est peu productive, comme dans les Alpes, dans les Carpathes et dans les montagnes arides de la Dalmatie.
En Allemagne, chaque paysan a, à peu près, 40 "/o de terrain de plus que le paysan d'Autriche-Hongrie, et 53 % de plus que celui de l'Autriche proprement dite. En France, le cultivateur a environ 70 V» de terrain de plus que le cultivateur d'Autriche-Hongrie, et 84''/o de plus que celui d'Autriche.
La situation est encore plus défavorable au point de vue du rendement du sol, comme le montre le tableau suivant dressé sur les chiffres des récoltes moyennes des cinq dernières années (1910-1914). Ces données ne sont qu'appro-
ximatives et, en ce qui concerne la France, il s'agit de la période quinquennale expirant un an plus tôt. Dans ces cinq années on a obtenu une récolte nette de céréales, c'est-àdire sans compter les semences et les déchets, en millions do quintaux :
Blé Seigle Orge Avoine Maïs Total
Allemagne 41 99 33 87 — 260
France 84 10 10 41 6 151
Hongrie 38 11 13 11 39 112
Autriche 14 23 14 21 3 75
Autriche-Hongrie 52 34 27 . 32 42 187
Chaque paysan a donc obtenu une récolte nette de céréales : en Allemagne, 14 q. ; en France, 9 1/4 ; en Hongrie, 7 1/2 ; en Autriche, 5 q. ; en Autriche-Hongrie, 6 1/4.
On voit que le rapport des terres en Autriche-Hongrie, en Autriche surtout, est peu brillant. Le chiffre relativement peu élevé de la production française en céréales, est compensé par la culture de la vigne, très développée dans ce pays, par celle des fruits qui y est aussi beaucoup pratiquée, par celle de différents autres produits du sol, et principalement par la valeur supérieure des céréales récoltées ; en France, en effet, 56 °/o de la récolle est constituée par du blé, tandis qu'en Autriche-Hongrie le blé représente à peine 28 «/o, et en Allemagne pas même 15 °/o du chiffre total.
Blé et seigle pour la panification. — Récolles moyennes de 1910-1914.
Total approximatif Part d'un agriculteur
Allemagne 140.000.000 q. plus de 7,5 q.
France 94.000.000 » » 6. »
Hongrie 49.000.000» » 3^3»
Autriche 37.000.000» » 2,5»
Autriche-Hongrie 86.000.000 » » 2,9 »
Ces chiffres prouvent clairement que la richesse agricole de l'Autriche-Hongrie est, en général, assez modeste.
\\ y surtout lieu de remarquer que, tout en constituant la majorité de la population, les cultivateurs ne réussissent pas à produire autant de matières alimentaires que les minorités agricoles française et surtout allemande. Considérons, en effet, les deux tableaux suivants:
Nombre Récoltes moyennes lCilO-1914
d'habitants -^ — ^^^ — —^ —
à la lin Total Pour
de 1912 des céréales Blé la i)anilication
France 39.650.000 151.000.OOOq. 84.000.000q. ',"4.000.000 q.
Allemagne 66.750.000 260.000.000 » 41.000.000 » 140.000. 0'JO »
Autriche 29.000.000 75.000.000» 14.000.000» 37.000.000»
Hongrie 21.250.000 112.000.000 » 38.000.000 » 49.000.000 »
Autriche-Hongrie 50.250.000 187.000.000 52.0000.00 86.000.000
Si les récoltes de chacun de ces pays étaient partagées entre tous ses habitants, il y aurait par tète :
Céréales Pour
en général la panilîcalion Blé seul
France 381kg. 237 kg. 212 kg.
Allemagne 389 w 210 » 61 »
Hongrie 527 » 230 » 179 »
Autriche 258 » 128 » 48 »
Autriche-Hongrie 372 » 171 » 103' )5
Nous voyons qu'en Autriche Hongrie les cultivateurs, quoique très nombreux, n'arrivent pas à récolter pour chaque habitant une aussi grande quantité que ceux d'Allemagne où ils sont en minorité. En Allemagne, les cultivateurs sont, proportionnellement, moitié moins nombreux qu'en Autriche : 27 "/o contre 58 %, et, cependant, la récolte par tète d'habitant est sensiblement plus élevée en Allemagne ; en céréales pour la panification, il revient 23 "/o de plus à un Allemand qu'à un Autrichien. La production de céréales pour la panification est particulièrement réduite en Autriche. C'est la France qui vient au premier rang en ce qui concerne la "production par tête d'habitant, d'autant plus qu'il s'agit ordinairement d'une céréale de valeur supérieure, le blé. En France, la part de chaque habitant en blé seul est supérieure à celle d'un Allemand en blé et seigle mêlés; or, le blé est plus nourrissant que le seigle. Mais l'Allemagne, plus que tout autre pays, s'adonne à la culture intensive des pommes de terre, qui complètent heureusement la ration alimentaire de sa population. La récolte des pommes déterre, en Allemagne, excède de 70 "/o celles de l'Autriche et de la France réunies. Ces dernières années, elle atteignait 6 q. par habitant, tandis qu'en France elle alteigniiit à peine 3 q. et à peu près le môme chiffre en Autriche-Hongrie.
Les récolles nettes de blé, seigle, orge, avoine, etc., étaient, approximativement, pour un hectare de terrain ensemencé :
De lliOI à 1105 Ue l!«ti à Mm De 1910 à 1914
Allemagne 1.5.. 5 q. 16.6 q. 18.1 q.
Autriche.. 9.4 » 11.1 » 11. ,5 »
Hongrie.. 9.7 » 9.6 » 9.8 »
Le chitïre relativement inférieur du rendement en Autriche peut s'expliquer en partie par la niauvaise qualité du sol, surtout dans les contrées montagneuses; mais il y a lieu d'incriminer aussi l'imperfection des procédés de culture. Les récoltes de la Hongrie, modestes malgré son excellent terrain très productif, proviennent d'un travail du sol insuffisant et mal compris.
La principale occupation des habitants de l'Autriche- Hongrie étant l'agriculture (58 »/"). O" peut déjà déduire des statistiques l'impossibilité pour le pays de nourrir sa population sur ses propres récoltes; à plus forte raison, le reste des habitants (42 "/») ne peut-il produire tout ce qui est encore nécessaire à la vie d'un peuple civilisé, comme en Allemagne, par exemple, où il reste 73 "/« d'habitants non agriculteurs, et en France, où il reste encore 60 "/o de la population disponible en dehors des cultivateurs.
Pour l'exploitation des mines, l'Autriche-Hongrie reste bien en arrière des autres pays industriels. Letableausuivant donne pour une période de dix années, de 1901 à 1910, la par t de chaque nation dans l'exploitation globale de la houille pour le monde entier.
Etats-Unis, 39 "/o; Grande-Bretagne, 27 «/o; Allemagne, 17 "/o*; France, 4 "/o environ; Autriche-Hongrie, 3 "/o* environ.
(■) Pour établir ces ctiiUres on a évalué la valeur de la houille brune à larnoitié de celle de la houille noire, bien que la houille brune — extraite surtout en Autriche-Hongrie et en Allemagne — vaille, en réalité, beaucoup moins.
Au cours des mêmes années, les chiffres de la consommation de charbon par habitant ont été approximativement :
Etats-Unis, 41 q.; Angleterre, 40 q. ; Belgique. 30 q. ; Allemagne, 24 q. ; France, 15 q. Autriche-Hongrie, 6 q.
La production du fer et son emploi sont relativement modestes en Autriche-Hongrie. La consommation mondiale du minerai de fer, du fer brut et de l'acier, en cinq ans, de 1908 à 1912, se répartit à peu près ainsi :
Minerai Fer brut Acier
Etats-Unis - 35"/. 40°/. 42"/.
Allemagne 20 Vo 23 "/. 24 V.
Angleterre 11"/. 16 V. 12 %
France 10 "A 61/2"/, 6'/.
Espagne 7 "A —
Russie 5 "/. 5 V. 6 V.
Suède 4V. 1°/. —
Autriche-Hongrie 3"/. 3% 31/2°/.
La consommation du fer brut, en quinze ans, de 1899 à 1913, — en moyenne, par habitant et annuellement — a été la suivante :
Etats-Unis, 242 kg.; Grande-Bretagne, 225 kg.; Belgique, 195 kg.; Allemagne, 185 kg.; Suède, 105 kg.; France, 85 kg. ; Autriche-Hongrie, 35 kg seulement.
On peut juger du développement industriel d'un pays par sa consommation de fer et de houille : or, l'emploi du charbon et du fer est remarquablement moins élevé en Autriche-Hongrie que dans les autres pays d'Europe et qu'en Amérique.
Le chifïre de l'énergie motrice employée est également un très sûr critérium de la prospérité industrielle.
Le tableau suivant, bien que basé sur des chiffres approximatifs par suite de l'insuffisance d'évaluation de l'énergie mptrice dans chaque pays, va encore confirmer l'infériorité de l'Autriche-Hongrie. Vers 1908, la répartition de la puissance motrice employée dans l'industrie fut ainsi évaluée : Soil: par habitant
Etats-Unis plus do 17.000.000 HP. environ 0.19 HP.
Allemagne environ 10.000.000 » » 0.16 »
Angleterre plus de 7.000.000 » « 0.15 »
France » 3.000.090 » m 0.08 »
Autriche-Hongrie. » 2.000.000 » » 0.04 »
On voit que, sur ce point encore, l'Autriche-Hongrie retarde beaucoup sur les autres pays industriels.
L'Autriche-Hongrie est très pauvre en produits minératix autres que le charbon et le fer. En mettant à part l'extraction du pétrole en Galicie et celle du mercure en Carinthie, la totalité des métaux extraits dans le monde entier pendant dix ans, de 1903 à 1912, peut être répartie comme suit :
Etats-Unis 580/0; tous les autres pays d'Amérique 12 "/o; Grande-Bretagne environ 9"/o ; Espagne 6"/» ! Allemagne 4»/o ; Autriche Hongrie à peine 1/4 "/o.
L'Autriche-Hongrie a contribué pour 1 1/2"'/" seulement à l'extraction mondiale de plomb; l'Allemagne pour IS»/». L'Autriche-Hongrie peut revendiquer 1/6 »/o de la quantité totale de zinc extraite pendant le même temps ; l'Allemagne 290/0. L'Autriche-Hongrie n'a ni étain, ni nickel; la part de l'Allemagne dans l'extraction mondiale est de 19°/o. Pendant la même période, la part do l'Autriche-Hongrie
dans l'extraction totale du mercure est de 20"/o, et de 3I/20/0 dans l'extraction du pétrole.
Autrefois, l'Autriche-Hongrie possédait aussi des mines de métaux précieux ; maintenant, ces mines sont d'un rapport très minime comparativement à celles du monde entier. Les mines d'argent de Pfibram ont été presque entièrement abandonnées, le résultat financier étant nul ; d'ailleurs leur rendement était minime : à peine 1/2 "/o de l'exploitation mondiale.
On trouve un peu d'or en Hongrie, mais, actuellement, l'extraction n'atteint pas 1/2% de la production mondiale. Les recettes annuelles brutes sont à peine de 12.000.000 de francs ; le bénéfice net est certainement très faible, s'il existe.
Par contre, l'industrie agricole était autrefois florissante en Autriche-Hongrie ; surtout la fabrication du sucre, en Autriche, et la meunerie en Hongrie. Mais ces deux branches ont été éprouvées par la guerre et s'en ressentiront certainement longtemps. L'Autriche-Hongrie occupait le deuxième rang pour la fabrication du sucre de betteraves, elle venait immédiatement après l'Allemagne. Ces derniers temps, la production a été plus élevée en Russie qu'en Autriche-Hongrie. Le sucre de betteraves qui, avant la guerre, représentait 46 "/o du sucre employé, sera, après la guerre, en grande partie remplacé par le sucre de canne, la culture de la canne à sucre se répandant de plus en plus.
D'ailleurs, le sucre allemand et autrichien pourra difficilement rivaliser avec celui des puissantes raffineries de Russie, de France, d'Italie, de Hollande, des États balkaniques et même des États-Unis. La supériorité de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie pour la fabrication du sucre de betteraves semble être à jamais perdue.
Il en est de même en Hongrie pour la meunerie qui a dû restreindre sa production aux seuls besoins locaux, et dont l'activité est actuellement tombée très bas.
Les malteries, les brasseries, les distilleries, en Autriche, traversent une période critique et il semble que cette industrie auparavant si florissante souffrira longtemps des suites de la guerre.
Parmi les autres industries, l'industrie textile, la fabrication des machines et les fonderies étaient en bonne situation ; elles n'étaient pourtant pas de très grande importance relativement au chiffre de la population de l'Autriche-Hongrie et ne pouvaient être comparées à celles des autres pays industriels de l'Europe. L'industrie textile, en Autriche Hongrie, occupe à peu près 1/3 du nombre d'ouvriers employés en Allemagne, le 1/4 de celui employé en Angleterre et en Irlande.
Pour la branche la plus importante de l'industrie textile, la fabrication du coton, on peut se rapporter au tableau approximatif suivant, établi vers l'année 1910:
Nombre Métiers de Consommation Echeveaux d'ouvriers tisserand du coton
Angleterre 54.000.000
Etats-Unis 28.000.000
Allemagne 11.000.000
Russie 9.000.000
France 7.000.000
Indes anglaises. . . 6.000.000
Autriche-Hongrie. 5.000.000
Autres pays (total) 140.000.000 2