NOTRE PROGRAMME
Quelques hommes politiques et quelques écrivains tchèques ont pensé qu'il y aurait une assez grande utilité à publier une revue bimensuelle, dont l'objet principal serait de faire connaître la véritable situation de l'Autriche actuelle, et, en même temps, de présenter au public européen les aspirations et les désirs des peuples delà monarchie Austro-Hongroise, en première ligne des Tchèques et des Slovaques. Ils ont exposé leur projet à un certain nombre de journalistes russes, anglais et français qui ont paru frappés de l'importance de leurs raisons et ont reconnu l'intérêt de leur dessein. Ils m'ont fait 1 honneur de me demander de les aider dans leur œuvre et de présenter leur programme.
Ce programme est simple et se résume dans ces mots : I'Indépendance de la Bohême.
J'ai accepté d'être leur interprète, parce que j'ai la conviction de servir ainsi la cause de la France.
Les peuples ont le devoir d'être égoïstes; je veux dire, qu'en présence de toute question diplomatique et internationale, il est nécessaire qu'ils se demandent d'abord ce que leur ordonnent leurs intérêts réels et durables. Dans les circonstances actuelles naturellement plus que jamais, la grandeur et la puissance du pays doivent être et sont en effet notre préoccupation constante et notre souci exclusif.
L'Indépendance de la Bohême a pour nous une importance primordiale. Elle est une des conditions de notre sécurité et un des gages de notre influence.
En même temps qu'à nous, I'Indépendance de LA Bohème est nécessaire à l'Europe qui est résolue à en finir une fois pour toutes avec les tentatives d'organisation impérialiste, sous quelque forme qu'elles s'étalent ou se déguisent.
L'Indépendance de la Bohême est exigée par notre programme national qui découle de la Déclaration des droits de l'homme et réclame pour chaque peuple le droit à la vie, à la vie complète, à la vie intégrale, quel que soit le chifïre de sa population.
Nous sommes implacablement résolus à ne signer d'autre traité que celui que nous jugerons suffisant
pour rendre à jamais impossible le renouvellement de l'abominable guet-apens dont l'humanité a été la victime au mois d'août dernier. Nous n'arriverons pas malgré tout à supprimer les 80 millions d'Allemands qui remplissent le centre de l'Europe, sans parler même des 8 à 9 millions de Magyars qui, par une criminelle aberration, ont lié leur fortune à celle de la Prusse. Contre la démence mégalomane qui depuis des siècles est endémique chez les fâcheux voisins que nos péchés nous ont valus et qui se traduit régulièrement par des crises de fureur sanguinaire, la plus vulgaire prudence nous ordonne de prendre nos précautions.
Le problème est posé de longue date. Menacés du même danger que nous, nos rois avaient trouvé une solution élégante et pratique : ils avaient organisé sur les derrières de l'Allemagne un réseau d'alliances, et, grâce à elles, ils refrénaient les appétits gloutons des chevaliers de proie et des coureurs de butin. Le moment est venu de.renouer les glorieuses traditions de la politique française en l'adaptant aux conditions de l'Europe contemporaine. François I"^, Henri IV et Richelieu ont maté les Habsbourgs, en soutenant contre eux les petites nations qu'ils voulaient engloutir; les Slaves du sud et les Tchèques nous aideront de même à museler les Hohenzollern et les hobereaux magyars qui sont devenus les portequeue de Guillaume II.
Bien que personne ne se soit jamais fait, j'espère, la moindre illusion sur l'intelligence du pauvre souverain qui s'imagine régner à Vienne, son trône était si visiblement ébranlé par les menées de la Prusse et le programme des Pangermanistes, qu'il était naturel de supposer qu'il ne fermerait pas éternellement les yeux à l'évidence. On a longtemps cru chez nous qu'il s'affranchirait de Berlin et tiendrait compte des revendications de ses sujets slaves. L'établissement du sufïrage universel, s'il eût été loyalement appliqué, aurait amené au Reichsrat une écrasante majorité fédéraliste et brisé la menace perpétuelle que représentait la Triple-Alliance pour la paix du monde.
Les Dieux aveuglent les monarques dont ils ont résolu la ruine. En s'obstinant dans un système de mensonge et d'oppression, François-Joseph a scellé son destin et signé sa déchéance. Dès maintenant, la dynastie des Habsbourgs a cessé de régner. En fait, l'Autriche n'existe plus. Guillaume II prépare les décrets qu'entérine docilement son vassal; il dépose et choisit les chanceliers et les ministres; son État-Major destitue les généraux autrichiens et Hindenbourg leur dicte leurs plans. Les journaux allemands ne se donnent même plus la peine de dissimuler l'indicible mépris que leur inspire leur misérable allié.
Les derniers mois ont révélé au monde étonné la décomposition de cette monarchie austro-hongroise qui, avant la guerre, faisait figure de grande puissance. Les défaites de Galicie, la chute de Przemysl, la déroute de Potiorek ont donné la mesure du talent de ses stratégistes, et les prisonniers, que les Russes ou les Serbes ramassent par centaines de mille, proclament l'indifférence ou l'aversion des soldats pour la dynastie qui les condamne à servir une cause qu'ils détestent. Ces pays, qui sont un des greniers du monde, ont été acculés à la famine par l'incurie d'une administration imprévoyante. Le crédit est ruiné et la monnaie, dépréciée. Partout, le mécontentement couve et la révolte gronde. Il suffirait de l'approche d'un régiment étranger pour que la révolution triomphe à Brno, à Prague, à Zagreb, à LioubHana, à Trieste. Depuis le mois d'août, la France, l'Angleterre, la Russie, l'Allemagne ont convoqué leurs Parlements, fait appel à l'opinion; François-Joseph n'a pas osé réunir le Reichsrath. Les Allemands d'Autriche et les Magyars euxmêmes, dans l'abîme où ils se débattent, n'ont plus que des paroles de dégoût et de haine pour les chefs incapables qu'ils accusent de leurs malheurs. La colère est si universelle qu'elle se traduit jusque dans la presse officieuse, et la censure n'ose pas arrêter des articles qui, partout ailleurs, seraient condamnés comme des appels à l'insurrection.
Essaierons-nous de galvaniser ce cadavre? Quel diplomate entêté ou quel doctrinaire sentimental voudra encore faire confiance à François-Joseph? Quel avocat choisira-t-il pour plaider pour lui les circonstances atténuantes? — Le prendra-t-il parmi les Italiens du Trentin ou les Roumains de Transylvanie? Ira-t-il le chercher parmi les Croates qu'il voulait envoyer à la potence, ou les Dalmates que ses sbires ont entassés par centaines dans les cachots ?
Tout essai de replâtrage serait vain, parce que les peuples, trop longtemps déçus, savent ce que vaut la parole d'un Empereur qui a commencé son
règne par un parjure et qui est toujours prêt à prodiguer des promesses, qu'il ne se croit pas tenu de respecter. — Il serait funeste, parce qu'il laisserait en présence des races rivales, que des rancunes inexpiables ont armées les unes contre les autres. — Il serait criminel, parce qu'il préparerait à bref délai de redoutables conflits.
L'heure a sonné de mettre fin à une expérience qui n'a pas réussi. Sur le beau Danube bleu, une grosse succession est ouverte. Elle a fait définitivement faillite, la plus grande maison de faux qu'ait connue l'histoire.
Sur les ruines, après une désinfection méthodique, élevons des édifices nouveaux... Place aux peuples qui naissent : au Midi, la Serbie et les Slaves du sud; au Nord, la Bohême et la Moravie, unies à la Slovaquie, que rattachent à elles une langue voisine et une commune origine.
Contre l'Allemagne, la Bohême, comme les Yougoslaves, sera notre alliée naturelle, puisque son existence serait compromise par tout retour offensif de l'impérialisme berlinois.
Elle représentera une force réelle, avec sa population de 12 miUions d'hommes, slaves pour les troisquarts; adossée vers le nord et l'est à la Pologne et à la Russie, elle s'appuiera au sud sur le royaume de Serbie, qui aura les mêmes adversaires et les mêmes intérêts; elle dressera de la Baltique à l'Adriatique un bloc impénétrable, contre lequel hurlera le flot allemand, sans en entamer le granit.
De même que la Serbie, la Bohême grossira la cohorte des Etats secondaires qui, comme la Hollande, les Etats Scandinaves, la Roumanie, etc., sont par définition les gardiens de la paix publique et les défenseurs de l'équilibre européen.
Le génie de la France est un génie de modération et de raison. Si quelques-uns de ses souverains ont été visités, à des heures fugitives, par la tentation de l'empire œcuménique, elle a toujours refusé de les suivre dans leurs fatales illusions. Notre seul désir, — comme notre seul besoin, — est de favoriser la naissance et de protéger l'adolescence des peuples qui s'uniront à nous pour s'opposer aux instincts de rapine, et de multiplier ainsi les travailleurs qui nous aideront à améliorer le sort de l'humanité.
Dans l'atelier terrestre, la Bohême, tant qu'elle a dirigé librement sa destinée, a été un bon et fidèle ouvrier. Louis Blanc écrivait à la première page de son histoire de la Révolution française, le nom de Jean Hus, qui a le premier sapé la théocratie du moyen-âge. George Sand célébrait ces Taborites, « les soldats de Dieu », dont la Marseillaise disper-
sait les hordes impériales. Coménius, au fond des retraites où le poursuivaient les dragons de Ferdinand II, précurseur à la fois d'Auguste Comte et de Tolstoï, annonçait la réconciliation des peuples par la science, la tolérance et l'amour.
La tradition tchèque et la tradition française se confondent, s'inspirent des mêmes convictions, s'embrasent de la même foi. Notre révolution de 1848 n'a eu nulle part un retentissement plus rapide et plus profond qu'à Prague. Nulle part, nos désastres n'ont inspiré une douleur plus sincère et plus durable.
Le 8 décembre 1870, Rieger, le grand orateur tchèque, et ses amis, les députés slaves de la Diète, remettaient au Chancelier d'Autriche un mémoire où ils protestaient d'avance contre l'anne.xion de l'Alsace à l'Allemagne :
« Enlever à la France, disaient-ils, une province dont les habitants se sentent français et veulent rester français, ce serait violer le droit des peuples de disposer librement de leur propre destinée et mettre la force à la place du droit. La nation tchèque ne peut pas ne pas exprimer sa plus ardente sympathie à celte noble France qui défend aujourd'hui le sol de la patrie; elle n'oublie pas les services si nombreux qu'elle a rendus à la civilisation; elle n'oublie pas ses mérites éminents dans la défense de l'humanité et de la liberté... Le peuple tchèque est un petit peuple, mais son âme et son courage ne sont pas petits. 11 rougirait de laisser croire par son silence qu'il approuve l'injustice, ou qu'il n'ose pas protester contre elle, parce qu'elle a pour elle la puissance. Il ne veut pas laisser abaisser dans l'histoire le nom tchèque. Il entend demeurer fidèle à l'esprit de ses aïeux qui, les premiers en Europe, ont inscrit sur leurs drapeaux le principe de la liberté de conscience et, en face d'ennemis infiniment supérieurs en nombre, ont soutenu le bon combat jusqu'à l'épuisement de leurs forces. Dût notre voix tomber inutile, nous serons du moins fiers d'avoir accompli notre devoir en rendant témoignage à la vérité et au droit. »
De ces bons témoins, de ces vaillants et opiniâtres soldats, nous n'en aurons jamais assez pour les opposer à la pesante phalange des officiers prussiens et des professeurs allemands.
L'indépendance de la Bohême est donc ainsi réclamée par nos intérêts naturels et notre sécurité.
La Bohême indépendante surveillera les sournoises rancunes des Allemands et des Magyars et tiendra en échec leurs desseins d'agressions.
Elle grossira le nombre et la force des Etats
secondaires qui sont un élément de stabilité et de paix et contribuera à garantir l'équiHbre européen.
Elle sera l'intermédiaire naturel entre l'Europe occidentale et les Slaves orthodoxes.
Son rétablissement marquera une nouvelle victoire de nos principes et étendra le rayonnement de nos idées.
Il effacera une des plus lourdes injustices de l'histoire.
Il sera le symbole du triomphe du programme que les Alliés ont écrit sur leurs drapeaux : écrasement de l'impérialisme germanique, équilibre, respect du principe des nationalités, droit égal de tous les peuples à la vie.
E. Denis.
Note de la Rédaction. — 11 a paru à Paris, depuis le début de la guerre, un certain nombre de publications tchèques. Ces publications ont rendu d'incontestables services et nous reconnaissons de grand cœur le dévouement de leurs inspirateurs et de leurs rédacteurs. Nous comptons parmi eux des amis excellents, nous les assurons de notre sincère sympathie et nous leur souhaitons longue vie et prospérité. Nous avons été obligés de nous séparer d'eux surtout pour des raisons d'ordre pratique, en raison de l'extrême prudence que nous imposent les circonstances. Quoi qu'il en soit, nous tenons à constater que la Nation tchèque n'a aucun lien avec les diverses organisations qui se sont constituées ces derniers mois. Nous n'acceptons de responsabilité que pour les articles publiés dans la Nation tchèque et nous revendiquons la responsabilité exclusive, — matérielle et morale, — de notre revue.