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LA SITUATION EN BOHEME

L'Autriche-Hongrie a commencé la guerre avec une incroyable légèreté. Tandis que l'Allemagne était préparée jusque dans les derniers détails, son alliée ne l'était nullement. Dans les premiers moments, on ne s'est rendu compte ni à 'Vienne ni à Budapest de cet état de choses; mais, après deux ou trois mois de campagne, les gouvernements et les états-majors austro-hongrois se sont aperçus, trop tard, d'imprévoyances et de négligences très sensibles dans le fonctionnement des différents services des armées, ainsi que dans l'administration civile des pays.

Il est certainement étrange que l'Autriche se soit lancée dans la guerre sans avoir consulté le parlement. Partout, même en Turquie, les assemblées législatives ont été convoquées soit au commencement, soit pendant la durée des hostilités. Le gouvernement autrichien seul n'a pas osé convoquer le Reichsrat, ajourné déjà avant la guerre pour la session d'automne, malgré les réclamations répétées des chefs de partis et même de la présidence de l'assemblée. Le régime constitutionnel a été tout simplement remplacé

par la dictature militaire, et l'on sait que, dans ce cas, le gendarme et toutes sortes de policiers gouvernent. Ainsi on se croit toujours dans la vieille Autriche de Bach et de Metternich. Les sociologues appellent cet état « revival ». Le maquillage pseudo-constitutionnel a disparu, et la monarchie autrichienne apparaît avec sa vraie physionomie.

Les Allemands, les Magyars et une partie des Polonais ont accepté la guerre avec une certaine satisfaction ; les autres peuples d'Autriche-Hongrie, les Slaves surtout, l'ont repoussée, et s'ils y participent, d'ailleurs avec une passivité évidente, c'est parce qu'ils y sont forcés. Ils n'avaient pas compté avec la possibilité de la guerre et elle les a trouvés mal préparés. C'est, en particulier, le cas des Tchèques. Le gouvernement se rend un compte exact des sentiments des populations de Prague, de Zagreb et de Lioubliana; l'absolutisme militaire cherche à empêcher dans ces villes la moindre manifestation de mécontentement et toute propagande slavophile dans l'opinion publique, surtout par la voix de la presse.

Au début, la censure a sévi avec rigueur dans les journaux tchèques de telle sorte que ceux-ci paraissaient avec d'énormes blancs, et ce ne fut que plus tard que leurs rédacteurs apprirent à s'accommoder aux circonstances et à écrire en déguisant leur pensée avec une prudence irréprochable, en insinuant les vérités avec de subtiles artifices de style et des sous entendus éloquents. Les journaux ont été ainsi tous les jours exposés à des tracasseries incessantes, et un grand nombre d'entre eux ont même été supprimés, surtout les journaux radicaux, socialistes et tous les périodiques anarchistes. A Prague le quotidien du parti radical, Samostatnost, a cessé de paraître ; le rédacteur en chef du journal progressiste Cas, organe du professeur Masaryk, a été arbitrairement emprisonné pendant un certain temps. Les Nàrodni Listy, organe du docteur Kramar, ont été suspendus pour plusieurs jours, parce qu'ils ne se pliaient pas assez docilement aux axigences de la préfecture de police. La môme peine a frappé les Lidové Nociny de Brno (Moravie) et même la Moracskà Orlice, organe ofiBcieux de l'ancien ministre Zâcek.

Le gouvernement avait même décidé à supprimer tous les journaux tchèques et de les remplacer par un seul journal officiel. Il est revenu sur sa décision, et les choses ont été arrangées de telle sorte qu'actuellement tous les journaux sont tenus de ne publier que des rapports officiels sous les rubriques s'occupant de la guerre. Tandis qu'il est bien difficile aux journaux tchèques de risquer le moindre commentaire sincère sur les événements actuels, la presse allemande de 'Vienne et de province jouit de plus de confiance et de plus de liberté. La censure, si ombra geuse ailleurs, y permet môme la critique des opérations stratégiques.

La vie politique est absolument suspendue dans les Pays tchèques. Les partis ne manifestent aucune activité. Les Comités permanents ne peuvent s'occuper que des «flaires purement administratives. Il est interdit d'orga-

niser des réunions publiques et on ne permet pas aux députés de convoquer leurs électeurs. Le terrorisme gouvernemental a libre carrière. Avant tout, il s'agit de se débarrasser des personnages gênants. Dès le début de la guerre, le député Klofâc a été emprisonné, ainsi que plusieurs publicistes et militants. En Moravie, où l'état de siège a été proclamé depuis longtemps à cause de la proximité du front russe, plus de cinq cents personnes, pour la plupart des intellectuels, membres de sociétés patriotiques et politiques, sont actuellement incarcérées.

La police n'est d'ailleurs jamais embarrasée de trouver des motifs pour les arrestations les plus arbitraires. En Bohême, on a emprisonné le professeur Félix, en lui reprochant comme crime quelques lignes de sa proclamation électorale publiée au mois de mai. Cette proclamation avait été affichée pendant toute la campagne électorale sans aucune observation de la part des autorités, ce qui n'a pas empêché celles-ci de s'en servir comme base de leur réquisitoire.

Il est évident que le public en dehors de l'Autriche- Hongrie ne dois pas être informé de ce qui se passe dans la monarchie dualiste. Si quelques indiscrétions ont été commises au commencement de la guerre, Berlin veille maintenant et prêche et ordonne même la prudence à son alliée de Vienne. Pour tromper l'opinion publique à l'étranger, le gouvernement Autrichien s'adonne, de temps en temps à des passe-temps fantaisistes, fait état de certaines manifestations « patriotiques » dont la spontanéité est plus que douteuse, étant donné que c'est la police autrichienne même qui les organise avec la collaboration d'individus des plus louches au point de vue moral et social. Les cortèges qui se sont formés à Prague aux mois d'août et de septembre et dans lesquels les Tchèques fraternisèrent, paraît-il, avec les Allemands, ont été de ce genre. Comme ces meetings manquaient évidemment d'orateurs tchèques, le gouvernement en a été réduit à accepter les bons offices des fidèles suppôts de la police et à solliciter le dévouement «patriotique» du tenancier d'une maison publique, qui rend à la préfecture les bons services de mouchard. A la fin tout cela a paru ridicule même aux organisateurs, et le prince Thun, gouverneur de Bohème, a conseillé, non sans une ironie involontaire, dans une proclamation, de réserver ce bel enthousiasme patriotique pour les moments les plus glorieux de la monarchie. Grâce à l'absence absolue de ces moments, on a épargné depuis, à Prague, de semblables mascarades.

Mais quelle est l'opinion du peuple tchèque ?

Le soldat tchèque la donne.

Il est inutile de répéter ce qui a été dit tant de fois dans la presse européenne à propos des régiments tchèques. II est certain que les soldats tchèques ont toujours manifesté avec courage, aussi bien au moment de la mobilisation que sur le front, leurs sentiments de sympathie pour leurs frères slaves et pour la cause des alliés et que les autorités ont été obligées, pour obtenir leur obéissance, de recourir à des exécutions impitoyables. On sait que les soldats tchèques ont été et sont encore fusillés sur le front à la moindre velléité de révolte ou d'hésitation. Les généraux

n'ont aucune confiance dans les régiments tchèques dont deux sont actuellement internés dans les dépôts des régions allemandes. D'autre part, on ne trouve que des soldats purement allemands, magyars ou roumains dans les villes tchèques.

Les mêmes sentiments dont ont fait preuve les soldats tchèques, animent également tout le peuple. Une certaine réserve cependant s'impose fatalement jusqu'ici à la population absolument désarmée, parce que la moindre imprudence servirait de prétexte à une terreur militaire. Mais combien de victimes ne compte t-on pas déjà en Moravie où les esprits sont plus montés qu'ailleurs à cause du voisinage des armées russes? Il suffit d'être porteur du manifeste du grand-duc Nicolas pour être condamné à mort. Après une série dexécutions, tout récem ment encore huit personnes ont été condamnées à la peine capitale à Kyjov (Moravie) pour ce simple fait. Un régime jusqu'ici moins sévère règne en Bohême, et pour le même '( crime », les quinze accusés d'un procès politique de Prague au mois de février, n'ont eu que des peines d'emprisonnement variant de six mois à quinze ans.

Le gouvernement n'ignore pas que les Tchèques sont de tout cœur russophiles et serbophiles. Toutes les grandes fêtes et les congrès slaves organisés à Prague ces dernières années et surtout le dévouement des Tchèques pour les Serbes pendant la guerre des Balkans, en sont les preuves incontestables. Mais, en cherchant à supprimer les moindres manifestations slavophiles, • les autorités autrichiennes finissent par se rendre môme ridicules. Il suffit, pour les offenser, d'exprimer un sentiment de pitié ou de sympathie pour un prisonnier ou un blessé russe. Un soldat autri chien est toujours placé dans les hôpitaux à côté des lits des blessés russes et il ne les quitte pas même, lorsqu'ils sont transportés dans la salle d'opérations.

La guerre se prolonge. Jour par jour les communiqués officiels cherchent à prêcher à la population tchèque la grandeur militaire de l'Aulriche-Hongrie et de l'Allemagne et à dissimuler par des subterfuges la vérité sur la situation désastreuse de la monarchie. Jour par jour augmentent les sacrifices que les Tchèques doivent faire à la cause autrichienne et à un régime qu'ils combattent depuis longtemps dans leur lutte contre la suprématie et l'hégémonie allemande et magyares. Mais les esprits n'ont pas fléchi et rien n'a changé ni dans les sentiments ni dans le programme national du peuple tchèque.

Ph.

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