MANIFESTE
du
Comité d'action tchèque à l'étranger
A u moment oh le noble peuple serbe se ramasse dans un suprême effort pour contenir l'attaque allemande ; quand les ojficiers prusaicns et les tortionnaires habsbourgeois, que hante le spectre de la punition prochaine, éciasent sous leurs talons les populations slaves; quand les Dalmates, les Croates, les Slovènes, les Polonais, remplissent les cachots et périssent par milliers sur les rou^s de la déportation et de l'exil; quand, d'un bout à l'autre de l'empire, les cadavres des martyrs se balancent au gibet; les Tchèques et les Slovaques, frères de race, de langue et de souffrance, se lèvent à leur tour pour crier aux Habsbourgs et à leurs séides leur mépris et leur haine et pour leur déclarer, en face de l'Europe prise à témoin, qu'il ne saurait plus rien y avoir de commun entre les généreuses nations slaves et les misérables exécuteurs des basses-a^uvres des Hohcn-
A lu Ccie des signatures que nous publions se trou- 'iit les noms de deux députés du Reichsrat. L'un, M. T. G. MASARYK, professeur à l'Univei-sité de Prague, dont la valeur morale est respectée dans le monde entier par tous ceux qui ont quelque souci '/(■ la dignité humaine, a été depuis ces dernières années, un des plus redoutables adversaires de la politique de violence et de fraude qu'avait inaugurée d'Aehrenthal et qui a abouti au cataclysme actuel. Son collègue, M. DURICH,est le chef du parti agrarien, le groupe leplus important au Reiclisrat de l'opposition tchèque; son injluence dans le pays est considérable. A côté d'eux, des journalistes, des écrivains, ''l's représentants de toutes les classes sociales dénon-
cent définitivement le pacte qui, depuis quatre siècles, liait pour son malheur la Bohême à la dynastie des Habsbourgs.
Cette liste serait singulièrement plus longue, si la police austro-hongroise n'avait réussi à arrêter et à emprisonner quelques-uns des chefs les plus aimés de la nation.
Au moment où d'autres petites nations, plus libres dans leurs destinées, hésitent et tergiversent, le peuple tchéco-slave, par la voix de ses représentants autorisés, se place à côté des Alliés, parmi les défenseurs de la justice et de la liberté des nations.' Il croit à leur victoire; il attend d'eux son émancipation.
Les Alliés ouvriront leurs rangs à ces soldats qui n'attendent pas leur victoire définitive pour se prononcer. Ils ne dédaigneront pas leur appui et l'aide qu'ils en recevront sera réelle; l'Autriche-Hongrie se désagrège; elle serait depuis plusieurs mois tombée en loques, si l'Allemagne n'en avait tant bien que mal étayé les décombres. Mais la tâche est lourde défaire face à l'ennemi avec, sur les épaules, un cadavre qui .se corrompt. Quelles que soient les forces de l'empire germanique, nous le sentons vaciller sur ses bases, et l'heure de V effondrement définitif approche.
Quand rougira à l'horizon l'aube du jour de victoire, quand la trompette annoncera au monde l'écroulement définitif des fantômes impérialistes, aucun peuple ne saluera avec plus de l'avissement la fin de la domination allemande et magyare que les Tchèques, parce que nul n'a plus souffert qu'eux de leur domination.
L'heure actuelle est ^rave. Les armées russes ont été refoulées et la Pologne est occupée par les troupes allemandes. La Serbie, traîtreusement assaillie par Ferdinand de Cobourg, est envahie, et, malgré le merveilleux héroïsme de son peuple, elle ne réussit pas à défendre son territoire; les armées allemandes ont fait leur jonction avec les Bulgares et les Turcs, et la presse germanique en délire célèbre la victoire qui lui ouvre la domination de l'Orient.
Dans ces jours tragiques, nous nous sentons le devoir de proclamer notre confiance absolue dans la victoire complète des Alliés, et, au nom du peuple tchèque que nous représentons, nous sollicitons l'honneur de prendre place à leur côté.
A tout citoyen digne de la liberté, à tout peuple qui réclame le titre de nation civilisée, une question se pose, qu'il ne saurait éluder sans honte et sans félonie : De quel côté est le droit? Où est l'avenir? Dans quel camp flotte le drapeau de la justice et du progrès? — La conscience morale de l'humanité a partout répondu. — Le moment des tergiversations et des compromis est passé. Dans ce conflit suprême, la neutralité est une abdication et le silence une défection. Les combattants de Dieu se sont soulevés au XV' siècle pour défendre l'indépendance des nationalités et pour briser le joug allemand; nous ne trahirons pas nos pères et nous ne renierons i)as leurs leçons.
Les Tchèques sont un peuple slave, et ils sont fiers de leur origine. Ils viennent réclamer leurs titres. Ils ont toujours opposé une infranchissable barrière à la ruée germanique. Aujourd'hui, comme les Russes, qui, avec une merveilleuse unanimité, rassemblent leurs forces pour écraser un insolent envahisseur; comme les Serbes, dont le courage invaincu soulève l'admiration unanime; comme les Polonais, qui oublient leurs indicibles souffrances dans la contemplation extatique de la Patrie renaissante, nous autres Tchèques, en notre nom et au nom de tous nos concitoyens qu'une abominable tyi'annie empêche d'exprimer leur volonté, nous crions notre foi dans la justice, notre certitude de la victoire, notre conviction que l'Allemegne sera écrasée, et que cet écrasement marquera pour le monde l'avènement d'une ère de liberté, de concorde et de paix.
De la victoire des Alliés, nous attendons l'indépendance complète de la race tchèque dans son intégrité, et la réunion, sous un même gouvernement, de la Bohême proprement dite, de la Moravie et de la Slovaquie.
La monarchie autrichienne actuelle est née de la libre élection par les représentants ,de la nation tchèque de Ferdinand de Habsbourg, qui possédait déjà les provinces allemandes du moyen Danube et que, vers la même époque, les Hongrois acceptèrent pour chef.
Au moment de l'élection de 1526, les Tchèques n'avaient pas aliéné leur indépendance, et les Habs- Ijourgs s'étaient engagés à respecter leur constitution et leur langue. Un contrat synallagmatique était conclu entre la nation et le souverain qu'elle acceptait librement; les clauses en liaient également les deux parties. Ce contrat est définitivement caduc et nul, parce qu'il a été systématiquement violé par les Habsbourgs.
La dynastie s'est proposé dès le premier jour de germaniser le i>ays et d'abolir son indépendance ; par un insidieux et lent travail de germanisation, elle a usé ses droits, rétréci ses libertés, menacé son existence morale. Elle a travaillé avec une odieuse préméditation à supprimer la race qui s'était loyalement confiée à sa garde. Depuis quatre siècles, l'Europe assiste à cet abominable spectacle d'une famille royale qui poursuit ses sujets d'une haine farouche et aveugle.
A plusieurs reprises, les Tchèques se sont levés pour secouer le joug qui s'appesantissait sur eux, plus lourd de règne en règne. Les circonstances générales leur étaient défavorables : chacune de leurs diverses tentatives a abouti à un désastre et leurs efforts n'ont réussi qu'à aggraver leur situation. Après la défaite de la Montagne-Blanche et les épouvantables persécutions qui terrassaient la population tchèque, les Slaves, épuisés, privés de leurs chefs, abrutis par un régime d'intolérance féroce et de despotisme stupide, étaient hors de combat. Il leur a fallu deux siècles pour réparer leurs forces...
Dès que leurs blessures commencèrent à se cicatriser, ils reprirent la lutte pour le salut de leur race. En 1848, ils furent les premiers en Autriche à répondre à l'appel de la Révolution française et ils en adoptèrent la radieuse et immortelle devise : Liberté, Egalité, Fraternité. Ils prouvaient ainsi leur générosité naturelle et aussi leur incurable naïveté. — Parler de fraternité à la race de conquêtes et de proie qui se nomme l'Allemagne! Espérer que la nation de maîtres consentirait à regarder comme son égale la plèbe méprisable des Tchèques ! Supposer que le peuple dont le premier vagissement au Parlement de Francfort avait été un cri de menace et une orgueilleuse mani-
festation d'Impérialisme, daignerait respecter la liberté de ses voisins ! — Les Tchèques auraient du mieux connaître la race tudesque. Leur excuse, c'est que, aussi naïves qu'eux, les autres nations de l'Europe faisaient de même confiance à l'Allemagne.
La révolution de 1848 vaincue, les Habsbourgs reprirent aussitôt les concessions qu'ils avaient dû consentir. Quand, après 1859et66,ils furent forcés d'accepter un constitutionnalisme de façade, les Tchèques n'y gagnèrent rien, et un régime électoral frauduleux les livra à la domination allemande en Cisleithanie. tandis qu'en Hongrie, leur.s frères, les Slovaques, étaient abandonnés à la tyrannie magyare.
Depuis lors, toutes leurs tentatives pour obtenir la reconnaissance de leurs droits élémentaires se sont brisées contre l'inertie de la famille impériale et contre le despotisme atavique des Magyars et des Allemands ; tous leurs efforts de conciliation ont été repoussés; toutes leurs propositions de paix ont été dédaignées.
Avant la guerre, le conflit était déjà'aigu entre la dynastie et la nation tchèque. La guerre a rendu impossible tout essai de replâtrage.
Elle a été engagée sans que le Reichsrat ou les Diètesprovinciales aient été consultées. Seul de tous les gouvernements de l'Europe, le gouvernement autrichien n'a pas osé demander l'opinion des repré- [ sentants de ses. peuples : il connaissait trop bien leur réponse.
Les Tchèques sont certainement un des groupes ethniques où l'idée de solidarité slave est le plus universellement répandue; elle est partie de chez eux, elle a été proclamée par leurs poètes, leurs hisloriens et leurs publicistes. Dans les dernières années, ils ont été les initiateurs et les |»romoteurs du néoslavisme qui, s'il avait réussi, aurait peut-être pu empêcher la catastrophe (|ui désole l'Europe. Ils ont été dès la première heure les adversaires de la Triple-Alliance et de l'Impérialisme teuton. Depuis la guerre, ils ont manifesté par tous les moyens leurs ardentes syi>ipathies pour les Russes, pour la Serbie et pour leurs alliés de l'Occident.
On s'est étonné quelquefois qu'ils n'aient pas traduit leurs sentiments d'une façon plus éclatante, qu'ils n'aient pas essayé une insurrection. Reproches injustes qui ne tiennent- pas compte des conditions de la guerre moderne. Que signifierait la levée tumultueuse d'une population sans armes, privée par la mobi- . lisation de tous ses éléments actifs, surprise par la rapi-
dité des événements, surveillée par une administration qui supprime les journaux, interdit les réunions, jette en prison ou renvoie devant les conseils de guerre les hommes dont le dévouement lui paraît suspect. Les émeutes improvisées et prématurées n'auraient eu d'autre efïet que de détruire sans profit des forces de résistance qu'il est prudent de ménager pour l'heure décisive.
Placés ainsi dans les conditions les plus difficiles, les Tchèques ont du moins essayé de remplir leurs devoirs envers la civilisation. Leur résistance passive a désorganisé l'Autriche; grâce à eux et aux autres Slaves de la monarchie, partout où les armées halisbourgeoises se sont heurtées à leurs ennemis, elles ont été dispersées et anéanties. Si l'Autriche n'a pas encore disparu de la liste des États, la faute n'en est pas à leur dévouement. Les événements et la mainmise de Berlin sur la monarchie, ont ajourné sa chute définitive, ils ne l'empêcheront pas.
Les Tchèciues ne pardonnent pas aux Habsbourgs, après les avoir si longtemps ruinés et opprimés, d'avoir essayé de les déshonorer, en faisant d"eux les complices d'une politique de fourberie et de sang. Haletante sous la féroce pression de l'Allemagne, la Bohême remet à ceux de ses fils qui ont réussi à passer la frontière et à s'échapper de la geôle de François-Joseph, le soin de la défendre visà-vis du monde civilisé et de lui transmettre ses revendications.
C'est en son nom que nous parlons. Le comité d'action a reçu des preuves multiples de la confiance delà nation; il est sûr de n'être pas désavoué par elle.
Plus de compromis, plus de demi-mesures.
Avant la guerre, les divers partis politiques tchèques poursuivaient la transformation du .dualisme austro-hongrois en une monarchie fédéraliste qui aurait garanti aux diverses nations de l'Etat une autonomie étendue et le respect de leurs droits essentiels. Aujourd'hui, cette solution bâtarde est devenue impossible. En condamnant nos enfants et nos frères à marcher contre qos Alliés naturels, en nous forçant à nous armer contre les autres Slaves, les Habsbourgs ont bi'isé les derniers liens qui nous rattachaient à eux.
Ce que nous revendiquons désormais, c'est un Etat tchècoslave complètement indépendant.
L'Autriche a cessé d'exister. Ecrasée par la Russie, vaincue par la Serbie, elle n'a trouvé d'autre moyen de prolonger son agonie que d'accepter la suzeraineté de Berlin. Les Habsbourgs ne sont plus
que les valets des Hohenzollern. Les généraux du Kaiser commandent les armées autrichiennes. La chancellerie du Kaiser dicte ses volontés aux diplomates autrichiens ; les Allemands effacent le dernier vestige de notre indépendance; notre langue disparaît de la vie publique.
François-Joseph n'a même pas attendu la fin des hostilités pour nous annoncer notre asservissement. L'humiliation suprême qu'il nous préi)are, nous ne i'acceplons pas. L'Autriche a proclamé elle-même son abdication. — Cette abdication, nous en prenons acte. Mais les véritables héritiers, ce sont les peuples de la monarchie désormais défunte.
Elle aurait pu jouer dans le monde un rôle d'équilibre et de paix, si elle avait respecté les titres de ses divers peuples et si elle les avait groupés autour d'elle dans une libre fédération. Nous avons essayé de la retenir sur la pente fatale oîi elle glissait rapidement; nous avons loyalement prévenu la dynastie des dangers qu'elle courait. Tout a été inutile. Les Habsbourgs, frappés de folie, se sont condamnés eux-mênies.
La guerre actuelle prouve à tous ceux qui si longtemps ont refusé d'ouvrir les yeux à la vérité qu'il est désormais impossible d'arracher l'Autriche à l'emprise germanique.
Sous la forme 'd'une monarchie dualiste, elle n'a été qu'un instrument d'oppression entre les mains des Allemands et des Magyars, qu'une criminelle mégalomanie a jetés dans leurs bras; elle s'est opposée à tout progrès; elle a étouffé sous le triple poids d'une aristocratie bigote, d'une bureaucratie servile et d'une armée antinationale, les idées de liberté et d'indépendance; elle est devenue la sei^vante des ambitions de l'Allemagne et la complice de ses crimes. Elle
Le 14 Novembre 1915.
s'est avilie par l'emploi régulier des faussaires, des agents provocateurs et des juges prévaricateurs; elle a perverti les souverains des États secondaires qui l'entourent et elle a payé à un Ferdinand de Cobourg l'assassinat de son peuple.
A toutes les époques, elle a été un agent dé ruine, de corruption et de mort. Gomme le fanatisme de Ferdinand II avait déchaîné la guerre de Trente ans, l'ambition scnile de son débile successeur a provoqué la guerre actuelle.
Elle expiera le crime sans nom qu'elle a commis et pour lequel aucune amnistie n'est possible, et dans sa chute, elle entraînera l'Allemagne impérialiste qui a aiguisé et exploité ses stupides et scélérates prétentions.
La guerre durera plus ou moins longtemps; l'issue en est désormais certaine. Mais pour que le monde, après d'aussi horribles épreuves, jouisse enfin des bienfaits de la paix, pour qu'il puisse panser ses blessures et reprendre sa marche vers le progrès, il faut qu'il soit reconstitué sur des bases nouvelles; et il faut que toutes les nations, enfin affranchies, soient libres de consacrer leurs efforts au travail utile et fécond.
A la Russie, la grande nation slave, à l'Angleterre qui a, la première, établi les règles du gouvernement de la nation par la nation, à l'Italie de Gavour, de Mazzini et de Ferrero, à la France de la Révolution, la Bohême confie ses destinées.
Grâce aux Alliés, la Bohême indépendante et groupant autour d'elle tous ses fils, sera, avec la Serbie définitivement délivrée de la menace hongroise, un élément d'équilibre, une garantie de la paix universelle, un ouvrier utile dans le grand atelier de l'humanité.
Pour le Comité d'action tchèque à l'étranger :