DANS LA CRISE EUROPÉENNE ACTUELLE
Mesdames, 'Messieurs,
L'accueil si bienveillant que vous voulez bien me faire, je le dois, je le sais et je m'en réjouis, à la cause que je représente ; il me touche profondément et je vous en remercie en mon nom et au nom du peuple tchèque dont je défends ici la cause. Je remercie aussi avec une sincère reconnaissance l'Université de Londres de l'honneur qu'elle m'accorde en me chargeant d'inaugurer les le<.-ons de la nouvelle École d'études slaves.
Comme vous, je regrette profondément qu'une indisposition ait empêché Monsieur le Premier Ministre de présider en personne cette cérémonie, comme il avait bien voulu nous le faire espérer. Sa promesse et le message, dont vous avez entendu la lecture, auront un vaste retentissement et ont une importance considérable.
A diverses reprises, plusieurs membres du Cabinet et du gouvernement anglais ont répété que l'idée directrice et le but de la Croisade des Alliés était la libération et l'indépendance des petits États. L'intérêt que le Président du Conseil témoigne aux études slaves donne à sa déclaration une sanction précieuse; son message est une anticipation de ce que j'essaierai de vous exposer dans ma leçon ; j'espère que c'est plus encore — que c'est véritablement le premier pas vers la solution pratique du problème. —
Non, certes, que je confonde la science et la politique : La science, cependant, n'est pas une série de connaissances abstraites, sans fondement dans la réalité, sans rapport avec
Nous sommes heureu.x de pouvoir reproduire la leçon de M. le professeur Masaryk 6 lnuverture des cours de l'Institut slave de l'iJuiversité de Londres. Nous sommes convaincus qu'elle intéressera vivement nos lecteurs. 11 va sans dire que les idées de M. Masarylt n'engagent que lui. Dans l'ensemble, tous les rédacteurs de la Nation Tcltèque sont d'accord avec l'illustre slaviste et ils sont surtout convaincus comme lui qu'il est nécessaire de détruire l'impérialisme allemand et de reconstituer l'Europe sur le principe des nationalités. Sur les principes, certaines réserves se présenteront sans doute h l'esprit de hieaucoup de nos lecteurs et j'aurais personnellement quelques objections sérieuses h faire. L'important est que ces questions soient librement et scientiflquemeat discutées. E. D.
la pratique. C'est la réflexion niéthodi()ue et précise provoquée par l'évolution de la vie humaine. Aucun homme sincère ne peut éviter de penser à la guerre. La science, disait un écrivain français qui était l'antithèse vivante du militarisme et même de l'action politique, doit prévoir, ^ deviner l'avenir. L'homme do science ne cesse pas d'être patriote ; seulement son patriotisme n'est ni aveugle, ni muet ; il doit proclamer la vérité qu'il a reconnue. Le problème le plus élevé de la science est de déterminer le but de la vie et de trouver les meilleurs moyens d'atteindre ce but. Par conséquent, la science, si théorique qu'elle soit, est destinée à être appliquée. En un mot, la véritable science, en morale comme en politique, dirige et fortifie la volonté. La volonté, pour être énergique, réfléchie et féconde, exige des convictions précises, et de leur côté, celles-ci supposent une étude méthodique des questions. La réflexion et la science ne sont pas, comme on le prétend quelquefois, une cause d'hésitation et de faiblesse; elles donnent seules au courage la base solide sans laquelle il risquerait de s'évanouir après un élan passager d'enthousiasme.
Telle me paraît devoir être la tâche de notre nouvelle École d'études slave ; des travaux scientifiques de ce genre aideront le pays non seulement à comprendre les Slaves, mais à se comprendre lui-même.
1" Le travail nous serait plus facile si je pouvais vous montrer une bonne carte des nationalités en Europe. Malheureusement, cette carte, nous ne la possédons pas. Cette lacune éclaire à elle seule la situation scientifique de cette branche des études sociologiques qui, depuis la guerre, et à cause d'elle, est devenue si importante. On trouve en abondance des cartes physiques admirables, des cartes politiques, des cartes des chemins de fer, etc., les cartes économiques les plus variées, — pas de cartes ethnographiques. Depuis plus d'un an, tous les jours des discussions interminables, dans la presse et à la tribune, ont eu pour objet le problème des nationalités! Il est permis de dire cependant que, pour la plupart, la question demeure obscure, faute d'instruments suffisants d'information et de travail, et les études trop rares des spécialistes, quelque précieuses et quelque remarquables qu'elles soient souvent, ne remplacent pas complètement les bonnes cartes générales qui nous manquent.
C'est que les esprits sont encore dominés par la conception traditionnelle de l'État comme seule unité sociale qui compte dans le monde politique. A côté de l'État, il y a cependant la nation, et ces nations, nous sommes bien obligés d'en reconnaître l'existence et de faire une distinction entre les États et les nations, de constater qu'il n'y a pas toujours coïncidence entre les frontières politiques et les frontières ethnographiques.
Un Anglais qui parle de sa nation, ne sépare pas la nation de l'État. Il n'en est pas ainsi pour un Serbe ou un Tchèque; peureux, l'État et la nation ne coïncident pas, parce que leur nation s'étend sur plusieurs États différents, ou ne forme qu'une petite partie d'un État qui renferme avec elle d'autres nations. Les conditions politiques des Slaves les ont amenés à distinguer très nettement l'État de
la nation; les Anglais peuvent d'ailleurs facilement se rendre compte de notre conception en songeant au sens des expressions telles que » l'esprit » ou (( la culture » des nations allemande ou anglaise, qui sont plus compréhensiveJ' que les mots d'État allemand ou britannique.
D'après le Statesnian's Yearhook de 1915, nous trouvons en Europe 28 États, en considérant que l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne forment chacune un État unique; nous arrivons au total de 53 États, si nous séparons la Hongrie de l'Autriche et divisons l'Allemagne en 25 unités fédérales.
D'après une des meilleures cartes ethnologiques d'Europe — c'est, hélas, |une carte allemande — nous trouvons 62 nations ou nationalités. En d'autres termes, il y a en Europe plus de deux fois autant de nations que d'États; c'est dire que la plupart des Etats renferment plus d'une nation. En d'autres termes, il y a en Europe beaucoup plus de nations dépGndant(:s que de nations indépendantes : 17 nations seules sont indépendantes, ou plutôt ont une organisation politique propre; mais des fragments de ces nations indépendantes n'occupent elles-mêmes qu'une place de second rang dans d'autres États. D'autre part, peu d'États ne contiennent qu'une seule nation — 7 sur 28. — Encore faut-il remarquer que plusieurs de ces États ne renferment qu'une fraction de la nation qui les constitue, alors que le reste de cette nation est soumise à d'autres maîtres.
Ces États nationaux sont tous petits, quelques uns d'entre eux sont infimes (Andorre, Saint-Marin, Lichtenstein, Monaco). Trois seulement, là Hollande, le Portugal et le Danemark ont une certaine importance; je laisse de côté le Pape, qui est un souverain d'une nature spéciale.
Les États secondaires et plus encore les grandes puissances sont tous des États mixtes, constitués par l'union de nationalités différentes, bien que leur type varie suivant les proportions, le nombre, et naturellement le degré de culture des différentes unités qui les composent.
En général, dans chacun de ces États, une nation représente la majorité; c'est la nation dirigeante; cette majorité est plus ou moins forte, plus ou moins nombreuse. Dans un seul pays, le pouvoir appartient à un groupe ethnique qui ne représente que la minorité des habitants, c'est l'Autriche où les Allemands prétendent gouverner, et à côté d'eux les Magyars de Hongrie.
L'Autriche-Hongrie représente un exemple unique d'État mixte ou polyglotte; un nombre relativement grand de petites ou moyennes nations y constitue un État unique. La Fédération des Balkans qu'avaient rêvée quelques hommes d'état généreux et un assez grand nombre de publicistes, aurait été un État du même genre.
2" A ne prendre que les pays engagés directement dans la guerre, nous trouvons qu'ils sont tous mêlés, quoiqu'à des degrés différents. L'Allemagne, à côté de ses 60 millions d'habitant.s allemands comprend, six nationalités, dont deux très nombreuses (les Polonais, les Français, puis les Serbes de Lusace, les Danois, les Tchèques, les Lithuaniens, qui ne forment que de très faibles minorités). L'Autriche-Hongrie contient dix nationalités; la Turquie d'Europe, trois, pour ne parler que dos groupes vraiment importants (Turcs,
Grecs, Bulgares). La Turquie d'Asie est extrêmement composite. La Bulgarie contient une forte minorité turque, des Grecs, des Roumains, etc..
Les États des Alliés aussi ne sont pas homogènes et la proportion des éléments hétérogènes y varie extrêmement. La Grande-Bretagne conserve des restes importants d'allogènes; en France subsistent des fragments de races qui ne sont pas françaises; même l'Italie, qu'on cite souvent comme exemple d'État national, contient des éléments slaves, allemands et albanais. La Serbie a quelques minorités non serbes (bulgares et albanaises); le Monténégro luimême, le plus petit des États alliés, n'est pas absolument pur.
En face de ces États relativement uns, la Russie — à ne prendre même que la Russie d'Europe, — est aussi éloignée que possible de former un État homogène.
L'Empire britannique, dans ses différentes colonies et dans ses possessions transocéaniques, contient un grand nombre de nations et de fragments de nations et de races; malgré cela, dans l'ensemble, la Grande-Bretagne est anglaise. La Russie, bien que les Russes y représentent une imposante majorité, contient un grand nombre de nations, dont plusieurs sont nombreuses, et quelques-unes de ces nations ont leur culture et leurs traditions propres.
Dans une carte spéciale ethnographique de In Russie (A'itoff, Peuples et Langues de la Bussie, Annales de Géographie, 1906) on peut compter 85 groupes distincts, et ce chiffre n'est pas complet,
S" Si nous cotfiparons la composition nationale des États dfî l'Europe, nous constatons aussitôt une différence essentir'lle entre l'est et l'ouest de l'Europe. Si l'on divise l'Europe par une ligne qui irait de l'Adriatique à la Baltique vers l'extrémité du golfe de Bothnie, nous comptons à l'ouest dix-neuf nations : neuf sont incorporées en douze États (le Portugal, l'Espagne, la France, l'Italie, la Hollande, le Danemark, la Norvège, la Suède, l'Allemagne, la Grande-Bretagne, la Belgique, la Sui.'^se); les autres ne sont guère que des débris de nations : les Basciues, les Bretons, les Gallois, les Irlandais, les Gaëls, les Roman.s, les Lapons, — ou des groupes perdus comme les Slaves, les Albanais et les Allemands d'Italie.
Parmi les États-Nations d(! l'ouest, li^s uns sont grands, d'autres moyens, d'autres petits, et il s'établit ainsi u\w - rte d'équilibre.
L'est do l'Europe pré.sente un spectacle tout différent. Nous y voyons, à côté d'une très grande nation, — la plus grande de l'Europe, — une très grande variété de groupes relativement ou absolument faibles, dont quelques uns seulement ont un gouvernement particulier.
L'est et l'ouest de l'Europi^ diffèrent aussi quant au nombre et à la taille des États. L'ouest comprend dix-huit l'',tats, tandis que l'est n'en comprend que huit, dont deux, l'Allemagne et l'Autriche, appartiennent à la fois à l'ouest et à l'est
4" Ce que l'on appelle souvent l'Europe centrale forme une zone ethnologique particulière. De Gonstanlinoplo, ^îilonique et Trieste jusqu'à Dantzig et Pétrograd, suivant
une ligne courbe infléchie vers les environs de Berlin, où habitent les Serbes de Lusace, se groupent un grand nombre de nations secondaires qui étaient et sont encore soumises à l'Allemagne, à l'Autriche, à la Turquie et à la Russie. Cette zone, composée de l'Autriche-Hongrie. des Balkans et de la Russie occidentale, est le véritable centre de l'antagonisme national. La question de nationalité et de . langue y est la clef de voûte de la politique. C'est là que la guerre actuelle a éclaté; c'est de là que des inquiétudes et des désordres continuels se propagent sur le reste de l'Europe. Cette zone est le véritable noyau de la « question d'Orient )i, c'est à cause d'elle qu'il est urgent de renouveler l'organisation politique de l'Europe.
Les nations de cette zone ont été libres, mais on leur a arraché leur indépendance; certaines d'entre elles sont extrêmement cultivées et très étendues; elles sont les plus grandes des petites nations. Enfin, il faut bien mettre en lumière ce fait que trois de ces nations sont démembrées entre différents États; les Serbo-Croates sont divisés en quatre États et sept corps administratifs; les Polonais, en trois États; les Tchèques en deux États; ce démembrement explique l'importance spéciale des questions Serbo-Croate, Polonaise et 'Tchèque.
5» Nous parlons de grandes nations et de nations secondaires, de grandes et de petites nations. — Quelle est donc la définition exacte dune grande ou d'une petite nation? Qu'est-ce qui rend une nation grande? Qu'est ce que le problème des petites nations et qu'elle en est l'origine?
La notion môme de grandeur et de petitesse est purement relative; elle l'est surtout si l'on prend pour mesure le nombre de la population ou l'étendue du territoire.
Les groupes ethniques les plus nombreux sont les Russes et les Allemands; viennent ensuite les Anglais, les Français, les Italiens et les Espagnols (nous ne parlons que de l'Europe). Quelques sociologues mettraient peut-être les Russes, les Allemands et les Anglais dans une môme classe (86 — 48 millions), les Français, les Italiens et les Espagnols (40 — 20 millions) dans une classe moyenne. Une troisième catégorie comprendrait les nations qui n'atteignent pas 20 millions : les Serbo-Croates, les Ro'i mains, les Polonais et les Tchèques; puis, les Portugais, les Suédois, etc.. Enfin, ce que l'on pourrait appeler les fragments ou débris de nations.
Cette classification, purement numérique, est loin d'être indifférente. Nous savons tous, maintenant, ce que signifie le nombre plus ou moins élevé des soldats d'une armée.
Seulement la valeur numérique d'une nation n'est pas fixe. Depuis le XIX" siècle, presque toutes les nations grandissent, mais dans des proportions très variables, et les conséquences de ces différences sont énormes. Le fait le plus frappant à ce point do vue est le contraste entre l'augmentation très lente de la population en France comparée avec l'accroissement très rapide de la population en Allemagne. Cette opposition est une des causes de la guerre actuelle. Jusqu'en 1845, la France avait une population plus nombreuse que l'Allemagne ; à la fin du XVIII" siècle et au commencement du XIX«, la Franco était pratiquement la plus nombreuse des nations. Une grande partie de
l'histoire de la France, à cette époque, peut être expliquée par ce fait, de même que l'histoire contemporaine de l'Allemagne devient simple si nous considérons l'accroissement de sa population. Les Allemands eux-mêmes voient dans cet accroissement de leur race un droit de plus à la puissance.
Quelques-uns d'entre eux opposent à l'épuisement de la race française, la jeunesse et la robuste vigueur de la race germanique. En réalité, le problème de la décadence et de la dégénérescence des peuples est infiniment complexe. Les données que nous apportent les statistiques sont pour le moment déconcertantes et nous obligent à beaucoup de prudence et de réserve. Elles prouvent que, dans beaucoup de pays ou dans les provinces de certains pays, on constate depuis ces dernières années une diminution de la natalité, mais aussi que ces phénomènes ne sont pas constants et que souvent de brusques relèvementsse produisent.
p]n Allemagne aussi, la natalité a une tendance visible à diminuer, et la plupart des économistes allemands professent les théories de Maltlius et ne sont nullement disposés à voir dans l'augmentation rapide de la population une preuve indubitable de la valeur physique et morale d'une nation. Il est absurde, par conséquent, de parler de la décadence française en se fondant sur un symptôme aussi incertain.
Supposons un moment que l'augmentation de la popuation, l'excédent des naissances sur les décès, doive servir de mesure pour la santé et la force physique et morale d'un pays. L'Angleterre, au XIX'^ siècle, est le seul exemple d'un pays où la population a triplé ; en Bohême, les populations tchèques ont augmenté plus rapidement que les populations allemandes. Les Allemands admettent-ils, en vertu de ces faits dont la matérialité est incontestable, qu'ils sont inférieurs aux Anglo-Saxons ou aux Slaves ?
En résumé, la force et la grandeur numériques, par définition, ne sont jamais que relatives ; elles ne peuvent donc servir de fondement au droit, constituer des titres à des prérogatives politiques et morales ; soixante-dix est certainement un chifîreplus élevé que dix ; ce qui n'empêche pas que ces soixante-dix commettent un crime s'ils essayent de priver les autres de pain. Le nombre peut représenter la force, non créer le droit.
60 Les chauvins allemands en appellent à l'histoire qui nous montre que les petits Étatsdisparaissentlentement, mais fatalement, pourdevenirlamatièrede vastes agglomérations. Que sont devenus les centaines de petits États du moyenâge? Même depuis l'ère moderne, nous assistons à la continuation do ce travail d'absorption et d'assimilation. On reproche à la Prusse ses envahissements ; est-ce que la France, l'Italie, l'Angleterre ne sont pas les produits d'une évolution analogue? Les petites nations, dans l'hypothèse la plus favorable, ne peuvent espérer qu'un sursis ; elles ne sauraient échapper à une intégration qu'impose le progrès de l'humanité et que hùte la transformation économique contemporaine. L'Allemagne est grande, plus grande que toutes les autres nations, — sauf une exception, qui est plus apparente que réelle. Quand elle réclame le droit de faire une politique mondiale, d'exercer sur le monde une
hégémonie incontestée, elle en a le droit, puisqu'elle agit suivant les lois générales de l'évolution humaine. —
Il est exact que des centaines de petits États ont été absorbés par un voisin qui s'est agrandi en les assimilant. Mais dans quelles conditions s'est produite cette absorption ? Presque partout elle s'est faite par la concentration progressive d'une même nation; il y a eu moins conquête, à proprement parler, que réunion de groupes qui n'étaient séparés que par des raisons momentanées et secondaires.
Si les petits États sont éphémères, les grandes puissances ne sont pas éternelles. Les empires d'Orient, celui d'Alexandre le Grand, les Grecs et les Romains, les Francs, l'ancien Empire germanique, celui de Napoléon, qui n'étaient pas des nations, ont été de courte durée. Les Pangermanistes ont mal compris le sens de ces formations politiques, — non nationales, et ils ont fondé des raisonnements faux sur des prémisses mal interprétées.
L'Histoire est une formation perpétuelle, mais aussi une perpétuelle dissolution ; tour à tour, les tendances individualistes ou sociales l'emportent et déterminent sa marche. Dans l'ensemble, elle ne tend pas vers l'uniformité, mais vers la variété, la variété organisée que l'on représente comme une uniformité nue, monotone, générale.
Au point de vue politique, les tendances centralistes ont toujours pour contrepoids dans la vie publique le désir de l'autonomie et du fédéralisme dans toute sa variété ; l'absolutisme centralisé se heurte partout au besoin de liberté. Depuis l'origine du monde, la lutte se poursuit entre l'individu et l'État, entre l'autonomie des groupes sociaux et la centralisation administrative, entre la démocratie et l'aristocratie. Rien ne nous révèle que cette lutte doive se terminer au détriment de la liberté et de la démocratie, bien au contraire. L'histoire qu'invoquent les Pangermanistes se retourne contre eux. Partout, les États nationaux se développent en Europe et les nations sont l'expression naturelle de la vie sociale d'individus homogènes, que rapprochentleurs instinctset leur origine; les États mixtes sont des organisations plus artificielles, mais ils tendent de plus en plus à s'adapter aux organismes naturels, aux nations, et cette tendance est si générale que, même la force numérique des peuples ne saurait joyer un rôle décisif dans cette évolution du monde.
Depuis le XVI 11^ siècle, l'instinct national est devenu plus fort; il a été formulé en doctrine et il est devenu un des facteurs principaux de la politique. Les individualités nationales, leur langue et leur culture ont gagné continuellement du terrain sur toute l'Europe, et les droits linguistiques ont été peu à peu codifiés. C'est au nom de ce principe des nationalités que l'Allemagne elle-même s'est constituée. Comment refuserait-elle aux autres les privilèges qu'elle revendique pour elle-même?
Le progrès du principe des nationalités dont le réveil tchèque est une preuve admirable, doit entraîner des modifications directes dans nos conceptions politiques. L'ancien État était un organe de conquête politique et militaire. Cette fonction de l'État doit cessera mesure que le principe même de son existence et son titre juridique se modifient. L'Autriche et la Prusse nous offrent des exemples classiques de l'opposition qui existe entre l'État du type passé et la nationalité. L'État est autocratique, il cherche la
puissance et la domination ; la nation est démocratique, elle s'administre, elle se développe à l'intérieur.
La paix du monde ne sera pas assurée tant que subsisteront les forces armées des États qui, grandis par la violence, se maintiennent et se développent par la violence; la seule garantie véritable du bon ordre européen c'est que l'État s'adapte à la nation.
Le progrès du sentiment national n'est en rien contraire au développement de l'internationalisme. Je ne joue pas sur les mots lorsque j'établis une distinction très nette entre rinterna<(ona/(sme et l'intereïa/jsme (pardonnez-moi ce néologisme). Le véritable nationalisme a horreur du jingoïsme qui est une doctrine de haine et d'oppression; il croit que le progrès de chaque peuple n'est intelligible qu'en fonction du progrès universel, et il est ainsi internationaliste, ce qui ne l'empêche pas d'élre ardemment patriote, puisqu'il voit dans l'indépendance de sa patrie la condition de la prospérité de l'humanité.
L'histoire nous apprend que l'esprit belliqueux tend à disparaître, que le militarisme devient de plus en plus défensif, après avoir été agressif; les peuples et les nations prétendent travailler pour eux-mêmes et non servir d'instrument et de matière à la grandeur d'autrui. La paresse, cette forme oppressive de l'aristocratie, soit chez les individus, soit dans une classe, une nation ou une race, diminue. L'Histoire nous montre enfin, que la Force Brutale et le nombre perdent peu à peu leur antique prestige. Dans toutes les nations, les meilleurs citoyens s'accordent à priser plus haut les forces intellectuelles et morales; l'humanité est le mot d'ordre des champions de toutes les nations.
Il est certain, et l'histoire le confirme, que l'humanité tf'nd vers l'unité; mais elle ne tend pas vers l'uniformité : P'édération mondiale, non pas Puissance mondiale, Consensus gendum, non pas esclavage des nations et des races; l'organisation, soit; mais l'organisation libre, où chaque peuple conserve son libcrum veto et reste seul maître de disposer de ses destinées. L'organisation, telle que nous la présentent les Allemands, n'est qu'une forme de conquête. Nous n'en voulons pas.
La guerre actuelle a révélé cette vérité historique. On ne veut plus de « Herrenvolk »; on réclame l'égalité nationale, et la parité des droits; Liberté, Égalité, Fraternité, entre les peuples comme entre les individus. Ces principes proclamés en France au nom de l'humanité, sont le fondement de la démocratie dans les nations de race unique; ils doivent être aussi le fondement des relations démocratiques entre les États et les nations, le fondement de l'internationalisme démocratique.
Les Pangermanistesen appellent en vain à l'histoire. Les faits sont contre eux. L'histoire certainement nous enseigne la vie. Mais il y a plusieurs sortes d'histoire. En réalité, l'histoire ne prouve rien, puisque tous les faits sont également historiques. L'histoire donne autant d'exemples Je brutalité que d'humanité, de vérité que de mensonge. Les Huns sont historiques eux aussi. La question a toujours été et sera toujours de savoir si nous devons nous incliner passivement devant tous les faits historiques, ou si nous sommes l'ésolus à les dominer. Je suis un partisan du réalisme : mais les forces morales et spirituelles et leur dé veloppement dans le monde ne sont pas moins réels que |
les généraux prussiens; nous pouvons et devons accepter le réalisme politique, mais nous ne pourrons jamais approuver la Politique réelle des Treitschke, des Mommsen, des Lagarde, ou des Bernhardi.
7» On peut très bien supposer l'existence d'États nationaux, secondairesou petits. En réalité, sur 28 États, sept, au plus, peuvent être qualifiés de grands; en d'autres termes, les petits États sont quatre fois plus nombreux que les grands.
Les conditions de l'indépendance politique sont les mêmes pour les petits États et pour les grands.
Les uns et les autres ont des frontières naturelles de même caractère: chaînes de montagnes, rivières, etc.. Tous les grands et presque tous les petits États donnent sur la mer; seules la Suisse et la Serbie sont entourées de terres de tous côtés. L'exemple de la Suisse prouve sans contredit qu'un petit État peut exister sans côte. Plusieurs nations secondaires — les nations tchèque, magyare, etc. — sont éloignées de la mer.
Dans l'ensemble, les frontières que l'on est convenu d'appeler naturelles, sont des frontières poliliques; elles ont été presque toujours choisies pour des raisons stralégi(|ues ; les nations s'étendent sans s'inquiéter des frontières naturelles, qui d'ailleurs perdent do plus en plus leur valeur théorique et en quelque sorte Ihéologique ou mythique, puisque la civilisation implique la victoire de la pensée sur la nature et ses forces aveugles.
Même de petites nations ont su défendre leur indépendance; on en a un exemple dans le Monténégro et les autres nations balkaniques qui ont lutté contre la Turquie, dans la Hollande qui a résisté à l'Espagne, dans la Suisse qui a lassé l'Autriche. On a vu de grands États incapables d'arrêter des nations petites mais résolues, et dont le mot célèbre de Rieger fait bien comprendre la pensée : <( Nous ne céderons pas! »
Au point de vue physique, intellectuel et moral, les petites nations ne sont inférieures en rien à leurs voisins plus puissants. Les Serbes sont-ils moins braves que les Allemands'.' Est-ce parce qu'ils ont maintenu leur individualité nationale que les Tchèques auraient perdu quelque chose de leur énergie, et deviendraient-ils tout d'un coup supérieurs parci' qu'ils accepteraient sans résistance la domination de la bureaucratie viennoise'.' Le Danemark est le pays le plus cultivé de ri<]urope, la Bohème compte moins d'illet très que l'Autriche allemande.
On pourrait multiplier des exemples de ce genre : j'accorderai volontiers d'ailleurs que les petites nations souffrent do certains défauts qui s'expliquent par leur faiblesse nu niérique. Comme les peuples faibles no possèdent qu'un nombre limité de travailleurs, la division et l'organisation du travail physique et intellectuel y est moins facile et n'y arrive que rarement à une complète perfection; on y rencontre pluîi rarement des spécialistes supérieurs; la fortune et l'aisance y sont plus rares.
Ce ne sont guère là d'ailleurs que dus vues théoriques et que dément l'exemple de la Hollande, de la Suisse ou la Bohème... On reproche à certaines petites nations une
sorte de timidité, leur absence d'audace et d'esprit d'entreprise, quelquefois une tendance à la dissimulation. Ici encore, prenons bien garde de ne pas généraliser certaines imperfections locales ou momentanées. Les Portugais du XV" siècle et les Hollandais du XVI" et du XVII« siècle ne manquaient ni décourage ni d'initiative. Les Grecs tiennent dans le commerce du monde une place plus qu'honolable. Chez d'autres petites nations, les défauts qu'on leur reproche ne sont que la suite de l'oppression prolongée qu'elles ont subie. Rendez-leur la liberté, et ces faiblesses disparaîtront vite.
En revanche, les petites nations ont certaines qualités que les grandes ne possèdent pas au même degré.
Parce qu'elle a plus d'effort à faire pour se maintenir, une petite nation s'attache à ne rien laisser perdre de ses ressources : toutes les forces, tous les talents individuels y sont appréciés et employés; le travail y est plus persévérant et plus intense.
L'expérience démontre que les petites fermes produisent relativement plus que les grandes propriétés. Dans une petite patrie, chaque citoyen a un sentiment plus direct de son devoir vis-à-vis de la communauté, une vue plus claire de la valeur sociale de son travail; un Russe peut se dire que sa défaillance disparaîtra dans le total du labeur commun; un Tchèque qui ne donne pas son maximum de volonté et d'intelligence, se sent banqueroutier vis-à-vis de son peuple. Dans une communauté moins nombreuse, le commerce des esprits, la communion des sentiments, sont plus aisés: les citoyens se connaissent, se soutiennent, s'entraînent. M. Fisher, le Vice-Recteur de l'Université de ShefBeld, dans son essai sur la valeur des petits États, remarque que la démocratie, au moins la démocratie absolue, qui suppose la participation directe du peuple au gouvernement, n'est guère possible que dans les petits États et il cile nombre d'exemples à l'appui de sa thèse. La même observation a inspiré à Rousseau l'idée de diviser les grands États en petites communes. L'État moderne avec son appareil administratif a ses origines dans la Commune du moyen-âge, ce qui prouve bien que la perfection de l'organisation ne dépend pas de l'étendue du territoire.
Je ne cacherai pas que certaines nations secondaires peuvent être tentées par un idéal d'impérialisme, comme les Magyars et peut-être les Bulgares. Le poète Kollar, grand apôtre de l'humanité et des droits réciproques des nations, a observé très justement que de petites nations peuvent être très intolérantes.
Les Impérialistes allemands répètent souvent que de petites nations ne peuvent pas produire de grands hommes : pour se développer les grands hommes auraient besoin d'une atmosphère spéciale de beauté et de grandeur, du contact d'autres grands esprits. — Encore une do ces théories qui sont sorties de quelques cerveaux échauffés et qui sont purement ridicules.
Le monde entier connaît et honore Jean Hus, le martyr de Constance, le précurseur de la Réforme; le monde entier garde un sentiment de sincère reconnaissance au grand pédagogue Coménius; la Communauté religieuse de l'Unité des F"rères Bohèmes est un joyau de l'Histoire de l'humanité; le fondateur de cette communauté, Pierre Chelcicky, le prédécesseur de Tolsto'i, a été un des plus liardis initia-
teurs de la pensée moderne. Zizka, le chef militaire des Hus sites, est le créateur de la stratégie moderne. Que de noms glorieux produits en un demi-siècle par un tout petit peuple, le peuple tchèque! D'ailleurs, quelques défauts et quelques vices même que puissent avoir les habitants des petites nations, ils aiment leur pays et leur race d'un amour d'autant plus ferventqu'ils les sentent plus menacés, et cet amour, en développant leur volonté et leur énergie, sert indirectement, mais nécessairement, au progrès général de la civilisation.
La civilisation, que convient il d'entendre par ce mot? Est-il possible d'en donner une définition courte et invariable? Je ne le crois pas, parce qu'il n'y a pas un type unique, exclusif, ne varietur, de civilisation.
La civilisation n'est pas l'œuvre d'une nation unique, petite ou grande; il n'y a pas un peuple qui ait reçu la mission exclusive de créer la civilisation en soi; à la même époque deux nations peuvent incarner un idéal très différent, et on ne sait pas très bien de quel droit l'une supprimerait l'autre. Qu'aurait gagné le monde à ce que l'Espagne de Vélasquez et de Cervantes supprimât l'Angleterre de Shakespeare et de Bacon? Qu'est-ce qui représente la civilisation à la fin du X'VIII" siècle, la France de Mirabeau et de Sieyès ou l'Allemagne de Schiller et de Gœthe?
L'intérêt général exige que chaque nation développe sa propre civilisation elle-même, et n'adopte pas la civilisation d'une nation étrangère, même si cette civilisation est ce qu'on appelle une civilisation supérieure. Une abdication de ce genre peut être commode; elle est dangereuse et funeste. On ne peut pas mettre la culture en bouteilles et la faire absorber par des estomacs étrangers. Lorsque les Allemands prétendent qu'ils apportent la civilisation au monde, qu'ils sont des <( Kulturtrager », ils disent une sottise et un mensonge, et il était beaucoup plus dans le \rai l'homme d'état polonais qui signalait comme une des plus grandes tares sociales de l'Euro pela dénationalisation fercée.
A propos du paysan serbe, si fruste et si brave, M. Fisher rappelle avec beaucoup d'à-propos les ballades qui célèbrent la bataille de Kossovo, et l'influence énorme qu'elles ont exercée sur les Yougo-Slaves. Je me trouvais en Serbie pendant la guerre de 1912 contre les Turcs, et je me rappelle le récit que me faisait un officier de mes amis : (( Quand, avec mon régiment de paysans, me disait-il, nous arrivâmes sur la plaine de Kossovo, le fameux <( Champ des Merles », un silence de mort envahit le détachement entier; tous, sous-officiers, soldats, sans qu'aucun ordre eût été donné, se découvrirent, firent le signe de la croix, et s'efforcèrent d'étouffer leurs pas, afin de ne pas troubler le sommeil éternel des héros, leurs ancêtres. » Mon ami, à ce souvenir, imitait involontairement ses hommes, il baissait la voix qui finit par n'être plus qu'un murmure, un souffle.- Bien des visages bronzés s'étaient mouillés de larmes, au souvenir tragique des batailles d'autrefois. Mon ami pleurait encore, en y pensant. Combien pensez-vous qu'il faille de ces professeurs allemands qui hurlent maintenant contre la Serbie, pour valoir une seule larme de ces paysans illettrés?
Si le temps nous le permettait, je pourrais analyser les défauts des grandes nations. L'Allemagne elle- même, qui .se flatte d'être la plus grande de toutes, est tourmentée par une inquiétude continuelle. Bien peu, hélas! sont capables de comprendre et de remplir leur devoir.
Leur grandeur devrait les obliger à protéger les groupes plus faibles, à les aider à trouver leur place dans la confédération des peuples. Combien la situation de l'Europe fût devenue différente si les nations plus avancées et plus fortes eussent soutenu les Balkaniques dans leurs essais d'entente, au lieu de les pousser les uns sur les autres. Personne ne soutient plus aujourd'hui la vieille thèse de l'Economie politique classique, la théorie de la non intervention ; on admet, au contraire, que, dans un État, les faibles doivent être soutenus par les forts et par l'autorité. Un principe analogue vaut aussi pour les rapports des grands et des petits États nationaux. De môme qu'il n'y a point de Surhomme, il n'y a pas de Droit supérieur des grandes nations. La grande nation n'a pas le droit de se servir de ses petits voisins comme d'instruments pour ses rêves impérialistes et pour ses désirs désordonnés de puissance. D'autre part, les petites nations ne doivent pas essayer d'imiter les grandes ; elles doivent suivre librement la route propre que leur indiquent leur génie propre et leurs traditions historiques.
8' Je préviens les objections des beaux esprits et leurs réflexions humoristiques : voulez-vous, me dira-t-on, donner un parlement aux Lapons, une université aux Kalmoucks? — Aimables plaisanteries d'étudiants dans leurs Kneipen. Nous parlons sérieusement, dequestions sérieuses. Pour que le droit existe, il faut un sujet qui le réclame ; pour qu'une nation ait le droit d'exister, il suffit, mais il est nécessaire qu'elle le veuille et qu'elle prouve sa volonté par ses progrès économiques et généraux, par ses protestations et ses elloris. Prenez, par exemple, les Polonais, les Serbo-Croates et les Tchèques; ce sont les plus nombreuses des petites nations (de 20 à 10 millions d'habitants). Ils ont été indépendants, ils ont atteint un degré élevé de culture, ils luttent et combattent pour leur liberté ; ils ont prouvé par leurs sacrifices qu'ils sont décidés à ne pas abandonner leurs droits historiques et naturels. A quel titre les leur supprimez-vous? L'idée d'indépendance nationale, comme toutes les idées humaines, n'est jamais que relative et comporte des degrés variés. L'indépendance absolue, la souveraineté complète est une chimère, puisqu'elle a pour condition l'isolement. Non seulement, dans l'état actuel du monde, tous les États dépendent les uns des autres, mais même au point de vue politique, les plus grands États sont obligés de chercher un appui au dehors, ce qui équivaut à une certaine abdication de leur souveraineté absolue.
Triple Alliance et Triple Entente prouvent que TEurope tend ^1 se fédéraliser et à s'organiser. Pourquoi, dans cette organisation qui s'ébauche, refuser une place aux petites nations '.' Les formes que prendra cette indépendance nationale peuvent d'ailleurs être très diverses, depuis l'indépendance politique absolue, jusqu'à l'autonomie administrative, en passant par une confédération d'États ou un Ktat fédéral, une union personnelle, etc.
9" La Grande Bretagne a reconnu ces principes quand
elle a pris les armes pour proléger la petite Belgique, et
maintenant, comme ses alliés, elle doit soutenir la Serbie.
Cette évolution de la guerre est logique; car ce que Berlin voulait, c'était la ligne de Berlin à Bagdad; — pour cela, elle comptait employer les nations d'Autriche Hongrie, en guise d'instruments dociles, et pousser en avant, pour servir son intérêt propre, les nations secondaires qui forment la zone spéciale du centre de l'Europe. La Pologne cependant, la Bohême, la Serbo-Croatie (les Yougo-Slaves) sont les adversaires naturels de l'Allemagne dans sa ruée vers l'Orient; délivrer et affermir ces nations secondaires, c'est le seul moyen d'arrêter la Prusse. La Pologne libre, la Bohême et la Serbo-Croatie seraient ce qu'on appelle des états-tampons; leur organisation rendrait plus facile et plus rapide la formation d'un État magyar, de la Grande Roumanie, de la Bulgarie, de la Grèce et de toutes les autres nations secondaires. Si l'épouvantable guerre actuelle, qui a amoncelé tant de ruines, créé tant de souffrances et semé les champs de millions de victimes, a un sens, ce ne peut être que la libération des petites nations, menacées par la soif de conquêtes de l'Allemagne, et par le désir qu'elle a de dominer l'Asie. La question d'Orient sera résolue sur le Rhin, la Vllava (Moldau) et la Vistule, et non pas seulement sur le Danube, le Vardar ou la Maritza... Lorsqu'elle a protégé les droits de la Belgique, la Grande- Bretagne a été conduite par un noble sentiment de justice; toutes les nations, et surtout les nations opprimées, ont applaudi le geste de la Grande-Bretagne; son mérite n'est diminué en rien par le fait qu'en protégeant la Belgique elle se défend elle même, et protège ses possessions d'Asie. La justice n'est pas seulement noble, elle est raisonnable et utile.
Je terminerai par un aveu. J'ai préparé cette leçon au moment même où la Serbie allait être attaquée par l'Allemagne et ses acolytes, l'Autriche-Hongrie et la Bulgarie. On éprouve une sorte d'angoisse et de honte à parler, au moment où il faut agir, agir sans hésitation et sans délai. Dans ces heures tragiques, quiconque n'est pas sur le front, exposé aux obus et aux balles, se sent en quelque sorte coupable vis-à-vis de ceux qui tombent et soufïrent pour nos idées. Faisons du moins, chacun à notre place, notre devoir pour faciliter la victoire et la rendre féconde.
Un penseur slave a dit : « Une bonne parole est aussi un acte. » Je peux au moins promettre que tous les professeurs de la nouvelle École d'Études slaves n'épargneront aucun effort pour la fain» réussir, et pour contribuer par là, dans la mesure de leurs forces, au rapprochement du monde slave et de la Grande-Bretagne.
T. G. Masaryk.
Lettre de M. Ivan Mechtrovitch
(Le grand sculpteur yougoslave, dont les admirables figures de marbre ont excité l'admiration universelle des critiques d'art et du public anglais quand elles ont étéexposées au Victoria and Albert Muséum, à Londres, au mois de juin, M. Ivan Mechtrovitch, a écrit au Directeur do la Dépêche Hebdomadaire ( The Weeldy Dispatch), le 10 octobre une lettre dont- nous sommes fiers de publier la traduction' Comme nous, nos lecteurs seront émus jusqu'au fond de
l'àme par les paroles du grand artiste. M. Mechtrovitch n'est ni un homme politique ni un écrivain ; sa déclaration n'en est que plus poignante. C'est le cri d'angoisse et de foi d'un patriote. Par sa bouche, les millions de Yougoslaves font appel à l'Europe, à la justice et à l'histoire.)
Je ne me sens, ni capable de discourir sur la politique, ni désigné pour cela ; et j'espère que vous ne me le demandez pas. Tout ce que je puis dire, c'est ce qu'éprouve un homme de ma race, en ce moment terrible pour la Serbie, — la Serbie qui s'est chargée d'affranchir toute la nation yougoslave de sa lourde servitude et de l'arracher à son long martyre, en réalisant son Unité.
Vous me dites : Pauvre Serbie! — et vous vous étonnez alors, en me voyant sourire de votre exclamation compatissante et sincère. Oui, tout homme équitable partagera votre sentiment sur la Serbie : elle qui a remis au sort des armes tout ce qu'elle avait; elle qui a lutté et s'est sacrifiée jusqu'au bout, sans demander, sans recevoir d'avance nulle promesse; elle qui, ayant vaincu et repoussé tant de fois un ennemi bien plus fort, et se trouvant aujourd'hui délaissée et trahie, et incomprise encore, marche vers la mort certaine, pour la fidélité et pour l'honneur.
■Vous me demanderez : Gomment, en ces sombres circonstances, pouvez-vous garder votre sourire?
Monsieur, ce sourire de douloureuse sérénité, il est sur les lèvres de tout notre peuple. Car nous préférons la liberté et l'honneur à la vie; et la foi dans la justice nous donne plus de forces que la mort inéluctable ne nous inspire de craintes. Ces heures effrayantes doivent témoigner pour vous aussi, qui êtes si éloignés : nous n'aurons plus à vous parler de l'équité de nos aspirations, de la pureté de nos intentions, de la sincérité de nos paroles, de la justesse de nos vues. Vous avez maintenant compris, nous l'espérons, qid est, dans les Balkans, le martyr de la justice et le champion loyal de la liberté balkanique.
Dans notre sourire, vous pourriez entrevoir un reproche à nos amis et alliés qui furent si lents à nous comprendre. Mais nous sommes convaincus que leurs yeux sont ouverts par les faits actuels, et qu'on aidera la Serbie, avec toute la rapidité et l'énergie nécessaires, à barrer la route à la poussée germanique vers l'Orient. La Serbie et son armée veulent et peuvent résister à cette invasion, mais, trahies et abandonnées par les voisins qui devaient défendre avec elles la commune indépendance des Balkans, elles ne pourront pas empêcher, à elles seules, cette invasion.
Le débarquement des troupes alliées à Salonique, pour la défense du Vardar, est la meilleure preuve que les Serbes écoutaient autre chose que leur « mégalomanie » en démontrant à l'Europe que cette unique voie de communication, maintenue libre, est une indispensable garantie de leur liberté et de l'accomplissement de leur grande mission.
Mon cœur se glace à l'idée qu'une vaillante fraction de notre peuple, les Slovènes du littoral et des pays alpins, pourraient être sacrifiés à la pénétration germanique vers le Sud, pour le plus grand dommage de la nation entière, ainsi privée de son rempart. Je ne vois nul motif raisonnable de laisser la Croatie de côté : ce serait un vrai contresens que de la livrer à ses oppresseurs séculaires, pour prix de leur fidèle concours à l'Allemagne... La fondation d'une Croatie séparée, même autonome en apparence, serait une
injustice envers ceux des Croates qui habitent les autres provinces. Ce serait du même coup, une scission arbitraire de l'unité yougoslave, et enfin, un acte de défiance égal envers la Serbie et envers la Croatie.
En vérité, nos souffrances sont lourdes, et nos humiliations sont grandes. Nons demandons justice, et que l'on nous comprenne enfin. C'est l'empire d'Autriche qui a commencé cette guerre, parce qu'il sentait son existence menacée par la Serbie, non que celle-ci eût des intentions belliqueuses, mais elle était habitée par l'esprit de liberté qui soutenait la foi des Yougoslaves de l'empire, leur foi dans la délivrance et dans l'Unité prochaines. Attaquée, la Serbie a jeté dans la lutte ses forces et sa vie. Elle est aujourd'hui mandataire de tous les Yougoslaves asservis, et elle ne veut ni ne peut marchander avec des lambeaux du territoire national, ni approuver le démembrement de son peuple. J'espère que nos amis et alliés le comprendront.
Le sang qui coule le long du Vardar est trop précieux pour que la Serbie renonce au fleuve qui le vit répandre. Les larmes sont trop amères qui, entre les grises pierres dalmates ou istriotes, ont afflué vers l'Adriatique, pour que les canons d'aucun calibre, les dreadnoughts d'aucun tonnage, puissent empêcher notre libre drapeau de flotter audessus de ces pierres... Les gémissements, les sacriOces, les espérances de la Croatie ont été trop immenses, l'énergie Slovène trop vivace, pour qu'on refuse à ces provinces la consolation d'occuper enfin leur digne place et de trouver leur salut dans l'union fraternelle avec les libérateurs serbes et monténégrins.
La Serbie luttera, les Serbes sauront mourir, mais je ne m'écrierai pas : «Pauvre Serbie! » car son âme est forte et généreuse, et si elle périt, c'est pour une idée plus grande qu'elle-même. C'est pourquoi il ne faut pas plaindre la Serbie. Mais il faut la comprendre, il faut rendre hommage à son sentiment de l'honneur, car elle a fait tout ce qu'elle a pu, et elle poursuivra sa tâche. Il faut avoir conQance en elle, il faut lui faciliter l'accomplissement do sa vaste mission.
Le peuple une fois délivré, uni, saura prouver par sa conduite et par ses œuvres, que le yougoslavisme sait être reconnaissant, comme il sait se dévouer pour l'Europe et pour l'humanité.
Ivan Mechtrovitch.
BIBLIOGRAPHIE
Les facteurs de la guerre et le problème de la paix,
parE. RiGNANO, directeur de la revue internationale Scientia, Alcan.
Cette brochure reproduit les conclusions d'une enquête parmi « les savants les plus éminents de divers pays, tant neutres que belligérants», sur les causes delà guerre et les conditions que le futur traité de paix devra réaliser, afin de nous préserver, sinon pour toujours, du moins pour un temps très long, de catastrophes analogues. L'auteur s'ef force avant tout do conserver à ses appréciations l'objectivité et la modération que lui imposent le caractère international de la revue qui a institué cette enquête. Ce louable
souci d'impartialité ne donne que plus de poids à sa constatation que la responsabilité du cataclysme actuel retombe indubitablement sur l'Allemagne et sur l'Autriche. Cette dernière a joué un rôle particulièrement néfaste, et M. Rignano fait parfaitement sentir que c'est la crainte d'une désagrégation menaçante qui a décidé la cour de Vienne à se lancer dans cette aventure. Il est assez surprenant qu'après avoir ainsi établi que l'hétéroclite composition de l'État austro-hongrois est l'une des causes dominantes de la criminelle politique de François-Joseph, l'auteur soutienne, dans la seconde partie de son étude, que le maintien de cette monarchie bigarrée et déséquilibrée est l'une des conditions d'une paix durable. Nous savons bien qu'il n'est pas le seul de son avis et qu'il reste encore des adorateurs du vieux dogme de la nécessité d'un empire fait de pièces et de morceaux, au centre de l'Europe, pour mieux assurer la stabilité de son équilibre. D'une formule diplomatique, qui pouvait être juste quand elle fut émise, ils font un axiome indépendant de l'évolution des peuples et des bouleversements politiques et économiques. D'ailleurs les hommes d'État qui affirmaient la nécessité de l'existence de l'Autriche, supposaient un État fort, avec une certaine cohésion, susceptible d'avoir une politique indépendante et personnelle. Or, que nous propose M. Rignano et, avec lui, les partisans de la nouvelle Autriche Hongrie ? Ils commencent tous par allouer de larges territoires frontières aux voisins de la monarchie autrichienne : la Galicie à la Russie, la Transylvanie à la Roumanie, la Bosnie-Herzégovine à la Serbie, le Trentin et l'Istrie à l'Italie, et ils accommodent le reste à la sauce trialiste ou quadrialiste, suivant leurs goûts. M. Rignano est quadrialiste. Le futur empire de ses rêves se composera de quatre royaumes : Autriche allemande, Hongrie exclusivement magyare, un royaume de Bohême comprenant la Moravie et la Slovaquie (avec des garanties pour la minorité allemande) et un royaume des Slaves du Sud. Il prétend que le démembrement de l'Autriche-Hongrie et l'existence de petits États complètement indépendants serait un danger de complications et de conflits à l'avenir. Môme à ce point de vue, est il bien sur que les frictions ne seront pas plus âpres et plus multipliées en obligeant des races, naturellement hostiles, à vivre dans une certaine communauté, qu'en les laissant arranger leur existence à leur guise ? Et puis, ce qui imjjorte avant tout, c'est d'éviter que l'Autriche puisse encore une fois servir d'instrument aux menées pangermanistes. Or, la combinaison de M. Rignano, en rendant à leurs patries respectives un nombre considérable de Slaves, de Roumains et d'Italiens, augmente déplorablement la proportion numérique des éléments germains et magyars dans le futur empire, c'est-à-dire les moyens d'action de Berlin sur le gouvernement central. Le corps diplomatique, recruté par tradition dans les milieux aristocratiques, subira forcément l'ascendant du chef allemand de la monarchie et soutiendra surtout des intérêts de famille, de famille germanique. Les partisans de la nouvelle Autriche-IIonjgrie ne précisent généralement pas la constitution de l'armée. Une armée unique ne serait que l'instrument docile d'une dynastie allemande. Avec quatre armées indépendantes, il serait impossible, en cas de conflit européen, d'empêcher les troupes purement allemandes de
l'Autriche proprement dite de se ranger aux côtés de leurs compatriotes du Nord, et elles seraient certainement suivies par les troupes hongroises. Dès le début des hostilités, les deux États slaves de l'empire verraient leurs armées séparées par ce bloc germano-magyare ; leur puissance militaire serait entièrement paralysée par le fait que l'autorité centrale de 'Vienne connaîtrait tous les détails de leur mobilisation, et qu'il leur aurait été impossible de conclure par avance aucune convention militaire avec les gouvernements amis. Enfin les projets d'union douanière entre l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie récemment agités, projets auxquels on pourrait s'opposer au moment de la conclusion de la paix, mais qu'il serait bien difiîcile d'empêcher de renaître plus tard, ne sont pas non plus pour rendre bien attrayante au reste de l'Europe la perspective d'une résurrection de l'empire des Habsbourgs, sous quelque forme que ce soit. D'ailleurs pourquoi chercher des combinaisons si compliquées? La sagesse populaire prétend que les solutions les plus simples sont toujours les meilleures. Or, ce qu'il y a de plus simple, de plus équitable, de plus rationel pour les peuples comme pour les individus, c'est de vivre indépendants, chacun chez soi, sur l'héritage que leur ont transmis leurs a'ieux. C'est une loi naturelle à laquelle on ne peut satisfaire que par le démembrement de l'Autriche-Hongrie.
La mise en tutelle de l'Autriche et l'enjeu de l'Italie,
par Bernard L.wergne. Athenœum, Borna, 1915.
M. Bernard Lavergne a publié sous ce titre, en brochure, un article paru dans le numéro d'avril du Giornale degli Economisti e Bicista di Statislica. Il s'attache surtout à démontrer le danger pour l'Italie d'une Adriatique allemande, et à tracer les limites des territoires qui devront équitablement lui revenir comme prix de sa coopération à la guerre. Il est ainsi nécessairement amené à traiter des questions qui nous intéressent plus particulièrement dans cette revue, le sort futur de l'Autriche-Hongrie, et des nationalités qui subissent le joug des Habsbourgs. C'est avec plaisir que nous constatons que ces vues sont presqu'identiques aux nôtres. Pour lui aussi, il est impossible de « dévassaliser » l'Autriche, il ne reste qu'à la partager pour enlever à l'Allemagne des millions de sujets protégés. Mais, ce qui est intéressant è noter dans un article d'une revue italienne, c'est la reconnaissance des droits des Yougo-Slaves sur toute la côte adriatique « de Fiume à ■Vallona ». Prendre Trieste et laisser à l'Autriche germanisée les Bouches de Gattaro qui constitueraient un formidable point d'appui à la flotte ennemie, ne servirait à rien, dit l'auteur; il faut remettre la côte est de l'Adriatique aux YougO-Slaves, groupe compact d'une nationalité bien déterminée, qui, môme en Dalmatie, représentent 97 »/o de la population totale. Il serait véritablement humiliant pour l'Italie de prétendre qu'un petit peuple do neuf millions d'habitants, vivant dans un pays do ressources médiocres, pourrait devenir une menace à sa suprématie dans l'Adriatique.
Quant aux inconvénients pour l'Autriche prussianisée et la Hongrie de se voir séparées de la mer par la nouvelle
nation yougoslave,'ils ne méritent pas|d'être'pris'en considération. La prospérité de la Suisse montre que l'accès à la mer n'est pas indispensable à la vie d'un peuple. Ce serait l'intérêt des nations maîtresses des ports de l'Adriatique de favoriser le transit des marchandises austro-hongroises vers leurs rivages, et la nécessité de lutter contre la concurrence des autres ports européens garantirait des tarifs raisonnables. Le seul point sur lequel nous serions tentés de nous séparer de M. Lavergne, c'est quand il paraît admettre qu'en plus de Trieste et Pola, quelques ports croates ou dalmates pourraient être également attribués à l'Italie. Mais il fait cette suggestion avec une telle timidité, que nous sommes persuadés que ce n'est là qu'une concession au public auquel était destiné son article, et qu'au fond il est déjà rallié à notre thèse : chacun chez soi.
La librairie Alcan vient de publier une brochure très intéressante sur Le droit des Nationalités. Un homme politique belge, M. Baie, y a rassemblé un certain nombre de consultations sur ce sujet, prises auprès de personnalités littéraires ou politiques de différents pays comme MM. Boutroux, Carton de "Viart, L. Luffati, M.-R. Vesnitch, "Vandervelde, J. Galsworthy, Norman Angell, Aulard, Merignhac, etc. L'introduction est de M. Baie, qui résume également à la fin de la brochure, en quelques pages émouvantes de conclusion, les opinions émises. Le cas de la Belgique y est particulièrement visé, et ce petit livre lui est dédié comme à l'héro'îne du principe des nationalités.
Parmi les réponses les plus intéressantes à l'enquête de M. Baie, nous citerons celle de M. Emile Boutroux. L'éminent philosophe français s'efforce principalement de déterminer le principe des nationalités' et la vraie signification du mot nation. D'accord avec plusieurs autres opinions formulées dans cette brochure, il considère le caractère de la nationalité comme purement psychologique, et consistant essentiellement dans la conscience collective qu'ont un certain nombre d'hommes de la confmunauté de leurs traditions, de leurs coutumes, de leur culture intellectuelle. C'est d'ailleurs à cette conclusion qu'arrivent tous les sociologues modernes quand ils veulent définir ce qu'est une nation. M. Boutroux fait ensuite une critique vigoureuse des arguments qu'objectent les Allemands à l'application du principe des nationalités.
La brochure renferme aussi des exposés de l'état et du développement de la conscience nationale chez diverses nations européennes, comme la Belgique, la Serbie, la Pologne, la Grèce, l'Alsace-Lorraine. Des juristes et des professeurs de droit international y expriment la déception que la guerre a apportée à leurs espérances humanitaires, et, optimistiis tenaces, veulent voir dans la paix future la clôture définitive de l'ère des conflits armés.
L'écrivain anglais John Galsworthy apporte une note personnelle. D'-après lui la paix de demain n'améliorera guère le sort des petites nations et n'ouvrira pas une nouvelle période de l'histoire, au cours de laquelle la force cesserait de primer le droit. Il ne voit d'autre remède au règne de la violence que la démocratisation de la politique extérieure, et surtout la démocratisation des deux grands empires du centre de l'Europe. M. Baie fait justement re-
marquer que les idées de Galsworthy ne sont nullement en désaccord avec le principe des nationalités, que ce principe est l'aboutissement naturel et nécessaire de l'évolution des peuples de l'Europe occidentale vers une organisation sociale de plus en plus démocratique, et qu'il est impossible de faire de distinction entre la liberté natioDa'» et la liberté humaine tout court.
Gomme nous l'avons déjà dit, ce petit livre est surtou. un hommage à la Belgique martyre. On nous permettra cependant de regretter que quelques pages n'aient pas été consacrées à la Bohême et aux Tchèques. Il y a là une lacune dans une étude où l'on passe en revue toutes les petites nations européennes. Seul, Galsworthy mentionne rapidement le nom de notre peuple, et M. Merignhac traite en quelques lignes le partage de l'Autriche. Et pourtant, c'est peut-être dans ce coin de l'Europe qu'il est le plus urgent de donner une solution définitive au problème du droit des nationalités.
ECHOS ET NOUVELLES
Situation Politique
Un coup d'État en Autriche-Hongrie. — Le 11 octobre dernier, les journaux autrichiens ont publié une lettre autographe de l'empereur François-Joseph au président du Conseil de l'armée' et de la marine, où il l'informait qu'à l'avenir les armoiries de l'État autrichien necomporteraien* plus qu'un seul signe héraldique symbolisant l'unité politique des différents peuples de l'Autriche. En même temps, l'empereur a décidé que les drapeaux de la monarchie porteraient désormais les armes de l'Autriche et de la Hongrie réunies à colles des Habsbourgs, avec la devise : (( Indivisibiliter ac inseparabiliter. »
Les journaux français ont enregistré cette nouvelle sans y ajouter de commentaires. Nous voudrions faire comprendre à nos lecteurs la véritable signification de cette décision et son importance. Ils verront combien nous avons raison quand nous affirmons que notre lutte contre le gouvernement autrichien doit être poursuivie à outrance, et qu'aucune solution conciliatrice n'est possible. On a déjà dit mille fois que les Habsbourgs n'ont jamais rien oublié et rien appris. On peut le répéter de nouveau. Leur empire se désagrège, et ils n'en ont pas encore saisi les véritables raisons. Ils cherchent, au contraire, à affermir le régime absolutiste et bureaucratique germano-magyar qui a précipité la monarchie à l'abîme. La manifestation impériale a pour but d'affirmer la vitalité des puissances de réaction dans l'empire et leur volonté de mettre un terme aux conquêtes démocratiques que les nationalités slaves avaient pu réaliser dans les dernières sessions parlementaires. Cela nous montre à quoi nous devons nous attendre après la guerre, si, par malheur, la monarchie autrichienne subsiste.
La décision du 11 octobre est l'annonce solennelle d'une centralisation et d'une germanisation à outrance; il s'agit d enlever aii:x "Slaves d'Autriche toute influence dans la vie politique. Le vieux 'patriarche de Schonbrunn rajeunit; il
revient à ses dix-huit ans, aux jours de Stadion et de Bach. Il signifie à ses sujets non allemands ou magyars qu'ils doivent renoncer définitivement à toutes leurs revendications et à toutes leurs espérances.-
Il était admis jusqu'ici que l'Autriche était une union de différents États qui, endroit (sinon en fait), jouissaient d'une certaine autonomie législative; le nom même ; « Les royaumes et les pays représentés au Reichsrat», témoignait de cette tendance constitutionnelle vers le fédéralisme. L'empereur a jugé le moment opportun pour déchirer les conventions qui avaient lié à la monarchie des Habsbourgs la majorité de ses sujets. A Vienne comme à Berlin, les traités n'ont jamais été que des chiffons de papier. Pour écarter les dernières obscurités, il u décrété également que les pays cisleithanis no seront plus désignés que sous le nom à' Autriche tout court.
Tchèques, Yougoslaves et peuples de la Triple Entente sont fixés maintenant sur les intentions du gouvernement autrichien après la guerre. Il a proclamé assez haut son futur programme : germanisation et magyarisation intensives. Qu'en pensent les optimistes incorrigibles qui espéraient toujours le voir s'amender?
Si la décision de l'empereur est une menace non déguisée aux Slaves d'Autriche, elle constitue, par contre, une flatterie assez basse aux Magyars. Le vieil insigne héraldique hongrois qui ne figurait autrefois qu'au second rang, relégué parmi ceux des autres provinces austro-hongroises, prend place maintenant dans les armoiries de la monarchie, à côté de celui de l'Autriche, de pair avec lui. C'est l'affirmation de l'indépendance de plus en plus grande de la Hongrie vis-à vis de l'Autriche. Il a da en coûter à l'amour-propre de François-Joseph d'accorder une telle récompense à la conduite plus que louche des Hongrois durant la guerre, conduite qui a frisé de près la trahison dans les heures sombres où l'Autriche a paru sur le point d'être écrasée par les armées russes. Dans ces instants difficiles, la Hongrie négociait sous main une paix séparée qui lui aurait assuré une indépendance complète. La trahison était patente, et cependant, tandis qu'on fusillait les pauvres soldats tchèques soupçonnés do sympathie pour les Russes, on récompensait les intrigues des Magyars avec l'ennemi par des sièges ministériels. Les victoires allemandes en Galicie ont rapidement ranimé le loya'lisme des Magyars envers les Habsbourgs. Mais on sait à 'Vienne que ce loyalisme s'évanouirait vite si les Russes revenaient dans les Carpathes, et on veut s'attacher les Magyars par l'intérêt et aux dépens des Slaves de l'Empire. Dans l'eSpoir chimérique ,de sauver sa couronne, François Joseph sacrifie ses sujets slaves, en Autriche aux Allemands, en Hongrie aux Magyars. Hypnotisé par la peur, il laisse les mains libres à deux peuples de proie pour enlever à 24 millions de ses sujets les anciens privilèges constitutionnels qu'il leur avait garantis sur son honneur de roi. S'il se croit '.léfendu contre la politique séparatiste des Magyars par la ievise: « indivisibiliter ac inseparabiliter », il est bien na'if; la devise a beaucoup plus de chances de s'appliquer aux relations de l'Autriche et de la Prusse.
Persécutions politiques en Bohême. — Nous avons signalé le procès intenté au mois de février 1915, à M. Matèjovsky, conseiller municipal de Prague, et à treize autres jeunes accusés, coupables d'avoir distribué les manifeste; . du Tsar aux peuples slaves d'Autriche.
Le conseil de guerre de Prague s'était montré relative ment indulgent et n'avait distribué qu'une quarantaine d'années de prison. Seuls, deux des accusés avaient été condamnés à quatorze ans d'emprisonnement, les autres à quelques mois, plusieurs avaient même été acquittés.
Cette clémence imprévue indigna les autorités militaires de Vienne. Elles reprochèrent au conseil de guerre de Prague de n'avoir pas appliqué le paragraphe du code militaire correspondant au crime reproché aux accusés, et exigèrent la revision du procès. On s'attendait à ce que le tribunal nouveau prononçât plusieurs sentences de mort; les journaux allemands se félicitaient d'avance de ces rigueurs. Leurs espoirs n'ont pas été complètement satisfaits. Le conseil de guerre a reculé devant des sentences capitales, peut-être parce qu'il a redouté le déchaînement qu'un pareil verdict aurait soulevé dans l'opinion. Les condamnations n'ont pas été publiées; nous savons seulement que le tribunal s est montré aussi dur qu'il l'a cru possible. La peine la plus sévère que comportait le délit visé, quatorze années de prison, a été appliquée à plusieurs d'entre eux.
Les Slovaques. — Si le régime d'oppression qui pèse si lourdement sur la population tchèque de Bohème excite déjà notre indignation, comment qualifierons-nous les persécutions qui sévissent actuellement en Slovaquie, où la population tchéco-slave était déjà depuis longtemps en butte de la part du gouvernement magyar à des traitements constituant une honte pour la civilisation européenne'.' — Depuis la guerre, la tyrannie magyare est devenue encore plus atroce envers les Slovaques, coupables d'aspirer à l'unité nationale avec leurs frères de race, et la barbarie des procédés d'intimidation employés par les gouvernants de Budapest dépasse toutes les prévisions. Les réquisitions sont faites avec une telle rigueur que la pojiulation est réduite à une misère complète. Tous les hommes plus ou moins capables de porter les armes ont été envoyés à l'armée, le reste est employé à des travaux militaires. Les femmes elles-mêmes ont dû participer à des ouvrages exécutés sur le front. Sous prétexte de veiller sur les enfants abandonnés, on les envoie dans des villes magyares, où il est procédé, sans perdre de temps, à leur magyarisation.
Quand le comte Tizza annonce qu'après la guerre, les mesures auxquelles sont soumis les citoyens non magyars delà Hongrie deviendront moins draconien nés, nous ne pouvons voir dans ses promesses qu'une hypocrite manœuvre.
Les Slovaques ne s'y sont pas trompés et le quotidien slovaque Slocenski/ dennik a été suspendu pour avoir engagé ses compatriotes à ne pas y croire. Le sang asiatique que les Magyars ont dans les veines les porte instinctivement à la cruauté. Par atavisme, ils rivalisent de barbarie avec les Turcs. Dignes associés des Allemands et des Ottomans, ils resteront dans l'avenir ce qu'ils ont toujours été.
les bourreaux des peuples qui ont eu le malheur de tomber sous leur domination.
Situation Économique
On parle de la famine en Allemagne et en Autriche. On se rappelle que l'année dernière on s'attendait à voir les vivres manquer en Autriche avant la moisson. Les approvisionnements étaient rares en effet, mais ils furent cependant suffisants, et les espérances des Alliés furent déçues. Les journaux français publient actuellement toute une série de nouvelles sur l'inquiétude qui se manifeste dans certaines villes allemandes et autrichiennes. Il est vrai que la classe ouvrière commence à beaucoup souffrir du prix exorbitant des produits alimentaires et qu'elle c oit se contenter d'une nourriturede mauvaise qualité et fort mesurée. Mais il faut se garder des exagérations et ne pas se livrer à des illusions trompeuses. La cherté excessive de la vie, qui est réelle en Autriche, ne signifie pas le moins du monde que les vivres sont, dès aujourd'hui, sur le point de manquer et que la famine est aux portes. On paie trois fois plus cher qu'avant la guerre, mais on se procure à peu près ce que l'on veut. La situation est évidemment pénible pour la classe ouvrière ; mais il y a peu de chômage et les allocations de l'État sont assez élevées. Les protestations des journaux socialistes exagèrent les difficultés, car c'est aujourd'hui la seule opposition qui leur soit permise, et le seul sujet sur lequel on leur laisse quelque liberté.
Les économistes ne s'attendent à une période vraiment difiScile qu'au printemps prochain, comme nous l'avons écrit dans notre dernier numéro, et encore, font-ils dos réserves. La cherté des vivres ira certainement en grandissant. Les agriculteurs autrichiens avaient pris, l'hiver dernier, des mesures de précaution. Ils avaient caché tout ce qu'ils avaient pu aux agents des réquisitions militaires. Il y a donc encore dans les campagnes des réserves dissimulées qui permettront d'atteindre le printemps sans trop de souffrances. Mais elles seront consommées sur place, et ne serviront pas à améliorer la situation de la classe ouvrière des villes. Pendant la première année de la guerre, on a vécu en partie sur les réserves des années précédentes qui sont maintenant épuisées; les importations sont pour ainsi dire nulles; la récolte de 1915 n'a été que de 70 % de la récolte précédente. Il y aura donc presque certainement pénurie dans quelques mois, et la misère se fera durement sentir sur la partie la plus pauvre de la population.
Déjà, d'ailleurs, certains produits qui ne peuvent être remplacés par des succédanés, le lait, la graisse, le beurre, deviennent rares, et ils le deviennent de plus en plus. Les principales causes en sont l'arrêt de l'élevage des porcs, et la diminution formidable du bétail. On a renoncé à élever des porcs puisqut. ieur nourriture habituelle, les pommes de terre, était confisquée par les autorités militaires pour les besoins de l'armée. Les agriculteurs se sont vus enlever par l'intendance la plus grande partie de leur bétail ; celui qui leur est resté a eu à souffrir du manque de 'soins et d'une nourriture insuffisante par suite de la sécheresse et des réquisitions. Il sera nécessaire d'avoir des bons de consommation pour le beurre et le lait comme pour le pain et la farine.
Cet été, beaucoup de familles ont fait des provisions d'huile pour remplacer la graisse et le beurre pendant le prochain hiver, bien qu'on ne soit pas habituée ce genre de cuisine en Autriche. Dès maintenant, on ne trouve plus d'huile dans les magasins par suite des réserves ainsi constituées dans les familles bourgeoises.
Mais, nous le répétons, il ne faut pas croire que le manque de vivres puisse réduire à merci les deux empires. Nous avons montré dans notre dernier numéro que leurs réserves de matériel humain étaient encore assez élevées ; nous insistons aujourd'hui pour que les Alliés ne s'illusionnent pas sur l'efficacité d'un facteur qui pourra sans doute avoir une grande influence sur la solution de la lutte, mais qui ne sera pas décisif; il ne pourra agir qu'appuyé par des actes militaires énergiques.
REVUES ET JOURNAUX
Le mouvement yougoslave jeune Slovène, tel est le
titre d'un très intéressant article de Vladislac Fabiancic paru dans le numéro du 15 août de la revue Yougoslocenski Glasnik à Nich.
Ce mouvement vise la réalisation des anciennes aspirations nationales qui s'étaient déjà manifestées :
1" dans l'illyrisme, depuis l'époque de l'IUyrie française jusqu'au néoillyrisme de PVançois Ilecic et du parti dont la revue Beda (Connaissance), était l'organe ;
2° dans le panslavisme de Mathias Mayar et dçns le néoslavisme d'Ivan Hribar et d'Antoine Askerc ;
3» dans le mouvement national-radical de la Jeunesse Slovène jusqu'en 1912 pour l'indépendance intellectuelle et économique ;
4° dans le plan du Dr. Ivan Sustercié eUdu parti national de créer un État croato slovène dans l'Autriche- Hongrie fédéralisée.
A la suite de toutes ces tentatives, la jeunesse slovène arriva à la conviction suivante :
— Les Slovènes isolés ne peuvent ni acquérir ni maintenir leur indépendance ; leur vie politique et intellectuelle propre ne peut être assurée que par l'union avec les Serbes et les Croates en un État unique.
De sorte qu'en 1911 des jeunes gens Slovènes formèrent à Lioubliana (Laybach) une société dont le but était de préparer le terrain pour un nouveau mouvement nationaliste. La revue Preporod [Régénération] fut son organe. Toute la nation slovène, sauf les renégats et les séparatistes, se rallia rapidement à leur opinion comme le révéla l'enquête de la revue Beda sur l'importance du yougoslavisme pour les Slovènes, et comme le prouvent les sympathies témoignées aux Serbes pendant leur conflit avec les Bulgares en 1913, les commentaires favorables de la presse et la grande conférence faite par Ivan Cankar, le plus grand écrivain slovène, devant une assistance nombreuse à Lioubliana. L'orateur y énonça clairement l'idéal politique des
Slovènes et fut pour cela emprisonné. Bientôt après le Preporod fut supprimé.
Telle fut la première phase du mouvement que continua avec plus de prudence et plus d'énergie la revue Glas Youga ( La voix du Sud).
Un des incidents caractéristiques fut le meeting, tenu, au mois d'avril 1914, à Lioubliana, par la jeunesse des écoles secondaires qui s'était mise en grève pour soutenir l'aclion des étudiants en vue de l'établissement d'une Université Slovène. Une brochure révolutionnaire y fut distribuée. La police procéda à de nombreuses arrestations, sans pouvoir enrayer le mouvement qui continua jusqu'à la veille de la guerre actuelle. Il fut arrêté après l'attentat de Sarajevo par les impitoyables persécutions du gouvernement.
Plus d'une centaine de jeunes Slovènes, l'élite de la nation, furent jetés en prison où ils attendent encore la délivrance ou la mort; d'autres furent incorporés dans les régiments et envoyés contre leur volonté se battre en Galicie; d'autres enfin, les moins nombreux, sont parvenus à s'échapper et à s'enrôler dans l'armée serbe où ils combattent joyeusement pour la liberté.
La Ré/orme Sociale du 16 octobre a publié un article important et fort documenté sur l'Allemagne et l'Autriche- Hongrie, dont l'auteur, M. Georges Blondel, a réservé le dernier chapitre (la désagrégation de l'Autriche) à la question qui devrait être au premier plan des préoccupations des hommes qui considèrent l'affaiblissement de l'Allemagne comme le but suprême à réaliser.
Suivant l'auteur, la désagrégation de l'Autriche à la suite de la guerre actuelle est fatale. Le réveil des Slaves de la monarchie la rend inévitable. Leur faiblesse provenait de leur séparation en deux groupes, et de leurs dissensions intestines. La force des circonstances et les procédés maladroits du gouvernement de 'Vienne les a valent déjà rapprochés en vue d'une campagne fédéraliste. La guerre a surexcité les esprits, et des espérances plus larges sont nées, que seule une indépendance absolue peut satisfaire. D'ailleurs l'Allemagne est la première, comme on le chuchote à Vienne, à envisager une paix aux dépens de son alliée. M. Blondel n'éprouverait aucun regret de la disparition de la vieille Monarchie danubienne. L'empereur François- Joseph a mis trop de complaisance à se faire le fourrier de Guillaume II dans la direction de l'Orient, et ses sujets allemands sont des instruments par trop actifs du pangermanisme. L'auteur rappelle un discours qu'il a lui-même entendu prononcer à l'Hôtel de Ville de Vienne par le fameux bourgmestre Lueger : « Dans un concert, disait « celui-ci, il faut un chef d'orchestre. Par la force des « choses, ce chef d'orchestre, c'est l'Allemand. Il faut que « parmi les races de notre monarchie, il y ait une race « prépondérante, et cette race ne peut être que la race « germanique. »
De telles paroles devraient rester gravées dans l'esprit des hommes politiques qui soutiennent encore la nécessité de l'existence d'un grand empire austro hongrois pour l'équilibre de l'Europe. Par la force des choses, l'Autriche
ne peut être que l'instrument docile des ambitions allemandes. C'est elle qui empêche l'Europe de trouver son équilibre.
Dans un article de la même revue, intitulé : Au lendemain de la victoire, M. Alexis Delaine analyse les conditions que devra réaliser la paix future pour assurer un régime stable en Europe. Ses idées manquent un peu de netteté. Il réclame, avant tout, la destruction du militarisme allemand et préconise la division de l'Empire de Guillaume II en petits royaumes ou principautés autonomes ; mais il ne nous explique pas comment il empêchera tous les petits États de langue allemande de se ressouder les uns les autres en une nation puissante et agressive. Il reconnaît que la liquidation de l'Autriche-Hongrie serait le juste châtiment des fautes et des crimes commis par le gouvernement de Vienne, mais il admet que la diplomatie aura à envisager la nécessité d'une Autriche catholique puissante en face de l'Allemagne protestante. Nous doutons que les diplomates aient la faiblesse de faire intervenir, au xx« siècle, la question religieuse dans la réorganisation de l'Europe; mais, en tous cas, s'ils en étaient tentés, ce serait une fausse manœuvre que de laisser subsister, pour protéger le catholicisme, un État dans lequel l'influence de la Cour protestante de Berlin sera plus que jamais prépondérante; et ils ne devraient pas oublier que les pangermanistes ont, à un certain moment, associé étroitement, en Autriche, la propagande protestante à la cause de la plus grande Allemagne. Mais pourquoi compliquer de luttes confessionnelles la question si simple à résoudre du droit des nationalités? La liberté et l'indépendance à tous les points de vue doit être la maxime fondamentale de la future Europe.
La question macédonienne. — Député et ex-rainistre de Serbie, M. Kosta Stojanovic a écrit une belle étude sur La question macédonienne dans le dernier numéro de la Nuova Antologia de Rome. D'une manière brève et concise, il expose les raisons linguistiques, géographiques, historiques, politiques et économiques qui prouvent que la Macédoine est serbe et qu'elle est indispensable au royaume serbe. Linguistiquement, elle est serbe, et comme M. Stojanovic le remarque très bien : «la Serbie s'est servie de la langue serbe dans son administration de la Macédoine, et elle n'eût jamais besoin d'interprètes». Géographiquement : (( la Macédoine forme avec la Serbie une unité géographique, » la vallée du Vardar qui est le fleuve central macédonien n'étant qu'un prolongement de celle de la Morava, qui est le fleuve central de la Serbie. D'autre part, « la Macédoine est séparée de la Bulgarie par de grandes chaînes de montagnes qui rendent impossible toute communication entre elles, de sorte que la seule ligne de communication passe par Nis en Serbie ». Historiquement, la Macédoine « est loin d'être un pays bulgare ». Le règne serbe y a duré plus que la conquête bulgare. Les monuments et les traditions serbes s'y trouvent en abondance, «tandis qu'il n'y reste pas la moindre trace de la conquête bulgare ». Et ainsi de suite.
M. Stojanovic fait très bien remarquer à quel point les Macédoniens se sont sentis Serbes de tout temps. «C'est
en grand nombre qu'ils combattirent en 1804 pour la délivrance de la Serbie». Aujourd'hui encore, «dans les villes et les villages de la Serbie proprement dite, on ;encontre un grand nombre de familles serbes d'origine macédonienne )t. Les membres de ces familles occupent souvent de très hauts rangs dans l'administration ou dans l'armée.
LES COLONIES TCHÈQUES
La nouvelle de la nomination de M. Masaryk comme professeur à l'Université de Londres a causé la plus vive satisfaction dans toutes les colonies tchèques, et leurs représentants se sont empressés d'exprimer à l'éminent savant leur joie, de cette victoire de la cause tchèque. Parmi les nombreuses dépèches adressées à Londres, nous tenons à reproduire, tout au moins, celle des Slovaques des États-Unis qui, en termes nets et clairs, proclame la parfaite union des Tchèques et des Slovaques. Au nom de la Ligue slovaque américaine, M. Mamathey a télégraphié à M. Masaryk :
« Nous vous saluons et nous souhaitons de tout cœur le plus grand succès à vos conférences, au cours desquelles nous vous prions de ne pas oublier les Slovaques qui lutlent, dans un accord fraternel avec les Tchèques, pour notre liberté et notre indépendance nationales. »
A l'occasion de la nomination de M. Masaryk. la colonie tchèque de Londres a organisé une très jolie soirée, au cour.s de laquelle M. Masaryk, répondant à une allocution du président, M. Sykora, a prononcé, entre autres, les paroles suivantes :
(( L'Autriche-Hongrie a montré qu'elle était incapable d'être un État où les lois de la civilisation et de l'humanité soient respectées. L'empereur François-Joseph a proclamé que ce soient les armes qui décident dé quel côté est le Droit. La cause de l'Autriche-Hongrie, battue par la Russie et même par la Serbie, est désormais désespérée. Nous avons aujourd'hui la certitude de réaliser notre indépendance et de cesser d'être sujets autrichiens. Les victoires des alliés sur les champs de bataille vont fixer l'étendue de cette indépendance.
« L'Allemagne et ses associés combattent pour une cause mauvaise et perdue d'avance. Pour moi, j'ai toujours été en opposition avec le gouvernement autrichien; je ne fais que continuer. Il m'était impossible de développer mon programme chez nous en Bohème; alors je suis parti pour l'étranger où, avec l'appui de l'Alliance nationale Tchèque, je puis travaillera reconquérir nos droits.
« Nous allons bientôt publier un manifeste du Comité tchèque à l'étranger. Si chaque Tchèque fait [^son devoir, s'il consent aux sacrifices nécessaires, nous vaincrons. En Bohême, il n'y a plus de partis ; nous marchons tous, animés d'une môme pensée, vers un même but. Tchèques et Slovaques, nous avons toujours combattu pour l'idée slave, et nous continuerons même dans les circonstances les plus difficiles. »
Pendant la soirée, les artistes tchèques de Londres, ayant à leur tête M. Boza Oumirofï, ont fait entendre aux invités plusieurs chansons tchèques.
L'Alliance nationale tchèque a en\oyé, au nom des colonies tchèques des États-Unis, de France, d'Angleterre et de Russie, la dépêche suivante à Sofia, à la veille du jour.où le gouvernement bulgare allait décider de l'attitude à prendre dans la guerre :
Au Président du Sobranié à Sofia.
(( Les Tchèques résidant à l'étranger s'adressent aux représentants du peuple bulgare, convaincus qu'ils écouteront et prendront en considération la voix de leurs frères slaves.
« Des liens étroits de civilisation unissent depuis de longues années les Tchèques et les Bulgares et, au cours delà guerre des Balkans contre les Turcs, nos sympathies se sont traduites par des actes.
<( Nous souhaitons que les aspirations nationales du peuple bulgare soient couronnées de succès, mais nous ne voulons pas le croire capable de prendre les armes contre les Slaves et leurs alliés ; nous persistons à considérer la conduite actuelle du gouvernement bulgare comme un simple moyen d'intimidation, mais nous estimons cette tactique bien dangereuse.
(( De tristes expériences nous ont montré à nous. Tchèques, comment l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne traitent les Slaves; nous ne pouvons croire que le peuple bulgare ne regarde pas comme une leçon exemplaire les malheurs qu'ont valu à la Serbie la politique austrophile du roi Milan et de' son malheureux successeur.
(( Nous nous refusons à croire que le peuple bulgare songe à devenir l'instrument politique et militaire do la perfide Autriche-Hongrie et de la despotique Allemagne, et qu'il soit prêt à se contenter d'une indépendance problématique et à se mettre au service d'une cause contraire à la civilisation et aux intérêts slaves, pour le seul bénéfice des Turcs moribonds. »
Suisse. — Par suite du cliangement dans la présidence de l'Union des Associations tchèques de Suisse, les lettres et les autres envois pour l'Union doivent être désormais adressés comme suit : Union des Associations tchèques de Suisse, Zurich, Hochfarbstrasse, 6.
FAITS ù INFORMATIONS
Nous sommes toujours heureux lorsque nos confrères empruntent à nos colonnes des informations susceptibles d'éclairer le public français sur la véritable situation politique intérieure de l'Autriche-Hongrie. La plupart d'entre eux, avec une loyauté professionnelle à laquelle nous rendons hommage, citent la Nation Tchèque comme la source d'où proviennent leurs renseignements. Nous serions très reconnaissants à tous nos confrères de généraliser ce procédé de haute courtoisie.
Le Gérant : L. Mathisu.
Imp. des Beaaz-Aits. (A.Mullir), 79, rue Dareao, Paria
!*'• Année. — N» 14.
15 Novembre 1915.
^BVUE BI'MBNSUBLLE
Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne
SOMMAIRE
Manifeste du Comité
d'action tchèque à l'étranger.
La situation financière
de l'AutricFie-Hongrie.
Les Tchèques et la guerre.
Une visite à Machar.
Bibliographie.
Echos et Nouvelles.
Les Slaves du Sud.
Ménnoires et Documents.
Revues et Journaux.
Les Colonies Tchèques.
Cf3
Le N« 25 Centimes
sf^.
Lçhtt' y KariovyVarn
Jablonitc)
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Plzen' ... • r^Benesoï^tti^, -
(Piiseo) Pnbra/n
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^ «Tibor ^.^ -AtcIi
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Craeovie
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Cmynt
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Salîburg
Vienne o Sreyr
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K 0 3SrSG.RIE.
Dessin delà LIGUE FRAf<CO-rfHèQU£
Les Pays -Tchèques (la Bohême, la Moravie, la Silésie et la Slovaquie) faisaient, jusqu'à présent, partie de la Monarchie d'Autriche-Hongrie dont ils étaient les pays les plus riches et les plus prospères. Ils forment un ensemble de 120.000 kilomètres carrés, habité par 12 millions d'habitants, dont 8 millions et demi de Tchèques et Slovaques.
LA NATION TCHEQUE paraît le l*»- et le 15 de chaque mois
Rédaction et Administration : 23, rue Boissonade, PARIS (14*).
Tous les envois concernant la Rédaction doivent être adressés à M. Rodolphe Kepl, Secrétaire général,
La Rédaction est à la disposition des Abonnés et des Lecteurs de LA nation TCHÈQUE pour tous les renseignements sur les Pays Tchèques.
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Les Organisations Tchèques à l'Étranger :
FRANCE
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16, Rue Richelieu, Paris.
Ligue Franco-Tchèque, 106, Rue Richelieu, Paris.
RUSSIE
Union des Associations Tchèco-Slovaques de Russie
6, Bassejnaja, Petrograd.
Comité Tclièque de Moscou
16, Kousnetzski Moste, Moscou.
GRANDE-BRETAGNE
London Bohemian [Czech) Committee .
26, Gloucester Road, Regent's Park, London N.W.
ETATS-UNIS
Bohemian National Alliance (Central Committee) 1825, Blue Island Ave., Chicago, III.
Bohemian National Alliance (New- York Branch) 302 E. 72 St., New- York, N.Y.
Slovak's League, Pittsburgh, Pens.
SUISSE
Limon des Associations Tchèques de Suisse 6, Hochfarbstrasse, Zurich.
ROUMANIE
Société Tchèque " Beseda " Nemanina, Bucarest.
'^EVUE BI -MENSUELLE
Première année.
15 Novembre 1915