‹ La Nation tchèque (volume 3)Chapitre 37 sur 100 · DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

DÉCEMBRE

LES SOKOLS

« Le Ministère de l'Intérieur à Vienne a ordonné, parles décrets du 24 Novembre 1915, n° 25037 et n° 17603, la dissolution de l'Union des Sokols tchèques et de la Fédération des Sokols slaves dont le siège social était à Prague. »

La dissolution de toutes les sociétés de Sokols sera péniblement ressentie, non seulement en Bohême, mais aussi en France où leurs nombreuses visites depuis 1889 (Paris) et 1892 (Nancy) ont laissé les meilleurs souvenirs. Ces visites, ainsi que l'accueil triomphal fait à nos gymnastes et aux délégués du Conseil municipal de Paris aux grandes fêtes de Prague en 1907 et en 1912, furent autre chose que de .simples politesses conventionnelles de société de gymnastique à société de gymnastique.

Si le nom des Sokols est ainsi bien connu, on ne se fait pas une idée suffisamment précise du c«ractère de ces associations, du rôle prépondérant qu'elles ont joué dans la régénération de leur pays, et surtout de l'importance quel es ont pour la défense nationale des Pays-Tchèques de demain.

Les Sociétés de Sokols prennent naissance en 1862. La Bohême, à la voix de ses savants, de ses littérateurs, de ses historiens, de ses publicistes, ne fait guère que sortir de la torpeur où elle était plongée depuis deux siècles. « Les BéceiUeurs de la Nation » ont réussi à faire revivre chez le peuple la conscience de sa personnalité et de son unité; mais le mouvement est tout intellectuel, il s'agit de lui donner une base plus concrète, un organe plus positif, une prise plus immédiate sur les niasses populaires. Avec quelques camarades dont l'un des plus actifs fut Hetiri Fûgner, le premier président de l'association, un patriote, Miiosiav Tyrs, fonde une société de gymnastique dont les membres adoptent comme insigne une plume de faucon (sokol en tchèque) arborée à la coiffure, insigne dont la société va tirer, son nom : Les Sokols.

Miroslav Tyrs a un tempérament d'apôtre. Il va élargir le programme primitif, s'attacher à développer chez ses conci toyens le goût de l'ordre et de la discipline, transformer peu à peu les modestes petites sociétés d'éducation physique et en faire l'instrument le plus efficace de la défense nationale. Son programme apparaît clairement dans la règle qu'il leur impose : » Par l'éducation du corps et de l'esprit, par l'énergie physique, par l'art et par la science, par tous les moyens moraux, relever la patrie ».

A la fois technicien distingué, philosophe aux idées largement démocratiques, esthéticien épris de la culture grecque, le Dr Tyrs ne se borne pas à donner des conseils pratiques aux jeunes gens de ses associations, à choisir pour eux les exercices physiques les plus aptes à développer harmonieusement le corps humain, en accordant toujours la préférence à ceux qui entretiennent l'esprit de lutte et de résistance ; il veut que l'œuvre entière s'appuie sur une doctrine solidement élaborée et conforme aux principes scientifiques modernes. Il estime, avec raison, qu'une organisation purement matérielle et administrative manque de solidité et d'attrait, et que, pour durer et exercer une influence persistante, une institution qui vise à une action comniuneet disciplinée, doit joindre aux avantages pratiques les satisfactions que donne la poursuite d'un but rationnel et élevé.

«Apprenons à servir notre nation, c'est le plus noble but à offrir à nos efforts », dit il à ses Sokols. Une nation, si petite qu'elle soit, a le di'oit de vivre, mais à la comiition de se montrer capable d'exercer ce droit et de jouer un rôle approprié à ses forces, dans la marche de l'humanité vers le progrès. Pour cela il s'appuie sur les théories de Darwin : (I)

(( Toute l'histoire des créatures en général et celle du genre humain en particulier consiste en une lutte éternelle pour l'existence et la conseivation de l'espèce, au cours de laquelle tout ce qui n'est plus apte à vivre et ce qui fait obstacle à la vie universelle doit succomber et s'éteindre, en ne laissant que des traces analogues aux fossiles des stratifications des montagnes ou aux lettres du livre que l'on appelle l'histoire de l'humanité. C'est là une loi g mérale, loi implacable qui gouverne toute la nature. Elle a amené la mort des grands animaux antédiluviens, elle a fait disparaître les sociétés les plus puissantes et les nations les plus glorieuses quand celles ci, à bout de forces, cessèrent de marcher en avant et se trouvèrent en désaccord avec l'esprit d'une ère nouvelle qui surgissait sur le globe. Ce n'est pas le passé, même le plus éblouissant, qui peut garantir l'existence d'une nation, mais son activité et sa santé présente; elle recule, si elle ne marche pas avec le progrès général, et elle se condamne ainsi à mourir lentement, en attendant que la marche des événements vienne brusquer la fin de tout ce qui s'est laissé vieillir et qui n'a plus de valeur pour la vie universelle. )) La vitalité d'un peuple ne dépend pas de son étendue territoriale, de sa puissance numérique, de ses ressources éco-

(1) Pensées et discours du Dr Miroslac Tyrs. Publié par la Société So/mI ft Prague.

nomiques, mais de l'utilité du rôle qu'il joue, si modeste soit-il, dans la lutte commune pour un avenir meilleur; son existence repose avant tout sur la valeur morale et intellectuelle de ses citoyens et sur sa volonté de durer. « Aucune force extérieure matérielle et brutale ne peut détruire une nation. Sa vie, tant qu'elle se développe au soleil de la vérité, du bien et du progrès général, est à l'abri des entreprises de mensonge et de violence, de même qu'un rayon de soleil ne peut être éteint par la puissance des ténèbres. » Si nous sommes persuadés que notre race est capable de remplir un rôle utile à l'humanité, notre devoir le plus absolu est de la défendre et de protéger son libre épanouissement. Pour cela, il faut avant tout veiller à ce qu'elle conserve ses énergies intactes et qu'elle les accroisse : — « Nous devons entretenir notre nation dans cette plénitude de vigueur qui empêche les peuples de dégénérer, maintenir et renouveler ses forces. Il nous faut lui garder une santé physique, intellectuelle et morale, capable de résister à tout germe de corruption, repousser toute stagnation et tout conservatisme comme le plus grand attentat à commettre contre sa patrie, comme un véritable crime contre la nation. » Les Sokols nese soucieront pas uniquement de leur culture physique; ils auront par dessus tout conscience des obligations qui s'imposent à tout citoyen libre d'un État moderne. Ils cultiveront leur esprit autant que leur corps; ils s'habitueront à penser librement et méthodiquement et répandront autour d'eux le respect de toute idée désintéressée, si hardie soit-elle, et le mépris des vieilles doctrines surannées, des antiques méthodes conservées par paresse mentale.

« Ce contentement inerte des résultats déjà obtenus est une chape de plomb dont il faut d'abord se débarrasser si nous voulons relever la tête et penser plus courageusement et plus librement. Les plus beaux résultats atteints, dans quelque branche que ce soit, ne nous dispensent jamais de continuer à chercher s'il n'y a pas encore des modes d'action plus fertiles. ))]

Prenons garde de relâcher nos efforts lorsque nous arriverons à certains buts fixés d'avance ; regardons alors au dehors ce qu'ont fait nos rivaux :J

« Efforçons-nous, de connaître ce qui se passe à l'extérieur de notre pays. Lorsque nous aurons travaillé et perfectionné assez pour n'avoir plus à craindre la comparaison avec l'étranger, alors, et à ce moment-là seulement, nous aurons rempli tous nos devoirs et accompli notre tâche de citoyen. »

Mais cette nation, si noble, si soucieuse du rôle qui lui revient dans l'amélioration du genre humain, si prospère dans tous les domaines matériels ou intellectuels, deviendra par sa supériorité même un objet de jalousie et d^envie. La première préoccupation de ses enfants sera donc de protéger les conquêtes réalisées contre des entreprises de violence et de garantir le développement en pleine sécurité d'une œuvre aussi féconde. Le devoir qui primera tous les autres pour les Sokols sera la préparation de la défense du pays. Or, l'élément essentiel de la défense nationale, ce sont les hommes, des hommes agiles, résistants à la fatigue, habitués à la discipline :

«Une arme à chaque poing! s'écrie Tyrs. Une bonne

organisation militaire! Sans doute et on ne saurait trop le répéter. Mais avant tout, pour tenir ces armes, pour remplir les cadres de cette organisation, il faut des jeunes gens robustes et bien entraînés. On peut dans un temps assez court acheter des armes et en apprendre le maniement aux soldats ; mais on ne peut leur donner à la hâte les qualités combatives indispensables. Seuls des exercices répétés pendant de longues années peuvent arriver à ce résultat. »

Ce court exposé des doctrines de Tyrs nous montre que, si elles aboutissent naturellement à la nécessité d'une éducation physique bien comprise pour entretenir les énergies du peuple et éviter sa dégénérescence, laformede sociétés de gymnastique qu'ont prises les associations de Sokols ne doit' pas voiler la conception beaucoup plus générale qui a présidé à leur constitution : le progrès de la nation sous toutes ses formes et dans toutes ses branches et sa défense contre l'ennemi extérieur. Les Sokols ne sont pas comme les sociétés de gymnastes des autres pays des associations d'athlètes ou d'amateurs de sports ou même de simples organisations de préparation militaire; ce sont de véritables églises nationales. Ils jouent un rôle social de premier ordre; ils sont à la fois les conservateurs les plus jaloux des vieilles traditions du patriotisme tchèque et les agents les plus actifs de la constitution de l'État indépendant de demain, d'un État qui tiendra à ne rester en arrière d'aucun autre dans toutes les voies du progrès humain.

Cet harmonieux mélange d'un but pratique et immédiat, la culture physique, avec des objectifs moins matériels et généraux, le développement des plus hautes qualités intellectuelles et morales de la race, a donné aux sociétés de Sokols une vitalité extraordinaire.

Tyrs avait concentré d'abord ses efforts à Prague, mais la Bohême entière adhéra rapidement au mouvement. Les Sokols sont bientôt de toutes les fêtes, leur costume devient vite populaire. Le peuple sent se réveiller son orgueil national en les voyant passer crânement dans leur uniforme coquet et martial : pantalon de drap beige et bottes noires, veste de mêmecouleurjetéesurl'épaulegauche, à la hussarde, découvrant la chemise écarlate, et, sur la tête, la petite toque ronde surmontée de la plume de faucon.

En quelques années le mouvement dépasse les frontières de la Bohême, gagne la Moravie, la Silésie, la Pologne. Lorsque les sociétés de Sokols sont au nombre de cent, Tyrs veut les fédérer et provoque la réunion à Prague de tous les groupes.

Mais le gouvernement s'alarme de cet enthousiasme qui gagne toutes les populations slaves de la monarchie. Il interdit le congrès; et dès lors, les Sokols connaissent les tracasseries et les persécutions. Leurs progrès en sont un peu ralentis, d'autant plus que les dissentiments politiques commencent à désagréger les groupes et menacent d'anéantir l'œuvre de Tyrs. Cependant, en 1882, Tyrs obtient d'un ministère un peu moins tracassier l'autorisation de réunir à Prague les soixante-seize sociétés qui existent encore. Mille six cents délégués répondent à son appel. Ils font,

par leur attitude et leur discipline, une telle impression sur la population qu'en deux ans tout le terrain perdu est entièrement reconquis et au delà. A partir de ce moment, les progrès ont été constanis et ininterrompus. La mort de Tyrs (1885) ne les a pas ralentis.

L'organisation des Sokols est devenue de plus en plus méthodique. Les sociétés communales sont groupées en sociétés régionales appelées « Zupy ». Il y avait, en 1910, 24 de ces « Zupy n en Bohême, 12 en Moravie et Silésie. Elles obéissent aux directions d'un comité central dont le siège est à Prague. Les Sokols ont leurs journaux de propagande, leurs bibliothèques; ils organisent des cours spéciaux, des conférences, des excursions historiques et scientifiques; ils ne négligent rien de ce qui peut stimuler l'actiTité physique et intellectuelle du peuple. Enfin, ils ont ouvert leurs associations aux groupements de femmes qui ne sont pas moins ardentes que leurs maris, leurs pères ou leurs frères, à collaborer à la régénération nationale. En 1911, les pays de la couronne de Bohème, avec la colonie tchèque de Vienne, comptaient 953 sociétés de Sokols avec 95.000 membres actifs, dont 15.000 femmes, et aujourd'hui le nombre des Sokols a atteint le chifïre de 110.000.

L'influence des Sokols a été si grande et s'est étendue si loin, qu'ils ont cessé d'être une institution purement tchèque, pour devenir le type des sociétés patriotiques du monde slave tout entier. Les Slovènes, les Slaves du sud, les Oukrainiens, les Polonais, les Russes, les Bulgares eux-mêmes ont aujourd'hui leurs Sokols. Mais, dans aucun de ces pays, ces sociétés, dont les statuts et l'organisation sont analogues à ceux des sociétés tchèques, ne jouentdans la vie nationale un rôle comparable à celui des Sokols de Bohême. Là, suivant l'expression d'un publiciste français qui venait d'assister aux fêtes de 1907 à Prague, M. Georges Bourdon, « ils sont l'âme, le cœur, la pensée, la volonté de la Bohême. C'est par eux qu'elle se signifie au monde; c'est en eux qu'elle se retrouve, s'admire et s'enivre ; en eux qu'elle s'affirme et espère, et c'est pour elle, sa grandeur et sa gloire, que se déploient et retentissent les triomphes des Sokols. »

Si les Français veulent comprendre l'enthousiasme des "Tchèques pour leurs sociétés de Sokols, qu'ils pensent à l'émotion qui les étreint en voyant défiler un de leurs régiments avec le drapeau claquant au vent; dans l'un comme dans l'autre cas, c'est le môme sentiment qui agit : la fierté de la force de la patrie et la confiance dans la protection qu'elle nous assure.

La foi en l'avenir du pays que nous apporte le contact avec nos soldats, ce sont les Sokols qui la donnent au peuple tchèque. Leur ténacité à se préparer pour le jour où la Bohême aura besoin d'eux, leur discipline librement acceptée et strictement observée, leur propagande incessante par la parole et par l'exemple pour rendre leur pays toujours plus fort et plus respecté, montrent avec quel cœur ils suivent le précepte que leur a légué Tyrs : « Plus les nations sont petites, plus elles doivent développer leur activité, pour rester, en dépit de leur faiblesse numérique, des membres utiles et importants dans l'humanité. Et pour cette raison, elles doivent apporter plus d'attention à leur évolution et à la direction qu'il convient de lui donner. »

(Suite)

D'abord la race. Sans doute, la science de l'hérédité est encore fort incertaine et obscure, et ses prévisions sont souvent démenties par les faits. Un point cependant paraît acquis. Certains traits physiques et moraux se perpétuent dans les familles et les mariages consanguins exagèrent les tares congénitales et vicient la race.

Les antécédents des Habsbourgs sont suspects et tels qu'un père ne donnerait pas volontiers sa fille à un de leurs descendants. Du côlé maternel, nous trouvons Charles le Téméraire, qui est mort fou, et la fille de Ferdinand d'Aragon que l'histoire connaît sous le nom de Jeanne la folle. On sait ce qu'il est advenu de ces Habsbourgs d'Espagne qui s'éteignirentlamentablementavecCharlesIL

Les Lorrains, plus alertes, plus vivants, sont d'autre part déjà trop épuisés pour qu'à la longue leur influence l'emporte sur les tares anciennes. Remarquez qu'à Vienne les femmes sont très surveillées, très tenues par l'étiquette et par leurs directeurs ; très peu vraisemblables sont ainsi les accidents heureux qui, ailleurs, interrompent l'hérédité rnorbide. Les scrupules de religion et d'orgueil rétrécissent le cercle des unions permises ; presque toutes les impératrices descendent des Wittelsbach, parmi lesquels les cas de folie sont nombreux, des Bourbons d'Espagne où d'Italie, dont la santé physique et morale n'est guère supérieure. Ces mariages répétés, contractés dans un milieu de plus en plus restreint, aboutissent fatalement à la disparition ou à la dégénérescence de la race. L'impuissance, l'épilepsie, la phtisie, l'idiotie, la folie erotique guettent chacun des enfants de cette lamentable lignée et, en eflet, la famille des Habsbourgs nous apparaît de plus en plus comme une clinique de dégénérés. L'archiduc Charles, l'adversaire de Napoléon, et l'archiduc Albert, le vainqueur de Custozza, sont des épileptiques, de même que l'Empereur Ferdinand I" ; l'archiduc Rodolphe et l'archiduc Olhon, son oncle, sont des érotomanes ; on pourrait multiplier ces exemples par dizaines.

Il n'était pas impossible qu'avec do pareils antécédents, François-Joseph fût un génie; mais on s'étonnera peu qu'il n'ait été qu'une assez pauvre intelligence et qu'il n'ait jamais su s'élever à une généreuse et noble conception de son rôle.

Comme la plupart des souverains, il fut extrêmement niai élevé. Est-il possible, d'ailleurs, qu'un Empereur d'Autriche soit élevé, je ne dis pas convenablement, mais de manière à ce qu'il n'échoue pas dans la méningite ou l'imbécillité?— Il fallait enseigner à cet enfant distrait, peu doué, l'allemand, le français, l'italien, le tchèque, le polonais, le croate, le hongrois. Je ne sais pas si M. Louis Léger lui-même y eût suffi. -- Encore M. Léger n'avait il pas à apprendre les sciences multiples que l'on exige d'un Empereur (politique, droit administratif, finances, écono-

mie politique) — et surtout les connaissances et les exercices militaires.

Nous sommes encore si dominés par les préjugés que nous n'arrivons pas à nous convaincre que les rois sont soumis, comme leurs sujets, aux conditions ordinaires de la vie humaine. Je me promenais près d'Ischl avec un garde forestier : « Vovez vous cet arbre, me dit il une fois, c'est là que j'ai vu l'Empereur, il revenait de la chasse; il fit arrêter la voiture, il descendit et se dirigea vers cet arbre, et là..., oui, lui-même. » — Un enfant de dix ans que l'on accable de tant de sciences et que l'on entoure de tant de maîtres, meurt, devient idiot ou n'apprend rien. François- Joseph ne mourut pas.

Les maîtres qu'on lui avait donnés, n'étaient pas faits pour lui rendre la science aimable ou pour exercer sur son âme une influence heureuse. Le comte Henri Bom belles, le frère du successeur de Napoléon auprès de Marie-Louise, n'avait ni conviction, ni principes ni valeur; le colonel de Hauslab qui dirigeait l'éducation militaire, était un soldat brutal et médiocre; l'abbé Rauscher, le futur cardinal, archevêque de Vienne, était au contraire un esprit supérieur; seulement, ce qui l'intéressait certainement le moins, c'était les progrès et l'avenir de l'enfant dont il dirigeait la conscience; il s'agissait pour lui de gagner sa sympathie et de préparer ainsi à l'Église un docile serviteur.

Au fond, François-Joseph ne fut entouré que de sycophantes qui avaient tous la même pensée, se ménager ses sympathies, pour exploiter par la suite sa médiocrité; pour cela, il fallait d'abord ne pas contrecarrer ses goûts et, d'autre part, ne pas développer chez lui les facultés de critique et de volonté.

Au dessus de ces comparses de second ordre, la mère, l'archiduchesse Sophie, donnait le ton. Sèche, impérieuse, hautaine, elle se croyait une intelligence supérieure, parce qu'elle avait des prétentions étendues ; peu instruite, n'ayant surtout aucune connaissance de l'Autriche, elle avait du moins une vanité persévérante et une volonté active ; François-Charles, était un pauvre homme, égoïste et placide, qui redoutait sa femme, et qu'elle tenait en médiocre estime; elle avait été réléguée longtemps au second rang par Metternich et les frères de François l"; elle exigeait de la destinée une éclatante revanche. Comme Agrippine, elle prépara son fils pour le trône; plus heureuse d'ailleurs que la femme de Claude, elle conserva longtemps la direction suprême et elle donna au règne son orientation.

François Joseph grandit ainsi entre un père indifférent, une mère intrigante, exigeante et aigrie, et des maîtres qui ne savaient pas grand'chose et qui n'avaient d'autre inquiétude que de voir naître chez leur élève le goût de la pensée et le sentiment personnel. Rauscher s'aperçut vite que de ce côté-là rien n'était à craindre; l'enfant qu'on lui avait confié était un pupille de tout repos, qui ne sortirait jamais de l'enceinte où on le parquerait et ne lèverait pas les yeux vers les vérités dangereuses.

Tant de docilité méritait récompense. "Vienne n'a jamais passé pour une ville de mœurs rigides, et le clergé catholique ne prend pas au tragique les faiblesses de la chair; l'important est de ne pas mettre en doute les enseignements de l'Église. Bombelles favorisa les premières esca-

pades du jeune homme; Ranscher et Sophie fermèrent les yeux, à moins que leur rôle n'ait été plus actif, ce qu'affirme la chronique, mais ce qu'il est naturellement impossible d'établir. Ces passades sans lendemain, ces aventures médiocres n'étaient pas de nature à élever le sens moral du jeune prince, ni à développer la généro nté de son âme. Au moment où il arrive au pouvoir, en 1848, il nous apparaît ainsi comme le pauvre descendant d'une vieille famille usée et malade, dont les qualités intellectuelles et morales sont naturellement faibles et ont été encore étouffées par l'influence d'une mère qui est perdue dans ses projets ambitieux et de précepteurs de troisième ordre.

Quand il prend possession du pouvoir, lesconseillers qui dirigent son éducation politique et qui donnent au règne sa direction, ne sont que des aventuriers, qui cachent sous l'aristocratique élégance des manières, la misère de la pensée et la brutalité du cœur. Depuis quelque temps, quelques historiens, timidement, ont essayé de les réhabiliter. Ingrate entreprise! Au fond, c'est un personnel de même nature que celui des complices de décembre 1851, avec la différence qui sépare un pays démocratique tel que la France d'une monarchie féodale. A Vienne, les entrepreneurs du coup d'état se recrutent dans une caste supérieure ; leurs manières sont plus élégantes; en revanche, ils sont moins intelligents, plus dominés par les préjugés classiques, moins capables de comprendre les circonstances et de se plier aux événements. Comme Morny ou Saint-Arnaud, Schwarzenberg et Stadion sont des viveurs qui ont épuisé leurs forces dans une existence de fantaisies et de caprices et qui ne cherchent au pouvoir que l'exaltation d'une partie suprême, jusqu'au jour prochain où ils s'effondrent brusquement ou sombrent dans la paralysie générale. A côté d'eux, quelques épaves de la révolution, tel que Bach, une sorte d'Emile Ollivier sans l'éloquence, qui, sorti de l'émeute, se cramponne au pouvoir et, pour se faire pardonner ses origines, met au service de la plus niaif-e réaction la servile docilité du renégat qui a brûlé ses vaisseaux.

Pour compléter la ressemblance avec le régime de Napoléon III, les cléricaux, habilement, exploitent les terreurs qu'a causées la révolution de 1848. — « Tous les États, pontifie le comte Thun, marchent fatalement à la dissolution, si la foi religieuse perd sa puissance sur les esprits, n —

11 faut, de gré ou de force, ramener au pied des autels la foule qui s'en éloigne ; le Concordat de 1855 « garantit à la Sainte Église catholique romaine les droits et les privilèges qui lui appartenaient en vertu des ordres de Dieu et des Ibis canoniques ». C'est la loi Falloux autrichienne. — En France, la réaction cléricale était contraire à toutes les traditions, et elle n'était même pas sincèrement soutenue par Napoléon.

Que de luttes acharnées ont été nécessaires cependant pour l'enrayer et pour briser l'autorité cléricale ! Il est facile par là de juger combien le Concordat, dans un pays où l'influence de l'Église était depuis si longtemps prépondérante et où les idées de liberté religieuse n'avaient jamais réussi à s'acclimater, a dû peser sur les âmes, les écraser et les avilir.

Dans ces années décisives où se forme l'esprit et où le

caractère se trempe, François-Joseph n'a d'autre guide, d'autres maîtres que ce ramassis de viveurs et de traîtres. Son élucation antérieure et sa nature moutonnière et débile ne le disposent ni à l'esprit critique ni à la réflexion personnelle; il est confit en admiration en présence de ces lansquenets qui lui ont donné le pouvoir et, naïvement, il demeure bouche bée en face de ces matadors qui font blanc de leur épée et plastronnent devant le péril. Ils lui apprennent que, pour conquérir le pouvoir et pour le conserver, tous les moyens sont bons; qu'aucun procédé n'est condamnable qui conduit au succès ; que les peuples ne sont qu'une misérable canaille qu'il convient de surveiller de près et de frapper sans miséricorde, s'ils essayent de lever la tète. Ils achèvent de détruire en lui toute idée d'honneur et de ruiner toute préoccupation morale. Pour mériter ses faveurs, ils lui répètent que le souverain, désigné par la volonté de l'Éternel, n'a que des droits et pas de devoirs, que la valeur du citoyen se mesure à la docilité qu'il montre à son maître, et que celui-ci n'est lié ni par la reconnaissance envers ses serviteurs ni par la loyauté vis-à-vis de ses sujets.

Le règne de François-Joseph ne sera ainsi qu'une série presque ininterrompue de surprises et de coups de main, sans autre explication possible que les caprices incohérents de l'Empereur, qui n'a jamais eu ni politique suivie ni programme précis, mais dont la nolonté flottante et paresseuse se laisse déterminer par les fantaisies puériles de ses sympathies. Au début, ce sont quelques officiers de cabinet qui lui dictent ses décisions, le comte GrUnne surtout; plus tard, surtout des Hongrois, Maurice Esterhazy, qui le précipita dans la guerre de 1866, Jules Andrassy par la suite et, plus tard, les 1 isza.

A première vue, cette préférence pour les Magyars qui sont si longtemps des insurgés irréconciliables et qui, môme depuis 1867, sont des sujets fort indociles, paraît singulière. — Elle s'explique par deux causes : d'abord, par le snobisme aristocratique de François-Joseph. On prétend que pour Windischgrœtz le monde commençait au baron. L'Empereur a sur ce point les idées d'un sous-lieutenant de la garde de Charles X. Il mesure la valeur d'un homme au nombre de ses quartiers, et, plus encore peut-être, à son respect de l'étiquette, à sa connaissance du cérémonial. Les grands seigneurs polonais auraient certainement pu conquérir sur lui une grande influence et, s'ils avaient été pénétrés d'un véritable esprit politique, ils auraient modifié l'évolution de la monarchie, d'autant plus que, par leurs tendances nettement catholiques, ils avaient un puissant moyen d'action sur le souverain. Malheureusement, ils se défiaient des autres Slaves et ils ont toujours borné leurs désirs à défendre leurs intérêts particuliers et à favoriser leur province. Le seul moment où les fédéralistes aient obtenu quelques concessions, c'est quand ils ont été représentés par des grands seigneurs tels que Clam-Martinitz, Potocky ou Badeni. — Les Tchèques, les Slovaques, les Roumains, les Serbes, les Croates sont des populations démocratiques, leurs chefs n'ont pas d'a'ieux, ils ne portent pas l'uniforme. Ce sont de m singulières sociétés », dont l'on s'écarte avec une sorte de dégoût. François-Joseph n'a évidemment aucune idée de ce qu'on nomme la vie morale; les désirs de ses peuples sont pour lui lettre morte. Que des

hommes attachent le moindre prix à la liberté de la pensée, au progrès de la conscience, au développement d'une nation, rien ne lui paraît plus saugrenu. D'ailleurs, il tolérerait volontiers leurs fantaisies, si ces originaux étaient nés et s'ils se piquaient de belles manières.

Au fond, d'ailleurs, il les juge peu intelligents, et ici encore, nous pouvons facilement nous expliquer ses raisons, Schwarzenberg, Stadion, Bach etThun représentaient des tendances politiques très différentes et presque inconciliables. Ils étaient unis cependant par une conception générale semblable. Ils étaient traditionnalistes, j'entends qu'ils voulaient gouverner par les mêmes méthodes que Charles VI, Joseph II, François I»' et Metternich En Autriche, les théories politiques se modifient, les procédés sont immuables. A Charles VI qui persécute les dissidents succèdent des souverains éclairés qui soumettent l'Église à leur contrôle et qui traitent de haut le souverain pontife.

Serviteurs ou ennemis de Rome, les Habsbourgs exigent de leurs sujets la même docilitéet ils frappent avec la môme rigueur implacable ceux qui résistent à leur volonté, qu'ils se réclament delà Bible, ou de l'Encyclopédie. L ennemi reste le même, c'est l'indépendance de la pensée, la liberté de l'intelligence. Le maître fixe le mot d'ordre, indique la direction; les peuples n'ont qu'à marcher. C'est la théorie dont Scribe a donné la définition célèbre : « Obéir et se taire, sans murmurer. »

(à suivre)

Les Tchèques et la guerre

Les partis politiques bt la guerre.

Dès le début de la guerre, les partis politiques se sont trouvés dans une situation assez difficile. L'opinion des électeurs ne pouvait faire aucun doute et les sympathies populaires se tournaient ouvertement vers les Alliés, in lépendamment de toute conviction politique, religieuse ou sociale. Mais les chefs de parti, conscients de leur responsabilité et exposés personnellement aux mesures de répression du gouvernement, observaient naturellement une attitude plus réservée afin d'éviter des persécutions inutiles et de conserver des noyaux d'organisation pour les heures décisives. En apparence, les partis avaient renoncé momentanément à toute activité politique, et, dans leurs réunions, ils ne s'occupaient que de questions économiques, laissant seulement entrevoir discrètement de temps en temps que les diverses éventualités dépendant des résultats de la guerre ne les laissaient pas indifférents.

Malgré ces précautions, le gouvernement, qu'inquiétaient les tendances des masses populaires, jugea indispensable de se débarrasser des partis considérés comme les plus dangereux. Il s'attaqua d'abord aux partis radicaux tchèques, le parti national-social et le parti dit du droit d'État, c'est à dire le parti qui n'a jamais voulu admettre aucune conciliation avec l'Autriche et qui exigeait, pour les Pays Tchèques»

une indépendance sans réserves. Des cartes postales, couvertes de déclarations révolutionnaires, antimilitaristes et antiautrichiennes, adressées de Suisse et de Serbie au leader du parti national-social, le député J.-V. Klofâc, servirent de prétexte à la police pour l'arrêter et l'emprisonner immédiatement; des poursuites furent entamées contre lui, mais on dut bientôt les abandonner. On avait eu tout au moins l'avantage de le tenir sous les verrous. Le Ceské Sloco (La parole tchèque), l'organe quotidien du parti, fut supprimé ainsi que la plupart des journaux provinciaux de même nuance. Un certain nombre de militants furent incarcérés; d'autres, mis sous la surveillance de la police, menacés de prison, de la perte de leur position sociale ou de persécutions envers des membres de leur famille. Ce parti, que la police jugeait le plus inquiétant, fut ainsi réduit à l'impuissance.

Le parti du droit d'État fut soumis à un régime ans lègue ; on multiplia les tracasseries contre ses chefs, on supprima ses journaux ; la plus grande partie de ses membres furent envoyés au front, un certain nombre furent emprisonnés; ce groupe peut être considéré aujourd'hui — d'après la police — comme n'existant plus.

Le parti réaliste, bien que très actif, fut épargné pendant assez longtemps. Son chef, M. Masaryk, actuellement en exil à Londres, jouit d'une popularité et d'une autorité très grandes parmi toutes les classes de la population, et des poursuites contre lui auraient produit une impression des plus fâcheuses. Le journal qu'il dirigeait, le Cas{Le Temps), publiait sur les opérations militaires des articles dont l'esprit critique attirait l'attention des autorités autrichiennes elles-mêmes, tandis que son attitude sincère et courageuse lui méritait une estime générale jusque dans le camp ennemi. Pendant une année, il exerça l'influence la plus salutaire sur toute la population. 11 fut enfin supprimé ainsi qu'un autre journal de province de même nuance.

Un événement politique important, qui eut lieu au mois de novembre 1914, met en lumière la situation politique exacte de la Bohême au début de la guerre. Avant de partir pour ritalieetla Suisse, M. Masaryk renditvisileau gouverneur de Bohême, le prince Léon Thun, afin de s'entretenir avec lui, comme député tchèque, des problèmes politiques de l'heure présente. Le prince Thun avait assisté au Conseil de la couronne tenu à Vienne, avant l'ouverture des hostilités contre la Serbie, et s'était élevé contre la déclaration de guerre. Il avait soutenu le ministre des affaires étrangères, le comte Berchtold, qui, comme on le sait, après avoir démissionné il y a quelques mois, a tenu à affirmer hautement qu'il n'était en réalité pour rien dans le déchaînement du cataclysme européen. Thun, aristocrate intransigeant, catholique fervent, mais avant tout serviteur fidèle de son empereur, n'aimait ni les HohenzoUern, ni les l'russiens. Ilomme d'État expérimenté, il était parfaitement au courant des questions politiques tchèques. Il y a une vingtaine d'années, il avait été chargé de réprimer les velléités de révolte contre l'Autriche, en Bohême, à l'occasion du fameux procès de (d'Omladina» (Jeunesse), et,comme gouverneur de Prague, il avait su unir la souplesse à l'énergie.

Au moment où Masaryk s'entretenait avec le prince Thun, l'Autriche, honteusement battue en Serbie, presque écrasée en Galicie, se débattait dans une crise intérieure

particulièrement grave. Masaryk exposa ouvertement son opinion sur la situation politique en Bohème, sur la criminelle légèreté avec laquelle les cercles militaires, la camarilla de cour et les chrétiens-sociaux avaient poussé l'Autriche à la guerre, sur l'incapacité des autorités supérieures de l'armée qui n'avaient même pas su préparer convenablement l'agression qu'ils préméditaient et qui ajoutaient les scandales administratifs aux débâcles militaires. Il ne cacha pas que les sympathies slaves persistaient chez les Tchécoslovaques, qu'il ne fallait pas s'attendre à les Toir s'enthousiasmer en faveur de Berlin et verser leur sang de bon gré pour la réalisation des rêves pangermanistes. Si les soldats tchèques se rendaient en masse aux Russes, c'estque, non seulement ils n'avaient aucune sympathie pour les Prussiens, mais qu'ils entendaient protester ainsi contre un régime qui n'avait jamais su reconnaître leurs droits les plus élémentaires et qui exigeait d'eux les plus lourds sacrifices au profit de leurs propres ennemis. Et Masaryk ajouta : « Si vous voulez éviter les conséquences les plus désastreuses de cette politique, n'exaspérez pas la population tchèque, déjà trop énervée par les événements récents. Que le gouvernement de Vienne ne se livre pas contre les Tchèques aux persécutions stupides et inutiles dont il use généralement comme derniers arguments. Leurs sympathies sont des plus naturelles. Vous verrez que bientôt l'Autriche amenée à une situation sans issue sera réduite à accepter le joug prussien. C'est là le sort qui l'attend, qui vous attend tous ».

Thun fut d'autant plus frappé des paroles de Masaryk que, lui-même, il commençait ài apercevoir les dangers du pangermanisme pour l'Autriche. Nous savons aujourd'hui qu'il communiqua au gouvernement viennois les déclarations de Masaryk et qu'il conseilla au président du conseil, le comte Sttirgh, et au ministre de l'Intérieur, le baron Heinold, de ne pas appliquer des mesures trop rigoureuses au peuple tchèque, d'éviter de le pousser à une révolte, qui produirait un effet déplorable à l'étranger. Il s'opposa à la déclaration de l'état de siège en Bohême et protesta énergiquement contre l'union de plus en plus étroite de l'Autriche et de l'Allemagne. Il réussit ainsi à modérer pendant un certain temps la politique de Stttrgh et de Heinold qui se laissèrent influencer par ses conseils.

Masaryk avait voulu épargner à ses concitoyens les persécutions stupides et inutiles que la bureaucratie de Vienne n'aurait pas hésité, dans son ignorance de la situation, à déchaîner contre des milliers d innocents pour atteindre son but. Il était bon, à l'heure même où Vienne commençait à craindre presque autant l'emprise prussienne que Tinvasion russe, qu'un député tchèque fît connaître au gouvernement les sympathies et la future orientation politique du peuple de Bohême et les dangers qu'entraînaient pour l'État sa folle politique de conquêtes et d'oppression.

Les événements allaient montrer que le danger allemand n'était pas illusoire. Au printemps dernier, les pangermanistes et les cercles militaires obtinrent le débarquement de Thun et, il y a quelques jours, celui de Heinold. Un régime de persécutions et de germanisation à outrance fut instauré par leurs successeurs. Après avoir mis l'armée autrichienne entre les mains des Prussiens, on leur livra le service des communications et celui du ravitaillement; on

céda peu à peu aux injonctions des soi-disant savants économistes de Berlin pour rétablissement d'une union douanière austro-allemande. Et l'Autriche fléchit de jour en jour davantage sous le coup de ses fossoyeurs germaniques.

Si les Tchèques assistaient avec des sourires sarcastiques à cette évolution, ils n'en ressentaient pas moins une certaine inquiétude. Les Russes commençaient à reculer, et, sur les autres théâtres de la guerre, les empires centraux remportaient, suivant leurs journaux, des succès continuels. La population des Pays Tchèques conservait sa confiance en la victoire finale des Alliés, mais l'heure de la délivrance reculait toujours.

Legouvernement accentua encore son régime de répression contre ses adversaires politiques. Le parti des Jeunes Tchèques, lui même, dont le chef, le Dr Karel Kramâf s'efforça, jusqu'au dernier moment, de trouver un terrain de conciliation entre les Tchèques et l'Autriche, lui devint suspect ; il commença par infliger quelques punitions aux deux ou trois journaux du parti, dont le quotidien Nàrodni Listy. A Vienne, dans les ministères, les députés Jeunes Tchèques se voyaient reprocher brutalement l'attitude de leurs journaux, de leurs amis, du peuple tchèque tout entier. Gênés par la popularité du Dr Kramâf, les autorités autrichiennes finirent par le faire arrêter sous prétexte qu'il recevait de prisonniers tchèques en Russie des lettres renfermant des propos séditieux, et on procéda à des perquisitions à son domicile, l'our justifier ces procédés, on invoquait également les relations qu'auraient eues, avant la guerre, le Dr Kramâf avec des milieux politiques étrangers. On emprisonna aussi d'autres membres du parti et on réussit ainsi à étouffer dans ces milieux toute tentative de protestation.

Le parti agrarien, à l'exception d'un seul député, M. J. Dûrich, qui quitta l'Autriche afin de lutter vaillamment à l'étranger pour la cause tchèque, renonça à toute activité politique. De par sa constitution même, il s'intéresse avant tout aux questions économiques, et il continue à s'en occuper pour masquer les sympathies bien connues de tous ses membres. Jamais, en effet, l'attitude des pay.sans tchèques n'a été plus digne du grand pa.ssé de la Bohême, de son glorieux idéal et plus encourageante pour les espérances d'un meilleur avenir.

Le parti socialiste-démocrate s'est montré beaucoup plus indécis que les autres. Désorienté par la conduite des social-démocrates allemands, tiraillé entre ses sympathies slaves, sa conviction du bon droit de la cause des Alliés et sa crainte de représailles gouvernementales, il chercha longtemps à se tirer d'affaire par des faux-fuyants.

Les ouvriers manifestaient ouvertement leur hostilité contre l'Autriphe; leurs chefs au contraire se montraient très prudents, et même deux ou trois d'entre eux s'attirèrent par leur opportunisme exagéré le mépris non seulement des partis opposés, mais aussi celui de la classe ouvrière elle-même.

En somme, à part deux ou trois exceptions, et en dépit de la mauvaise fortune passagère des alliés, tous les partis politiques, toute la nation tchèque n'ont pas caché les sentiments qu'ils nourrissent vis-à-vis de l'Autriche, et ont toujours clairement montré où allaient leurs sympathies.

En Moravie et en Silésie, la situation était à peu près |

identique. On sentit la nécessité impérieuse d'une union complète et toutes les anciennes divisions politiques dispa rurent. La population était nettement radicale et beaucoup plus russophile qu'en Bohême. Ce fut aussi en Moravie, à Kremsier, à Prerov, que les premières persécutions contre les Sokols eurent lieu, que les premières condamnations à mort furent exécutées, et le gouvernement y exerça des répressions plus sévères que partout ailleurs.

Le gouverneur de la Moravie, Bleyleben, se montra particulièrement cruel, en raison de responsabilités plus lourdes que dans les autres provinces. Sa conduite fut d'autant plus criminelle qu'au moment de l'avance des Russes il s'entretenait volontiers avec les hommes politiques tchèques de la Moravie, et leur exprimait ouvertement ses soi-disant sentiments; il ne croyait plus, disait-il, à la possibilité de sauvegarder l'existence de l'Autriche ; il laissait môme entendre que, selon lui, son démembrement était désirable, et que, personnellement, il le saluerait avec joie, etc. En même temps, il dénonçait ceux qui soutenaient les mêmes idées, et faisait poursuivre, fusiller ou pendre ceux qui les mettaient en pratique. Beaucoup plus sévère queThun, il affectait d'agir en pleine harmonie avec Heinold, cherchait à se faire bien voir de Vienne et trahissait honteusement tous ceux qui se confiaient à lui. En un mot, tous ses actes étaient ceux d'un vrai fonctionnaire de l'aristocratique bureaucratie austro-allemande.

En Slovaquie, dès le début de la guerre, le peuple fut réduit à un complet silence. Les Slovaques réussirent, néanmoins, à se mettre d'accord avec les Tchèques de la Bohême et de la Moravie pour agir conjointement quand" les Russes avanceraient. Mais les Russes reculèrent. Alors, le peuple slovaque, avec sa résignation habituelle et sa patience coutumière, se contenta d'une résistance passive à ses oppresseurs. Tous les journaux slovaques sont aujourd'hui supprimés; les hommes politiques, emprisonnés ou sur le front. Un petit nombre seulement a réussi à s'enfuir. Le pays entier semble mort. Il n'y a pas à s'en étonner. Les Magyars furent toujours pour les Tchèques des ennemis plus farouches que les Allemands eux-mêmes, en raison de leur culture inférieure, de leur brutalité naturelle, de leur manque de scrupules. L'incertitude de leur situation politique les amenaità multiplier les persécutions contre ceux qui menaçaient leur hégémonie artificielle en Hongrie.

E. BlELSKY.

BIBLIOGRAPHIE

Maurice Muret. — L'orgueil allemand. Psychologie d'une crise. (Payot, 3.50).

Les livres sur la guerre se multiplient, et il convient de s'en féliciter ; ils ne seront jamais assez nombreux, et chacun d'eux a son utililé, parce qu'il s'adresse à une catf^gorie particulière de lecteurs, ébranle une corde différente, et contribue ainsi à cette mobilisation générale des âmes qui est une des conditions de la victoire. Tous n'ont pas cependant la même valeur. Certains témoignent d'une

bonne volonté un peu hôtive, trahissent une érudition de fraîche date. Quelques-uns des volontaires dans cette croi sade reviennent d'assez loin : un peu gênés par le souvenir de leurs récenles complaisances pour Berlin, ils affichent avec une pétulance juvénile leur ardeur toute fraîche, et ces nouveaux Polyeuctes, qu'entraîne la grâce immaculée de leur baptême, jettent pêle-mêle sur le bûcher qu'ils allument tous les auteurs d'Outre-Rhin.

M. Muret est moins farouche, peut être parce qu'il n'a rien à se reprocher. « Gomment ne pas se défendre de quelque inquiétude? écrivait-il dès 1910, à propos de Lamprecht. Comment ne pas se demander quel avenir une génération formée à l'école du pangermanisme tentaculaire réserve à l'Allemagne, à l'Europe, au monde entier ? » Au moment où tant de naïfs espéraient une réconciliation de la France et de l'Allemagne et où quelques songe-creux s'imaginaient que Guillaume II, pour gagner nos bonnes grâces, méditait de nous offrir Metz sur un plateau d'argent, M. Muret signalait le péril que créait à l'Europe l'infatuation tudesque.

Il n'apportait dans ses études, aucune malveillance, mais une clairvoyance très avertie. Avec lui, on se sent en confiance, parce qu'on est en face d'un homme qui connaît à fond, et depuis longtemps, les choses dont il parle ; il a suivi avec une attention pénétrante l'évolution de la maladie mentalequ'il décrit, il en a aperçu les premiers symptômes; il a vu l'infection s'étendre peu à peu et pénétrer tout le corps social, et il nous trace ainsi, sans violence de langage, une psychologie de l'Allemagne contemporaine qui nous permet d'apprécier pleinement le péril qui nous menaçait et la nécessité absolue de briser l'hégémonie germanique.

Il analyse successivement l'orgueil historique (Treitschke), l'orgueil sur le trône, l'orgueil de race qui a trouvé dans Driesmans et Woltmann ses représentants les plus extraordinaires, l'orgueil militaire avec Bernhardi ; l'orgueil scientifique qui s'étale dans les grotesques elucubrations de Haeckel et d'Ostwald, l'orgueil mystique qui pousse des pasteurs tel que Ernest Dryander et cfes professeurs de théologie comme Adolphe Deissmann, à de si odieux sacrilèges, et enfin l'orgueil politique, qui anime la ligue pnngermaniste et qui s'étale dans le livre de Rohrbach, Vidée Allemande dans le monde.

Chacun de ces chapitres est vivant, précis, rapide, sans inutile apparence d'érudition, mais appuyé sur de longues et anciennes recherches.

« J'aurais pu surprendre l'orgueil germanique ailleurs encore que dans les sept domaines où je me suis borné. Tel qu'il est, mon réquisitoire me paraît de nature à faire réfléchir tous les esprits impartiaux. » Il inspire au lecteur moins encore d'horreur que d'épouvante et de pitié. — « Une grande victoire, écrivait Nietzsche, que cite M. Muret, est un grand danger. La nature humaine supporte plus mal une victoire qu'une défaite. Mieux encore, il paraît plus facile de remporter une grande victoire que delà supporter et d'éviter qu'il ne s'ensuive une grande défaite.» — Les Allemands sont des alcooliques héréditaires, et il avait suffi d'assez peu pour les griser. Ils avaient perdu toute maîtrise d'eux-mêmes et, comme des fous, ils se sont précipités dans l'abîme.

« Les témoignages d'orgueil que j'ai recueillis et systématiquement disposés, écrit très justement M. Muret, sufB>ent à proclamer la responsabilité de l'Allemagne. Quand un pays se croit appelé à dominer l'Univers, il n est force au monde qui puisse le ramènera la sagesse. L'heure sonne tôt ou tard où il s'essaye à ces destinées prodigieuses que les sorcières de Macbeth lui ont fait entrevoir pour son malheur. »

Ch. Andler. — Collection de documents sur le pangermanisme. — /. Les origines dupangermanisme( I801-J888 >. — //. Le pangermanisme continental sous Guillaume IJ( 1888- 19 '4). — ///. (En préparation) ; Le pangermanisme colonial (Louis Gonard, 3 vol. 5 francs).

La collection de documents que nous donne M. Andler pourrait servir d'introduction au livre de M. Muret. M. Andler, qu'il ne viendra sans doute à l'esprit de personne d'accuser de chauvinisme, est certainement un des hommes que la folie germanique a le plus douloureusement atteints. Depuisquelques années, il senlait l'approche de la catastrophe et il s'efforçait de dissiper les illusions entêtées de ses amis. Les textes qu'il nous apporte nous permettent de suivre les prodromes et l'évolution de la maladie morale de l'Allemagne.

L'entreprise de M. Andler est extrêmement intéressante et me paraît très caraléristique; elle met très nettement en relief les habitudes et les tendances des deux groupes d'adversaires. Les Allemands écrivent beaucoup, leurs éditeurs sont hardis, et leurs commissionnaires habiles et actifs; l'organisation de leur librairie est une de leurs supériorités et une des causes de leur influence. Depuis le début des hostilités, ils ont inondé le marché de leurs publications; au mois d'avril, la maison Hinrich mettait déjà en vente le troisième numéro de sa Deutsche Kriegsliteratur. Ces volumes se divisent en deux catégories : les uns sont des dithyrambes en l'honneur de l'Allemagne; les autres des diatribes contteles pays alliés. D'étude -sérieuse, pasl'ombi e; aucun effort pour distinguer les faits importants, pour comprendre l'état d'esprit des adversaires. Le volume le plus sérieux qui ait paru chez nos ennemis depuis la rupture, c'est un recueil d'articles réunis sous le titre de Deutscidand und der Weltkrieg : pour le composer, on a convoqué les historiens les plus connus : Hermann Oncken, Meinncke, Erich Marcks, Schmoller, Dannsteedter, etc. Comme beaucoup de personnes chez nous ne réussissent pas encore à se dégager des vieilles superstitions, cet amas de noms a produit sur elles quelque inquiétude. La valeur réelle de cette rhapsodie, on peut s'en rendre compte par quelques exemples. M. Tezner étudie la politique intérieure de l'Autriche, sans prononcer même le nom des Tchèques ; M. Weber nous raconte la politique d'Aerhenthal et il nefait aucune allusion aux faux du Chancelier; le reste est à l'avenant.

Ces procédés puérils s'accordent bien avec le sentimentalisme enfantin de nos ennemis. Ils prennent des injures pour des raisons. Nous avons d'autres habitudes et d'autres besoins. Nous nous trouvons aux prises avec des bêtes fauves qui se ruent dans la fange et dans le sang Après une minute d'effarement et d'indignation, ce qui domine en

nous, c'est le désir de lumière, la volonté de comprendre. Par quel phénomène les Allemands en sont-ils arrivés à ce point d'infamie et de stupidité? Le plus simple, c'est encore de les interroger eux-mêmes, d'écouter leurs déclarations, de chercher à connaître leurs désirs, tels qu'ils les ont présentés cent fois. — Au moment de la grande éruption du Vésuve, Pline veut voir, suivre la marche du fléau, en apercevoir les symptômes, — rerum cognescere causas. — Je crois bien que M. Andler avait quelque tendresse pour les romantiques; — amour de tête et qui ne tire pas à conséquence. Il demeure classique, comme nous tous qui avons vraiment senti l'influence profonde de Rome et de la Grèce; il a le goût des idées nettes, des réponses précises, des faits clairement établis. Au milieu du tumulte des événements, il ne perd ni la maîtrise de son esprit, ni la foi. Il prépare pour l'avenir les matériaux qui lui permettront de comprendre les événements.

Dans le volume qu'il nous donne, les introductions, très sobres, vigoureuses, sont de tous points excellentes; on y sent l'esprit ferme et l'intelligence aiguë de l'homme à qui les questions sociales et politiques sont aussi familières que les problèmes de métaphysique ou d'esthétique. M. Andler accoutume ses élèves à une sévère discipline et il leur donne l'exemple; il ne s'abandonne pas à ses sentiments et il tient en bride son imagination ; on est disposé à le regretter quand on s'aperçoit, à certains traits qui lui échappent malgré lui, de ce qu'il pourrait mettre de mouvement et de couleur dans ses écrits, s'il ne se surveillait aussi rigoureusement.

Quanta la collection même de documents, de semblables entreprises ne sont jamais parfaites du premier ji-t. Le recueil de M. Andler est destiné à avoir de très nombreuses éditions et il sera le livre de travail de nombreux étudiants; peut-être l'expérience amènera t-elle l'auteur à modifier son plan sur quelques points, à supprimer certaines citations moins caractéristiques, à en ajouter quelques autres. Peu importe. Nous avons là un instrument précieux d'instruction et de recherche, et nous défions les Allemands de rien montrer qui puisse être comparé à ce monument.

Nous désirerions seulement qu'un de nos amis entreprît un travail semblable, mais qui serait plus spécialement consacré à l'opinion des Allemands sur les Slaves.

Ce serait une anthologie savoureuse, et certai nés pièces de prix sont, sans cela, trop rares et diflBciles à trouver. Il serait fort "utile ainsi d'avoir sans cesse sous la main la fameuse lettre deMommsen sur les Tchèques ou les paroles de Freytag sur les Polonais. Ce serait une réplique nécessaire de l'œuvre de M. Andler.

Louis LÉGER. — La liquidation de l'Autriche-Hongrie (Alcan, 1 fr. 25).

Avec beaucoup d'animation et de verve, M. L. Léger nous montre comment l'Autriche s'est condamnée à une dissolution inévitable. — Justicia erga omnes nationes est fundamentum Austriœ, lit-on sur le fronton du palais impérial de Vienne. Jamais étiquette n'a été plus menteuse. — « La monarchie autrichienne, disait Montalembert, est un composé bigarré de vingt nations que la justice aurait pu maintenir et que l'iniquité fera tomber en dissolution. » —

Les vieux États ont la vie dure et la monarchie des Habsbourgs a prolongé longtemps, par une sorte d'inertie, une existence sans gloire et sans utilité. Les crimes de Ti.sza et la sottise de François Joseph ont précipité l'effondrement inévitable. — « Il y a quelqu'un dt» plus vil que le bourreau, disait encore Montalt-mbert, c'est son valet.» — L y a quelqu'un de plus méprisable que Guillaume II, c'est son complice de Vienne.

Il est fâcheux que M. Léger ne nous ait pas donné des indications plus précieuses et plus détaillées sur les provinces allemandes et magyare» de la monarchie. Croit il qu'il soit vraiment possible de laisser subsister un État habsbourgeois qui comprendrait le Tyrol, Salzbourg, la Hauteet Basse-Autriche et la plaine entre le Danube et la Tisza? En politique, il faut toujours songer à ne créer que des États viables et à faire aux vaincus un sort tolérable.

Sans cela, on ne fait que préparer de nouveanx Conflits — Je suis de plus en plus convaincu, que la seule solution possible est de rattacher l'Autriche allemandeàla Germanie, soit en l'annexant à la Bavière, soit en constituant à Vienne un État particulier. Je ne me dissimule aucune des difficultés qu'entraîne cette création et surtout je connais les révoltes sentimentales qu'elle soulève. Mais qu'on y refléchisse; il n'y a que deux hypothèses : ou bien le maintien de l'Autriche actuelle, c'est-à-dire une secundo-géiiiture des Hohenzollern qui leur permet de faire servir à leurs desseins une trentaine de millions de Slaves et de Latins, — ou bien une dissolution de l'Autriche qui entraîne fatalement l'union à l'Allemagne des provinces allemandes. Il serait nécessaire que l'on discutât la question avec netteté et sans avoir peur des mots.

Paul Leboy-Beaulieu. — La guerre de 1914 tue en son cours chaque semaine (Delagrave, 3 fr. 50).

M. Leroy- Beau lieu porte un nom qui nous est particulièrement cher; son frère, M. Anatole Leroy-Beaulieu, était une ôme exquise et un esprit éminent; personne n'a autant que lui contribué à répiindre en France la connaissance des choses slaves; son livre sur l'Empire des Tsars est un chefd'œuvre de pénétration et li'exactitudeel il comptera parmi les grands livres du xix® siècle.

M. Paul Leroy-Beaulieu publie chaque semaine dans son journal. Y Ê'-ononnste français, un bulletin de la guerre, où il passe en revue les événements militaires, diplomatiques et économiques, où il en marque le caractère et en recherche les con.séquences probables. Il a réuni ces bulletins hebdomadaires dans le volume qu'il nous donne aujourd'hui.

C'est une idée fort heureuse. Essayer actuellement de faire l'histoire de la guerre est une œuvre prématurée et vaine; il est, au contraire, extrêmement utile de pouvoir retrouver l'impression successive et immédiate des faits. M. Paul Leroy-Beaulieu est un témoin très averti; les lecteurs auxquels il s'adresse ne se paient pas de mots et n'accepteraient pas des déclamations creuses. Nous avons ainsi une sorte de résumé de ce qu'a pensé et senti pendant l'année qui vient de s'écouler la haute bourgeoisie française et comme un tableau de sa vie morale.

Ce tableau est fait pour nous inspirer un sentiment de

fierté et de confiance. Les journées les plus difficiles n'ont pas un moment ébranlé les âmes; aucun sacrifice, et M. Paul Leroy-Beaulieu n'a pas été épargné, n'a diminué les courages. Le succès aura été chèrement payé; il aura été largement mérité. E. D.

ÉCHOS ET NOUVELLES

En Bohême. — La presse tchèque continue à s'occuper de l'union des partis politiques et de la création d'un organe qui représenterait la nation devant le gouvernement et devant l'opinion publique. Évidemment, lorsqu'on neconnaît qu'imparfaitement l'état d'esprit de la population, les précautions que nécessite la sévérité de la censure autrichienne et les persécutions qui menacent ceux qui ont le malheur d'attirer son attention, on trouve le langage des journaux sur ce sujet fort ambigu et susceptible d'être expliqué aussi bien dans un sens favorable au gouvernement que dans un sens hostile. Cependant une manifestation réellement caractéristique de l'orientation de l'opinion publique dans les Pays-Tchèques vient de se produire. L'un des plus âgés et des plus respectés parmi les hommes politiques tchèques un ancien collaborateur de Rieger, un des derniers militants du parti des Vieux-Tchèques, le docteur Mattus, a donné dans un article de la Nàrodni Politika, sous le titre « Réveillons-nous », son adhésion entière à la création de l'organe national en question. Voilà dans quels termes il définit son rôle :

« Organe d'union entre tous les partis, il devra servir à élaborer un programme commun, ou plutôt à défendre et à réaliser par un effort solidaire ce qui était depuis longtemps le programme commun de tous les partis politiques tchèques. Cet organe aura principalement pour tâche de fixer une ligne de conduite à tous les partis au cours des divers changements qui se préparent dans tous les domaines de notre vie nationale. »

La déclaration de M. Mattus est une réponse catégorique aux tentatives faites pour ébranler la confiance du peuple tchèque en ses destinées : son programme de politique nationale était tracé bien avant la guerre, il ne s'agit pas de le modifier, mais au contraire de presser son exécution. Espérons que les paroles de ce vétéran des luttes politiq ues d'hier, aujourd'hui octogénaire, et dont l'autorité n'a cessé de grandir depuis le commencement de la guerre, auront dans les Pays-Tchèques le retentissement qu'elles méritent.

Persécutions en Bohême. — Le gouvernement autrichien a ordonné la confiscation de tous les biens du Dr Kramâf, qui doit comparaître très prochainement, comme nous l'avons annoncé, devant le conseil de guerre, sous l'inculpation de haute trahison.

Le Ministre de l'Intérieur a ordonné la dissolution d'une quarantaine d'associations politiques en Bohême et en Moravie. Les associations de libres penseurs et celles du département dont M. Masaryk était le représentant au

Reichsrat ont été spécialement visées par cette mesure. Dans quelques journaux allemands, on a même annoncé la dissolution de tout le parti de M. Masaryk; jusqu'ici, nos correspondants ne nous ont envoyé aucune confirmation de cette nouvelle.

Le remaniement ministériel autrichien. — Les changements qui ont été opérés dans le ministère autrichien, au moment même de la récente visitedel'empereur Guillaume II à Vienne, et sur lesquels le journal des Débats a déjà publié une correspondance fort intéressante dans son n° du 10 décembre, sont des plus significatifs. Ils marquent un nouveau pas dans la voie de la prussification de l'Autriche- Hongrie. M. Engel, ministre des finances, a été obligé de démissionner pour avoir dénoncé trop ouvertement les périls financiers que faisait courir à l'Autriche la prolongation de la guerre, et refusé d'accepter la responsabilité de mesures qui conduisent directement à la banqueroute de l'État. Les démissions de M. Schusterde Bonnott, ministre du commerce, et du baron Heinold von Udynski, ministre de l'intérieur, se rattachent étroitement aux prétentions qu'a l'Allemagne de mettre la main sur toute l'organisation intérieure de l'Autriche-Hongrie. M. Heinold, en particulier, qui fut gouverneur de Moravie, avait gardé de son contact avec les hommes politiques tchèques un sentiment de méfiance assez prononcé contre les manœuvres pangermanistes; il était maintenu dans cet état d'esprit par ses relations avec quelques aristocrates autrichiens fidèles aux anciennes traditions et défenseurs convaincus des droits et de l'honneur autrichiens, parmi lesquels il faut citer au premier rang le prince Léon Thun, l'ancien gouverneur de Bohême. Son administration fut naturellement trouvée trop conciliante pour les Slaves de la monarchie par le parti allemand; et, comme M. Heinold refusa de se soumettre aux injonctions des partisans d'une germanisation systématique de l'empire, il dut quitter son poste. Grâce à ces changements, Guillaume II a, aujourd'hui, l'Autriche parfaitement en main. Le nouveau ministre de l'intérieur, le prince Hohenlohe-Schillingsfûrst, va prussifier à outrance; le nouveau ministre du commerce, M. SpitzmUller, va préparer une union économique qui ligotte convenablement le commerce et l'industrie a ustro hongrois ua profit des producteurs allemands. Et M. Leith, le nouveau ministre des finances, va multiplier sans scrupules les expédients de toute sorte afin d'obtenir les fonds nécessaires à entretenir le massacre des sujets de François-Joseph pour l'unique profit du roi de Prusse. En somme, ce changement doit apporter toute satisfaction auxadversairesdel'Autriche, car il ne fera que précipiter la catastrophe finale, qui aurait peut être été plus longue à se produire avec des gouvernants d'esprit relativement modéré.

Les appétits magyars. — Une infirmière russe de retour du frond de Galicie a bien voulu nous communiquer ses impressions sur la mentalité des soldats austro hongrois et allemands qu'elle a eu l'occasion de soigner. L'attitude des

soldats allemands n'était, en général, ni hautaine ni provocante : quelques-uns manifestaient leur regret de s'être battus contre les Russes et rejetaient sur l'empereur la responsabilité des carnages. Par contre, les Magyars affectaientd'exagérer les façons brutales et insolentesdesofficiers prussiens. Chez eux, aucune pitié pour les victimes, pas le moindre sentiment de tristesse et de sympathie pour les souffrances que crée la guerre. Cette guerre, ils en sont fiers. Elle est leur guerre à eux : seuls, avec l'appui des régiments allemands, ils assurent les succès des puissances du centre. « C'est à nous, Magyars, à nous seuls, que l'Autriche Hongrie doit d'exister encore, disent ils ; c'est donc à nous que doivent revenir tous les profits de cette guerre». Ce qui se reflète dans la mentalité aussi bien des officiers que des simples troupiers magyars, c'est la fraternité d'armes et d'intérêts étroite et convaincue qui, aujourd'hui, unit inséparablement l'Allemagne et la Hongrie.

L'Autriche-Hongrie jugée par l'Allemagne. — Dans

les journaux ofiiciels et dans les communiqués des agences de presse de Berlin et deVienne, on parleavec emphase delà fidèle amitié qui unit les deux empires du centre. Mais l'opinion publique en Allemagne est loin de partager cet enthousiasme pour l'Autriche, et les cercles officiels de Berlin n'ont guère que du mépris pour leur allié austro-hongrois. L'Autriche-Hongrie n'existe plus que grôce à l'Allemagne, obligée de la sauver pour se sauver elle même, car la destruction de la monarchie danubienne entraînera la défaite de 1 Allemagne.

Mais les engagements que l'Allemagne a pris vis-à-vis de l'Aulriche-Hongrie paraissent, à Berlin, de plus en plus lourds et insuffisamment compensés par l'appui militaire et économique que lui apporte l'Autriche-Hongrie.On s'y rend bien compte que la monarchie des Habsbourgs est intérieument en pleine décomposition; que la haute bureaucratie autrichienne n'est nullement à la hauteur de la tâche qui lui incombe, et que cette alliance, dont il ne peut plus se débarrasser, devient compromettante pour l'empire de Guillaume Il et pour le prestige de la grandeur germanique.

Les journaux étrangers ont rapporté, ces dernières semaines, la nouvelle que les deux alliés du centre ont commencé à se disputer le morceau de pain qu'il leur reste, et tout récemment, en parlant des « Littérateurs viennois », la Kôlnische Zeitung traite l'Autriche avec le plus insultent mépris. « Croit on encore en Allemagne, conclut le journal, à la grandeur de la soi-disant culture autrichienne ? La littérature viennoise d'aujourd'hui n'est-elle pas une preure incontestable que notre cher allié a besoin d'une réforme radicale dans la tête et les membres, avant de pouvoir retrouver une place honorable dans la nouvelle civilisation allemande?»

La situation économique en Autriche-Hongrie. —

Jusqu'à ces derniers mois, on avait trouvé les moyens de suffire avec le peu qui restait aux besoins de la population civile, mais à présent la pénuriedes vivres a créé un malaise inquiétant. On a institué, il est vrai, des commissions d'ap-

provisionnement chargées d'établir les prix maxima, mais ces prix sont fixés à un taux trop élevé non seulement pour la bourse des ouvriers, mais même pour celle de la bourgeoisie.

On n'espère plus que la distribution des vivres puisse améliorer l'état des choses, et on commence à s'effrayer parce qu'il est bien évident que l'on ne pourra pas atteindre le printemps. En Autriche, les ticket? donnent droit à 1960 grammes de pain ou à 1400 grammes de farine par semaine et par habitant. Mais ils n'ont qu'une valeur toute théorique parce que la moitié des commerçants n'a plus rien à vendre.

La viande manque absolument, surtout celle de porc, et il est difficile de trouver des pommes de terre, même à des prix exorbitants. Le manque de lait qui occasionne une mortalité extrêmement élevée (jusqu'à 80"/o) des nouveauxnés, contribue à rendre la situation réellement désastreuse. Le Comité de secours pour les intérêts des consommateurs a présenté au gouvernement un mémorandum établissant le renchérissement dans différents États; d'après ce document les prix se sont élevés depuis le début de la guerre de 39 °/o en Angleterre, de 14,1 % en Italie, de 65,4% en Allemagne et de 121,3"/o en Autriche.

La situation est beaucoup plus favorable en Hongrie. Il n'y a pas de tickets pour le pain et chaque habitant a droit à 2.800 grammes de farine par semaine. Il faut remarquer à ce sujet que la Hongrie, dont la production de blé est de beaucoup supérieure à celle de l'Autriche, est astreinte à livrer un chiffre beaucoup moins élevé d'approvisionnements militaires que la Cisleithanie. Étant donnée la stérilité des pays des Alpes et la dévastation de la Galicie, ce sont les Pays-Tchèques qui doivent supporter toute la charge d'approvisionner l'armée en Autrit^he.

LE MONDE SLAVE

Les socialistes russes et la guerre. — Lorsque les Allemands ont déclaré la guerre, ils comptaient sur les discordes qui ne manqueraient pas d'éclater parmi leurs ennemis. Il y avait des mécontents en Angleterre, en France, en Russie. Ils saisiraient avec empressement l'occasion de se révolter contre l'ordre de choses existant; ils se soulèveraient à la fois contre la guerre et contre le gouvernement, renverseraient les hommes d'Etat au pouvoir et permettraient aux armées allemandes, suivies par tout un peuple de fonctionnaires, d'occuper sans grand effort le pays.

Après seize mois de guerre, comment ces prévisions sontelles réalisées? En France, en Angleterre, en Russie, les divers partis ont d'un même élan abandonné leurs discussions secondaires, et ne se sont plus occupés que de la question vitale, de la lutte à outrance contre l'envahisseur.

Quelques socialistes, ardemment épris de paix, restaient encore à l'écart, sans cependant s'opposer à la lutte; en Russie surtout, ils ne pouvaient se persuader que le bon droit fût avec les représentants de l'autocratie, avec les hauts dignitaires et le Tsar. Ils gardaient une attitude d'expectative, inquiets et méfiants.

Les Allemands, prompts à profiter des faiblesses de leurs adversaires, ont à maintes reprises essayé d'exploiter ces scrupules. Servis par certains de leurs compatriotes établis depuis longtemps dans le pays et dont on a oublié l'origine, ils ont préparé des grèves, absurdes comme toutes les violences et vite réprimées d'ailleurs, dont les victimes ont été des Alsaciens, des Polonais, des Slaves entièrement dévoués à la cause des Alliés.

Dernièrement, 'ils ont voulu persuader aux socialistes qu'en aidant le gouvernement à défendre le pays, ils contribuaient à établir plus soidement la puissance tsarienne. Ils leur ont donc conseillé de boycotter l'élection du comité de réorganisation militaire, ce qui aurait rendu la situation de la Russie extrêmement difficile.

Les socialistes ne se sont pas laissés prendre à ces ruses un peu enfantines. Ils se rappellent le mot de leur vieux fabuliste, Krylov :

Un conseil d'ennemi est un mauvais conseil.

Ils savent que la liberté nationale est la première condition delà liberté individuelle, et ils se préprirent à défendre par tous les moyens, au prix de tous les sacrifices, leur indépendance et le droit de rester les maîtres de leurs destinées.^

Du 5 au 10 septembre 1915, un congrès a réuni les mem- .bres des partis russes d'extrême-gauche, le parti socialdémocratique ouvrier et le parti socialiste révolutionnaire.

■Voici les déclarations que ce congrès a jugé bon de publier, au moment de se séparer :

C'est un principe reconnu par 1 ensemble des socialistes que « le prolétariat d'un pays envahi par des armées étrangrTes a le devoir de se défendre et le droit de compter sur l'aide des classes ouvrières du monde entier. »

La guerre actuelle, imposée à la Russie par les convoitises des impérialistes autrichiens et allemands, et qui entraîne des hécHtombes de vies humaines, aura, même victorieuse, une influence néfaste sur la situation ccono miqiie ; elle augmentera dans des proportions considérables la dette publique déjà très lourde, et dont la charge retombe presque entièrement sur la masse ouvrière du pays.

La défaite de la Russie aggraverait encore les conséquences funestes de cette guerre pour notre population ouvrière. On nous imposerait une contribution de guerre formidable, la cession d'une portion du terriioire et un traité de commerce plus désavantageux encore que le traité de 1904, pour lequel lAlletnHgne a si odieusement profité de la faiblesse où elle nous voyait.

Tout cela impliquerait pour la Russie un ralentissement considérable, sinon même l'arrêt absolu du développement économique et par conséquent du développement social et du progrès de la civilisation.

Tandis que le développement social et le progrès de la civilisation fortifient le mouvement d'émancipation et ébranlent sur ses bases l'ancien régime politique, la défaite de la Russie dans celte guerre renforcerait les positions du Isarismf. Le despotisme russe, soutenu par la réaction allemande, personnellement intéressée au maintien de

l'ancien régime, qui est une des causes principales de notre faiblesse, grandirait encore.

La victoire des empires du centre de l'Europe, sur le front occidental, équivaudrait au triomphad'une monarchie à peine limitée par quelques institutions pseudo-constitutionnelles, sur le régime démocratique adopté de plus en plus par la France et l'Angleterre, et qui atteignait la presque perfection en Belgique. Par conséquent, la victoire des alliés de la Russie est aussi indispensable à la civilisation, à la liberté et au socialisme que notre victoire propre.

Le mode de gouvernement actuel est incapable même de protéger le pays contre l'étranger ; chaque jour, son impuissance se manifeste plus clairement; chaque jour, le peuple sent, d une manière absolue, la nécessité d'une nouvelle organisation politique. Une attitude neutre, vis-à-vis de la défense nationale, ne peut que retarder l'évolution sociale; il faut travailler, au contraire, activement, dans toutes les branches où notre labeur peut servir la cause de la Russie et de ses alliés.

Refuser de combattre sous prétexte de sympathiespour le prolétariat du monde entier, serait une inconcevable folie! C'est par l'affranchissement de notre patrie, et non par sa ruine, que nous atteindrons la liberté du genre humain.

// favd que les socialistes, quelles que soient leurs tendances particulières, participent à toutes les œuvres de la défense nationale et servent ainsi la cause commune dans la mesure de leurs moyens. Chaque succès sera un pas de plus vers l'émancipation des peuples.

Les diverses fractions du parti socialiste doivent organiser leurs efforts et les coordonner. Une action commune, un oubli temporaire des divergences d'opinion secondaires, hâteront la victoire.

Pour délivrer la Russie d'un régime détestable, il nous faut d'abord écraser l'envahisseur. Nous sommes prêts, et nous marcherons, coûte que coûte, jusqu'au bout.

Sur quoi l'Allemagne pourrait-elle compter à présent? Gomme le Psalmiste, elle peut dire : « Mes amis et mes compagnons se sont détournés de moi, je suis devenue pour tous un objet d'horreur; mes ennemis ont appris ma ruine et se réjouissent »

De quelque côté qu'elle se tourne, elle ne trouvera que des visages ho>tiles. Le vieux Dieu de ses armées ne peut plus rien pour elle, et ses victoires passagères ne retarderont pas de beaucoup sa chute prochaine et fatale.

L'Unité Yougoslave. — Manifeste de la jeunesse serbe, croate et slovène réunie, avec une préface de M. T. G. Masaryk (Plon-Nourrit).

Cette publication de la jeunesse yougoslave a pour but de fournir au monde civilisé des notions précises sur la question yougoslave, de lui faire connaître l'unité réelle de race que cachent les dénominations de Serbes, Croates et Slovènes, de lui présenter enfin les revendications d'ua

peuple longtemps opprimé et artificiellement divisé par des nations de proie en vue d'une absorption totale. Quelques pages nous mette it au courant de l'ethnographie et de l'ancienne histoire des peuples yougoslaves, des formes qu H prises chez eux le grand mouvement du réveil des nationalités au xix'^ siècle; puis, nous abordons la dernière phase de leur lutte pour l'indépendance et l'unité nationale.

lin exposé, concis et clair, nous montre les efforts de la réaction austro-hongroise pour paralyser l'évolution démocratique et l'émancipation des Slaves du Sud, toutes les entraves, à la fois cyniques et grotesques, que mettait la bureaucratie impériale aux efforts de \h jeunesse, dos écrivains, des artistes, des savants serbo-croates pour améliorer les conditions de vie intellectuelle et matérielle de leur peuple. Viennent ensuite toutes les violences et toutes les persécutions auxquelles les guerres balkaniques ont servi de prétexte, et les crimes et les mas.-?acres par lesquels l'armée autrichienne vengea honteusement sur des gens sans d<^fense les mémorables défaites que lui ont infligées les Serbes.

Ce manifeste de la jeunesse yougoslave, qui a joué un rôle si honorable et si utile dnns la longue campagne pour la libération de la nationalité serbo-croate, justifie pleinement et entièrement les revendications qui servent de conclusion à ce petit livre bourré de faits et d'idées. Par la cohésion de leur population, par les luttes ethniques qu'ils ont si tenacement conduites, par leurs facultés civilisatrices, par l'heureuse variété des productions de leurs diverses provinces qui leur permettent de former un groupement économique complet se suffisant à lui-même, les Pays Yougoslaves, Serbie, Croatie et Slovénie, ne forment logiquementqu'un seul et même État homogène. La justice, l'intérêt bien compris de toute l'Europe, exigent iniperieusement qu'on donne satisfaction aux vœux unanimes d'un peuple digne à tous les points de vue de l'indépendance.

Un artiste serbe : Ivan Mestrooitch. — Nos lecteurs ont sans doute encore présente à l'esprit l'admirable lettre, vibrante de patriotisme, du sculpteur serbe Ivan Mestrovitch, que nous avons publiée dans notre avant-dernier numéro. M G. Jean-Aubry vient de consacrer à ce remarquable artiste un article des plus intéressants dnns la Reçue de Par s du 15 novembre. Le sujet est d'actualité, non seulement parce que M. Ivan Mestrovitch est serbe, mais surtout en raison du succès éclatant que vient d'obtenir une exposition de ses œuvres, organisée par des notabilités de la politique et de l'art anglais, au Victoria and Albert Muiseum, à Londres. Cette exposition fut une révélation pour le public britannique dont l'enthousiasme a eu ses répercussions jusque dans les revues italiennes et espagnoles. L'œuvre est en effet de premier ordre et, qui plus est. essentiellement caractéristique d'un état d'àme national. C'est une de cos productions qui semblent synthétiser toutes les a,-.i)irations d'unn race, et dont la conception n'a pu iiailrc que dans le cerveau d un artiste participant de

toute sa sensibilité aux épreuves de sa patrie. M. Jean Aubry nous présente d'abord l'artiste. L'homme est digne de l'œuvre. Il est encore tout jeune, à peine trente-deux ans. Fils de paysans dalmates, il a débuté en sculptant des morceaux de bois au couteau, pendant qu'il gardait les troupeaux paternels. Passionné pour les vieilles léf?endes serbes, il façonnait de petites statues de ses héros favoris, qu'il distribuait ensuite aux paysans d'alentour. Puis il entre comme praticien chez un sculpteur italien de Spalato, est admis comme boursier à l'Académie des Be^ux- Arts de Vienne, et arrive vite à la notoriété. Il expose en 19U8 au Salon d'automne à Paris; et il affirme son talent et sa fécondité à l'Exposition Internationale des Beaux-Arts, à Rome, en 1911, où il soumet au public soixante-dix de ses œuvres dans le Pavillon serbe; et il n'a alors que vingthuit ans! Mais ce n'est pas un de ces artistes qui se retirent dans leur tour d'ivoire, loin des agitations et des passions de la foule. Il ne conçoit pas l'art pour l'art, mais l'art pour l'éducation et pour la glorification de son peuple et de sa race. Il groupe autour de lui une troupe de jeunes gens avides d'idéal et de dévouement, parmi lesquels le peintre ■ de talent Morko Ratchki, en une association pour aider au développement de la nation serbe par la vertu de l'œuvre d'art. La lettre que nous avons publiée nous montre qu'il continue aujourd'hui son apostolat de patriotisme.

L'œuvre d'Ivan Mestrovitch est bien celle qu'on peut attendre d'une âme aussi ardente. Son Temple de Kossovo est l'expression la plus complète du caractère de son talent. C'est une sorte de panthéon des vieilles gloires de son pays, dont l'architecture exprime admirablement la grandeur épique de l'ancienne histoire serbe. Tous les personnages légendairesque célèbrent les vieilles chansons de geste yougoslaves y ont leur place. Au centre, une gigantesque.statue du héros favori du peuple, Milos Obilitch, qui tua le sultan Mourad, personnifie la Serbie tenace, résolue, irréductible. A côté de ces figures de lutteurs indomptnbles, la série des cariatides, Les Veuces, constitue l'expression la plus émouvante de la douleur humaine. C'est toute la Serbie d'aujourd'hui même que symbolise ce monument, avec son héroisme sans borne et son martyre poignant. Tout cela est dessiné en des lignes simples et fortes qui visent surtout à obtenir une impression d'ensemble plei>ie d'unité. De larges plans, des modelés énergiques contribuent à la puissance de l'œuvre.

Mestrovitch a aussi donné des bustes saisissants de vie et d'expression; ceux de Rodin, de Leonardo Bistolfi, des ministres Pachitch et Milovanovitch. Mais c'est surtout quand il personnifie dans ses figures l'idéal et les aspirations de son pays, que son génie se déploie le plus heureusement; chez lui, la volonté d'insuffler une pensée dans son œuvre domine le souci de la forme, et c'est sa patrie qui tient la première place dans ses préoccupations. Si le caractère quelque peu gigantesque de certaines de ses œuvres décèle une légère influence allemande, par contre, l'harmonie < e l'ensemble, la pureté des lignes, la simplicité de l'exécution font de lui un vrai méditerranéen. Il ajoute à la gloire militaire de la Serbie, un rayon de gloire artislii|ue qui prouve au monde civilisé tout entier quelle perte constituerait pour l'humanité la disparition d'une nation qui produit de tels fils.

Le sinistre anniversaire. — Grôce aux articles de la Nation Tchèque et à la conférence de M. Ghéradame, l'anniversaire de l'avènement de François-Joseph n'a pas passé inaperçu dans la presse française. Les journaux ont profité de l'occasion pour exprimer la haine du public français pour le vieux monarque qui a déchaîné la guerre actuelle. Plusieurs d'entre eux ont commémoré le « sinistre anniversaire», suivant l'expression de la Guerre Sociale, par de longs articles, parmi lesquels nous mentionnerons ceux de l'Écho de Paris et du Temps. Celui-ci a publié, dans son numéro du 14 décembre, sous le monogramme bien connu G. D., un excellent article, « Le Maudit », dont nous nous faisons un devoir de citer au moins les derniers passages :

« Le vaincu de Solférino et de Sadova, le tyran de la Bosnie et de l'Herzégovine, le bourreau de la Serbie a vécu, comme les réprouvés de la tragédie antique, en proie à la fureur vengeresse des Erinnyes. Le triste descendant des burgraves-bandits qui ont fondé au (( château des Vautours » la dynastie des Habsbourg, habite un palais hanté, comme celui des Atrides, par des fantômes sanglants. Il traîne à la Hofburg une vieillesse sans dignité, bafoué par les Viennois eux-mêmes, qui savent tous les secrets de ses intrigues de cour et de ses amours séniles. La vieillesse, sans la gravité qu'elle suppose, et sans le respect qu'elle devrait toujours inspirer, c'est la dernière disgrâce où puisse tomber un homme qui a mal vécu. Tel est le châtiment final de ce mauvais souverain. La longévité dont la nature afflige François-Joseph, allié de Guillaume II et du Grand-Turc, est une aggravation de peine pour ce maudit. »

LES COLONIES TCHEQUES

En France. — La conférence de M. Ghéradame sur La dissolution de l'Autriche- Hong rie et le pangermanisme que nous avions annoncée dans notre dernier numéro, a eu lieu, le 2 décembre, à l'Hôtel des Sociétés sa vantes, à Paris. Le président de la réunion, M. Ernest Denis, expliqua au publie, qui remplissait littéralement la salle, les motifs pour lesquels la Colonie tchèque de France avait organisé, le jour même de l'anniversaire de l'avènement de François- Joseph, une conférence sur l'Autriche-Hongrie, puis il donna la parole à M. Ghéradame. Celui-ci, avec sa compétence bien connue, exposa les raisons qui rendent inévitable le démembrement de l'État austro hongrois. Il montra que l'hétéroclite mélange de nations et de races qui constitue l'empire de François-Joseph n'aurait pu rester amalgamé qu'à la condition que le chef de la monarchie veillât, conformément à la justice la plus élémentaire et aux engagements pris par ses prédécesseurs, à ce que les droits de tous fussent également respectés et qu'il fît prévaloir la volonté des nationalités formant la majorité. Or cette majorité, M. Ghéradame l'a prouvé en s'appuyant sur leschifïres mêmes des statistiques autrichiennes, appartient indiscutablement et dans une énorme proportion aux populations slaves de l'empire. Malgré cela, le gouvernement réserve toutes les faveurs administratives, tous les avantages politiques et économiques aux minorités allemande et magyare, les aide et les encourage à opprimer et à tyranniser les

Slaves, les Italiens et les Roumains de la monarchie. Les ministres, A l'instigation de l'empereur, plus fidèle à sa race qu'à ses peuples, se sont faits les agents les plus actifs du pangermanisme; ils luttent désespérément contrôle fédéralisme qui ruinait l'influence de la cour prussienne, plantent les jalons de la route de Berlin-Bagdag pour le compte de Guillaume II et déchaînent ainsi la guerre européenne par leurs intrigues balkaniques. L'orateur a expliqué alors l'importance d'une Serbie indépendante comme barrière aux ambitions germaniques sur l'Orient, la faute qu'on a commise en ne venant pas à temps au secours de l'héroïque armée serbe, la nécessité absolue pour les Alliés de rester à Salonique, prêts à prendre leur revanche. Puis il conclut en affirmant que la libération des peuples slaves de l'Autriche peut seule assurer la paix à l'Europe.

Par l'attention qu'il a prêtée aux déclarations de M. Ghéradame, par les applaudissements unanimes dont il a salué sa conclusion, l'auditoire a montré que ses sentiments étaient en pleine harmonie avec ceux du conférencier.

M. Kupka, le dévoué président de la Colonie tchèque de France, a pris la parole pour remercier les deux orateurs et expliquer, en quelques phrases fort applaudies, qu'en dépit des difficultés de leur situation, les Tchèques ne restent pas inactifs et qu'ils aident les Alliés de tout leur pouvoir.

M. Denis a clos la réunion en exprimant le vœu que les peuples français et anglais s'intéressent désormais davantage aux questions de politique étrangère, et sa conviction que, malgré des erreurs regrettables, le Droit et la Justice seront plus forts que Guillaume II et François-Joseph.

Sa dernière phrase : « Les Serbes et les Tchèques étaient avant l'Autriche, les Tchèques et les Serbes seront après l'Autriche » a soulevé l'enthousiasme de l'assistance, qui s'est séparée après avoir manifesté une dernière fois sa sympathie pour la cause défendue par les orateurs.

FAITS ù INFORMATIONS

Bulletin Yougoslave. — Depuis le 1»' octobre, les représentants parisiens du Comité Yougoslave de Londres publient à Paris (23, rue Boissonade), une édition française de leur Bulletin, qui a pour but de donner au public des indications précises sur le problème yougoslave. Depuis la fondation de la Nation Tchèque, nous avons tenu nos lecteurs au courant, dans notre rubrique « les Slaves du Sud », des aspirations des Serbo-Croates et des Slovènes ainsi que des événements qui se déroulent dans leurs pays menacés simultanément par les Allemands et par les Magyars. Ils n'en liront qu'avec plus d'intérêt le Bulletin Yougoslave dirigé avec autant de compétence que d'autorité par d'éminents représentants des peuples serbo-croate et slovène à l'étranger. Le Bulletin Yougoslave est envoyé, depuis son apparition, gratuitement, à tous les abonnés et amis de la Nation Tchèque.

Le Gérant : L. Matriiu.

Imp. des Beaaz-Arta. (A. MullbiO. 79. rae Dareaa. P*r<«

1»" Année. — N° 17.

1" Janvier 1916.

^EVUE Bl -MENSUELLE

Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne

SOMMAIRE

France et Bohême.

Echos et Nouvelles.

2 Décembrel848-2 Décembre 1915.

Le Monde Slave.

Puissance économique

des Pays-Tchèques.

Revues et Journaux.

Bibliographie.

Faits et Informations.

PARIS

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Le N» 25 Centimes

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