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Les Pays-Tchèques {la Bohême, la Moraoie, la Silésie et la Slovaquie) faisaient, jusqu'à présent, partie de la Monarchie d'Autriche-Hongrie dont ils étaient les pai/s les plus riches et les plus prospères. Ils forment un ensemble de 120.000 kilomètres carrés, habité par 12 millions d'habitants, dont 8 millions et demi de Tchèques et Slovaques.
LA NATION TCHÈQUE paraît le H-- et le 15 de chaque mois
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GRANDE-BRETAGNE
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ETATS-UNIS
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SUISSE
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ROUMANIE
Société Tchèque " Beseda " Neraanina, Bucarest.
1{EVVE BI-MENSUELLE
Première année.
ler Janvier 1916
France et Bohême
Ce n'est pas seulement aux Tchèques qu'importe grandement la solution équitable de la question de la Bohême, c'est aux Alliés, c'est à la France. Je l'ai dit et écrit maintes fois, on m'excusera de me répéter, puisque cette vérité n'a pas encore suilisammenl pénétré partout. J'estime, pour ma part, qu'après la question d'Al.saco-JjOrraine dont il va de soi que la pensée nous hante sans trêve, avec juste raison, nous Français, la question de l'indépendance de la Bohême devrait être notre préoccupation dominante.
Au point de vue sentimental, toute notre histoire dépose en faveur de la Bohême. Nous tenons qu'il ne faut pas exclure le sentiment des choses de ce monde. La gloire de la France, son influence permanente tiennent beaucoup à c(! fait, qu'elle a accordé dans toutes ses actions et bien plus qu'aucun autre peuple, une large part au sentiment.
L'inviolable fidélitédela Bohêmeà notre alliance, doitpar- 1er hautement dans nos cœurs, dans nos souvenirs, en faveur de la cause tchèque. Depuis l'héroïque roi de Bohème, Jean de Luxembourg, Jean l'Aveugle, venant avec toute sa chevalerie se faire tuer pour la France, au début de la guerre de Cent ans, jusqu'à ces députés, à la Diète de Bohème, qui, en 1871, protestèrent contre le bombardement de Paris par les Allemands et contre le démembrement de la France, jusqu'à ces volontaires de 1914-1915 qui ont pris spontanément du service dans nos rangs et dont la plupart ont marqué de leur valeureux sang les champs de bataille actuels, tous les actes de la Bohême attestent sans interruption la grande, l'admirable et très agissante sympathie de ce noble pays pour la France. Nos pères n'ont jamais été ingrats envers qui que ce filt. Le serions-nous devenus depuis! Il y a peu d'apparence.
La politique est ici d'accord avec le sentiment. L'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, avec leurs deux tristes caudataires, Turquie et Bulgarie, serons vaincues, nous n'en doutons pas. Mais la victoire des Alliés serait singulièrement atténuée dans l'avenir, si on laissait à l'Allemagne la possibilité d'absorber presque l'Autriciie grâce aux éléments germaniques qu'elle renferme, et par le même moyen, les autres nationalités qui la constellent. Une Bohême libre et indépendante, reconstituée et souveraine maîtresse de ses destinées, une Pologne réunie et affranchie, une Croatie délivrée et rattachée à ses éléments elliniquos, voilà les mesures qui s'imposeront au futur Congrès, mesures indispensables à la sécurité de l'Europe, si l'on veut que la paix
de demain ne soit pas une paix précaire et provisoire que pourrait encore, à son jour, troubler l'Allemagne, après avoir repris haleine et intrigué, comme elle sait le faire, pour brouiller et diviser.
Louis Martin.
Sénateur du Var.
(Suite et Fin)
Les Habsbourgs, très sincèrement, se croient animés des meilleurs sentiments pour leurs peuples et ils ne songent qu'à faire leur bonheur.
Dans un salon du xviii'' siècle, quelques philosophes et quelques grandes dames discutaient du paradis ctexposaient leur rêve d'étornilé; Duclos prit la parole, mais il fut au.ssitôl interrompu par une de ses interlocutrices : — Oh ! vous, Duclos, lui dit-elle, inutile de nous exposer votre idéal; nous le connaissons : la première venue, une bouteille do vin et un morceau de fromage! — Les goûts des Habsbourgs sont un p8u plus relevés; ils sont du même ordre. Ils s'entendent admirablement par là avec les Allemands de Vienne qui ne conçoivent pas do joie supérieure à celle d'écouter les valses de Strauss en mangeant des pâtisseries. Les souverains de l'Autriche se sont toujours donné pour tôche de débarrasser leurs sujets du souci de la pensée, de les divertir de toute préoccupation supérieure : une vie facile, d'aimables distractions, pou de soucis d'avenir, une conscience mollement bercée (^t protégoi^ contre les inquiétudes de l'au delà par la surveillance do l'Église et de l'État; que désirer davantage! Ce système a, dans tous les cas, l'avantage d'assurer la tranquillité des princes. Il repose essentiellement sur la surveillance méticuleuse d'une bureaucratie dévouée et d'une police attentive et discrète. Nous en avons une description admirable et fameuse dans la Chartreuse deParme, elc'ost, en effet, en Toscane qu'il a été pleinement appliqué par le frère de Joseph II, le futur empereur Léopold II.
Depuis Léopold II, la monarchie autrichienne n'a guère subi de transformation sérieuse. On a amélioré quelques rouages ; on n'a pas modifié le mécanisme général. A certaines heures, sous la pression de l'opinion publique ou par un vague respect humain, pour ne pas paraître rester trop à l'écart de l'Kurope, on a introduit quelques-unes des innovations modernes. Un parlement, une constitution ; changements de pure forme, qui n'altèrent en rien les
anciennes habitudes. Les naïfs seuls s'y trompent, comme Pelletan qui en 1837 réclamait la liberté comme en Autriche !
En réalité, le Reichsrath et la Diète ne sont que des ornements postiches qui ne tiennent en rien à l'édifice. Comme avant 18i8, l'Autriche, c'est le domaine des Habsbourgs, qui, pour protéger leur propriété, disposent de l'administration, del'Église et surtout des mouchards. Pour con)pléter l'énumération des forces actives, il conviendrait d'y ajouter la haute finance juive, qui, à toutes les époques, s'est fort bien entendue avec la Curie et avec la police.
François-Joseph a trop peu de pénétration et de finesse pour avoir jamais clairement compris la nature des forces réelles d'où son autorité dépend. Il est averti du moins par ces grâces d'état qui ne manquent jamais complètement aux intéressés. Il hait d'instinct les partis et les groupes qui ne se soumettent pas docilement à l'Église, qui tendent à atTaiblir la bureaucratie et à limiter les pouvoirs de la police. Il répéterait volontiers le mot que l'on prête à Joseph II, au moment de l'insurrection des colonies anglaises d'Amérique : — «Mon métier à moi, c'est d'être royaliste. » Il ne s'est jamais demandé si ce métier de roi ne se modifiait pas avec le temps et si ces habitudes archa'iques convenaient bien à notre siècle.
Une irrésistible répulsion l'a éloigné des fédéralistes slaves qui représentaient 1-a diminution de l'autorité centrale, l'extension de l'autonomie nationale, l'émancipation des autorités officielles ; il était, au contraire, attiré par les Allemands et les Magyars parce que ceux-ci, qui étaient une minorité, ne pouvaient conserver leur domination que par la violence ou la ruse. Les situations sont plus fortes que les hommes. Toutes les fois qu'un groupe relativement faible essaie de courber sous ses lois un groupe numériquement supérieur, il est condamné à la fraude, à l'injustice et à l'arbitraire. François-Joseph s'écartait des Slaves [larce que leur triomphe aurait marqué la fin des anciennes traditions administratives qui avaient été jusqu'alors l'armature du trône et sans lesquelles il lui paraissait impossible de maintenir la monarchie.
Il a fini, — ce qui arrive fréquemment aux esprits bornés, — par sacrifier la réalité à l'apparence ; le maintien des habitudes de son gouvernement lui a paru plus essentiel que la défense de son gouvernement même. C'est un phénomène d'ailleurs banal en histoire : une institution, fondée pour protéger le pouvoir, s'étend et se développe à son préjudice, l'ab-sorbe peu à peu ou le désagrège. Le système financier de la Curie, au xiv'' siècle, a dévoré le pouvoir des papes et ruiné leur domination ; la Tprreur a peut-être sauvé la Révolution, mais elle a préparé l'écroulement de la République ; la police et la bureaucratie autrichiennes ont conservé pendant un siècle l'État habsbourgeois, elles ont aussi empêché toute rénovation profonde, asservi le souverain et, en le liant indissolublement aux forces de réaction, elles l'ont condamné à se faire lui-même l'instrument de la déchéance de sa race.
A l'influence de sa mère, de ses précepteurs, de ses premiers ministres, s'ajoute pour achever de former l'âme du jeune souverain, l'influence de l'aristocratie aulique. Ce n'est ni la moins profonde, ni la moins funeste.
Le mot d'aristocratie d'ailleurs ne convient guère, puisqu'il rappelle l'idée d'une caste qui, unie par des traditions et des intérêts semblables, poursuit une politique commune, en s'appuyant sur une partie de la population. — La noblesse autrichienne est un ramassis hétéroclite de familles venues un peu de tous les pays et qui n'ont jamais eu aucun lien avec les peuples au milieu desquels elles possèdent leurs immenses domaines.
Même celles qui, par accident, prennent part à la vie politique, côtoient le mouvement national, ne se mêlent pas à lui. Un grand seigneur tchèque, — j'entends un de ceux que l'on est habitué à considérer comme de bons patriotes, — est un homme qui sait fort mal le tchèque, qui ne le parle que par exception, qui ne lit jamais un livre tchèque et qui a une horreur instinctive pour les souvenirs les plus chers à ses concitoyens.
La fortune de ces familles date, en général, des confiscations de la guerre de trente ans, c'est à dire que leur richesse et leur puissance ont eu pour fondement la ruine de l'indépendance nationale. Pendant des siècles, ils ont vécu isolés, au milieu d'une population qui ne voyait en eux que des spoliateurs et des bourreaux, enrichis par le caprice du prince, ne se maintenant que par sa protection ; leur préoccupation essentielle était de conserver sa faveur; leur existence s'est écoulée au milieu des intrigues de cour, et, dans cette atmosphère débilitante, leur esprit s'est rétréci et leur cœur s'est desséché.
On a dit : la cour de Vienne, c'est le 'Versailles de Louis X'V. — Si l'on veut ; à condition de ne pas oublier que les nobles de Versailles étaient du moins de véritables Français de race ; que, par conséquent, ils n'étaient pas complètement en marge de l'ensemble du peuple et que Paris n'est qu'à quelques kilomètres de Versailles. Paris cependant, c'est la fleur de la France, tandis que Vienne, indifïérente et frivole, n'est que le cadre de la dynastie.
C'est par les spécimens supérieurs qu'il convient déjuger les partis et les classes. Les représentants les plus remarquables de la noblesse autrichienne, telsque le comte Taaffe, ne sont que d'adroits courtisans, habitués à ménager les intérêts opposés, indifférents aux idées et au principes, tacticiens de couloirs qui caressent les faiblesses humaines et les développent pour les exploiter.
Pour ce monde qui vit dans un milieu factice, éloigné des grands intérêts de la pensée, l'essentiel consiste à obtenir quelque titre ou quelque cordon, et, pour mériter la faveur du souverain qui dispense les grâces, tous les moyens .sont bons. Partout l'homme, à défaut de valeur intellectuelle et morale, poursuit les signes apparents qui lui assurent la considération dont il ne saurait se passer; les gants sont indispensables à quiconque n'a pas les mains propres. Le respect de l'étiquette, le culte des formes extérieures, le souci des préséances sont d'autant plus nécessaires qu'ils établissent seuls des nuances dans cette marée de personnages qui. si on les dépouillait de ces pompes, ne représenteraient plus qu'une misérable cohue.
Au sommet de l'échelle, la famille impériale qui incarne à un degré plus élevé les caractères essentiels de cette pseudo-noblesse ; l'étroitesse d'esprit, la torpeur, le culte béat et hébété des formes les plus vaines, le vide de l'intel-
ligence et du cœur, et, comme conséquence, les caprices morbides, le besoin d'échapper à tout prix à l'insupportable ennui que distille cette existence absurde, fût-ce au prix de scandales et de folies.
Un avocat de François-Joseph, s'il était bien inspiré, pourrait, en rappelant cette situation, réclamer pour lui les circonstances atténuantes. 11 était, certes, bien préparé par ses antécédents et par son éducation à subir les désastreuses influences de la Cour et il n'a jamais essayé de s'en dégager. Mais il est vrai qu'elles l'enveloppaient d'un réseau si serré que, pour s'aiïranchir, une volonté surhumaine eût peut-être été nécessaire. Seulement, on ne diminue ainsi la responsabilité de l'Empereur qu'en condamnant l'Autriche elle-même. Une aristocratie semblable à la noblesse viennoise est le résultat logique d'un État artificiel et faux, et tant que cet État subsistera, il produira les mêmes consé quences. l'abaissement des caractères, la corruption morale, l'intrigue comme uniciue souverain de gouvernement, la [)Olice comme principal moteur de la vie publique.
Il est évident que François-Joseph ne s'est jamais demandé si le caractère spécial de l'État dont la direction lui appartenait n'exigeait pas une forme particulière de constitution. Il n'a jamais songé à se former une doctrine politique, à choisir un système. Il s'est abandonné aux événements et a suivi les circonstances. Ses panégyristes, — il en avait un assez bon nombre avant 1914 et, ce qui est plus extraordinaire, beaucoup n'étaient pas payés, — louent sa politique réaliste. C'est un mot dont on abuse, et les réalistes sont fort rares, parce que rien n'est plus difficile que d'apercevoir la réalité. François-Joseph, qui n'a de l'Autriche qu'une idée assez vague, a surtout subi des influences personnelles ou des impressions momentanées. Au milieu de ses incohérences, il n'est pourtant pas impossible d'entrevoir comme une direction permanente et de dégager de ses contradictions un ensemble de sentiments qui ont déterminé ce qu'avec beaucoup de complai-
iice, on pourrait appeler son programme.
Un trait essentiel se dégage de sa conduite, son antipathie pour les Slaves. On la expliquée par des raisons divi-rses.
On a prétendu d'abord qu'il n'avait jamais pardonné à la Russie la trahison où sa pussilaniniité l'avait acculé en 1854. Les faits sont connus : Nicolas I"', en 1848, avait deux fois sauvé l'Autriche, — d'abord contre les Magyars dont il avait écrasé l'insurrection, ensuite contre la Prusse, qui. devant son altitude, avait été forcée d'abandonner ses projets d'unification. Il se croyait sûr de la reconnaissance du jeune Empereur. Que François-Joseph se soit jtersuadé que l'intérêt de la monarchie ne lui permettait pas de se joindre à la Russie, on peut l'admettre. Mais il commit une faute lourde quand, par faiblesse ou par calcul, il négligea de j)révenir le Tsar de ses intentions. Nicolas, qui n'avait accepté la lutte que parce qu'il se croyait sûr de l'appui de Vienne, menacé sur ses flancs par l'armée autrichienne, était condamné à la défaite. 11 mourut de son échec. Son fils, Alexandre II, ne pardonna
jamais aux Habsbourgs leur défection. François-Joseph, de son côté, eut beau apporter une couronne expiatoire sur la tombe de Nicolas, sa conscience ne l'absolvait pas; l'oubli des injures est dans tous les cas une vertu assez rare; mais l'on garde toujours à ses bienfaiteurs une amère rancune dss torts dont on s'est rendu coupable envers eux. Les âmes vulgaires ne pardonnent guère aussi les services reçus, et la reconnaissance que les Habsbourgs devaient à Paskiévitch était lourde à porter.
Peut-être les souvenirs de ces premières années de règne ont- ils en effet laissé dans l'Ame de François-Joseph une impression pénible; il ne conviendrait pas cependant d'exagérer l'importance de ces influences secondaires. Il n'est pas bien sûr que le jeune souverain ait jamais bien compris tout ce dont il était redevable au Tsar et surtout qu'il ait mesuré l'odieux de sa propre conduite ; son antipathie pour les Slaves s'explique surtout par des raisons générales qui sortent de ses sentiments les plus profonds.
Tout d'abord, il est catholique, dévotieusenient soumis à l'Eglise, et l'Eglise, en Autriche, en dépit do quelques exceptions retentissantes, est nettement centraliste. — Bien qu'elle trouve son principal point d'appui dans les provinces alpestres où les sympathies allemandes ont été longtemps assez tièdes, elle compte plus pour maintenir sa domination sur l'appui du souverain que sur les sympathies des peuples. — Elle se défie des Tchèques à qui elle reproche leur tiédeur et qu'elle suspecte de tendances hérétiques ; elle s'inquiète des sympathies que beaucoup de Yougoslaves éprouvent pour la Russie orthodoxe. En dehors même de ces considérations locales, par tradition et par goût, elle aime l'uniformité et elle flaire une menace de schisme dans toute velléité d'indépendance. A certaines heures, dans quelques pays, comme par exemple en Belgique, des raisons particulières l'ont déterminée à prendre en mains la cause des nationalités dissidentes, parce qu'elle espérait ainsi étendre son action et établir plus solidement sonautorité.'D'une manière générale, elle hait la diversité et elle ne voit dans les rivalités de races qu'une des formes de l'esprit de révolte ou une manifestation de la colère divine.
Si le fédéralisme déplaît aux prélats, il est odieux, par définition, aux militaires et aux bureaucrates, parce qu'il complique leur besogne et les astreint à modifier leurs méthodes. Windischgraetz et Schwarzenberg, qui ne croyaient qu'à la force matérielle, ne comprenaient la discipline quesousuneforme extérieure. Leshommes étaient tenus à une obéissance mécanique; l'armée était un corps inerte que mettait en mouvement un groupe isolé, représenté par le corps des officiers. Gomme à l'époque de la guerre de Trente ans, les soldats n'étaient pas les défenseurs du pays, mais les serviteurs du maître; ils portaient sa livrée, ils exécutaient ses ordres, ils parlaient sa langue.
Recrutés dans la même classe, formés par une éducation semblable, les chefs ne devaient avoir d'attachement que pour la dynastie et tout sentiment national distinct était réputé un commencement de trahison. Pour un Français, ces sentiments sont assez difficiles à comprendre, parce que, bien longtemps avant la révolution, la nation et le roi se confondaient, et Louis XFV lui-même n'en voulait pas à Vauban d'être patriote. N'oublions pas seulement que
jusqu"enl804, les divers États de la maison de Habsbourg n'étaient même pas réunis par un nom commun, et qu'une partie importante de la monarchie était presque toujours en insurrection ouverte ou latente. Il était, en somme, naturel que Radet/.ky préférât que ses officiers ne se mêlassent pas trop à la vie des Milanais et les canonniers de Windisch graetz auraient bombardé Prague avec moins d'entrain, s'ils avaient éprouvé pour la cité dorée l'enthousiasme qu'elle inspire à ses véritables enfants.
Fran(;ois-Joseph cependant, qui n'a jamais eu le moindre talent militaire, a toujours eu l'âme d'un vieux capitaine d'habillement. Jamais il ne quittait l'uniforme, il aimait tes détails du service, les seuls qu'il fat à même de comprendre ; il ne s'entourait que de généraux d'ancien style et, comme eux, il ne faisait aucune différence entre Bakounine et Palacky.
Toute tentative pour diminuer le rôle de l'allemand lui semblait ainsi une atteinte contre sa couronne. Non pasqu'il éprouvât pour l'idiome de Schiller et de Gœthe cette sorte de dévotion superstitieuse qu'afïectent les professeurs des Iniversités germaniques ; les Ilabsbourgs no se sont jamais piqués do littérature. Du moment cependant où on voulait une langue dominante, il était naturel que l'on conservât la coutume de la maison. Au début, d'ailleurs, il était impossible qu'il en fat autrement, parce que Franrois Joseph n'avait pas renoncé à étendre sa domination sur toute la Confédération ; plus tard, le pli était pris et on recula devant un changement qui aurait troublé de vieilles habitudes.
Nous touchons peut-être ici au trait essentiel de la physionomie do François-Joseph et de l'ensemble de la dynastie des Habsbourgs. Ils n'ont ni curiosité d'esprit ni vigueur morale. Ce sont, par excellence, des misonéistes, des traditionalistes purs. De même que le nègre fameux, ils coni tinuent. Autour d'eux, le monde a changé; des besoins nouveaux sont nés ; des idées jadis inconnues se sont répandues ; les peuples réclament une indépendance à laquelle, jadis, ils ne songeaient pas ; — les Habsbourgs ne s'en aperçoivent pas. Gomme au xvii« siècle, ils remettent le soin de leur conscience à leur directeur, ils obéissent docilement aux ordres de leurs généraux ; ils laissent agir leurs bureaucrates et ils écoutent les rapports do leurs mouchards.
Pourvu que leurs sujets imitent humblement la tranquillité dont les souverains leur donnent l'édifiant exemple, ils ne les persécuteront pas ; ils n'exigeront pas d'eux de grands efforts, ils toléreront volontiers leurs fredaines et ils mettront à leur disposition d'excellentes musiques militaires pour bercer leur digestion. Mais malheur à ceux s'avi.seraient de troubler la quiétude du monarque par des demandes incongrues, ou se risqueraient à discuter son autorité. — Aussitôt une répression impitoyable s'abattrait sur les coupables.
Les Habsbourgs frappent les mécontents avec d'autant moins" de remords qu'ils ne séparent pas leur propre cau.se de celle de Dieu. Depuis le xvi« siècle et la Réforme, leurs confesseurs leur ont toujours répété qu'ils ont été élus par l'Éternel pour assurer la victoire de la vérité sur l'erreur, et ils ont, en effet, fini par se persuader qu'ils sont les intendants de l'Éternel. C'est une doctrine com-
mode, parce qu'elle justifie les pires cruautés et ordonne le plus sanglants holocaustes.
Cet Éternel cependant, qui a pris sous sa protection immédiate les défenseurs de la véritable foi, a, par moments, de bien fâcheuses distractions. Où était-il le 3 Juillet 1866, et comment a-t il laissé battre Benedek, qui méritait vraiment un meilleur sort, par ces mécréants de Moltkeet de Bismarck? Au point de vue humain, nous comprenons mal la résignation du vaincu de Kôniggrœtz. Pendant deux ou trois ans, on s'est imaginé qu'il préparait une revanche; en fait, rien ne prouve qu'il y ait jamais sérieusement pensé et il a suffi d'un geste de la Russie pour qu'il remît au fourreau le sabre que Baust, péniblement, essayait de tirer de sa gaine. Depuis 1871, avec une touchante humilité, il a exécuté les ordres qui lui arrivaient de Berlin.
J'ai lu jadis un roman qui racontait l'histoire d'un grand seigneur : poursuivi par la mauvaise fortune, il avait fini par solliciter une place d'intendant chez son ancien rival, qui, plus heureux que lui, avait épousé une riche héritière. Le livre n'eut aucun succès et on accusa l'auteur d'invraisemblance. L'histoire nous donne cependant l'exemple de semblables abdications.
Par quelle évolution François-Joseph en est-il arrivé à cette déchéance? — Très probablement, il ne s'estpas aperçu de son vasselage et il ne se doute pas du rôle méprisable qu'il joue. Comme il n'a jamais entrevu que l'apparence des choses et qu'il n'a jamais été capable de réflexion, ses regards ne dépassent pas les murs de son palais. Tant que l'étiquette n'est pas modifiée, qu'on présente à la signature un assez grand nombre d'actes, le souverain est convaincu que rien n'est changé autour de lui. C'est ainsi que ce catholique livre le monde à une dynastie protestante, que cet héritier d'une des plus vieilles maisons de l'ïiistoire, — et sans doute de la plus vaine de son nom et de sa gloire, — prépare le triomphe des margraves de Brandebourg. Ces absurdités paraissent presque naturelles quand on se rapelle que François-Joseph, pour punir la Serbie d'un meurtre dont elle n'était pas coupable et pour venger un homme qui était probablement condamné à une fin rapide et qui, d'ailleurs, ne lui inspirait aucune sympathie, a plongé l'Europe dans un abîme de douleur et de sang.
Il serait intéressant, — et il ne serait peut-être pas inutile, — après que nous avons essayé de retrouver les influences sous lesquelles s'est formé le caractère de 'François-Joseph et indiqué les traits essentiels de sa physionomie, — de définir les principales périodes de son règne, et nous l'entreprendrons sans doute un de ces jours.
Nous marquerons alors les diverses étapes de cette évolution, féconde en surprises, qui, au milieu de nombreux bouleversements apparents, n'a guère modifié le caractère de la vieille monarchie et a laissé' intactes les vieilles puissances : l'Église, l'armée, la police, la finance. Nous aurons ensuite à signaler quelques procédés assez caractéristiques de la politique de François-Joseph, qui d'ailleurs se rattachent aux troits fondamentaux de son esprit, mais qui complètenl son portrait : son égoïsme absolu, l'imprévu de ses revirements, sa facilité à oublier les services rendus et à trahir ses amis, l'indifférence souveraine avec laquelle il retire ses promesses.
De cette histoire, un double fait se dégage. — D'abord, la volonté toujours plus marquée des Slaves d'obtenir une complète autonomie et leur refus de se soumettre plus longtemps à la situation inférieure à laquelle on les condamnait. — Ensuite, l'inquiétude croissante et l'énervement progressif de la Cour incapable de comprendre la situation et d'accorder à la majorité des peuples les concessions qu'ils réclament. A deux reprises, François-Joseph a semblé entrevoir la gravité de la situation. S'il avait soutenu Hohenwart en 1871 et Badeni en 1897, il sauvait la monarchie et il assurait probablement pour longtemps la paix de l'Europe. Seulement, pour cela, il eût fallu qu'il ne fût pas l'homme de ses maîtres et de son entourage; il eût fallu qu'il ne fût pas un Habsbourg.
Singulière destinée, en somme, que celle de cette famille qui a obtenu des succès prodigieux sans avoir jamais produit ni un prince remarquable ni un politique éminent; et qui, pendant quatre siècles, a poursuivi l'hégémonie universelle, sans être aiguillonnée par une ambition bien active. Les plus illustres de ces souverains qui ont si longtemps ébranlé le monde, n'ont jamais été que des personnages de deuxième et de troisième plan ; les meilleurs ont été au dessous de leurs victoires et les pires paraissent à peine responsables des calamités qu'ils ont déchaînées.
Leurs défauts et leurs faiblesses se résument assez bien dans leur dernier représentant : bigot, au point de paraître fanatique et incapable de toute conviction sérieuse; féru de militarisme et convaincu qu'il sutBt, pour qu'une armée soit victorieuse, que les culottes de ses ofTiciers soient rigoureusement à l'ordonnance; infatué de ses titres, de son nom, de ses droits en même temps que flexible aux influences les plus contradictoires; orgueilleux de sa puissance et prompt à toutes les abdications, gardien intransi- ,'eant des puérilités les plus vaines du protocole et faisant litière des plus élémentaires délicatesses morales. Effaré à la pensée de la moindre nouveauté, timide devant le plus léger effort de pensée, prisonnier de son passé, de son entourage, de ses habitudes, il se présente vraiment à nous comme le Romulus Augustule de la dynastie de Charles- (Juint. Quand on pense à lui, l'esprit hésite entre l'horreur et le mépris. La destinée l'a grandi au delà de ses mérites; c'était vraiment un trop pauvre homme pour qu'elle fît de lui l'instrument de semblables cataclysmes.