LES SOCIALISTES ALLEMANDS ET LA PAIX
Quel est le sens réel et l'importance des mouvements populaires qui, ces derniers jours, ont ensanglanté Beilin, Cologne, Munster et, autant que permettent de le pressentir diverses indications des journaux, plusieurs autres villes allemandes? — H est difiBcile de le dire, et nous ne voyons pas non plus très clairement dans quelle mesure ces incidents ont pu agir sur l'attitude des socialistes au Reichstag. La crainte d'être désavoués par leurs'électeursn'entre-t elle pas pour une large part dans le tardif courage des quelques députés qui ont repoussé les crédits militaires?
Les socialistes allemands, — j'entends ceux qui ne sont pas définitivement et complètement domestiqués, — ne semblent d'ailleurs nullement se rendre compte de la situation et leur psychologie n'est pas beaucoup plus pénétrante que celle de l'Empereur lui-même.
Qu'à aucun moment, ils aient cru sincèrement qu'il s'agissait d'une guerre défensive et que l'Allemagne était forcée de répondre aux provocations do la Russie, c'est là un conte à dormir debout et ils ne nous persuaderont jamais qu'ils ont ajouté foi une seule minute aux sornettes de Bethmann-Hollweg. Il suffit pour en être convaincu de
lire le Voricœris de juillet 1914. Jusqu'à la veille de la déclaration de guerre, leurs journaux ont dénoncé les projets criminels de l'Autriche, signalé l'absurdité des accusations lancées contre le peuple serbe et protesté avec indignation contre les procédés du Ballplatz. Quel miracle les a brusquement convaincus au dernier moment de la loyauté du comte Tisza?
Qu'ils aient entendu sans bondir d'indignation le discours du Chancelier le 4 août 1914, ce sera pour la démocratie allemande une tache d'infamie qu'elle n'effacera pas facilement.
Comment expliquer cette lamentable défaillance ? On a parlé de peur, et l'histoire prouve, en effet, que les Assemblées sont sujettes aux paniques. De qui cependant les socialistes ont-ils eu peur? — De Guillaume II et de ses juges? — C'est possible, mais non pas très vraisemblable, pour une raison excellente. L'Empereur n'aurait pas commencé la guerre s'il n'eût été sûr d'avance du vote unanime du Reichstag et il est clair que, dès lors, aucune mesure de rigueur n'était à craindre. La responsabilité de la rupture ne pèse pas moins lourdement sur l'extréme-gauche que sur les partis bourgeois, parce que sa résistance eût empêché la catastrophe. En réalité, elle était résolue, — mettons, si on le préfère, — résignée à la guerre depuis le jour où, sous un prétexte hypocrite, elle avait assuré le vote de la loi militaire de 1913.
Si les socialistes ont renie leurs principes et ont souillé leur conscience de la plus abominable apostasie, t'est qu'ils ont redouté de mécontenter leurs électeurs, et c'est un symptôme nouveau de la fureur guerrière qui a emporté le pays entier.
Les Allemandsnousdonnentaujourd'hui le triste spectacle de ces bandes d'apaches qui, sur les bancs de la Cour d'assises, rejettent successivement les uns sur les autres l'initiative d'un mauvais coup qui n^a pas réussi. Leurs dénégations ne trompent personne. L'Empereur, les officiers, les métallurgistes et les junkers avaient prémédité l'agression ; ils connaissaient leur peuple et ils savaient qu'il suffirait de faire appel à ses instincts de rapine pour qu'il se ruât à la curée.
L'affaire manquée, les socialistes essayent de se refaire une virginité. Leur sincérité est singulièrement suspecte et il est permis de se demander s'ils ne jouent pas un rôle concerté avec l'Empereur. Les Anglais et les Français prennent les principes au sérieux et ils ont prouvé combien profonde était leur horreur de la guerre. Les compagnons d'Outre-Rhin reprendraient volontiers le jeu qui leur a réussi longtemps et ils s'imaginent qu'il ne tient qu'à eux de renouer les conversations de Bruxelles, au point où l'invasion lésa interrompues. Ils sont tout prêts à passer l'éponge sur leur odiv3use trahison. Généreusement, ils pardonneraient aux Belges la destruction de Louvain et aux Français le bombardement de Reims et d'Arras. Leur naïveté serait ridicule si elle n'était écœurante. Il serait vraiment trop simple de se jeter sur ses voisins, de déchaîner l'incendie et les massacres, de participer aux plus odieuses cruautés que l'histoire ait jamais enregistrées, et de venir ensuite tendre tranquillement aux victimes une main ensanglantée.
Quelle preuve, du moins, nous offrent-ils de leur repentir
et quelle raison avons-nous de croire à leur conversion ? Ont-ils vraiment fait leur examen de conscience et comprennent-ils la responsabilité qu'ils ont encourue ?
La cause essentielle de la guerre, il faut la chercher avant tout dans l'orgueil insensé de 1 Allemagne, dans sa conviction qu'elle représente un État supérieur de civilisation et que les autres peuples doivent humblement accepter sa direction. Les socialistes ont contribué pour une très large part à répandre dans les classes populaires cette vanité niaise qui a fini par un accès de fièvre chaude. Dans les congrès, ils ont toujours traité les autres groupes avec le plus insultant mépris; il n'ont jamais consenti à reconnaître les droits des petites nationalités; ils ont toujours refusé d'accorder aux petites nations une complète égalité. Sont-ils disposés à confesser leur erreur et à faire amende honorable?
Le nom même d'Internationale suppose l'existence de nations qui, quel que soit le nombre de leurs habitants, ont les mêmes titres à l'indépendance et doivent être traitées avec le même respect. Que la tyrannie soit exercée par les successeurs de Bismarck ou par les disciples de Karl Marx, elle est toujours aussi intolérable, aussi contraire aux principes du droit général et aux intérêts de la civilisation. Les invites de l'Extrème-gauctie du Reichstag ne sauraient avoir aucun sens, tant qu'ils ne nous auront pas montré par des actes qu'ils ont définitivement répudié leurs vieilles théories impérialistes et tant qu'ils n'auront pas accepté les conséquences nécessaires des doctrines socialistes.
Tous les peu pies doivent être libres de disposer deleur sort. Voilà le principe essentiel, sur lequel aucune transaction n'est possible. Liebknecht et ses amis sont-ils d'accord avec nous sur ce point et en acceptent-ils les conséquences immédiates?
Ces conséquences, elles apparaissent clairement.
Une expérience d'un demi-siècle a prouvé, sans qu'aucune contestation soit permise, que les Alsaciens-Lorrains veulent être rendus à la France?
Les Polonais et les Danois du Slesvig demandent à être débarrassés de la domination allemande, devenue de plus en plus oppressive à mesure qu'elle se prolongeait.
L'Autriche n'a jamais été qu'un instrument de tyrannie et de violence; il faut qu'elle soit anéantie, de manière à permettre aux Galiciens de se réunir aux Polonais, aux Tchèques et aux Slovaques de constituer un Etat indépendant, aux Yougoslaves de se rattacher au royaume de Serbie.
Enfin, il est démontré que la dynastie des HohenzoUern, grandie par le vol et la conquête et incapable de se soustraire à l'obsession de ses origines, est une menace pour la paix du monde et qu'elle doit disparaître.
Ces quatre points : restitution de 1 Alsace à la France, reconstitution de la nationalité polonaise, démembrement de l'Autriche, suppression de la dynastie des HohenzoUern, les socialistes allemands les acceptent-ils?
Si oui, qu'ils le déclarent nettement et qu'ils prouvent leur foi par leurs œuvres.
Tant qu'ils ne l'auront pas fait, nous aurons le devoir de ne voir dans leurs déclarations pseudo-pacifiques qu'une misérable manœuvre et de dénoncer, sous le masque transparent dont ils s'affublent, les caudataires honteux de Guillaume II. E. D.
BIBLIOGRAPHIE
Balcanicus. — La Bulgarie : ses ambitions, sa trahison. (Armand Colin, 1915, 3fr.50).
Le livre de Balcanicus a un défaut, très grave. Il est arrivé trop tard, au moment où les événements étaient déjà accomplis. Il pourrait ainsi prendre pour devise la parole d'Hamlet : espoirs trompés et regrets superflus ! S'il était venu à son heure, c'est-à dire six mois plus tôt, il aurait apporté un appui qui n'eût pas été inutile aux journalistes qui s'efTorcaient d'éclairer l'opinion et qui ne cessaient de répéter que la diplomatie alliée faisait fausse route à Sofia, quand elle espérait ramener par ses caresses et ses faveurs, un souverain qui n'a jamais eu d'autres mobiles que ses ambitions maladives ou ses rancunes puériles.
L'erreur bulgare sera un jour un curieux chapitre des entêtements de la diplomatie. De très bonne heure, l'opinion publique, avec une perspicacité singulière, avait près senti les résolutions de Ferdinand.
Les journaux les plus influents, avec une insistance acharnée, dénonçaient le péril. Dans le Journal des Débais en particulier, toujours si bien renseigné sur les questions orientales, M. Gauvain, menait une admirable campagne et, avec une invincible logique, servie par une remarquable connaissance de la situation, s'efTorçail d'ouvrir les yeux de nos gouvernants. On no l'a pas écouté et la Serbie, traiteusement attaquée, a été condamnée à l'invasion et à la ruine. Qui sait si le livre de Balcanicus, s'il avait paru à l'heure, n'aurait pas dessillé quelques yeux? Il aurait dans tous les cas apporté une aide précieuse aux hommes qui, comme nous, demandaient aux Alliés une politique plus ferme et plus hardie et qui ne se sont jamais laissé leurrer par les protestations intéressées qui nous arrivaient de Sofia.
A vrai dire, je doute d'ailleurs beaucoup que l'ouvrage de Balcanicus eût jamais produit un grand effet, parce que c'est un livre mal fait. Je ne le dis pas sans regret ; j'ai lu de Balcanicus des travaux qui m'ont été des plus utiles ; c'est un travailleur consciencieux et averti ; il étudie les ques tions avec soin ; il m'est donc pénible de signaler les imperfections de son œuvre. Je crois nécessaire cependant de dire franchement que son travail est manqué, je le dis nettement, parce qu'il me parait nécessaire d'avertir nos amis slaves.
Ils se plaignent avec raison d'être mal connus chez nous. La faute leur en revient en partie. Leur propagande est mal organisée et il ne savent pas comment on gagne et on retient l'oreille du public. C'est un lieu commun de constater qu'une des causes qui expliquent les succès commerciaux des Allemands, doit être cherchée dans la souplesse avec laquelle ils s'adaptent aux goûts de leurs clients. On dira peut-être que le lecteur français a tort de, se montrer si pointilleux et si exigeant au point de vue de la forme; je n'en suis pas convaincu, pour ma part, et je pense au • contraire que ces habitudes d'élégance, de précision et de méthode sont une des raisons de notre influence dans le monde. Sans vouloir d'ailleurs trancher ces questions de principe, il est certain qu'on se trouve en présence d'une itradition fort ancienne et qu'on ne déracinera pas. Nos
amis slaves doivent donc se persuader que, quel que soit l'intérêt intrinsèque de la cause qu'ils .défendent, ils ne gagneront les sympathies qu'en tenant compte du goût et des coutumes du public.
Le livre de Balcanicus paraît avoir été imprimé très vite et les coquilles y sont vraiment plus nombreuses qu'il n'est permis. Je saisbien quele rôledu ministre russe à Sofia n'était pas très agréable, à côté de Ferdinand; est-ce une raison pour ajouter encore à ses ennuis personnels en le débaptisant avec un acharnement qui rappelle Beaumarchais et en l'appelant successivement Nekiioudofï, Nekloudofï, Nekiouioff, etc. — Critique plus grave, le style est souvent si embarrassé et si obscur que je ne suis pas toujours très sûr d'avoir compris la pensée réelle, — et cette obscurité est particulièrement fâcheuse quan'd il s'agit de textes diplomatiques. I/auteur ne nous indique jamais s'il nous donne des traductions ou des documents originaux. Il répète plusieurs fois les mêmes faits, reproduit à diverses reprises les mêmes pièces. Enfin, et c'est l'imperfection la plus fâcheuse, au lieu de suivre purement et simplement l'ordre chronologique qui, en pareille matière, est le seul admissible, il a adopté un plan, à la fois compliqué et fuyant, qui déroute le lecteur et laisse dans l'esprit une extrême confusion.
Dans ces conditions, le livre de Balcanicus ne portera pas sur le public et je crains même que, parmi les lecteurs plus attentifs et mieux préparés, beaucoup ne se laissent décourager par ces défauts extérieurs. Ce sera grand dommage, parce que, — à condition de refaire complètement le travail, — il est possible d'en dégager un certain nombre de conclusions extrêmement utiles à retenir.
Nous aurons sans doute à revenir sur l'étude des relations de la Bulgarie et de la Serbie. Ce que nous voudrions indiquer aujourd'hui seulement, c'est la preuve nouvelle qui ressort du livre de Balcanicus, de la loyauté de la Russie, de la générosité réelle de ses intentions, et de la politique résolument agressive de l'Autriche-Mongrie.
Nous sommes, certes, aussi éloignés que possible d'admirer la diplomatie ofiBcielle russe et, même depuis le début de la campagne, elle n'a pas été toujours très heureusement inspirée. On se trompe radicalement cependant sur elle, parce qu'on ne tient pas compte, quand on la juge, des tendances idéalistes et mysti([ues qui la déterminent très souvent.
Que signifie, en réalité, pour un empire tel que la Russie, l'acquisition de quelques centaines de kilomètres carrés et en quoi sa force de résistance s'en trouvé-telle accrue? Aussi, la soif de conquêtes qu'on hii attribue est-elle légendaire, ou, au pire, n'existe t-elle que dans quelques représentants de la bureaucratie quimaintiennentparniiles Slaves les aspirations et les tendances de l'Allemagne à laquelle ils se rattachent. La masse de la nation est radicalement indifférente à toute pensée d'annexion, parce que toute volonté de domination lui est étrangère. En revanche, elle ressent une inaltérable humiliation à la pensée que des millions d'hommes, unis à elle par le sang ou la foi, subissent le joug étranger. A ce point de vue, le Tsar éprouve les mômes impressions élémentaires que ses sujets. Dans la crise balkanique qui s'est ouverte en 1912, la conduite de la Russie a été d'une simplicité et d'une droiture absolues.
Les documents établissent qu'elle a toujours joué franc jeu et qu'elle n'a eu qu'une volonté : assurer l'établissement d'un régime durable qui permettrait aux divers peuples de se développer librement et en paix. Pendant la guerre contre la Turquie, son rôle s'est borné à surveiller l'Autriche et à l'empêcher d'attaquer traîtreusement les Serbes; après la défaite du sultan, elle s'est attachée à empêcher la rupture, et elle a persisté jusqu'à la dernière heure dans ses intentions pacificatrices. Elle y a eu quelque mérite, en face de l'attitude des Bulgares. On éprouve, en effet, quelque stupéfaction à voir le président du conseil, Danef, dans une dépêche officielle, écrire «que la politique russe est d'une légèreté qui dépasse toute expression ou d'une faiblesse qui serait impardonnable (22 juin 1913). »
« J'ai l'impression, disait à ce moment le rninistre des finances de Sofia, en présence de ce déchaînement des passions russophobes qu'excitait Ferdinand, que les gens d'ici ont été frappés en masse, non de folie, mais de rage. »
En réalité, ils obéissaient aux suggestions de Vienne et M. Sazonov ne se faisait aucune illusion sur ce point : — « Votre communication ne me surprend pas, écrivait-il à M. Danef, le 22 juin... Vous agissez sous l'influence de l'Autriche. Vous êtes libres. La Russie et le slavisme se récusent. Nous avons fait notre devoir. »
M. Sazonov ne se trompait pas, nous en avons la preuve formelle dans la dépêche que le comte Tarnovsky, le ministre d'Autriche-Hongrie à Sofia, adressait au comte Berchtold, la veille même de l'attaque du général Savof : — « La Bulgarie veut savoir si elle aura les mains libres pour l'attaque contre les Serbes et les Grecs au cas où elle céderait à la Roumanie la ligne Toutrakan-Baltchik ? »
En réalité, depuis le début des événements, le Tsar bulgare poursuivait un plan d'action parfaitement délimité. — Après s'être servi de la Serbie pour écraser les Turcs, la livrer à l'Autriche et, pour prix de sa trahison, arriver à Constantinople. — En face de la Triple-Entente qui, représentée par la Russie, ne poursuivait qu'un but d'émancipation et avait adopté la formule : les Balkans aux peuples balkaniques, Ferdinand, aveuglé par ses ambitions mégalomanes, sefaisaitl'instrumentdesprojetsde domination germanique.
Si l'on songe que la guerre actuelle est une conséquence directe et fatale de la rupture de l'alliance balkanique, on mesurera le poids des responsabilités qui retombent sur la tête de Ferdinand de Cobourg. — Le 29 juin 1914, en ordonnant d'attaquer les Serbes, « la camarilla de Sofia », suivant l'expression du général Vasof, a permis à l'Autriche de se relever de ses échecs de 1912 et de reprendre dans les Balkans le terrain qu'elle avait perdu. Pour la tirer de sa situation difficile « le tsar Ferdinand de Cobourg lui a offert impitoyablement en holocauste le peuple qui s'était confié à lui. »
A l'occasion des fêtes de Noël, Polonia puhUe un numéro hors série, consacré aux volontaires polonais qui, dès le commencement de la guerre, ont répondu à l'appel de la France. Parmi ces soldais, beaucoup sont déjà tombés sur le champ de bataille; d'autres ont mérité par leur courage les plus glorieuses récompenses. De nombreuses photographies de PoLonia nous présentent cas vaillants, dans leur vie de
tous les jours, à l'heure du péril ou du repos, quelquefois aussi sur leur lit d'hôpital, toujours fidèles à eux-mêmes et dignes de leur pays, joyeux, fiers, intrépides, confiants.
Au point de vue de l'exécution artistique, le numéro de Noël de la Polonia est vraiment remarquable. Quelques gravures anciennes évoquent le souvenir de l'époque napoléonienne, quand les Polonais enlevaient les défilés de Some-Pierre, ou couvraient la retraite de l'armée impériale. Les dessins de Korab-Mercère vous empoignent par la sincérité de l'exécution ; rarement la jeune et brillante artiste, bien connue par sa collaboration à Vlllust rat Ion, -a éiéanssï bien inspirée. Mais la pensée s'arrête avec une sorte d'angoisse sur un paysage désert, triste, encadré de pins, où des forêts profondes viennent mourir dans un champ de sable bosselé. C'est une de ces plaines désolées où la jeunesse polonaise, folle d'espoir, a espéré rendre à son peuple son indépendance perdue, et où les morts dorment inconsolés, en attendant le jour de la résurrection de la patrie. Ayons confiance et ne perdons pas courage. Déjà, l'aube d'un jour meilleur tremble à l'horizon lointain ; l'espoir pénètre dans les tombes. Le sacrifice n'est jamais inutile et le sang des martyrs ne coule pas en vain.
Le numéro de Noël de la Polonia est plus qu'une remarquable production artistique; c'est un document historique important; il n'était pas inutile de rappeler à la France que, sur tous les champs de bataille où se joue la liberté des peuples, le sang de ses enfants s'est mêlé à celui des fils de la Pologne (1).
ECHOS ET NOUVELLES
La situation politique. — Nous recevons de Prague quelques nouvelles intéressantes qui confirment ce que nous disons dans notre article sur les intrigues du gouvernement austro-hongrois en Bohême. Voyant que les menaces restent sans effet sur les Tchèques, Vienne cherche maintenant à employer la persuasion. C'est ainsi qu'on a cru de bonne politique d'écarter de Prague le commandant militaire de la ville, M. Schwerdtner, qui s'était compromis par des propos trop ouvertement pangermanistes tenus au Casino allemand. On a trouvé gênantes ses déclarations trop sincères sur la «grande Germanie», qui constituaient une provocation maladroite aux habitants de la capitale de la Bohême, au moment même où l'on voulait leur faire accepter une union plus intime avec l'Allemagne. Sur les instances de M. de CoudenhovC: gouverneur de Prague, M. Schwerdtner a été éloigné sous prétexte d'une promotion au grade dégénérai de l'infanterie. Ce n'est qu'un petit fait, mais fort significatif.
Un autre fait caractéristique : Vienne envoie maintenant des personnalités influentes, en particulier des membres de la famille impériale, visiter de temps en temps la Bohême. Dernièrement encore, l'archiduc Léopold Salvatorest venu à
(1) Les Polonais sont des puristes, et ils ont grandement raison. Par quel scrupule excessif ne font ils pas reviser la forme de leurs articles?
Prague, afin d'influencer l'opinion publique tchèque et de lui montrer, qu'en dépit des redditions continuelles des soldats tchèques et de la résistance passive de la population, il restait possible de rentrer en grâce à Vienne, à condi tion de se repentir à temps. On a dressé tout un programme de visites officielles, que devront accompagner des manifestations loyalistes de la population; on saura la forcer par tous les moyens possibles à témoigner des sentiments de patriotisme autrichien. On prépare maintenant la visite de l'archiduc Charles Etienne, et on enverra bientôt à Prague un autre membre de la maison impériale pour décourager les Tchèques et pour compléter l'œuvre des précédents artisans de démoralisation.
Toutes ces manœuvres sont Lien inutiles; le peuple tchèque est assez fin pour en deviner les motifs et le but; et il agit en conséquence.
L'attitude des autorités militaires vis-à-vis des .socialistes autrichiens est également instructive. On leur prodigue les égards, on consulte les chefs du parti sur le ravitaillement, sur la condition des ouvriers, etc. En arrière, les officiers autrichiens ne se gênent pas pour dire : «Gomme nous détestons toute cette canaille. Jamais nous n'avions prévu qu'il nous faudrait un jour nous incliner devant ces gens là. IMais c'est nécessaire, nous ne pouvons nous passer d'eu.t ; nous devons savoir les utiliser comme levier sur l'opinion publique des Alliés en faveur de la paix. »
Les socialistes autrichiens, flattés par toutes ces avances des grands chefs militaires, se montrent disposés à tous les sacrifices en faveur d'une monarchie qui, sans leur a[)pui, serait, de leur propre aveu, déjà démembrée depuis longtemps.
Le Procès du docteur Kramar. — Les débats du procès de haute trahison intenté au docteur Krainaf- traînent en longueur. Commencés le 6 décembre, ils se poursuivent
icore aujourd'hui, et, selon toutes les prévisions, ne se ii-rmineront pas avant quelques semaines. L'acte d'accusation ne comprend pas moins de 300 pages; il porte surtout sur les relations slaves du docteur Kramar, sur son rôle au Congrès slave de Prague en 1908, et s'appuie sur une volumineuse correspondance échangée par l'accusé avec des hommes' politiques slaves et français.
Le docteur Kramar invoque comme défense le fait incontestable que le gouvernement a toujours été au courant de ses voyages et de ses relations, comme les ministres autrichiens eux-mêmes peuvent en témoigner.
En outre, les autorités prétendent avoir la preuve de sa participation à l'action pour l'indépendance tchèque : Au moment de son' arrestation un numéro de LaNation Tchèque a été trouvé dans la poche de l'accusé !
Les milieux officiels austro-hongrois et allemands se rendent maintenant compte de l'importance politique de ce procès, et ils commencent à éprouver quelque embarras.
Le dénouement, quel qu'il soit, d'un procès de haute trahison contre un homme politique d'une telle valeur et d'une telle importance aura les plus graves répercussion.s sur la situation intérieure du l'empire. Noire correspondant de Vienne nous signale que l'Empereur lui même montre une certaine inquiétude sur le retentissement que pourra avoir
le verdict à l'étranger : il manifeste la crainte qu'il ne soit le signal de la désagrégation de l'Autriche-Hongrie.
La terreur autrichienne. — Un journal de Vienne, le Neues Wiener Tagblatt a publié tout récemment une statistique des condamnations à mort en Autriche. Le journal viennois annonce lui-même, nous dit la presse française, qu'il faut naturellement prévoir un démenti officiel. Voici les chiffres qu'il nous donne :
Depuis le début de la guerre, les Autrichiens ont condamné à mort 290 habitants de Trieste; 60 à Fiume ; 90 en Istrie ; 118 en Dalmatie; 245 en Moravie ; 800 en Bosnie- Herzégovine; 720 en Bohème; iSO en Galicie ; 330 en Bukovine; 330 à Trente. Dans ces chitïres on compte plusieurs centaines de femmes.
Ajoutons quelques remarques. D'abord, ces chiifres ne comprennent guère que les civils. Ils ne peuvent tenir compte que d'une partie des exécutions militaires, car nous savons que le chiffre total des civils et des militaires condam nés à mort est beaucoup plus élevé. On remarquera aussi que les pays les plus éprouvés sont la Bohême et la Bosnie- Herzégovine. Les Tchèques ont toujours une très large part des faveurs des Habsbourgs. On doit encore signaler ce fait, que tous ces condamnés n'ont pas encore été exécutés, du moins dans lés pays tchèques. Un certain nombre d'entre eux sont gardés en prison pour être exécutés au ces d'un mouvement de la population. On veut exercer ainsi une pression sur le peuple tchèque, en lui faisant croire qu'il deviendrait responsable de la mort de ces pauvres malheureux. En même temps, les agents du gouvernement impérial ont l'avantage d'avoir sous la main quelques victimes prêtes à être pendues ou fusillées au moment opportun, comme exemple pour la population.
Les Magyars contre les Slaves. — On a pu voir dans l'article de Bielsky la façon dont les Magyars traitent les Slovaques. Les journaux nous apportent de nouvelles j)reuves de leur brutalité.
Le 21 décembre 1915, au Parlement de Budapest, le comte Alader Secheny, s'est étonné que les femmes et les enfants slovaques qui travaillaient cet été dans ses domaines ne parlassent pas le magyar, tandis que les prisonniers russes internés en Hongrie pouvaient, au bout de douze mois seulement, se faire comprendre assez facilement dans cet idiome. « Je suis certain, conclut l'orateur, que dans les écoles nationales panslavistes (sic !) on ne respecte pas les règlements relatifs à la langue de l'État magyar. Le ministre de l'instruclion publique, par une tolérance déplorable, permet de donner l'enseignement dans la langue maternelle, ce qui favorise le nationalisme. Je suis informé de source certaine, continue l'orateur, que ce n'est pas seulement la religion (|u'on enseigne dans cette langue, mais aussi d'autres matières, et cela aussi bien dans le nord de la Hongrie que dans les régions serbes qui nous fournissent tant de traîtres et d'espions, w
En présence d'une accusation aussi grave, le ministre
Jankovics, dont le nom révèle un renégat slave, a phidé les circonstances atténuantes : sans doute les Slovaques en question n'avaient pas fréquenté l'école. — Que des Slaves parlent une langue slave, c'est un scandale qui doit cesser !
« Dans quelques années, dit Jankovics, on ne trouvera pas un seul Slovaque qui ne déclare le magyar comme sa langue maternelle. Je prescris toujours dans toutes les écoles publiques où les enfants comprennent notre langue de donner même l'enseignement de la religion en magyar.»
Pour l'union économique austro-allemande. — De
même que leurs collègues d'Allemagne, les professeurs des universités allemandes d'Autriche, sont les partisans les plus convaincus et les plus actifs des idées pangermanistos. Tandis que les milieux industriels, que la perspective de l'hégémoniede Berlin n'enthousiasme guère, se sont montrés ouvertement hostiles à la propagande pour leZoZfoerementre l'Autriche et l'Allemagne, au début tout au moins, les intellectuels réclament à grands cris V unité allemande. Dernièrement, 855 professeurs des universités allemandes d'Autriche ont remis au gouvernement un mémoire dans lequel ils disent :
« Les soussignés, après avoir longuement étudié et conciencieusement examiné les problèmes d'ordre général qu'il faudra résoudre après la guerre, ont acquis la conviction de l'inéluctable nécessité d'une étroite et durable union économique entre l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne par le rapprochement le plus intime possible entre les deux États et l'unité d'action vis à-vis de l'étranger, afin de réaliser une solide communauté d'intérêts ».
D'autre part, en Hongrie, les inquiétudes, inspirées par cette propagande pour l'union allemande, semblent augmenter, au moins dans le parti de l'opposition. Le comte Albert Apponyi a prononcé dernièrement, à Miskolcz, un discours dans lequel il reconnaît en principe la nécessité d'un bloc de l'Europe centrale pour garantir la sécurité de la Hongrie; mais, en même temps, il affirme hautement la volonté des Magyars de conserver et de fortifier encore leur indépendance. En présence de cette opposition magyare, l'organisation d'une union économique de l'Europe centrale, qui est accueillie très froidement dans les milieux industriels, non seulement magyars, mais aussi autrichiens, devient un problème difficile h résoudre. Le comte Apponyi a écrit sur le même sujet, dans la revue Junc/europa un article intitulé :« Non pas dans, mais aoec ;;, où il développe l'idée d'une union des États conservant chacun leur autonomie, contrairement à l'idée de l'unité constitutionnelle mise en avant par la nouvelle devise impériale : indicisibiliter ac insepdrahiliter. Cet article a eu, en Hongrie, un grand retentissement.
La situation économique en Autriche. — Le ministère de l'intérieur a publié, à la date du 10 décembre, des ordonnances imposant de nouvelles restrictions à la fabrications et à la vente du pain. A l'exception de quelques cas spéciaux, la défense de faire usage de la farine de blé reste en valeur. Il n'est permis, en aucun cas, de faire entrer la
farine de blé ou de seigle dans la fabrication de la pâtisserie, fabrication qui n'est d'ailleurs autorisée que deux jours par semaine et en utilisant exclusivement la farine de ma'is. De plus, il est interdit de fabriquer certaines espèces de pâtes nécessitant l'emploi du beurre ou de la levure. La fabrication des biscuits pourra également être complètement suspendue, si les autorités le jugent nécessaire. Enfin, il est défendu aux pâtissiers de cuire les pâtes préparées au dehors par leurs clients.
Le gouvernement a commencé à réquisitionner également le blé de semence. Pour calmer l'inquiétude des paysans, il leur promet l'arrivage de blé de semence de Hongrie, mais ses promesses sont loin de satisfaire les agriculteurs. Non seulement il sera bien difficile d'obtenir quelque chose de la Hongrie, qui a toujours refusé devenir en aide à l'Autriche, mais encore, vu les différences climatériques entre les Pays-Tchèques et la Hongrie, le blé de semence de Hongrie ne pourra fourijir que de médiocres récoltes que compromettra encore davantage le manque absolu de main-d'œuvre. Dans certaines régions, la moitié du sol autrefois ensemencé est resté en friche.
La nourriture des bestiaux fait défaut. Malgré le nombre déjà très restreint du bétail, on est forcé de procéder à l'abattage, ce qui, à de certains moments, bouleverse d'une façon anormale l'échelle des prix. C'est ainsi que l'on constate souvent la baisse du prix de la viande tandis qu'il est impossible de se procurer du pain.
La ration de pain a été réduite tout récemment de 280 à 240 grammes par jour et par personne.
Nouvelles de l'Armée. — En dépit des efforts des autorités militaires autrichiennes et malgré leurs tentatives, tantôt amicales, tantôt brutales, de modifier l'état d'esprit des soldats tchèques, ceux-ci persistent inébranlablement dans leur attitude de réprobation contre cette guerre imposée par la complicité germano-magyare. Sur le front, ils profitent de la première occasion pour compromettre les manœuvres des généraux austro-hongrois par leur mauvaise volonté à exécuter les mouvements prescrits; et leurs actes manifestent à chaque instant la profondeur de la haine tchécoslovaque pour les Allemands et leurs acolytes austro-hongrois.
D'après les dernières nouvelles qui nous sont commuai quées par la presse suisse, deux régiments tchèques vien nent encore de se révolter en Bessarabie et de se rendre aux Russes sans combat.
LE MONDE SLAVE
La Diète croate. — Le 20 décembre, la Diète croate a ouvert la deuxième session tenue depuis la déclaration de guerre. Comme dans la première, plusieurs orateurs ont stigmatisé en termes énergiques le régime magyar. Un groupe de députés a déposé une demande d'interpellation au sujet des nouvelles ai moirios de la monarchie où les armes du royaume de' Croatie-Slavonie ont été éliminées.
ce qui est en contradiction formelle avec les termes du traité qui unit la Croatie aux pays de Hongrie. L'opposition, peu satisfaite de la réponse évasive du ban Skerlecz, a déclaré qu'il était impossible pour les Croates de rester unis aux Magyars. Le député Hrvaj a prouvé qu'il n'y a qu'une issue à la situation actuelle : la séparation et l'indépendance croate ; car dans l'empire des Habsbourgs, sous l'hégémonie germano-magyare, il n'existe plus de droits pour les autres nationalités. L'orateur a opposé les principes français aux procédés allemands et magyars : « On peut juger comme on veut le rôle des Français dans cette guerre ; mais il faut reconnaître que le peuple français est le plus généreux du monde, qu'il a été l'initiateur de toute l'Europe dans la voie de la civilisation. Si nous avons secoué le joug de l'esclavage féodal, nous en sommes redevables à la nation française qui n'a jamais hésité à verser le sang de ses enfants pour défendre les droits de toute l'humanité. »
Plusieurs autres députés se sont prononcés dans le même sens; entre autres, M. Zagovac, qui n'a pas hésité a proclamer ouvertement que les Slaves d'Autriche-Hongrie n'ont rien d'heureux à attendre de la victoire des empires centraux, et que leurs espérances et leur force résident uniquement dans l'entente étroite de tous les Slaves de la monarchie.
Remarquons que les députés qui parlent ainsi appartiennent au groupe de Starcevic que caractérisaient autrefois ses tendances austrophiles. Leur évolution a d'autant plus irrité les Magyars, et elle marque une nouvelle étape dans la décomposition de la. monarchie.
Le journal allemandPoien (les Polonais), publié à Vienne, annonce que le commandant de Piotrkùvv (Pologne) a fait savoir, en novembre dernier, aux autorités universitaires qu'il ne voyait aucun inconvénient à ce qu'on célébrât dans les écples, le 19 novembre, l'anniversaire de la révolution polonnaise de 1830 1831 ; il leur soumettait même un projet de fêtes scolaires en l'honneur de cet épisode de l'histoire nationale de la Pologne, u On pourra de même, ajoutait-il commémorer la révolution de 1863 et la constitution du 3 mai 1791. » La bureaucratie militaire allemande installée en Pologne ne néglige, comme on le voit, aucun moyen de relever les sentiments patriotiques des Slaves. Mais pourquoi s'arréte-t elle en si beau- chemin ? Pourquoi n'invite-t-ellepas aussi les Polonais à célébrer l'anniversaire des massacres de Galicie en 1846? Pourquoi enfin laisser de coté les Tchèques qui fêteraient avec tant d'enthousiasme les révolutions de 1610 et de 1848? Le commandant de Piotrkôw est-il bien sûr aussi que le descendant de Frédéric, — Guillaume II, verra avec une grande satisfaction célébrer l'anniversaire du 3 mai l'/91? — Il rappelle, en effet, aux HohenzoUern une de leurs plus abominables félonies et un de leurs parjures les plus célèbres. Il est vrai que leur histoire est si riche en hauts faits semblables qu'ils n'en ont plus ni le remords ni même le souvenir.
Le germanisme à l'œuvre. — Le premier journal aile mand [mbliôen Galicie a fait son apparition le 15 décembre.
Cette feuille, Krakauer Zeitung [Journal de Craeovie), est destinée à faciliter la besogne de la nuée d'employés et de fonctionnaires teutons répandus sur ce malheureux pays pour le germaniser.
REVUES ET JOURNAUX
Intrigues autrichiennes en Bohême. — Entre le démembrement qui menace la monarchie en cas de défaite et l'asservissement aux Hohenzollerns si les Empires centraux sont vainqueurs, les cercles gouvernementaux de Vienne se montrent de plus en plus embarrassés et soucieux de l'avenir. Pris entre les rancunes des populations slaves dont ils ont eu la maladresse de s'aliéner les sympathies par une politique vexatoire et les ambitions des pangermanistes qui étalent déjà sans pudeur leurs outrecuidantes prétentions à tout absorber et à tout diriger, les derniers fidèles des Habsbourgs cherchent désespérément un nautonier assez habile pour éviter à la fois le Charybde prussien et le Scylia de la dissolution. Ils croient l'avoir trouvé en M. de Kœrber, ex-premier ministre, et ministre actuel des finances atJStro-hongroises.
Le Journal des Débats, dans une lettre d'Autriche fort intéressante sur l'union austro allemande, nous le dépeint comme « un homme assez habile, un magistrat consciencieux, relativement assez instruit, connaissant assez bien les conditions de la vie politique en Autriche. )) On voit que ce sauveur n'est pas un aigle, qu'on l'a choisi faute de mieux, parce qu'il apportait un plan au milieu du désarroi général. Le plan est d'ailleurs ce qu'on pouvait attendre d'un homme politique de facultés moyennes, mûri dans l'atmosphère des cercles gouvernementaux viennois ; ce n'est qu'une capitulation déguisée, un simple expédient pour sauver la face^
M. de Kœrber n'est pas un intransigeant, il sait se plier à la leçon des événements, et ceux-ci viennent de lui démontrer, prétend- il, que seule la prédominance de l'élément, allemand peut consolider l'édifice branlant de la monarchie habsbourgeoise. Il veut donc, avant tout, renforcer l'hégémonie allemande en Autriche par une union économique très étroite, accompagnée d'une influence politique indirecte du gouvernement de Berlin. C'est cette influence indirecte qui caractérise le plan de M. de Kœrber, ou si l'on aime mieux l'indépendance apparente de l'Autriche- Hongrie. Cour, noblesse, bureaucratie, armée, pangermanistes, certains Slaves mômes, cet habile homme compte ainsi contenter tout le monde ; nous craignons, nous, qu'il ne satisfasse finalement personne.
Pour le moment, il ne voit guère qu'un obstacle au succès de son plan : les Tchèques. Les Magyars, il s'en soucie peu; il leur a fait comprendre qu'avec les nouveaux territoires slaves que les victoires austro-allemandes allaient adjoindre à leur royaume, ils ne pourraient maintenir leur suprématie sur une population hostile et plus nombreuse, qu'en se rapprochant de Vienne et de Berlin au lieu de rêver d'une indépendance dangereuse. L'opposition tchèque lui paraissait plus difficile à désarmer. Là, l'hostilité était
ouverte et avouée; elle n'était restée impuissante que grâce à de terribles mesures de rigueur prises en temps opportun ; bien que privée de ses chefs emprisonnés, envoyés au front, ou partis en exil, la population demeurait irréductible en dépit de toutes les persécutions et de toutes les menaces.
Cependant, il était nécessaire, pour le succès du plan de M. de Kœrber, d'y rallier les Tchèques. La première étape, en effet, qu'envisageait le ministre des finances, était la réunion du parlement. Nous avons vu qu'il tient fort aux apparences, et, à ce point de vue, il lui était pénible de constater que l'Autriche était le seul pays belligérant qui n'osât pas convoquer les représentants du peuple pour sanctionner la conduite du gouvernement. Il trouvait, avec raison, qu'il y avait là une contradiction un peu trop flagrante avec le caractère constitutionnel dont se targuait la monarchie. Mais comment réunir le parlement avec la certitude que, dès la première séance, les députés tchèques dévoileraient au public neutre, par leur opposition ouverte et acharnée, que l'union tant vantée par les organes officieux et les orateurs gouvernementaux n'avait aucune réalité. Il fallait donc à tout prix gagner les Tchèques, et c'est à quoi M. de Kœrber s'emploie activement aujourd'hui et très habilement d'ailleurs.
Il a su découvrir parmi les Tchèques quelques politiciens aux convictions chancelantes, esprits timorés que' terrifient les mesures énergiques du gouvernement, qui essayent de cacher sous une soi-disant méfiance des intentions des Alliés vis-à-vis des Pays-Tchèques la crainte d'exposer leurs biens et leurs personnes aux rancunes d'un pouvoir célèbre par l'atrocité de -ses représailles. Ils ne sont qu'un nombre insignifiant, mais ils forment un noyau suffisant pour servir de base aux projets de M. de Kœrber.
Le ministre autrichien, profitant de la tournure momentanément favorable aux empires centraux qu'ont prise les événements militaires, leur tient à peu près ce langage : « Nous sommes vainqueurs sur tout les fronts. Quel espoir vous reste-t-il? Que peuvent faire pour vous les Alliés? Regardez ce qu'oiit gagné la Belgique et la Serbie à se mettre dans leur camp. La partie est décidée. Il est encore temps, avant qu'elle soit complètement terminée, de faire oublier vos trahisons en changeant votre orientation politique. La convocation du Parlement va vous en donner l'occasion ; montrez-vous loyaux sujets de l'empereur : il vous pardonnera vos fautes et accordera même satisfaction sur quelques unes de vos revendications. Pourquoi 'vous obstiner à rester fidèles à une cause perdue? Les Alliés n'ont même pas voulu vous faire une seule promesse, une seule déclaration précise, pour le cas où ils seraient victorieux. »
Les quelques politiciens timorés dont nous parlons ne ferment pas complètement lès oreilles aux avances de M. de Koerber, mais ils n'osent pas non plus y répondre favorablement. Pris entre deux menaces, celle du gouvernement et celle du peuple qui ne leur pardonnerait pas leur trahison, ils hésitent encore. Cependant, la tactique du ministre viennois pourrait à la longue amener un certain flottement dans la résolution des Tchèques s'ils s'apercevaient que les Alliés se désintéressent par trop de leur sort. Il faut se rendre bien compte de la condition où ils se trouvent : isolés du monde entier par une censure qui ne
laisse passer que les mauvaises nouvelles susceptibles d'énerver les courages, comment la perspective d'être soumis à des représailles terribles en cas de victoire de l'Autriche n'ébranlerait elle pas les âmes les moins bien trempées, quand pas un mot d'encouragement ne vient soutenir leurs espoirs et raffermir leurs énergies! Des défaillances seraient excusables, et pourtant il ne s'enproduit pas, ou de si infimes et de si rares qu'il y a lieu de leur appliquer le proverbe : l'exception confirme la règle.
Il ne faut pas leur laisser croire que leur situation est désespérée, que, quelle que soit la décision finale de la formidable lutte, ils n'ont à attendre que vengeance de leurs ennemis et abandon de ceux pour qui ils souffrent farouchement, sans se plaindre, toutes les persécutions.
Les Tchèques ont parmi nous des représentants qui mènent le bon combat à nos côtés. Ils ont réussi à lever une légion de volontaires héroïques dont nos soldats ont pu admirer la vaillance et la conbtance dans des épreuves communes ; ils ont su décider leurs compatriotes d'Amérique à employer toutes leurs forces et toute leur influence à entraver avec succès les menées des fauteurs de grève dans les usines de munitions qui travaillent pour nous. Ce sont des esprits résolus que le découragement n'atteint certes pas facilement. Cependant, un appui moral ne serait pas superflu à ces fidèles alliés pour leur permettre de lutter plus efficacement contre les menées autrichiennes qui s'efforcent par tous les moyens de semer le doute et la désespérance parmi leurs compatriotes. Une déclaration nette des Alliés affirmant qu'ils n'excluent pas les Pays- Tchèques du bénéfice de l'application du principe des nationalités, que les com[)agnons des jours de deuil ne seront pas oubliés au jour de la victoire, ne serait pas seulement un acte de loyauté, mais, plus encore, un acte d'habileté. Dans cette lutte pour la vie, toute amitié nous est précieuse, et l'acharnement que met l'Autriche à nous ravir celle-là témoigne de son importance. Nous avons assisté à trop de trahisons de la part de ceux qui nous devaient tout, pour ne pas apprécier le dévouement d'amis dont la fidélité n'a jamais failli; sachojis au moins le leur faire savoir.
La mort de l'Autriche, par C. de Levetzow et Marc Henry [La Revue, 15<lécembre 1915).
MM. C. DE Levetzow et Marc Henry analysent la curieuse évolution qui, en quarante ans, a transformé les Autrichiens, autrefois si hostiles aux Hohenzollern, en obséquieux serviteurs de Guillaume II. Les querelles de races et de langues, stupidement entretenues et exaspérées par la politique pangermaniste des ministres de François- Joseph, ont joué un grand rôle dans ce revirement; elles ont été particulièrement funestes à l'armée qui a perdu sa cohésion et a renoncé à son caractère propre pour se prussianniser. Le loyalisme des officiers et des fonctionnaires envers le chef d'un empire aussi bigarré a subi une transformation singulière. Ils sentent l'empire agoniser : places et situations peuvent être emportées dans la tourmente de demain; tout ce qu'ils possèdent, tout ce qu'ils sont, repose sur l'existence chancelante de cet octogénaire cacochyme.
à la volonté défaillante, à l'intelligence éteinte : « Oh! pourvu qu'il vive assez longtemps pour que nous n'assistions pas à la débâcle; et, après nous, le déluge! » telle est la pensée intérieure qui correspond aux acclamations officielles.
M. de Levetzovv croit qu'un pacte secret avait été conclu entre Guillaume II et l'archiduc François-Ferdinand, désireux d'assurer la couronne à ses fils, en dépit de sa promesse que les enfants nés de son mariage . morganatique seraient écartés du trône. Les territoires allemands de l'Autriche, avec un des fils de l'archiduc comme roi, auraient été englobés dans les États de Guillaume II; le reste de l'Autriche-IIongrie, agrandi de la Serbie, aurait constitué le nouvel empire de François-Ferdinand, qui, dîébarrassé de l'opposition de l'aristocratie viennoise, aurait pu laisser la couronne à son fils aîné. Deux États imposaient ainsi leur hégémonie à l'Europe : l'empire d'Occident avec un Hohenzollern à sa tète, l'empire d'Orient aux mains d'un Habsbourg.
Il n'y aurait rien d'étonnant à ce (ju'un semblable rêve lût traversé le cerveau des deux cousins. Ils avaient une hérédité également lourde à supporter, et la mégalomanie accompagne toujours la dégénérescence.
M. Jean Hkrbette, qui jouit d'une autorité méritée en matière de politique étrangère, vient de publier dans VÉcho de Paris du 15 janvier, une série d'études des plus intéressantes sur la question austro-hongroise. Son dernier article intitulé: Surveillons l'Autriche filiale de l'A llemac/ne, met parfaitement en lumière, d'un côté, les inquiétudes que cause au gouvernement prussien les embarras financiers et économiques de son brillant second, et, de l'autre, ses efforts pour se rendre complètement maître de tous les rouages de la monarchie hasbourgeoise. En même temps qu'il nous montre la puérilité des conceptions des ministres de François-Joseph qui espèrent constituer une couverture suffisante « aux sommes que la Banque austro-hongroise a di'i fabriquer » par la réquisition de l'argenterie et des bijoux des particuliers, il nous dévoile la rouerie avec laquelle les Allemands profitent de la situation critique de leur associé pour mettre la main sur toutes ses ressources. Et il conclut : « Redoublons de précautions pour paralyser le commerce austro-hongrois. Ses bénéfices seraient ceux de l'Allemagne, et ses déboires seront ceux des Allemands.»
Nous constatons avec plaisir que, dans cet article, M. Herbetto ne fait qu'un bloc des Autrichiens et des Hongrois. Une de ses précédentes études (12 janvier) nous avait un peu inquiétés par son insinuation que « la victoire des Alliés pourrait bien être moins cruelle pour l'État magyar que l'appétit allemand. » Nous avions peine à concevoir comment un publiciste aussi averti des questions de politique extérieure pouvait encore se faire des illusions sur le caractère des sentiments magyars vis-à-vis des puissances de l'Entente et qu'il ne comprît pas que la mansuétude des Alliés à i'égard de Budapest ne saurait s'exprimer qu'aux dépens d'amis éprouvés, en mécontentant 10 millions de Tchécoslovaques, 10 millions de Roumains, 10 millions de Serbes pour satisfaire à l'appétit d'oppression de 8 millions
de Magyars que la similitude de caractère et d'intérêts ramènerait toujours, inévitablement, dans le camp allemand. Nous sommes aujourd'hui rassurés en voyant M. Herbette regarder ï Autriche-Hongrie, et non pas seulement l'Autriche, comme une filiale de l'Allemagne, et nous sommes pleinement d accord avec lui pour considérer l'empire hasbourgeois comme le point faible du bloc central, le défaut de la cuirasse où il faut surtout viser.
Le Matin. (13 Janvier). — Les intrigues que nous signalons de la part du gouvernement autrichien pour détourner les sym[)athies des Tchèques de la cause des Alliés ne sont pas passées inaperçues dans la presse française. Le Matin, un des grands journaux d'informations les mieux orientés dans la politique internationale et un des plus puissants partisans de notre action pour l'indépendance des Pays- Tchèques, a publié ces jours-ci en première colonne un article de fond, intitulé ''Un appel à la Quadruple Entente. L'amitié des Tchèques ", dans lequel nous notons avec plaisir les deux passages suivants, sous le titre : Une manœuvre à déjouer : «Ainsi, tandis que le Reichsrat va tenter de donner l'illusion au monde d'une Autriche unie et résolue, nous devons, nous, encourager un peuple qui, avec abnégation, s'est rangé à nos côtés au moment même où sa cause paraissait définitivement perdue. »
« Nous pensons qu'il serait d'une haute importance de faire savoir aux Tchèques, par une voix autorisée, que nous sommes avec eux et que la Quadruple Entente ressuscitera la Bohême ».
Espérons que cet appel trouvera des échos.
Dans La Victoire du 11 janvier, M. Chéradame qui, lé premier en France, a dénoncé, il y a une quinzaine d'années, le péril des visées pangermanistes, montre l'influence prépondérante qu'eurent les questions de politique intérieure autrichienne sur la détormination de Guillaume II de déchaîner la guerre européenne. C'est la crainte qu'une longue période de paix ne favorisât la campagne fédéraliste des Slaves d'Autriche et ne ruinât ainsi tous ses projets d'absorption de l'empire de François-Joseph, qui décida l'Empereur d'Allemagne à arrêter les progrès slaves par un coup de force.
La Reçue internationale de sociologie publie dans son numéro de décembre la conférence du docteur A. Chervin, dont nous avons parlé dans nos comptes-rendus des séances de la Société de Sociologie de Paris. Nous attirons de nouveau l'attention sur cette excellente étude, où tous ceux qui s'intéressent à la question d'Autriche-Hongrie trouveront des renseignements précis et une documentation de premier ordre.
Signalons également cette réflexion du journal La Croix du 18 décembre, qui montre l'unanimité de la presse française à condamner la monarchie de François-Joseph : « On
considérait l'Autriche-Hongrie comme un empire faisant contre poids à la Prusse. Mais le contraire s'était produit. Gagnée complètement aux menées pangermanistes, l'Autriche-Hongrie est devenue une associée, une vassale de l'empire des Hohenzollerns. »
LES COLONIES TCHEQUES
La propagande tchèque en Amérique. — Nous consta tons avec plaisir que notre action en Amérique prend un développement de plus enplusgrand.On nous communique, en effet, un appel du comité exécutif central de l'alliance nationale tchèque des États-Unis à nos compatriotes émigrés, les invitant à appuyer de toutes leurs forces l'œuvre de propagande d'un de nos collaborateurs les plus dévoués, M. Vojta Benes.
M. Benes a quitté la Bohême au mois d'août]dernier. En raison de sa profonde expérience de toutes les questions qui concernent notre mouvement en faveur de l'indépendance des Pays-Tchèques, il vient d'être chargé d'une mission spéciale aux États-Unis d'Amérique. Par son activité inlassable, par son dévouement, par sa parfaite connaissance des milieux tchèques en Amérique, il est appelé à rendre les plus grands services à notre cause dans nos colonies transatlantiques. Nul n'était plus apte à nous gagner là-bas des appuis et des concours précieux. Nous suivrons sa campagne avec le plus grand intérêt; nous tiendrons nos lecteurs au courant de ses efforts, et nous ne doutons pas de ses succès.
Dès aujourd'hui, nous nous réjouissons de voir tous les cercles de la société tchèque aux États-Unis s'engager à appuyer énergiquement M. Benes dans la tàclie patriotique qu'il entreprend ; nous les en remercions et nous les prions de faciliter le plus possible soa action afin de hâter la réalisation de nos espérances.
FAITS ô INFORMATIONS
La Société de Sociologie a continué, dans sa dernière séance mensuelle, l'étude de la question austro-hongroise par la discussion des idées émises par M. Rabany au cours de son intéressante conférence de la réunion du mois de décembre. Plusieurs orateurs ont pris la parole pour exposer leurs points de vue qui, à quelques détails près, concordaient dans le fond avec celui de M. Rabany : l'impossibilité de laisser subsister un organisme aussi pourri et aussi dangereux pour la paix européenne que l'hétéroclite monarchie des Habsbourgs. Les opinions des différents orateurs ne varièrent guère que sur les causes de la désagrégation continue de l'Autriche Hongrie. Tandis que M. EisENMANN, le distingué professeur de la Sorbonne,
voulait voir dans la monarchie danubienne une combinaison politique ayant réellement une raison d'existence au point de vue géographique et historique, mais faussée et dénaturée par des chefs aux idées étroites et obtuses, M. Rabany défendit avec verve sa conception d'un groupement artificiel et instable, issu uniquement des hasards de la politique de famille. Notre dévoué collaborateur, M. BiELSKY, est venu exposer le rôle des Tchèques dans la mosaïque austro-hongroise, les difficultés de leur position, leur idéal démocratique; les bravos répétés de l'assistance ont manifesté la sympathie avec laquelle le public français suit l'action en faveur de l'indépendance des Pays-Tchèques. Enfin, M. Chéradame, en quelques phrases éloquentes, a rappelé que l'Autriche-Hongrie n'était plus que le valet de l'Allemagne ; si, auparavant, cette monarchie pouvait justifier l'utilité de son existence, il est indiscutable que, depuis son abdication devant la cour prussienne, elle est devenue une telle menace pour toutes les nations libérales, qu'il est urgent de la supprimer. Conserver l'Autriche- Hongrie c'est mettre à la disposition de l'Allemagne huit millions de soldats supplémentaires pour venger dans quelques années la défaite qui l'attend demain ; c'est rendre précaire la reprise de notre Alsace-Lorraine, c'est faciliter la réalisation des ambitions pangermaniques sur les possessions de la France et de l'Angleterre en Asie et en Afrique.
Ce fut, en somme, une excellente soirée pour la cause que nous défendons ici. Pas une voix ne s'éleva en faveur du maintien de l'empire de François-Joseph, et il y eut unanimité pour réclamer la libération des pays slaves de l'Autriche-Hongrie.
Le groupe socialiste tchèque Égalité, de Paris, a publié une brochure de notre collaborateur, M. E. Bielsky, sur (( le Socialisme autrichien et la guerre. — Les socialistes tchéco -slovaques et le démembrement de l'Autriche- Hongrie. » — Nous nous réservons de parler, dans notre prochain numéro, de cette intéressante étude sur une des questions qui préoccupent tous les esprits. Pour le moment, nous voulons au moins signaler que l'on peut se procurer la brochure à l'administration de notre revue.
Dernière heure.
Nous apprenons, au dernier moment, la triste nouvelle de la mort de l'éminent patriote tchèque, le comte de Lûtzow, à Montreux, en Suisse. Nous parlerons plus longuement, dans notre prochain numéro, de sa vie qui a été tout entière consacrée à la cause tchèque, et nous envoyons à la comtesse de Lûtzow nos respectueuses condoléances.
Le Gérant : L. Mathiku.
Imp des Beaux-Arts. (A. Mullir), 79, rae Darean, Paria
l*'» Année. — N» 19. 1" Février 1916.
1{EVUE BI-MENSUBLLB
Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne
Hommage à la Serbie.
Vers la paix future.
De quelques romans allemands.
Bibliographie.
Echos et Nouvelles.
Revues et Journaux.
Les Colonies Tchèques.
Faits et Informations.
PARIS 23, rue Boissonade, 23
Cf3
Le N" 25 Centimes
PRAGUE
$ A ce nom seul, l'âme du Slave tressaille d'iimour patriotique et de fierté nationale, tel l'Italien qui entend nommer Naples ou le Français à qui l'on parle de Paris. $ C'est que Prague est le bijou de la belle Bohême qui formait, a son tour, le plus précieux joyau de la couronne impériale d'Autriche. Assise sur les penles de riants coleau.x, baignée par une large rivière, la belle Mtava, cette capitale idéale joint encore au charme de sa situation pittoresque l'attrait d'une histoire fort ancienne, intéressante et glorieuse. Depuis l'époque lointaine de sa légendaire origine jusqu'à nos jours, Prague a vu dans ses murs les chevaliers du moyen âge, les soldats désordonnés des guerres de religion. Ses murs ont frémi sous les détonations des canons, ses portes se sont ouvertes aux envahisseurs et aux signataires des traités. -
$ Et cette histoire variée se trouve inscrite à jamais sur les pages de ce grand livre du genre humain, comme Victor Hugo appelle l'architecture. ^=
$ A chaque pas le visiteur rencontre un de ces monuments, évocateurs du passé, relateurs de temps à jamais écoulés. Ici, c'est l'art gothique avec ses flèches aiguës et ses ogives; plus loin, on voit le plein cintre de l'art roman, les formes variées de la Renaissance et l'exubérance du style baroque. Plus de 70 églises et couvenis, une centaine de palais aristocratiques, l'immense château des Rois de Bohême, le Belvédère, l'Hôtel de ville, de nombreux musées, et d'admirables galeries artistiques ont valu à cette ville le nom de ((cité d'or des Slaves». — '
i Quand, des hauteurs des Hradcany, le regard du spectateur embrasse ces innombrables tours et tourelles qui laissent entrevoir le ciel à travers leur cône de dentelle, quand la vue se perd dans ce labyrinthe de monuments où tout rappelle la beauté et l'art, alors on conçoit que cette cité magique ait provoqué l'admiration des Chateaubriand, Gœthe, A. Humboldt, A. Rodin, I.eger, Denis, Prévost, etc. 9 Au même titre que Florence, Nuremberg, 'Venise, etc., Prague est un véritable musée du moyen
âge, une ville qu'on ne peut visiter sans en emporter les ^^ ^^ ^^
meilleurs souvenirs et la ferme résolution d'y retourner. ^^^^^^^^^^^^^^^^^^ ^| ^| H
LA NATION TCHEQUE paraît le l^»- et le 15 de chaque mois
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