‹ La Nation tchèque (volume 3)Chapitre 39 sur 100 · DES PAYS=TCHÈQUES · texte numérisé non relu

DES PAYS=TCHÈQUES

La Bohême est supérieure à tous les autres pays de l'Autriche par ses richesses. On peut même affirmer que l'Autriche doit sa prospérité relative et sa supériorité sur la Hongrie aux seuls pays de la couronne de Bohême. Sans eux, elle ne serait (|u'un pays pauvre et arriéré à tous les points de vue; les richesses naturelles de la Bohême, l'initiative et l'activité de ses habitants assurent à l'Autriche un rang modeste, mais encore honorable parmi les nations productrices.

Les Pays-Tchèques (1) sont relativement très peuplés. La Bohême, la Moravie et la Silésie ont une superficie de 79.31fi kilomètres carrés, sur laquelle vivaient en 1910 10.150.000 habitants, soit 128 par kilomètre carré. La superficie de la Bohême n'est que 2G,i "jo de celle de l'Autriche, alors que sa population représente ^^5,5 »/o do la population totale. Contre 128 habitants par kilomètre carré en Bohême, il n'y en a que 84 par kilomètre carré dans le reste de l'Autriche où se trouve cependant Vienne, capitale de l'empire et résidence impériale. Si l'on met à part la Basse-Autriche, les autres pays de la monarchie ne comptent que 74 habitants par kilomètre carré.

Depuis longtemps déjà la Bohême a cessé d'être un pays exclusivement agricole; elle ne compte guère plus d'un tiers de cultivateurs, tandis que les deux autres tiers des habitants s'occupent principalement d'industrie et de commerce. La population agricole des Pays- Tchèques comprend à peine 3.500.000 agriculteurs contre 11.500.000 dans les autres pays d'Autriche. Mais, si les agriculteurs tchèques ne représentent que 23 "/o des agriculteurs autrichiens, ils cultivent par contre 5.300.000 hectares do terrain, soit 29 "/o de la totalité du territoire autrichien.

Non seulement les terres en Bohême sont naturellement plus fertiles, mais elles sont encore mieux cultivées que dans les autres pays d'Autriche.

On s'en aperçoit par le développement delà culture la plus utile et la plus rémunératrice, celle des céréales. L'étendue des terres réservées, en Autriche, à cette culture, s'élève approximativement à 6.500.000 hectares; or, sur ce chiffre, environ 2.500.000, soit à peu près les 380/0 sont situés en Bohême. La supériorité de la Bohême est encore plus évidente, si l'on considère les récoltes elles-mêmes. Ces récoltes ont atteint en moyenne, de 1910 à 1914, en Autriche, 75.000.000 quintaux, dont 38.750.000, soit 51 «/o, pour la Bohême, la Moravie et la Silésie. H résulte de ces chiffres que la récolte en Autriche est de 11,5 quintaux par hectare, et si l'on met à part la Bohême, de 9,1 quintaux seulement, tandis que pour la Bohême seule, la récolte est de 15,5 quintaux par hectare. Encore faui-il ajouter que les céréales récoltées en Bofiême sont de meilleure qualité que celles qui proviennent dos autres pays de la monarchie.

Sur les 75.000.000 quintaux de céréales récoltées en Autriche, on compte 51.000.000 quintaux de blé, de seigle et d'orge; la Bohême en produit plus de 27.500.000 quintaux, soit 540/0. La réputation de l'orge de Moravie et de Bohême est universelle; leur seigle et leur blé sont les meilleurs de l'Autriche.

La récolte des cinq années 1910-1914 a fourni 38.750.000 quintaux do céréales aux 10.300.000 habitants des Pays-Tchèques, soit 376 kilog. par habitant. L'Autriche sans la Bohême ne produit que 193 kilog. par tête. Sur

(1) Dans cette étudo économique sur les Pays-Tclieques, nous ne parlerons ici que de la Bohfrne, de la Moravie et de la Silésie: nous ne possédons pas, en effet, de stalisti(|ues détaillées sur la Slovaquie par suite de son incorporation directe au royaume de Hongrie; mais on peut lui appliquer les conclusions générales de notre article, car sa prospérité est remarquable.

les 38.750.000 quintaux de céréales récoltés en Bohême, on compte 6.000.000 de quintaux de blé, 12.500.000 de seigle. Il revient donc à chaque habitant plus de 58 kilog. de blé, et 121 kiîog. de seigle; au total à peu près 180 kilog. liar tête pour la panification; la répartition de la récolte de l'ensemble de l'Autriche ne donnerait que 128 kilog. pour chaque habitant, et, sans la Bohême, 99 kilog. Chaque habitant de la Bohême a à sa disposition 88 kilog. d'excellente orge, tandis que, dans le reste de l'Autriche, on compte A peine 27 kilog. d'orge par tête. Au total la Bohême peut fournir en blé, .seigle et orge, 268 kilog. à chacun de ses habitants, tandis que le reste de l'Autriche doit se contenter de 126 kilog. par tête.

Si nous examinons les récoltes de céréales, au cours des cinq années 1910-1914, nous arrivons aux résultats annuels suivants en millions de quintaux :

Blé Seigle Orge Avoine Maïs En tout

Dans les Pays-Tchèques.. 6 12 1/2 9,1 11 1/6 38 3/4

Dans le reste de l'Autriche 8 10 1/2 5 10 3 36 1/4

Eu Hongrie 38 11 13 11 39 112

Dans loule la monarchie. 52 34 27 32 42 187

Soit, par tête d'agriculteur, en Bohême 11,1 quintaux environ; en Hongrie 7,4 quintaux; dans le reste de l'Autriche, à peine 3,2 quintaux; et dans toute la monarchie 6,2 quintaux. La prépondérance de l'agriculture tchèque est également mise en lumière par le tableau suivant. Période quinquennale 19101914.

Densité moyenne par kilornèlre carré Ilahitants Agriculteurs

Dans les Pays-Tchèques 130 44

Dans le reste de l'Autriche 85 52

En Hongrie 65 46

Production par tôle d'habitant

Céréales propres Céréales

à la panilicatioii en général

Dans les Pays-Tchèques 180 kg. 376 kg.

Dans le reste do l'Autriche 99 » 193 »

Kn Hongrie 230 » 526 »

La part des céréales propres à la panification par tête d'haljitant n'est pas, il est vrai, très élevée en Bohême, surtout si on la compare à la production de la Hongrie; mais cela s'explique par la concurrence du blé hongrois qui ne paye aucun droit de douane et dont l'importation est favorisée par des tarifs do chemin de fer très réduits. Dans ces conditions, la culture du blé étant peu rénumératrice, les agriculteurs tchèques n'ont pas cru devoir lui donner plus de développement, et ils ont préféré réserver la plus grande partie du sol à d'auLres cultures. Malgré tout, la production en céréales propres à. la panification est très satisfaisante; en tenant compte de l'excellente qualité de l'orge tchèque et morave, nous ne trouvons, en somme, qu'une différence minime dans la répartition par tête d'habitant : en effet — en blé, seigle et orge — la part de chaque habitant s'élève dans les Pays-Tchèques, à 238 kilog.; en Hongrie, à 286; l'écart reste modeste. Les terres hongroises produisent une beaucoup plus grande quantité de maïs; par contre, la récolte d'avoine, dans les Pays-Tchèques, est en moyenne

de plus du double de celle de la Hongrie, et chaque habitant dispose de plus de deux fois autant de pommes de terre.

Si nos cultivateurs ont beaucoup de peine à lutter contre la concurrence des cultivateurs hongrois, il ne faut pas en conclure l'infériorité des terres tchèques; elles sont des plus fertiles et capables de produire toutes les céréales en quantité même supérieure à la consommation indigène. Mais, jusqu'à présent, l'agriculture tchèque n'a pas encore donné tout ce qu'on peut en attendre; elle reste assez en arrière d'autres pays, tels que la Saxe prussienne, la Saxe proprement dite, le Danemark, la Belgique, les Pays-Bas. Gela ne tient pas à une insuffisance de connaissances et d'activité de la part du paysan; le gouvernement seul est responsable de cette stagnation relative. Les agriculteurs tchèques n'ont trouvé aucun appui dans l'État autrichien; le développement du pays a été au contraire entravé par une politique agrarienne hostile qui favorise l'exportation hongroise de toutes les manières ; avantages de transit, tarifs réduits, exportation à l'entrée absolument libre, sans aucune barrière douanière, dans les autres pays do la monarchie.

La supériorité agricole des Pays-Tchèques sur les autres contrées de l'Autriche n'apparaît pas seulement dans la culture des céréales, elle se manifeste d'une manière encore plus éclatante en ce qui concerne les autres produits agricoles. Les récoltes do pommes de terre sont très belles : sur la production totale des pommes de terre en Autriche, plus do 43 0/° provient des pays tchèques.

La culture des fruits donne des résultats remarquables, non seulement en quantité, mais aussi en qualité. Ils permettent une exportation intense en Allemagne, surtout pour Berlin, et dans le reste de l'Autriche, à Vienne en particulier.

Les cultures industrielles ont fait des progrès rapides dans la Bohême; elle possède 92 "/o des terres consacrées dans toute l'Autriche à la betterave et produit 94 à 95 "/o de la récolte totale. Aussi la fabrication du sucre en Autriche estelle presque entièrement localisée dans les Pays Tchèques; seule une quantité très minime provient de la Basse-Autriche et de la Galicie. La production hongroise de sucre est assez importante, mais dans sa totalité elle n'atteint pas môme 1/3 de celle des Pays-Tchèques. De même pour le jardinage, la Bohème et la Moravie tiennent le premier rang parmi tous les pays de la monarcliie.

L'agriculture, malgré sa prospérité, ne constitue pas la principale source de richesses des Pays-Tchèques ; l'industrie et le commerce, tant intérieur qu'extérieur, fournissent la plus grande partie de leurs revenus. Ils occupent plus de la moitié des habitants, contre le tiers dans le reste de l'Autriche, et ils donnent les plus brillants résultats.

Il n'existe pas de statistiques détaillées qui permettent de déterminer la puissance industrielle et commerciale des Pays-Tchèques relativement aux autres pays d'Autriche, car le gouvernement s'est toujours efforcé de dissimuler la suprématie de la Bohême. Cependant, les impôts

auxquels sont assujetties différentes professions nous fournissent une base d'évaluation.

Pour les raisons que nous avons déjà expliquées dans notre étude sur le rendement des impôts dans les Pays- Tchèques (La NationTchèque, 15 juillet 1915), nous mettrons à part dans ces calculs Vienne et la Basse-Autriche qui, par suite de leur rôle politique, de leur situation centrale, des avantages de toutes sortes que leur prodigue le gouvernement, se trouvent dans des conditions particulièrement favorables.

La population des Pays-Tchèques était en 1910 de 10.150.000 habitants, c'est à-dire 40 1/2 o/o environ de celle de l'ensemble des pays autrichiens (la Basse-Autriche mise à part) ; les autres pays de l'Autriche comptaient 1 i.890.000 d'habitants, soit 59 1/2 <>/o environ.

Or, les deux impôts sur les bénéfices industriels, impôt général et impôt sur les entreprises soumises au contrôle de l'administration, ont fourni pour l'exercice 1914-1915 : dans les Pays-Tchèques 44.000.000 de couronnes, soit fi2,9 Vo du rendement total ; dans les autres pays, (Basse- Autriche mise à part) 26.000.000 de couronnes, soit 37,1 "/o ; c'est-à-dire que l'impôt par habitant s'élève à 4 cour. 34 dans les Pays-Tchèques, et 1 cour. 75 dans les autres. Le rendement par tète d'habitant de tous les impôts sur les bénéfices (industrie, commerce, exportation et professions non agricoles) dans les Pays-Tchèques est donc 2 fois 1/2 plus élevé que dans les autres pays d'Autriche, ce qui démon(re indirectement, mais très clairement, leur prépondéi'ance économique.

D'autre part, la production de charbon et la quantité de fer travaillé fournissent un sûr critérium de la supériorité de l'industrie tchèque.

Du chiiïre total de houille extraite en Autriche en 1912, 158.000.000dequintaux,soit28''/o provenaient delà Bohème, 140/0 de la Moravie, 45 "/o de la Silésie ; ce qui donne donc un total de 83 "/o pour les Pays-Tchèques. Quant au lignite dont on a extrait la même année 263.000.000 de quintaux, la part de production do la Bohème s'élève à 83 «/o- H résulte de ces chiffres que la quantité de charbon extraite par tète dhaliitant est la suivante (dans la 3« colonne on a compté le quintal de lignitecomme équivalant à un demi-quintal 'le houille) :

Total en combustible Lignite Honille ôquivalentàleboDîllc

Dans toute l'Autriche... 9.1q. 5.4q. 10 q. « les Pays-Tchèques. . 21. » 13.3» 24»

« le reste de l'Autriche 2.2» 1.1 » 2.2

La production de charbon des Pays-Tchèques se rapproche de celle des pays miniers les plus riches. Leur production annuelle totale, équivalant à 25.000.000 de tonnes de houille, n'est surpassée que par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l'Allemagne et la Belgique. Dans la même année, le charbon extrait a donné par habitant les proportions suivantes : Grande Bretagne, 57 quintaux; France, 10 1/2 ; États-Unis, 47 quintaux ; Autriche Hongrie, 61/2; Allemagne, 33 quintaux ; Japon, 3 quintaux ; Belgique, 30 quintaux ; Espagne, à peine 2 quintaux ; Pays Tchèques, 2i quintaux ; Russie, un peu plus de 1 1/2, etc. Il faut remarquer qu'en Hongrie le charbon

extrait provient exclusivement de la Slovaquie. D'ailleurs, les ressources de la Bohême en charbon sont énormes, particulièrement en lignite, et l'on pourra en extraire beaucoup plus, au fur et à mesure que les besoins de l'industrie grandiront.

Le développement de l'industrie est entravé en Autriche par la lourdeur des impôts et, dans les Pays-Tchèques en particulier, par une législation hostile à tout progrès. Sous un régime moins arbitraire l'essor rapide de toutes les branches de l'activité nationale amènerait une progression intense des industries extractives.

Si on ne trouve pas en Bohème le minerai de fer, il en existe de très riches gisements dans les provinces tchécoslaves de Hongrie : (à Rima, Murran, Salgo, Tarjan). Déjà 60 "/o du fer produit en Autriche provient de la Bohême. En 1912, la production s'élevait dans les Pays- Tchèques, à 100 kilogrammes de fer par habitant ; en Autriche- Hongrie, à 46; en Autriche proprement dite, à 60 ; en Autriche, sans les Pays-Tchèques, à 39 ; en Hongrie, à 26 kilogrammes. Dans cette branche encore, les Pays-Tchèques l'emportent de beaucoup sur les autres pays de la monarchie.

Ils leur sont également très supérieurs dans la fabrication des machines et des produits métallurgiques en général. Avant la guerre, la Bohême, la Moravie et la Silésie exportaient dans les pays d'Orient une grande partie de leur production en machines et articles en fer forgé ; elles en exportaient également une quantité importante dans les autres pays d'Autriche soumis au régime des douanes intérieures. De 1908 à 1912, on a exporté d'Autriche en Hongrie, en moyenne et annuellement, pour 55.000.000 couronnes de machines qui, pour la plupart, provenaient des Pays-Tchèques.

Les industries agricoles ont pris un développement considérable, principalement la fabrication du sucre, la brasserie et la malterie. La prospérité de l'industrie sucrière dans toute la monarchie est entièrement due aux perfectionnements que les mécaniciens et les chimistes tchèques ont apportés aux méthodes de fabrication. La presque totalité des sucreries de la monarchie se trouve en Bohême, en Moravie et en Silésie ; quelques unes sont disséminées en Galicie et dans la Basse-Autriche. En Hongrie, le gouvernement a décrété que le sucre nécessaire à la consommation indigène serait exclusivement fourni par les fabriques hongroises ; mais beaucoup de ces fabriques sont d'origine tchèque, et un certain nombre d'entre elles emploient non seulement des techniciens, mais aussi des ouvriers tchèques. Avant la guerre, la plus grande partie du sucre exporté d'Autriche-Hongrie provenait des usines de Bohême.

C'est également dans ce pays que se brasse la majorité de la bière fabritjuée en Autriche : plus de 60"/o; la bière de Pilsen jouit d'une réputation universelle et est l'objet d'une exportation considérable, ainsi que le malt. La brasserie et la malterie sont favorisées par l'excellente qualité de l'orge morave (lianaque) et tchèque. La bière tchèque est également exportée en grande quantité dans les autres pays d'Autriche et en Hongrie. De 1908 à 1912, on a exporté d'Autriche- Hongrie, surtout en bières tchèques, en moyenne et annuellement 1 .020.000quintaux,

soit pour environ 14.500.000 couronnes. Quant au malt, qui provient presque exclusivement des Pays-Tchèques, l'exportation dans le même laps de temps s'est élevée à 1.730 000 quintaux, représentant une somme de 54.750.000 couronnes. L'orge est aussi l'objet d'une exportation assez importante, montant, de 1908 à 1912, en moyenne et annuellement, à 2.000.000 de quintaux, sur lesquels il est difficile de dire la part qui revient aux divers pays de la monarchie.

Les industries textiles et celles du vêtement sont florissantes dans les Pays-Tchèques. Ils fournissent toute l'Autriche et surtout la Hongrie en produits textiles de toute catégorie. Le siège de cette industrie se trouve dans la Bohème du nord et du nord est. Elle est également répandue à Brno (Brilnn) en Moravie et à Krnov en Silésie autrichienne. De 1908 à 1912, il a été exporté en moyenne et annuellement pour 66.250.000 couronnes de pièces de laine, pour 59.000.000 couronnes de pièces de coton, ainsi que beaucoup d'autres marchandises de lin, de soie, de jute, etc. ; la plus grande partie était de fabrication tchèque.

La tannerie, la chimie, la papeterie et l'électrotechnique sont également prospères dans les Pays-Tchèques et leur richesse en forêts y a favorisé le développement des industries du bois. De 1908-1912, il a été exporté d'Autriche-Hongrie, en moyenne et annuellement, pour 238.500.000 couronnes de bois divers et pour 45.000.000 de couronnes de produits manufacturés en bois.

Les stations thermales de Bohême sont célèbres; les pro priétés dont jouissent quelques unes d'entre elles les rendent uniques au monde; parmi ces dernières, celles de Karlovy Vary (Karlsbad), de Marianské Lâzné (Marienbad), de Frantiskovy Lâznê (Franzensbad) sont universellement réputées ; dans ces dernières années, la station de Jàchymov a pris une importance particulière en raison de ses gisements de radium qui n'ont pas leur 'équivalent sur toute la terre. Ces stations thermales n'ont été jusqu'ici qu'insuffisamment exploitées, ce sont des sources de richesses illimitées pour la nation qui les possède et qui est appelée à devenir, grâce à elles, le pays de cure par excellence. Le capital étranger trouverait là un 'placement susceptible de rapporter les plus beaux dividendes.

Outre ces stations thermales déjà connues, il y a encore en Bohème, en Moravie, en Silésie, beaucoup de stations de cure de premier ordre qui ne se sont pas développées, faute des capitaux nécessaires pour la publicité indispensable à ce genre d'entreprises. Notons en passant celles de Podëbrady, de Luhacovice, les bains iodés de Silésie, Pistany et Teplice en Slovaquie, etc. . .

Les voies de communication sont plus développées dans les Pays-Tchèques que dans les autres pays d'Autriche. Le réseau des chemins de fer autrichiens comptait, en 1912, 9.566 kilomètres de voies en Bohême, contre 15.426 kilomètres pour l'ensemble des autres pays autrichiens. 11 y avait en Buhôme92.6kilomètresdevoieferréepurl00.000habitants; dans les autres pays d'Autriche, 82.7; par mille kilomètres carrés, on relevait dans les Pays-Tchèques:

120.6 kilomètres de voies ferrées; dans les autres pays d'Autriche : 69.9 kilomètres.

H faut tenir compte, en outre, que presque toutes les lignes ferrées des Pays-Tchèques ont été construites grâce à l'initiative privée, rarement avec l'aide de l'État, le plus souvent avec des subventions régionales; tandis que beaucoup des voies ferrées dans les pays des Alpes, en Galicie, en Bukovine et en Dalmatie n'ont été construites qu'avec les capitaux de l'État. Ces dernières lignes ne pouvant couvrir ni les dépenses d'exploitation, ni le paiement des intérêts du capital de construction, ni l'amortissement de ce capital, l'État comble le déficit, alors qu'il n'a jamais rien déboursé pour équilibrer les bilans des chemins de fer de Bohême.

Tandis que les chemins de fer des pays montagneux (dans les Alpes, les Karpathes, la chaîne dalmate) rapportent peu en raison d'un trafic insuffisant et exigent de gros frais d'entretien (et ceux de Galicie et de Bukovine ne donnent guère de résultats plus favorables), les chemins de fer de l'État dans les Pays-Tchèques, comme les lignes de Ferdinand (Gare du Nord), celles des anciennes sociétés de l'État, du N.-O., de François-Joseph, les lignes tchèques du Nord sont d'un excellent rapport et leurs bénéfices croissent d'année en année. Ces bénéfices seraient encore plus importants, si l'État ne refusait aux chemins de fer tchèques si florissants non seulement le capital de premier établissement, et même ce qui est nécessaire à une exploitation fructueuse (locomotives, wagons, création et aménagement des stations). H accorde tout ce que demandent les administrateurs des chemins de fer improductifs des pays alpestres, de la Galicie et de la Bukovine (pour ces deux provinces par raison stratégique) et prétend ensuite ne pas avoir de crédits pour les grandes lignes de Bohême.

D'après les calculs faits pour 1914-1915, les postes, télégraphes et téléphones des Pays-Tchèques ont rapporté à l'État 81.400.000 couronnes ; les autres pays d'Autriche (la Basse-Autriche exceptée) 73.800.000 couronnes; soit par tête d'habitant dans les Pays-Tchèques 7 couronnes 70, dans les autres pays 4 couronnes 80 (toujours sans compter la Basse Autriche). Plus des deux tiers des bénéfices nets des postes sont fournis par les Pays-Tchèques et à peine le tiers par les autres pays (sans compter la Basse-Autriche).

Nous avons montré dans un récent numéro dans quelle énorme proportion les Pays-Tchèques contribuaient à remplir les caisses de l'État autrichien. Qu'en reçoivent-ils en récompense et comment cet État favorise-t-il l'exploitation de leurs richesses naturelles?

En 1914, la Bohême comptait, comme nous l'avons déjà dit, a peu près 10.400.000 habitants; les pays des Alpes, le Dalmatie, la Haute - Autriche, le Salzkammergut, la Styrie, la Carinthie, le Littoral, la Carniole et le Tyrol 5.600.000 ; or, le budget de 1914-1915 ouvrait un crédit de 7.770.000 couronnes pour l'entretien des routes des Pays Tchèques et 11.950.000couronnes pour les roules des paysdes Alpes et de la chaîne dalmate. La dépense par habitant était

donc trois fois moindre dans les Pays-Tchèques que dans les autres pays.

L'injustice est encore plus frappante si l'on compare les dépenses de la Moravie avec celles du Tyrol (avec le Vorarlberg par exemple), dans les différentes branches des administrations de l'État.

En Moravie, il y avait, en 1914, environ 2.700.000 habitants; dans le Tyrol; 1.125.000. Les services politiques ont exigé en Moravie, d'après le budget de 1914-15, une dépense de 1.970.000 couronnes; dans le Tyrol, une dépense de 1.370.000. Ainsi, les dépenses des services politiques ont été an Moravie de 0 c. 73 hellers par habitant, dans le Tyrol, de 1 c. 22.

Pour les entreprises de l'État : routes et canaux, le budjet de 1914-15 accordait à la Moravie 1.380.000 cou ronnes, au Tyrol 2.710.000; soit 0 c. 51 hellers par habitant en Moravie et 2 c. 41 dans le Tyrol. — Pour les dépenses imprévues dans la même branche on accordait en Moravie un crédit de 0 k. 71 hellers par habitant, dans le Tyrol de 3 k. 59. Il en est de même dans tous les cas et dans toutes les administrations de l'État.

Dans les Pays-Tchèques on prélève proportionnellement beaucoup plus d'impôts par habitant et on leur accorde une part moindre dans les dépenses publiques. Ainsi dans le Tyrol (avec le Vorarlberg) les impôts directs ont rapporté 1L580.000 couronnes, en Moravie 32.990.000; en revanche, les dépenses pour l'administration politique, pour les ponts et chaussées et les canaux, ont été en Moravie de 5.400.000 couronnes, dans le Tyrol de 8.200.000. Il est donc rentré en Moravie 16,4 <•/« des impôts directs d'État, en Tyrol 70,4 "/o.

A quelle conclusion toutes ces constatations nous amènent-elles ?

La nation tchèque est littéralement pressurée par le gouvernement autrichien. Elle possède d'immenses richesses naturelles, qui assureraient facilement à sa nombreuse population un large bien-être; mais aujourd'hui c'est son plus grand ennemi qui profite de sa force économique et s'en sert pour soutenir la guerre actuelle. Non seulement l'Autriche force les Tchèques à combattre dans ses régiments contré ses frères de race, mais encore elle leur soutire l'argent et les subsistances qui lui permettent de prolonger une lutte destinée à les asservir encore davantage.

Les Pays-Tchèques pourraient apporter une aide efficace à la Triple-Entente, non seulement militairement, mais encore, dans l'avenir, économiquement. Ils n'auraient besoin pour cela que d'une première mise de fonds qui rapporterait bientôt des dividendes considérables. Le capital françaistrouveraillà un placement admirable, commeiln'en existe nulle part ailleurs.

On ne saurait évaluer trop haut les bénéfices que procurerait une exploitation rationnelle des stations thermales de la Slovaquie, de Pistany, des mines de radium de Jâchymov, etc. Toutes ces sources de richesses sont actuellement aux mains des ennemis de la Triple-Entente et contribuent à leur force de résistance.

Dans l'intérêt politique des Alliés, il faut que pareille

chose ne puisse plus se renouveler, et que les richesses de l'État tchèque profitent à ses amis, et non à ses ennemis.

Après la guerre, le capital français aura besoin de solides placements fournissant de beaux revenus ; il les trouvera dans le nouvel État tchèque. Il faut dès maintenant attirer l'attention des cercles français compétents sur toutes ces possibilités d'opérations fructueuses.

Les Tchèques et les Slovaques de Bohème, de Moravie, de Silésie et de Slovaquie demandent non seulement leur libération politique, mais aussi leur libération économique. Le futur État tchèque accordera volontiers aux capitaux de la Triple-Entente des droits et des privilèges spéciaux et il dépend des financiers alliés que les Pays-Tchèques, dont nous avons démontré la grande valeur économique, cessent d'être une source de revenus pour les Allemands.

BIBLIOGRAPHIE

The quintessence of Austria, bij Henry Wickham Steed The Edingbourg Review. Octobre 1915.

Si le public britannique s'est débarrassé rapidement des illusions qu'il s'était faites sur l'Allemagne et les intentions pacifiques de Guillaume II, il a montré beaucoup plus d'indécision dans son attitude vis-à-vis de l'Autriche et de son vénérable empereur. Il lui en coûte visiblement de renoncer pour toujours à de traditionnelles sympathies. M. H. Wickham Steed trouve qu'il est grand temps que ses compatriotes se rendent compte de tout ce qu'avaient d'erroné leurs conceptions du libéralisme du dernier des Habsbourgs et de la sagesse de sa politique. «L'Autriche, écrit-il, est un État, ou mieux un domaine impérial de caractère plus oriental qu'occidental, et François Joseph ressemble plus à un sultan qu'à un monarque constitutionnel. » •

Ni les Anglais, ni les Français n'ont jamais bien saisi le sens de la politique étrangère de l'Autriche. Ils l'ont toujours jugée en citoyens do nations libérales occidentales; ils ont négligé la complexité intérieure de la monarchie danubienne et la répercussion des problèmes internes sur les questions extérieures. Il n'ont rien compris au caractère de François-Joseph ; ils n'ont pas vu que la constitution n'était qu'une simple fiction destinée uniquement à masquer les abus de la bureaucratie et l'absolutisme impérial. Ils ont cru qu'un Habsbourg pouvait prendre au sérieux la mission d'assurer à la fois le bonheur de ses peuples et l'équilibre de l'Europe.

Or, quel a toujours été l'état d'esprit des Habsbourgs ?

Depuis des siècles, l'orgueil seul, un orgueil fou de race et de lignée, a guidé les membres de cette famille allemande dans toutes Ipurs déterminations et leur a fait commettre erreur sur erreur, injustice sur injustice, crime sur crime; butés dans une conception étroite de leur dignité royale, ils n'ont jamais su céder à temps ; ils se sont toujours imaginés qu'il n'est pas de destinée plus enviable pour un peuple que vivre sous leur sceptre; de sorte que la

désaffection et la résistance leur paraissent des sacrilèges dignes des peines les plus sévères. Est-ce là un système politique qui mérite l'appui et les sympathies de l'Angleterre ?

Le second État de la monarchie dualiste n'est pas soumis à un régime plus libéral, et c'est une absurde légende que celle des Magyars amoureux de toutes les libertés et «luttant à bon droit pour leur indépendance ». La Hongrie, aux mains d'une oligarchie ambitieuse et avide, s'est vendue à l'Allemagne pour obtenir la permission d'opprimer les peuples non magyars. Soutenus par le million de juifs qui ont accaparé la haute banque et la grande industrie, les hobereaux magyars se sont faits depuis quarante ans les instruments dociles de la politique prussienne, et ils le resteront aussi longtemps qu'on leur laissera des Roumains, des Serbes-Croates ou des Slovaques à tyranniser impunément.

En réalité, l'Autriche-Hongrie représente un obstacle formidable au progrès des idées modernes et au libre développement de millions d'Européens.

Au point de vue de la sécurité future de l'empire britannique, l'Autriche-Hongrie, qui n'est plus entre les mains des diplomates de Berlin qu'un État vassal dont ils peuvent disposer à leur gré pour la réalisation des espérances pangermaniques ne saurait évidemment leur servir que dans une direction, celle de l'Orient, le centre des plus riches possessions anglaises d'Asie et d'Afrique. Elle est chargée de frayer la route aux sujets de Guillaume II vers Constantinople, vers Bagdad, vers l'Egypte, vers l'Inde.

Le programme ne date pas d'hier. C'est Berlin qui a poussé l'Autriche à occuper la Bosnie-Herzégovine en 1878, à l'annexer en 1909, à susciter les querelles balkaniques en 1913, à multiplier les intrigues contre la Serbie qui dressait une barrière infranchissable sur la voie tant désirée; c'est l'Allemagne enfin qui a forcé les hommes d'État de Vienne à déchaîner la guerre européenne.

Les défenseurs de l'Autriche invoquent cette soumission comme une excuse, comme une sorte de circonstance atténuante pour la monarchie dont la responsabilité n'aurait été que limitée. Ne voient-il pas que c'est cette soumission même qui rend la destruction de l'Autriche- Hongrie inévitable? Si les ministres autrichiens avaient simplement commis une faute politique en suivant leurs propres inspirations, on pourrait espérer les voir s'amender et modifier leur ligne de conduite. Du moment au contraire que, par la constitution même de la monarchie, par le caractère germanique de la dynastie régnante, ils ne sont que des pantins aux doigts de l'empereur d'Allemagne, il faut que cette monarchie, il faut que cette dynastie disparaisse.

François-Joseph était libre d'échapper à cette emprise de Berlin. Des concessions équitables aux Tchèques et aux autres populations slaves ou latines de la monarchie lui auraient assuré l'appui loyal et permanent de la majorité de ses sujets contre les menées des pangermanistes et des Magyars; il aurait pu être le souverain aimé et respecté d un grand empire prospère où se seraient développées, en pleine indépendance et pour sa plus grande gloire, les

diverses races heureuses de vivre sous son sceptre. Il a eu l'occasion de montrer l'utilité de sa monarchie, et il n'a pas su en user; elle était destinée à être un élément de concorde, il en a fait un instrument d'agression ; il a livré sans défense les races plus douces aux plus brutales, les plus pacifiques aux plus belliqueuses. Quel droit aura-t-il à l'indulgence, quand il s'agira de refaire la carte de l'Europe'.'

Pendant des années, la vieille formule : « Si l'Autriche n'existait pas, il faudrait l'inventer », a servi à voiler l'étroitesse de conception des diplomates. Ces messieurs de (( la carrière » trouvent une saveur si aristocratique aux antiques axiomes historiques qu'ils n'y renoncent qu'à contre cœur, et, au début de la guerre, ils discutaient encore doctement sur la nécessité de ménager l'Autriche-Hongrie au moment du règlement des comptes. Il semble bien qu'aujourd'hui les diplomates eux-mêmes commencent à saisir le danger de cette solution. La monarchie autrichienne, par sa situation géographique, par les tendances de ses chefs, est l'arme la plus efficace de l'Allemagne contre les nations qui ont en Orient des possessions musulmanes, alors que les peuples slaves des Balkans et de l'empire danubien sont la plus sûre barrière aux ambitions germaniques vers l'Egypte ou vers les Indes.

Après avoir montré, avec une logique impitoyable, les erreurs passées de la politique anglaise, M. H. Wickam Steed réclame, aussi bien au point de vue des principes qu'au point de vue de la sécurité des colonies britanniques en Asie et dans le nord de l'Afrique, le démembrement de l'empire de François-Joseph et, en particulier, la réunion à la Serbie des territoires Slovènes et Serbo-Croates ainsi que la création d'un État tchèque indépendant composé de la Bohême, de la Moravie et de la Slovaquie. De tous les côtés ainsi, même sur les terres où la sympathie pour la monarchie des Habsbourgs était de tradition, on sonne aujourd'hui le glas de l'Autriche-Hongrie.

Cartes Larousse. Atlas de guerre.

La librairie Larousse rend évidemment un très grand service au public français en éditant des cartes géographiques grâce auxquelles il est facile aux lecteurs sérieux de suivre les événements quotidiens. Nous rendons, volon tiers, hommage à ses bonnes intentions, mais nous ne pouvons cependant laisser passer sans protestation la carte ethnographique de l'Autriche-Hongrie qu'elle vient de publier (Races d'Autriche Hongrie, n" 10 pi. LX).

Les caries ethnographiques sont certainement l'un des points faibles de nos publications cartographiques ; et, aujourd'hui qu'on parle de tous côtés du principe des nationalités, nous ressentons très vivement l'insuffisance de celles que nous possédons. Il est vrai qu'il n'est pas facile d'établir une bonne carte ethnographique, parcequelamobilité des frontières sociales lui enlève forcément la précision scientifique qu'on peut exiger d'autres documents géographiques. Cependant, des études consciencieuses permettent de fixer sans trop d inexactitude les limites des diverses

nationalités qui composent un Etat, fût-il aussi bigarré que l'Autriche- Hongrie.

La carte de l'Atlas Larousse apporte une désagréable surprise aux Slaves, qui s'étonnent à bon droit qu'une maison française ait pu éditer un document aussi erroné. Le dessinateur a fait preuve d'une générosité extravagante pous les Allemands; il s'est montré plus royaliste que le roi. Les cartes allemandes, les caries des pangermauistes les plus farouches, sont beaucoup plus favorables aux l'chèques. Non seulement la carte Larousse indique comme purement allemands les territoires limitrophes ou les deux races se mélangent et où la prépondérance appartient souvent à l'élément slave, mais elle reporte d'une manière tout à fait arbitraire la frontière ethnographique allemande dans des régions purement tchèques. C'est ainsi que les villes Rakovnik (Rakonitz) et Mélnik, peuplées exclusivement de Tchèques, deviennent entièrement allemandes.

De même, elle conteste aux Tchèques une partie importante du nord de la Moravie et attribue aux Allemands des territoires sur lesquels ils n'ont encore que des visées lointaines.

Elle indique avec précision les îlots germaniques et oublie les îlots slaves, supprime purement et simplement les grandes colonies slovaques le long du Danube, et croates le long de la frontière de la Basse-Autriche et de la Styrie, îlots qui forment un lien naturel entre les Slaves du nord et ceux du sud et dont les diplomates tiendront certainement compte dans l'organisation future de l'Europe.

En dehors de ces inexactitudes de tracé, le choix des noms pour désigner les territoires ou les villes n'est pas moins choquant. Si, sur des cartes allemandes, il est naturel que les noms des villes slaves soient traduits dans la langue des éditeurs, il est au contraire déconcertant de voir des géographes français donner aux villes slaves la traduction allemande ou magyare de leur nom. Il est évidemment plus facile d'accepter les dénominations transmises par les autorités austro-hongroises que de vérifier l'appellation vraie d'une localité, mais il serait tout de même temps d'en finir avec une attitude qui manque un peu de dignité.

Profitons du courant de révolte contre les procédés allemands, pour rompre avec de vieilles routines. Il n'est pas plus difficile à un Français de prononcer le nom tchèque Susice que Schiittenhofen, ou Moravskà Ostrava que Mahrisch Ostrau.

Pourquoi donner à Zagreb, la capitale de la Croatie, à la fois une dénomination allemande, Agratn, et une magyare Zagrab, au lieu de son véritable nom slave? Pourquoi ila lioniser toutes les villes dalmates?

Les Slaves d'Autriche, qui espèrent recevoir leur indépendance des mains des Alliés, ne doivent certainement pus paraître trop exigeants en demandant aux éditeurs français de rendre à leurs villes et à leurs villages leurs noms nationaux et de ne pas seconder les Allemands dans la germanisation des pays slaves.

ECHOS ET NOUVELLES

Persécutions contre les Tchèques en Autriche. —

Le procès de haute trahison contre le docteur Kramâf a commencé à Vienne le 6 décembre ; les débats dureront plusieurs semaines.

Plus de 160 témoins dont plusieurs anciens ministres et quelques uns en fonction, sont cités par la défense.

Quoique le gouvernement défende d'en parler dans la presse, une grande efïervescence se manifeste dans tous les milieux aussi bien slaves qu'allemands.

La condamnation du docteur Kramâi' risquerait d'exaspérer la population tchèque, et il semble que les autorités militaires s'en rendent compte.

Les condamnations à mort pour propagande antiautrichienne continuent et, de temps en temps, les jugements sont publiés dans la presse pour effrayer le public. C'est ainsi que l'on a appris dernièrement la condamnation à la potence d'un commerçant de Moravie pour les délits en question.

Par décret du 4 décembre, toutes les associations slaves de Prague ont été dissoutes.

Le grand quotidien (( Lidové Noviny » de Brno a été suspendu pour quinze jours.

Les Magyars contre les Tchèques. — Les Magyars ne le cèdent en rien aux Allemands dans leurs manifestations de haine contre les Slaves d'Autriche Hongrie auxquels ils ne peuvent pardonner d'avoir désorganisé l'armée de la monarchie et qu'ils tiennent pour responsables des défaites autrichiennes en Serbie et en Galicie. Les deux alliés ont profité de la guerre pour procéder à une véritable extermination des populations slaves de la monarchie, surtout des Slovaques du nord de la Hongrie. Mais ils attendent la fin du conflit européen pour satisfaire entièrement leurs rancunes et compléter leur vengeance.

La séance de la chambre des députés hongroise du 17 décembre nous montre clairement les sentiments qui animent les Magyars vis avis des Tchèques. Le député Urmanczy, du parti de l'indépendance, a interpellé le gouvernement au sujet des prétendus mauvais traitements infligés aux soldats magyars [lar des officiers et sous-officiers autrichiens, en particulier par des officiers tchèques que les autorités n'osent pas utiliser sur le front en raison de leur fidélité douteuse et qu'elles chargent de l'instruction des recrues. Dans sa réponse, le ministre de la guerre, M. Hazay, a déclaré qu'il ne fallait pas, dans celte crise, faire de di.stinction entre les nationalités de l'empire qui toutes, sauf de petites exceptions, avaient courageusement consenti à de si grands sacrifices. Le ministre fut alors interrompu par des cris furieux de : « Oui, excepté les Tchèques! » La censure a laissé paraître dans la presse le récit de celte manifestation si caractéristique de l'état d'esprit qui règne en Hongrie au sujet des Tchèques, et qui apporte une confirmation pré-

cieuse des informations que nous avons déjà données ici sur l'attitude des différentes nationalités de l'Autriche-Hongrie, au cours de la guerre.

La situation économique. — Le troisième emprunt de guerre a rapporté en Autriche et en Hongrie un total de 6.4 milliards. Satisfait de ce maigre résultat et oubliant par quels moyens cet argent a été extorqué, le gouvernement a chanté l'éloge du patriotisme de la population. Mais sa joie affectée a été vite dissipée par la baisse énorme que les valeurs et le change autrichiens ont subi à l'étranger immédiatement après la publication du résultat de l'emprunt. Le cours des couronnes est descendu en Suisse au dessous de 73 (100 francs = 137 couronnes) et est tombé encore plus bas en Hollande. Cette baisse a été causée par l'énorme quantité de papier monnaie mis en circulation, par une très grande disproportion entre les importations et les exportations austro-hongroises, et surtout par le manque général de confiance dans la solvabilité de la mo narchie.

La presse viennoise cherche les moyens de remédier à cette situation économique désastreuse et suggère de procéder à quelques opérations financières en Allemagne, mais l'Allemagne n'a aucun intérêt à sauver l'Autriche. Au contraire, elle a besoin de la voir complètement ruinée pour pouvoir lui imposer une union douanière et l'asservir financièrement et économiquement.

La dette publique en Autriche. — Dans son rapport, la Commission de contrôle de la Dette publique évalue à 7 milliards 1/2 l'augmentation de la Dette dans les premiers 5 mois de la guerre, ce qui représente 1 milliard 1/2 par mois, soit 25 milliards 1/2 jusqu'à la fin de l'année 1915. Il s'agit de savoir par quels moyens l'administration financière de la monarchie pourra couvrir les dépenses énormes d'amortissement de cette somme et le paiement des intérêts. Quelques optimistes mettent leur espoir dans une grande activité économique aprèsla guerre. D'autres rêvent de sauver la monarchie par une union étroite a.vec l'Allemagne. Mais la plupart des économistes et, fait significatif, les principaux représentants de la haute finance ne dissimulent pas leur pessimisme.

Nouvelles de l'armée. — A .son arrivée en Serbie, l'armée austro-allemande a «libéré» 60 officiers slaves, prisonniers de guerre en Serbie, dont un certain nombre de Tchèques. Ceux-ci ont été aussitôt dénoncés aux autorités autrichiennes par leurs collègues allemands qui n'avaient ce.ssé de les espionner au cours de leur captivité et avaient préparé d'avance des rapports confidentiels sur leurs sentiments. Ils vont être traduits devant un conseil de guerre

sous l'inculpa lion de complot avecrennemicontrel'Autriehellongrie.

LE MONDE SLAVE

Lettre de Russie

La Russie travaille sans relâche à préparer la lutte qui reprendra bientôt dans des conditions plus favorables. Depuis que les Allemands ont été arrêtés devant Riga et Dvinsk, évacuant Mitau précipitamment, on s'est occupé d'augmenter les effectifs, de renouveler les cadres, de préparer de nouveaux armements et des approvisionnements de toute espèce.

On exerce les nouvelles recrues en nombre formidable, jeunes soldats, tous vigoureux, qui seront prêts dans quelques semaines à entrer en ligne. Chaque jour, par tous les temps, jusqu'à la nuit noire, même les dimanches et les jours de fête, on les voit manœuvrer sur le Champ de Mars, sur les boulevards, sur les places.

Les fusils cessent d'être en nombre insuffisant : ils n'ont que trop man'qué depuis le printemps dernier et, sans cela, les Allemands n'auraient pas avancé. On n'avait alors qu'un fusil pour trois hommes ; les deux autres, armés de bâtons, attendaient qu'un de leurs camarades fût blessé ou qu'un ennemi tombât pour s'emparer de son arme. Dans un combat auquel il assistait en Galicie, un des officiers de la mission française a vu les soldats russes blessés rapporter leurs fusils: ils oubliaient leurs souffrances pour ne penser qu'à sauver l'arme qui devait servir à leurs camarades valides.

La crise touche à sa fin ; 700.000 fusils auront été distribués avant le mois de février aux hommes instruits préalablement ; on aura ainsi une armée nouvelle de 700.000 hommes et on estime (ju'en un temps assez court elle pourra être portée à 2 millions.

Les projectiles ne manquent pas. Avec ce que la Russie reçoit d'Angleterre, de Franco, d'Amérique, du Japon et ce qu'elle fabrique elle-même, elle a déi)assé, actuellement, ce qu'on est convenu d'appeler la normale. Pendant longtemps, jusqu'au mois d'août dernier, l'artillerie n'était approvisionnée, en moyenne, qu'à quelques coups par pièce. Aussi le tir était-il d'une extrême précision, les officiers d'artillerie français l'ont constaté. Depuis le mois de septembre, les projectiles sont envoyés en abondance sur le front, et les caisses portent l'inscription : Nié chtchadit ! (ne pas économiser), ou Tocarichtchi, nié jaliéiete ! (Camarades, n'épargnez pas !) Mais l'habitude de tirer peu est si invétérée qu'il faut un nouvel entraînement aux artilleurs pour ne pas ménager les projectiles.

D'après des renseignements fournis par des soldats ou des olficiers revenus du front, l'équipement, la nourriture, ne laissent rien à désirer. Les services hospitaliers sont bien organisés, les « sœurs de charité» ne manquent pas.

L'armée est unanime à vouloir mener la guerre jusqu'à son terme victorieux ; l'immense majorité du pays pense comme elle; les socialistes mêmes voient et montrent le danger pour la Russie d'une Allemagne demeurée puissante. Si quelques hommes n'ont pas encore pu s'affranchir de l'influence étrangère et conservent pour les Germains une

sympathie vraiment tenace, personne n'oserait parler de la paix.

La crise du renchérissement dont souffre la population civile ne diminue nullement la capacité de résistance du pays. La distance, l'insuffisance du matériel roulant, l'importance économique des régions envahies, un certain manque d'organisation l'expliquent suffisamment. Comme le faisait remarquer M. de Gaix dans Les Débats du j. - 27 décembre, la situation actuelle présente, à côté de quel- *" ques inconvénients, d'énormes avantages. Le peuple des campagnes est plus riche qu'il ne l'a jamais été ; l'interdiction de la vodka, les allocations aux familles des mobilisés et la liausse des denrées alimentaires font rentrer, autant qu'il est possible de l'évaluer, 3 milliards par an dans la bourse des paysans. La Russie peut donc supporter de nouveaux eiïorts sans avoir à redouter l'épuisement de ses « forces vivantes » et envisager avec la confiance la plus inébranlable la perspective de la prolongation de la guerre.

Dans le cours de l'été, l'opinion publique, affectée parla retraite des armées, s'est abandonnée à un certain découragement. C'est que cette retraite sto'i'que avait coûté terriblement cher. Les milliers de canons qui ouvraient la roule aux armées allemandes faisaient des ravages épouvantables parmi les soldats russes. Ils reculaient pas à pas, en laissant aux mains de l'ennemi des milliers de prisonniers, presque tous blessés. Par des prodiges de dévouement et de vaillance, on a sauvé l'armée et déjoué la manœuvre allemande. Mais il est naturel que la persistance des mauvaises nouvelles ait un moment déprimé les âmes. Des centaines de trains amenaient des foules de réfugiés ; on .savait qu'en plusieurs endroits, par suite de retards inévitables, les habitants s'étaient trouvés pris entre la retraite russe et les feux allemands. La population civile de Russie, insuffisamment renseignée sur les mouvements des armées alliées et sur leur force, était disposée à penser qu'elles tardaient bien à venir au secours de l'armée russe. On rappelait, et c'est un fait certainj que, lorsque les Allemands avaient marché sui' Paris, en septembre 1914, les généraux russes a valent fait des sacrifices inou'i's pour détourner vers le front oriental une partie des forces ennemies. Des milliers d'hommes s'étaient sacrifiés pour sauver la France, qui, maintenant, oubliait ce qu'elle devait à la Russie. On ne se rendait pas un compte exact des difficultés exceptionnelles de la lutte sur le front occidental, et, au moins dans les cercles les moins bien informés, on était découragé et attristé.

Cette vague de pessimisme s'est éloignée, et la victoire de Champagne a ramené la confiance.

D'ailleurs, tout contribue à donner bon espoir. Le parti progressiste de la Douma, formé de tous les éléments modérés, se grossit chaque jour de nouveaux membres, et groupe toute la nation vraiment vivante autour du même ilrapeau. Le travail des commissions continue au Palais de Tauride. Malgré la résistance des ministres, le Tsar a reçu Rodzianko, à Tsarskoié Selo. Il sait tout ce qu'on peut obtenir de la Russie en accordant au peuple les libertés qui lui sont nécessaires. Après avoir supprimé l'alcool, il supprimera les lois d'excei)tion qui proscrivent encore les Juifs, les Polonais, les libéraux. Il montrera à son peuple

la confiance qui lui est due; il lui prendra la main, et grâce à lui, avec lui, il atteindra le but pour lequel nous combattons tous : la liberté dans la victoire.

En quittant l'Autriche. — Notre confrère la Ceskoslovenskà Samostatnost , organe des émigrés politiques tchèques, vient de publier un article où M. J. DOrich, député agrarien au Parlement de Vienne et l'un des principaux signataires du manifeste d'action tchèque à l'étranger, expose les raisons qui l'ont déterminé à quitter l'Autriche.

Ce n'est certes pas par goût des aventures ou par un coup de tête inconsidéré que cet homme politique, l'un des vétérans des vieilles luttes pour l'autonomie, est parti en exil. Il était l'un de ceux qui, en dépit de toutes les déceptions déjà subies, ont longtemps espéré que l'Autriche- Hongrie se déciderait à être, suivant la formule de Palacky, également « juste envers tous ses peuples ».

Mais la monarchie, qui n'est constitutionnelle que de nom et dont la politique est exclusivement dirigée par l'empereur et par la cour, a évolué dans un tout autre sens. Le vaincu de 1866, abdiquant toute dignité, a borné son ambition à devenir le vassal de Guillaume II et àlui asservir ses peuples. Pour plaire à son suzerain de Berlin, François- Joseph s'est acharné contre ses sujets slaves. Cette politique anti slave de l'empereur d'Autriche et de son gouvernement se manifeste principalement dans l'oppression des minorités tchèques des frontières de la Bohême et de la Moravie et surtout des Tchèques de Vienne. Isolés du groupe compact de leurs compatriotes, ces 300.000 Tchèques, dont M. Dtirich a été le défenseur et le représentant pendant de longues années, paraissaient une proie plus facile. Après 30ans de réclamations, ils n'ontpu obtenir une école publique où l'enseignement soit donné en leur langue. Bien mieux, la municipalité viennoise racolait et payait des individus louches pour aller démolir les écoles privées, troubler les réunions, insulter quiconque prenait la parole en tchèque. Le gouvernement n'a jamais osé intervenir contre ces odieuses provocations. Sa pusillanimité et l'audace de la municipalité ne peuvent s'expliquer que par l'hostilité de l'empereur envers ses sujets slaves. Ce qui semble confirmer cette opinion c'est que les Tchèques de Vienne ont été avertis qu'une pétition à l'empereur risquerait d'aggraver leur situation.

«Mais c'est surtout ce qui s'est passé en Autriche depuis la déclaration de guerre qui m'a convaincu de la haine invétérée des Habsbourgs pour les Slaves, éccitM. J. Dnrich. Ils accusent de plus en plus leur hostilité contre nous, sans voir l'abîme vers lequel cette politique les conduit. Je suis parti persuadé que le peuple tchèque n'obtiendra jamais justice de celte Autriche et de cette monarchie. Je suis parti avec la conviction qu'il faut travailler ailleurs et d'une autre manière, plaider notre cause devant un autre arbitre, l'Europe entière, tout le monde civilisé. Je suis parti avec la certitude qu'auprès de ce tribunal nous obtiendrons

satisfaction, car nous sommes dans notre droit, et nos nouveaux juges sont équitables et sans préjugés de race. Je ne suis pas parti désespéré, mais au contraire plein d'espoir dans un retour prochain et joyeux dans notre

patrie libérée. »

Un anthropologhie français chez les Serbo-Croates au lendemain de 1870, par Georges Hervé (Alcan). — M. Georges Hervé, directeur de la Revue anthropologique, nous entretient d'un voyage d'étude qu'Abel Hovelacque, philologue, anthropologiste, ancien président du conseil municipal de Paris, entreprît en Slavonie, en Croatie et en Serbie, pendant l'année 1872. Au cours de son séjour dans les pays serbo-croates, le savant français se trouva en contact avec les patriotes les plus remarquables du peuple yougoslave ; il conversa avec Mgr Strossmayer, l'apôtre du yougoslavisme en Autriche-Hongrie, avec Stoyan Novakovitch, le grand homme d'Etat serbe. l\ fut ainsi l'un des premiers Français à se rendre compte de l'intérêt que présentait pour la sécurité de notre pays l'existence d'un État slave vigoureux dans le sud de l'Europe. Hovelacque ne se fait aucune illusion sur les sympathies des Autrichiens-Allemands à notre égard. H n'est pas un de ces diplomates de «la carrière» qui n'ont d'oreilles que pour les donneurs d'eau bénite de cour ; il sait regarder autour de lui, et il constate que ces prétendus amis de la France « sont pourvus d'une bonne dose dé haine contre nous, malgré les plus charmantes apparences. Leur presse est quelque chose de hideux. H est bon pour les Français de les voir d'un peu près ». Quarante ans plus tard, il se trouvait pourtant encore des hommes politiques qui croyaient aux bons sentiments envers la France d'une Autriche-Hongrie, alliée à Guillaume II et de plus en plus germanisée !

A. Hovelacque était moins crédule. A la date du 17 mars 1872, il écrivait ces lignes prophétiques : <( Je suis bien placé ici pour juger la situation de l'Europe orientale : l'Autriche-Hongrie est notre plus grand ennemi, son alliance avec la Prusse est forcée et inévitable. C'est sans doute par elle que la guerre commencera, car sa position intérieure est désespérée. Heureusement que nous marcherons cette fois avec la Russie qui, peut être, aura assez d'influence pour soulever les Slaves et les Roumains d'Autriche-Hongrie. En tout cas, les Allemands ont dans le flanc 13 millions de Tchèques, Moraves et Slovaques qui les détestent plus que nous. Français, nous ne pouvons le faire. »

11 ne se méprend pas plus sur les intentions des Magyars et la partie qui est déjà liée entre eux et le gouvernement de Berlin. « L'Allemagne compte sur la Hongrie, note-t-il, pour continuer à s'avancer vers le bas Danube, et les Magyars, de leur .côté, s'appuient ouvertement sur l'Allemagne pour défendre leur hégémonie en Transleithanie >k

M. Georges Hervé a été bien inspiré en nous présentant ces observations si pénétrantes de son ancien collègue. Leur date démontre nettement que le programme que défend notre revue n'est point une de ces conreptions éphémères et aventureuses qui naissent dans la fièvre des hostilités. La s^olution que nous préconisons s'est imposée

depuis fort longtemps à tous les esprits clairvoyants. D'un côté, une monarchie rétrograde et hostile; de l'autre, des peuples opprimés, nos alliés naturels; l'intérêt, le sentiment, le respect de ses principes dictent son choix à la France républicaine.

Les Journaux. — Le Matin (19 Décembre) a publié un important article de fond sur « Les crimes des Ilabsbourgs ». Après avoir cité les principaux passages du Manifeste tchèque, le grand quotidien passe en revue les persécutions méthodiques dont les Tchèques ont à souffrir de la part du gouvernement autrichien, et il conclut :

« La population des Pays-Tchèques attend avec angoisse la victoire définitive des Alliés qui doit la libérer du joug des Habsbourgs. La sinistre famille, non contente d'avoir torturé. pendant des siècles les Slaves de Bohême et de Moravie, les livre aujourd'hui au joug prussien ».

Jornal de Noticias (10 décembre) de Porto (Portugal), a réservé une partie de sa correspondance parisienne aux Tchèques.

Il donne une note juste et exacte de leurs revendications politiques et de leurs sympathies pour le peuple portugais.

FAITS ù INFORMATIONS

La Société de Sociologie a réservé sa dernière séance mensuelle k la question d'Autriche- Hongrie. Dans une conférence des plus instructives, M. Rabany a expliqué à ses auditeurs la formation politique de l'État austrohongrois en précisant le rôle particulier des trois groupes principaux qui constituent les éléments essentiels de la monarchie : les Allemands, les Magyars et les Tchèques. Guidé par des sympathies évidentes, il a donné une large place au peuple tchèque qu'il a représenté comme la plus intéressante des nationalités de l'empire. Il a montré que la politique dynastique de la monarchie des Habsbourgs les conduisait forcément à l'asservissement des peuples non allemands, et que, si la Hongrie avait pu conquérir unelarge autonomie, le système dualiste ne pouvait pas être considéré comme un succès des idées libérales, mais au contraire comme un perfectionnement du régime d'oppression. Il conclut que, puisque l'Autriche trahit sa mission historique de servir à l'équilibre de l'Europe et d'assurer impartialement le développement des divers peuples qui la composent, la monarchie des Habsbourgs doit être définitivement liquidée. D'ailleurs, de quelque coté que se tourne la victoire, l'existence de l'Autriche est finie. Il ne lui reste d'autre alternative que de devenir la proie de l'Allemagneou d'être dissoute.

Le Gérant : L. Mathieu

Imp. dea Beaux-Arts, (A. Mullbr), 79, rue Darean, Paria

!•'• Année. — N» 18.

15 Janvier 1916.

^EVUE BI-MENSUELLE

Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne

SOMMAIRE

La «

Nation tchèque

» et la Suisse. |

Echos et Nouvelles.

Les Tchèques et

la

guerre.

Le Monde Slave.

Les

Socialistes

Allemands

Revues et Journaux.

et la

paix.

Les Colonies Tchèques.

Bibliographie.

Faits et Informations.

PARIS

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Boissonade, 23

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Les Pays-Tchèques (la Bohême, la Moravie, la Silésie et la Slovaquie) faisaient, jusqu'à présent, partie de la Monarchie d'Autriche-Hongrie dont ils étaient les par/s les plus riches et les plus prospères. Ils forment un ensemble de 120.000 kilomètres carrés, habité par 12 millions d'habitants, dont 8 millions et demi de Tchèques et Slovaques.

LA NATION TCHEQUE paraît le !««• et le 15 de chaque mois

Rédaction et Administration : 23, rue Boissonade, PARIS (14*).

Tous les envois concernant la Rédaction doivent être adressés à M. Rodolphe Kepl, Secrétaire général.

La Rédaction est à la disposition des Abonnés et des Lecteurs de LA NATION TCHÈQUE

pour tous les renseignements sur les Pays Tchèques.

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Un an . .

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Les Organisations Tchèques à l'Étranger :

FRANCE

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Ligue Franco- Tchèque, 106, Rue Richelieu, Paris.

RUSSIE

Union des Associations Tchèco-Slovaques de Russie

6, Bassejnaja, Petrograd.

Comité Tchèque de Moscou

16, Kousnetzski Moste, Moscou.

GRANDE-BRETAGNE

London Bohemian {Czech) Committee 26, Gloucester Road Regent's Park, London N. W.

ETATS-UNIS

1825, Blue Island Ave., Chicago, 111.

Bohemian National Alliance (New- York Branch) 302 E. 72 St., New-York, N.Y.

Slovak's League, Pittsburgh, Pens.

SUISSE

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ROUMANIE

Société Tchèque " Beseda" Nemanina, Bucarest.

^EVUE BI-MBNSUELLB

Première année.

15 Janvier 1916

La "Nation tchèque" et la Suisse

Les exemplaires du dernier numéro de la Nation (chèque nous, ont élé renvoyés de la frontière suisse et nous avons appris que désormais la vente de notre journal était interdite sur le territoire de la République helvétique.

Quelle est la raison de cette rigueur, dont nous avions été déjà menacés à diverses reprises, mais devant laquelle nos voisins avaient jusqu'à présent toujours reculé, psfun sentiment trop naturel de pudeur? Nousligriorons. Il nous parait étrange qu'un gouvernement qui s'est jusqu'à présent targué de libéralisme, se décide ainsi, sans explica tion, sans motiver sa condamnation, à frapper une Revue, dont le seul tort est de défendre les principes de justice et de droit sur lesquels repose l'existence même de la Suisse. Ou bien peut-être, les Suisses éprouvent-ils, après de longs siècles, le regret d'avoir été les premiers à se i-é voiler contre les Ilabsbourgs et veulent-ils faire amende honorable des audaces de Guillaume Tell?

La mesure qui nous frappe, nous laisse assez indifférents yu point de vue de nos intérêts, et nous réussirons sans trop de peine à continuer le service à nos abonnés. Nous avons triomphé de diCTicuUés matérielles plus graves. Nous sommes, en revanche, nous le déclarons sans hésitation, très douloureusement atteints dans nos sentiments d'amiliô profonde pour la Suisse

La question qui se trouve posée est, en effet, des plus graves.

Nous restions en France un assez grand nombre d'idéalistes et nous nous plaisions à penser que tout espoir dans un avenir meilleur ne devait pas être abandonné.

Quelque rudimentaire que soil encore la con.science des peuples, nous nous imaginions que peu à peu une àme européenne s'élaborerait et qu'elle travaillerait à imposer ses arrêts aux passions chauvines. Il nous semblait que lentement, — trop lentement à notre gré, — mais par une marche continue et sûre, certains principes généraux se dégageraient,; nous nous flattions que, des épouvantes mêmes de l'heure actuelle sortirait un monde meilleur, qu'il se formerait une opinion publicjue assez éclairée et assez forte pour rendre plus rares des cataclysmes tels que celui qui désole aujourd'liui le monde et pour adoucir, au moins dans une certaine mesure, les fureurs et la cruauté de la guerre.

Il n'est pas douteux que l'Allemagne et l'Autriche-Honrie, sans même discuter ici les responsabilités de la rupture, ont commis un crime do lèse-humanité par les bar-

baries dont elles se sont volontairement souillées et qu'elles persistent encore à ne pas répudier. Il est bien certain que leurs coutumes féroces et leurs abominables méthodes, en surexcilant les passions haineuses, rendront singulièrement difficile toute tentative de réconciliation et retarderont le progrès des idées de concorde pour une période dont on n'ose pas prévoir la fin.

Dans la lamentable époque de régression à laquelle l'Allemagne condamne le monde, il était d'autant plus indispensable que les neutres, qui auraient da garder en môme temps leur sang-froid et leur pleine indépendance, s'attachassent avec une inébranlable fermeté à ces principes absolus du droit qui sont la sauvegarde des sociétés et la condition du progrès universel. L'objection grave à laquelle se heurtent les hommes qui, comme nous, croient à la justice éternelle et qui révent d'une paix équitable, c'est que, dans le monde actuel, il n'existe aucune force organisée qui soit en mesure de, s'opposer aux emportements des violents. Cette force, nous comptions la trouver dans la conscience des neutre.'*.

A la tête des neutres, la Suisse avait un rôle admirable à jouer, à la fois à cause de ses institutions démocratiques, du remarquable développement intellectuel et moral de son peuple, et même do la valeur incontestée de son armée et de la configuration do son sol, qui rendaient, sinon impossible, du moins singulièrement périlleuse, toute tentative d'invasion. Ce que le Danemark et la Hollande étaient peut-être hors d'état d'essayer, la Suisse pouvait le faire, et, par conséquent, elle avait le devoir de le faire.

Nous avons eu déjà l'occasion de le dire, mais il ne sera pas inutile de le répéter. Les neutres se sont mépris complètement, — — sur ce que

nous attendions d'eux. Ils ont eu l'air de croire, — peutêtre ont-ils pensé — que les Alliés avaient besoin de leur appui et que nous sollicitions leur concours dans une préoccupation égoïste. ^ Quelque redoutables que soient nos adversaires, la France, la Russie, l'Angleterre, l'Italie, sans même parler de la Belgique et de la Serbie, sont de taille à en venir à bout. — Mais dans la grande œuvre d'émancipation que nous avons entreprise, njDus leur demandions de nous apporter le témoignage de leur libre conscience. Notre tâche de demain nous eût paru plus facile et nous l'aurions entreprise d'un cœur plus allègre s'ils nous avaient montré qu'ils en comprenaient la grandeur et qu'ils nous soutenaient de leurs vœux.

Comment est il possible que des hommes libres, que des consciences viriles supportent sans un cri de désespoir et de douleur des actes comme le bombardement de Nancy, qui, de l'aveu des Allemands eux-mêmes, ne saurait avoir aucune action sur la suite des événements et quiaboutit uniquement à l'assassinat de quelques victimes innocentes? Comment, pour nous renfermer dans les questions qui sont plus spécialement l'objet de notre Revue, les épouvantables cruautés dont sont victimes la Serbie, la Croatie, la Dalmatie, la Bohême, n'arrachent-elles pas une protestation indignée à tous les cœurs ? Est-il contestable que l'invasion autrichenne en Serbie a été accompagnée par des massacre hideux? Est-il contestable que, dans tous les pays yougoslaves, le gouvernement de François-Joseph s'est donné pour but l'extermination en masse des habitants? Est-il contestable qu'en Bohême des centaines de personnes ont été fusillées ou pendues, sous les prétextes les plus frivoles et quelquefois sans prétexte ?

Il paraît cependant que François-Joseph 'a le droit de commettre ces massacres et que nous n'avons pas le droit de le dénoncer! — Étrange justice et singulière manière de comprendre les droits d'un peuple indépendant ? Benjamin Constant disait que, pourvu qu'on lui laissât la liberté de la presse, le despotisme ne l'effrayait pas. La censure suisse permet-elle encore qu'on cite Benjamin Constant et que penserait-il de ses compatriotes d'aujourd'hui ?

On enseigne dans nos manuels scolaire que la Suisse est un admirable champ d'expériences politiques et sociales et nous avions pris l'habitude de suivre avec un regard de sympathie et d'envie cette nation entreprenante et fière qui ne reculait devant aucune hardiesse et qui était comme le creuset où s'éprouvaient les doctrines. Nous comptions sur elle pour être notre guide et notre lumière dans la nuit où nous nous avançons à tâtons vers l'aube lointaine. Nous ne nous attendions pas à cette suprême épreuve, dans le duel entre la barbarie et le progrès, entre le droit des peuples et l'impérialisme, enfre la liberté et le despotisme, de la voir prendre parti pour la tyrannie ; car ses hommes d'État auront beau ergoter, c'est prendre parti pour la tyrannie que

d'étoufler la voix de ceux qui en dénoncent les lugubres et sanglantes folies.

Du gouvernement

nous en appelons au peuple suisse. Il connaît ses livres saints et il n'ignore pas qu'il y a des péchés d'omission qui sont aussi graves que les péchés d'action.

N. B. — Au dernier moment, nous recevons indirectement connaissance des termes de l'arrêté qui nous frappe.

La Commission fédérale de contrôle de la presse a publié, au début de Janvier, une liste de livres et de journaux qui ne peuvent être exposés, mis en vente ou distribués. Au premier rang de cet Index se trouve « le journal la Nation Tchèque, du 1»' décembre, ainsi que tous les prochains numéros qui paraîtront. » Remarquons en passant que, quand des mesures analogues ont été appliquées à des publications pangermanistes, telles que Kikeriki, Simplicissimus, etc., l'interdiction n'a jamais frappé qu'un des numéros. — On proscrit tous les numéros futurs de la Nation Tchèque. On ne nous laisse même pas la faculté de nous repentir. Il est acquis, dès aujourd'hui, que tout ce que nous dirons sera criminel. Admirable prescience et merveilleuse équité! L'Allemagne a-t-elle donc acquis ces derniers temps des titres. particuliers à la reconnaissance de la Suisse? — De quelle façon? — En fermant ses universités à ses étudiants ou en essayant de nouer de louches intrigues dans son état-major général ? Ces scandales ne réveilleront-ils pas l'opinion? Qu'elle rappelé à des chefs timorés que le respect de soi-même à toujours été la meilleure politique. E. D.

Les Tchèques et la guerre

Les Tchécoslovaques et les Magyars

Parmi toutes les questions relatives aux événements politiques ou militaires du conflit européen, l'une des plus importantes, celle de la participation et de la responsabilité des Magyars dans la guerre actuelle, est presque passée sous silence. Même lorsqu'il s'agit de stigmatiser l'agression contre la Serbie, on se tourne exclusivement vers ■Vienne, sans tenir compte .du rôle que les Magyars ont joué dans le déchaînement des hostilités. Ils se gardent bien de protester en se voyant ainsi relégués au second plan, car cet effacement facilite leurs manœuvres de derrière les coulisses. Ils peuvent ainsi continuer la politique qui leur a «i bien réussi depuis quelques dizaines d'années, exploiter en faveur de leurs ambitions insatiables

les légendes qui se sont formées en France et en Angleterre, depuis 1848, sur leur attachement aux principes de liberté constitutionnelle et d'indépendance des nationalités, et sur leur opposition au gouvernement réactionnaire de Vienne.

Il est grand temps de détruire ces illusions anglaises et françaises sur le vrai caractère de ces Prussiens de la monarchie danubienne et de montrer le rôle néfaste qu'ils ont joué dans les événements de ces deux dernières années. Il est nécessaire que l'opinion publique, en France et en Angleterre, soit mieux renseignée sur la politique austro-hongroise, afin de pouvoir exiger, dans les discussions du traité de paix, que les responsabilités soient nettement établies et que des décisions équitables soient prises en conséquence. Ce n'est pas seulement Vienne et Berlin qui doivent expier leurs méfaits, mais aussi Budapest ; la nation magyare mérite de participer largement aux châtiments qui seront imposés aux empires centraux.

Ce sont les hommes d'État magyars qui insistèrent avant tous les autres pour que la politique de l'Autriche-Hongrie fut essentiellement balkanique. On ne tient pas assez compte que les relations entrp Vienne et Budapest ont complètement changé de nature depuis ces dernières années. L'ère des graves discordes politiques est passée; les Magyars ont obtenu satisfaction sur presque tous les points et une séparation complète avec l'Autriche leur parait dangereuse, en présence de l'accroissement de population des autres nationalités de la Hongrie. Aujourd'hui, ce sont surtout les questions économiques qui les préoccupent. Ils avaient pris en main l'exploitation de la Bosnie-Herzégovine, et le seul amour du gain les poussait à s'opposer à ce que des liens plus étroits unissent cette province et la Cisleithanie. Ils entravaient systématiquement le développement économique do la Dalmalie et refusaient de laisser construire des chemins de fer entre cette province cisieithane et la Bosnie- Herzégovine. C'étaient eux aussi qui convoitaient Salonique. C'étaient eux qui voulaient arrêter le développement de la Serbie. Leurs frontières balkaniques étaient, en effet, beaucoup plus longues que celles de l'Autriche, et elles avaient surtout une bien plus grande importance politique. L'Autriche ne possède qu'un million de Serbo-Croates, la Hongrie plus de quatre millions. C'est elle qu'atteignait principalement le mouvement séparatiste des Serbes, et la coa lition serbo croate de la Diète de Zagreb ne s'attaquait qu'à Budapest. H ne faut pas oublier qu'un des artisans du conflit actuel, M. Forgach, que les falsifications officielles de l'ambassade auStro-hongroise de Belgrade ont rendu tristement célèbre, est un Magyar.

Plus encore que les Allemands d'Autriche, les Magyars de Hongrie se trouvaient menacés par la supériorité numérique des Slaves. Ils ne maintenaient leur domination sur les huit millions de Slaves de l'État hongrois qu'artificiellement, par des mesures d'oppression qui-, en présence du développement politique et économique des nationalités non-magyares, ne pouvaient subsister longtemps. Ils se trouvaient dans une impasse : pour mater définitivement l'opposition slave, un coup d'état était nécessaire et une telle manœuvre en temps de paix risquait de leur aliéner l'opinion européenne. Une guerre leur permettrait d'étendre

leur exploitation économique sur de nouveaux territoires et d'assurer définitivement leur hégémonie sur les Slaves de l'intérieur.

Aussi, après l'attentat de Sarajevo, les Magyars poussèrent énergiquement la monarchie à la guerre. Dans le Conseil de la Couronne, où l'on décida, au mois de juillet 1914 l'agression contre la 'Serbie, la voix de Tisza et de la noblesse magyare détermina l'ouverture des hostilités.

Il est donc impossible de faire aucune différence entre les Magyars et les Allemands de l'Empire. Les uns et les autres ont tenu le même raisonnement. L'évolution naturelle de l'Autriche-Hongrie menaçait leur prédominance par l'accroissement automatique des forces slaves ; il fallait, à tout prix, arrêter cette évolution par une guerre victorieuse qui, en même temps, ouvrirait de nouvelles sphères d'action à leurs ambitions.

En revanche, les Magyars ne peuvent pas douter que si leur jeu est compris des Alliés, la victoire devient une question de vie ou de mort. Ils doivent se rendre compte que pour eux l'enjeu de la guerre est: tout ou rien. Battus, les provinces yougoslaves, la Transylvanie, la Slovaquie et les Carpathes ruthènes leur échappent; et il ne leur reste guère que la bande de terre comprise entre la Raab, le Danube et la Tisza. De là, la sauvagerie et la rage avec lesquelles ils combattent.

Les Tchécoslovaques ont eu beaucoup plus à se plaindre des Magyars que des Allemands. Confiants en la puissance que leur assurait leur supériorité numérique écrasante, 65 millions contre 10, ceux-ci auraient peut-être consenti à quelques concessions, si, chaque fois, les 8 millions de Magyars, inquiets de se trouver en minorité en face des Slaves, ne s'y étaient opposés. Le régime imposé aux Tchèques par les Allemands, quelque dur qu'il ait été, ne peut se comparer à celui que les Slovaques ont eu à subir. Vis- à vis d'eux les Magyars agissaient en temps de paix corn me les Allemands se conduisent aujourd'hui en Belgique. L'histoire de la Slovaquie depuis 1848 est celle d'un long martyre: les persécutions politiques et la misère économique en ont chassé des centaines de milliers d'habitants, qui ont cherché un refuge vers l'Amérique.

Leur atavisme asiatique poussait les Magyars à certains raffinements de cruauté ([ue les Allemands ne connaissaient pas. En Bohême, nous étions eh contact avec une race qui du moins, nous apportait une civilisation comparable à la nôtre, où nous pouvions découvrir un certain nombre de matières susceptibles d'aider à notre développement. Les pauvres Slovacjues, au contraire, étaient soumis à l'autorité arbitraire et tracassière d'un peuple inférieur intellectuellemont et moralement, dans lequel ils ne pouvaient rien apercevoir qui méritât leur estime.

Il est indispensable de dévoiler au public européen la conduite des Magyars depuis la guerre, afin qu'ils reçoivent le châtiment mérité quand l'heure de rendre les comptes aura sonné. Les atrocités commises par l'armée austro-hongroise en Serbie sont surtout imputables aux Magyars ; les soldats tchèques à leur retour de la campagne, ont raconté à ce sujet des détails dont l'horreur dépasse l'imagination. Dans l'armée, les Tchèques ont eu particulièrement à souffrir de l'hostilité des Magyars qui ont agi envers eux avec une vraie sauvagerie. La

La Nation Tchèûue

Slovaquie a été littéralement dépeuplée par le gouvernement de Budapest dès les premières semaines de la guerre. Craignant de les voir passer dans les rangs russes, au cas d'une invasion des armées du Tsar, il enrôla tous les Slovaques valides, même ceux qui n'étaient pas mobilisables ; il tenait ainsi toute la population mâle sous la menace de la loi martiale.

Tous les hommes politiques slovaques furent réduits à l'impuissance dès le début des hostilités ; les uns furent emprisonnés, les autres mobilisés; ceux qui échappèrent à l'une ou l'autre de ces deux mesures furent soumis à une étroite surveillance de police. Un seul fait suffit à caractériser le régime imposé aux Slovaques : un certain nombre pour échapper aux persécutions magyares se réfugièrent en Autriche! Nos lecteurs connaissent suffisamment les douceurs du régime autrichien pour comprendre ce qu'ont du souffrir des hommes qui en arrivent à une semblable résolution !

Tous les journaux slovaques sans exception furent supprimés, ainsi que toutes les publications relatives â la politique. Pendant longtemps, les Magyars se sont efforcés de démontrer aux Slovaques qu'ils n'étaient point une branche de la nation tchèque, mais un peuple entièrement différent, et que les Tchèques étaient leurs ennemis. La guerre, d'un seul coup, a détruit l'effet de toutes ces manœuvres et les deux tronçons de la nation tchécoslovaque se sont ressoudés immédiatement. I^es Magyars exercèrent alors une sévère surveillance sur les relations des Tchèques et des Slovaques, défendirent l'entrée des Tchèques dans les régions slovaques, l'accès du territoire hongrois aux journaux et aux publications de Bohême, et emprisonnèrent tous ceux qu'ils soupçonnaient de communiquer avec les Pays-Tchèques.

Ce qu'ils redoutent surtout, c'est la réalisation du vœu que, dès les premiers jours de la guerre. Tchèques et Slovaques n'ont pas hésité à exprimer ouvertement : ceile guerre doit nécesnairement amener l'unification de notre nation, celle des Tchèques et des Slovaques, car c'est la première condition de notre indépendance. Cette unification est indispensable à notre existence nationale ; il est beaucoup plus important encore pour nous que pour les Polonais, qui sont deux fois plus nombreux, de grouper étroitement tous les éléments de notre peuple. A tout prix, les Slovaques doivent être libérés du joug magyar.

Ces aspirations qui sont communes aux Slovaques de Nitra, de Trencin, de Prespurk et aux Tchèques de Prague et de Brno, exaspèrent les Magyars; aussi, ont-ils appliqué dans les régions slovaques un régime de terreur encore plus brutal que le régime austro-allemand auquel sont soumis les Pays-Tchèques. La Slovaquie peut être appelée aujourd'hui le pays mort.

La 'situation des Magyars, quand la victoire des Alliés se dessinera, deviendra des plus difficiles. Ils jouent le tout pour le tout. Ils le savent, et leurs manœuvres politiques témoignent qu'ils se préparent à toutes les éventualités. Ils se sont toujours flattés d'être d'excellents politiciens, ils possèdent des hommes d'État qu iont longtemps exercé le pouvoir, et une noblesse puissante, imbue de vieilles traditions poli tiques, qui sait soutenir utilement leurs intérêts à l'étranger en nouant d'étroites relations avec toutes les personnalités des grandes nations. Ils ont réussi à gagner ainsi chez les Alliés

des amitiés et des sympathies, qui les représentent comme une nation chevaleresque, éprise des libertés politiques et constitutionnelles, gardienne vigilante des idées du droit et de la justice.

C'est sur ces amitiés et sur ces sympathies qu'ils tablent aujourd'hui, et ils les font entrer en ligne de compte dans leur politique actuelle qui, dès le début de la guerre, fut à double face. Tisza se concilia immédiatement l'opposition en lui assignant un rôle d'une importance capitale. En même temps qu'il combinait avec 'Vienne et Berlin l'écrasement des Serbes et des Slaves austro-hongrois, il organisait lui-même dans le Parlement une oiiposition docile et disciplinée, pour le cas où Vienne et Berlin seraient battus. Cette opposition, qui comprend quelques-uns des membres de la haute noblesse hongroise, devfa alors s'emparer du pouvoir et affirmer aux Alliés que la nation magyare fut toujours avec eux contre les llabsbourgs, qu'elle aspira toujours à se séparer de Vienne et à entrer dans le camp de ses ennemis. Tisza et les autres politiciens magyars se flattent que cette tactique leur assurera la victoire dans tous les cas : Si les em[)ires centraux sont victorieux, ce sera avant tout la Hongrie qui en tirera des avantages dans les Balkans; s'ils sont battus, l'opposition magyare, toujours sur ses gardes, entrera en scène au moment opportun pour renverser Tisza et orienter toute 1« politique hongroise en sens contraire, avant que le dernier coup de canon soit tiré. Elle s'attirera ainsi les sympathies des Alliés, en choisissant le moment où son revirement en leur faveur gardera un certain prix pour eux; et les Magyars, grâce à ce concours de la dernière heure, assureront tout au moins l'intégrité de leur territoire hongrois et auront le bénéfice d'une émancipation complète de Vienne.

Tisza a pratiqué cette politique tortueuse avec un cynisme déconcertant, sans se soucier de l'indignation qu'elle provoquait, non-seulement chez les Tchèques, mais aussi à Vienne. Sa duplicité a atteint les dernières limites, le jour où les Russes approchèrent de Cracovie et menacèrent les plaines hongroises. A ce moment, comme on l'a su depuis à Vienne, une trentaine de nobles magyars appartenant à l'opposition qu'il avait lui-même organisée et instruite, présentèrent au premier ministre une adresse où ils demandaient à l'Empereur l'indépendance politique complète de la Hongrie; ils réclamaient en même temps le droit de prendre de nouvelles décisions au sujet du conflit européen. On ne sait pas si Tisza présenta cette adresse à l'em pereur François-Joseph. On sait seulement que la manœuvre fut à coup sûr préparée par Tisza lui-même et fut suivie, le 28 février 1915, par l'envoi de presque un demi million de soldats prussiens et bavarois dans lesCarpathes, pour sauver à tout prix la Hongrie de l'invasion russe.

En même temps, quelques nobles magyars essayèrent de tàler le terrain secrètement en Angleterre et d'entrer immédiatement en négociations avec les milieux politiques, dans la crainte que les choses ne tournassent mal dans les Carpathes. A la même époque, suivant les mêmes informations, que nous avons reçues alors des cercles gouvernementaux de Vienne, les Magyars engageaient des pourparlers avec les Russes, et négociaient les conditions de leur trahison. Enfin, le comte Karolyï, gendre du comte Berchtold, à ce moment ministre des Affaires étrangères et

qui ne devait pas ignorer les démarches d'un si proche parent, frappait à la porte de certains hommes politiques français et implorait la grâce de ces pauvres Magyars entraînés dans la guerre par cette misérable cour de Vienne, dont ils seraient si heureux de secouer le joug, en se rangeant du côté des Alliés.

Comme on voit, la comédie préparée par Tisza, fut jouée admirablement. Mais pour ne pas rester inactif pendant que l'opposition défendait si habilement les intérêts de la chevaleresque nation magyare, Tisza renforçait à l'intérieur son régime de terreur. Alors qu'avec son assentiment, l'opposition préparait la révolution, pactisait avec l'ennemi de la monarchie et négociait la rupture avec Vienne, que le comte Karolyi trahissait ouvertement, Tisza sévissait avec rage contre les pauvres Slovaques et les Ruthènes du nord de la Hongrie qui avaient le malheur de laisser deviner leurs sympathies pour leurs libérateurs russes. Ce fut précisément à cette époque que des centaines de Slovaques et de Ruthènes furent pendus ou fusillés sur l'ordre de Tisza pour les crimes qu'il commettait lui-même ou faisait commettre par ses complices dans des conditions beaucoup plus dangereuses pour la monarchie. A ce moment même, dans les Carpathes, il faisait placer derrière les régiments tchèques des soldats magyars chargés de fusiller tous ceux qui hésiteraient à marcher contre les Russes ou qui tenteraient de se rendre. En même temps, ses agents pendaient les Serbes de Bosnie, les Croates révoltés de la Slavonie, et multipliaient les procès de haute trahison contre les hommes politiques yougoslaves, dont plusieurs, heureusement, réussirent à s'enfuir en France et en Angleterre.

Telle est la politique magyare. La manœuvre, si elle n'est guère honnête, a au moins le mérite d'être simple et claire : elle peut être lucrative... à condition de trouver des dupes assez complaisantes pour s'y prêter.

Le jeu malhonnête de Tisza et de ses complices nous inquiéta longtemps en Bohême, non pour la cause de l'Autriche, mais pour l'avenir des Slovaques, que ces combinaisons menacent avant tout. Nous voyions les Français et les Anglais persister dans leurs sympathies pour la Hongrie, dont ils escomptaient la révolte contre Vienne, sans comprendre le vrai caractère de la politique magyare. Nous craignions de voir les malheureux Slovaques sacrifiés aux Magyars dont tous les crimes et toutes les trahisons auraient été pardonnes. Nous tremblions chaque fois que nous entendions prononcer le mot de paix séparée avec la Hongrie.

Ce serait un crime contre l'humanité, contre tous les principes du droit et de la justice, si l'Europe libérale ne délivrait pas les Slaves hongrois du régime abject auquel ils sont soumis. Elle en serait vite punie, car demain les Magyars s'uniraient de nouveau aux Allemands pour recommencer, avec une meilleure préparation, la boucherie qu'ils ont provoquée hier sans avoir assez pesé toutes les éventualités. Avec des mentalités identiques, Allemands et Magyars resteront toujours des alliés.

Si les Tchécoslovaques étaient absolument impuissants contre une politique qui menaçait de leur arracher une partie de leurs compatriotes, les Allemands autrichiens, et surtout ceux de Vienne, non moins indignés du cynisme

avec lequeLTisza'etsesamis'étalaientleurs plans'impudents, attendaient le jour de la revanche. Hs l'ont, aujourd'hui, relativement obtenue. Les Russes reculèrent et le danger disparut. Des mesures furent alors prises pour éviter le renouvellement des manoeuvres de Tisza. On lia les mains aux Magyars en les englobant davantage dans l'union avec Berlin. L'armée hongroise fut incorporée dans l'armée allemande, et les soldats prussiens devinrent les maîtres de la Hongrie, comme ils sont ceux de l'Autriche et de la Bulgarie. H serait, aujourd'hui, moins facile à Budapest de parler de paix sé[)arée. Par contre, Tizsa, en présence de cette évolution des événements, réussit à s'assurer la direction de la politique étrangère de l'Autriche, en faisant confier le portefeuille des affaires étrangères à l'une de ses créatures, M. Burian. Persuadé actuellement de la victoire des empires centraux, il a renoncera faire agir l'opposition en vue d'une trahison éventuelle. Avec l'appui de son compère, M. Burian, il compte pouvoir tirer de la victoire des Austro allemands, lors de la conclusion do la paix, les plus grands avantages pour la Hongrie.

U faut, dans tous les cas, se préparer à lutter contre les louches manœuvres qu'il ne manquera pas de renouveler le jour où la victoire commencera à pencher vers les Alliés. C'est pourquoi nous devons, dès aujourd'hui, chercher à ouvrir les yeux au public des grandes nations occidentales, et leur enlever les illusions qu'elles nourissaient sur ce peuple de proie, d'un cynisme sans scrupules, d'une brutalité sans égale, sur cette race arriérée et parasitaire, qui ne vit qu'aux dépens des Roumains, des Serbocroates et des Slovaques.

Nous ne pouvons croire que la France de la Révolution et l'Angleterre libérale acceptent de sacrifier les Tchécoslovaques à un tel peuple.

Edouard Bielsky.

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