DISCOURS DE M. ERNEST DENIS
Mesdames, Messieurs,
Il y a un an environ, j'avais déjà l'honneur de prendre la parole dans cet amphithéâtre, à propos d'une cérémonie analogue à celle qui nous rassemble aujourd'hui. Les circonstances cependant étaient profondément difïérentes. A ce moment, j'évoquais devant vous le spectacle magnifique de la Serbie refoulant à trois reprises l'invasion austrohongroise et, dans un élan splendide, qui demeurera un des plus merveilleux épisodes des annales de l'humanité, forçant le général Poliorek à une retraite désordonnée, dans laquelle il abondonnait des dizaines de canons et des milliers de prisonniers.
A la pensée des espoirs que nous concevions alors, le cœur se serre et les sanglots brisent notre voix.
Assaillis de nouveau par les Autrichiens, qu'étaient venus doubler des divisions allemandes, les Serbes, malgré l'énorme disproportion des forces, en dépit de l'épuisement
de leurs munitions et de la fatigue écrasanteque leur avaient imposée trois campagnes successives, tenaient victorieusement tête à l'ennemi; ils opposaient à leur poussée une insurmontable résistance et ils étaient sUrs, cette fois encore, de purger le sol national de la souillure étrangère, quand ilsont été traîtreusement attaqués par Ferdinand de Bulgarie. Pris entre deux feux, abandonnés par les Grecs que liait à eux un traité formel, affaiblis par les combats précédents, coupés de leurs lignes de ravitaillement, ilsen ont été réduits, pour éviter une capitulation, à battre en retraite et à évacuer le territoire de la patrie. Aujourd'hui, sur les routes défoncées par les pluies et les neiges, s'allongent d'interminables traînées de vieillards, de femmes, d'enfants qui, par milliers, cherchent à l'aventure un refuge contre la vengeance impitoyable des féroces vainqueurs. En présence de cette catastrophe, une des plus tragiques que l'histoire ail jamais enregistrées, une angoisse mortelle étreint nos âmes, d'autant plus intolérable qu'elle se mêle d'un obscur remords. Dans les hoquets d'agonie de ces innocents dont les vautours et les loups rongent les cadavres éparpillés sur les sentiers de l'Albanie, n'entendons-nous pas un appel suprême, auijuel nous n'avons répondu que trop tard'.'
Oui, envers la Serbie, nous avons contracté une lourde dette, elle ne sera acquittée quele jouroù, de l'Adriatique à Monastir, du Vardar à Zagreb, de Sarajevo au Banat, le peuple yougo-slave sera vengé de ses bourreaux et rétabli dans ses droits. Cette dette, nous ne la renierons pas, et c'est pour la proclamer que nous sommes réunis ici.
Nous ne nous sommes pas rassemblés, en efTet, pour une fête funéraire et nous n'apportons pas des fleurs sur une tombe. Ou plutôt, nous communions ici dans le sentiment qui anime les fidèles lorsque, le vendredi saint, leur cœur s'abreuve de tristesse en lisant l'Évangile de la Passion. Leur douleur s'adoucit de la promesse du Christ : Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. Ils savent que leurs larmes seront sêchées et déjà ils entendent au loin la diane triomphante des cloches qui annoncent la Résurrection.
Il m'est arrivé assez souvent, ces jours-ci, d'être abordé par des amis qui, avec un sourire mélancolique, médisaient: Celte Grande Serbie, dont vous nous annonciez la prochaine éclosion, elle s'évanouit, hélas I et s'enfonce dans des brumes bien lointaines. — Je leur ai toujours répondu : Ne doutez pas de la victoire, elle est plus proche que vous ne le supposez.
Le 27 janvier 1871, il yaaujourd'huijour pour jour 45 ans, mon bataillon, ramené de la ligne extérieure, bivouaquait sur le boulevard Richard Lenoir. Nous savions que Jules Favre était revenu de Versailles où il avait signé la capitulation de Paris. Les canons des forts ne tiraient plus qu'à
inlervalles éloignés, et nous attendions avec une anxiété affreuse l'instant où le feu cesserait définitivement, comme au lit d'agonie d'une mère on suit avec une mortelle angoisse la respiration qui devient plus irrôgulière et plus lente. A un moment donné, comme le silence se prolongeait, notre capitaine ne put se contenir et éclata en sanglots. Beaucoup d'entre nous pleuraient à côté de lui. Il releva la tête et nous dit: — Pourquoi pleurez vous? J'ai le droit de pleurer; moi, parce que je suis déjà vieux et que je ne verrai pas la revanche. Mais vous, vous êtes jeunes et vous connaîtrez la victoire ; vous goûterez cette joie céleste de revoir la Patrie affranchie et rayonnant d'une gloire nouvelle.
Cette victoire, cette revanche, si longtemps appelée, si patiemment attendue, nous l'apercevons enfin ; nos soldats l'ont accrochée de leurs mains robustes et qui ne la lâcheront pas. La Serbie a été à la peine avec nous ; avec nous, elle sera à l'honneur. Ses récentes épreuves lui ont donné l'auréole suprême qui lui manquait encore : après la Serbie victorieuse, après la Serbie héroïque, — la Serbie martyre. L'étape dernière, nous la connaissons, c'est la Serbie triomphante. — Vous vous rappelez la parole de Jeanne d'Arc au moment où on la conduisait au bûcher : — Hélas! me traitet-on ainsi horriblement et cruellement qu'il faille que mon corps, net en entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd'hui, consumé et réduit en cendres. — Plus sanglant est le sacrifice, plus magnifique sera la couronne.
Ceux-là seuls pourraient douter des triomphes prochains qui ne connaissent pas la nation serbe. Comme la France, qui s'est toujours relevée plus jeune et plus belle de ses pires adversités, les Serbes sont un peuple de ressources infinies et inépuisables, parce que c'est un peuple de foi. Bien souvent déjà, la fortune ennemie a trahi son effort, et, près de toucher au but, elle a été précipitée par un implacable destin dans un gouffre de douleur. Elle a toujours surpris le monde par la rapidité de ses relèvements et déconcerté ses adversaires par son extraordinaire force nerveuse. Ce que le colonel norvégien Angell, qui était arrivé à Belgrade avec quelque prévention, admire le plus chez les soldats yougoslaves, c'est leur endurance qui, nousdit il, paraît quelquefois surhumaine. Cette endurance, cette force de volonté, cette solidité et cette souplesse de corps et d'ôme qui ont arraché aux Allemands eux-mêmes un geste d'étonnement et de respect, on ne les retrouve pas seulement dans l'armée, mais dans le peuple tout entier, pour lequel le désastre le plus effroyable et la catastrophe la plus imprévue n'ont jamais été qu'une leçon d'énergie. En 1912, les Serbes se sont levés pour affranchir leurs frères qui, depuis des siècles, croupissaient dans la misère et le désespoir, ils sont partis en campagne comme dos croisés qui montaient vers la Jérusalem céleste : la route est dure et longue: sur le Calvaire qu'ils gravissent, des milliers succombent, épuisés et sanglants ; les rangs deviennent plus minces et les colonnes moins longues. Qu'importe? Les survivants marchent toujours, sans fatigue et sans peur, les yeux rivés vers l'aurore merveilleuse qu'ils aperçoivent à l'horizon, et les cadavres accumulés des victimes ne sont que le piédestal sacré sur lequel se dressera splendide la gloire étincelante de la Serbie, enfin affranchie tout entière.
Après la bataille de Kossovo, le roi Lazare avait été
décapité et sa tête avait été jetée dans une source où elle demeura do longues années. Un jour, quelques muletiers qui se rendaient à Nich ou au Vardar s'arrêtèrent près de la source et leurs regards furent attirés par la lueur resplendissante qui s'en dégagait^ —
Un de ces jeunes gens entra dans l'eau de la source.
Il tira de la source la tête
Du saint serbe Lazare.
Il la posa sur l'herbe verte
Et but de l'eau dans une coupe.
Quand ils ont bu tour à tour
Et qu'il regarda sur la terre noire.
Il n'y a plus de tête sur l'herbe verte,
Mais la tête est allée elle même à travers champs
La sainte tête sur le saint corps.
Et s'y est attachée comme elle était.
Pas plus que Lazare, la Serbie n'est morte. — Dormez en paix, comme dit votre poète, « héros saints et vénérés et admirés auprès de l'Éternel », dormez comme dorment nos morts des collines de Lorraine ou des forêts de l'Argonne : vos tombes ne seront pas longtemps profanées par l'ennemi. Le Magyar et l'Allemand, dit la Marseillaise croate, oppriment notre nation et notre langue; avant qu'ils parviennent à nous vaincre, nous les précipiterons dans les abîmes de l'enfer. ■ — Tout Slave est un héros, dressons nos étendards ! Que chacun aiguise son sabre et s'élance sur son cheval ardent. — En avant^ Frères. — Dieu est avec nous, et l'Esprit du mal contre nous. »
Dans cette lutte entre la liberté et la tyrannie, entre la justice et la force brutale, entre la barbarie féroce et le progrès de l'humanité, la Serbie a fait son choix. Sa victoire, notre victoire, sera la victoire de la lumière sur 1 ombre, de l'avenir sur le passé, de l'amour sur la haine. Sa revanche sera notre revanche à tous, à nous surtout qui avons épuisé jusqu'à la lie l'amertume de la défaite ; qui, pendant des années, avons hurlé de désespoir à la pensée de nos frères enchaînés et qui ne nous accrochons à la vie que pour que nos yeux s'emplissent encore de la lumière de nos tricolores, français et laves, claquant joyeusement au souffle d'un air plus jeune et plus frais sur un monde affranchi.