‹ La Nation tchèque (volume 3)Chapitre 43 sur 100 · DISCOURS DE M. LE D' E. METCHNIKOFF · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. LE D' E. METCHNIKOFF

La Russie, ma patrie, et la science, à qui j'ai consacré ma vie entière, me font un double devoir de protester avec vous contre le sort tragique de la Serbie.

Le martyre de cette petite nation, qui a osé défendre son sol contre la formidable expansion germanique, est un défi à toutes les traditions des Slaves et à toute leur sensibilité. Ceux qui ont commis ce crime savaient mal notre histoire. Ils ne se rappelaient pas que, si la race slave est parfois oublieuse de ses intérêts, elle est capable de se battre indéfiniment pour ses idées. En donnant au peuple russe le spectacle de la Serbie piétinée, ils lui ont mis au cœur une farouche résolution de vaincre.

Mais, si la cause de la Serbie fait vibrer l'àme populaire, elle n'agit pas moins fortement dajis le silence de la pensée, sur l'esprit méditatif du savant.

11 y a un rapport nécessaire entre la recherche de la vérité et le goût de la justice. Arrivé au soir de ses jours, celui qui a passé son existence à suivre l'enchaînement rigoureu.K des causes et des effets, dans l'être vivant comme dans la matière inerte, celui-là n'admet pas qu'il puisse se [)roduire contre toutes les lois de l'équilibre social et historique, un miracle monstrueux de l'iniquité. A la lumière de l'expérience, il devine, dans l'avenir encore obscur, la suite de la courbe que parcourront les événements. En vain, la violence massive semble figée dans son triomphe ; le savant répète : « l'ourlant, elle se meut ! » Et il la voit glisser vers l'ellondrement final.

En affranchissant toute la race serbe, la victoire des Alliés augmentera le patrimoine de l'intelligence humaine. Pour produire ses fruits, comme un arbre a besoin de soleil, un peuple a besoin de liberté. Je salue les chercheurs qui s'illustreront dans les universités de la Grande Serbie délivrée. Puissent ils se souvenir à leur tour de cette armée de paysans qui s'est fait décimer pour leur conquérir le droit à la vie, pour émanci[)er leur génie. Les plus belles découvertes de la science sont des fleurs qui s'épanouissent sur la tombe des héros inconnus.

DISCOURS DE S. E. M. VESNITCH

Ministre de Serbie

Mesda.mes, Messieurs,

La tâche qui m'est dévolue dans cette généreuse manifestation est délicate et douce en môme temps. Je dois, en premier lieu, remercier M. Laudet et ses distingués amis d'en avoir eu la pensée et d'en avoir pris l'initiative. Je voudrais dire toute ma reconnaissance à mon excellent ami, M. Barthou, l'éminent homme d'État, qui n'a pas besoin du pouvoir pour travailler jour et nuit au service do sa belle Patrie ; je vou drais remercier M. le Professeur Ernest Denis, que nous commencerons à vous disputer en môme temps que son collègue M. Emile Haumant, tellement ils se sont attachés à la cause serbe, à l'identifier avec la cause nationale française. Je voudrais exprimer ma profonde gratitude à M. le D' Schihota et à mon ami Sir Th. Barclay de leurs sympathies pour mon pays, et je voudrais que cette expression puisse arriver jusqu'au grand homme de science et de cœur qu'est le Professeur Metclmikoff, qui s'est imposé la peine, malgré une grave maladie, de nous envoyer la belle déclaration que vous venez d'entendre et qui reflète si fidèlement l'àme russe. Malgré lidenlité de soulïrance et de martyre de nos deux pays, je voudrais trouver des paroles assez adéquates pour exprimer tous mes remerciements à M. le bâtonnier Brunet, et je voudrais surtout remercier bien vivement l'honorable député de Milan, M. Agnelli, qui n'a pas hésité à faire le long et fatigant voyage jusqu'à Paris,

après les laborieuses journées des fêtes franco-italiennes dans la noble cité lombarde. Et comment pourrai-je remercier suffisamment la divine artiste qui a bien voulu s'imposer la récitation du poème de notre grand poète national, que mon confrère et ami M. Auguste Dorchain a si bien adapté pour ses auditeurs, ainsi que le maître Pierné et ses vaillants collaborateurs? Quelles paroles trouver, pour dire toute ma gratitude et la vôtre au poète incomparable qui a bien voulu écrire pour cette occasion le poème, que nous ne connaissons pas encore, mais que nous pressentons'? A tous: merci de tout cœur! à tous et à cette antique Sorbonne, foyer de lumière et de toute vérité !

Cette noble manifestation ira au cœur de tous mes compatriotes. Ils m'en voudraient pourtant, si, en vous remerciant bien sincèrement et bien affectueusement, je ne saisissais pas l'occasion qui s'offre à nous de vous exposer notre situation aussi brièvement que possible.

Repoussés par d'autres peuplades qui se dirigeaient vers le Sud-Ouest de l'Europe, du réservoir inépuisable qu'est le plateau de l'Asie centrale, nos ancêtres ont franchi les Carpathes et, appelés par l'empereur Héraclios, sont venus s'installer dans les contrées qu'ils occupent, non pas en envahisseurs, mais en défenseurs de l'Empire Byzantin. Depuis ces temps, les Serbes ont cherché, — quoi de plus naturel et de plus louable en môme temps! — les Serbes ont cherché, dis-je, à s'assimiler la civilisation méditerranéenne, qui les a attirés de plus en plus vers l'Adriatique d'une part, vers la mer Egée de l'autre. Arrivés dans leurs nouveaux foyers, ils y ont trouvé différentes autres races: celle parmi ces dernières qui a laissé incontestablement la plus forte empreinte sur eux, est la même qui a fourni les plus beaux traits au caractère français, j'ai nommé les Celtes. Une fois installés dans leur nouvelle Patrie, les Serbes ont cherché à s'émanciper de la domination étrangère — quoi de plus légitime ? — et à s'organiser d'après leur propre conception de la vie publique et privée. Comme les bourgeons vers le soleil, nos ancêtres ont tendu vers les mers qui les mettaient en contact avec le monde civilisé, qui leur permettaient en môme temps de conserver le contact avec les peuples congénères, les communications par l'Europe 'centrale ayant été coupées par l'invasion germanique. C'est pourquoi les premiers royaumes serbo-croates, avec un caractère sudslave, se forment en Dalmatie et au Nord de l'Albanie, et les plus anciens documents de notre vie intellectuelle sont originaires de l'archipel adriatique. La première capitale serbe a été Scutari ; le premier tombeau historique (celui du Roi 'Vladimir, assassiné traîtreusement par les Bulgares), se trouve à Elbassan.

La tragédie que nous vivons aujourd'hui a voulu que le dernier siège du gouvernement serbe, avant de quitter provisoirement le sol national, se soit abrité à Scutari et qu'en un pélerinagequin'apas encore trouvé son Homère ni son Shakespeare, notre Roi-Patriote, avant de s'embarquer à 'Valona, ait pu s'agenouiller sur le tombeau de son prédécesseur, devenu légendaire dans toute la Péninsule. A force de labeur et d'amour de l'indépendance nationale, les Serbes se sont créé une place si marquée parmi les nations du moyen âge que les rois de France et de Bohème ont conclu des alliances avec eux et que le tsar Douchan a pu offrir au Pape .ses services pour la défense de l'Europe

■conireles musulmansqui commençaient seulcîment à poindre sur l'horizon, en prenant lo titre de « Capitaine do la Clirétientc contre les envahisseurs et les infidèles». Pour vous indiquer i'i quel degré de civilisation la Serbie ("Uait arrivée vers le milieu du xiv" siècle, il inesufTira de mentionner que le Code Douchan a été approuvé (pour la première fois en 1346) par une assemblée nationale, et que, parmi nos institutions judiciaires, figurait, depuis le XIII» siècle, la Cour d'assises!

Ce que le tzar Douchan avait prévu arriva trop vite, hélas. Voyant clairement la force et l'importance des Serbes, les Turcs s'acharnèrent à battre la Serbie, avant de se jetter sur Cimslantinople et av^nt de pousser plus loin vers le centre de l'Europe. Malgré nos appels, l'Europe assista à l'écrasement do la Serbie, les bras croisés. Nous nous défendîmes pourtant avec une telle énergie que les souverains de deux ])euples ennemis restèrent morts sur le champ de Kossovo. Le nouveau dominateur n'ayant eu que des préoccupations militaires, nous nous retirâmes dans nos montagnes et dans nos foyers.

Là, nous pleurâmes notre destinée nationale, en ressuscitantchaquejouretenidéalisantchaqueheuredo notre passé, à tel "point que notre chantre national en est devenu aveugle; mais là aussi, nous nous serrâmes les uns contre les autres, nous nous réchaulTûmes les uns les autres, nous nous hypnotisâmes mutuellement do la ferme conviction que le rôle de notre nation dans la civilisation n'était pas achevé, que le tombeau où on avait voulu l'ensevelir n'était pas irrévocablement fermé, et que, si nous voulions être les dignes descendants de ceux qui tombèrent à Kossovo « pour la croix do l'honneur et pour riinp('u'issablo liberté », nous ne devions point désespérer, mais faire tout notre possible en vue d'une résurrection prochaine. Après avoir prêté aide et concours à tous les essais en vue de refouler les Turcs de l'Europe, et après avoir, de génération en génération, sacrifié à co but le meilleur do notre sang, nous n'avons pu ro])rondre cette tâc'ho pour notre propre compte qu'à la suite de la grande Révolution française. Lamartine et Victor Hugo ont chanté cette lutte inégale d'un petit peuple combattant pour su liberté contre un adversaire cent fois plus fort, et le xix" siècle a vu enfin' la Serbie renaître et se vouer à l'œuvre de reconstitution nationale. Dès ce moment, s'est dressé devant nous le monstre germanique : il a délégué à la maison des Habsbourgs la tâche peu glorieuse de combattre par tous les moyens la renais.sance serbe, et de chercher à tuer la Serbie dans son premier épanouissement. La raison : il ne fallait pas permettre la construction d'une barrière infranchissablecontre la poussée germanique vers l'Orient. Toute la guerre actuelle n'est autre chose que l'effréné battement d'ailes du vautour teuton sur la Serbie, au secours de laquelle les grandes nations libérales ne pouvaient pas no pas accourir, sans faire injure à eux-mêmes et à toute leur histoire, sans sacrifier en môme temps leurs intérêts vitaux et avec eux la liberté du monde civilisé.

Ah ! Messieurs, Guillaume II a fait ces derniers jours deux déclarations bien maladroites, et pour lesquelles le Prince Bulow pourrait lui demander compte, s'il était encore chancelier et s'il y avait à Berlin un Parlement : il a fraternisé h Nich avec les comiladjls bulgares, avec les gens qui

ont déshonoré la lutte des peuples balkaniques pour la liberté, en assassinant les chrétiens et les musulmans sans distinction et en se faisant des sicaires au service de certains princes germaniques, après avoir voulu rendre resi)onsable tout un peuple do l'assassinat machiavélique de Saraj(ivo, en dénonçant devant les souverains et les chefs d'Etat alliés comme instigateur do ce crime le Gouvernement qui avait le plus grand besoin de la paix on Europe, après deux guerres sanglantes exigeant pour des années un recueillement national. A Belgrade, il s'est comparée Barberousse, avec qui, d'ailleurs, il n'a rien de commun ; il a outragé .sa mémoire. Ce chef du Saint-EmpireGermanique a passé en réalité par la Serbie vers la fin du xii* siècle, mais en prince chrétien en route pour combattre les Infidèles. Lo souverain serbe de l'i'poque, le pèi'e de celui (|ue les écoles serbes célèbrent aujourd'hui, lui a accordé libre passage à travers son territoire, il a pourvu son armée de vivres et lui-même de quelques sacs de perpers (ce sont les chroniqueurs allemands qui nous l'apprennent!) puisque, à lu tête des croisés, il allait combattre pour la cause de lo religion et de la civilisation. Je me le demande en toute sincérité: commentée moderne Siegfried a-t ileu le courage d'évoquer cet événement et d'étaler cette comparaison, tous les deux à son détriment. Voulait-il par là se moquer de l'histoire ou de ses frères d'armes turcs '.■'

C'est d'ailleurs son affaire et peut-être cnllo do son ami Enver-Pucha. Ce que je dois constater, une fois de plus, c'est que nous tenons les preuves positives, et le monde entier no les ignore point, de sa résolution irrévocable d'attaquer la Serbie, résolution qui a été arrêtée plusieurs mois avant le dranu! de Sarajevo, ot qui a été maintenue après celui-ci, malgré la déclaration de François-Jo.scph après les funérailles de son neveu, déclaration qui faisait espérer à tous les hommes de bonne foi que la paix allait être conservée. Nous sommes fixés, le niondo civilisé est persuadé que celte terrible guerre qui a embrasé presque deux continents tout entiers, qui menace do détruire les plus précieu.ses œuvres de la civilisation humaine, n'a été déchaînée que parce qu'un homme l'a voulue, et parce que cet homme a pu amener dans sa complicité les races anti- (!uropéennes, les Turcs, les Hongrois et les Bulgares. Et rappelez-vous comment ce carnage a été inauguré : les 52 millions d'Austro Hongrois se sont rués sur un pays épuisé, d'à peine 5 millions d'habitants, au même moment où la grande Allemagne a envahi le minuscule Luxembourg neutre, gouverné par une toutt; jeune princesse, et essayé de corrompre le plus noble souverain de l'Europe, en foulant aux pieds sa propre garantie de neutralité de l'indomptable Belgique. Ce aveuglement furibond a été notre salut, aux uns et aux autres. Tout ce qui est vraiment humanitaire dans l'Europe actuelle s'est dressé d'un seul bond contre cette outrecuidance [)eu digne de grandes nations, et la fière Grande-Bretagne, lu généreuse France et la noble Russie ont pris dans leurs mains la cause de la liberté outragée et de l'indépendance violée des petits Peuples.

Jeune et chevaleresque, le Japon n'a pas hésité, un seul moment, à se ranger aux côtés des Puissances qui luttent pour le droit et pour la justice, et l'Italie de Cavour et du Roi Galantuomo n'a pas pu rester à la longue dans une

La Nation TcHèouK

situation incompatible avec son origine même et avec sa place parmi les nations civilisées. C'est sur la Belgique et sur la Serbie que la sélection des nations euro[>éennes sest faite, et il est bien réconfortant de pouvoir constater que tout ce qui est vertu humaine dans le monde entier s"est rangé ouvertement et franchement du côté des Alliés, défenseurs de la liberté, de légalité et de la fraternité des nations libres.

Je ne m'arrêterai point sur les vicissitudes de la guerre dans les Balkans depuis 18 mois. A quoi bon insister sur les trahisons bulgares et sur certaines défaillances momentanées? Ce n'est pas à moi de dire un seul mot de la manière dont les soldats de la Serbie et du Monténégro ont défendu les foyers de nos libertés pied à pied. Ce que pour !ant j"ai le droit et le devoir de dire à la face de.lunivers itier. cesl notre confiance absolue dans la décision résolue de nos alliés et dans la victoire finale de notre cause nationale, aussi noble que juste. Et cette cause com[K>rte pour nous Taffranchissement détinitif et l'union complète des (leuples yougoslaves. La réalisation de cet idéal national n»' |vut gêner aucune nation alliée ou neutre.

11 n'y a que les Puissances teutoniques, leur vassai Ferdinand de Cobourg et la Turquie vendue à l'Allemagne qui pourraient s'en offusquer. A d'autres de s'en préoccuper. Quand les Alliés arriveront à la victoire, et nous y arriveus, les deux peuples, frères dans le martyre et dans le ':«pect jaloux de leur honneur national, les Belges et les serbes, seront rétablis dans l'intégrité de leurs droits lues et territoriaux, avant toute autre chose. C'est la re tâche que nos grands alliés .<e doivent à euxmêmes, et à laquelle ils ne manqueront pas. Ce n'est pas la Russie, notre grande sœur, qui, avec la iidresse d'une mère, a veillé depuis trois siècles sur le sort ; 'S jieuples slaves opprimés, et qui, encore hier, a si 'blenient embrasse nos frères tchèques luttant sur le front • nvais, ce n'est certes pas la Russiequi nous attaudonnera. ^^> ne sera jamais la Urande Bretagne qui nous connaît liepuis que Richard Cœur do-Lion a pu lui parler de notre - 'ulité. puisqu'il nous a fait construire une des plus - églises à l'endroit où nos ancêtres l'avaient sauvé du (ufrage lors de son retour des Cr\>isades, la Grande- : etagoe qui a toujours été le premier champion des libertés ; des autonomies et qui. pendant ces quatre dernières i!;i;es, nous a donné tant de preuves de sa bienveillance'.* » .' a ne sera pas, ce ne peut pas être l'Italie, avec laquelle :i'<us n'avons jamais eu de ditlicultés, malgré notre voisi- 'lage plusieurs fois séculaire, et dont le plus grand lils a mar<|ué les limites entre nos Nations, en nous plaçant dans - n immortel temple spirituel, dans sa Diri'ne Comédie, k ■té de ses meilleurs frères. N'avons nous pas véi'u les < angoissantes de Silvio Pellico, et n'avons-uous j»as, ... ns au moins d'entre nous, combattu aux côtés de la/./ini et de Garibal^i pour la sainte cause de l'unité i;,(li'^nne?

r. m ment voulez- vous que ce soit la France qui nous i: • concours, la France qui est notre sœur

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