POSTALE
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Bohemian National Alliance [Central Committee)
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Bohemian National Alliance {New-York Branch)
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Slovak's League, Pittsburgh, Pens.
Tchèques à l'Étranger :
GRANDE-BRETAGNE
London Bohemian {Csech) Committee et Bohemian{C :cch) National Alliance [London Branch) 26, Gloucester Road, Regent's Park, London N.W.
RUSSIE
Union des Associations Tchèco-Slovaques de Russie 6, Bassejnaja, Petrograd.
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SOCIÉTÉS TCHÈQUES EN FRANCE
Sociale de Gi/ninas(ifjiie " Sohol ' 17, Rue (le Beaujolais, Paris.
Groupe socialiste Trlièquo " Éyntilé ' 49, Rue de Bretagne, Paris.
Ligue Franco-TcUéque, 106, Buo de Richelieu, Paris.
I^^BVUB BI-MENSUELLE
Première année.
15 Mars 1916
Les Slaves dans le monde
Parmi les conférences publiques organisées par l'Institut d'Etudes slaces, sous le patronage de l' Université de Paris, celle qu'a donnée le 22 février M. T. G. Masaryk, /jrq/esseur à V Université tchèque de Prague, a obtenu un succès tout particulier.
M. Ernest Denis a présenté à une assistance très nombreuse l'illustre philosophe tchèque, en rappelant en quelques mots la considération dont celui-ci jouit non-seulement dans son propre pays, mais dans le monde slave tout entier. Il u insisté sur la haine que M. Masaryk professe pour toute espèce de mensonge, comme il l'a montré dans la fameuse querelle des manuscrits, au cours de laquelle il a courageusement lutté contre le faux patriotisme qui consistait à faire accepter comme des reliques littéraires tchèques des documents fau./-. M. Denis a également mis en lumière l'énergique attitude de M. Masaryk au cours du célèbre procès de Zagreb, — lorsqu'il dévoila les infâmes pratiques des diplomates autrichiens, — puis la décision arec laquelle, dès le début de la guerre, il a séparé la cause tchèque des intérêts d'Autriche- Hongrie, et ses efforts pour favoriser l'action des Alliés.
Le public choisi qui assistait à la conférence'a prouvé par ses chaleureux applaudissements son entière sympathie pour les idées qu'a ensuite développées M. Masaryk sur la place qui revient aux k Slaves dans le monde ». Nous croyons répondre aux désirs de nos lecteurs en reproduisant in e.Ktenso cette remarquable conférence.
Mesdames, Messieurs.
C'est lin grand honneur pour moi de prendre la parole dans cet amphithéâtre, sous le patronage de l'Université lie l'aris, et je remercie très vivement mes collègues fran- •;iis qui m'ont invité à faire l'une des conférences publiques jue donne cette année l'Institut d'Études slaves. Mais cet honneur n'est pas sans m'inspirer une certaine crainte, roUe de ne pouvoir remplir à votre entière satisfaction la lâche difficile qui m'incombe.
Malgré tou'te la confiance que vient de me témoigner mon cher collègue, M. Denis, confiance qui n'est sûrement |)as pleinement méritée, il me sera presque impossible de traiter avec le développement qu'il comporte un sujet aussi vaste, aussi complexe et aussi général que « Les Slaves dans le monde ». Je serais moins en peine, s'il ne s'agissait que d'exprimer les désirs, les souhaits, que, comrtie Slave, je forme pour nous autres Slaves, et par cela môme pour la France, pour les Alliés, pour l'humanité entière.
Mais j'ai entrepris de vous donner une analyse succincte de tous les principaux problèmes que l'on rencontre dans une étude sérieuse sur le monde slave; et, en m'imposant cette tâche, je crains de ne pouvoir guère vous donner qu'une sorte de table des matières d'un ouvrage général sur les Slaves.
I. — Les Slaves dans le monde. — Rien que ce titre suppose l'existence d'une certaine unité entre les diverses nations slaves, et il paraît bien que les organisateurs de ces conférences admettent, eux aussi, cette unité. On y parlera de cinq différentes nations slaves et des Slaves en général. Ce chiffre de cinq nations est en lui-môme un programme, auquel je me rallie. Les cinq nations qu'on étudiera ici : les Russes, les l'olonais, les Bulgares, les Serbes et les Tchécoslovaques, peuvent parfaitement représenter le monde slave. Les Serbes, par exemple, peuvent représenter les Croates et les Slovènes, non-seulement au point de vue politique, mais aussi au point de vue littéraire et linguistique. D'ailleurs, les Slaves eux-mêmes ne sont pas tout à fait d'accord sur le nomhre de nationalités qu'il faut distinguer parmi eux. Il varie, suivant les auteurs, de sept à dix. On a même prétendu pouvoir fixer à quatorze le chiffre des nationalités slaves vivantes, en laissant de côté les nations slaves qui ont disparu.
La question du nombre exact des nations slaves a toujours soulevé de nombreustes discussions et suscité d'acerbes polémiques entre les philologues, les historiens de la littérature et les ethnographes. A mon avis, pour compléter la liste des nations slaves du xx<" siècle, aux cinq nations déjà mentionnées, il faut ajouter les Slovènes et les Serbes de Lusace.
Les Slaves, dans leur ensemble, constituent-ils une véritable unité? — Je crois que l'on peut répondre par un oui catégorique. Nous sommes évidemment en présence d'un groupe de nations distinctes qui ont chacune leur langue propre, leur littérature nationale, leur histoire indopendante, leur civilisation particulière; mais ces différences ne suppriment pas chez elles l'existence d'une conscience générale, le sentiment d'appartenir toutes à un môme organisme Mave.
Cette conscience slave n'est pas également développée chez toutes les nations slaves ; elle diffère suivant les époques et suivant les classes de la société; mais elle est commune à toutes. Chez nous. Tchèques, et je parle d'après ma propre expérience, elle est très puissante depuis longtemps déjà. Ceux qui n'appartiennent pas à notre race peuvent aisément saisir le caractère de cette conscience slave par comparaison et par analogie.
Le « Latinisme » en donne une idée, bien que très atté-
nuée. Les différences de langues sont en effet beaucoup plus accentuées entre les nations latines qu'entre les nations slaves, et la communauté ethnique des différents groupes latins est chezeux une cause de jalousie autant que d'union.
Le « Germanisme », l'affinité qui existe entre les nations germaniques, si on emploie ce terme dans son sens le plus large, en considérant comme Germains non-seulement les Allemands, mais aussi les Anglais et les nations Scandinaves, représente déjà un lien moins flottant et plus précis ; et, à un degré supérieur encore, le Scandinavisme, c'est-àdire la communauté de sentiments qui rapproche les nations suédoise, danoise et norvégienne. Même le Scandinavisme ne constitue pas cependant entre les divers rameaux de cette race une parenté aussi étroite que celle qui unit les différents groupes slaves. Les Slaves sont beaucoup plus proches les uns des autres au point de vue linguistique et intellectuel que les divers groupes des autres races ne le sont entre eux.
Au point de vue géographique, le contact des Slaves les uns avec les autres est aussi beaucoup plus intime que celui des différentes nations germaniques. Ils ne sont pas séparés par la mer. Les diverses nations slaves n'ont pas émigré aussi loin que les autres peuples du berceau de leur race, où ils formaient des groupes identiques et unis, ou du moins très peu différenciés. Du reste, l'évolution moins rapide de leur civilisation, leur vie économique moins riche que cello des autres nations, ont aussi contribué à conserver l'uniformité et l'unité de leur caractère.
IL — En Europe occidentale, on interprète souvent cette conscience commune des diverses nations slaves dans un sens politique. Quelques-uns veulent y voir ce qu'on appelle le « Panslavisme », c'est-à-dire le projet d'une colossale monarchiq slave sous la domination de la Russie, et on répète volontiers les paroles de Napoléon sur le danger de l'Europe « cosaquisée »!
Si on examine le chiffre de la population slave, on voit qu'elle dépasse de beaucoup celui des autres races. Suivant les chiffres du Professeur Niederle, qui sont plutôt défavorables aux Slaves, il y avait, en 1900, 136,5 millions de Slaves; en 1916, leur nombre peut être évalué à 156,7 millions. Dans la statistique de 1900, on comptait 94 millions de Russes et 42 millions d'autres Slaves. Les Russes étaient donc plus du double de tous les autres Slaves réunis. Gomme les Allemands, qui, après les Russes, sont les plus nombreux, ne sont à présent que 70 millions, les Anglais 45, les Français 40, les Italiens 36, il n'est pas étonnant qu'une certaine crainte du péril panslaviste, — autrement dit du péril panrusse, — ait pris naissance parmi les peuples occidentaux.
Ce danger leur parait encore plus menaçant pour l'avenir que pour le présent. La natalité chez les nations slaves est beaucoup plus forte que chez les Germains et chez les Latins, de sorte que les Slaves seront bientôt deux fois plus nombreux que les autres nationalités européennes. Aujourd'hui, on ne se contente pas d'une politique qui ne viserait que le moment présent; les vrais hommes d'État pensent aussi à l'avenir lointain de leur nation ; c'est pourquoi la fécondité de la race, in concreto le temps que met une population à doubler, a pour eux une importance
capitale. Ce facteur joue un tel rôle que la jeunesse d'aujourd'hui assistera sans doute à une transformation complète de l'Europe.
Les Slaves, et particulièrement les Russes, dont la densité de la population est proportionnellement très faible relativement aux vastes territoires qu'ils occupent, ont le grand avantage de disposer de terres d'une énorme étendue pour leur multiplication future.
Les hommes politiques allemands attirent plus particulièrement l'attention de leurs compatriotes sur cette situation avantageuse du peuple russe, et ils s'effrayent de l'insuffisance des territoires allemands pour recevoir l'accroissement de leur population.
A première vue, l'avertissement de Napoléon pourrait donc paraître admissible. Cependant, sa prophétie ne s'est pas réalisée politiquement. Ce ne fut que dans le domaine littéraire que, 50 ans après la mort de Napoléon, les Russes commencèrent la conquête de l'Europe intellectuelle, avec Tourgueniev comme premier représentant à Paris de cette inoffensive invasion russe.
Regardons si les faits justifient la peur du panrussisme que manifestent certains peuples.
Jusqu'à présent, la Russie n'a sous sa domination qu'une partie de cette race slave dont les divers rameaux revendiquent énergiquement leur indépendance nationale. D'un autre côté, l'Allemagne tient sous un joug trop réel deux nations slaves; l'Autriche-Hongrie en opprime quatre. Cette dernière a donc plus que tout autre Etat des aspirations panslavistes, et Havlicekles désignait sous le nom de « petit panslavisme ». Or, c'est justement à Vienne et à Budapest qu'on mène le plus grand tapage autour du panslavisme. Eu Hongrie, la qualification de panslaviste suffit à faire accuser et condamner un homme pour crime de haute trahison. Dans ces derniers temps, on multipliait également à Berlin les avertissements contre le péril russe. Bethmann-Hollweg parlait du danger panslaviste sur le même ton que les journaux de Vienne.
Les autres nations ne craignent pas le danger slave, du moins au même degré que les Allemands et les Magyars.
La France est intimement liée à la Russie. Au cours de mes promenades à Paris, le boulevard Sébastopol, l'avenue Malakoff, l'avenue Nicolas II, le pont Alexandre III, etc., me rappellent les diverses étapes de la politique francorusse. Dans les Balkans, la France vient d'inaugurer une politique slave très efficace en prenant entre ses mains la direction des opérations stratégiques. Depuis quelques années, l'Angleterre s'est tournée elle aussi vers la Russie. Il n'y a pas longtemps encore, les hommes politiques anglais, guidés par leur jalousie de la Russie, multipliaient les preuves de confiance à l'égard de l'Allemagne, au point de lui laisser développer son influence en toute liberté, nonseulement en Autriche-Hongrie, mais aussi dans les Balkans, en Asie-Mineure et en Mésopotamie. L'Angleterre a fini cependant par reconnaître son erreur et les conséquences fatales d'une politique qui consistait à abandonner à l'Allemagne, en plus des Slaves de l'Autriche-Hongrie, les autres peuples de la monarchie danubienne et des Balkans, y compris les Turcs. Abdication qui devait fatalement amener l'assujettissement de l'Angleterre elle-même-
L'erreur de cette politique occidentale anti-russe prove nait de ce fait que l'on ne tenait aucun compte des autres peuples slaves, que les hommes politiques considéraient comme des nations insignifiantes, pour lesquelles il n'y avait pas de place dans la grande politique mondiale, cette fameuse politique mondiale qui n'a d'imposant que le nom.
A présent, les Italiens sont les seuls à s'effrayer encore du danger slave. Ils reprochent aux Serbes de convoiter l'Adriatique, en oubliant que ceuX-ci occupent le littoral depuis des temps immémoriaux et y possèdent les droits les plus légitimes, historiques et autres. De plus, les Italiens craignent l'intrusion russe dans la Méditerranée. La Russie, dont l'industrie si prospère des régions de la Mer Noire et centralisée principalement à Odessa se développe sans arrêt, a évidemment le plus grand intérêt à s'assurer le libre passage des Dardanelles. Mais pourquoi voir immédiatement un danger slave dans cette aspiration légitime? En défendant énergiquement ses intérêts nationaux sans menacer les droits des Slaves, l'Italie est sûre de n'avoir rien à craindre de la part des Russes ou des Serbes.
Les petits peuples Slaves voient, — comme il est bien compréhensible, — dans la grande Russie une puissante protectrice. Il ne peut en être autrement, puisqu'ils sont sans cesse menacés par les Allemands, les Magyars et les Turcs, et que les autres grandes nations se désintéres.sent d'eux. J'irai même plus loin. Je ne crains pas d'affirmer que ce sont justement les peuples occidentaux qui sont responsables du soi-disant Panrussisme, soit en menaçant directement les Slaves de l'Europe centrale et méridionale, soit en, les abandonnant sans appui à l'hégémonie allemande et austro-hongroise. Ce n'est, ni la Russie ni les autres Slaves qui ont créé le Panrussisme. Les peuples Slaves sont si jaloux de leur individualité que, tout en vivant sous la menace constante d'un danger allemand, ils ont toujours eu, et ils ont encore entre eux, d'assez graves différends, non seulement des démêlés politiques, (les Polo nais et les Russes, les Serbes et les Bulgares), mais aussi des contestations au sujet de leurs idiomes et de leurs nationalités : les Ukraniens demandent la reconnaissance de leur individualité nationale; les Slovaques tiennent à conserver leur dialecte comme langue littéraire; les Slovènes, qui pourraient facilement fusionner avec les Serbo Croates, .«e sont prononcés pour le maintien de leur langue, etc.
De plus, le Panrussisme se heurte aussi à des difficultés géographiques.
Les Russes ne sont en contact qu'avec les Polonais et, par l'intermédiaire des Slovaques et des Ukraniens autrichiens, avec les Tchèques. Ils sont séparés, par la Roumanie, des Serbes et des Bulgares. Si les Serbes sont voisins immédiats des Bulgares, ils ne sont en contact avec les Tchèques que par l'intermédiaire des îlots croates qui montent de la Drave jusqu'au Danube à Presbourg, en suivant la frontière de la Hongrie. Ces îlots slaves sont les derniers vestiges de la liaison qui existait au ix" siècle entre les Slaves du Nord et les Slaves du Sud, et qui fut interrompue par l'invasion des Magyars.
Le contact géographique a une très grande importance pour les Slaves. Examinon.s d'abord la position des Slaves dans le monde à ce point de vue.
En général, les Slaves sont les peuples qui possèdent le
plus de voisins. Quelle différence, par exemple, entre les Anglais et les Slaves! La France n'a que trois ou quatre voisins; les Italiens, trois; les Allemands, sept; mais les Slaves en ont douze.
Il y a une différence entre le rôle que jouent les voisins d'une nation, suivant la grandeur de leur territoire et la qualité de leur civilisation.
A l'exception des Allemands, les Français sont en con-' tact avec des nations plus petites, dont la civilisation se confond presque avec la leur. Par exemple, en ce qui concerne la religion, les Français n'ont pour voisins, à part quelques exceptions, que des peuples catholiques.
Les voisins des Slaves sont à la fois des petites et des grandes nations, dont quelques-unes même sont les plus grandes nations du monde (les Allemands, les Chinois, les Japonais), des nations qui représentent tous les degrés de la civilisation européenne et asiatique, de différentes confes sions et de différentes races.
La position des Slaves dans le monde, en Europe et en Asie, peut être considérée comme centrale : à l'ouest, les- Allemands, les Magyars, les Italiens; à l'est, les Japonais et les Chinois; au sud, les Turcs les Perses, etc. Ainsi, par la force des choses, la politique slave doit être une politique mondiale ; elle doit tenir compte à la fois de l'avenir immédiat et des possibilités les plus lointaines. La position centrale des Slaves les oblige à toujours envisager l'éven tualité d'une alliance de leurs voisins, si nombreux et si puissants, dirigée contre eux. L'objet primitif de l'alliance anglo-japonaise est une preuve qu'une telle crainte n'a rien de chimérique.
Il résulte aussi de cette position centrale que les Slaves sont exposés aux influences les plus contradictoires. Cela a pour effet de développer l'individualité des diverses nations slaves. On peut en effet constater de grandes différences dans le caractère de leur civilisation. Elles ont d'ailleurs subi l'influence ethnographique des races voisines, et on trouve rarement des Slaves pur sang. Nous ne pouvons pas nous vanter à ce point de vue d'une situ<»tion plus favorable que les autres peuples. La théorie de Gobineau ne compte pas beaucoup de partisans chez nous; nous sommes plutôt de l'opinion de Renan.
Dans tous les cas, le panslavisme purement politique, envisagé comme un centralisme politique, ne peut satisfaire les aspirations des nations slaves.
Mais un tel centralisme rencontre les mômes impossibilités au point de vue de l'évolution historique. Chaque nation slave a son histoire millénaire, et par cela même, aussi bien que par sa position géographique, elle a ses devoirs et ses besoins propres de civilisation.
Voilà pourquoi le panrussisme politique, le centralisme panslaviste, comme les Allemands et les Magyars nous le dépeignent, n'a jamais fait partie de notre programme. Nous coulons plus que cela, beaucoup plus !
Et que voulons-nous?
Nous avons toujours demandé et nous demandons à former une fédération morale, idéale, dont chaque membre développera librement son génie propre au profit de la civilisation générale. Et dans ce but, nous réclamons notre liberté et notre indépendance politique. C'est pourquoi nous recherchons l'appui de la Russie, comme de la plus grande et
plus puissante nation slave. Mais, aujourd'hui, nous espérons trouver également cet appui chez les Alliés. Les petites nationalités slaves passent actuellement par une crise très sérieuse, crise qui justifie pleinement notre détermination de nous appuyer non-seulement sur les Russes, mais aussi sur les Français et les Anglais.
La Russie, la Russie officielle elle-même, a déjà puissamment aidé les nations slaves. Elle a fait la guerre à la Turquie pour libérer les Bulgares ; plus tard et encore pendant la guerre actuelle, elle a pris la défense de la Serbie et du Monténégro. C'est dans cette guerre que la Russie a revendiqué dans toute son ampleur le rôle d'État protecteur des Slaves.
Sous cette forme d'amicale et libre alliance les différences de nos civilisations et de nos caractères nationaux peuvent être coordonnées, de manière à faire profiter l'ensemble du monde slave des forces aujourd'hui éparses de nos différents peuples. Il est impossible qu'un bureau de Pétrograd et encore moins de Prague, prenne des décisions concernant l'organisation municipale de Varsovie, de Belgrade, d'Odessa, de Samarcande ou de Vladivostok.
Les Slaves sont les uns orthodoxes, les autres catholiques, protestants ou musulmans. Les Slaves occidentaux sont déjà fortement industrialisés, tandis que les Slaves du Sud et de l'Est restent des peuples agricoles, quelquefois même dans des conditions très arriérées. — L'Occident slave se fait remarquer par la densité de la population et par son développement intellectuel (les Tchèques ont moins d'illettrés que les Allemands d'Autriche-Hongrie), tandis qu'au nord de l'Europe et de l'Asie, nous trouvons des populations primitives d'une civilisation toute rudimentaire.
En"résumé, le centralisme panslaviste n'est désirable ni au point de vue géographique, ni au point de vue de l'évolution historique. Opprimés par les nations germaniques, nous réclamons notre liberté politique et notre indépendance nationale; et il est tout naturel que nos sympathies soient guidées par la parenté linguistique qui facilite tant les rapports intellectuels et même commerciaux.
Kollar demandait que chaque Slave possédât, suivant son degré d'instruction, une ou plusieurs ou même toutes les langues slaves. Il nous est en efïet assez facile d'apprendre une autre langue slave, car la connaissance approfondie d'une de ces langues facilite énormément l'étude des autres.
Autrefois on parlait beaucoup du choix d'une langue littéraire commune ; on proposait une langue artificielle : la langue liturgique par exemple. La question est aujourd'hui tranchée : la langue russe est devenue la langue interslave, en raison de sa valeur littéraire, et comme idiome du plus grand peuple slave.
III. — Pour ne pas être soupçonné de conceptions arbitraires, je rappellerai brièvement les jugements de quelques penseurs slaves ^^ui, à partir de la fin du XYin» siècle jusqu'à nos jours, ont analysé les aspirations de leur peuple. Ce n'est en effet qu'au xyiii" siècle que les historiens et les philosophes slaves ont commencé à s'occuper du problème de l'avenir de leur nation et des autres peuples slaves.
En Bohème, Joseph Dobrovsky, le créateur de la linguistique slave, russophile convaincu, cherche dans la science la connaissance des caractères essentiels de la nation
tchèque et du monde slave tout entier. Peu de temps après, Jean Kollar se consacre entièrement à l'interprétation littéraire et poétique de l'idée slave. Son idéal n'a aucun caractère politique. Guidé par les idées humanitaires, il ne demande qu'une communauté littéraire et intellectuelle. Il développe les théories de la philosophie de l'histoire de l'Allemand Herder, d'après lesquelles les Latins et les Germains céderont aux Slaves l'hégémonie dans la civilisation. Il en conclut que les Slaves ont avant tout le devoir de travailler à leur développement intellectuel et ne doivent pas se contenter d'une grandeur uniquement matérielle.
Si Kollar et quelques-uns de ses successeurs se perdent encore dans des rêveries vagues, Palacky, historien et chef politique tchèque de 1848, emploie une tactique des plus positives pour défendre le caractère et les droits de la nation tchèque, ainsi que tout ce qui fit sa gloire dans le passé (le mouvement hussite). Il est, lui aussi, partisan du slavisme et, s'il lance d'abord l'idée d'une Autriche également juste pour toutes les Nations, il reconnaît bientôt ce que signifie le dualisme austro-hongrois ; et, en présence de l'oppression des peuples slaves de la monarchie qui en résulte, il abandonne son austro-slavisme et il tourne les yeux vers la Russie, sans toutefois renoncer à défendre l'individualité tchèque.
Les idées de Palacky ont été acceptées par tout le peuple tchèque; les théories idéalistes de Kollar et les efïorts de ceux qui voulaient remplacer l'individualisme national par une vague conception panslave n'ont exercé aucune influence durable.
Pour les Slaves du Sud, le représentant typique des idées nationales est Obradovic, ce moine serbe qui a parcouru toute l'Europe occidentale pour s'éclairer et faire l'éducation de ses compatriotes; un moine qui reconnaît que le livre a plus de valeur que la cloche, qu'instruire les enfants est une profession plus honorable que celle d'archimandrite. Obradovic désire ardemment l'unification de sa nation démembrée et sa libération, mais il demande également l'indépendance des Grecs opprimés. Son idée principale, humanitaire et civilisatrice, consiste avant tout à élargir et à approfondir les connaissances scientifiques, à établir les règles de la vie d'après les conseils de la raison {Conseils d'une raison saine, tel est le titre d'un de ses livres paru en 1784).
Les penseurs polonais ressentaient beaucoup plus que les Tchèques ou les Slaves du Sud la perte récente de leur liberté politique, et leurs écrivains s'inspirèrent avant tout de leurs intérêts politiques. Le plus illustre d'entre eux, Adam Mickiewicz, l'éminent poète et le philosophe original, a développé ses conceptions idéalistes ici, au Collège de France. Il espère avec toute l'ardeur de son âme que sa patrie ressuscitera grâce à l'aide de la France napoléonienne d'autrefois qui fut si hospitalière pour l'émigration polonaise; mais, en même temps, il croit en la réconciliation des peuples polonais et russe. Dans son Improvisation, il condamne en un langage grandiose et sévère l'oppression moscovite, mais il attend avec confiance la conversion delà politique russe aux principes libéraux. Le bourreau autrichien ou prussien est moins brutal que l'oppresseur russe, mais plus hypocrite et plus dangereux.
Comme tous les autres penseurs slaves, les Polonais sont
de fervents partisans des conceptions humanitaires; ils veulent que les intérêts de la nation soient mis en harmo nie avec ceux de l'humanité. A côté de Mickiewicz, le plus grand poète et le plus profond, le plus fin esprit de la Pologne, Krasinski recommande une politique non-révolutionnaire, humanitaire et même fraternelle.
Tels sont les principaux représentants des petites nations slaves. On voit qu'aucun d'eux n'est l'apôtre de ce panslavisme dont s'effraient nos ennemis. Ils mettent tous en première ligne l'idée d'humanité et ils en font découler l'idée nationale comme partie essentielle du patrimoine naturel de l'humanité; tous comprennent la nationalité sous la forme démocratique; tous sont de fervents pionniers de la civilisation.
Les Polonais seuls, dont les anciennes générations ont assisté au démembrement brutal de leur patrie, s'enthousiasment pour un idéal militaire, et Mickiewicz nous reproche, à nous autres Tchèques, d'attribuer trop d'importance aux idées de civilisation et de progrès scientifique. Mais déjà Krasinski et la nouvelle génération des poètes polonais délaissent les sympathies de la génération précédente pour les gloires militaires.
Il en est de même des penseurs russes. Inspirés également par la philosophie occidentale, les Russes prêchent l'idéal de la vieille civilisation chrétienne russe, d'une civilisation absolument pacifique, dans laquelle l'État ne jouerait aucun rôle. Ils condamnent la civilisation occidentale, ils condamnent même l'œuvre de Pierre le Grand, ils lui reprochent son emploi de la force pour européaniser la Russie. Ils ne se montrent pas moins sévères dans leur critique des mœurs et de la politique Gccidentale que Joseph de Maistre et les autres philosophes conservateurs de I Ouest. Si Mickiewicz et les Polonais cherchent un appui dans le Catholicisme, les Tchèques dans le Hussitisme et dans l'Unité des Frères Tchèques, les Russes voient dans la religion orthodoxe le salut, non-seulement de toute la Russie, mais aussi de toute l'humanité.
C'est ainsi que Kiréjevsky et Chomjakov ont compris l'idée russe et l'idée slave. Ils croyaient au grand avenir de la Russie, ils l'opposaient à l'Occident, mais leur conception générale du Monde est essentiellement morale, religieuse et sans aucune tendance politique. Ce n'est que plus lard que quelques théoriciens russes formulent les principes du panslavisme politique et même nationaliste, en grande jiartie sous l'influence des théoriciens allemands slavophobes. Mais les penseurs qui ont récemment le mieux caractérisé l'idéal de la Russie sont certainement Solovjev, dans une certaine mesure Dostojevsky, et surtout Tolstoj. Ils proclament tous, — comme on lésait, — leur foi dans un idéal purement humanitaire.
Les Allemands, qui reprochent aux Slaves leur panslavisme agressif, n'hésitent pas à leur faire en même temps un crime de leur anarchisme. Mais cet anarchisme théorique n'a rien d'intolérant et d'agressif au point de vue des nationalités. Les théoriciens slaves n'adorent pas l'Etat l'omme les Allemands (voyez Hegel!), ils sont au contraire 'iS démocrates fermement attachés à unu idée dans la- |uelle ils cherchent le salut de leur nationalité. C'est sur ce |ioint là que le messianisme russe et polonais se distingue
essentiellement du messianisme pangermanique, tel que de Lagarde l'a formulé.
l'V. — Le même idéal d'humanité professé par les philosophes slaves se manifeste non seulement dans la philosophie de l'histoire des peuples slaves, mais aussi dans leur poésie; et la poésie est l'expression la plus intime et la plus sincère de l'àme des nations.
Il est intéressant de constater que chez tous les peuples slaves, l'amour des belles-lettres .s'est développé presque simultanément ; ils se sont éveillés à la vie intellectuelle à peu près au même moment.
Les poètes se sont mis à analyser les problèmes qui se présentaient à leur peuple sorti soudainement de la vie végétative, et les ont interprétés avec tout l'enthousiasme que suscitait en eux la renaissance des énergies nationales. Quelques-uns d'entre eux, sou tenus par certains philosophes, sont allés jusqu'à prôner une sorte de messianisme : ils envisagent la rédemption et le salut de l'humanité par leur peuple, mais en même temps ils reconnaissent la nécessité de sa propre rédemption. Jamais leur idéal ne comporte la glorification de l'exclusivité, do l'hégémonie ou de la conquête.
Mâcha, Pouchkine, Mickiewiczet Krasinski, Tourguénief, Dostojewski, Tolstoj, les plus grands poètes slaves repoussent résolument la théorie du sur-homme; une telle conception de l'humanité leur est absolument étrangère. C'est Goethe ([ui le premier a donné naissance à cette idée dans son Faust. LesAnglais et les Français ont toujours repoussé cette théorie. Byron, dans son Manfred et dans son Ka'in, évoque un homme énergique et fort, il n'en fait jamais un dominateur. Dans ses «Confessions d'un enfant de siècle», Musset, le poète favori de la jeunesse française, dépeint tout autre chose qu'un sur-homme.
Le type du sur-homme, qui synthétise l'exclusivité etl'arrogance nationale, est bien de provenauce allemande, en parfaite harmonie avec la politique réaliste prussienne.
La prussifîcalion et la militarisation de l'Allemagne n'est que la mise en pratique des théories de FUebermensch. C'est de l'Uebermensch qu'est née la surnation, 1' « Herrenvolk », l'idole des pangermanistes. Les Slaves ont, eux aussi, leurs héros, mais ce sont les sauveursqui surgissent dans les moments d'extrême danger, ce sont les bons serviteurs de leur roi et de leur peuple ; ce ne sont point des sur-hommes.
L'idéal slave, c'est un idéal de paix et de réconciliation, un idéal démocratique. Ce n'est pas par hasard que le plus grand des pédagogues, Comenius, est unTchèque, et que le Tchèque Chelcicky et le Russe Tolstoj se sont rencontrés pour prêcher un amour du prochain qui va jusqu'au principe de la non résistance au mal. C'est parce qu'ils sont des Slaves, de cts Slaves dont on dit qu'ils sont doux comme des colombes et dépourvus de toute énergie guerrière.
Ce dernier point n'est pas tout à fait exact. Les Slaves ne manquent pas d'énergie, ils sont d'admirables soldats. Mais, depuis des siècles, ils n'ont fait la guerre que forcés et uniquement pour se défendre. Il y a une grande différence psychologique et morale entre la violence agressive et la volonté de défendre ses droits. Celte guerre nous en
donne un exempleéloquent et probant. Les Anglais se voient forcés d'accepter temporairement le militarisme, malgré leur aversion très prononcée pour ce régime. Les Slaves sous la pression de leurs ennemis, les Allemands, les Magyars et les Turcs, ont senti se réveiller en eux les vieilles qualités militaires de leurs ancêtres.
Il fne semble que la conclusion qui s'impose est la suivante : Si nous analysons les manifestations générales de l'âme slave, nous n'y trouvons pas le caractère agressif et dominateur que les accusateurs du panslavisme s'efforcent de nous représenter comme si inquiétant et si dangereux.
V. — Cette tendance des nations slaves à 8e rapprocher les unes des autres, tendance que nos adversaires dénoncent comme un péril panslaviste inquiétant pour l'Europe, n'est donc, en réalité, qu'un effort pour réaliser une synthèse consciente des meilleurs éléments de la culture de l'Europe occidentale. Les nations slaves se sont toutes empressées d'accepter la civilisation occidentale. Il suffit de rappeler le discours bien connu que Dostojewsky prononça à l'occasion de la fête de Puskine et dans lequel il déclarait que le Russe et le Slave sont des hommes essentiellement cosmopolites, qu'ils ont des dispositions toutes particulières pour sympathiser avec le caractère de toutes les nations et pour s'assimiler les éléments de leur culture. C'est une vérité qui n'est guère contestable.
Au point de vue historique, la conscience slave s'est réveillée au xviii' siècle, à l'époque où la conscience nationale prenait naissance dans toute l'Europe. Ce sont d'ailleurs les mêmes motifs qui ont agi. Mais la situation des Slaves était toute spéciale : toutes les nations slaves étaient opprimées par leurs voisins et voyaient leur développement normal entravé par leurs adversaires. Dans certains cas, elles étaient même en pleine régression par suite de l'oppression d'ennemis moins civilisés. Les Russes ont longtemps gémi sous le joug des Tartares et des Mongols; les Yougoslaves étaient opprimés parles Turcs et les Magyars ; les Tchèques furent presqu'anéantis par la réaction germano-autrichienne en raison de leur Réforme religieuse ; les Polonais subissaient la tyrannie allemande, après avoir été, malheureusement avec la complicité d'une autre nation slave, divisés en trois tronçons et privés de leur indépendance. Les Slaves des régions de l'Elbe moyen et inférieur avaient été complètement exterminés par les Allemands, et les derniers restes de cette race ne constituaient plus que la toute petite nation slave, les Serbes de Lusace.
Les événements politiques qui se déroulèrent en Europe au xvni" siècle eurent pour conséquence le réveil presque simultané de toutes les. nations slaves, réveil qui se manifesta par la renaissance de leur littérature et par d'énergiques efforts pour leur régénération morale et politique. C'est pourquoi les historiens considèrent le xviii» siècle comme l'ère de la renaissance slave. Depuis cette époque — comme nous l'avons déjà indiqué, — on voit se succéder un certain nombre de penseurs et d'historiens philosophes qui s'efforcent de comprendre le sens de l'évolution historique de leur propre nation, des autres nations slaves, et, par cela même, l'évolution de l'Europe et ds
l'Humanité tout entière. L» Renaissance slave est coat«iïiporaine de la grande Révolution Française. Elle s'y rattache non seulement par la date, mais aussi par les éléments essentiels qui la caractérisent. Je veux parler de 'ce mouvement grandiose de la philosophie et de la moralehumanitairequi précéda la secousse révolutionnaire et qui a abouti à la déclaration des droits de l'homme et du citoyen. C'est cette déclaration et son insertion dans les formules constitutionnelles en France et en Amérique qui ont fourni une base juridique au mouvement national et démocratique.
Du reste, c'est aussi de ce mouvement, que les Allemands appellent « Aufklœrung », qu'est sortie la philosophie humanitaire. Voltaire, Rousseau, les Encyclopédistes, Locke, Hume, Adam Smith, les moralistes anglais, Lessing Herder, Kant, Goethe, sont des noms qui reviennent sans cesse dans les écrits de tous nos éoeilleurs nationaux slaves et dont ils invoquent constamment l'autorité pour justifier leur propagande patriotique.
Réveillés par le grand n^ouvement intellectuel et moral qui avait pris naissance en France et en Europe occidentale, les Slaves se rendirent compte des entraves qui s'opposaient à leur développement national. Dès lors, nous pouvons constater chez eux un effort fiévreux pour reconquérir tout ce qu'ils avaient perdu ou négligé, et pour arriver à prendre leur place, au premier rang, parmi les bons ouvriers du grand chantier de l'Humanité.
Il était tout naturel que, dans leur effort national, les nations slaves fissent appel à l'assistance de leurs proches parents. D'autant plus naturel que nons avions compris que la renaissance dé notre culture nationale, que son développement, supposaient, exigeaient même notre libération et notre indépendance politique.
C'est ainsi que prirent naissance les idées de solidarité slave et de messianisme slave.
VI. — La littérature de guerre allemande actuelle continue contre le pa.islavisme la vieille polémique favorite des Teutons. Il ne serait peut-être pas exagéré de dire que c'est là le subterfuge d'un cambrioleur qui crie : « Au voleur! » On comprend aisément pourquoi les Allemands attirent tant l'attention sur le Panslavisme: ils savent très bien que les adversaires les plus résolus de leur Pangermanisme sont les Slaves.
Je vois avec plaisir que l'opinion publique, même celle des classes populaires, non-seulement eu F'rance, mais aussi en Angleterre, prête maintenant la plus grande attention aux plans du pangermanisme allemand. Tout le monde commence à voir que les plans pangermanisles ne sont pas des utopies, puisque, malheureusement, ils se sont réalisés jusqu'à un certain point.
Le programme de l'unification des nations allemandes, de la réunion en un bloc de tous les Allemands disséminés dans divers Ktats, a fait des progrès depuis le xvni» siècle; il s'est successivement étendu de l'Europe centrale à l'Asie Mineure et à la Mésopotamie germanisée. La constitution d'un nouvel Empire Germanique et la prussification de l'Allemagne ont «bouli k cet impérialisme agressif, dont
La Nation Tchèqub
le principe s'exprime par la devise : l'Europe Centrale Allemande, ou mieux : Berlin-Bagdad.
Tout d'abord, comme 'es Italiens et comme les nations slaves, les Allemands ne visaient qu'à l'unification allemande. Mais bientôt, leurs ambitions s'élargirent et ils commencèrent à convoiter les pays voisins renfermant des minorités ou de simples colonies allemandes. C'est ainsi que les pangermanistes prêchèrent successivement l'absorption de l'A u triche-Hongrie, de la Pologne, des provinces lîaltiques, des Balkans, puis enfin de la Turquie d'Asie; car, en réalité, le vrai but du pangermanisme est d'accaparer des territoires, et, avant tout, des territoires nonallemands.
Le plan Berlin-Bagdad a été conçu par des hommes tels -que List et de Moltke, qui ne ressemblaient en rien à des utopistes. Des territoires, tel est leur mot d'ordre; cela seul leur importe.
La tactique et les plans pangermanistes se sont modifiés suivant les circonstances. Ils visaient d'abord la destruction de l'Autriche-Hongrie. Quand ils eurent complètement gagné à leur cause les Allemands autrichiens et les Magyars, ils se décidèrent, suivant le conseil de Bismarck, à laisser à l'Autriche une indépendance apparente. Mais aujourd'hui, ils exigent en revanche une union douanière, parcequils connaissent par expérience l'efficacité politique réelle de l'union économique.
Les pangermanistes se sont toujours livrés à des attaques d'une brutalité sans exemple contre lès Slaves d'Autriche- Hongrie. Paul deLagarde, le fondateur du Pangermanisme moderne, se montre extrêmement violent contre eux, Mommsen déclare publiquement «qu'il faut casser nos dures otsolides tôtestchè(|ues ». Plus récemment encore, d'autres hommes politiques se sont rendu compte de l'importance stratégique de la Bohême. Ils ont expliqué à leurs compatriotes qu'une Bohême indépendante constituerait un immen.se danger pour l'Allemagne.
D'ailleurs. Bismarck avait déjà déclaré que celui qui serait maître de la Bohême, serait aussi le maître de l'Europe. En même temps certains écrivains politiques allemands tentent de nous démontrer que le plan pangermaniste est favorable aux Tchèques et qu'il nous sauvera du péril panslaviste. Ces « sirènes » pangermanistes sont de plus en plus nombreuses.
La situation est fort claire pour quiconque observe les faits f't réfléchit un peu.
Le Pangermanisme rencontre ses adversaires les plus irréconciliables chez les Polonais, les Tchèques et les Slaves du Sud. La Pologne reconstituée, la Bohême indépendante et les Yougoslaves unifiés, dresseraient une barrière naturelle infranchissable à la marche germanique vers Bagdad.
Les Allemands ont avec les Slaves des frontières beaucoup plus étendues que les Russes eux-mêmes : Ils sont les ' voisins des Russes, des Polonais, des Tchèques et des Yougo-slaves. Nous savons bien, nous autres Slaves, la vraie signification du «Drang nach Osten i) allemand; nous savons bien que le Berlin-Bagdad n'est qu'une nouvelle forme de l'ancien plan antislave des Germains. C'est
contre les Serbes et les Russes qu'on a poussé le premier cri de guerre à Berlin.
Au centre de l'Europe, entre l'Allemagne et la Russie, se trouve une zone de petites nations. De chaque côté de cette zone, s'étendent de puissants États ; les petits peuples ne se rencontrent que dans cette région spéciale intermédiaire. Quelques-uns sont indépendants, ou tout au moins autonomes, la Hongrie (les Magyars) par exemple. Mais à côté d'eux, trois nations opprimées revendiquent leur indépendance politique: les Polonais, les Tchèques, les Yougoslaves. La guerre actuelle doit amener la libération de ces trois nations, avec celle des F'rançais d'Alsace-Lorraine, des Danois du Schleswig-Holstein, courbés comme elles sous le joug allemand. C'est pourquoi on dit, à juste titre, que les Alliés soutiennent cette guerre pour le salut des petites nations.
L'Allemagne s'est ruée sur la Belgique, elle l'a occupée ; elle a occupé ensuite la Pologne ; puis, après avoir complètement subjugué l'Autriche, elle a occupé la Serbie et le Monténégro. Cette tactique montre clairement que le " Drang nach Osten '' des Allemands signifie, en réalité, l'absorption complète des petites nations, et avant tout des nations slaves.
Il est donc tout naturel que les Russes, dès qu'ils ont eu compris la manœuvre allemande, soient entrés en guerre pour défendre les Serbes, et il est au.ssi tout naturel que les Serbes, les Tchèques et les Polonais fassent appel à l'aide de la Russie.
Cette guerre et la division en deux camps de toute l'Europe, et même du monde entier, démontrent donc, avec une clarté parfaite, que, si un danger commun menace tous les peuples de l'Europe et l'Humanité entière, c'est le Pangermanisme et non le Panslavisme.
BethmannHollweg lui-même, dans un de ses discours d'avant la guerre, s'est efforcé de prouver au monde qu'une Allemagne puissante était la plus sure protection contre le danger panslaviste. Mais des faits tels que l'alliance des Slaves avec la France, l'Angleterre et le Japon, les sympathies'des neutres pour les Alliés, et, d'autre part, l'union des Allemands, des Autrichiens, des Magyars, des Turcs et des Bulgares, constituent la preuve la plus indiscutable qu'il ne s'agit pas dans cette guerre d'une lutte des Allemands contre les Slaves, d'une lutte d'États, mais d'une lutte de principes au-dessus des querelles nationales.
On peut donc affirmer en toute conscience que cette guerre a pour but la 'régénération et le renouvellement de l'Europe. Le triomphe de la violence on celui de la justice, c'est de cela qu'il s'agit aujourd'hui.
Noblesse oblige ! Les plus grandes puissances, la France, la Russie et l'Angleterre, ont proclamé le droit des petites nations.
L'alliance des Slaves avec les nations de l'Ouest de l'Europe contre l'insolence allemande et autrichienne est la meilleure preuve qu'ils ne menacent en aucune fa(;on la paix de l'Eui'ope, mais qu'ils se défendent simplement, avec les autres nations, contre l'ennemi commun.
T. G. Mas.auyk.'
ÉCHOS ET NOUVELLES
En Hongrie. — Délibération de la Chambre de Commerce
de Budapest sur la préparation de la prochaine guerre.
On a parlé dans la presse d'une opposition irréductible des Magyars à l'union douanière austro-allemande et l'on a même tenté d'assimiler leur attitude à l'hostilité énergique que montre officiellement la Chambre de Commerce de Prague à tout rapprochement économique avec l'Allemagne. Il y a là une erreur d'interprétation. L'opposition magyare est toute fictive, toute de façade, el ne vise qu'à obtenir quelques avantages particuliers. Si les Magyars ont présenté quelques objections d'ordre purement pratique, qui furent d'ailleurs soulevées par l'Autriche elle-même, ils n'en restent pas moins les partisans les plus fervents de l'édification d'un empire colossal de Hambourg au Golfe persique sous l'égide de Berlin. Tous les hommes politiques magyars, ceux qui sont au pouvoir comme ceux qui font partie de l'opposition, sont d'accord sur la nécessité de l'alliance germanique pour mater en toute tranquillité les Slaves et les Latins du royaume. La comédie d'hostilité envers l'Allemagneque jouent les Karolyi, les Bathyanyi et consorts, a pour but d'endormir les sympathies des Alliés pour les Slaves et les Roumains de Hongrie, afin d'assurer l'intégrité de l'État magyar en cas de défaite.
Leur duplicité vient d'être mise en lumière par la résolution qu'a votée, le 29 février dernier, en séance pleinière, la Chambre de commerce de Budapest au sujet des mesures à prendre en vue de la future guerre qui doit compléter les résultats insuffisants d'une paix que l'on prévoit déjà (( imparfaite. »
La Chambre de Commerce renonce d'abord expressément aux deux revendications les plus populaires et les plus anciennes de l'opposition magyare, c'est à-dire au projet d'une banque d'État hongroise indépendante et à l'indépendance douanière de la Hongrie. « Des raisons importantes d'ordre politique, dit la résolution, de nombreuses questions constitutionnelles relatives à la Bosnie-Herzégovine et à l'acquisition éventuelle de nouveaux territoires nous amènent à souhaiter qu'aucun des liens qui unissent les deux États de la monarchie ne soit, après la guerre, relâché, ou affaibli. C'est pour cela que la Chambre ne considère la dissolution de l'union douanière ni comme souhaitable, ni comme opportune ».
La résolution traite ensuite des problèmes économiques à résoudre dans une guerre future. Voici ce que déclare la plus influente institution économique de Hongrie :
1) En vue d'une conflagration nouvelle, les États qui sont alliés dans la guerre actuelle devraient former une communauté économique. — S) Afin de se préparer à la solution des problèmes qui naîtront de cette communauté économique en cas de guerre, la Hongrie devrait organiser dès maintenant, d'accord avec l'Allemagne et l'Autriche, des états-majors économiques jouissant d'attributions analogues. 3) En temps de paix, la Hongrie ne doit être liée à l'Autriche que par une union douanière sans union économique. — 4) La double monarchie établira avec l'Allemagne un contratéconomiqueaussiavantageuxque possible pour les deuxparties... (( Le rapprochement économique doit
être poursuivi aussi bien dans le domaine de la législation économique que dans le régime des communications entre les deux nations, sans refuser pourtant aux autres États la clau.se de la nation la plus favorisée. — 5) Il faut se mettre d'accord avec l'Autriche sur la répartition des dépenses nécessitées par les approvisionnements de guerre et parles subventions aux branches de l'industrie non productives, mais indispensables en cas d'un nouveau blocus économique au cours d'une guerre ».
Ces quelques citations suffisent pour se faire une idée des vrais sentiments des Magyars vis-à-vis de l'Entente. On voit qu'ils ne conçoivent la paix que comme un armistice qui leur permettrait, à eux et au.x Allemands, de préparer une nouvelle agression en profitant des leçons de l'expérience. Ce qui est étonnant, c'est le cynisme avec lequel les Magyars dévoilent leurs plans d'avenir. Vienne même a été surprise par cette franchise. La Neue Freie Presse, par exemple, n'a pas parlé de cette résolution et ce n'est que trois jours après la clôture de la session de la Chambre de Commerce de Budapest qu'elle a mentionné, en quelques lignes, cette importante manifestation, et le discours de son président, M. Lanczy, proclamant la nécessité pour la Hongrie de resserrer ses relations avec l'Allemagne et d'un renouvellement pour une période plus longue du compromis ausiro-hongrois. Les autres journaux autrichiens l'ont complètement passée sous silence. Pourquoi cette réserve de Vienne? Ést-on partisan d'une attitude moins provocante pour obtenir plus facilement la paix destinée à la préparation d'une nouvelle guerre plus rénumératrice'.'' C'est très possible. Mais les puissances de l'Entente doivent trop bien connaître maintenant les finasseries de la politique autrichienne pour s'y laisser prendre.
Situation économique. — La disette d'orge et les réquisitions pour l'armée ont entravé, dans des proportions énormes la fabrication de la bière en Autriche. Un grand nombre de brasseries ont été obligées de fermer leurs ateliers. La consommation delà bière est maintenant régie mentée au même titre que celle du pain.
Les réquisitions des métaux sont opérées avec une nervosité toujours croissante, et bientôt il n'y aura absolument plus rien à saisir. Les toits en cuivre des châteaux ont été sacrifiés, les plombs des wagons ont été remplacés par du papier mâché, dans les maisons on saisit les derniers objets en métal qui seraient susceptibles d'être utilisés pour parer à la situation inquiétante des approvisionnements de la défense nationale.
Les Allemands contre les Sokols. — Les autorités allemandes ont ordonné la dissolution de' la société de gymnastes tchèques Sokol de Berlin, pour se conformer aux mesures prises par le gouvernement autrichien contre ces associations.
La germanisation de la Pologne. — D'après la Gazette de la Bourse de la Librairie de Leipzig, les Allemands publient dans la Pologne envahie treize journaux allemands. C'est ainsi qu'ils cherchent à préparer la « libération » du grand royaume slave.
LE MONDE SLAVE
LA RUSSIE DEPUIS LA GUERRE
La Douma, dont les séances avaient été brusquement interrompues, vient de reprendre ses travaux. Le Tsar s'est rendu en personne au palais de Tauride ; il a voulu ainsi apporter à son peuple la preuve de son union intime avec lui et montrer à l'Europe qu'une même volonté anime le souverain et ses sujets. Le ministre des affaires étrangères, M. Sazonov, qui ne fut pas toujours aussi bien inspiré, a prononcé un remarquable discours dont le retentissement a été profond. Les paroles que nous attendions, il les a trouvées. 11 a expliqué comment la collaboration des adversaires de l'Allemagne, d'abord flottante et incertaine, était peu à peu devenue plus intime et plus active et comment les hésitations ou les timidités qui avaient longtemps ralenti l'action commune des Alliés, avaient fait place à une cohésion étroite et indestructible. Il a rappelé que, dés le début des hostilités, la Russie avait inscrit sur son drapeau la restauration de la Pologne; il a flétri, avec la fermeté nécessaire, la félonie du gouvernement bulgare et la 'amen table connivence des chefs de partis qui, comme Danev, le pseudo russophile, ou Guéchov, le caméléon, sous-couleur de servir la cause slave, travaillent au triomphe de la Germanie. Leurs machinations criminelles, qui entraîneront leurs auteurs dans un abîme de honte et dont les conséquences pèseront malheureusement sur le peuple bulgare qui n'a pas su les prévenir, ne retarderont pas longtemps le succès final. Dans la bataille où se joue l'avenir du monde et, en premier lieu, le sort de la Slavie, le gouvernement et le peuple russe, indissolublement unis, ne s'arrêteront pas avant d'avoir mis un frein « à riigo'îsnie impitoyableet aux appétits rapaces de la l'russe... La guerre continue, a dit M. Sazonov, telle qu'il n'en fut jamais. Il n'est pas possible d'en prévoir la fin. Mais je puis déclarer que, comme par le passé, le gouvernement impérial reste inébranlable dans sa résolution de continuer la lutte jusqu'à la victoire. C'était et c'est la volonté du peuple russe, foinme c'est celle de nos fidèles alliés. »
Les fières paroles du Ministre de Russie ont éclairé les ténèbres et soulagé les âmes. 11 est bon qu'elles aient été tirononcées, et il était nécessaire quelles le fussent. Elles lit dissipé les miasmes qu'une certaine presse, plus ou moins directement dominée par des influences allemandes, s'ingéniait depuis quelques mois à répandre.
Au moment où la réouverture des séances du Parlement à Pétrograd ranime la confiance et dissipe les malentendus, l'heure est favorable pour examiner avec quelque détail le rôle de la Russie depuis le début de la guerre et pour montrer avec quelle magnifi(|ue générosité elle a tenu ses promesses, ou plutôt comment elle a dépassé les espérances qu'il était légitimement permis de fonder sur elle. Cette étude, qui ouvre aux Alliés les perspectives les plus encourageahtes, est indispensable, parce qu'en réalité les idées de la masse du public sur l'Empire des Tsars sont souvent
fausses, ou, dans l'hypothèse la plus favorable, extrêmement vagues et qu'elles sont de nature à entretenir des impressions dangereuses et des malentendus regrettables.
L'opinion occidentale, au début de la guerre, ne savait à peu près rien sur la situation réelle de la Russie. Elle s'est abandonnée d'abord à des illusions imprudentes ; puis, comme elles ne se sont pas réalisées, elles ont provoqué une réaction excessive et un pessimisme tout à fait gratuit.
Ce désenchantement s'explique par des raisons diverses.
Tout d'abord, par une disposition |)sychologique d'ordre général. Quand des hommes s'associent pour une œuvre commune, chacun d'eux est enclin à supposer que la plus lourde partie de la tâche retombe sur lui seul, et il accuse ses voisins de se décharger sur lui du travail le plus dur. Cette tendance est si universelle et si instinctive, que l'attention la plus soutenue et la volonté de justice la plus scrupuleuse ne suffisent pas toujours à nous en défendre. Les lettres de Pétrograd nous apprennent que les Russes n'ont pas toujours mesuré l'intensité de notre effort et nous trouvons dans le dernier discours de M. Sazonov l'écho, très clair dans sa discrétion, de l'étonnement qu'a provoqué chez nos alliés la lenteur de notre offensive : « Les services rendus par la France, a dit le ministre, qui peuvent échapper souvent à une observation superficielle, ne sont pas moins grands que les brillants succès de sa vaillante armée... Ceux d'entre vous, Messieurs les députés, qui bientôt visiteront nos Alliés, verront de leurs yeux tout ce qui a été fait par eux et leurs glorieux soldats ». — 11 n'y a rien d'étonnant à ce que, de même, beaucoup de personnes en France et en Angleterre n'aient pas toujours rendu pleine justice à la Russie et complètement apprécié la valeur du secours qu'elle nous a apporté.
Ces erreurs d'appréciation ont été aggravées par les maladresses de la censure qui, en ne laissant filtrer que des vérités fragmentaires et retardées, a créé très rapidement chez les lecteurs les plus bénévoles une impression morose de scepticisme et de défiance et les a amenés à n'accepter sans réserve que les renseignements pessimistes. D'ailleurs, dans la lièvre continue où nous vivons tous, nous nous absorbons dans le commentaire des communiqués quotidiens, et très rares sont les esprits assez critiques et assez froids pour s'élever au-dessus de ces renseignements éphémères et pour embrasser d'un regard plus large l'ensemble et la suite des événements.
Au début, l'invasion de la Prusse par les armées de Samsonov et de Rennenkampf avait produit une sorte d'ivresse, analogue à celle qu'avait déterminée l'occupation de Mulhouse. Aujourd'hui, instruits par une rude expérience, nous ressentons quelque honte de notre allégresse prématurée at nous accusons volontiers les journaux de nous avoir trompés. Avouons franchement que nous étions tout disposés à nous laisser induire en erreur, et, quand le Times lança sa fameuse image du rouleau compresseur russe qui allait écraser l'Allemagne sous sa masse irrésistible, il ne commit guère d'autre faute que de traduii'e sous une forme pittoresque et saisissante une idée qui sommeillait dans tous les cœurs ; nous acceptâmes son pronostic
avec une complicité joyeuse. Le réveil fut dur, et la légitime tristesse que nous causa la défaite de Tannenberg, nous laissa quelque rancœur que n'effacèrent pas complètement les succès de Gulicie et qui se manifesta plus vivement au moment de la retraite de l'été dernier.
C'est que nous n'avions pas la moindre idée des difficultés avec lesquelles notre Alliée allait être aux prises. Nous savions la place immense qu'elle occupe sur la carte; on nous avait dit en gros que sa population s'élevait à 160 ou 170 millions, que son armée sur pied de paix était de 1.500.000 soldats et qu'elle pouvait aisément mettre en ligne 4 à 5 millions de combattants ; nous avions retenu les paroles de von Jagow : « L'avantage de la Russie est de disposer de réserves illimitées ». Hypnotisés par ces chiffres grandioses et ces images stupéfiantes, nous avions oublié les conditions désavantageuses dans lesquelles elle allait commencer le combat.
En réalité, elle était très malheureusement handicapée, et la géographie et l'histoire l'exposaient à de redoutables surprises.
Quand le Congrès de Vienne, après 'de véhéments débats qui avaient failli aboutir à la guerre, abandonna à Alexandre I*' la majeure partie du Grand-Duché de Varso\ae, il eut soin d'enfermer les nouvelles provinces russes, comme entre les deux branches d'un étau, entre la Prusse orientale au nord et la Galicie au sud. Les Habsbourgs et les Hohenzollern furent alors chargés par l'Europe de surveiller l'ambition des Romanov, auxquels l'on prêtait complaisamment les plus ténébreux desseins. Les positions stratégiques que le congrès de Vienne remettait aux Aile mands, étaient fortes, et la nature en rendait la défense facile.
La Prusse est un pays de marécages et de lacs, au milieu desquels l'envahisseur s'ouvre difficilement un passage ; Napoléon avait failli s'y perdre dans la campagne d'hiver de 1806- 1807. Les bois qui couvrent une vaste partie de ces territoires permettent de dissimuler le mouvement des troupes et, en les dérobant aux observations des aéroplanes, favorisent les surprises. Au sud, la Galicie est traversée par une série de rivières encaissées, qui offrent au défenseur autant de lignes de combat ; elle est couverte par les Carpathes, dont il est aisé de garder les défilés; par là, une armée de' secours peut sans cesse déboucher à l'improviste sur les flancs ou les derrières de l'agresseur. Les Russes, maîtres du royaume de la Pologne, risquaient d'être atta qués par plusieurs côtés à la fois et n'avançaient que sous la menace constante d'un enveloppement.
L'avantage des lignes intérieures n'existe que dans le cas où il est possible à une armée de concentrer rapidement ses forces sur le point menacé ; dans les conditions actuelles de la guerre, il dépend exclusivement de la valeur du.réseau des voies ferrées dont disposent les combattants. A ce point de vue, l'infériorité de nos alliés était manifeste. L'immensité de la Russie, qui lui assure une incontestable supériorité si elle attend l'ennemi, diminue singulièrement sa puissance d'offensive. La population y est relativement clair semée, répandue sur des espaces presque infinis. La mobi-
lisation y est par conséquent très lente et, pendant assez longtemps, elle était condamnée à n'opposer à ses adversaires que des forces inférieures. Leur ravitaillement était compliqué et difficile.
Dans la prochaine guerre, a dit Anatole France, les vrais généraux seront les chefs de gares. Or, Kouropatkine remarquait, il y a une dizaines d'années, que les Allemands avaient dix-sept lignes de chemins de fer qui se dirigeaient vers la frontière et leur permettaient de transporter cinq cent trains par jour et d'y masser en moins d'une semaine quinze ou seize corps d'armée; en face de ces lignes, les Russes en avaient cinq. Ils en avaient quatre du côté de la Galicie, et les Autrichiens sept. Depuis le moment où Kouropatkine écrivait, la situation ne s'était nullement amé liorée. On avait bien projeté de construire de nouvelles lignes, mais elles étaient à peine commencées.
Dans ces conditions, le plus sage eût été peut-être de 6*en tenir à la défensive, ainsi que l'avait prévu en 1910 le nouveau plan de l'état-major. Ce plan, qui, au moment où il avait été connu, avait suscité en France des protestations très vives et des accusations passionnées, pouvait difficilement être maintenu, parce qu'il impliquait l'abandon des provinces polonaises, riches, populeuses, abondantes en matières premières: une semblable retraite eut douloureusement ébranlé l'opinion et elle risquait de paraître une sorte de défection. La politique condamnait donc la Russie à une offensive prématurée qui l'exposait aux plus redoutables dangers ou, plus exactement, qui la condamnait à un échec presque fatal. Elle a réussi à le retarder grâce à l'habileté de quelques-uns de ses généraux et à l'héroïsme de ses soldats ; grâce aussi, il convient de ne pas l'oublier, à la défection d'une partie des Slaves autrichiens. Mais ses succès n'ont jamais été qu'une heureuse réussite qui n'aurait pu être maintenue que par une solidarité des volontés, une tension des énergies et surtout une continuité de bonheur et une constance de la fortune qu'il était permis de désirer plus que de prévoir.
Les difficultés que créaient à la Russie son histoire et les institutions qui en étaient sorties, n'étaient pas moins redoutables que celles qui naissaient de la géographie.
Les provinces centrales, qui forment le noyau de l'Empire des Tsars et qui sont habitées par les Russes proprement dits, les Grands-Russes, sont entourées par des territoires qu'occupent des populations allogènes. De celles-ci, les unes appartiennent à des groupes ethniques absolument différents, (Finlandais, Esthes, Lettons, Allemands, Roumains) ; lesautres, d'origine slave, sont séparéesdes Grands- Russes par la religion ou les traditions historiques. Même les Petits Russes, qui, par le sang et la foi sont si rapprochés des Grands Russes qu'ils ne forment en réalité avec eux qu'un même groupe, ne sont unis à l'Empire que depuis une période relativement récente ; ils parlent un dialecte particulier et ils se distinguent assez sensiblement par leur caractère et leurs habitudes de leurs frères du Nord et de l'Est. Ces provinces frontières renferment enfin une proportion considérable de Juifs qui conservent leur individualité propre, et on ne saurait exiger d'eux en généra
une tendresse extrême pour un État dont ils connaissent surtout les rigueurs.
La politique nationaliste qu'Alexandre III avait inau gurée sous l'influence du procureur du Saint-Synode, Pobié donostsev, et qui avait été à peine interrompue par la révolution de 1905, avait laissé parmi les allogènes des rancunes trop légitimes. Elles avaient été exploitées par le gouvernement autrichien, qui exportait des doctrines libérales et même anarchiques, pendant qu'il soumettait ses sujets slaves à l'oppression des Magyars et des Allemands. Les manœuvres de Vienne et de Berlin s'étaient heurtées à la résistance instinctive de la masse des habitants qui, comme l'événement l'a prouvé, sentaient que tout espoir d'amélioration ne pouvait leur venir que d'une étroite et sincère alliance avec la Russie. Elles n'avaient pourtant pas laissé complètement indifférentes quelques catégories sociales ou au moins quelques individus, chez qui le ressentiment de leurs récentes offenses effaçait le souvenir de rancunes plus anciennes et où la réflexion et la raison parlaient moins haut que la passion.
Dans les sphères gouvernementales, habituées depuis un demi-siècle à combattre le particularisme, on s'exagérait jus qu'au ridicule les difficultés et les embarras que pouvaient créer les colères et les espoirs des Finlandais, des Polonais ou des Juifs, et ces inquiétudes, en détournant les esprits de l'unique préoccupation qu'aurait dû être la lutte contre l'Allemagne, étaient de nature à ralentir et à affaiblir l'organisation de la défense. Les souvenirs de la guerre de Mandchourie, pendant laquelle la défaite avait été en grande partie déterminée par l'indifférence ou l'hostilité d'une partie de la population, hantaient la bureaucratie et elle hésitait à accepter franchement la collaboration de la masse du peuple, qui lui était cependant indispensable pour soutenir la tâche immense qui s'imposait à elle.
Je suis disposé à penser que l'on juge d'habitude avec une sévérité un peu excessive l'administration russe. Elle a rendu au pays d'inappréciables services et, en dépit de la légende, elle renferme un grand nombre d'hommes d'une absolue probité et d'une intelligence très ouverte. Actuelleuient, nous la connaissons surtout par les accusations de ses adversaires. Elles ne sont pas fausses, ni même, si on le veut, exagérées ; mais elles laissent volontiers dans l'ombre les difficultés qui expliquent en partie ses fautes et les abus qu'ils flétrissent très justement. Elleaétélapremière victime du régime despotique qui, en supprimant la liberté de la presse et en empêchant tout contrôle de l'opinion, favorise les instincts de domination et d'arbitraire. En face des attaques dont elle était l'objet et en présence de l'esprit nouveau qui menaçait, ses privilèges, la bureaucratie, — et c'est un phénomène qui n'est pas particulier à la Russie, — avait fini par confondre sa propre puissance avec l'intérêt du pays. Elle considérait comme une menace pour l'État tout désir de limiter ses prérogatives et elle voyait une usurpation dans chaque éveil de l'initiative individuelle. Moins préocupée d'administrer l'Empire que de défendre son propre pouvoir, elle en était venue à considérer qu'elle était sa propre fin, et tout ce qui risquait d'affaiblir son influence, elle le dénonçait comme un acte de trahison. Comme elle eût été trop faible pour arrêter à elle seule le progrès des idées nouvelles d'autonomie et d'émancipation, elle s'était attachée
à grouper autour d'elle des intérêts divers,— grands indus triels, compagnies de commerce et de finance, sociétés de chemin de fer, — dont elle achetaitl'appuipar des complaisances plus ou moins canoniques.
Les hommes ne manquaient pas dans ses rangs qui apercevaient les dangers de cet égo'isme de caste et de ces connivences suspectes. Leur voix était étouffée par les aigrefins et les timorés qui opposaient une infranchissable barrière aux réformes les plus urgentes. L'obstination implacable avec laquelle les bureaux maintenaient des traditions surannées avait irrité la masse du peuple et déchaîné l'esprit révolutionnaire. Pour le vaincre, ils avaient recours aux mesures les plus violentes; ils réussissaient ainsi à étouffer pour le moment l'insurrection, mais en s'aliénant toujours plus le pays. Dans l'ensemble, les fonctionnaires, ainsi d'ailleurs qu'il arrive presque partout, regardaient tout changement comme une menace, et l'administration s'était ankylosée dans une inertie routinière. Il n'est pas outeux qu'en majorité les employés étaient ardemment patriotes et qu'ils étaient prêts à tous les efforts pour préparer la victoire. Malheureusement, ils ne savaient comment s'y prendre, et ils étaient prisonniers de leurs fautes anciennes et de leurs méthodes vicieuses.
Les nonchalances et les abstentions de la bureaucratie traditionaliste, ses demi-mesures, ses négligences et ses défiances risquaient d'être d'autant plus désastreuses que, depuis loBgteml^s, les Allemands avaient fait de la Russie une sorte de colonie germanique. Ils avaient conquis dans l'Empire une situation prépondérante et, avant de repousser l'invasion de leurs armées, il fallait se débarrasser de l'autorité qu'ils exerçaient à l'intérieur. Ce n'était peutêtre pas la tâche la moins malaisée et il n'est pas sûr qu'elle soit encore complètement accomplie. Dans tous les cas, elle a été vigoureusement entreprise et. quelle que soit l'issue de la guerre, ils ne retrouveront pas facilement la place qu'ils avaient savamment et patiemment conquise.
L'alliance qui s'était nouée à Memel, en 1803, entre Frédéric-Guillaume III et Alexandre I*', s'était depuis lors maintenue sans interruption et elle était devenue à la fois un besoin de cœur pour les Tsars, un dogme pour leurs courtisans et un axiome pour leurs diplomates. Nicolas I"', qui avait épousé la fille de Frédéric-Guillaume III et qui professait pour son beau-père une vénération filiale, avait donnée l'entente des deux pays un caractère mystique : la Prusse et la Rqssie étaient le boulevard des idées d'ordre et de religion; la Providence leur avait réservé la mission d'arrêter les doctrines subversives que propageait la France révolutionnaire. Les successeurs de Nicolas avaient été un moment quelque peu effarés par les procédés subversifs de Bismarck et attristés par son intimité arec l'Autriche. Après quelques velléités de révolte, ils avaient docilement renoué l'amité un instant compromise. Les souvenirs du passé et les préventions contre-révolutiortnaires étaient si enracinés chez eux qu'ils avaient survécu même à l'attitude plus que suspecte de la diplomatie berlinoise dans les affaires de Bulgarie et au développement des ambitions tudesques en Turquie.
La Nation Tchêqub
Les recherches de M. Gouriainov, dont la Nation tchèque a donné un résumé dans son numéro du l^r décembre 1915, ontétabli que môme le rapprochement avec la France n'impliquait nullement chez Alexandre III la pensée d'une politique hostile à l'Allemagne. L'opinion publique chez nous, trompée, plus ou moins volontairement, par ses mandataires ou, dans tous les cas, mal renseignée par eux, s'est longtemps méprise sur le sens de l'entente de 1894; en réalité, la Russie jouait vis-à-vis de la France, je ne dis pas au profit de l'Allemagne, mais dans l'intérêt de la paix européenne, un rôle très sensiblement analogue à celui que l'Autriche a quelque temps tenu dans la Triple Alliance : elle modérait nos desseins en adoucissant nos regrets et en calmant nos inquiétudes. EJle garantissait le statu quo territorial, ce qui servait en somme les desseins de Guillaume II. Si elle nous mettait à l'abri d'une invasion gratuite, elle s'engageait à obtenir de nous le respect du traité de Francfort. En Orient et en Extrême-Orient, dans les affaires d'Arménie, de Crète, du Japon, dans le chemin de fer de Bagdad, la diplomatie russe a le plus souvent marché, la main dans la main, avec la diplomatie allemande. Les bons rapports entre Berlin et Saint Pétersbourg, un moment menacés en 1909, lors de la crise de l'annexion, avaient vite repris une tournure cordiale et les souvenirs pénibles d'une crise passagère avaient été efïacés par l'entrevue de Potsdam (1910).
Dans ces conditions, on s'explique sans trop de peine l'influence que conservaient les Allemands sur la politique russe. A côté de l'ambassadeur, le comte Pourtalès, fort bien en cour, qui afïectait de platoniques sympathies russophiles, qu'on lui payait en faveurs et en confiance, l'attaché militaire, honoré de la bienveillance personnelle du souverain, en amitié confraternelle avec les ministres et l'état-major général, choyé et fêté dans la haute société, savait aussi bien, quelquefois mieux que les généraux, — ce qui se faisait, — et aussi ce. qui ne faisait pas dans l'armée. « Il n'y a aucune exagération à affirmer, écrit M. Dillon, le journaliste bien connu, que la Russie n'avait de secrets d'aucune sorte pour les agents diplomatiques ou militaires du gouvernement de Berlin. Les plus insignifiantes intrigues, les moindres projets discutés ou préparés dans les bureaux, une parole prononcée par le Tsar dans l'intimité de sa vie privée, arrivaient aussitôt aux oreilles de ces observateurs qui les transmettaient sans délai à la Wilhelmstrasse. » M. Milioukov a raconté en plein Parlement que, pendant la période de tension de 1908 1909, le Chancelier autrichien, le baron d'Aehrenthal, recevait quotidiennement de Pétersbourg les renseignements les plus minutieux et les plus exacts sur les intentions du Cabinet russe, la faiblesse de l'armée, l'attitude de l'opinion. M. d'Aehrenthal, ainsi averti.au jour le jour, jouait à coup sur, et il infligea sans risques à la Russie un échec qui eut en Europe le plus douloureux retentissement et qui faillit disloquer la Triple-Entente.
Certains personnages, parmi les plus influents, ne paraissent vraiment pas avoir su s'ils étaient les sujets de Nicolas II ou de Guillaume. Un des principaux informateurs de la Wilhelmstrasse était de Schwanenbach, chef du contrôle gtinéral, membre du Conseil des rfiinistres, un des plus hauts fonctionnaires de la Russie. Chargé de
rédiger un mémoire confidentiel sur la situation de l'Empire, il en envoyait le premier exemplaire à Berlin. — Les agents allemands ne se contentaient pas de renseigner leur gouvernement: ils intervenaient, quelquefois sousmain, — mais fort efficacement, — dans les affaires les plus graves. M. Dillon affirme qu'il a eu connaissance d'un rapport où l'attaché militaire discute la question de savoir s'il doit soutenir un plan qui vise le remplacement du ministre de la guerre, le général Soukhomlinov, par son adjoint: l'adjoint est un organisateur remarquable ce qui ne saurait être une recommandation auprès de Guillaume II, mais son arrivée au pouvoir amènerait un changement de direction et retarderait ainsi l'œuvre de réformes commencée.
L'attention de l'attaché militaire ne se bornait pas à Pétrograd et sa vigilance s'étendait à l'ensemble de l'Empire. Les auxiliaires ne lui manquaient pas. Ils exploitaient avec impudence la loyale familiarité des officiers russes, ouverts, aimables, qui dans tout militaire voient d'abord un camarade et qui ne se gênaient pas pour critiquer sans ménagement les vices de leur organisation. Parmi eux, dans les grades supérieurs en particulier, beaucoup étaient entichés de germanisme. Un journaliste, ces dernières années, releyait sur l'annuaire 144 généraux allemands do nationalité et protestants de religion, sans parler de ceux qui, allemands d'origine, avaient accepté la religion orthodoxe. En 190-5, on ne comptait pas moins de 157 noms allemands dons la haute administration.
La place que les Allemands occupaient dans la haute industrie, le grand commerce, la banque, les chemins de fer, était plus considérable encore. Avant 1870, les Allemands qui s'établissaient à l'étranger n'étaient que courbettes et révérences ; obséquieux, serviables, propres à tout, ils s'insinuaient humblement et leur sourire quêtait l'indulgence pour la disgrâce de leur origine. Depuis le traité de Francfort, ils étaient devenus arrogants, agressifs, et leur talon provocateur prenait déjà possession du sol ; ils s'installaient partout comme l'avant-garde de l'invasion. Chez les Slaves surtout, qu'ils persistent à considérer comme des Barbares, et pour lesquels ils étalent une haine insolente, ils se considéraient comme les pionniers d'une inévitable et procliaine conquête. Les provinces les plus reculées étaient envahies par des légions de commis-voyageurs, de contre-maîtres, d'artisans ; ils entretenaient des relations suivies et utiles avec leur consul, qui sollicitait leurs" renseignements, leur indiquait les postes à occuper et tissait le réseau invisible des liens dans lesquels l'Empire se trouvait peu à peu ligotté.
Ces manœuvres étaient tolérées et encouragées par les réactionnaires qui n'avaient jamais sincèrement ratifié les conventions de 1894. Au début de l'agitation révolutionnaire, Plehve invoquait contre les libéraux l'appui de Berlin, et son journal, l'Etat i-usse, écrivait que « la Révolution se briserait contre Guillaume II et son armée. »
Dans un pays tel que la France, où la passion nationale est si souveraine et si unanime qu'elle emporte comme un fétu de paille les préoccupations de parti ou les considérations théoriques, nous avons quelque peine à comprendre l'intensité furibonde de ces dissensions intestines qui, chez quelques hommes, oblitèrent l'idée patriotique. Les- faits
démontrent cependant quel desordre moral excercent, à certaines heures, l'égoïsme de caste ou l'épouvante du changement. Plehve et ses amis ou ses continuateurs reproduisaient exactement l'état d'âme des plus inintelligents et des plus fanatiques des soldats de Condé.
M. Alexinsky, dans son livre excellent sur la Russie tnoderne et la guerre, si bien renseigné, si solide, et en somme si modéré, a reproduit quelques extraits des journaux d'extrême droite, le Drapeau Russe, le Monde, etc., ils nous révèlent quelles insanités scélérates hantaient encore ce groupe de visionnaires ou de coupe jarrets, même pendant la guerre. Ils débordent d'admiration et de sympathie pour Guillaume II: «Il est bon, très bon. Sa pen.sée était dj^tablir l'aristocratie, pour maintenir la paix et l'ordre dans le monde ; sous sa protection, l'Europe vivrait heureuse et calme, et l'Allemagne grandirait paisible, en continuant son œuvre de travail pacifique. Gloire à la dynastie des Hohenzollern, animée des plus nobles principes et des plus généreuses intentions ! Souhaitons qu'elle ne soit pas écrasée par les représentants des doctrines anarchiques. Si elle remplace chez un de ses voisins la république par une monarchie, félicitons-nous de son succès, qui sera un bonheur pour l'humanitéet un triomphe pour la civilisation. Tous les maux dont nous souffrons, viennent des libéraux et des Juifs. Les Juifs russes, à Liège, ont tiré sur les Allemands, afin de les provoquer à de terribles représailles; ils désiraient qu'on massacrât les Belges, afin de permettre aux Sionistes d'occuper la place des Chrétiens exterminés et de transformer la Belgique en Palestine. »
Tous les réactionnaires russes ne descendent peut-être pas à ce degré de stupidité ou d'infamie ; il est certain du moins qu'ils ont moins de scrupules que de passion, que leur sens critique est faible et leur valeur morale médiocre. Personne ne conteste qu'ils sont redoutables, et ils ont à la cour des protecteurs nombreux. La Grande Duchesse Serge, pour ne pas citer un nom plus élevé, mettait toute son influence au service de l'Allemagne, et le comte Witte, sans que d'ailleurs je puisse arriver à démêler avec certitude les raisons réelles qui le déterminaient, probablement parce qu'il était enragé de pouvoir et prêt à tout pour le reiirendre, travaillait ouvertement ili un rapprochement avec Berlin. — Il trouvait d'ardentes sympathies dans les rangs même du Cabinet.
Le ministre delà justice, M. Chtchéglovatov accoucliait, iivec l'aide de son collègue de l'Intérieur. M' Maklakov, d'un mémoire où il s'époumonnait à démontrer n qu'une débâcle de l'Allemagne entraînerait la ruine des idées monarchiques et conservatrices ; que le triomphe de l'Angleterre et de la France entraînerait la victoire de la démocratie et du radicalisme qui, une fois l'Allemagne vaincue, se répandraient comme une invincible marée sur l'Europe entière et inonderait notre chère patrie, la Sainte Russie ». Rien au fond ne si'^pare la Russie de la Prusse, disaient-ils encore. Les principes de gouvernement des deux pays sont communs. Ils n'ont qu'une adversaire, la démocratie d'occid(mt. Qu'ils cessent sans plus tarder une absurbe querelle, -et leur réconciliation entraînera l'écrasement dt^finilif par l'armée de Guillaume II de cet ennemi éternel.
Il nous parait étrange que l'on oit laissé la direction des
affaires pendant un an, en pleine guerre, à des hommes qui avouaient aussi impudemment de pareilles sympathies ; il semblerait plus naturel qu'on les eût traduit en conseil de guerre, au lieu de leur confier la conduite du gouvernement. Le fait est que, il y a quelques mois encore, alors que toute réunion publique était strictement interdite, les Congrès noirs se rassemblaient librement à Pétrograd et à Nijni- Nôvgorod, et ils étaient présidés par M. Chtchéglovatov. M. Rodzianko dénonçait de son côté les intrigues de la princesse Vassiltchikov, qui travaillait pour l'Empereur Guillaume, et le ministre lui répondait simplement qu'on la surveillait et qu'elle avait été internée dans ses terres. — La pénitence était douce. — Nous sommes plus stupéfaits encore, qu'on ait laissé si longtemps dans un poste de confiance le général Miassoiédov qui, depuis plusieurs années, avait été publiquement dénoncé comme suspect de trahison et que ses relations familières avec le souverain allemand auraient suffi à rendre suspect, même dans du pays plus tolérant d'habitude que la Russie. Je ne juge pas : je raconte. — Ces faits, — et il serait facile de les multiplier, — sont, je crois, instructifs; ils prouvent avec une lamentable évidence de quelle poigne solide l'Allemagne avait jugulé la Russie et les difïîcultés pour nos alliés de se dégager d'un complot si adroitement ourdi.
En même temps que la cour de Berlin s'assurait une sorte de haute surveillance sur l'administration supérieure, elle dirigeait avec une remarquable habileté l'infiltration et la lente montée de l'industrie germanique, de manière à exercer un conlrôlesur lavieéconomiquedela Russie. «Audébutdes hostilités, écrit M.-Novoruskij, dans un article des plus instructifs sur les nouvelles branches de l'industrie russe, nos producteurs sentirent le sol trembler sous leurs pieds... Les Allemands nous voilaient complètement à nous-mêmes nos propres richesses et étouffaient tout esprit d'entreprise. A quoi bon s'inquiéter de produire n'importe quel article, puisqu'ils s'ofTraient à nous le fournir de meilleure" qualité et presque pour rien '? » — Notre dépendance vis-àvis d'eux, dit encore M. Novoruskij, apparaissait moins dans les domaines où existaient des fabriques indigènes bien outillées. Le plus souvent, ces fabriques, établies dans les provinces occidentales, étaient les succursales de maisons allemandes ; elles en recevaient des articles demiouvrés, qui recevaient la dernière main en Russie et que l'on vendait ensuite avec la marque nationale. Ou bien, la production exigeait un article, souvent de médiocre importance, que l'on ne trouvait qu'en Allemagne et dont l'absence arrélait la marche de toute une industrie prospère. L'habitude était si bien prise que les Russes ne songeaient même pas à se demander s'ils ne pourraient pas se procurer aisément chez eux les objets qu'ils achetaient à l'étranger. L'industrie des machines agricoles, par exemple, avait pris depuis quelques années un remarquable développement; mais les écrous arrivaient d'Allemagne. L'industrie électrique de môme dépendait des Allemands qui lui fournissaient ses transformateurs, et il était admis que les faux devaient venir de Styrie qui seule produisait l'espèce d'acier nécessaire Le tan, nécessaire à l'industrie du cuir, une des plus prospères de la Russie, provenait de l'Amérique du Sud, mais uniquement par l'intormédiaire de l'Allemagne.
On hésite à supposer l'existence d'un plan préconçu.
combiné en vue d'un sabotage évenluel de toute la vie économique du pays. Quand on songe cependant à la méthode avec laquelle l'Allemagne avait préparé la guerre jusque dans ses détails les plus infimes, on est moins éloigné d'admettre l'existence d'un complot savamment médité et longuement poursuivi. D'ailleurs, pour le moment, la question de l'intention et de la volonté importe peu ; le résultat seul nous intéresse, et il est évident. L'Allemagne avait réduit la Russie industrielle à une véritable vassalité et la rupture des relations commerciales devait provoquer et a provoqué en effet au début comme une suspension brusque de la production.
Il serait puéril de se lamenter, suivant la coutume, sur la nonchalance slave, puisque la France et l'Angleterre ont soutïert d'une situation analogue. En Russie, la crise a été plus longue et on en est sorti plus difficilement, parce que l'outillage du pays est encore incomplet, l'instruction trop peu répandue et que les communications y spnt plus lentes et plus difficiles.
Il ne servirait de rien non plus de regretter que les choses n'aient pas été autrement. Il eût sans doute beaucoup mieux valu que le gouvernement russe eût été plus prévoyant ; l'opinion publique, mieux avertie et plus vigilante et l'organisation économique, plus avancée. Tous les regrets du monde>e changent rien à la réalité, et cette réalité était nettement défavorable. A envisager les faits froidement, sans parti pris de pessimisme, mais sans volonté d'illusion, les plus sérieuses inquiétudes étaient justifiées.
Ni la France ni l'Angleterre ne connaisaient exactement la situation véritable des nos alliés et il n'est pas sûr qu'elles aient encore une idée exacte et précise de ce qu'elle comportait de dangers. Les journaux, qui soupçonnaient au moins en partie la vérité, n'ont pas eu le courage de la révéler, parce qu'ils ont méconnu la force morale de leurs lecteurs et que, pour ne pas les décourager, ils les ont entretenus dans un optimisme béat. Les quelques publicistes, qui avaient une conception plus haute et plus juste de leurs devoirs, ont été arrêtés par une censure dont on ne saurait exagérer les méfaits. Il est impossible cependant d'apprécier justement l'extraordinaire valeur de l'œuvre accomplie par la Russie et l'énergie presque surhumaine qu'elle a déployée, si on ne commence pas par établir sans ménagements et sans réticences les obstacles de toutes sortes qu'elle avait à vainére.
Je ne crois pas, pour ma part, que l'histoire offre de spectacle plus magnifique, et rien n'est mieux fait pour nous remplir d'admiration et de sympathie pour le peuple russe que l'effort qu'il a fourni depuis le mois d'août 1914. Rien non plus ne saurait nous inspirer plus de confiance dans une victoire complète et durable, que le tableau splendide du relèvement progressif de ce géant qui, d'un vigoureux coup de reins, s'est débarrassé des liens dans lesquels l'avait garrotté son adversaire, et qui, rassemblant peu à peu ses forces, triomphant de toutes les défaillances, soufflant son indomptable résolution à ses chefs, se dresse aujourd'hui dans son impériale majesté et dans la plénitude de ses forces inépuisables. '
Ernest Denis.
(A suivre.)
REVUES ET JOURNAUX
La terreur en Autriche. — Le correspondant suisse de l'Humanité communique à son journal, le 6 mars, des extraitsd'un desderniersdiscoursdeLiebknecht.oùleleader socialiste allemand affirme catégoriquement ce que nous avons si souvent rapporté sur le régime de terreur qui régne en Autriche. Voici les paroles de Liebknecht :
« En Autriche, les conseils de guerre et les cours martiales créent un régime de terreur, comme il n'en a jamais existé en Russie aux époques les plus sinistres. (Bruit parmi les partis bourgeois.) J'ai les preuves en main. En Autriche, il n'existe aucune possibilité de traiter ces choses du haut de la tribune. (Interruptions violentes.)
...Au cours de quelques mois, des centaines d'années de prison ont été prononcées. Une condamnation à mort a été prononcée pour une poésie par un conseil de guerre autrichien. Un de mes camarades du Parti autrichien a été condamné à mort pour un discours soi-disant hostile à l'Etat, en décembre 1914. » (Les phases suivantes, déclare le Vorccaerts, n'ont pas pu être comprises à cause du bruit fait par les partis bourgois.) »
La presse bourgeoise, ajoute le correspondant, est furieuse du discours de Liebknecht. La presse de l'opposition socialiste, elle, donne le texte du discours in extenso. Mais, par contre, une grande partie de la presse majori taire n'en publie que des fragments.
FAITS ù INFORMATIONS
Rue Palacky, rue Rieger. — Notre ami dévoué, M. le sénateur Louis Martin, a adressé une lettre à M. le Président du Conseil Municipal de Paris lui proposant de donner à deux des rues de Paris les noms de Palacky et de Rieger. afin de témoigner au peuple tchèque la reconnaissance de la France poar une amitié dont la fidélité ne s'est jamais démentie. Cette marque de sympathie irait sûrement au cœur de tous les Tchèques.
Conférences. — Dans la série des conférences organisées par l'Institut d'Etudes Slaves, M. E. Benes, privat-docent à l'Université de Prague, parlera, le 25 mars, des Tchécoslovaques. (Sorbone, Amphithéâtre Richelieu, 8 h. 3/4).
Le 26 mars, le docteur Chervin, dont on connaît le remarquable livre sur l'Autriche et la Hongrie de demain, fera, à Lyon, à la Faculté de médecine, sous le patronage de l'Association française pour l'avancement des Sciences, une conférence sur les Slaves et l' Autriche-Hongrie.
Le Gérant ; L. Mathiku.
Imp. dei Beaaz-Arti. (A. Mullik), 79. rae Daieau, Parti
!»'• Année. — N° 23. l^' Avril 1 1916
^EVUE BI-MENSUELLE
Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne
SOMMAIRE
Vers la paix future.
Bibliographie.
Echos et Nouvelles.
Le monde slave.
Mémoires et Documents.
23, rue Boissonade, 23
Le N» 25 Centimes
PRAGUE
ji A ce nom seul, l'âme du Slave tressaille d'amour patriotique et de fierté nationale, tel l'Italien qui entend nommer Naples ou le Français à qui l'on parle de Paris. j> C'est que Prague est le bijou de la belle Bohême qui formait, à son tour, le plus précieux joyau de la couronne impériale d'Autriche. Assise sur les pentes de riants coteaux, baignée par une large rivière, la belle Vltava, cette capitale idéale joint encore aji, charme de sa situation pittoresque l'attrait d'une histoire fort ancienne, intéressante et glorieuse. Depuis l'époque lointaine de sa légendaire origine jusqu'à nos jours, Prague a vu dans ses murs les chevaliers du moyen âge, les soldats désordonnés des guerres de religion. Ses murs ont frémi sous les détonations des canons, ses portes se sont ouvertes aux envahisseurs et aux signataires des traités. =================^=^^^==================================^=^=========================:==========^^
9 Et cette histoire variée se trouve inscrite à jamais sur les pages de ce grand livre du genre humain, comme Victor Hugo appelle l'architecture. =======^=^=^=======^============
$ A chaque pas le visiteur rencontre un de ces monuments, évocateurs du passé, relateurs de temps à jamais écoulés. Ici, c'est l'art gothique avec ses flèches aiguës et ses ogives; plus loin, on voit le plein cintre de l'art roman, les formes variées de la Renaissance et l'exubérance du style baroque. Plus de 70 églises et couvents, une centaine de palais aristocratiques, l'immense château des Rois de Bohême, le Belvédère, l'Hôtel de ville, de nombreux mu^es, et d'admirables galeries artistiques ont valu à cette ville le nom de « cité d'or de's Slaves ». =
$ Quand, des hauteurs des Hradcany, le regard du spectateur embrasse ces innombrables tours et tourelles qui laissent entrevoir le ciel à travers leur cône de dentelle, quand la vue se perd dans ce labyrinthe de monuments où tout rappelle la beauté et l'art, alors on conçoit que cette cité magique ait provoqué l'admiration des Chateaubriand, Gœthe, A. Humboldt, A. Rodin, Léger, Denis, Prévost, etc. $ Au même titre que Florence, Nuremberg, Venise, etc., Prague est un véritable musée du moyen âge, une ville qu'on ne peut visiter sans en emporter les ^^ ^^ ^^
meilleurs souvenirs et la ferme résolution d'y retourner. — ^^^^^^— —————— ^^ ^| ^| H
LA NATION TCHEQUE paraît le l^»- et le 15 de chaque mois
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<T^EVUE BI-MENSUBLLB
Première année.
l<" Avril 1916
Vers la paix future
suite)
La paix, signée dans les conditions énumérées plus haut, serait encore très injuste envers les Tchécoslovaques pour d'autres raisons. L'Allemagne et l'Autriche, naturellement, seront obligjes de payer une indemnité de guerre.
Cette mesure sera nécessaire pour empêcher les deux empires de refaire leurs armements et de menacer de nouveau la paix. Les Tchécoslova((ues seront ils tenus , de payer leur part de cette grosse indemnité de guerre? Les autres Slaves d'Autriche seront libérés et, par conséquent, ils ne la payeront pas ; au contraire, ils la recevront.
Les Tchécoslovaques, abandonnés par les alliés entre les mains des Habsbourgs, obtiendraient peut-être quelques concessions politiques passagères, mais au prix vraiment exagéré du payement d'une bonne partie de l'indemnité ! Kl pourtant, les Slacen d'Autriche ont résolument pris parti contre les Allemands, et les régimijnts slaves de l'année a ustro hongroise se sont elTorcés de contribuer aux victoires des Serbes dans les Balkans et des Russes en Galicie. Il serait inique de leur faire supporter une sorte de punition pour les douloureuses souffrances que leur a values leur asservissement et pour la nécessité atroce où ils se sont trouvés de combattre, contre leur volonté, les autres Slaves, leurs frères.
f]t si l'on conservait l'Autriche sons n impoilc quelle forme, serait il possible d'exempter certains gnjupes du paiement de cette contribution de guerre, et les Tchécoslovaques ne seraient ils pas toujours atteints directement ou indirectement?
Mais il y a encore d'autres considérations à retenir. 11 st évident que, pour abattre l'-Vllemagne et mettre un frein 'd ses préparatifs de revanche, il faudra imposer aux Allemands et aux Autrichiens une sorte de « servitude » consistant dans une contribution de guerre [)ayable par annuités qui, pendant longtemps, paralyserait leurs efforts militaires. Le malaise économique qui en sera le résultat, menacerait également les Tchécoslovaques.
Pour quelle raison seraient-ils condamnés à une semblable solidarité'.' — Devront-ils expier leur situation géographique'.' Étiange justice qui les condamnerait à une longue misère pour des crimes dont ils ont été les premières victimes !
Tout cela est d'une importance de pi'emier ordre pour la politique économique d'après la guerre. C'est aujourd'hui seulement qu'on s'est entièrement rendu compte de la puissance du capital allemand. C'est lui qui, après avoir
conquis tant de territoires, et toujours avide d'étendre ses domaines d'action, fut une des causes de la guerre actuelle. On prépare déjà des digues contre cette avalanche économique. On parle de grands projets concertés entre tous les États de la Quadruple-Entente; on prend des mesures en vue des formidables luttes économiques qui suivront la signature de la paix ; on édifie déjà le plan d'un immense boycottage de l'Allemagne et de l'Autriche. Il est certain que toute une série de dispositions sera nécessaire pour limiter au minimum les relations économiques des alliés avec l'Allemagne et l'Autriche pendant longtemps encore après la guerre (cf. l'enquête de la Chambre de Commerce d'Angleterre, Le Temps, 1/1 1916), et que la vie économique de ces deux États sera presque complètement paralysée.
Est ce que les Tchécoslovaques, dans le futur État d'Autriche-Hongrie, devront être soumis au môme régime de représailles ? Et si non, par quels moyens peut-on l'éviter ? Il n'y en a qu'un : rendre aux pays tchèques leur complète indépendance. Quiconquese rend compte des terribles conséquences do cet isolement économique sur les conditions de la vie matérielle et intellectuelle des groupes ethniques qui y seront soumis, quiconque comprend l'influence énorme qu'aura la charge do l'indemnité de guerre sur leur existence nationale, reculera devant l'idée qu'un traitement aussi injustifié puisse atteindre un peuple de dix millions d'hommes, qui n'a pas craint, dans les griffes allemandes, de témoigner ses sympathies à la Triple-Entente, qui » fait massacrer ses fils, emprisonner ses chefs politiques, qui a tout sacrifié pour aider de son mieux ses amis. Gomment supporter la pensée que ce peuple devrait souffrir encore par suite du manque de résolution de la diplomatie des Alliés.'!
Ce sont les Allemands d'Autriche et les Magyars, Vienne et la dynastie qui doivent justement répondre des terribles crimes qu'ils ont sciemment commis. C'est à eux seuls que doit incomber la tache de dédommager la' Serbie, la Belgique, la I''rance et les autres Alliés ; ils doivent seuls expier leurs forfaits. On ne peut infliger équitablement la punition sans séparer les innocents des coupables, sans détacher les Tchécoslovaques des complices de Guillaume I L
Nous venons de montrer l'impossibilité de conserver une Autriche amoindrie. Nous avons constaté un certain nombre de faits qui nous semblent évidents.
1«) l'allaiblissement de l'Allemagne par son démembrement parait peu réalisable;
2") le plan de faire de l'Autriche-Hongrie future un contre- poids à la Prusse doit être exclu d'avance en raison
de l'évolution du sentiment national des Allemands d'Autriche et des traditions slavophobes des Magyars, et il est impossible de donner aux Tchécoslovaques la prédominance sur le groupe germano-magyare;
3 ) la dynastie ne désarmera jamais contre les Slaves qui sont par tradition ses adversaires ;
4°) le boycottage économique des Empires centraux et leur ruine financière atteiudraientavant tout, etfort injustement, les Tchécoslovaques.
Conserver l'Autriche-Hongrie équivaudrait à laisser à la l'iusse un territoire riche et fertile à exploiter et un icservoir d'hommes susceptible de fournir encore 3 ou 4 millions de soldats à ses armées. On ne doit pas oublier que les mesures qu'on se prépare à appliquer aux Empires Centraux après la guerre, surtout les mesures économiques, oblifferoni les deux Etata germaniques à s'unir encore plus éiroilenient qu'auparavant. L'Europe, au lieu de se trouver en présence de l'Empire germanique, qui, même privé de 10 millions d'Alsaciens-Lorrains, de Polonais et de Danois, comptera encore plus de 50 millions d'hommes, aurait à faire face au bloc de deux États alliés comptant ensemble plus de 90 millions d'habitants. Nous ne voyons pas l'avantage que tirerait l'Europe d'un résultat si peu décisif du formidable conflit.
La destruction complète de l'Autriche-Hongrie apporterait au contraire des résultats bienfaisants pour toute l'Europe.
Nous voyons aujourd'hui dans quel but les deux Empires ont déchaîné la guerre.
1") L'Autriche-Hongrie voulait se débarrasser pour quelques siècles du danger slave, conquérir Salonique et atteindre la mer Egée.
2") L'Allemagne voulait réaliser son plan pangermanique et mettre la main à la fois sur l'Autriche, les Balkans et la Turquie.
H faut se rendre compte que l'Allemagne ne visait ni à abattre l'Angleterre, ni ù la maîtrise de la mer. Ce pro grampie ne devait être réalisé que plus tard, à la suite d'une autre guerre. Elle espérait que l'Angleterre resterait neutre, que la Russie, le plus grand obstacle à sa pénétration dans les Balkans et en Turquie, serait écrasée et que le plan Berlin Bagdad deviendrait une réalité. En un mot : le Drang nach Osten devait servir de base à la domination universelle des Allemands. Après avoir réalisé ce premier projet, ils se seraient jetés sur les colonies des autres États. L'anéantissement des Slaves autrichiens était donc la condition préliminaire de la marche vers l'Orient et des entreprises futures des Germains contre la France, l'Angleterre et l'Italie. C'était 'a première étape de la conquête du monde.
C'est l'Autriche-Hongrie qui, par sa position centrale, devait naturellement servir de noyau et de base à la future Grande Germanie.
Nous nous demandons si l'Europe a véritablement l'intention de laisser ce noyau et cette base aux mains des Prussiens, ou môme de laisser prédominer leur influence. Nous nous demandons si les Puissances de l'Entente n'aperçoivent pas enfin quel terrible avenir elles prépareraient à l'Europe en offrant aux Allemands l'occasion de
recommencer leurs crimes et de tenter une fois de plus d'asservir le monde ?
Il n'y a d'autre issue à cette situation que de briser l'État destiné à servir de noyau à la fondation de l'Europe Centrale Germanique. Les journaux autrichiens, en constatant, tout récemment, le rapide succès que l'idée d'une Europe Centrale Germanique a rencontrée en Autriche- Hongrie, ont eu bien soin défaire remarquer que ce n'était que le plan poursuivi par les Allemands depuis 1848, et qu'il fut déjà précisé à cette époque sous une formule concrète, correspondant exactement à la conception actuelle,
La méthode et la ténacité ne font donc pas défaut aux Allemands dans la poursuite de leurs projets.
En face des plans comportant la conservation de l'Autriche-Hongrie, nuus présentons notre plan, à nous Tchèques, qui est en parfait accord avec les intérêts des Puissances de l'Entente et qui évite tous les inconvénients développés plus haut.
La destruction de l'Autriche-Hongrie aurait pour conséquence la constitution d'une Pologne autonome sous la sou,veruinelé de la Russie, dune Bohême indépendante et d'une Yougoslavie unifiée. Ces trois Elats formeraient une digue slave infranchissable. Un État tcliéco-slovaque de 13 millions d'habitants, et un autre État indépendant yougoslave d'environ 12 millions d'habitants barreraient solidement et pour toujouis la route vers l'Orient aux Allemands, et rendraienl inefficace leur alliance avec les Magyars et les Turcs.
Cette solution éteindrait d'un seul coup le foyer de conflits continuels constitué par l'imbroglio austro hongrois qui, s'il était conservé, uuiènerait rapidement une nouvelle conflagration européenne. L'Allemagne, au lieu d'avoir sur sa frontière Sud-Est un État toujours prêt à l'appuyer, aurait pour voisins des Élats dont l'intérêt serait de contenir leurs plus dangereux ennemis, les Allemands. Ces États sauraient que l'attaque de la France pur les Allemands ne serait que le prélude d'entreprises contre leur indépendance ; ils seraient des alliés sûrs des Puissances de l'Entente, de la France et de l'Italie, parce qu'ils seraient les premiers menacés par toute agression germanique. Rien qu'avec la France, ils repié-;enteraient une force militaire et économique au moins égale à celle de l'Allemagne.
Comment ne pas voir dans la constitution de ces États auti allemands par tradition et par nécessité une garantie certaine pour l'éijuilibre européen? Comment ne pas comprendre qu'il est infiniment plus avantageu.N. d'avoir à l'est de l'Alleaiagne deux alliés sûrs apportant ensemble toutes les ressources d'une population de 25 millions d'habitants, qu'un état hétérogène, magyaro-altemand, de 30 millions d'habitants, dont les dispositions resteraient toujours incertaines, qui serait toujours prêt à se ruer sur les Slaves et à se jeter dans les bras de la Prusse, en raison de ses difficultés intérieures avec les Tchécoslovaques ?
Cette solution aurait encore d'autres avantages : On se débarrasserait des llabsbourgs, qui resteraient probablement à la tête des provinces allemandes autrichiennes et qui chercheraient un appui dans les catholiques allemands. On pourrait ainsi créer réellement des divergences sérieuses entre les Habsbourgs et les Hohenzollerns, entre le Sud et le Nord de l'Allemagne, surtout si la paix enlevait aux
Hohenzollerns la situation prépondérante dont ils jouissent parmi les souverains allemands. D'ailleurs, ces provinces autrichiennes apporteraient très peu d'avantages à l'Allemagne. Ces pays sont, en effet, dépourvus d'activité économique ; c'étaient les pays tcliè([ues qui subvenaient à leurs besoins. Ils constitueront plutôt un fardeau pour l'Allemagne du Sud qu'un avantage. En outre, sur les 7 millions d'habitants de ces provinces, il y a presque 1 million de Slaves qui formeraient toujours une opposition affaiblissant la cohésion du nouvel État.
Cette solution présenterait aussi un grand avantage pour la future politique économique des Puissances de l'Entente. D'abord, l'Allemagne aurait à supporter le lourd fardeau des pays improductifs des Alpes. Puis la barrière slave faciliterait singulièrement la lutte économique contre le commerce germanique. L'Allemagne serait complètement encerclée, surtout si les deux États slaves, la Bohème et la Yougoslavie, étaient unis par une sorte de corridor, le long de la Leitha, séparant les Magyars des .411emands.
Cette dernière mesure rendrait possible l'accès de la mer Adriatique aux Tchèques et par conséquent favoriserait la création d'un hinterland non allemand pour les ports de l'Adriatique. Elle faciliterait surtout les relations économiques des Tchèques avec l'Italie, qui [)Ourrait recevoir de la Bohème du charbon et d'autres produits qu'elle ne trouve pas chez elle. Le territoire de ces deux États slaves deviendrait, pour les exportateurs- français et italiens, un champ d'action rémunérateur et insoupçonné jusqu'alors.
11 faut, en effet, que les Français et leurs Alliés se rendent exactement compte des énormes conséquences économiques qu'aurait pour leurs industries nationales la constitution de ces deux Etats indépendants.
Nous allons en donner un bref et général aperçu en ce qui concerne les Pays-Tchèques.
(^1 suivre).
BIBLIOGRAPHIE
MincEA SiRiANU, La question de Transi/loanie et l'unité poliliqae roumaine. (Jouve, Paris, 1916.)
M. Sirianu, qui porte un nom illustre parmi les patriotes transylvains et qui, depuis plusieurs années, s'occupe avec beaucoup de courage et d'activité à faire connaître les souffrances do''ses compatriotes, nous offre aujourd'hui une i-tude générale qu'on lira avec intérêt. Au point do vue politique, je n'accepte pas toutes les conclusions, et au point de vue historique, j'aurais quelques réserves à faire. Mais, dans l'ensemble, c'est un travail solide, appuyé sur une lonnaissance directe des questions et tout animé d'un patriotisme généreux. Il a le très grand mérite d'arriver à l'heure et il nous apporte de précieuses lumières sur la politique austro-hongroise. Le titre et le but de notre Revue expliquent assez bien que nous nous occupions surtout des Slaves; les Slaves ne sont pas cependant les seules victimes de l'oppression habsbourgeoise et le livre (le M. Sirianu nous prouve par des faits irréfutables que la main du comte Etienne Tisza ne pèse pas moins lourdement sur les L3tins que sur les Serbes.
Les Alliés, peut-être par contraste avec l'Allemagne, pratiquent volontiers une politique évangélique et leur magnanime générosité se plaît à pardonner les offenses. De toutes les paraboles du Nouveau Testa ment, ils goûtent sur tout celle de l'Enfant prodigue. Il ne manque pas ainsi en France de Bulgarophilesqui seraient tout disposés à tuer le veau gras pour faire fête à Ferdinand de Cobourg et qui favorisent les louches menées de sa diplomatie occulte et de ses vagues émissaires. Les événements douloureux et tragiques de l'année dernière ne les ont pas instruits et ils sont tout prêts à recommencer le petit jeu de concessions et de promesses qui nous a aliéné la Grèce, qui a découragé et paralysé le parti interventionniste roumain et qui finirait, si l'on ne mettait promptement bon ordre à ces intrigues, par jeter la Serbie désespérée dans les bras de l'Autriche. Le peuple bulgare compte en France de nombreux amis et nous attendons tous avec impatience le moment où il reprendra parmi les Slaves la place qu'il a tristement abandonnée. Malheureusement, pour le moment, il est muselé, enchaîné, livré pieds et poings liés à une bande d'aigrefins que conduit un forban sans foi ni loi. Dans l'état actuel, les négociations ne sauraient s'engager qu'avec ce gouvernement de traîtres qui n'ont pas eu honte de livrer leur pays à ses deux ennemis irréductibles les Habsbourgs et les Turcs. Il est donc absurde et criminel do songer à une négociation quelconque avec la Bulgarie, tant qu'elle ne s'est pas débarrassée de son Tsar de contre-marque, et môme après, il faut qu'il soit bien entendu que, dans aucun cas, les Bulgares ne sauraient tirer avantage des succès momentanés que leur a valus la criminelle conduite de leur gouvernement.
Les Magyarophiles ne sont pas, je crois, extrêmement nombreux en France; en revanche, ils sont assez puissants en Angleterre et en Italie. Les sentiments jouent en politique un rôle beaucoup plus considérable qu'on ne le suppose volontiers. Les sympathies des Anglais pour les Magyars sont anciennes et s'expliquent par des raisons diverses, et quelquefois contradictoires. Depuis la lutte de Guillaume III et de Louis XIV, c'est-à dire depuis plus do deux siècles et demi, la Grande-Bretagne s'était habituée à voir dans les Habsbourgs ses alliés naturels. On a bien souvent remarqué que l'évolution de l'opinion en Angleterre est extrêmement lento; les opinions une fois admises n'y sont pas facilement abandonnées et, môme quand les circonstances en prouvent les dangers, elles se maintiennent sous une forme plus ou moins atténuée ou voilée. — Obligés do reconnaître que les Habsbourgs ne sont plus que les valets des Hohenzollerns, quelques diplomatesde Londres s'ingénient encore à sauver la monarchie dualiste en en transportant le centre à Budapest. Ils exploitent habilement dans cette pensée les sympathies que l'aristocratie hongroise s'était ménagées dans la haute société anglaise et les illusions que, depuis 18i8, les cercles libéraux anglais conservent sur les hommes d'Etat magyars. Les publicistes hongrois ont persuadé l'Europe que depuis lo xiii« siècle, ils défendent sur le continent le* principes constitutionnels et qu'ils sont, avec les Anglais, les plus purs représentants du régime représentatif. Comment ne pas accorder une pleine confiance à des hommes qui, depuis le roi André, sont les combattants infatigables et héroïques du self-gooernemeni I
Les Italiens, qui sont trop rapprochés de la Hongrie pour nourrir des illusions analogues et qui sont des observateurs trop avisés et trop fins pour se laisser leurrer par les apparences, ont des raisons différentes, — non moins puissantes, — pour garder aux Magyars des complaisances attardées. Comme les batailles de Magenta et de Solférinb ont forcé François-Joseph à abandonner le système absolutiste de Bach et qu'elles marquent ainsi le moment où les Magyars ont commencé à prendre dans la monarchie habsbourgeoise une situation prépondérante, les Italiens se regardent un peu comme les pères du régime dualiste et ils ont pour lui une involontaire tendresse. Ils sont en réalité dupes d'une singulière illusion. Parce qu'ils ont été battus en 1849 en même temps que l'insurrection de Kossuth était écrasée, ils s'imaginent qu'ils combattaient les mêmes adversaires et qu'ils soutenaient la même cause.
Cette erreur historique est entretenue par les impérialistes de la péninsule qui^ comme tous les fanatiques, perdent le sens de la réalité et risqueraient de compromettre, par leurs imprudences et leurs exagérations, la cause qu'ils croient et qu'ils veulent servir. L'intérêt réel de l'Italie lui commande de se rapprocher des Yougoslaves qui seront nécessairement pour elles des alliés et des clients, sans qu'elle ait jamais à craindre de leur part une rivalité jalouse, si elle ménage leurs intérêts et respecte leurs droits naturels. Au lieu de mériter leur confiance, elle s'effraie de leurs revendications les plus légitimes et cherche contre eux un appui dans les Magyars. Quelquesuns de ses diplomates entrevoient déjà une combinaison boiteuse qui lui livrerait les Slovènes en abandonnant les Croates à Budapest. Ce marché immoral serait le début d'une série de nouveaux conflits et il entraînerait pour l'Italie les plus désastreuses conséquences. Il la condamnerait à une véritable vassalité vis-à-vis de l'Allemagne, dont elle devrait rechercher l'appui contre lahaineirréconciliable des Slaves. Ce ne serait vraiment pas la peine de combattre l'Autriche, si le dernier résultat de la guerre devait être de créer dans l'Europe centrale une anarchie de peuples séparés par de farouches rancunes, dont les divisions offriraient une proie facile aux ambitions germaniques.
Les fantaisies mégalomanes de quelques échauffés trouveront un obstacle dans le ferme bon sens de la nation qui ne trahira pas ses traditions et ses principes. Encore faut-il qu'elle soit éclairée sur la situation et qu'elle connaisse la véritable valeur morale des gens dont on voudrait lui imposer à l'avenir la compromettante amitié. A ce point de vue, la lecture du livre de M. Sirianu est particulièrement édifiante. L'idée latine est très puissante en Italie, et les sympathies y sont ardentes pour les Latins d'Orient, les Roumains. Comment les Magyars les traitent et quel sort ils leur réservent si la fortune les favorise, nous ne l'ignorions pas. Mais on oublie si vite qu'il est nécessaire qu'on nous rappelle souvent les vérités les plus claires et les mieux connues. A étudier le livre de M. Sirianu, les réconciliateurs plus optimistes, ceux qui voudraient nous persuader que les Magyars ne demandent qu'à revenir vers nous, — comme les Bulgares, — qu'ils se sentent dépaysés à côté des Barbares de Berlin, qu'ils n'ont jamais eu aucune pensée d'agression, mais ont été obligés de se défendre contre les attaques des Slaves, —
comprendront la vanité de leur propagande et l'inanité de leur illusion.
L'oppression des Magyars sur les Roumains ne date pas d'hier. Elle commence au moment même où les deux races entrent en contact.
Dès le début, apparaît leur humeur agressive. Ils envahis.sent la Transylvanie. — Pourquoi? — Pour se défendre? — Les montagnards de l'Ardea ne songeaient certes pas à les menacer. — Ou bien, contraints par quelque impérieuse nécessité économique? — Mais la puszta du Danube et de la Tisza leur offrait un large terrain d'existence. — Ils obéissent à l'instinct de la race, au désir de domination, <( aux instincts parasitaires » des peuples de proie qui n'aiment pas le travail, cherchent dss esclaves et vivent du tribut des peuples soumis. Vainqueurs, ils s'unissent aux colons qu'ils appellent d'Allemagne pour réduire au servage l'ancienne population ; elle ne sera émancipée socialement qu'en 1848. Si dur est le régime auquel sont soumis les indigènes qu'à plusieurs reprises des insurrections terribles éclatent, des jacqueries impitoyables; d'autres fois, des villages, des districts entiers sont abandonnés par leurs habitants' ; de ces exodes sont nées les principautés de Valachie et de Moldavie.
Chacune des révoltes écrasées accroît l'oppression. A la suite de la tentative de révolution de 1437, une des plus sanglantes, les Magyars, les Szeklers, — qui sont une tribu magyare ou voisine des Magyars, — et les Saxons s'unissent à Kapolna (1437) « contre les Valaques et les fidèles de l'Église orthodoxe ». L'insurrection étouffée, les vainqueurs renouvellent le pacte qui leur a assuré la victoire. A travers les siècles et les changements de dynasties, il dure encore; les Allemands et les Magyars restent solidaires en face de l'ennemi commun, le paysan révolutionnaire, c'est-à-dire le Roumain.
(A suivre.)
ÉCHOS ET NOUVELLES
La Douma pour la destruction de l' Autriche- Hongrie. — La conviction qu'il est nécessaire de détruire complètement l'Axdriche- Hongrie commence à se généraliser. L'opinion publique en Russie a été très impressionnée par le fait que les deux leaders du bloc progressiste à la Douma, parlant le 24 mars sur les conditions des nations slaves opprimées en Autriche et sur la situation des prisonniers de guerre slaves en Russie, ont réclamé catégoriquement la libération des Tchécoslovaques et des Yougoslaves. Voici ce qu'a dit sur les Tchécoslovaques M. EuGR.\PHE KovALEVSKY, OU nom du bloc progressiste :
((.... Ces perspectives ne doivent pas nous fermer des voies qui sont plus près et plus simples pour élargtr notre influence et utiliser les st/mpathies envers notre nation. Actuellement, il y a en Russie 250.000 Tchécoslovaques qui ont pour nous des sentiments amicaux. Je laisse de côté leurs frères restés à l'étranger gui se trouvent dans une
situation spéciale, mais je pense que nous devons accueillir avec reconnaissance les preuves évidentes que nous donnent de leur attachement à l'idéal slave ces Tchèques qui ont définitivement rompu avec l'Autriche. Permettes-moi de leur exprimer ma chaleureuse sympathie. (Applaudissements prolongés.) Dans les rangs de notre armée combattent des légions tchèques, récemment réunies en un régiment tchécoslovaque. Les ordres du jour lus à l'armée certifient les grandes qualités militaires de ces légions et des officiers tchèques. Il suffira de mentionner que sur 1.500 soldats du régiment tchèque, ôOO portent la croix de Saint-George, et que beaucoup en ont déjà mérité plusieurs. (Bravo ! Bravo ! au centre.) Que cela Serve de preuve que les Tchèques et les Slovaques professent les sentiments les plus profonds de solidarité pour l'armée et le peuple russe.
Il serait donc désirable de leur faciliter l'existence, de leur accorder des cmdilions de travail plus favorables et de les utiliser comme ouvriers suivant leur spécialité. Les 2Ô.000 Tchèques spécialistes pourraient heureusement remplacer les ingénieurs et ouvriers qui nous manquent. (Applaudissements au centre.)
M. MiLiouKOFF, parlant de la situation internationale en général, ajouta : " Après la liquidation de la Turquie se pose un autre problème : la liquidation de l'Autriche-Hongrie, cet Etat parasite. Approfondissons ces problèmes dès maintenant, peur ne pas nous trouver pris au dépourvu au moment opportun. A ce qu'on a déjà dit ici, j'ajoute : Des fils des nations slaves qui ne sont pas encore libérées sont cha nous comme prisonniers de guerre. Rappelons-nous constamment que ce sont des citoyens des futurs Etats qui seront restaurés par nous, qui nous devront leur libération ; nos relations avec ces futures nations seront fondées sur une étroite entente avec elles. Veillons à ce que ces citoyens emportent de leur résidence involontaire les tentiments d'un attachemeut solide et d'une amitié cordiale envers la Russie. (Bravo ! à gauche.) Les fils de nations amies et apparentées doivent dès maintenant être autorisés à conclure librement des contrats de travail. »
Ces rnanifesCations sont d'autant plus importantes quelles émanent d'hommes politiques qui jouissent d'une remarquable autorité dans toutes les classes de la nation russe et dans le monde entier. En Russie, comme dans toute l'Europe civilisée, l'opinion publique est aujourd'hui entièrement d'accord avec nous : delendu est Austria.
Un nouveau plan pangermaniste. — Les Allemands ont iiipris depuis longtemps l'énorme importance des voies de communication pour la création d'un grand empire mondial. La popularité du chemin de fer Berlin-Bagdnd, l'enthousiasme avec lequel ils ont salué le «premier train des Balkans », montre l'intérêt qu'ils attachent aux réalisations pratiques, et que leur mégalomanie est loin de se perdre dans les rêves. Leur attention est actuellement concentrée sur un autre plan grandiose: une large voie de navigation Rliin-Danube-Mer Noire. L'idée n'en est pas nouvelle, on en parlait depuis longtemps déjà, et le roi de Bavière, Louis III, en préconisait chaleureusement la réalisation. Mais l'union économitjue qui est en train de f^^'établir entre les empires centraux a fait entrevoir la
possibilité de mettre immédiatement à exécution un projet qui, jusqu'ici, n'était guère sorti du domaine spéculatif. Une conférence s'est tenue dernièrement, à Nuremberg, entre les représentants les plus qualifiés de l'industrie et du commerce allemand pour délibérer sur l'urgence de lu construction d'un canal réunissant la Mer Noire à la Mer du Nord. A l'unanimité, la réalisation du projet fut déclaré un problème national de premier ordre, intéressant à la fois la position stratégique et l'avenir commercial do l'Allemagne. Comme annexe à ce projet principal, la chambre de commerce de Dresde préconise la construction d'un canal reliant l'Elbe au Danube.
La presse magyare montre le plus grand enthousiasme pour la nouvelle voie fluviale pangermanique vers l'Orient. La Hongrie profiterait, en effet, énormément de la navigation intense qui se développerait alors sur le Danube. Les puissances de l'Entente auraient lieu de s'en montrer moins satisfaites. Elles feront bien de surveiller de près l'activité inlassable et l'initiative toujours en éveil de leurs adversaires.
Confiscations en Bohême. — Le journal officiel autrichien du 17 mars publie un décret qui ordonne lu confiscation de tous les biens appartenant aux députf's tchèques MM. T. G. M.vsahyk et J. Duhich et au rédacteur de l'Indépendance Tchécoslovaque, M. le D' L. Sychrava, qui se trouvent tous à l'étranger et sont accusés de haute trahison et de crime contre la puissance militaire de l'État.
La terreur en Autriche. — Au commencement de mars, à Vienne, un grand procès pour propagation de brochures séditieuses s'est terminé par la condamnation à la peine de mort par pendaison de cinq Tchèques de Moravie, dont une femme : M'"" Lunerova, le D' Kivtek, MM. Clément Kutta, Josef Kolouch et Jean Polâk. Leurs coaccusés se sont vu infliger des peines allant de 2 à 10 ans de prison.
M"'= Sinaida Bayerova de Moscou, a été condamnée, en Autriche, à être pendue pour avoir tenté de faciliter l'évasion de prisonniers russes. Les autorités militaires autrichiennes étaient sans doute jalou.ses des lauriers d(! von Bissing, mais elles n'ont cependant pas osé faire exécuter ces iniques sentences.
La crise économique en Autriche. — L'ordre de réquisitionner tous les stocks de pommes de terre vient d'être donné. Depuis le 19 mars, des cartes de consommation ont été distribuées pour le sucre qui ne donnent droit qu'à 1 kg 1/4 par mois. La vente de la viande ne sera plus autorisée que 4 jours par semaine, et le prix des plus bas morceaux de bœuf, avec os, s'élève actuellement à 4 couronnes 80. Les boucheries de chien ont fait leur apparition dans plusieurs villes; la viande de chien s'y vend 2 couronnes 40 le kg et la graisse jusqu'à 5 couronnes le kg. Le lait, les œufs, les légumes, les produits coloniaux atteignent des prix fantastiques.
LE MONDE SLAVE
LA RUSSIE DEPUIS LA GUERRE
A une époque telle que la nôtre, où l'organisation et la préparation matérielle tiennent une place si prépondérante, quand Tartillerie des usines Krupp et Skoda paraît réduire à rien le rôle du génie stratégique, on nous taxera sans doute d'idéalisme indécrottable si nous rappelons que, malgré tout, la victoire finale est toujours déterminée par les forces morales. Le champ de bataille, quoi qu'on dise et quelles que soient les péripéties de la lutte, reste nécessairement au peuple que soutient le désir de vaincre le plus ardent et le plus tenace. D'autre part, les combattants seuls bravent stoïquement la souffrance et acceptent sans défaillance les angoisses matérielles et morales créées parla guerre, qui ont une conviction absolue et complète de la sainteté de la cause qu'ils servent. Les théoriciens militaires affirment que l'armée qui prend l'offensive a sur son adversaire un redoutable avantage. Vrai peut-être au point de vue tactique, cet adage est radicalement faux en politique. Un peuple qui attaque, j'entends qui cherche à se mettre en possession par la force d'un bien qui ne lui appartient pas, sera nécessairement écrasé et expiera son crime par les plus cruelles défaites.
La Russie, malgré la situation désavantageuse que lui faisaient ia géographie, l'histoire et la longue conquête allemande, a subi les plus terribles épreuves sans en être accablée, parce que, dès le début, la guerre a été pour elle une guerre sainte, — nous dirions en France une guerre nationale, qui a le même sens. Les dix-huit mois qui se sont écoulés depuis, ont été marqués sur le théâtre oriental par une série de batailles effroyables qui n'ont pas toujours été des victoires, et le résultat momentané de la campagne nous a apporté de très dures désillusions. Si nous étudions cependant la situation dans son ensemble et si nous essayons d'apprécier l'évolution générale des événements, nous emporterons de nos constatations un sentiment d'invincible confiance, parce qu'au milieu des péripéties quotidiennes, elles nous montrent l'éveil régulier, continu, de l'âme russe, et qu'à cet éveil moral répond le développement progressif des forces de combat.
Un premier fait nous frappe. Les éléments, sinon très nombreux, du moins très actifs et, à certains moments, redoutables, qui n'avaient pas compris le caractère de la lutte sans merci engagée contre l'Allemagne et qui, sournoisement, machinaient une réconciliation avec Berlin, ont été définitivement paralysés par la volonté toujours plus manifeste du peuple. En second lieu, la bureaucratie a été contrainte d'appeler à son aide toutes les forces vivantes du peuple, et l'Allemagne a désormais en face d'elle nonseulementlepays officiel, mais la nation entière. Cette sainte insurrection a apporté à l'armée, — et c'est le dernier point qui nous frappe, et le plus décisif, —un incomparable renfort
et a si bien soutenu son courage qu'elle est sorlie du creuset de la défaite épurée, plus solidement amalgamée et merveilleusement propre à l'assaut définitif qui écrasera l'ennemi.
Les romantiques, qui ont été les promoteurs de la Renaissance slave au xix» siècle, se plaisaient à opposer à la race germanique, dure, conquérante et batailleuse, les instincts idylliques et l'aimable douceur de leurs tribus, laborieuses et adonnées surtout à l'agriculture, satisfaites de peu, éprises de musique et de poésie, qui fi'ont jamais rêvé ces vastes empires d'exploitation que les races de proie poursuivent dans le. sang et les ruines. Cette thèse sentimentale, présentée avec un lyrisme imprudent et étayée sur des preuves historiques contestables, a provoqué très légitimement une réaction. Si la théorie slavophiie cependant ne saurait être maintenue sous sa forme primitive, elle n'en renferme pas moins une part de vérité. Les Slaves, à toutes les époques, ont fourni d'excellents soldats et de hardis compagnons : les républiques guerrières des Cosaques, les courses victorieuses des Taborites à travers l'Europe centrale, l'épopée polonaise ou les noms de Souvarov, de Skobélev et de Gourko démontrent assez qu'ils n'ont rien de commun avec une tribu bêlante prête à subir docilement la domination étrangère. Ces épisodes héroïques ne forment cependant que l'ornement, et non la trame de leur histoire. Leur esprit est rebelle aux chimères mégalomanes et, pour les entraîner, les Sirènes ne leur chantent guère des hymnes conquérants. On cite volontiers, pour prouver l'ambition des Russes, le testament de Pierre le Grand, — qui a été composé par un Français, sur l'ordre de Napoléon I"-'', — et les billevesées de quelques théoriciens, Katkov, Danilevski et Léontiev; leur influence a été passagère et bornée et ils sont surtout connus à l'étranger, où leurs doctrines, copiées de l'Allemagne, ont été exploitées par les adversaires des Slaves; leurs dangereuses fantaisies ne sont que les excroissances maladives de l'admirable mouvement slavophiie qui a pour principe et pour 'base le respect des droits des peuples.
Le paysan russe, — et on sait qu'en dépit du remarquable développement industriel des vingt-cinq dernières années, la Russie est encore essentiellement une démocratie agricole, — n'a k aucun degré l'instinct de domination et la volonté de puissance. Prompt à l'action, dominé par les brusques poussées de l'instinct, les passions déchaînées se traduisent assez facilement chez lui par des actes de brutalité et des accès de fureur collective. Ses éclats de colère se dissipent vite et s'étalent dans une placidité débonnaire. Tous les observateurs qui ont eu l'occasion d'entrer en contact un peu prolongé avec lui, — sans en excepter même les voyageurs allemands, — constatent sa douceur miséricordieuse, son esprit d'humanité et de tendresse, sa large pitié pour la souffrance humaine. Nulle part, l'âme populaire n'a été plus profondement envahie, par la doctrine chrétienne. Anatole Leroy Beaulieu, dans des pages admirables de pénétration et de mesure, nous a expliqué comment le climat excessif a préparé et développé dans la race un mysticisme ardent qui, en détournant de
la terre les regards du fidèle, atténue ou supprime les cupidités et les ambitions.
l'ar un contraste qui a été aussi bien souvent noté, ce mysticisme s'unit chez le Russe, et en particulier chez le Grand-Russe, à un sentiment très vif de la réalité. Je ne suis pas très sûr de l'authenticité de l'adage qu'on prête au paysan moscovite : une paire de bottes vaut mieux que Pouchkine. Du moins traduit-il avec une incontestable exactitude un des aspects de la pensée russe. Remarquons cependant que, comme le mysticisme chrétien qui cherche au delà de la terre la raison d'être de la destinée humaine, le réalisme répugne à l'idée de la conquête violt nte. Le paysan russe ne pense qu'à deux choses, son salut et l'acquisition de quelques hectares de terre qui lui permettront de ■^N^ pas mourir de faim. Ces hectares, il ne saurait vraiment lui venir à l'esprit de les chercher dans ces régions occidentales qu'il sait plus encombrées que son propre territoire.
Au fond, les guerres ne sont jamais provoquées que pac deux passions, la cupidité, la volonté de s'enrichir sans travail en mettant la main sur la richesse créée par autrui ; et l'orgueil, le désir d'imposer à autrui l'empreinte de sa propre personnalité, en lui dictant une foi déterminée. Con voitise de richesse et de domination, la psychologie de l' Allemagne guillaunii'itre se réduit à ces deux termes. La rupture a été voulue d'un côté par les métallurgistes et les brasseurs d'affaires qui y ont vu un moyen d'étendre leur marché et d'augmenter leurs bénéfices, et de l'autre par les professeurs et les théologiens qui veulent « organiser » l'Univers, c'est-à-dire assurer la victoire de leurs conceptions intellectuelles et morales.
Ces deux tendances, vous ne les trouvez à aucun degré chez les Russes. Quand on lit avec quelque attention dans les journaux d'Outre-Rhin le récit de l'invasion russe dans la Prusse orientale, à travers les métaphores an)poulées de leurs chroniqueurs, on constate que les actes de pillage ont été extrêmement rares. Naturellement, l'armée était suivie, commeilarrivepartout, de ces bandes de trafiquants rapaces dont la gendarmerie la plus attentive ne réussit pas toujours à prévenir les méfaits. Les soldats sont toujours restésétrangers à ces déprédations. Rien ne rappelle, mêmede très loin, la razzia scientifique ordonnée par les Allemands dans les pays qu'ils ont occupés. M. Slusanchi, qui nous a raconté les premières péripéties de la guerre en Bukovine et qui ne rapporte que les faits dont il a été témoin oculaire, constate qu'après la première incursion des Autrichiens en Bessarabie, on voyait à Storojinets « des transports entiers de fourrures, lingerie, couverts de table, soieries, même un samovar en argent, tous objets qui n'avaient évidemment pas été achetés ». — Quand les Autrichiens revinrent dans la Bukovine méridionale, ils s'étonnèrent que les Russes n'eussent rien emporté. — « Est-il possible que les Russes aient passé par ici? disait un lieutenant; en Serbie, il n'est resté après nous que des décombres et des cendres, nous avons tout détruit; car, n'est-ce pas, nous étions en pays ennemi ». Le mot est typique, sauf qu'il ne traduit pas complètement la réalité. L'Allemand détruit tout ce qu'il ne peut pas emporter, mais il commence par ramasser ce qui lui parait avoir une utilité quelconque. Ce sont pour lui de vieilles et bien chères habitudes. Dès 1812, les Bavarois etles^V'urtembergeois appliquaient leur
patience méthodique à fouiller les maisons de Moscou et ramassaient parcimonieusement les dépouilles de l'incendie. Les Russes n'ont pas un respect plus scrupuleux que les Allemands de la propriété d'autrui, et le vol ne saurait être un crime irrémissible dans un pays où le mir maintient l'habitude de la possession collective. Seulement, leur insouciance hasardeuse et leur absence de besoins s'intéressent peu à ces gains différés et ils n'éprouvent aucun plaisir à s'enrichir d'un butin qu'il faudrait transporter si loin.
Pas plus que pour les piller, "la Russie n'attaquerait ses voisins pour les convertir. Le paysan, qui vit trop près de la misère pour ne pas compMtir aux maux de son voisin, connaît aussi trop bien la faiblesse humaine pour prétendre le diriger. Chez lui, aucune trace de pharisaisme et d'intolérance. Il se sent trop chélif, trop dominé par ses instincts, trop capable d'erreur et trop tendre à la tentation pour condamner ou pour vouloir convertir personne, tentative qui ne s'explique que par une condamnation antérieure. Aucune pensée de prosélytisme chez lui, parce qu'il n'a dans l'àme aucune ombre de vanité : M. Recouly, qui l'a observé de près, pendant la campagne de Mandchourie, dans ces heures où, sous l'écrasement de la souffrance et du péril, s'évanouissent les conventions et où le fond même de l'homme se révèle dans sa nudité paradisiaque, pense qu'à un certain point de vue, le Russe est le moins révolutionnaire des hommes, en ce sens que le Révolutionnaire accorde une foi particulière à la valeur de sa propre raison, se considère comme supérieur aux autres, juge le monde et essaye de le transformer au nom de sa sagesse individuelle, suivant le modèle qu'il a conçu.
L'histoire a fortifié chez les Russes cette modestie de colombe et cette simplicité candide. Il se heurte à trop de croyances différentes, rencontre trop de temples divers pour que son âme ne s'ouvre pas à l'idée de la relativité de nos connaissances. Un des officiers de la guerre de 1812 nous raconte une scène à laquelle il avait assisté au bivouac. — A demi somnolent, il écoutait les hommes qui, autour des feux, en étaient venus à parler de leur foi et qui s'interrogeaient mutuellement sur les Églises auxquelles ils appartenaient. — Je suis orthodoxe. Et toi? — Catholique. — Et moi, vieux croyant. On rencontrait dans le groupe un mahométan et un bouddhiste. Un des soldats demeurait à l'écart, on l'interrogea. Il avoua, non sans quelque embarras, qu'il était paien. Le mot provoqua un certain étonnement et un peu de scandale. Mais un des vieux intervint : « C'est la volonté de Dieu qu'il soit païen, etêtes-vous donc plus sages que Dieu?" — Le peuple russe est probablement le seul peuple au monde qui unisse à une ardente foi un respect absolu pour les opinions d'autrui.
Duns ces conditions, n'était-il pas à craindre que, puisqu'il n'était soulevé contre l'Allemagne ni par l'égo'i'sme ou la cupidité, ni par des sentiments d'orgueil et de haine, il n'apportât au combat qu'une résignation passive? Supporterait-il longtemps les sacrifices qu'on exigerait de lui? N'assisterait on pas à une de ces demi défaillances que l'on avait constatées dans la lutte avec le Japon, alors que le gouvernement avait été forcé, plus encore par les rosis-
lances de l'opinion que par la défaite, à signer une paix prématurée, qu'il avait payée. fort cher?
Il n'est de guerres populaires en Russie que les croisades, et, dès le premier jour, la guerre contre l'Allemagne a été une croisade, au même titre que jadis la résistance à l'invasion napoléonienne. M. Metchnikov, l'illustre savant, qui, à tant de points de vue, est un spécimen étrangement représentatif de son peuple, a expliqué l'état d'esprit de ses compatriotes dans une lettre admirable que nous avons publiée et qu on ne saurait trop méditer. « Ceux qui nous ont attaqués, écrit-il, savaient mal notre histoire. Ils ne se rappellent pas que, si la race slave est parfois oublieuse de ses intérêts, elle est capable de se battre indétinimont pour ses idées ».
L'histoire entière de la Russie est le commentaire lumineux de cette affirmation, et nul n'en doutera qui a pénétré le sens que prend le mot idée chez les paysans russes. Nous nous faisons d'eux une image complètement fausse ou du moins radicalement .défigurée et ce ne sont, à aucun degré, des barbares. Il est vrai que les illettrés sont nombreux dans les villages ; mais beaucoup de ces ignorants ont l'esprit ouvert et l'intelligence fort éveillée. Ils passent souvent une partie de leur vie dans les villes, ils se frottent à beaucoup de gens et ils rapportent dans leur canton des connaissances qui, pour n'être pas toujours très précises, ne sont pas nécessairement inexactes. Ils sont convaincus que la Sainte Russie possède sur les peuples slaves, — et en particulier sur les Slaves orthodoxes, — une primauté qui lui impose des devoirs impérieux de protection. L'attentat commis contre la Serbie, ce crime lâchement prémédité contre un peuple frère qui venait de donner de si admirables preuves de son héroïsme et de sa foi, les a soulevés dans lin sursaut d'indignation. Par la suite, les méthodes de guerre des Allemands, la trahison de la Bulgarie, les abominables cruautés dont se sont souillés les Autrichiens, ont suscité chez ces âmes naïves une sorte de fureur sacrée. Toute paix serait un sacrilège, toute négociation avec l'Allemagne serait impie, tant que les victimes de ses violences ne seront pas vengées et tant que les Slaves ne seront pas définitivement affranchis du joug des Nieniiai.
L'erreur serait ridicule d'expliquer cette volonté de lutte a outrance par des préoccupations ambitieuses. Le Russe ne combat pas pour la domination, mais pour le triomphe de la justice. Les Allemands l'en méprisent et narguent son ingénuité. A chacun sa chimère! Sa tolérance native s'associe à la haine farouche de l'iniquité. En présence des vilenies germaniques, la salive lui monte à la bouche et il crache de dégoût. Par tradition et par nature, il est prêt à toutes les concessions, résigné et presque indifférent quand il est directement victime de l'oppression, mais blessé jusque dans ses entrailles par l'insolence du mal qui s'étale devant lui. Les révolutionnaires russes se sont recrutés longtemps parmi les heureux du monde, les privilégiés, et le régime social contre lequel ils s'insurgent n'avait le plussouvent pour eux que des faveurs. Tourgueniev, un des plus débarbouillés de mysticisme, éprouvait une véritable nausée à se rappeler que son génie s'était engraissé de la sueur et des larmes des serfs.
Les radicaux français sont des logiciens dont la raison est choquée par l'illogisme des préjugés et la stupidité des
abus; les réformes qu'ils prônent leur sont dictées par leur sens d'un ordre supérieur et leur goût de clarté; leur passion part de la tête avant d'exalter leur cœur. Si nombreux que fussent pendant la Révolution française les disciples de Rousseau, notre code a été rédigé par les fils de Voltaire. Les défenseurs serviles d'un passé périmé nous inspirent plus de stupeur que de colère et nous nous scandalisons de leur sottise plus que nous ne nous indignons de leurs calculs égoïstes. Le Russe, en face du désordre social que représentent l'oppression, la misère ou l'iniquité, est emporté par une colère élémentaire et torturé par une telle angoisse qu'il désire et recherche la mort plutôt que de se résigner à ce qui lui apparaît comme une négation de la loi divine et une insulte à l'humanité.
S'il s'agissait dans la guerre actuelle d'une question de frontière ou d'influence, il serait facile de proposer un compromis. Aucune transaction n'est possible, parce que le débat porte sur la conception même de la vie : sur ces principes primordiaux, ni un individu ni un peuple ne sauraient admettre de concession. Dès le premier jour, l'Allemagne s'est manifestée à la Russie comme une race de proie. Avec ces janissaires d'une doctrine infernale, aucun point de contact, aucun terrain de discussion. On ne négocie pas avec des loups ou des ours, on les abat à coups d'épieu.
Dans les classes supérieures, d'autres pensées se combinent avec cet instinct populaire et le renforcent. Les industriels et les commerçants sont résolus à briser la chaîne dont la diplomatie de Guillaume II avait enserré la vie industrielle du pays et ils ont à se venger du servage économique où les avait réduits le traité de commerce de 1904. Les officiers, qui savent la piètre estime où les tiennent les junkers de Berlin et qui n'ont pas oublié les plates injures que le Kaiser s'était permises contre eux pendant la guerre de jSIandchourie, entendent relever leur gloire compromise et prouver à l'Europe qu'ils n'ont rien perdu des vertus de leurs pères. Les diplomates et les politiques sentent qu'une défaite, en livrant à la Germanie les Balkans, Gonstantinople et l'Asie Mineure, rejetterait la Russie en Asie et lui enlèverait le bénéfice de deux siècles de combats et de victoires. Les progressistes, qui composent les neuf dixièmes de la population, redoutent le triomphe des théories absolutistes, qui arrêterait toute évolution libérale. Ge ne sont là cependant que des courants secondaires et des considérations accessoires : au fond de toutes les âmes russes vibre la même foi religieuse, et tous, du moujik au savant, du général au soldat, marchent sous l'étendard des Croisés.
Cette union des coeurs s'était manifestée dès le début de la guerre et, au mois d'août 1914, les représentants des divers partis avaient traduit avec une singulière vigueur la volonté du peuple : « Notre cause est juste, disait le représentant des Cadets, le professeur Miliuukov. Nous luttons pour libérer notre patrie de l'invasion étrangère, pour libérer l'Europe et le slavisme de l'hégémonie germanique, pour libérer le monde entier du fardeau intolérable des armements qui ruinent les travailleurs paisibles et qui provoquent des conflits sans cesse renaissants ».
Les représentants des travaillistes, qui sont le parti des paysans, n'étaient ni moins nets ni moins ardents : « Nous avons la conviction inébranlable que la grande démocratie
russe, unie à toutes les autres forces du pays, opposera à l'ennemi une résistance invincible. Nous croyons que, sur le champ de bataille, au milieu des souffrances, s'affermira la grande fraternité de tout le peuple de Russie. Une volonté unique en naîtra, qui délivrera à l'intérieur le pays de ses terribles chaînes... Paysans et ouvriers, et vous tous qui voulez le bonheur et la prospérité de la Russie, trempez vos âmes eii ces jours de grandes épreuves ».
Les quelq4]es réactionnaires qui continuaient à faire le jeu de l'Allemagne, affectaient de ne voir dans ces déclarations que des formules qu'emporterait la première défaite. Les heures d'angoisse sont arrivées, plus poignantes qu'on ne les avait sans doute prévues. Sous la mitraille ennemie, la colonne russe a paru près de chanceler; l'ennemi s'est flatté un iTioment d'arriver jusqu'à Pétrograd et Moscou, ol son espoir n'était pas absolument chimérique. Quand, plus ou moins timidement, les maquignons du Kaiser ont essayé de profiter de ces désastres pour insinuer que l'Allemagne ne serait pas inexorable et qu'à traiter avec elle, on obtiendrait sans danger des concessions appréciables, d'un bout à l'autre de la Russie, leurs honteuses propositions ont soulevé un hoquet de dégoilt. Les complices honteux de Guillaume II avaient des partisans dans certains bureaux des ministères et dans les boudoirs de quelques grandes dames; ils avaient contre eux les deux seules forces qui comptent réellement en Russie, le peuple et le Tsar.
Pas plus que son peuple, le Tsar n'avait désiré la guerre. 11 est parfaitement possible que l'impétueux et bouillant cabotinage de Guillaume 11 eut exercé sur sa candide loyauti'; quelque fascination; il avait, dans' tous les cas, assez d'affaires sur les bras, pour ne pas se lancer dans une aventure dont il ne pouvait pas se dissimuler les périls. Les dépêches qu il a échangées avec l'Empereur prouvent la sincérité avec laquelle, jusqu'à la dernière minute, il s'est efforcé d'éviter une rupture. — Comme ses sujets, après avoir pousséla condescendancejusqu'au pointqu'on n'aurait pas dépassé sans trahison, sûr de sa conscience, fort de son droit, il a accepté le duel, et depuis lors son cœur n'a pas tremblé. Au contraire, son âme s'est affermie à mesure que la lutte se prolongeait et sa volonté s'est traduite en termes plu.< énergiques.
Le 2 septembre 1915 à l'ouverture des conférences techniques ras.semblées pour discuter les moyens de développer l'œuvre de la défen.se nationale, il disait aux représentants du pays : a Les corps législatifs que j'ai appelés près de moi, m'ont donné fermement, sans hésitation, la seule réponse qui soit digne de la Russie, la ré[)Onse que j'attendais : Nous poursuivrons la guerre jusqu'à la victoire complète ». Le 8, au moment où il prenait le commandement direct de l'armée, et où il donnait ainsi une preuve palpable de son inébranlable résolution, — car enfin, on ne supposera pas qu'il ait assumé personnellement la conduite des opérations militaires pour signer une capitulation, — il traduisait sa décision par une de ces formules qui ne permettent aucun retour en arrière : « Nous remplirons jusqu'au bout notre devoir suprême, nous défendrons à outrance la patrie, nous ne déshonorerons i)as le Pays russe. » — Le pays russe lui a répondu, par la bouche du Président de la Douma : u Serré en un blocinvincible autour du souverain, le pays est prêta
des sacrifices illimités pour briser à jamais les chaînes allemandes ».
M. de Bethmann-Holhveg nous a prouvé à maintes reprises qu'il ne manquait pas d'impudence et il ne recule ni devant les entreprises criminelles, ni devant les aphorismes honteux, ni devant les avanies. Se flatte-t-il d'obtenir du Tsar qu'il renie ses solennelles promesses? Espère t il l'amener à déshonorer le pays russe?
Ses derniers espoirs, s'il en conservait encore, ont été sans doute emportés par les manifestations qui ont marqué, ces derniers jours, la réunion de la Douma. Après M. Rodzianko, qui a salué dans l'union étroite et sincère du gouvernementet de la nation le gage de la victoire sans laquelle on ne saurait attendre aucune paix, le ministre des affaires étrangères, M. Sazonov, parlant au nom du Tsar, a affirmé de nouveau la nécessité de poursuivre le combat jusqu'à l'écrasement de l'ennemi : (( La lutte continue, lutte telle qu'il n'en fût jamais. Quand finira t elle? Nous ne saurions le prévoir. Mais je peux déclarer que, comme par le passé, le gouvernement impérial reste inébranlable dans sa résolution de poursuivre le combat jusqu'à la victoire complète. C'était et c'est la résolution du peuple russe, comme celle de nos fidèles alliés. » Le but que se propose le gouvernement impérial est parfaitement clair; il s'agit d'assurer l'avenir, d'empêcher pour jamais le renouvellement du guol-apens allemand. « Quand on a affaire à un pareil ennemi, qui, pendant de longues années, sous le couvert d'une amitié traditionnelle, s'est efforcé d'endormir l'attention de ses voisins alors qu'il aiguisait en même temps contre eux son épée, il est bon de penser en temps utile au moyen de prévenir la répétition des événements qui se sont accomplis aveclant derapidité, ilya dix huit mois ». (22 février 1916). M. Sazonov exige donc que l'Allemagne soit mise hors d'état de nuire, qu'elle soit forcée de renoncer à ses ambitions sauvages et à son impérialisme féroce. Pour l'aider à accomplir son œuvre, il a avec lui tous les partis et toutes les races de l'Empire. En dehors d'une poignée de socialistes intransigeants, dupes de leurs professeurs berlinois, pauvre état-major sans soldats, et do quelques bureaucrates trop compromis pour espérer trouver place dans le régime nouveau, tous les groupes du Parlement, — et derrière eux le peuple tout entier, — .sont rassemblés autour du Tsar par un même besoin de défenseet une môme résolution d'émancipation.
A côté de la solide phalange des Grands-Russes, les populations allogènes ont répondu à l'appel du .souverain. Beaucoup ont eu quelque mérite à courir au combat, do même que les partis progressistes ont dû triompher de rancœurs trop légitimes et ajourner des espoirs justifiés. Le gouvernement, dans sa politique vis-à-vis des provinces non rus.ses et des groupes radicaux, n'a pas toujours, en effet, trouvé le geste que réclamaient les circonstances. Les appels adressés à la Pologne, trop tardifs et trop timides, étaient rédigés dans un style d'une éloquence plus sonore que précise et ils ont été quelquefois en partie démentis par des lenteurs ou des reculs regrettables. La situation des Juifs n'a guère été améliorée et tous les gouverneurs n'ont pas obéi aux ordres nouveaux qui leur arrivaient de Pélrograd. Les administrations n'ont pas assez délibérément rom[)u avec des méthodes néfastes ou des procédés d'autant
plus condamnables que la population avait donné des preuves plus admirables de sa docilité et de son dévouement.
Ce n'est pas d'ailleurs en Russie seulement que le peuple a eu quelque peine à élever ses chefs jusqu'à la hauteur de son patriotisme. Rien ne met mieux en relief le caractère national de la guerre que cette abnégation réfléchie des sujets qui ont fait crédit à leurs dirigeants et qui, soucieux avant tout d'assurer leur indépendance contre la menace étrangère, se sont serrés sans condition et sans réserve autour du drapeau, quel que soit le bras qui le porle.
Les Allemands sont durs pour les Slaves et ils jugent la Russie en particulier sans aménité. Leurs publicistes se recrutent souvent parmi les Baltes qui représentent à un degré éminent les défauts les plus déplaisants des races germaniques; ils ne pardonnent pas aux bureaux de Pétrograd d'avoir porté sur leurs privilèges une main impie et ils nous dépeignent les Russes comme un peuple amorphe, inconstant, un troupeau inerte, indifférent à toute idée nationale.
Le peuple russe, amorphe! — Sans doute, ces Baltes sont trop jeunes dans l'Empire pour connaître l'épopée de 1612. Ils pourraient en demander le récit à un de leurs professeurs, à ce Docteur Schiemann qui recevait dans nos archives un accueil si empressé. Quelque soin qu'il mît à la défigurer, il n'en supprimera pas la tragique beauté. Le pays était en proie à l'anarchie, épuisé par de longues années de guerre civile, sans chef reconnu; Moscou était occupée par l'armée étrangère. — Il sulïit cependant d'une lettre du patriarche Hermogène pour qu'autour du starosto de Nijni-Novgorod, du boucher Minine et du prince Pojarskij, le peuple tout entier se levât, bourgeois, manants et nobles, et d'une secousse, rejetât l'ennemi hors de ses frontières.
Le peuple russe, inconstant! Si l'on veut. J'avais cru jusqu'ici que c'était un Russe cependant, et un vrai Russe, que ce Pierre le Grand, dont un quart de siècle d'épreuves et de défaites ne lassa pas le courage, et qui réussit, à force de persévécance, à battre Charles XII et à conquérir la côte de la Baltique.
Le peuple russe, indifférent à l'idée nationale! — Il est vrai que nulle part le chauvinisme n'est plus rare, et le patriotisme ne prend guère chez lui la forme du mépris pour les autres races. Malheur cependant à qui ose attenter à son indépendance! Après la prise de Moscou, Napoléon essaya d'ouvrir des négociations; Alexandre ne répondit pas à ses offres. Ilindenburg n'est pas Napoléon, et les armées allemandes sont encore loin de Moscou.
(( Sur le champ de bataille, disait au mois d'août 1914, le député travailliste, au milieu des souffrances, s'affermira la fraternité de tous les peuples de la Russie ». Dans les tranchées, sous la neige et les obus, s'est scellé plus étroitement le lien qui rattache tous les sujets de l'Empire, et l'Allemagne a devant elle 170 millions de combattants qui ne déposeront les armes qu'après une victoire complète et définitive.
Pour écraser cet adversaire, l'Allemagne tend toute ses énergies et rassemble ses forces, qui sont gigantesques. Lutte implacable et atroce! En face du péril suprême, l'in-
suffisance de l'ancien organisme politique est manifeste. Il ne s'agit plus d'un de ces duels au premier sang que des témoins complaisants arrêteront après quelques reprises de parade.
Le fer à peine engagé, quelques personnes comprennent que la victoire est incertaine, si l'on ne fait pas immédiatement appel à l'ensemble des forces vivantes du pays; leur clairvoyance réclame que l'on éveille les libres initiatives, que l'on brise les règlements administratifs qui paralysent l'action des municipalités et des assemblées provinciales. Demandes si légitimes, que quelques ministres les encouragent. (( Toute tentative pour entraver sous quelque rapport que ce soit le travail des organisations publiques ou privées, écrit l'un d'eux, ne saurait qu'affaiblir en elles le zèle, l'esprit de création et d'entreprise : elle ne pourrait que nuire à l'œuvre grande et sainte ».
M. Alexinsky nous a donné un tableau singulièrement vivant de l'enthousiasme qui répond à cette manifestation de confiance du pouvoir. Les assemblées de paroisses se préoccupent d'abord d'organiser le travail agricole, la rentrée des récoltes. Il importe que la production ne soit pas arrêtée, que les soldats ne soient pas tourmentés par la pensée que ceux qu'ils laissent derrière eux risquent de souffrir de la misère et de la faim. « Se solidarisant avec la destinée de nos chers défenseurs de la patrie, décide l'Assemblée d'Aloxandrovska (district d'Akkermann, Bessarabie], la Commune a résolu de faire la récolte dans les champs des réservistes convoqués et elle les prie d'accepter l'assurance que leurs familles ne resteront pas sans so.utien ».
Chez les peuples slaves, le sentiment de la solidarité sociale est très puissant, et les habitudes d'association y sont extrêmement répandues. Tendances altruistes naturelles à la race, ou témoignage d'un état de civilisation moins avancé, où l'individualisme est moins exigeant que dans notre Occident ? Peu importe. Le fait du moins est incontestable. La fraternité qui, dans la vie ordinaire, rapproche les membres d'un même groupe, le premier résultat de la guerre est de l'exalter et de la sanctifier. « Tous pour chacun, chacun pour tous, écrit la Beoue Mensuelle, que cite M. Alexinsky. Dans la rude année que traverse le peuple, cet appel retentit, avant la fanfare du clairon qui, sur le champ de bataille, sonne le ralliement. Les villes et les nouvelles forces des campagnes se réveillent. Là-bas, à la frontière, sur une ligne immense, la bataille fait rage, furieuse et implacable; elle a pour enjeu le salut de notre pays et la liberté de l'Europe. Ici, derrière l'armée, il faut préserver de la ruine le laboureur; partout, les hommes, séparés hier les uns des autres, commencent à comprendre que leur destin est étroitement lié à celui de leur voisin, de leur village, de leur province, de la Russie, de l'Europe, et enfin, de toute l'humanité. »
Il fallait s'attendre à ce que le Gouvernement ne comprit pas de suite la beauté de cette insurrection des âmes et qu'il s'effrayât de cette mobilisation spontanée.
C'est une observation banale que les officiers de carrière se méfient partout des volontaires, qui sont des auxiliaires souvent encombrants et tumultueux. Pour plier à la discipline nécessaire leur zèle indiscret et intermittent, les règlements traditionnels ne suffisent pas. Les bureaux, de même, ont l'expérience et la tradition, sans quoi toute
organisation est impossible, mais ils en sont les prisonniers et elles dégénèrent en routine.
A Pétrograd, les éléments réactionnaires étaient nom breux dans les rangs des administrateurs et ils étaient accoutumés à voir un insurgé dans quiconque ne se contentait pas d'exécuter passivement les ordres qu'il recevait. Parmi eux, quelques traîtres délibérément exploitèrent ces inerties. Nous connaissons trop mal le détail des événements pour savoir jusqu'où s'étendit le complot allemand. Qu'il ait existé un parti germanophile, personne ne le conteste, et que, pour réaliser ses desseins, il n'ait pas reculé devant les plus criminelles entreprises, tout le monde en convient. Un de ses succès les plus retentissants fut la destruction complète de la fabrique d'armes et d'obus d'Ochta qui fournissait la moitié du matériel normal.
Je suis convaincu cependant que le nombre de ces complices volontaires de Guillaume II fut relativement faible et que la plupart des récits qui courent à ce sujet reposent sur les légendes que l'imagination populaire crée si vite dans les périodes d'exaltation. La majorité des hommes est médiocre, paresseuse, incapable de décisions extrêmes, ankylosée dans ses gestes quotidiens. La plupart des fonctionnaires, loyaux et désireux do faire leur devoir, ne comprirent pas qu'une situation extraordinaire appelait des procédés nouveaux et des méthodes révolutionnaires. Us s'alarmèrent de l'émotion du pays, ne songèrent qu'à tromper son ardeur et s'attachèrent à décourager des interventions qu'ils n'avaient pas sollicitées. Ils s'imaginèrent, — probablement en pleine sécurité de conscience, — qu'ils suffiraient à une tâche dont ils ne mesuraient pas l'immensité. Us se persuadèrent que tout changement qui réduisait leur rôle, risquait d'affaiblir la patrie. Leur désarroi avait d'abord quelque peu relâché les rênes; ils n'eurent d'autre pensée que de restaurer leur omnipotence, de relever la hiérarchie, de rétablir le traintrain somnolent qui berçait leur optimisme incorrigible.
Dès les premiers mois de la guerre, quand les premières rencontres eurent enseigné que toutes les prévisions rela tives à la dépense des munitions seraient infiniment dépassées, les députés restés à Pélrugrad avaient attiré l'attention du ministre de la guerre, le général iSoukhomlinov, sur la nécessité de développer la production et de multiplier les usines: les ressources officielles étaient manifestement insuffisantes ; il était indispensable (ju'ù la mobilisation militaire réjiondit la mobilisation industrielle. Les moyens dont dis[)Osait la Russie étaient énormes, à condition qu'on sût les utiliser ; il fallait évoquer toutes les bonnes volontés, ordonner la conscription de toutes les. forces nationales. On écouta avec une bienveillance sceptique ces pessimistes, on les félicita de leur zèle avec une douce ironie, et, d'un geste condescendant, on les écarta.
Les suites de cet entêtement et de cette nonchalance ont été si déplorable que nous sommes prêts à condamner sans pitié les chefs dOnl l'aveuglement a permis la perte de la Galicie et la ruine de la Pologne. N'oublions pas cependant que la France et l'Angleterre n'ont pas été moins lentes à comprendre la leçon des événements et l'urgence de mesures extraordinaires. Est-il bien sur que, même aujourd'hui, tous nos généraux se rendent compte de l'uti-
lité de l'artillerie lourde, et que notre outillage soit complet !
A la fin de 1914 cependant, la situation devint si menaçante que les députés intervinrent de nouveau. Ils se heurtèrent à une résistance plus opiniâtre, moins conciliante de forme, sans doute parce qu'en face du désastre prochain, les souteneurs de la réaction, talonnés par leurs négligences et leurs omissions, sentaient le besoin de fortifier leur autorité. Il est établi d'ailleurs que plusieurs des ministres, dél)ordés par les circonstances, épouvantés de I indignation qui grandissait autour d'eux, cramponnés au pouvoir avec d'autant plus d'acharnement qu'ils étaient plus inférieurs à leur tâche, essayaient à ce moment d'échapper à la punition qui attendait leur incapacité scélérate, en travaillant à une capitulation. — En dépit de nos supplications, disait plus tard à la Douma -M. Ghingariev, le ministre de l'intérieur, M. Maklakov, ce polisson d'État, car aucun autre nom ne saurait lui convenir, persistait dans ses habitudes. « La direction de l'aitillerie et le ministre de la guerre s'obstinaient à nier le péril, ils étaient soutenus par les fournisseurs officiels qui profilaient de la situation pour encaisser d'énormes bénéfices et qui craignaient que des concurrents indésirables no diminuassent leur gain. » Ministres et traitants s'entendaient; ils faisaient entre eux leurs petites combinaisons, vivaient sur leurs traditions; radicalement incapables de créer de nouvelles entreprises ou d'adapler aux conditions actuelles celles qui existaient déjà, ils n'avaient qu'une pensée, écarter les appuis (jui s'olïriiient à eux. Le printemps do 1915 a failli entraîner la ruine de la Russie ; il marquera du moins la banqueroute du régime bureaucratique ancien. Les faits ont prouvé que, dans un État aussi gigantesque, des fonctionnaires ne sauraient suffire à leur tache, s'ils n'ont derrière eux pour les aidt-r le peuple entier.
Contre leur impérilie, leurs faux-fuyants, leurs échappatoires, tous les partis se soulevèrent enfin et, quand la Douma se réunit en septembre 19J5, les patriotes oublièrent leurs querelles intestines pour arracher' le gouvernement aux mains débiles ou déloyales qui élr'anglaient la Russie. L'Union des municipalités, l'Union des Zemstvos (assemblées provinciales), les représentants de l'industr'ie, les délégués de la Douma, constituèrent un vaste comité qui réunissait toutes les forces économiques et morales de l'État. 11 s'agissait de tracer l'inventaire des forces productrices dont disposait réellement le pays, de susciter des entreprises nouvelles, d'établir entre les sections administratives une harmonie nécessaire, d'écarter les règlements surannés, de permettre en un mot à l'Empire de nreltre sur pied dans le plus cour't délai possible le maximum des ressources qu'il était susceptible de fournir.
Les complaisants de l'Allemagne, Maklakov, le ministre de l'intérieur, Chtchéglovatov, le ministre de la justice, le procureur du Saint b'ynode, furent balayés. Le ministre de la guerre, le général Soukhomlinov, qui avait été inférieur à sa mission et qui avait si longtemps couvert de sa protection le traître Miassoiédov fut remplacé. On éloigna les généraux suspects, qui se vantaient de conduire « les opérations sans colère » et qui s'attachaient à ne pas envenimer la lutte contre un ennemi sjmpathique.
Les députés les plus avancés, en attaquant les Ministres,
eurent bien soin d'ailleurs d'affirmer qu'ils n'étaient pas inspirés par des passions politiques : ils né songeaient pas à profiter des embarras du pouvoir pour lui arracher des concessions et ils ne réclamaient pas un Cabinet parlementaire et responsable. Ils voulaient simplement qu'on plaçât à la tête des affaires des hommes qui eussent la confiance de la nation et qu'on écartât les chefs qui dans leur haine aveugle du peuple, prenaient en quelque sorte à tâche de désorganiser la défense. Que la lamentable médiocrité qu'avait révélée la bureaucratie dût aboutir au triomphe des doctrines libéraleset des institutions constitutionnelles, chacun le voyait, mais on y songeait à peine au milieu des angoisses de l'heure. -Une seule pensée animait les cœurs : briser l'invasion, sauver la patrie, infliger à l'insolent ennemi un désastre décisif.
Les intentions des opposants étaient si droites, leur loyalisme si évident, leur dévouement si magnifique, que le gouvernement ne résista pas, ses défiances tombèrent; le Tsar et les Ministres se déclarèrent prêts à travailler la main dans la main avec les représentants du pays.
L'espoir qu'avait inspiré cette entente n'a pas été com plèlement rempli, et l'accord ne s'est pas maintenu aussi franc et aussi cordial qu'il eût été désirable. La bureau cratie, après une minute de désarroi, a prétendu reprendre son influence prépondérante, et elle y a en partie réussi. La prorogation brusque de la Douma, que rien ne justifiait, a été le premier signe d'un retour offensif de la réaction, et elle a, depuis, par une opposition sourde et entêtée, essayé de décourager les délégués de l'Union des Zemstvos ou des municipalités. M. Goremykine, le chef du Cabinet, n'était ni par son âge, ni par son passé, l'homme désigné pour assumer la direction des affaires dans les tragiques circonstances que l'on traversait. On lui persuada que le gouvernement no devait pas laisser glisserde ses mains l'autorité ; les abus qu'avait dénoncés la Douma retrouvèrent leurs défenseurs; les heureuses conséquences que l'on attendait d'une étroite collaboration de l'administration et du pays furent en partie perdues.
En partie seulement. Quelle que soit la violence des contre-attaques de la réaction, on la sent atteinte dans ses œuvres vives. Comme toujours, dans la première minute d'allégresse, on avait escompté un succès complet et, au sortir d'un rêve trop magnifique, le réveil a été dur. Gardons-nous bien cependant d'exagérer les incidents qui nous ont attristés depuis .septembre. Les pessimistes ont beau jeu à dénoncer les erreurs du pouvoir et ses fâcheuses obstructions; leurs avertissemenis sont utiles, à condition qu'ils ne nous empêchent pas de reconnaître le bien accompli. Dès que, chez nous, une interpellation malencontreuse choque l'opinion ou que quelques députés mal inspirés paraissent moins attentifs à servir la cause de la défense nationale qu'à ménager leurs comités électoraux, les critiques du régime se lamentent sur le triste sort de la France livrée en proie à des poliliciens égoïstes et bornés. Parce qu'un Président du Conseil à Pétrograd ne parvient pas à s'affranchir de ses préjugés octogénaires, irons- nous nous cogner la tête contre les murailles en répétant à tous les échos : Malheureuse Russie! Malheureux Empereur! Qu'j le passé se défende, qui donc s'en étonnerait'? Que l'on ne déblaye pas en quelques séances les décombres
d'un système plusieurs fois séculaire, il est permis de s'en affliger, non de s'en effrayer. La coalition des passions, des sottises et des intérêts ne fait pas qu'une ère nouvelle n'ait pas commencé pour la Russie. Le souverain et le peuple ont compris la gravité de l'heure et ont accepté sans arrièrepensée les transformations qu'elle exige. Une fois aperçues, certaines vérités éclatent avec une telle évidence qu'on essaye en vain do les étouffer; elles percent à travers les écrans les plus épais ou les murailles les plus massives. Les p.\R0LEs RESTENT. La vieille Russie autocratique est bien morte : le Tsar Nicolas II l'a tuée.
La vie, écrivait Maupassant, n'est jamais ni aussi bonne ni aussi mauvaise que nous le supposons. Les hommes qui gouvernent les États, ont élé le plus souvent portés aux affaires par un concours heureux de circonstances plutôt que par de très remarquables qualités personnelles; il est rare qu'ils se distinguent par des vertus éminentes ou des talents exceptionnels; il est exagéré de suppposer, comme on l'admet communément aujourd'hui, qu'ils soient par définition très inférieurs à la moyenne de leurs contemporains. Roulés comme nous tous par le flot, emportés par le mouvement ambiant, ils ne vivent pas en dehors de la foule, ils baignent dans la même atmosphère. Sans doute, la responsabilité qui pèse sur eux, leur âge, leur éducation, accroissent d'habitude leur pussillanimité naturelle et ils nagent de leur mieux contre le courant. Mais leurs bras sont débiles et ils se sentent entraînés à la dérive. Au fond leur ambition se borne à préparer une capitulation qu'ils savent inévitable. Les Plehve et les Stolypina n'ont pas restauré le passé, et Goremykine n'a certes jamais songé à reprendre leur [lartie.
Son successeur, M. Sturnier, n'a été accueilli qu'avec une satisfaction limitée. Il est plus jeune que Goremykine, qui avait 82 ans, mais c'est encore une adolescence très relative et, quelque robustes que l'on dise ses épaules, à 72 ans, seront-elles de force à supporter un aussi lourd fardeau ? Gouverneur à Tver, il avait été spécialement chargé d'y réduire l'opposition ; au Conseil de l'Empire, il siégeait à l'extrême droite. Ces symptômes qui seraient fâcheux si nous vivions dans jine situation normale, perdent beaucoup de leur gravité à l'heure actuelle où les hommes sont dominés par les circonstances. Ils sont effacés par les manifestations publiques dos sentiments de Nicolas II.
Le 22 février, le Tsar s'est rendu au Palais de la Douma, s'est entretenu avec les députés; il leur a témoigné la satisfaction qu'il éprouvait à se trouver au milieu des représentants du peuple, il leur a exprimé sa conviction profonde que l'union intimB des sujets et du souverain était le meilleur gage de la victoire. Il a ainsi renouvelé solennellement les promesses qu'il avait données à la Russie en .«eplembro 1915.
Sa visite à la Douma a réveillé la confiance un moment ébranlée et le pacte sacré est de nouveau signé. « Désormais, a dit le Président du Parlement, tous les citoyens russes ne doivent avoir que ce mot d'ordre : Tous et tout pour l'armée. Tout doit être fait. pour obtenir la victoire par l'union de tous. De même que l'armée est venue en aide au gouvernement pour assister les malades et les blessés, pour assurer 1 approvisionnement de l'armée, de même le pays
La Natiow Tchèque
doit s'organiser pour procurer à nos soldats tout ce dont ils ont besoin et surtout les munitions. »
Le prince Lvov, président de l'Union des Zemstvos, dans undiscours vibrant, a rHppelé les immenses ressources dont la Russie disposait toujours : — « Dans le fait même que les forces du pays ne sont pas toujours mobilisées, je vois la garantie du succès final. Il n'est pas encore trop tard. Toute la Russie doit devenir une organisation militaire. Elle doit se transformer en un immense arsenal de l'armée. A toute demande, à toute réclamation de nos soldats, le pays doit pouvoir immédiatement répondre : Présent. »
Les sceptiques et les neurasthéniques hocheront la tète. Au bout de vingt mois, voilà où nous en sommes! L'Angleterre arme, la Russie se prépare. Cependant, la Belgique et la Serbie gisent exténuées sous les pieds d'un vainqueur inexorable ; nos départements du Nord halètent sous l'implacable domination prussienne, et le sang coule de nos artères à flots si pressés qu'il est à craindre que nous ne mourions anémiés et épuisés.
Dans ce journal, nous ne faisons pus de rhétorique et nous avons toujours professé que le peuple a droit à la vérité et qu'il est aussi stupide que dangereux de le bercer d'illusions. 11 ne s'agit pas de monter au Capitole en poussant des hourras de victoire ; dans les guerres modernes, les triomphes sont si sanglants que les plus complets laissent dans l'âme des vainqueurs une intolérable amertume. A regarder cependant les choses en face, sans se laisser duper par de vaines chimères, la vérité apparaît du moins singulièrement réconfortante. Nous reviendrons du combat sérieusement atteints. Quel était donc le niais qui supposait (jue d'un corps à corps avec l'Allemagne nous sortirions sans blessures'.' Et le prix que nous attendons de la victoire ne vaut-il pas tous les sacrifices '.' Depuis un demi-siècle l'ennemi nous tenait son pied sur la nuque; nous vivions dans un état de terreur servile et d'humiliation déshonorante; nous reconquérons nos droits, nous relevons la tête. Dussions nous mourrir do notre victoire, nous mourrions joyeux, parce que nous mourrions libres. — Mais nous ne mourrons pas, parce que nous serons victorieux et que le triomphe est une panacée magique qui cicatrise les plaies.
11 aurait mieux valu, évidemment, que l'Angleterre eut dès le 4 août, jeté en Belgique un million de soldats éprouvés, que notre artillerie eut été complète et que nos alliés russes eussent aussitôt rompu avec des habitudes regrettables et déployé, dès le premier jour, les énergies nationales dont l'on a si longtemps arrêté le développement. — Le passé est passé. Nous avons une autre besogne à faire, — et plus saine, — que de récriminer. Il s'agit d'éviter le retour des fautes commises et de prévoir l'avenir. Cet avenir, à ne parler que de la Russie, il justifie les plus magnifiques espérances.
La Russie a pour elle l'espace, qui lui permet d'épuiser ■ ri ennemi, s'il lui semble nécessaiie de prendre du champ et de se ménager quelque répit. — Comme son évolution économique est sensiblement moins avancée que celle des puissances occidentales, sa prospérité intérieure est beaucoup moins atteinte par l'interruption de la vie normale. Elle soufire évidemment de la crise des transpoi'ts et de l'impossibilité d'exporter ses céréales ; dans certaines grandes villes, à Pétrograd en particulier, le ravitaillement
est difïicile et la cherté de la vie est extrême. Soufïrance locales qui n'ébranlent pas l'ensemble du corps social. L'industrie, qui, au début de la guerre, avait été presque complètement arrêtée, reprend ; les travaux agricoles sont partout exécutés ; grâce aux allocations, à la suppression de l'eau-de-vie et à la hausse des salaires, les paysans font des économies et les dépôts des caisses d'épargne accusent une très remarquable progression. Les recrues dont dispose l'administration militaire sont pratiquement inépuisables.
L'Allemagne qui mésestime ses adversaires, mais qui les étudie, connaissait cette situation. Elle a engagé une partie absurde en elle même sur deux convictions, la première que la Russie ne pousserait pas les choses à fond et qu'après les premières passes, elle se dégagerait de la lutte; la seconde, qu'elle no saurait pas s'arracher à sa routine officielle et qu'elle serait impuissante à organiser ses forces et ses ressources.
Sur ces deux points, elle doit s'apercevoir aujourd'hui qu'elle s'est radicalement trompée.
Des partisans d'une paix boiteuse en Russie, aujourd'hui, il n'y en a plus. Le peuple, qui sait ce qu'a signifié pour lui la domination allemande depuis deux siècles, est prêt à tout pour secouer le joug, et si le pouvoir fléchissait, la nation opposerait à son abdication un infranchissable veto. Les absolutistes le sentent et, comme ils comprennent que le Tsar n'aurait plus aucune autorité s'il s'avisait d'ordonner la retraite, ils ont à leur tour pris pour programme la guerre à outrance, parce qu'une capitulation ruinerait à jamais le prestige de l'autocratie.
Quant à l'organisation industrielle, le progrès est général et rapide. Vers la fin de 1915, le ministre de la guerre, le général Polivanov disait au correspondant du Times : (( Nous levons deux millions d'hommes. Notre armée pourra supporter l'hiver sans inconvénient, tout est prêt pour cela. Entre temps, deux millions de recrues seront entraînées derrière les lignes de combat et entreront en campagne au printemps prochain. »
Les communiqués russes ont toujours été rédigés avec une parfaite sincérité et nous n'avons aucune raison de suspecter la véracité des affirmations du général Polivanov. Elles sont confirmées par les témoignages les plus divers.
(( Partout, m'écrit un de nos correspondants, on constate un extraordinaire progrès, au point de vue des effectifs, du commandement, des armements, des approvisionnements... Chaque jour, par tous les temps, même le dimanche et les jours de fête, jusqu'à la nuit noire, sur les places, les boulevards, le Champ de Mars, on entraine les jeunes soldats. La crise des munitions peut être considérée comme terminée. Avec ce que la Russie fabrique elle même et ce qu'elle reçoit d'Amérique, de France, d'Angleterre, du Japon, les besoins sont largement couverts. Au mois d'août 1915, l'artillerie n'avait que quelques coups par pièce; aujourd'hui, on écrit sur les caisses : « Camarades, ne les ménagez pas; quand il n'y en a plus, il y en a encore. »
Je ne suis pas de ceux qui essayent de nier la gravité des échecs russes et j'éprouve quelque mauvaise humeur quand on les explique par de machiavéliques calculs. Lorsque le colonel Secrétan écrit dans la Gazette do Lausanne : «Le plan des Russes est clair, ils veulent attirer l'ennemi à
l'Rst, dans les grandes plaines dévastées >i, il se leurre de consolations auxquelles il ne croit qu'à moitié lui-même. Il sait aussi bien que tout le monde que, même en 1812, les Russes n'avaient nullement prémédité la retraite et qu'ils ont reculé devant Napoléon parce qu'ils ont été incapables d'arrêter son armée. De même, l'année dernière, si le Grand-Duc Nicolas a abandonné la Pologne, s'il s'est replié audelà du Niémen et a évacué la Galicie, c'est qu'il lui était impossible de faire autrement. Ce qui est vrai, en revanche, c'est que ce recul, involontaire et forcé, n'a pas été sans produire quelques résultats heureux. 11 a fouetté l'orgueil national et a permis aux Russes de se rapprocher de leurs réserves et de renforcer leurs lignes. Quand les hostilités reprendront, c'est-à-dire dans C|uelques semaines, il est probable que les Allemands auront sur les bras à l'Est cinq millions d'hommes à un moment où leurs ressources commenceront à s'épuiser et quand chaque soldat mis hors decombat représentera pour eux une valeur irremplaçable.
L'année nouvelle sera égale à la précédente par la vigueur physique et morale des hommes ; elle aura sur elle l'inappréciable avantage d'avoir en abondance les ressources matérielles qui ont manqué aux premiers combattants. Ceux-ci, on ne saurait trop le répéter, n'ont été vaincus que parce qu'au moment décisif, ils se sont trouvés désarmés en face d'un ennemi qui avait rassemblé contre eux les plus elïroyables machines de guerre qu'ait inventées la civilisation contemporaine. Pour comprendre ce qu'il est permis d'altendre des nouvelles armées russes, refaites et complètement équipées, il suffit de songer aux prodigieux exploits qu'ont accomplis leurs régiments alors qu'ils étaient dans un état d'infériorité lamentable.
Cette héroïque histoire, il ne saurait être question de l'estjuisser ici, nous n'en avons pas la place et surtout nous n'en possédons pas Itjs éléments. 11 est indispensable cependant d'en marquer à grands traits les phases essentielles. Les communiqués quotidiens ne nous laissent des événements qu'une idée décousue et une image fragmentaire. Il convient de temps en temps de jeter un regard eu arrière et de demander au passé, qui futsouvent n)agniiïque et toujours glorieux, les raisons de considérer l'avenir avec une sérieuse et entière sérénité.
{A suiore.)
MEMOIRES et DOCUMENTS
Les menées austro-hongroises aux États-Unis, —
The Bohemlan National Alliance était certaine d'avance que le départ du D^ Dutnba, loin d'amener une atténuation de la campagne progermanique aux États-Unis, marquerait au contraire le point de départ d'une action plus intense. Les actes du baron von Zwiedinek, chargé de remplir les fonctions d'ambassadeur autrichien en remplacement de M. Dumba, ont donc été l'objet de son attention spéciale, d'autant plus qu'il était soupçonné d'avoir pris part au complot Dumba et d'avoir donné des instructions au consul général Huber concernant l'achat de faux passe-ports. On se rappelle en eiïet que, le fac-similé d'une lettre qu'il avait
écrite à ce sujet ayant été publié, il prétendit avoir agi sur les ordres du D'' Dumba et, par conséquent, n'avoir aucune responsabilité dans l'affaire.
Le Procidence Journal, le NewYork Times et quelques autres journaux américains viennent de publier, le 27 février un fac similé de la lettre suivante, qui jette une lumière édifiante sur la propagande allemande que conduit le noble Baron, sous la direction du comte Bernslorff.
N" 37-11 Washington 14 jancier 1916.
Au aujet de la subvention a L'hebdomadaire Vesmir.
Au consulat général impérial et rogal de Chicago. — ///.
D'après les indications de votre rapport confidentiel n° 7 du 8 janvier 1910 et comme suite d un entretien que j'ai eu à l'ambassade avec M. A.-C. Melichar représentant le D' F. Iska, éditeur de l'hebdomadaire tchèque Vesmir, l'ambassade impériale et royale a décidé de continuer le paiement d'une subvention mensuelle de 200 dollars à la publication en question.
Le consulat général impérial et royal est donc prié de faire parvenir un chèque de 800 dollars au D' F. Iska à titre de subvention pour les mois de janvier, février, mars et avril 191 G.
Le chargé d'affaires impérial et royal, Zwiedinek.
Le D^ Fr. Iska, dont il est question dans celte lettre, mène depuis quehjue temps, dans son périodique Vesmir, une violente campagne contre le mouvement en faveur de l'indépendance de la Bohême dirigé par le Comité exécutif tchèque à l'étranger, et propage toutes sortes de calomnies et d'insinuations mensongères contre l'éininent patriote tchèque, le D"^ Masaryk.
On sait maintenant quelle politique défend celte insignifiante publication, mise à l'index par la Colonie Tchèque; ce fut d'abord celle du D' Dumba, maintenant c'est celle du baron Zwiedinek, c'est-à-dire, dans les deux cas, la politique du comte Bernstorff.
Ce document qui dévoile que le baron Zwiedinek sait subventionner les journaux à propos, n'est qu'une des multiples preuves que possède The Providence Journal sur de nombreux faits de ce genre à New-York, Chicago, Cleveland et plusieurs autres grandes villes.
FAITS ù INFORMATIONS
Le samedi 25 mars, M. Benes a fait à la Sorboane, sous les . auspices de l'Institut d'Études slaves, une conférencesurles Tchécoslovaques. Après une courte allocution de M. E. Denis, le conférencier a retracé brièvement l'histoire des Pays-Tchèques et expliqué les raisons qui font de leur indépendance uce condition de la stabilité de la paix future. L'assistance a fait le plus chaleureux accueil aux idées émises par notre ami.
Le Gérant : L Mathixu.
Imp. des Beaaz-ArtB. (A. Mullsk), 79, rue Dareaa, Parii
!*■•• Année. — N» 24.
15 Avril 1 1916
^EVUE BI-MENSUELLB
Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne
SOMMAIRE
Vers la paix future.
Bibliographie.
Echos et Nouvelles.
Le monde slave.
Les amitiés tchèques.
Revues et Journaux.
Colonies tchèques.
PARIS 23, rue Boissonade, 23
Le NO 25 Centimes
PRAGUE
j> A ce nom seul, l'âme du Slave tressaille d'amour patriotique et de fierté nationale, tel l'Italien qui entend nommer Naples ou le Français à qui l'on parle de Paris. $ C'est que Prague est le bijou de la belle Bohême qui formait, a son tour, le plus précieux joyau de la couronne impériale d'Autriche. Assise sur les penles de riants coteaux, baignée par une large rivière, la belle Vltava, cette capitale idéale joint encore au charme de sa situation pittoresque l'attrait d'une histoire fort ancienne, intéressante et glorieuse. Depuis l'époque lointaine de sa légendaire origine jusqu'à nos jours, Prague a vu dans ses murs les chevaliers du moyen âge, les soldats désordonnés des guerres de religion. Ses murs ont frémi sous les détonations des canons, ses portes se sont ouvertes aux envahisseurs et aux signataires des traités. =
9 Et cette histoire variée se trouve inscrite à jamais sur les pages de ce grand livre du genre humain, comme Victor Hugo appelle l'architecture. =====^^=^=^=^===^==^^=^^===
i A chaque pas le visiteur rencontre un de ces monuments, évocateurs du passé, relateurs de temps à jamais écoulés. Ici, c'est l'art gothique avec ses flèches aiguës et ses ogives; plus loin, on voit le plein cintre de l'art roman, les formes variées de la Renaissance et l'exubérance du style baroque. Plus de 70 églises et couvents, une centaine de palais aristocratiques, l'immense château des Rois de Bohème, le Belvédère, l'Hôtel de ville, de nombreux musées, et d'admirables galeries artistiques ont valu à celte ville le nom de «cité d'or des Slaves». =
$ Quand, des hauteurs des Hradcany, le regard du spectateur embrasse ces innombrables tours et tourelles qui laissent entrevoir le ciel à travers leur cône de dentelle, quand la vue se perd dans ce labyrinthe de monuments où tout rappelle la beauté et l'art, alors on conçoit que cette cité magique ait provoqué l'admiration des Chateaubriand, Gœthe, A. Humboldt, A. Rodin, Léger, Denis, Prévost, etc. jl Au même titre que Florence, Nuremberg, Venise, etc., Prague est un véritable musée du moyen âge, une ville qu'on ne peut visiter sans en emporter les ^^ ^^ ^^
meilleurs souvenirs et la ferme résolution d'y retourner. "^ ^| ^| H
LA NATION TCHEQUE paraît le l*"- et le 15 de chaque mois
Rédaction et Administration : 23, rue Boissonade, PARIS (14"). Tous les envois concernant la Rédaction doivent être adressés à M. Rodolphe Kepl, Secrétaire général.
La Rédaction est à la disposition des Abonnés et des Lecteurs de LA nation TCHÈQUE
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Organisations Centrales Tchèques à l'Étranger :
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ÉTATS-UNIS
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1825, Blue Island Ave., Chicago, 111.
Bohemian National Alliance (New-York Branch)
302 E. 72 St., New- York, N.Y.
Slocak's League, Pittsburgh, Pens.
GRANDE-BRETAGNE
London Bohemian {Czech) Committee ci Bohemian{C;ech) National Alliance{LondonBranch) 26, Gloucester Road, Regent's Park, London N.W.
RUSSIE
Union des Associations Tchèco-Slo'jaques de Russie 6, Bassejnaja, Petrograd.
SUISSE
Union des Associations Tchèques de Suisse 6, Hochfarbstrasse, Zurich.
SOCIÉTÉS TCHÈQUES EN FRANCE
Société de Gyninastirjue " Sohol " 17, rue de Beaujolais, Paris.
Groupe socialiste Tchèque " Egalité " 49, rue de Bretagne, Paris.
Ligne Franco-Tchèque 106, rue de Richelieu, Paris
liJSVUB BI-MBNSUELLB
Première année.
15 Avril 1916
No 24,
Vers la paix future
(suite et fin)
La Bohême surpasse tous les autres pays de l'Autriche par ses richesses, et la prospérité de la monarchie provient uniquement de l'activité économique des pays de la couronne de Bohême.
Les Pays-Tchèques sont très peuplés : ils comptent 128 habitants par kilomètre carré contre 84 pour le reste de l'Autriche.
Les récoltes des céréales en Autriche s'élevaient, en moyenne, dans les dernières années, à 75.000.000 quintaux, dont 38.750.000 quintaux, soit 51 »/o pour la Bohème, la Moravie et la Silésie. On récolte dans le reste de l'Autriche 9,1 quintaux par hectare, dans les Pays-Tchèques 15,5 quintaux.
Sur ces 75.000.000 quintaux de céréales,!! y a 51.000.000 quintaux de blé, de seigle et d'orge ; la Bohême en produit 27.500.000 quintaux, soit 54 »/■.•
En résumé : Les Pays-Tchèques produisent 376 kilos de céréales par habitant, l'Autriche n'en produit que 193 kilos par tête. Les l'ays-Tchèques fournissent à chacun de leurs habitants 268 kilos de blé, seigle et orge, l'Autriche n'en fournit que 126 kilos.
La supériorité économique des Pays-Tchèques sur le reste de l'Autriche apparaît donc clairement. Elle se manifeste également dans les récoltes de pommes de terre : les Pays-Tchèques fournissent 43 % de la récolte totale en Autriche. La culture des fruits dans les Pays Tchèques
mporte de beaucoup sur celle des autres régions de Autriche, et 95 % de la récolte de betteraves provient
s Pays-Tchèques. La production du sucre en Hongrie n atteint pas mêmel/3 de la production des Pays-Tchèques.
Mais leur principale source de richesses est l'industrie et le commerce qui occupent plus de la moitié de leurs habitants.
Les impôts, sur les bénéfices industriels permettent d'apprécier l'importance de l'industrie et du commerce des Pays-Tchèques, relativement au reste de l'Autriche. En 191i, les Pays Tchèques payaient 44.000.000 couronnes (soit 62,9 "/o) du rendement total, les autres pays 26.000.000 couronnes (soit 37,1 "/o) ; l'impôt par habitant s'élève à 4,34 couronnes dans les Pays-Tchèques, et à 1,75 couronne dans les autres provinces.
Du chiffre total do houille extraite en Autriche en 1912, 158.000.000 quintaux, soit 83 "/o provenaient des Parjs- Tclièques ; il en est de môme pour la lignite. L'extraction du charbon dans les Pays-Tchèques se rapproche de celle
des plus riches pays miniers. Le charbon extrait en Hongrie provient exclusivement de la Slovaquie qui possède, en outre, de très riches gisements de minerai de fer. La majeure partie de l'industrie métallurgique autrichienne est située dans les Pays-Tchèques, qui produisent 60% du fer fabriqué dans la monarchie.
La presque totalité des sucreries de l'Empire se trouve en. Bohême, en Moravie et en Silésie. La Bohême seule produit 10.500.000 hectolitres de bière par an, soit plus de 50 o/o de la production totale de l'Autriche. La bière exportée provient exclusivement des brasseries tchèques (Pilsen) et représente une somme de 15.000.000 couronnes par an. Quant au malt qui provient également des Pays- Tchèques, on en exporte pour presque 55.000.000 couronnes par an.
L'industrie textile est surtout florissante en Bohème, en Moravie et en Silésie, d'où l'on exporte pour 130.000.000 couronnes de ses produits par an. Il en est de même de la tannerie, de la chimie, de la papeterie, de l'électrotechnique, des industries du bois.
Les stations thermales de Bohême, de Moravie et de Slovaquie sont célèbres et pourraient devenir une source de richesses inappréciables pour le pays : Karlovy Vary (Karlsbad), Marianské Lâznè (Marienbad), Frantiskovy Lazné (Franzensbad), Jâchymov (gisement de radium), Teplice, Podébrady, Luhacovice, Pistany (Pestyan) en Slovaquie, etc.
Or, les immenses richesses naturelles des Pays-Tchèques sont aujourd'hui entre les mains des ennemis de la nation tchèque qui sont ceux des Puissances de l'Entente ; elles leur servent à soutenir la guerre actuelle et à prolonger leur résistance. Toutes ces richesses pourraient être, dans une guerre future, à la disposition des nations de l'Entente.
L'exploitation économique des Tchécoslovaques par les Allemands doit prendre fin en même temps que l'exploitation de leur matériel humain ; les Tchèques doivent être libérés non seulement politiquement mais aussi économiquement. Les Tchèques, rendus indépendants seraient disposés à conclure immédiatement une convention politique et militaire les plaçant sous la protection des Alliés, à la disposition desquels ils mettraient toutes ces richesses.
Ce serait surtout la France qui aurait grand avantage à ce changement. Le commerce extérieur des Pays-Tchèques se développerait principalement sur le marché français, et l'industrie française trouverait dans le nouvel État des débouchés importants.
Jusqu'ici, toutes les exportations tchèques en France et les exportations françaises en Bohème se faisaient par l'intermédiaire des Allemands, au grand profit de ces derniers. Cette situation était d'autant plus regrettable que la
majeure partie de l'exportation autrichienne en France qui s'élevait à plusieurs centaines de millions, était, en réalité, constituée par des marchandises et des produits tchèques, et que presque toute l'importation française en Autriche- Hongrie était destinée aux Pays- Tchèques.
Voisins des Polonais et communiquant par un corridor slave (près de Presbourg en Slovaquie) avec la mer Adriatique et le territoire italien, les Tchèques pourraient entretenir des relations directes continentales et m'iritimes avec la France sans avoir besoin de traverser le territoire allemand, ce qui serait au point de vue économique d'une importance capitale. Le futur isolement économique de l'Allemagne ne sera possible que de cette manière, et l'État tchèque sera appelé à y jouer un rôle considérable.
L'État tchécoslovaque entrera volontiers dans l'Union monétaire latine, ce qui élargirait notablement la sphère où la finance française exerce son influence, et ouvrirait aux commerçants français de nouveaux marchés, où leur activité économique pourrait s'exercer sans concurrence.
Les Tchécoslovaques pensent déjà à internationaliser l'exploitation de certaines de leurs richesses naturelles, en particulier leurs stations thermales, certaines mines et quelques chemins de fer.
La puissance économique des Allemands dans les Pays- Tchèques était jusqu'à présent formidable. Les Tchécoslovaques, libérés, procéderaient d'une manière systématique (comme la Russie le fait maintenant) à l'expulsion des capitaux allemands de leur pays. Mais pour cela, il faudrait les remplacer par d'autres. Les Franc <is trouveraient ici l'occasion de placer avantageusement leur argent, tout en combattant efficacement leurs pires ennemis.
Ce ne sont là que quelques rapides coups d'œil sur l'importance qu'il convient d'accorder aux Pays-Tchèques dans les problèmes que soulève la paix future. Une étude plus approfondie de la question montrerait que notre solution de la reconstitution de l'Europe après la guerre comporte encore beaucoup d'autres avantages.
Pour conclure ces réflexions sur l'organisation de l'Europe nouvelle, nous constaterons que toutes les solutions du problème austro-hongrois qui conserveraient l'Autriche- Hongrie, sous quelque forme que ce soit, sont pleines de dangers pour la solidité de la paix future, qu'elles sont équivoques, superficielles, contraires aux intérêts des Puissances de l'Entente, injustes envers les nations qui resteraient englobées, contrôleur volonté, dans la monarchie dualiste. Toutes les craintes que l'Allemagne ne sorte de la guerre agrandie piutôt qu'affaiblie, si l'Autriche est démembrée, ne proviennent que de la méconnaissance de ce î»ii indiscutable: qu'aujourd'hui, l'Allemagne seule est intéressée à la conservation de la monarchie danubienne. C'était l'idée de Bismarck, c'est l'idée qu'exprime si clairement la formule de l'Europe centrale allemande, c'est l'idéedeBûlow, c'est enfin l'idée des social-démocrates allemands eux-mêmes qui ne craignent pas de s'y rallier ouvertement. Quelles preuves plus irréfutables peut-on en donner i^
Nous insistons pour qu'on ne se fasse plus d'illusion sur la situation intérieure de l'Autriche-Hongrie et sur l'état
d'esprit des Allemands et des Magyars. 11 est temps qu'on se débarrasse enfin des vieilles erreurs auxquelles certains hommes politiques et certains diplomates ne peuvent se résoudre à renoncer, en dépit de tous les faits, de tous les raisonnements et de toutes les preuves. ■
Nous ne nous lasserons pas de leur crier partout et toujours ; Détruisez l'Autriche-Hongrie, non-seulement pour rendre justice aux opprimés et pour arriver à une paix durable, mais aussi pour servir vos intérêts matériels et immédiats! C'est à la fois votre devoir et votre intérêt! Delenda est Austria!
EDOUARD BIELSKY.
BIBLIOGRAPHIE
MmcEA SiRiANU, La question de Transylvanie et l'unité politique roumaine. (Jouve, Paris, 1916.) (Suite et fin.)
A l'oppression sociale et politique se joint l'oppression religieuse, catholique d'abord, protestante par la suite, de nouveau catholique quand les Turcs ont été refoulés et que la domination des Habsbourgs s'est solidement établie sur le moyen Danube. Les Roumains, qui, depuis 1437, ne sont plus une nation juridique, mais une misérable plèbe, bonne à payer des conlributions et à exécuter des corvées, sont suspects encore parce qu'ils sont Orthodoxes ; pour étouffer chez eux toute pens e de rusistance, il est nécessaite qu'ils soient pauvre.-, la tète penchée sur le sol qu'ils cultivent pour des maîtres impitoyables. La législation de 1514 augmente leurs redevances, accorde à leurs maîtres le droit de haute et basse justice, les attache à la glèbe. Les nobles Roumains, par peur, vanité ou ambition, se confondent avec l'aristocratie étrangère, passent au catholicisme, trahissent leur peuple qui demeure sans chefs et sans guides, pauvre, ignorant, ignoré; il ne sortira de sa torpeur que quand quelques prêtres catholiques, au xYiii" siècle, rapporteront de Rome, avec la vision splendide delà Latinité, l'esprit des temps nouveaux.
Contre leurs oppresseurs traditionnels, les Transylvains, quand ils s'éveillèrent de leur sommeil séculaire, demandèrent protection et secours à l'Empereur. Ils se rappelaient que Joseph II avait désiré et préparé l'abolition du servage et qu'il avait essayé de briser l'aristocratie magyare. Du reste, ils ne trouvaient autour d'eux aucun autre appui : les principautés valaques et moldaves, à peine échappées à la tyrannie turque, se débattaient sous la domination russe et, au milieu des querelles des boyars, le peuple croupissait dans la misère et la ruine.
Les Habsbourgs exploitèrent leur dévouement contre les rebelles de Budapest, mais pour les abandonner dès qu'ils espéraient acheter par cette trahison la fidélité des Magyars. Contre Kossuth et les révolutionnaires de 1848, les réactionnaires de Vienne avaient appelé les Roumains aux armes. Ils récompensèrent leur dévouement en les soumettant à l'absolutisme de Bach qui essaya de les germaniser, puis en les livrant à Budapest, au moment du
compromis de 1867. La Transylvanie perdit son autonomie politique et fut une simple annexe du royaume de saint Etienne. « En Hongrie, répondait à leurs réclamations le comte Majlath, il n'y a que des Hongrois, quelle que soit la langue qu'ils parlent! »
Ils se seraient sans doute résignés à leur asservissement politique s'ils avaient du moins possédé quelques libertés civiles, s'il leur avait été permis de conserver leur langue, leurs écoles, leurs traditions, ils eurentunavant-goiltdusort qui les attendait, quand le président de la Diète interrompit brutalement un de leurs députés qui avait osé commencer un discours en roumain (7 mars 1867), et qu'une ordonnance roynle interdit l'emploi du roumain dans !es débats parlementaires.
La loi des nationalités (1868) du moins leur garantit certaines libertés élémentaires, puisque, si elle déclarait que le magyar est la langue officielle de l'État, elle prévoyait, pour l'administration et la justice, l'emploi des dialectes indigènes dans les Comitats où les allogènes formaient la majorité, et qu'elle reconnaissait aux communautés religieuses le droit d'entretenir des écoles. Comment cependant les Magyars, qui étaient tout au plus 7 ou 8 millions d'habitants, auraient ils, à la longue, maintenu leur domination politique en face de 10 à 12 millions de sujets, si ceux-ci avaient développé librement leur instruction ■?
La noblesse magyare, sous la direction de Koloman Tisza, avait dès lors arrêté son programme. Elle établissait une confusion volontaire entre les mots hongrois, — qui désigne en réalité tout habitant de l'État transleithan, de quelque race qu'il descende et quelque idiome qu'il parle, — et magyar, qui ne s'applique qu'aux descendants des anciens conquérants. Il fallait que tous les Hongrois devinssent Magyars, c'est-à-dire abjurassent leur passé et oubliassent leur langue pour adopter l'uniforme officiel.
Sans interruption, sans ménagements, sans scrupules, tous les gouvernements qui se sont succédé à Budapest, conservateurs ou libéraux, serviteurs dociles de la Ilofburg ou patriotes intransigeants, cléricaux ou protestants, ont poursuivi le même but, écraxer 1rs nationalités, les coller au mur. — l'our cela, le procédé qu'ils ont adopté a été simple : on commence par proposer une loi, d'aspect général assez libéral, que l'on montre à l'Europe complai- -innle dans l'intention de tranquilliser la conscience de ses juristes et de ses philosophes, assez vague pour faciliter toutf's les usurpations. Des administrateurs, soigneusement stylés et soutenus par le pouvoir central, l'interprètent dans le sens le plus restrictif, la complètent par des novelles qui en faussent l'application, et frappent sans pitié les imprudents qui s'avisent de protester contre les manœuvres de cette tyrannie jésuitique. Peu à peu, quand ils espèrent fivoir désorganisé la ré.sistance, les ministres partent du terrain ainsi savamment conquis pour entreprendre une offensive plus hardie et pousser plus avant l'œuvre de magyarisation. Les principales étapes de cet envahissement continu, de celle domestication progressive de la nation roumaine, sont mîirquées d'abord par ce que l'on nomme la fusion de 1875; eile groupe sous la direction de Koloman Tisza, le père du premier ministre actuel, cette petite noblesse
qui est, suivant l'expression de M. Eisenmann, « le noyau de la nationalité magyare, le véritable ferment de la vie politique et la classe sociale la plus influente ». Le nouveau parti qui, à travers des fluctuations diverses, a conservé, en réalité, le pouvoir jusqu'aujourd'hui, se décerne lui-même le titre de parti libéral; ce qui signifie qu'il se réserve pour lui seul toutes les libertés et dénie aux autres peuples les droits les plus élémentaires. « En se ralliant au régime du Compromis de 1867, dit encore M. Eisenmann, il lui donne la vraie consécration magyare, il le nationalise, dans tous les sens du mot, au dehors et au dedans ».
Depuis lors, régulièrement, les lois d'oppression et les procédés de tyrannie se multiplient. En 1879, la loi Trefort décide que les instituteurs roumains devront savoir parfaitement le magyare et que ceux qui, en 1885, ne seront p^^s en état de faire leurs cours dans cette langue, seront remplacés par des instituteurs magyars. La Société de propagande magyare pour la Transylvanie, soutenue par l'aristocratie, commence une persécution impitoyable contre tous ceux qui prétendent ne pas trahir leur origine latine. Les Roumains sont exclus des fonctions politiques, à moins qu'ils ne donnent la preuve de leur loyalisme en magyarisant leur nom. Les réformes religieuses atteignent les Transylvains dans leur vie civile, en enlevant les registres de l'état civil aux prêtres roumains pour les confier aux fonctionnaires magyars (1895^. L'œuvre est terminée par la loi Apponyi (1907) qui prépare la magyarisation complète des :écoles, la fondation de l'évéché hongrois de Hajda- Dovog (1912) qui soumet une partie des uniates roumains au clergé magyar, et le projet de réforme électorale de 1914 qui, s'il était appliqué, assurerait à jamais la domination écrasante de l'élément magyar.
Menacés dans leurs droits essentiels, atteints dans leurs intérêts et dans leurs sentiments, les Roumains essayent de résister. Les moindres tentatives d'opposition légale sont réprimées avec une impitoyable brutalité ; les élections sont faussées par tout un système de fraudes et de violences; la presse est muselée, accablée d'amendes et de condamnations ; les tribunaux sauvages et fanatiques distribuent sans compter les années de prison; les meilleurs citoyens sont proscrits ; les enfants, insultés et roués de coups par des maîtres féroces.
Avant M. Sirianu, M. Setoa-Watson avait apporté sur tous ces attentats contre le droit des peuples les documents les plus accablants; aucune de cas accusations n'a été démentie. Elles sont corroborées par le témoignage des hommes tels que Bjôrnstjern-Bjôrnson, que l'on n'accusera pas de préventions slavophiles; elles sont confirmées par une série irréfutables de réquisitoires allemands. Les Anglais peuvent-ils couvrir de leur sympathie protectrice de semblables attentats à la justice età l'humanité? Suffit-il de se parer d'un masque libéral pour excuser les pires violences? Les Italiens voudraient-ils se faire plus longtemps complices d'un complot abominablequi ne vise a rien moins qu'à l'extermination de trois millions de Roumains ?
Les événements récents ont bien prouvé en effet que ce n'est pas d'autre chose qu'il s'agit.
Le comte Etienne Tisza a quelques-unes des qualités d'un véritable homme d'État. Il ne se paye pas de mots, il regarde les diffiL-ultés en face et, une fois le but arrêté, il ne recule pas devant les moyens de l'atteindre. Il s'est convaincu que les mesures auxquelles il s'était arrêté jusqu'à présent sont incertaines, ou que, dans les hypothèses les plus favorables, elles risqueraient d'être assez lentes. Or, il a besoin d'un résultat rapide, immédiat. Comme il est loin d'être sûr de la victoire, il veut, avant le début des négociations, mettre l'Europe en présence d'un fait accompli. Il faut qu'en arrivant au Congrès, il puisse répondre à ceux qui parleraient de la dissolution du royaume de Saint Etienne :
— Les Serbes? — Mais où sont-ils? — Les Roumains?
— Où donc les prenez-vous?
Le gouvernement magyar a pris ses mesures; il entend que la campagne actuelle inflige aux Roumains des pertes si terribles qu'ils en demeurent anéantis, incapables de défense, la tête prête au joug.
A peine les hostilités sont-elles déclarées que, en Bukovine, en Hongrie et en Transylvanie, les gendarmes et la police entament une chasse effroyable contre les éléments non magyars. M. Aurel Moraviu, dans un opuscule qui a paru à Bucarest en 1915, nous a tracé un tableau lamentable de la situation de la Bukovine. — « Je ne connais dans la province, déclare le colonel des gendarmes Fischer, que des Allemands, des Juifs et des traîtres ». Donc, quiconque parle roumain, est suspect, hors la loi; les prisons regorgent de prisonniers ; sur les routes, par dizaines, on traîne enchaînés, des prêtres et des étudiants, qu'on livre ensuite aux insultes et aux coups d'une populace folle de peur et de rage. Les curés ont l'ordre de prêcher du haut de la chaire qu'il est permis de tuer tous ceux dont la. fidélité à l'Empereur est douteuse. Obligés de se retirer devant les Russes, les Austro-Hongrois font main basse sur tout ce qu'ils rencontrent. — Ils sont suivis dans leur retraite par d'interminables voitures chargées de fourrures, de linge, d'argenterie, de meubles, de vêtements, d'ustensiles. ((Maintenant, écrit M. Moraviu, qui a vu les choses de près, la Bukovine est un désert : les femmes, les enfants et les vieillards errent parmi les ruines de leurs maisons, ou bien, si leur village a été épargné, ils cherchent en vain une nourriture misérable jusqu'au retour de leurs proches, qui ne reviendront pas ». La province est prête pour la magyarisation.
Dans les villages roumains de Transylvanie, il ne reste plus aujourd'hui que des vieillards, des femmes et des enfants, alors que les régions magyares voisines ont été soigneusement ménagées. Tout d'abord, sur l'ordre des ministres, les conseils de révision ont pris sans exception tout ce qui se présentait : on y trouvait le double avantage de grossir le chiffre des combattants et de dépeupler le pays. Les troupes roumaines ont ensuite toujours été placées en première ligne, alors qu'on réservait les régiments magyars. Suivant les évaluations les plus modérées, les pertes des régiments roumains vers le milieu de l'année dernière, n'étaient pas inférieures à 400.000 hommes. M. Bratianu a eu sans doute ses raisons pour ne pas intervenir dès le début, et il est possible qu'elles soient excellentes. Il n'en reste pas moins que ses tergiversations auront coûté cher à son peuple.
Que convient-il de conclure du récit de M. Sirianu et des nouvelles qui nous arrivent de Hongrie et qui nous prouvent qu'il est resté en deçà, plutôt qu'il n'est allé au delà de la vérité ? — Que les Magyars sont une race féroce et qu'il convient d'exterminer? — Ces formules sanguinaires sont par trop simplistes et un peu ridicules, parce que personne ne les prenci au sérieu.x.
Parmi les nombreuses questions qu'il conviendra de reprendre après la guerre, la 'question des races méritera d'être étudiée de nouveau. Je ne suis pas sûr que M. Finot écrivît actuellement son livre sur le Préjugé dets races, et j'ai toujours pensé, pour ma part, que certains traits se transmettent de génération en génération et donnent aux divers peuples une allure et une physionomie spéciales. Les Magyars ne sont pas une race évangélique et ils ne se sont jamais piqués de douceur. Très fiers de leurs exploits, de leur histoire et de leur talent, hautains et dédaigneux, exclusifs, parce que leur idiome même les sépare du commun des autres hommes, braves jusqu'à la folie et par conséquent pleins de mépris pour les adversaires qui se laissent vaincre, façonnés par dix siècles de vie parlementaire où ils ont appris à tourner et à interpréier les lois avec moins de justesse dans l'esprit que de subtilité, si fins juristes qu'ils en perdent facilement le sens de l'équité toute pure, habitués au luxe, avides de puissance et plus avides encore de parade et de prestige, ils ont les défauts ordinaires d'une noblesse qui a été gâtée par la fortune et qui s'est habituée depuis des siècles à exercer sur le monde qui l'entoure une autorité incontestée. Ils ont été corrompus par l'empire qu'ils possédaient; il faut pour les ramener à la vertu moyenne, qu'ils rentrent dans le rang. — Personne ne songe à leur contester leur juste domaine ou à diminuer leurs libertés; seulement, ils les comprennent comme au moyen-àge, où elles étaient synonymes de prérogatives; nous les entendons à la moderne, et nous comprenons par là le respect intégral et réciproque du droit de tous.
Dans une confédération balkanique, les Hongrois pourront un jour prendre une place utile; mais il est nécessaire d'abord qu'ils cessent de se regarder comme des privilégiés. Nous n'avons rien contre les Herrenvôlker, mais nous ne comprenons pas par là des peuples qui en gouvernent d'autres, mais des peuples où chaque citoyen est maître de son sort.
La vieille Hongrie, impérialiste et dominatrice, aura eu de sanglantes funérailles, et de longues années s'écouleront avant que ses voisins oublient les pertes que son agonie furibonde leur aura infligées. Il serait temps de mettre fin à ses saccades elïrénées, et le gouvernement de Bucarest n'a déjà que trop tardé à venir au secours des Roumains de Transylvanie : (( La Roumanie, disait hier M. Sazonov à la Douma, a continué jusqu'à présent à main tenir l'état de neutralité qu'elle a choisi. Les puissances de l'Entente acceptent cette situation, persuadés que la Roumanie ne trahira pas ses propres intérêts et que, quand l'heure sonnera, elle saura réaliser l'union nationale, au prix de son propre sang ».
L'excès d'habileté est quelquefois une maladresse. M. Bratianu se préoccupe de s'assurer au moindre prix l'annexion qu'il désire. Son calcul est parfaitement humain
et des plus légitimes, puisqu'il vise à limiter autant que possible les sacrifices de son peuple. Il est dangereux; dangereux parce qu'il laisse aux Magyars le temps de poursuivre l'extermination des Roumains de Hongrie, dangereux, parce qu'il favorise les calculs des partisans que les Magyars conservent dans l'Europe occidentale, et particulièrement à Rome et à Londres. Le cabinet de Bucarest a de très bonnes raisons pour ne pas ignorer ces sympathies; il aurait tort de supposer qu'il en triomphera par des promesses ou des faux-fuyants.
Plus elle dure, plus la guerre actuelle prend le caractère d'une liquidation générale, et cette liquidation ne peut s'accomplir que sur la base de la liberté des peuples et du triomphe des nationalités. Encore faut-il que les nationalités qui se présenteront au jour au règlement, aient donné I preuve de leur vitalité.
Paul-Louis Hekvieh. — Kaiseriana. — (Editions de la Xouvelle Reçue).
Le portrait que M. P.-L. ilervier nous trace de Guillaume II à l'aide d'anecdotes et de propos recueillis dans l'entourage impérial n'est point une caricature, et cependant il est, dans sa véracité, plus cruel que ne le serait la charge caricaturale la plus poussée. Il met à nu toutes les tares mesquines et sans grandeur de ce César de pacotille ; il lui suffit de nous le montrer tel qu'il est dans la réalité pour le dépouiller définitivement d'uu prestige savamment '•laboré à l'aide du bluff et du truquage. Ce n'est plus un personnage de tragédie que nous avons devant nous, c'est un simple comédien, un m'as tu-vu qui ne sait que parodier les attitudes des grands despotes qu'il se donne pour modèles, incapable d'une idée personnelle, d'uu sentiment ■néreux ou d'un geste vraiment noble.
Hanté par le désir de laisser une trace dans l'histoire et n'ayant ni le cerveau ni le caractère pour enfanter de grandes choses, il s'évertue comiquement à jouer un rôle trop lourd pour ses facultés. 11 cherche tour à tour les applaudissements comme prophète, comme grand capitaine, comme législateur, comme artiste, comme musicien, comme cuisinier même ; il veut être l'homme universel, et chaque fuis, dans chaque rôle et dans chaque situation, son insuffisance naturelle le trahit; l'histrion parait, et ses courtisans eux-mêmes, tout en lui prodiguant les adulations d'usage, dissimulent mal un sourire moqueur.
Ses paroles sont grandiloquentes, ses attitudes ont un faux air de noblesse qui en impose de loin ; mais tous les petits faits que nous rapporte M. Hervier découvrent l'oreille lie l'àno sous la ])eau du lion. Le prophète qui s'écrie : " L'esprit du Seigneur est descendu en moi. Je suis l'instrument du Tout Puissant, son Épée, son Représentant », est un homme d'alïaires très roublard qui songe toujours, et vaut tout, à ses bénéfices, qui ne néglige jamais « les petits profits )i, (jui sait puiser dans la poche d'autrui les Ljénérositt's dont il se targue. C'est ainsi que ce potentat aux gestes colossalenient ostentatoires, qui reçoit annuellement plus de 22 millions de son peuple pour ses dépenses privées, prend dans la caisse des vieux soldats les dix mille francs
qu'il offre, avec quelle publicité! aux victimes de l'incendie du Bazar de la Charité.
Le chef militaire qui crie à ses soldats : (( Si je vous ordonne d'abattre vos parents, frères et sœurs, vous devez obéir », tremble de terreur au moindre rhume de cerveau, s'épouvante devant le plus imaginaire danger d'épidémie, fuit ou éloigne de lui quiconque a pu approcher un malade atteint de maladie contagieus'e, fût-ce un des siens.
Ce monarque qui fait sans cesse appel au dévouement et A la bourse de ses sujets pour le développement de la grande Allemagne, a soin d'inscrire son yacht impérial sur la liste des vaisseaux de guerre, pour faire payer à l'État les frais d'entretien.
D'un bout à l'autre, dans tous ses actes et dans toutes ses paroles, perce l'hypocrisie, et aussi la folie. Un historien allemand fut autrefois mis en disgrâce pour avoir tracé de Caligula un portrait qui semblait trop d'actualilé. C'est en elïet parmi les despotes dégénérés du Bas-Empire qu'il faut chercher des exemples qui expliquent la conduite du César germanique. Il en a toutes les aberrations, toute la cruauté, toute la dissimulation. Comme eux, d'instinct, il aime à savourer la souffrance et l'angoisse d'autrui, et ses taquineries favorites consistent à terrifier son entourage. Gomme eux, il se fait le centre du monde. Comme chez eux, cette hypertrophie tourne à la démence, il veut être déifié et sa vanité exaspérée ne pardonne pas à ceux qui doutent de sa divinité : « Malheur et mort, at-il dit, à ceux qui résistent à ma volonté! Malheur et mort à ceux qui ne croient pas en ma mission. »
Et c'est ce matamore grotesque, ce capitaine Fracasse de haute volée qui, pendant trente années, en a imposé non seulement à son peuple, qui se plaisait à retrouver en lui les plus saillants de ses propres traits, mais encore à l'Europe! Il fut réellement bien mal inspiré en prenant la décision qui, suivant son imagination désordonnée, devait le porter plus haut que Napoléon ou César dans l'admiration des hommes; il a lui même déboulonné la statue que lui avait dressée la badauderie univer.selle, émerveillée par sa solennité d'emprunt. Que n'avait-il, avant de se lancer dans sa folle aventure, relu l'une des devises gravées, parait-il, sur le mur de son cabinet de travail : «Ne pas désirer ce qu'on ne peut obtenir ! »
ECHOS ET NOUVELLES
Le voyage du prince héritier serbe Alexandre et du gouvernement serbe en Angleterre. — Le voyage en Angleterre du prince héritier Alexandre, en compagnie de quelques membres du gouvernement serbe, parmi lesquels le premier ministre serbe, M. Pachitch, a été un véritable succès pour les Yougoslaves. Le prince Alexandre avait déjà été accueilli à Paris avec la plus grande sympathie, par toutes les classes de la population française, qui tint à témoigner ses sentiments d'admiration pour l'héroïque Serbie. .
L'accueil de Londres au prince Alexandre ne l'a cédé en
rien à celui de Paris. Il a été si enthousiaste, si amical, si sincère, qu'il ne restera pas sans influence sur l'avenir des Yougoslaves. Nous nous réjouissons de ce succès de la cause slave, car nous voyons que l'Angleterre se rend compte de la vraie situation politique et de l'état réel des choses.
Deux manifestations publiques ont une importance particulière à ce point de vue.
Le 5 avril, le prince héritier a reçu à Claridge Hôtel une députation des représentants de toutes les classes de la nation anglaise, à la têle de laquelle se trouvaient l'archevêque de Canterbury et le lord maire de Londres.
Après avoir entendu les discours de ces deux éminents personnages, le prince Alexandre a répondu en exprimant sa reconnaissance pour les témoignages de sympathie qu'il avait reçus de la part du roi, de la famille royale anglaise, du gouvernement britannique et de tous les citoyens en iaveur de la Serbie, et il a ajouté :
« Cette manifestation de si nombreux représentants du peuple britannique, me servira d'encouragement quand je reprendrai ma place à la tête de mon armée, aux cotés de la vaillante armée franco-anglaise, pour réaliser l'idéal que nous poursuivons depuis tant de siècles. Cet idéal, c'est l'union dans une seule patrie de tous les Serbes, Croates et Slovènes, qui ne forment qu'un seul peuple avec les mêmes traditions, la même langue, les mêmes aspirations, mais qu'un destin fatal a séparés. C'est cet idéal, et le sentiment de combattre à côté de nos grands Alliés pour le droit et la justice, qui nous ont soutenus dans les terribles épreuves que notre peuple et notre armée ont eu à supporter. La certitude que la Grande-Bretagne est avec nous va accroître le courage de notre armée et la résistance de notre peuple. Il y a une chose dont nous sommes certains, c'est que la Grande-Bretagne, la puissante Grande-Bretagne ne relâchera pas son étreinte et, avec ses Alliés, tiendra ferme jusqu'au bout, jusqu'à la victoire finale. Dans cette victoire, les Yougoslaves réunis, unifiés dans un seul État, auront leur part, car leur destinée est liée irrévocablement à celle d'une Europe nouvelle meilleure, où régnera plus de justice. »
Les paroles du président du Conseil serbe, M. Pachitch, publiées dans le Times du 4 avril, méritent aussi de retenir l'attention :
(( Les circonstances dans lesquelles nous venons à Londres sont plus tristes, plus tragiques qu'il ne m'est possible de l'exprimer. Cependant, nous avons tous ressenti une sorte de joie à notre arrivée en Angleterre, après notre séjour en France et en Italie, en trouvant que l'accueil du peuple de Londres n'était ni moins chaleureux ni moins cordial que ne l'avait été celui des habitants de Rome et de Paris. La générosité avec laquelle le peuple anglais a prodigué les secours pécuniaires à nos soldats et à notre malheureuse population nous avait déjà prouvé que le caractère de la lutte que nous avons soutenue et les sacrifices que nous avons endurés pour la cause commune sont connus et appréciés ici à leur valeur. Mais nous n'aurions pu deviner, comme nous l'avons senti depuis notre arrivée, que la cause de la Serbie, inséparable de celle des Yougoslaves, trouvait un si puissant appui dans les sentiments généreux de vos compatriotes.
(( Naturellement, je ne puis parler des entretiens que j'espère avoir avec vos hommes d'État. Des échanges de vues préliminaires ont déjà eu lieu à Paris, au cours de la conférence des Alliés. Ils vont continuer ici. C'est mon devoir d'expliquer franchement au gouvernement britannique notre position, nos aspirations, nos intérêts, de lui démontrer comment ceux-ci coïncident entièrement avec ceux de l'Entente, de lui faire comprendre que la création d'un État yougoslave unifié est indispensable au triomphe définitif et à la sécurité des Alliés.
« Quand je parle des Yougoslaves, je comprends naturellement les Serbes de Serbie, et les Serbes, les Croates, les Slovènes d'Autriche- Hongrie qui, de même que mes compatriotes, attendent leur libération d'une victoire des Alliés, victoire à laquelle nous espérons contribuer. Tous les Yougoslaves sont aujourd'hui dans la même situation, ils triompheront ou ils tomberont en même temps. Libérés et unis, des traités, aussi bien que la reconnaissance et l'intérêt, nous lieront aux Alliés, dont l'appui nous sera nécessaire pour développer nos ressources et pour placer nos produits.
« Notre armée, réorganisée et équipée à neuf, grâce à l'aide des Alliés, sera bientôt capable de jouer son rôle dans l'œuvre de libération. Nous sommes convaincus que, quand les forces anglo-françaises, marchant la main dans la main avec nos soldats, appuyées indirectement, sinon directement, par les forces italiennes, prendront l'ofïensive, la situation changera rapidement dans les Balkans, et que la pression allemande sur les fronts oriental et occidental en sera rapidement affaiblie.
« Naturellement, la future Serbie, ou plutôt le peuple yougoslave unifié, difïèrera notablement de l'ancienne Serbie. La nouvelle Serbie sera nécessairement un État de caractère plus occidental, plus européen que ne pouvait l'être l'ancienne Serbie purement balkanique. Un État qui comprendra 5.000.000 de Yougoslaves catholiques, sera forcément tolérant et respectueux des libertés politiques et religieuses. Nous avons conclu, il n'y a pas bien longtemps, un concordat avec le Vatican. Lorsque j'ai eu récemment l'honneur d'être reçu par le Pape, Sa Sainteté me fit remarquer que ce concordat avait un caractère essentiellement libéral, et que la restauration de la liturgie slave dans les églises catholiques yougoslaves témoignait des bonnes dispositions du Vatican à notre égard. Si nous n'avions pas montré une égale bonne volonté, il aurait été difficile de conclure ce concordat. Nous, Serbes de Serbie, nous appartenons à l'église orthodoxe et nous restons fidèles à notre religion. Un proverbe serbe dit: « Plutôt perdre la tête que perdre sa foi ». Mais précisément parce que nous sommes attachés à notre croyance, nous respectons celle des autres, et nous comprenons qu'ils soient aussi fidèles à leur foi que nous le sommes à la nôtre. C'est en cela que consiste, il me semble, la vraie tolérance religieuse.
« En dépit de nos épreuves actuelles, notre peuple n'a jamais perdu sa confiance dans la victoire et dans la cause des Alliés. Il sait que cette cause est juste, et il est passionné de justice. Rien de plus caractéristique du sentiment serbe que ce vieux dicton national relatif à Kralévitch Marko, notre héros légendaire de la lutte contre les
Turcs : « Pourquoi Kralévitch Marko s'est il mis quelquefois du côté des Turcs? )) — « Parce qu'il y avait eu des injustices commises. » Le peuple serbe est convaincu que non seulement sa cause nationale, ses aspirations à l'union avec ses frères de race sont justes, mais encore que les Alliés ne s'arrêteront pas avant que justice soit faite. De même que la délivrance des Belges, dont nous partageons le malheureux sort, la libération des Yougoslaves est une condition essentielle de la liberté de l'Europe. Sans elle, il ne peut exister de garantie solide contre une nouvelle agression allemande.
(( Nos aspirations ne menacent personne. Nous compre nons et nous acceptons les prétentions italiennes à la suprématie dans l'Adriatique, et nous savons que les intérêts de deux grandes nations maritimes comme la France et ■ Angleterre doivent être pris en considération. Nous croyons que les intérêts de l'Italie, de la France, de l'Angleterre, de même que ceux de la Russie, qui fut dans le passé notre grande amie et protectrice, sont en complète liarmonie avec ceux du peuple yougoslave. Nous avons prouvé notre fidélité à la cause de l'Entente, et nous avons la conviction que l'Entente nous soutiendra jusqu'au bout, aussi bien dans son intérêt que dans le nôtre. »
Les colonies londonniennes des Slaves de l'ancienne Autriche-Hongrie ont pris part aux manifestations organisées à l'occasion de la présence du prince-héritier. Les Serbes, les Croates et les Slovènes d'une part, les Tchèques, d'autre part, organisèrent une démonstration dans les rues de Londres, avec des bannières et des drapeaux portant les devises et les insignes de leur nationHlité, et manifestèrent en faveur de la destruction de l'Autriche-Hongrie. Les manifestants se rendirent ensuite à HydePark, et tinrent des meetings auxquels assistèrent plusieurs milliers d'auditeurs qui se montrèrent très sympathiques à la cau.se slave.
Les députations des Tchèques et des Yougoslaves autrichiens furent ensuite reçues par le prince Alexandre, qui leur a exprimé son ardente foi dans leur délivrance du joug austro-hongrois.
M. Masaryk et les Yougoslaves. — M. Masaryk a profité du séjour du gouvernement serbe et du prince héritier Alexandre à Londres, pour s'entretenir avec M. le ministre Yovanovitch, et avec le président du Conseil Pachitch, sur la question tchèque et yougoslave.
Il a été reçu par le prince héritier Alexandre, auquel il a expliqué la connexité des deux problèmes et le sens dans lequel nous voudrions voir se réaliser notre programme national. Le prince lui a témoigné la plus grande sympathie et a entièrement approuvé son exposé.
France et Bohême. — Parlant sur le vote des douzièmes provisoires ù la séance du Sénat du 30 mars, M. Louis Mahti.n, .sénateur du Var, a réservé une large partie de son discours S la question tchèque, en apportant ainsi, du hnut de la tribune de la haute assemblée, l'appui à notre action pour l'indépendance des Pays-Tchèques.
« Il faut tenir compte, dit-il, que non-seulement les neutres viendront graduellement à nous, mais qu'au sein des pays mêmes que nous combattons, les empires centraux, il se produit des mouvements d'émancipation qui ne pourront être arrêtés malgré toutes les rigueurs.
« Une note que je lisais dans le Journal des Débais nous permet de juger par quelques exemples tout ce que souffrent pour notre cause nos amis si dévoués, si ardents, les Tchèques de Bohème, et je demande au Sénat la permission de la lui lire. (Lecture de la correspondance publiée dans \e Journal des Débats du 20 mars, sur les persécutions en Bohême.)
« Il me semble, si je ne m'abuse, que la publication de tels faits produira, à la longue, ses effets, et que notre pays de France apprendra à discerner, de jour en jour mieux, dans toutes les nationalités, ses véritables alliés. (Très bien l)
« Avant de voter les moyens nécessaires au Gouvernement pour continuer une guerre dont nous voyons maintenant la fin et bientôt le triomphe, j'ai tenu à féliciter le Gouvernement de la défense nationale d'avoir obtenu cette conférence des alliés qui répondait au vœu général et qui a permi.'-- à la Fr.ince de grouper les hommes les plus éminents des nations qui combattent à nos côtés, et de témoigner à ces grande."? personnalités son admiration et pour elles-mémps et pour les nations qu'elles ont si dignement représentées.
'( Si j'ai cité cet appel tragique de la Bohême, c'est que cette nation tchèque, qui souffre cruellement pour nous, n'avait pas encore de représentants à cette conférence des alliés. C'était un devoir pour moi de lui «dresser le témoignage de notre sympathie et l'espoir que nous avons de la voir.bientôt libérée du joug autrichien. ( \'ifs applaudlsse-
ments.) »
En Bohème. — Les tracasseries gouvernementales ont surtout porté, dans ces derniers temps, sur les socialistes. Leurs organisations et leur presse sont étroitement surveillées, et les autorités interdisent même les réunions des comités des caisses de secours. La censure s'inquiète beaucoup d'anciennes chansons populaires dont quelques unes lui semblent susceptibles d'être interprétées ironiquement en les appliquant aux circonstances actuelles. On confisque môme les disques des gramophones qui les reproduisent. Quelques fabriques d'allumettes mettaient en vente, depuis de longues années, des "allumettes tchèques" dont les étiquettes étaient imprimées en rouge et blanc, les couleurs tchèques, ou en rouge, blanc, bleu. Le gouvernement a interdit la vente de ces boites d'allumettes.
Les jeunes gens de 18 ans passeront devant le conseil de révision du 14 Avril au 3 Mai, pour être incorporés dans l'armée très prochainement. Le gouvernement invite même les jeunes gens de 16 et 17 ans à se soumettre à une préparation militaire ce qui n'existait pas auparavant en Autriche.
Les Allemands persécutent les Tchèques. — Les jour naux russes annoncent que tous les biens do M. Jean Orszagh, important négociant slovaque établi à Varsovie, ont été confisqués sur l'ordre'du gouverneur allemand de
cette ville. M.Orszagh était président de la Société Tchécoslovaque de Varsovie. Après la prise de Varsovie, il s'était inst'rillé à Moscou, où il avait fondé une nouvelle société tchécoslovaque, dont il est vice président. Il fut un des membres de la délégation tchécoslovaque qui présenta au Tzar les revendications de ses compatriotes. Les Allemands ont voulu punir M. Orszagh pour l'ardeur de son patriotisme; ils n'auront réussi, nous en sommes surs, qu'à rendre plus active sa propagande pour la libération des pays tchécoslovaques.
Les procédés pangermanistes. — Les autorités autrichiennes viennent d'ouvrir une école italienne pour les réfugiés du Trentin qui habitent actuellement la banlieue de Libérée (Nord de la Bohème). Il ne faudrait pas voir dans ce fait un acte de libéralisme du gouvernement autrichien. Il s'agit au contraire d'imposer l'enseignement de la langue allemande à ces enfants. Un professeur d'allemand est en effet attaché à l'école. C'est là un procédé de dénationalisation et de germanisation cher aux austro-allemands et à leurs complices magyars, qui l'appliquent systématiquement à tous les orphelins slovaques, dont les pères ont été lués à la guerre.
LE MONDE SLAVE
LA RUSSIE DEPUIS LA GUERRE
La campagne s'était ouverte par un éclatant prologue, dont la plupart n'ont pas encore compris le sens et qui n'était en réalité qu'une diversion héro'ique. On raconte couramment à Pétrograd que le Grand-Duc Nicolas avait donné l'ordre formel au général Samsonov d'envahir la Prusse. — Impossible, ma mobilisation n'est pas terminée. — Attaquez sur le champ. — C'est nous envoyer à la boucherie. — Ordre formel d'attaquer. Devant cette triple injonction, Samsonov obéit. —
J'ignore naturellement ce qu'il y a de vrai dans cette légende. Très probablement, elle résume sous une forme dramatique les hésitations du quartier général russe. Le Grand-Duc Nicolas n'ignorait aucun des dangers auxquels il exposait son avant-garde en la lançant en pays ennemi avant que ses préparatifs fussent terminés. Il pesa les périls de l'offensive et il conclut que la ruée formidable des Aile mands vers l'ouest perdrait peut être de sa fougue et de son impertubable audace s'il jeiait le trouble à Berlin par une irruption imprévue. Dans quelle mesure son plan fut-il justifié par l'évéïiemenl? Qui oserait le dire? Qui pourrait affirmer que, dans la bataille de la Marne, l'émotion provo quée par les premiers succès de Rennenkainpf et de Samsonov n'a p^s j(jué un rôle? Les Allemands alïirment q^u'à la fin d'août, quelques divisions furent appelées du front occidental et dirigées vers la Prusse. Jusqu'à quel
point leur départ facilita-til notre offensive? On ne le saura que plus tard. Dans tous les cas,. dès le premier jour, la Russie, avec une rapidité imprévue, prouvaitqu'elle prenait au sérieux ses devoirs d'amie et d'alliée et qu'elle ne reculait pas devant les plus graves difficultés pour remplir son devoir.
La tâche qu'entreprenaient les armées de Samsonov et de Rennenkampf était ingrate. Ils avaient à parcourir une région difficile, coupée de forêts, de marécages et de lacs, entre lesquels couraient des sentiers qui se perdaient souvent dans des bas-fonds inextricables. En face d'eux, Hindenbourg qui, depuis dix ans, étudiait le pays ; en automobile, à cheval, à pied, il en avait parcouru tous les chemins, repéré chaque arbre. Les soldats russes étaient encore mal entraînés; les officiers, inquiets, troublés par une sorte de crainte supertitieuse en présence d'un adversaire qu'ils avaient toujours regardé comme un modèle inimitable. Des fautes furent commises: les envahisseurs avaient trop étendu leurs lignes, mal assuré leurs communications; le service des renseignements était mal dirigé; on a parlé aussi de rivalités entre les chefs, qui ne se prêtèrent pas toujours un appui immédiat. Il est sans doute extrêmement regrettable que les commandants d'armées ne soient pas tous au-dessus des faiblesses humaines : plût au ciel que ce malheur ne se rencontrât que dans les armées russes ! Conclusion : le désastre de Tannenberg, qui libéra la Prusse orientale. Berlin illumina et Hindenbourg devint le héros de l'Allemagne (août 1914). Il avait mérité sa gloire, avait enlevé aux Russes 80 à 90.000 prisonniers, pris des centaines de canons, détruit l'armée de Samsonov, rejeté Rennenkampf au delà du Niémen.
Depuis Eylau, tout le monde en France connaltla ténacité du soldat russe. Il ne suffit pas de le tuer, disait Napoléon, il faut encore le pousser pour qu'il tombe. Jamais plus que dans la guerre actuelle, on n'a eu l'occasion d'admirer son endurance, son indomptable solidité, l'extraordinaire constance avec laquelle il supporte les coups les plus terribles de la fortune. On a dit qu'il n'avait pas d'imagination, et c'est vrai en ce sens qu'il n'éprouve pas le besoin de se représenter les conditions générales de la lutte et les conséquences probables d'une action. Il se soucie peu de deviner les plans de ses chefs ou de prévoir le but d'une manœuvre. Le célèbre ordre du jour de Napoléon à la veille d'Austerlilz l'aurait laissé indifférent. Toutes ses facultés s'absorbent dans une seule pensée : tenir jusqu'à la mort dans la position qui lui est fixée, remplir sans défaillance la mission qu'il a reçue.
C'est que dans la guerre il poursuit moins la victoire que l'accomplissement d'un suprême devoir. M Stanley Washburn, le correspondant du Times, nous a raconté dans des pages poignantes la lente et muette procession des femmes qui viennent consulter au bureau central de Pétrograd les listes des soldats tombés sur le front : pas de sanglots, pas de crises nerveuses ; les paupières tremblent, les lèvres pâlissent, un sourd frémissement agite le corps ; au fond de l'orbite agrandie la tragique douleur d'une vie anéantie, dont la joie est désormais bannie. Sous le coup qui la frappe, la femme s'incline, sans révolte, sans colère: LeSeigneurl'avoulUjil nous adonné l'txempledumartyreet de la soumission ; il nous ordonnede poursuivre notre œuvre
La Nation Tchéqub
jusqu'au moment où il nous relèvera de notre poste. Le Russe, dans toutes les conditions, même dans les classes qui se sont détachées de l'Église, est pénétré d'ascétisme chrétiei^: il a un sens très vif et permanent de la fragilité de l'existence, il entre au régiment comme au cloître et il y vit dans un état continuel d'exaltation mystique. La récompense de ses souffrances, il la cherche moins dans la défaite de l'ennemi que dans la joie du sacrifice,
M. Washburn nous décrit aussi une cérémonie reli' gieuse célébrée en l'honneur d'un de ces redoutables régiments sibériens qui, à plusieurs reprises, ont ramené sous les drapeaux russes la victoire hésitante. En 18 jours de combats ininterrompus, l'effectif était tombé de 4.000 à 1.700; sur 70 officiers, 12 restaient. Ces 1.700 vétérans étaient encore tout couverts de la boue des tranchées; à quelques centaines de mètres, l'artillerie continuait ses feux avec violence. En pleine atmosphère de bataille, toute excitation belliqueuse était tombée et dans les yeux se reflétait, non la fureur du massacre ou l'excitation du combat, mais la sérénité du croyant en présence de son Dieu. Au centre du carré, en face de l'état-major tète nue, un prêtre magnifique se dressait, transfiguré par les pâles reflets du soleil qui tombait. Avec quelques fusils, on avait dressé une sorte d'autel et, appuyées sur les ba'ionnetles, resplendissaient la Bible sainte et la Croix d'or. « Au moment de la bénédiction, les soldats tombent à genoux et, la tête penchée, ils écoutent la voix sonore du prêtre; ils reçoivent la promesse du pardon et de la grâce de Celui qui, au dessus du mugissement des batailles et du tumulte des races ennemies, veille sur chacun d'eux du haut de son trône. »
<( Quelle sensation éprouvez-vous au feu ? — demande M. Stephen Graham à un officier. — D'abord, une impression desagréable, mais ensuite un .sentiment de joie, d'allégres.se, une extraordinaire liberié au milieu de la mort, pendant que les balles sifflent Les soldats éprouvent une émotion analogue; tous les blessés ne demandent qu'à guérir vite pour retourner au front. Ils combattent avec des larmes de joie dans les yeux. — Ils haïssent les Allemands?— Non, ce n'est pas cela. Ils les regardent seulement comme l'ennemi, le vieil ennemi. — Il y a une certaine beauté à marcher ainsi à la mort en chantant. — Je dirai même qu'il n'y a rien de plus beau. » — L'idée de la mort n'efïraye pas le Russe, ne l'énervé pas, elle le calme. Les visages des soldats tombés au champ de bataille sont paisibles et sereins. Ils donnent l'impression d'une sorte de délivrance. C'est que, chez eux, l'amour de la patrie se confond avec le sentiment du devoir général imposé à l'homme de ne pas s'attacher à la terre : le serment de ne pas déserter, ils l'ont vraiment prêté à Dieu en même temps qu'au Tsiir et au drapeau, le drapeau de la Russie et^le drapeau du Christ. Ils savent qu'ils ont devant eux une armée mieux équipée, mieux outillée. Nitchevo! — (Qu'importe!) — (( Trois fois est armé celui dont la querelle est juste. »
Au lendemain des plus terribles épreuves, quand les Allemands s'imaginent qu'ils n'ont plus qu'à ramasser le butin, ils se heurteront aux régiments décimés la veille, aussi solides, ivres de sacrifice, indifférents à la fatigue et comme insatiables de mort.
Sans se laisser effrayer par le désastre deTannenberg et l'avance de Hindenbourg, au sud, Brousilov et Rousky infligent aux Autrichiens une série de défaites et occupent Lvov (Lemberg, 3 sept.) après avoir ramassé plus de cent mille prisonniers. Ivanov écrase Dankl dont les débris se réfugient en désordre à Przemysl. A la mi-septembre 1914, la situation compromise par Tannenberg est complètement restaurée. Les batailles gigantesques de Lvov, Opole, Tomasov et Rava-Ruska ont anéanti les armées austrohongroises ; Cracovie est menacée et les avant gardes des ccsaques franchissent les défilés des Carpathes. Hindenbourg, arrêté sur le Niémen, échappe à grand'peine à l'enveloppement et, dans une série d'engagements que les Russes appellent la bataille d'Augustovo (début d'oct.), les Allemands perdent 60.000 tués, blessés et prisonniers.
Cette campagne de l'été et du début de l'automne 1914, si brillante dans l'ensemble, on s'imagine à tort que les conséquences en ont été annulées par les revers ultérieurs. Elle a infligé en réalité à l'Aulriche un coup mortel et rayé en fait de l'Europe la monarchie austro-hongroise. Jusqu'alors, l'Autriche, ténébreuse chauve-souris, faisait le jeu de l'Allemagne en flattant les préjugés de certains Slaves, et ses grâces équivoques lui méritaient les complaisances d'une diplomatie vieillotte qui ne demandait qu'à se laisser duper. Le Habsbourg hermaphrodite flirtait de toutes mains. Au mois d'octobre, Berchtold et Tisza sont obligés d'avouer leur impuissance :laguerrequ'ilsontdéclarée,ilsne l'ont pas préparée; les généraux sont plus aptes à rédiger des ultimatums insolents qu'à conduire au feu une division; sous la poussée des passions ethniques, les régiments se disloquent ; en Moravie, chez les Slovaques, chez les Yougoslaves, chez les Slovènes, la police dénonce une agitation diffuse ; de mains en mains on se passe l'appel du Grand-Duc Nicolas : (I A vous, peuples de l'Autriche, la Russie apporte la liberté et la réalisation de votre idéal national. Dans le passé, votre gouvernement a semé parmi vous la discorde et la haine, parce que de vos querelles dépendait son pouvoir. La Russie n'a d'autre désir que de permettre à chacun de vous de développer sa prospérité, en gardant le précieux héritage de vos pères, votre langue, votre religion, et, d'accord avec vos frères de race, de vivre dans la concorde et dans la paix, en respectant les traditions nationales et l'idéal de ses voisins. » Elïarés,'les archiducs brament vers Berlin, supplient qu'on vienne à leur secours.
Encore quelques étapes et l'Autriche s'écroulait. L'Allemagne empêcha sa ruine en l'absorbant. Elle mit Hindenbourg à la tête des armées austro-hongroises, elle prit en mains la direction de ses principaux services, elle lui souffla une vie empruntée. Au point de vue militaire, les résultats immédiats furent énormes, puisque l'Allemagne trouva chez sa vassale des ressources brutes énormes qui lui permirent de rétablir le combat et de reprendre l'offensive. Seulement, elle fut obligée de.se charger d'un surcroît de besogne sous lequel ses épaules fléchiront, et surtout elledissipapour jamaisledangereux etridicule miraged'une Autriche indépendante. Dès ce moment, l'opinion se rendit compte dans l'Europe occidentale que le meilleur moyen d'affaiblir l'Allemagne et de contenir ses projels impérialistes, le seul qui réponde aux exigences de la conscience internationale moderne, consiste à lui arracher les 40 mil-
lions d'habitants qu'elle contraint encore à servir sous ses drapeaux.
Dès cette première passe, l'Allemagne s'avoue que ses projets grandioses ont échoué. Elle sait que ses adversaires ne consentiront à lui accorder la paix qu'à des conditions qui, sans compromettre sa sécurité et sans lui enlever la situHtion qu'elle a le droit de réclamer en Europe, rendraient à jamais irréali>ables ses criminelles et folles ambitions. Son orgueil se cabre à la pensée d'avouer son échec et elle préfère courir le risque d'une effroyable banqueroute où sa puissance s'effondrera pour des siècles, plutôt que de consentir les concessions modérées et nécessaires qu'exigent les alliés.
Elle s'obstine d'abord, avec la ténacité aveugle qui caractérise son lent et lourd génie, à briser le front russe. Une première fois (octobre 1914), sa poussée sur Varsovie est arrêtée par Rousky et après les batailles de Kasimierz et de Kozienitse, Hindenbourg se replie avec des pertes énormes.
La seconde attaque sur la Vistule est d'abord plus heureuse; Mackensen enfonce le centre russe qui se trouve un moment dans une situation très périlleuse. Des renforts arrivent à temps et, si le retard de Rennenkampf permet à une partie de l'armée ennemie d'échapper à un désastre complet, les attaques furibondes des Allemands sur la Bzoura et la Ravka se terminent par un échec complet (7-26 déc).
Après quelques semaines d'accalmie, qu'expliquent la saison et la fatigue réciproque, le Grand-Duc Nicolas reprend l'offensive, sur la demande de la France et de l'Angleterre dont les préparatifs militaires ne sont pas terminés. Dévouement singulièrement méritoire et peut-être imprudent à un moment où les munitions dont il dispose sont en grande partie épuisées. Il réussit cependant à arrêter Mackensen à Boulimov ; mais du côté de la Prusse orientale, les Russes, assaillis par des forces supérieures, sont obligés de battre en retraite, en abandonnant des milliers de prisonniers et des centaines de canons (février 1915). Ils sont plus heureux sur leur gauche où leur victoire de Koziova amène la chute de Przemysl (22 mars).
Au mois d'avril 1915, malgré des échecs partiels et retentissants, les Russes demeurent victorieux et la confiance que la France et l'Angleterre placent dans la valeur de leurs soldats et le talent de leurs états-majors est pleinement justifiée par les événements antérieurs. Il est probable que, plus tard, des stratèges en chambre auront l'occasion de signaler nombre d'erreiirs commises, d'ordres mal compris ou maladroitement exécutés,, de négligences coupables, de dissentiments funestes. Il est toujours facile de critiquer un plan de campagne et les épingles se piquent plus facilement sur les cartes que les régiments ne se manœuvrent dans les boues et les neiges de Pologne.
Je n'ai d'ailleurs nullement l'intention d'aflîrmer que le commandement russe n'a pas commis de très graves erreurs et je suis au contraire porté, d'après certains indices, à juger assez sévèrement quelques-uns de ses plans. Seulement, ces indices sont évidemment trpp faibles pour que nous nous croyions autorisés à porter un jugement définitif sur des opérations dont nous entrevoyons à
peine le dessein général. Il suffit à mon projet de prouver de quels exploits magnifiques s'était enrichie l'épopée russe dans cette campagne de six mois, qu'ils avaient commencée dans les conditions les plus désavantageuses e¥ les plus difficiles.
Gomment expliquer les revers qui, au printemps de 1915,' énervèrent l'élan russe, forcèrent le Grand-Duc Nicolas à évacuer la Pologne et menacèrent un moment d'ouvrir à l'ennemi la route de Pétrograd, de Moscou et de Kiev ? — On a dit que les Russes, quelque peu grisés par leurs succès, avaient trop méprisé leurs adversaires, étendu leurs lignes outre mesure et avaient ainsi facilité l'offensive germanique. Il paraît certain que l'attaque des Garpathes, bien qu'elle eût été d'abord victorieuse, leur avait coûté des pertes folles et que les régiments, éprouvés par une si rude campagne, se trouvèrent désormais en mauvaise posture pour opposer une résistance tenace à une attaque fougueuse. Quelques généraux avaient négligé de se retrancher et de préparer des fortifications de deuxième ligne. Peut-être aussi la diplomatie de Pétrograd ne sut-elle pas se résigner à temps à des concessions qui auraient entraîné la Roumanie, dont l'entrée en ligne aurait radicalement modifié la situation.
La responsabilité essentielle paraît bien cependant retomber sur l'administration centrale qui se montra incapable d'assurer le ravitaillement de l'armée. Les réserves de munitions étaient épuisées, les fusils manquaient pour les nouvelles recrues. En face de ces troupes ainsi désemparées et usées, l'Allemagne massait mystérieusement une énorme phalange. Des canons de tout calibre arrivaient de l'ouest et de l'est, d'Essen, de Pilson, de Budapest; sur un secteur de 35 kilomètres, des milliers de grosses pièces étaient en position. Mackensen poussait en colonnes serrées 400.000 hommes, tandis que 1.500 à 2.000 pièces d'artillerie lourde inondaient d'un ouragan de projectiles les tranchées russes.
Sous ce déluge de feu, en face de cette irrésistible marée, les Russes déployèrent une admirable fermeté. Radko Dmitrief et Brousilov, malgré des pertes effroyables, ne cédèrent le terrain que pied à pied, et la défense de la Visloka demeurera célèbre même dans une guerre qui a ré vêlé desi prodigieuses vertus et de si invraisemblables puissances de dévouement. L'artillerie, obligée de ménager parcimonieusement ses obus, laissait arriver sur elle l'adversaire pour ne tirer qu'à coup srtr; les officiers pointaient avec une lenteur voulue, pour maintenir la confiance des hommes. Gomme les cartouches étaient rares, il fallait multiplier les attaques à la baïonnette, improvisées et horriblement coûteuses. Les fusils faisaient défaut, les réserves attendaient, souvent sous le feu, le moment où elles pourraient ramasser une arme et entrer au combat. Un officier français raconte qu'il a vu des soldats blessés venir apporter leurs fusils à leurs camarades et ne songer à se faire panser qu'après s'être ainsi assuré que leur place ne resterait pas vide. Qu'une armée, dans de pareilles conditions, ait échappé à l'anéantissement, rien ne témoigne mieux de la puissance du sentiment moral qui l'anime, de la discipline qui la soutient et de l'énergie inébranlable de ses chefs.
Pied à pied, il fallut reculer. Après la bataille du San (mars), une des plus opiniâtres et des plus sanglantes delà guerre, les Russes avaient abandonné Przemysl ; quelques semaines plus tard, ils évacuaient Lvov (21 juin), ce qui impliquait la perte de la Galicie. Mackensen avait dégagé l'Autriche en sept semaines de campagne; elles lui avaient coûté 400.000 hommes.
L'abandon de la Galicie découvrait le flanc gauche des Russes; leur situation en Pologne devint des plus périlleuses, quand les Allemands gagnèrent du terrain sur le front septentrional et s'avancèrent en Courlande. Si le Grand-Duc s'obstinait à défendre Varsovie et les forteresses de la Vistule, son armée était enveloppée et détruite ou obligée de capituler. Il eut le courage d'ordonner la retraite.
Terrible sacrifice! Quand on songe aux souffrances inouïes qu'allait endurer la Pologne et qu'elle endure encore, quand on se rappelle la richesse [de ces provinces et leur désolation actuelle, ces centaines de villages incendiés, ces milliers de fermes pillées et démolies, ces pitoyables processions de vieillards, d'enfants' et de femmes expirant sur les routes ou allant misérablement mourir dans quelques lointaines cités sous l'œil indifférent d'administrateurs malveillants ou incapables, les yeux se mouillent et les paroles .se glacent sur les lèvres. Pendant les premiers mois de la guerre, les Polonais avaient prouvé par le calme stoïque avec lequel ils avaient attendu l'attaque allemande, par la sympathie qu'ils avaient témoignée aux soldats russes, par leur inépuisable charité, combien est ardent chez eux le sentiment slave, plus ardent et plus intime qu'ils ne veulent se l'avouer à eux-mêmes. Mais c'est dans l'été de 1915 que la Russie a consacré ris-à-vis d'elle une dette sacrée. Elle n'oubliera pas que son salut a été acheté par le martyre de sa sœur, la grande sacrifiée, l'éternelle victime qu'une fatalité impitoyable semble condamner, comme l'ont prédit ses poètes, à acheter par des larmes de sangle pardon de l'Éternel pour la malheureuse humanité.
Varsovie fut occupée par les Allemands (5 aoOt), et coup sur coup tombèrent Novo-Georgievsk, Brest-Litovski, Kovno, Grodno, qui auraient pu être mieux défendues. Du moins, l'armée était sauvée, et derrière elle, le peuple tout entier se dressait, raidi sur ses jarrets, pour recevoir l'attaque.
Il serait puéril de nier et il serait dangereux de diminuer l'importance des succès de nos ennemis pendant cette campagne de l'été 1915. Un fait montre cependant d'une façon certaine, indiscutable, que leur plan avait échoué : c'est l'attitude de Guillaume II. L'Empereur est si peu sur de son avenir, sa situation lui paraît si instable qu'il ne pense qu'à profiter de ses victoires momentanées pour olïrir la paix à ses adversaires, envie qui ne vient guère à un triomphateur. Il sent si bien l'épouvante de ses peuples en présence de conquêtes si durement achetées et leur désespoir devant la vanité de ces efforts, qu'il saisit l'occasion de se justifier. Étrange spectacle que celui de ce souverain qui, au moment où, d'une voix emphatique, il célèbre la gloire de son armée et les faveurs dont l'a accablé l'Éternel, éprouve le besoin de plaider devant l'Europe et devant ses propres sujets les circonstances atténuantes et, avec des
mines piteuses, s'essuie les yeux en protestant de la pureté de son cœur !
« Un an s'est écoulé depuis que j'ai été obligé d'appeler aux armes le peuple allemand. Devant Dieu et devant l'histoire, ma conscience est pure. Je n'ai pas voulu la guerre. Après s'être préparées pendant dix ans, (!!!) les puissances coalisées, pour lesquelles l'Allemagne était devenue trop grande, ont cru que le moment était venu d'humilier l'Empire... ou de l'écraser par des forces infininiment supérieures. »
Qui parle ainsi ? — L'homme, dont l'ambassadeur Tchirsky a rédigé avec Tisza l'ultimatum qui devait entraîner la guerre; le souverain qui a repoussé toutes les propositions pacifiques de Sir E. Grey ; le monarque qui a répondu par une insolente sommation aux supplications affectueuses du Tsar ! — Ainsi, pendant dix ans, la France, la Russie et l'Angleterre ont préparé la guerre I C'était sans doute pour mieux cacher leur jeu qu'elles avaient négligé de créer une artillerie lourde, de compléter leurs voies ferrées, de remplir leurs arsenaux, ou, comme l'Angleterre, qu'elles s'en étaient tenues au système des milices. —Guillaume II ne voulait pas la guerre! Il entonnait sans doute des hymnes à la paix quand il parlait de tenir sa poudre sèche et son épée aiguisée ! — Certains mensonges sont si grossièrement impudents, si manifestement absurdes qu'ils provoquent une impression d'efïarement. Quand on lit le discours do Varsovie, on se demande si la place de l'extravagant orateur ne serait pas dans un cabanon de fous et si nous n'avons pas devant nous un vulgaire halluciné. Et qu'un peuple entier, que l'Allemagne écoute sans se soulever de dégoût de pareilles sornettes, cela suffit pour prouver combien tout esprit critique avait été étouffé chez elle par l'orgueil, et aussi comment, au lendemain même du recul russe et avant même d'avoir achevé l'addition des milliers de prisonniers dont elle se vantait, elle devinait l'approche de l'expiation et s'efforçait de diminuer sa responsabilité.
Les avantages décisifs qu'elle avait espéré retirer de sa campagne lui ont échappé. Le coup de collier qu'elle avait exigé de ses régiments les avait essoufflés ef épuisés. Ils n'ont pu ni forcer la Dvina et enlever Riga, ni s'avancer dans la direction de Kiev. Elle se trouve aujourd'hui en présence d'armées nouvelles, reconstituées, plus nombreuses qu'elles ne l'ont jamais été, animées d'une impertubable confiance, abondamment ravitaillées. Tandis qu'elle est réduite à la défensive, la Russie, en attendant de reprendre l'attaque vers la Pologne et l'Autriche, se fait la main en détruisant la Turquie. Erzeroum occupé par le Grand Duc Nicolas, c'est le verrou poussé derrière la porte que comptait enfoncer l'Allemagne ; c'est la fin du grand dessein, la ruine de la Grande Pensée du règne, du chemin de fer mondial, du Berlin-Bagdad allemand.
Une nouvelle campagne va s'ouvrir qui sera sans doute décisive, parce que l'Allemagne a épuisé ses forces en tentatives furibondes autant qu'incohérentes, et qu'elle semble incapable de soutenir longtemps une lutte aussi inégale. Nous attendons l'avenir sans peur. La Russie a été surprise par la guerre en flagrant délit d'organisation : ses
chemins de fer stratégiques étaient à peine amorcés, ses arsenaux étaient à moitié vides. Devant elle, deux ennemis formidables, qui avaient longuement machiné leur guetapens. Elle a réussi à balancer la fortune pendant neuf mois ; elle a ruiné l'Autriche, au point que cette monarchie a cessé d'exister ; ses généraux ont détruit plusieurs armées allemandes. Menacé par une attaque formidable et telle que l'histoire n'en connaît pas de semblables, son chef a exécuté une retraite admirable, évité un désastre et constitué une ligne de défense, que tous les assauts de Mackensen et de Hindenbourg n'ont pas brisée. Il a gagné ainsi le temps nécessaire pour créer une nouvelle armée, plus nombreuse que celle qui a jusqu'à présent porté le faix de la lutte; grâce au concours que le gouvernement a trouvé dans toutes les classes sociales, la production en munitions et en armes a pris un énorme développement et elle suffit désormais à tous les besoins. Pendant la guerre de sept ans, le génie de Frédéric II ne l'aurait pas sauvé de la ruine si la mort d'Elisabeth ne l'avait délivré de l'hostilité de la Russie. De semblables miracles ne se reproduisent guère en histoire, ou, si l'on veut, l'Allemagne ne peut plus être sauvée que par un miracle.
La discipline russe n'a rien de rigide, et, pendant l'étape, les soldats marchent en débandade. Au moment de la halte ou à l'approche de l'ennemi, ils se retrouvent tous à leur poste, sous l'œil de leurs chefs. La nation entière s'est avancée de même en ordre dispersé, et les observateurs non prévenus se sont effrayés du tumulte désordonné de ses bntaillons ; cette confusion n'était qu'apparente, et au signal du clairon chacun a pris son poste de combat. Quelque violent que soit l'assaut, l'armée et la nation russes sont prêtes à le refouler, et quelque difficile que soit le but, elles sont de taille à le conquérir.
Un officier racontait que, au milieu du fracas de la bataille et du mugissement du canon, il avait entendu la terre crier. Elle crie d'angoisse, mais aussi d'espérance; et dans ces spasmes, elle enfante un monde nouveau, une Europe affranchie et une Russie reconstituée.
Cette Russie triomphante, elle ne se laissera pas arracher le prix d'une victoire qui lui a coûté tant de larmes et de sang, et, grâce à elle, les Slaves, arrachés au bagne teuton, connaîtront enfin l'ineffable joie d'une vie libre et pleine. Grâce à elle, les Tchèques échapperont à l'insolence allemande; les Polonais, à l'oppression d'une bureaucratie complice de l'étranger ; les Slovaques et les Yougoslaves à la brutalité magyare; les Bulgares, enfin, à la sournoise tyrannie d'une dynastie criminelle et traîtresse. Alors, seront effacés du calendrier, suivant la prophétie de Kollar, les trois jours de deuil, les anniversaires de Kossovo, de la Bila Hora et de Masiejowitse, où s'effondra l'indépendance de la Serbie, de la Bohême et de la Pologne.
« Un voisin perfide, écrivait le poète en pleurant sur les maux de la race, s'est glissé dans la maison et a jeté de lourdes chaînes autour du cou du souverain. Les Dieux eux-mêmes se sont enfuis, la terre seule est restée fidèle : les forêts, les rivières, les murs des villages et des cités n'ont pas renié leurs noms slaves ; l'âme a disparu ». — Non, l'âme n'avait pas disparu ; elle flottait, meurtrie et douloureuse, autour de ses enfants qui gémissaient dans l'esclavage. Le cri de la terre lui a rendu son courage et
sa foi ; le souverain a brisé ses chaînes. Déjà s'éveille le printemps, le printemps russe, et les cloches de la Pâques prochaine sonnent la résurrection. E. D.
Les amitiés tchèques
Les relations franco=tchèques avant la guerre
Quelle que soit l'issue de la guerre actuelle, les relations entre la France et les Pays-Tchèques s'en trouveront, sans aucun doute, profondément et heureusement modifiées. Fondées sur certaines affinités des deux races, elles ont toujours été des plus amicales ; un même idéal, un danger commun rapprochaient naturellement les deux peuples, servaient de base à leur confiance réciproque; et, au cours de ses luttes politiques, la Bohême tournait volontiers ses yeux vers la France afin d'y trouver des motifs d'espérance et des encouragements à poursuivre le bon combat pour toutes les libertés.
Mais, c'est surtout depuis vingt-cinq ans que les liens d'amitié franco tchèque se sont resserrés. Les manifestations de sympathie se sont multipliées, spécialement dans les années qui ont précédé la guerre, manifestations que M. Louis Léger, l'un des plus ardents artisans de ce rapprochement, retra(;ait, avec tant de verve, dans un des derniers numéros de la Revue hebdomadaire.
Il n'est pas sans intérêt de rappeler ici les étapes de cette recrudescense d'une vieille et solide affection.
Lorsque les Sokols nous firent leur première visite, il y a une vingtaine d'années, un certain nombre de nos compatriotes furent un peu étonnés d'apprendre que ces jeunes gens alertes, à l'uniforme pimpant, aux allures décidées, étaient les ambassadeurs que nous envoyait, pour se rappeler à notre souvenir, une glorieuse petite nation, amie fidèle des mauvais jours, un peu trop négligée, en dépit de ses droits à noire reconnaissance. Un certain roi, Jean de Bohême, qui était mort pour la France avec ses chevaliers, sur le champ de bataille de Crécy, leur revînt assez vite à la mémoire ; ils avaient appris cela sur les bancs du collège. Mais il fallut, car c'était là de l'histoire contemporaine, que des conférenciers leur apprissent l'émouvante protestation des députés tchèques, à la Diète du royaume de Bohême, contre l'annexion de l'Alsace-Lorraine par l'Allemagne. ■
Les Français cependant n'étaient 'pas sans excuses. Le régime politique auquel est soumise la Bohême ne lui permettait pas de se faire représentera Paris par des diplomates tchèques ; les sympathies réciproques n'avaient aucune occasion de se manifester en cérémonies officielles dont les échos auraient, par l'intermédiaire des journaux, rappelé de vieilles sympathies à la masse de la population. Faute de la cultiver, "Tchèques et Français allaient laisser tomber leur vieille amitié,' quand, à l'occasion de l'exposition de 1889, la Bohême eut la bonne inspiration de nous envoyer ses Sokols; et ce fut le début de nouvelles et chaleureuses relations.
Les visites que se rendent les sociétés de gymnastique n'ont généralement pas une importance internationale. Mais ce ne sont que de simples sociétés de gymnastique ; et,
en choisissant ses Sokols pour aller témoigner à la France son désir de resserrer d'anciens liens d'affection réciproque, la Bohème nous envoyait autre chose qu'une simple association sportive ; ses jeunes ambassadeurs à l'air martial, aux gestes hardis, à la tenue élégante, représentaient pour elle l'armée qu'elle n'avait pas le droit de posséder ; et leur présence à l'aris constituait une manifestation aussi symbolique et aussi nationale d'amitié pour la France que celle de la visite des marins de l'amiral Avellane venant affirmer l'union franco-russe.
Re<.'us solennellement à l'Hôtel de 'Ville de Paris, ils rapportèrent en Bohême l'écho des sympathies françaises. Ils nous revinrent alors souvent, en 1892 à Nancy, en 1894 à Lyon, en 1895 à Périgueux, de nouveau à Paris en 1900, à Nice en 1901, au Mans en 1902, à Arras en 1904 ; et ils firent acclamer aux quatre coins de la France, les couleurs de la Bohême, rouge et blanc, les mêmes que celles de notre Alsace.
En 1900, la municipalité de Prague vient en corps, sur l'invitation du Conseil municipal de Paris, visiter l'exposition universelle. Dès lors, les relations des deux peuples prennent une nouvelle forme; les élus des deux capitales échangent des invitations collectives, et les manifestations d'amitié prennent un caractère officiel. En 1901, une délégation du Conseil municipal de Paris va assister aux fêtes des Sokols à Prague. En 1902, la Bohêmeenvoie une députation déposer une couronne au pied du monument de Victor Hugo dont la France célèbre le centenaire. Au banquet qu'offre la ville de Paris aux délégués tchèques, on lance l'idée d'un monument à Jean de Luxembourg sur le champ de bataille même de Crécy ; la proposition est accueillie avec enthousiasme, et, trois ans plus tard, en 1905, les représentants de Paris et de Prague se retrouvent à l'inauguration de la pyramide élevée à la mémoire du vaillant roi de Bohême. Dans son discours, M. Srb, maire de Prague, rappela aux « Chers alliés d'autrefois et Chers amis d'aujourd'hui » tous les anciens liens qui avaient uni les deux pays, la lidélité "de la Bohême à l'amitié française, les relations qui unissaient au moyen âge les Universités de Prague et de Paris, les deux aînées des universités d'Europe.
En 1907, c'est le tour des édiles parisiens de se rendre h Prague, à la fête des Sokols. Ils sont reçus avec un enthousiasme délirant par la population. Le contact est bien retrouvé et l'arrogance croissante de l'ennemi commun le rend plus précieux.
Depuis quelque temps déjà les Allemands d'Autriche
nquiélaient de ce rapprochement franco-tchèque et
-sayaient d'en entraver le développement. Jusqu'en 1893,
Prague, une ville de 400.000 habitants, centre économique
de premier ordre, ne possédait pas de consulat français.
Les visites des Sokols eurent l'heureux résultat de décider le gouvernement de la République à envoyer un consul dans la capitale de la Bohême. Celle mesure contrariait les plans austro-allemands d'isolement politique et économique delà Bohême, et les hommes d'État viennois multiplièrent les intrigues contre celte représentation officielle do la France auprès de la population tchèque. Ils réussirent par des moyens détournés à faire demander la suppression du consulat par un sénateur français, qui essaya de démontrer que l'importance des échanges commerciaux entre la France
et la Bohême ne justifiait pas les dépenses d'un établisse, ment consulaire.
Des personnalités mieux averties intervinrent et réussirent à persuader le ministre de l'intérêt que présentait pour la politique française le resserrement des liens de tout genre entre la Bohême et la France ; le consulat fut maintenu, et quelques-uns de ses titulaires surent jouer un rôle des plus heureux dans le développementdel'intimité francotchèque.
En 1912, Prag'ie donna de grandes fêtes en l'honneur de tous les Sokols du monde slave. On invita non seulement le Conseil municipal de Paris, mais des personnalités des lettres et des sciences françaises et de nombreux membres de la presse parisienne. L'accueil ne le céda en rien aux précédents, et nos journalistes n'eurent pas besoin, cette fois, de faire appel à leur imagination pour peindre à leurs lecteurs la chaleurdes sentiments tchèques envers la France. La réalité se passait facilement d'enjolivements.
L'Alliance française, qui mène à l'étranger une si courageuse campagne en faveur de notre langue, a naturellement profité de ces manifestations de sympathie pour étendre son action. Ses succès en Bohême sont une des preuves les plus évidentes du goût des Tchèques pour notre civilisation et des affinités intellectuelles des deux peuples. Les .sections de Prague et de plusieurs autres grandes villes sont des plus florissantes et voient le nombre de leurs membres augmenter de jour en jour.
Les fêtes de 1912, à Prague, marquent la dernière étape, avant la guerre, de l'amitié franco-tchèque.
Dès les premiers jours de la guerre, le gouvernement français eût à prendre une décision au sujet de la question tchèque. Jusque là, des considérations de convenances diplomatiques lui avaient interdit d'encourager, ou même de faire la plus simple allusion aux revendications d'un peuple faisant officiellement partie d'un État soi-disant ami. Devenu libre d'exprimer ses sympathies, le gouvernement français n'hésita pas à manifester officiellement sa pleine confiance dans les Tchèques, et à leur accorder, quoique sujets austro-hongrois, les mêmes privilèges dont jouissent les ressortissants des nations amies. C'était la consécration officielle de l'alliance franco tchèque.
Cette décision du gouvernement français eut un très grand retentissement en Bohême, dont la population vit dans cet acte la preuve que l'amitié de la France n'était pas de vaines paroles.
Nous n'avons pas besoin de rappeler à nos lecteurs le caractère des sentiments que nos amis de Bohème nous ont témoignés depuis l'ouverture des hostilités, des efforts qu'ils ont faits sur les champs de bataille d'Europe ou dans les ateliers d'Amérique pour aider à notre victoire. Ils n'ignorent pas l'héroïsme des volontaires tchèques de Carency, et ils connaissent les heureux résultats de la campagnedel'Alliance nationale tchèqued'Amérique contre li's fauteurs de grèves austro-allemands dans les usines de munitions des Etats-Unis.
Ce que sera cette amitié après la guerre, on peut le prédire aisément. Les relations seront renouées plus étroites,
plus confiantes, plus profitables que jamais. Nul tiers ne pourra plus intervenir entre les deux nations entièrement indépendantes; aux liens de sentiments s'ajouteront des liens politiques et économiques aussi avantageux pour l'une que pour l'autre. P. R.
REVUES ET JOURNAUX
Le rôle des Magyars. — Répondant à une lettre publiée le 10 mars dans la Gazette de Lausanne, dans laquelle un journaliste magyar, qui signe /gno^îts, se plaint du mauvais traitement imposé aux Magyars dans les camps de concentration en France, M. Jules Valéry, professeur à la Faculté de droit de Montpellier, fait voir le peu de confiance qu'on doit accorder aux soi-disant sentiments démocratiques des Magyars et à leurs protestations d'amitié pour la France.
« Ignotus tire profitd'une lettre écrit M.V^aléry,pourdéplorerque la France et les Français ne rendent pas justice aux bons sentiments des Hongrois à leur égard. Mais il devrait savoir que, si nous n'ignorons pas qu'il y a en Hongrie des hommes qui sont animés d'une sympathie sincère pour notre patrie, nous ne saurions oublier que ce pays a joué un rôle essentiel dans la comédie diplomatique qui a servi de prélude à la tragédie de la guerre, qu'il a fourni aux Conseils des Empires centraux le comte Tisza, et surtout qu'il est, quoique puisse dire Ignotus pour atténuer cette situation, l'allié d'un État qui a organisé ses services d'espionnage avec une audace et une perfection incomparables. Que dans ces conditions, notre gouvernement ait pris toutes les mesures propres à mettre les ressortissants des puissances ennemies hors d'état de nuire, qui oserait le lui reprocher sérieusement? Sa conduite ne trouve-t-elle pas sa justification dans les attentats auxquels des Hongrois très authentiques se sont livrés sur le territoire des États- Unis, pays neutre cependant? Du reste, il nous est arrivé si souvent, en France, d'être les dupes de notre bienveillance et de notre générosité envers des étrangers qu'il n'y a rien d'étonnant, ni de scandaleux, à ce que, instruits par l'expérience, nous nous tenions sur nos gardes. Ce n'est pas pour rien que la sagesse des nations dit : « Chat échaudé craint l'eau froide. »
LES COLONIES TCHÈQUES
L'Union des Associations Tchéco-slovaques de Russie
a organisé le l*'' (14) mars, à Pétrograd, une séance très importante et très réussie. Empêché par une indisposition, M.Maxime Kovalevski, qui devait présider la réunion, a été remplacé par M. Eugraphe Kovalevski, membre de la Douma qui a pris la parole, comme représentant du bloc progressiste, sur les affaires étrangères dans les premières séances de la Douma.
Devant une nombreuse assemblée, M. Kovalevski a souligné l'intérêt très grand que présente pour la Russie, et par suite pour ses Alliés, le problème tchécoslovaque, et l'unanimité des Russes dans le désir et l'espoir de voir se réaliser l'idéal de liberté au nom duquel les Tchécoslovaques ont souffert, lutté et luttent aujourd'hui contre des maîtres qui n'ont su être que des persécuteurs.
Le professeur Jastrebov a fait un exposé très nourri de l'état de sujétion politique, économique, intellectuelle où l'administration allemande et magyare de l'Autriche-Hongrie a tenu les Tchèques et les Slovaques au xix» siècle, — et des efforts grâce auxquels ceux-ci ont pu maintenir à peu près partout leurs positions. Le chilïre de la population, les droits historiques, les ressources naturelles, le degré de culture, tout concourt à rendre nécessaire la constitution de la Bohême en État indépendant. Le professeur Jastrebov a touché à la fin la question des frontières futures du nouvel État. Elles doivent lui assurer une complète protection.
M. P.\T0uiLLET, le directeur de l'Institut français de Pétrograd, a rappelé les liens séculaires qui unissent la France et la Bohême, les grands services rendus en France à la cause tchéco slovaque par les initiateurs et les maîtres des études slaves en France, MM. Léger et Denis, par leur propagande et leurs travaux, grâce auxquels l'opinion française a pris une pleine connaissance du problème tchéco-slovaque. Il a indiqué ensuite les raisons d'ordre tchèque, d'ordre européen et d'ordre français pour lesquelles nous souhaitons le complet affranchissement des Tchécoslovaques. La lecture de la déclaration de la Diète de Prague (1870), l'allusion aux vaillants légionnaires tchèques ont vivement frappé l'auditoire.
Entre les deux^ conférences, qui ont été très applaudies, le Président a donné lecture de nombreux télégrammes envoyés à l'Assemblée : de Londres par le professeur Masaryk, de Russie par de nombreux groupes d'officiers et de soldats des régiments de tirailleurs tchèques et d'officiers ou soldats tchèques prisonniers. L'Assemblée a voté l'envoi de télégrammes à quelques-uns de ces groupes d'officiers et soldats tchèques, au professeur Masaryk et aux professeurs Denis et Léger.
Société tchéco-slave "Égalité de Paris" organise, le dimanche 14 mai, à 2 h. 30, à la Salle Hoche (9, avenue Hoche), sous le haut patronage de \a Lic/ue des Droits de l'Homme, sous la présidence de M"»» Maria Véhone, avocat à la Cour d'Appel, et avec le gracieux concours d'éminents artistes français, anglais, italiens et slaves, un grand concert au profit des Volontaires tchèques combattant sous les drapeaux français. La partie musicale sera précédée d'une conférence de M. Georges Bienaimé sur Les Espérances de la nation Tchèque. Billets (10, 5, 3 et Ifr.) au Bureau de la Colonie tchèque (16, rue de Richelieu) et de La Nation Tchèque (18, rue Bonaparte).
Le Comité de la Colonie Tchèque de Genève organise, le mercredi 19 avril, à la Grande Salle Centrale, à Genève, une conférence de M. Alfred de Meuron, ancien député, directeur de l'Office social, sur les Aspirations de la Nation Tchèque.
A partir du 1" Mai 1916, Its Bureaux (la rédaction et l'administration) de la «La Nation Tchèque » seront transférés : 18, rue Bonaparte, Paris.
Le Gérant : L Mathiiu.
Imp. des Beanx-Artg. (A. Mullir), 7B, rue DaresD, Puii
LA
Nation
REVUE BI-MENSUELLE Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne
Si-
SP
PARIS 18, rue Bonaparte, 18
Cf3
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