DÉCLARATION DES DÉPUTÉS TCHÈQUES
Toutes les nations petites ou grandes ont le même droit de disposer d'elles-mêmes ; leur individualité doit être également protégée. Décider du droit des nations par l'épée, par la force des armes, ce serait déclarer les plus faibles cxhérédées de tous leurs droits, donner la sanction la plus brutale au droit du plus fort, rendre l'élat de guerre continuel entre les nations, sacrifier la liberté et la dignité humaine au plus barbare despotisme militaire, renoncer aux bénéfices les plus précieux de la civilisation.
La nation tchèque désire voir l'Autriche évoluer vers un
idéal de paix et de liberté, en s'appuyant sur le droit des peuples de disposer librement d'eux mêmes.
La nation tchèque considère que la mission de l'Autriche dans l'histoire universelle est d'unir les différentes nations et les différents peuples de l'empire en une libre fédération, dont les États se soutiendraient réciproquement contre toute attaque éventuelle de voisins puissants ; qu'ils doivent se garantir réciproquement leur développement indépendant et national sous forme d'États autonomes et libres, et le respect de tous les droits naturels dans une véritable égalité fraternelle.
Evidemment, cet idéal élevé ne concorde pas avec les principes haineux et les ambitions mesquines de ceux qui ne peuvent se figurer les nations fédéralisées de l'Autriche que dans le rôle du marteau et de l'enclume, qui ne reconnaissent d'autre but à l'Autriche et d'autre moyen de conservation de la monarchie que la domination de races faussement protégées par une vaine constitution, do ceux qui pressent sans cesse le gouvernement d'adopter leurs vues, c'est à-dire de remplacer la liberté par l'emploi de la force et de faire servir la constitution à mater la majorité.
Plaise à Dieu que, dans ces temps d'épreuve, le gouver nement autrichien ne se laisse pas entraîner dans une fausse direction, ni paralyser par des conceptions d'une étroitesso d'esprit funeste, pleines de partialité, en contradiction avec les droits des nations. Qu'il garde son entière liberté de vue et d'action, qu'il se laisse diriger uniquement par un esprit de sage modération et d'impartialité envers toutes les nations.
Peut-êtreest-il déjà bien tard pour inaugurer une politique nouvelle et assurer la renaissance de l'Auti'iche par une fé dération de peuples libres et égaux en droits. L'occasion présente ne se représentera peut-être pas. Rien ne peut sauver l'Empire à cet instant décisif, si le gouvernement ne tient pas tête à des partis-pris qui se manifestent impunément. Tant qu'il n'aura pas d'idées dirigeantes, il ne sortira pas do ses embarras, ni en dupant les peuples par des détours diplomatiques, ni en s'épuisant à maintenir des forces militaires exagérées. Pour sauver la monarchie, il faut que le gouvernement reconnaisse clairement et cherche résolument à réaliser la grande conception quenous indiquonsplushaut, qu'il défende fermement et sincèrement les principes modernes, non seulement dans la politique intérieure de l'empire, mais aussi dans la politique européenne.
La nation tchèque reconnaît, en conséquence, le plein droit des différentes nationalités allemandes de réaliser leur unité et de constituer un seul Etat, si elles le jugent nécessaire. Mais si l'on voulait outrepasser cette aspiration légitime et s'emparer par la violence d'un peuple qui désire rester fidèle à un autre État, auquel il se sent lié par une
liistoire et dos intérêts communs, ce serait un altontut au droit qu'ont les peuples, comme les individus, de disposer d'eux-mêmes.
La nation allemande a le droit incontestable de repousser par la force armée les attaques sur son territoire, ou les entreprises contre son indépendance et son unité. Mais, si elle visait à imposer un certain mode de goucernement à la nation française, ou si elle lui arrachait une partie de son territoire, dont les habitants se sentent Français et veulent rester tels, elle commettrait un attentat contre la liberté de ce peuple, et mettrait la force à la place du droit.
La nation tchèque ne peut pas ne pas exprimer sa plus ardente sympathie à cette noble et glorieuse France qui défend, aujourd'hui, son indépendance et le sol national, qui a si bien mérité de la cioilisation, et à laquelle nous sommes redevables des plus grands progrès réalisés dans les principes d'humanité et de liberté.
La nation tchèque a la conviction qu'une telle humiliation que le fait d'arracher un lambeau- de son territoire à une nation illustre et héroïque, remplie d'une juste fierté nationale, serait une source inépuisable de nouvelles guerres et, par conséquent, de nouvelles blessures à l'humanité et à la civilisation.
La nation tchèque estime également que défendre à une grande nation qui a devant elle un aussi brillant avenir que la nation russe, de mettre, si elle le juge nécessaire, ses rivages de la Mer Noire en état de défense, constituerait une indécente offense à sa souveraineté. C'est pourquoi la nation tchèque regarderait comme une faute inexcusable de mettre en péril les plus importants intérêts de la monarchie, comme s'il s'agissait de l'existence de l'Autriche ellemême, par des mesures hostiles à la Russie, qui visent uniquement à humilier cette puissance, en maintenant perpétuellement une prohibition contraire au droit international.
Le peuple tchèque ne professe pas un moins vif intérêt pour ses frères des nations slaves de l'Empire turc. D'accord avec toute l'Europe civilisée, il a salué avec joie la libération de la Grèce, de la Serbie, de la Roumanie ; il ne peut, par conséquent, refuser ses sympathies aux autres nations de la péninsule balkanique, quand celles-ci usent de leur droit non périmé de décider d'elles-mêmes et cherchent également à organiser un État pouvant leur assurer une existence digne d'être vécue, l'union de leurs membres -aujourd'hui dispersés, et la participation aux bienfaits de la civilisation chrétienne.
Si le gouvernement autriclden s'obstinait a maintenir intégralement sur ces nations une domination qui non seulement ne repose sur aucune base morale, mais qui déjà chancelle et s'effondre d'elle-même, ou si, faisant verser le sang et sacrifiant les biens des nations slaves d'Autriche, il se décidait à la guerre contre des peuples, leurs frères de race, qui, encore sous le joug étranger, aspirent justement à obtenir le respect de leurs droits doits et la protection des lois constitutionnelles, la nation tchèque se verrait obligée de condamner cet acte, au point de vue moral, et de déclarer cette politique injustifiable et dangereuse.
Tels sont les principes que professe la nation tchèque et qu'elle considérerait comme son droit et son devoir de faire
valoir s'il lui était permis de participer, sans sacrifier préliminairoment son propre droit d'État autonome, à la politique de l'Autriche relative à des questions de droit international, qui demandent à être examinées d'urgence et qui exigent une rapide solution.
En faisant ces déclarations sur des questions internationales d'une si grande portée au nom de la nation tchèque, dont la majorité nous a choisis pour représentants, nous sommes convaincus de notre droit de faire connaître notre manière de voir, en raison de la grande importance de notre nation dans le groupe des nations de l'Empire, de notre glorieux passé, de notre droit d'État autonome, du grand développement intellectuel et économique de notre population, enfin de la part tellement disproportionnée que nous supportons dans l'impôt du sang et des biens dans l'ensemble de la monarchie. Nous nous y sommes décidés sous la pression des graves événements actuels ; car, par suite de la situation géographique des pays de la Couronne tchèque, notre nation joue toujours un grand rôle dans les disputes internationales, et en supporte la plupart des conséquences. Nous y avons été également invités par la confiance que nous témoignent nos frères slaves et par la conscience de nos devoirs de loyauté et de justice envers nos voisins.
Le peuple tchèque est un petit peuple, mais son âme et son courage ne sont pas petits. Il rougirait de laisser croire par son silence qu'il approuve l'injustice, ou qu'il n'ose pas protester contre elle, parce qu'elle a pour elle la puissance.
Il ne veut pas laisser abaisser dans l'histoire le nom tchèque. Il entend demeurer fidèle à l'esprit de ses aïeux qui, les premiers en Europe, ont inscrit sur leurs drapeaux le principe de la liberté de conscience et, en face d'ennemis infiniment supérieurs en nombre, ont soutenu le bon combat jusqu'à l'épuisement de leurs forces.
C'est dans cet esprit que la 'nation tchèque se prépare aujourd'hui à l'action, prête à faire tous les sacrifices que lui dictera sa conscience, quand l'heure sonnera de prendre une décision. Même si son appel devait rester inutile, elle aurait du moins l'intime satisfaction d'avoir accompli son devoir dans un moment critique en rendant témoignage à la vérité, au droit, et à la cause de la liberté des peuples.
De ce document historique nous pouvons tirer plusieurs conclusions relatives à la situation actuelle.
1° Depuis 1848, depuis le jour où l'Allemagne s'efforça de réaliser son unité, les Tchèques ont nettement compris que le sort de leur nation était indissolublement liée aux destinées de la France. Ils ont senti que l'affaiblissement de la France serait un coup mortel pour eux, en même temps que l'existence sur le flanc de l'Allemagne d'une nation nettement anti-germanique ne devait pas rester indifférente aux hommes d'Etat français.
2" La politique impérialiste de l'Allemagne inquiétait déjà les Tchèques. Ils prévoyaient la future campagne pangermaniste. Ils se rendaient compte que le moment allait venir où les Hohenzollerns tenteraient de mettre la main sur l'Autriche , et avant tout sur les Pays-Tchèques,
3" Les Tchèques essayèrent alors de démontrer l'existence de ce danger aux gouvernants de l'Autriche et de leur faire voir qu'il était encore temps de sauver la monarchie du joug allemand, en entrant franchement dans la voie des réformes et en se montrant équitable envers toutes les races de l'Empire. Ils leur donnaient cet avertissement non par amour de l'Autriche, mais par crainte des Allemands.
4" Ce document prouve enfin que la politique étrangère de Vienne, particulièrement sa politique balkanique, déplaisait déjà aux Tchèques. Elle n'était d'ailleurs que le prélude de la politique autrichienne d'aujourd'hui. On y voit aussi que, dès 1870, les Tchèques flétrissaient les intrigues autrichiennes dans les Balkans, qu'ils proclamaient le droit à l'indépendance des nations balkaniques et prévenaient le gouvernement que sa politique antislave entraînerait la ruine de l'Etat.
Les ministres autrichiens r.e comprirent pas ou ne voulurent pas comprendre la sagesse des conseils tchèques. Ils continuèrent, pendant 45 ans encore, leur stupide politique d'oppression et de violence, tracassant, terrorisant, humiliant leurs sujets slaves; ils semèrent les intrigues et la corruption parmi eux.
Il a fallu cette guerre terrible pour que les Tchèques se révoltassent contre les prétentions de Vienne. Ils ont agi en parfaite tranquillité de conscience, sûrs d'avoir tout fait pour écarter le malheur qui frappe l'Europe. L'expérience de ces 45 années d'oppression leur a prouvé que seul l'écrasement de l'Autriche-Hongrie peut mettre fin à leur triste sort politique, matériel et moral. Ils savent,maintenant, que tous les conseils, toutes les récriminations et toutes les prières ne serviront jamais à rien et n'apporteront aucune modification dans la conduite tyrannique de la dynastie décadente des Habsbourgs.
Aujourd'hui que les Tchèques viennent exposer à la France, à l'Angleterre et à la Russie, leurs revendications et leurs espoirs, il n'y a pas pour eux de meilleure recommandation que ce document historique. Ce qu'ils réclament aujourd'hui, ils le demandaient il y a 45 ans, au moment du conflit franco allemand. Ce qu'ils combattaient alors, ils le combattent plus farouchement encore aujourd'hui. Ce qu'ils craignaient déjà vient de commencer à se réaliser dernièrement. Le même sentiment qui les attirait dans ces heures tragiques vers le peuple français souffrant et humilié, les jette aux côtés des héroïques soldats de la Marne et de l'Yser. Et, au moment où la Serbie est écrasée, où les pangermanistes triomphent dans les rues de Prague, où toute la population tchèque, menacée d'extermination, frémit sous la botte prussienne, ils sympathisent, plus que jamais, avec tous les adversaires de l'Allemagne.
Après 45 ans, ils viennent en France, non pas pour demander le payement d'une dette de gratitude en raison du cri en faveur du droit violé que poussa autrefois leur peuple, mais pour mettre on lumière la communauté des intérêts français et tchèques. Et nous sommes heureux de constater que la France a, aujourd'hui, pleinement compris la loyauté de leur action et la justesse de leurs vues.
Les Tchèques en Russie
(Essai de statistique économique)
La Xalion Tchèque, dont la Rédaction m'a très aimablement demandé un article, poursuit un but, l'émancipation du peuple tchèque, qui ne peut mètre que très sympathique, étant données mon origine slave et mes convictions démocratiques et socialistes.
Il m'aurait été bien facile de prendre pour sujet ce que l'on choisit d'habitude en pareille occasion, et de répéter les phrases sonores que chacun connaît à propos des « sympathies du peuple russe pour le peuple tchèque » etc.
Mais je partage l'opinion de notre grand écrivain Tourfiuénief, au sujet des grandes démonstrations d'amitié. Tourguénief écrivait : <( Les épanchements sentimentaux ressemblent au bois de réglisse : on suce d'abord pendant un moment, et ce n'est pas désagréable, mais au bout d'un certain temps la bouche se remplit d'amertume. »
Cet aphorisme que Tourguénief cmettuit à propos des relations personnelles d'un homme avec un autre, est juste aussi s'il s'agit de nations entières. La sympathie et l'amitié véritables de deux nations ne doivent pas reposer sur de grandes démonstrations, mais sur une connaissance réelle et réciproque des deux peuples. Dn homme qui veut fonder ses sympathies et ses antipathies vis-à-vis d'un pays étranger, non sur des impressions personnelles et fugitives, mais sur une étude consciencieuse, doit avant tout apprendre à connaître la vie véritable de ce pays.
Voilà pourquoi j'éviterai, aujourd'hui, les phrases vagues au sujet des relations russo- tchèques ; je tâcherai de faire connaître aux lecteurs de La Nation Tcltèque quelques faits qui peuvent présenter pour eux un certain intérêt, car ils se rapportent, en même temps, au peuple tchèque et à la Russie ; il s'agit de l'émigration tchèque en Russie et du rôle qu'elle a joué dans notre développement national.
Le dénombrement général des habitants de la Russie n'a eu lieu qu'une fois, il y a déjà assez longtemps, en 1897. Les données de ce dénombrement, quelque incomplètes qu'elles puissent être, sont les seuls renseignements statistiques sûrs que nous possédions sur notre pays en général, et, en particulier, sur le rôle qu'y joue l'immigration étrangère.
Le recensement de 1897 a trouvé en Russie 605.000 étrangers, soit 112 °/o de la population totale. — - Même dans les régions de la Russie qui les attirent le plus, les étrangers ne sont pas très nombreux ; au Caucase, en Pologne, en Sibérie, ils ne dépassent pas 1,50 "/o ; en Russie centrale, ils atteignent à peine 0,25 "/"•
Sur ces 605.000 étrangers, il y a 244.000 femmes. Comme les femmes sont d'habitude un élément passif et dépendant, au point de vue économique, nous ne devons tenir compte que des hommes, au nombre de 360.000.
41 % des étrangers résidant en Russie, en 1897, habitent les villes; 59% la campagne. Or, 25 <>/o seulement de la population totale de l'Empire habitent les villes. Il est donc évident que l'étranger fournit relativement beaucoup plus de citadins à la Russie que la population autochtone. De plus, il convient de remarquer que 30 "/o de tous les immigrés sont concentrés dans les quatre villes principales de l'Empire russe, Pétrograd, Moscou, Odessa et Varsovie.
Cependant, toutes les nationalités étrangères représentées dans l'Empire n'ont pas la môme préférence pour la vie urbaine : les Allemands, les Tchèques et les Bulgares s'établissent volontiers à la campagne. 75 "/« des « sujets austro-hongrois » — dont une grande partie est tchèque, — • habitent la campagne, de même que 50 "/o des Allemands et des Bulgares (ce fait s'explique par l'existence de nombreuses colonies allemandes, tchèques et bulgares dans le Sud de la Russie, et sur le bord de la Volga). Au contraire, les trois quarts des Français habitant la Russie sont citadins ; de même pour les Anglais, et presque au môme degré pour les Belges et les Italiens.
En général, les industriels et les commerçants sont relativement beaucoup plus nombreux parmi les étrangers que parmi les nationaux où ils ne représentent que 12 % et 50/0, contre 70 "jo d'agriculteurs. Sur 100 Français immigrés «actifs», 44 s'occupent d'industrie, 20 de commerce et 5 seulement d'agriculture. Sur 100 Anglais on compte 48 industriels, 28 commerçants et 1 agriculteur. Parmi les sujets allemands, au contraire, les agriculteurs atteignent une proportion de 22 %, contre 52 "/o d'insdustriels et 11 °/u de commerçants.
J'insiste sur ce mot de sujets allemands pour que l'on n'oublie pas qu'en dehors do ces Allemands, sujets de leur nation d'origine, il existe en Russie un grand nombre d'Allemands sujets russes ; ce sont les habitants allemands des provinces baltiques, les agriculteurs de la Volga et de la Russie méridionale, etc. D'après le recensement de 1897, les habitants de la Russie ayant pour langue maternelle l'allemand formaient un total de 1.800.000 personnes, et ce nombre, qui n'a pas cessé d'augmenter, doit atteindre, actuellement, 2 millions au moins.
Avant de passer à l'examen détaillé de l'immigration tchèque, il convient de faire observer que le dénombrement de 1897 ne peut pas nous en donner une idée complète, parce qu'il n'a pas toujours su faire la distinction entre la nationalité des immigrants et l'État dont ils faisaient partie avant d'émigrer en Russie.
Le dénombrement de 1897 compte 121.500 Austrohongrois et 50.385 Tchèques. Mais, parmi ces 121.500 Austro-hongrois, il y a, — cela ne fait pas l'ombre d'un doute, — un nombre plus ou moins grand de personnes d'origine tchèque, et le nombre total de l'immigration tchèque en Russie n'est pas de 50.000 personnes, mais beaucoup plus considérable. Mais comme il nous est impossible de vérifier, en détail, la statistique et de la corriger avec précision, nous l'accepterons telle quelle.
Quel tableau ces chiffres nous donnent-ils de l'immigration tchèque ?
Pour ce qui est du sexe, sur les 50.000 Tchèques que constate le dénombrement, il y a 26.000 hommes (52 °/o), et 24.000 femmes (47 "/o). Cette proportion s'explique par le caractère familial de l'immigration tchèque en Russie ; les Tchèques y viennent, non pas individuellement, mais avec toute leur famille, et ils s'établissent dans leur nouvelle patrie d'une manière fixe, durable, — le plus souvent même pour toujours.
Au point de vue économique, naturellement, tous les immigrants ne représentent pas la même valeur, puisqu'ils ne sont pas tous en âge de travailler, et qu'ils ne peuvent pas tous développer, au même degré, leur force de travail. Le dénombrement déclarait, en effet, que sur les .50.000 Tchèques, 19.000 étaient (( actifs », ou indépendants, et 31.000 « passifs » ou dépendants. C'est à-dire que le nombre des Tchèques indépendants représentait 370/0 de leur colonie, et le nombre des Tchèques dépendants 62 "/o. La proportion des «indépendants» et des ((dépendants» n'est pas la mémo pour les hommes et les femmes. Sur 26.000 hommes, il y a, en effet, 16.000 indépendants, c'est-à dire plus des deux tiers, tandis que sur 24.000 femmes il n'y en a que 2.600 qui soient indépendantes, c'est-à-dire à peine plus d'un dixième.
Les mots <( actif » et « passif », « dépendant » et u indépendant », n'ont pas, dans une statistique économique, le sens qu'ils ont en langage courant; la différence entre ces deux termes n'est pas la môme qu'entre les mots de travailleur et de fainéant. Tous ceux qui occupent une situation de production indépendante, et forment une unité économique séparée, rentrent au point de vue statistique dans la catégorie des gens actifs. Tels sont, par exemple, l'entrepreneur et l'ouvrier dans l'industrie, l'artisan, le marchand et le chef de chaque famille parmi les habitants de la campagne. Les membres de la famille, même s'ils travaillent autant ou plus que le chef, rentrent au point de vue statistique dans la catégorie des gens « passifs » et « dépendants ». C'est ce qui explique la proportion considérable des femmes « passives », puisque les femmes travaillent d'habitude à leur ménage, ou aident leurs maris aux travaux des champs.
Par conséquent, on ne croira pas que 62 "/o des immi grants tchèques en Russie forment un poids mort, composé de bouches à nourrir qui ne fournissent aucun travail utile. En réalité, — et nous le verrons tout à l'heure, — les immigrants tchèques sont un élément de travail et d'activité considérable, et ils jouent un rôle 1res important dans le développement national, en particulier dans l'agriculture.
Comment l'immigration tchèque est-elle répartie entre les différentes professions?
Pour répondre à cette question, il faut s'en rapporter aux chiffres, car, selon le mot d'un écrivain, « un centimètre de statistique vaut parfois plus que tout un kilomètre de démonstrations abstraites ».
Plus de la moitié des tchèques qui habitent en Russie (29.500 sur 50.000) s'occupent d'agriculture. Immédiatement après, viennent les Tchèques employés dans la métallurgie, au nombre de 3.000; puis ceux qui sont occupés au service des particuliers et les journaliers (2.500), les tailleurs (1.300), etc..
Les Tchèques sans profession définie, n'atteignent parm
l'immigration russe que le nombre de 635, c'est-à-dire une proportion d'environ 1/2 »/o- Les personnes qui gagnent leur vie par la prostitution ne sont que 22, et parmi ces 22, on compte 18 femmes « indépendantes » et quatre membres de leurs familles qui vivent à leurs frais. (Je ferai observer en passant que l'immigration allemande compte 492 prostituées avec 37 membres de leurs familles et en outre 7 hommes indépendants (sic) qui ont désigné la prostitution comme source de leurs revenus.)
Sans marrôter plus longuement sur les autres chiffres de l'immigration tchèque en Russie, il me faut souligner encore une fois ce fait que les éléments productifs et utiles y forment une majorité écrasante.
Nous trouverons un tableau plus frappant encore du rôle utile que joue l'immigration tchèque en Russie et de son activité économique considérable en étudiant les colonies agricoles tchèques au sujet desquelles certains renseignements intéressants ont été résumés dans une enquête faite il y a quelque temps par un des zemstvos du sud de la Russie. C'est cette enquête qui fera le sujet de notre prochain article.
Grégoire Alexinsky.
Ancien député ft la Douma.
{A suivre).
Vers la paix future
(.•iuite)
L'idée d'union et de solidarité nationales domine celte guerre et gouverne le monde d'aujourd'hui. Le dernier siècle nous l'a léguée et elle sert de base à notre culture et à nos libertés modernes ; elle est inséparable des plus grands biens de l'humanité contemporaine : la liberté individuelle et le démocratisme moderne.
Ce sentiment qui se manifeste quelquefois aveuglément et se transforme facilement en chauvinisme, atteint aujourd'hui son point culminant. Chez les Allemands, les idées pangermanistes l'ont fait aboutir au paroxysme, et leurs théoriciens identifient un Allemand et le monde ' ntier ; d'après eux, leur peuple et sa culture par laquelle il a devancé tous ses voisins, l'emportent sur le reste de l'humanité : il faut les imiter, il faut les suivre, les accepter, se soumetiro à eux. Et ils arrivent à légitimer les issassinals en alléguant qu'ils servent à l'humanité.
Cet égarement dangereux doit être refréné sans pitié. Aujourd'hui, il ne reste d'autre solution (jue d'écraser les Allemands.
Mais est-if possible de briser du môme coup leur unité nationale '? Est-il possible même d'y penser '? Je crois que non. L'évolution de la société européenne est trop avancée pour qu'elle puisse être ramenée aux mœursdu XYii^siècle.
Les Allemands ont vécu et vivent encore dans l'atmosphère nationaliste du dernier siècle et il serait vain et puéril de se figurerque des mesures de rigueur extérieures puissent entraver leur évolution vers une union de plus en [)lus étroite. Le xi.x" siècle entier le démontre. Ceux qui voudraient chercher dans la dislocation de l'Allemagne
un moyen do l'affaiblir définitivement, sont dépourvus du sens de l'évolution historique. Cela exigerait une gendarmerie permanente et une surveillance continuelle, de sorte qu'au bout do quelque temps les adversaires deux en seraient fatigués et qu'on aboutirait à une nouvelle guerre.
Il est clair que l'évolution vers l'union nationale se poursuit partout, même là où les raisons ne sont pas aussi puissantes qu'en Autriche pour aspirer à l'indépendance. Les petits groupes séparés de la mère patrie se sentent partout attirésverselleet l'union nationaleestdevenu le mot d'ordre aujourd'hui. On n'arrivera jamais à une paix durable en voulant diviser les peuples, quels qu'ils soient.
Mais il y a encore une autre idée qui se rapproche de ce que nous venons de dire et qui constitue un élément absolument nécessaire de l'évolution contemporaine des peuples. Les peuples d'aujourd'hui veulent déveloiiper une culture nationale pleine, forte, intense. Et ils arrivent à cette conception vraie et juste, que cela n'est possible qu'à la condition de vivre dans un l']tat gouverné [jar eux, suivant leurs aspirations, où leur vie intellectuelle, artistique et sociale, leurs mœurs et leurs habitudes, leui's occupations quotidiennes trouvent une atmosphère politique favorable. En un mot le peuple ne vit pas pleinement, s'il ne vit pas indépendant, s'il n'est pas maître chez lui. A la culture nationale appartient aussi une vie politique propre qui ne peut être réalisée que chez une nation indépendante. Peut-être un Français ou un Anglais aura-t-il de la peine à bien comprendre ce sentiment qui est d'ailleurs fort naturel. Il faut appartenir à un petit pays asservi, y vivre pendant des années, souffrir de son asservissement, et puis arriver dans des pays libres comme la Hollande, la Suisse ou la Norvège pour sentir une différence douloureuse qui rappelle sans cesse les entraves qui limitent dans la mère patrie toutes les manifestations de la conscience nationale. Il faut être Tchèque, Serbe, Slovène ou Roumain d'Autriche pour comprendre cette sensation.
Les peuples del'Europecontemporaineveulentêtre uniset désirent vivre indépendants. L'Europe d'aujourd'hui doit donc être remaniée d'après le principe des nationalités. • Il serait déraisonnable pour l'Europe et bien dangereux de vouloir reculer dans le passé sous n'importe quelle forme et de s'opposer à une évolution tellement naturelle, môme lorsqu'il s'agira des Allemands, en dépit du châtiment qu'ils méritent ; cette solution n'apporterait pas une paix durable, au contraire, elle sèmerait de nouvelles discordes çt préparerait de nouvelles guerres.
Le développement que les derniers mois de guerre ont encore donné au sentiment national rend la solidité d'une paix semblable fort douteuse. Le patriotisme allemand a non seulement abouti en Prusse à une rage maladive et irraisonnée, môme chez les gens qui se vantaient d'un certain sens critique, mais il s'est aussi violemment manifesté chez les Allemands d'Autriche. Il fut un temps otf des dissentiments existaient entre les Allemands d'Autriche et ceux de l'Empire, où la Prusse et les Hohenzollern n'étaient pas aimés à Vienne, où les Allemands d'Autriche étalaient leur «loyalisme autrichien ». Aujourd'hui, il n'en est plus ainsi. Il n'y a pas un Allemand d'Autriche qui no dé sire rentrer dans le giron de l'Empire «colossal», ou qui
ne sympathise avec les Teutons de Berlin, dont il partage les sentiments et les appétits.
Si l'on voulait opposer des obstacles à cette évolution, ils seraient iiiimédiatenient emportés. Les courants intellectuels de notre temps la favorisent. Les Allemands regarderaient immédiatement ces mesures comme une oppression, et un peuple de 65 millions d'hommes saurait vite trouver les moyens de se dégager. Ce serait un manque de sens politique de ne pas comprendre la vraie situation en Allemagne et en Autriche et de se méprendre sur la psychologie du peuple allemand. Il ne faut pas oublier qu'il se tient solidaire de ceux qui sont au front et que s'il est vaincu, il ne cherchera pas le coupable chez lui, comme on le croiti mais une autre voie à la réalisation de ses ambitions. Un peuple si développé intellectuellement et tellement conscient de sa force ne renoncera jamais à ses espérances, même s'il est totalement écrasé!
Il faudra tenir compte de cet état d'esprit lorsqu'il s'agira de dicter des conditions de paix.
On invoque encore en faveur du démembrement de l'Allemagne une autre raison, surtout en France et dans certains milieuxen Angleterre: 11 fautmaintenirl'Autriche-IIongrie ; si elle n'existait pas, les Allemands d'Autriche se joindraient naturellement à l'Allemagne qui, au lieu d'être affaiblie, sortirait de cette guerre encore plus forte, car ce qu'on lui prendrait en Alsace-Lorraine, ou le lui rendrait largement ailleurs. C'est pourquoi il faut conserver l'Autriche qui avec la Bavière pourrait constituer un bon contrepoids à la Prusse. De ce que nous venons de dire sur l'évolution du sentiment national, il s'ensuit qu'il serait absolument faux de vouloir compter sur l'Autriche transformée pour l'opposer dans l'avenir à l'Allemagne.
Nous démontrerons qu'au contraire, l'Autriche et la Hongrie ont favorisé la propagande pangermaniste, travaillé en sa faveur, et ont contribué à déchaîner la guerre actuelle autant que la Prusse elle-même.
Mais certains milieux cherchent à justifier à tout prix le plan de maintenir l'Autriche et de l'opposer à la Prusse. D'après eux trois nations subsisteraient dans l'Autriche de demain: Les Allemands au nombre de 11 millions, les Magyars (Hongrois) de 9 millions et les '1 chècoslovaque.^ de 10 millions. Les hommes politiques qui préconisent cette solution, prétendent que, dans cette Autriche, les Tchécoslovaques pourraient jouer un rôle prépondérant. Les pays Tchécoslovaques par leur richesse en matières premières, par leur puissance économique et par l'instruction de leurs habitants sont les plus avancés de la monarchie et, par conséquent, les plus capables de prendre la direction de sa politique. On pourrait utiliser leur force en donnant au peuple Ichéco slovaque dans le futur empire des Habsbourgs une situation ana'ogue Ix celle qu'ont aujourd'hui les Magyars. Il servirait ainsi de contrepoids efficace aux Allemands et aux Magyars, et pourrait empêcher, une fois pour toutes, les manœuvres impérialistes auxquelles ceux-ci se livraient en Autriche. Mais les auteurs de celte combinaison négligent certains faits d'une importance capitale.
Personne ne peut arracher du cœur et de l'esprit des Allemands d'Autriche le sentiment d'une étroite parenté intellectuelle avec les sujets de Guillaume II. Et leurs ten-
dances pangormanisles, dont il est dangereux de méconnaître la force, seront toujours un lien solide entre les deux groupes et se manifesteront de nouveau. D'ailleurs, il ne faut pas oublier que les Tchécoslovaques devraient être unifiés dans ce nouvel empire : la Slovaquie serait rattachée à la Bohême, à la Moravie et à lu Silésie ; et si, d'autre part, les pays yougoslaves étaient annexés par la Serbie et la Transylvanie par la Roumanie, l'État magyar serait alors réduit à la portion congrue. Les Magyars rendus furieux par le dépècement de leur État, se jetteraient dans les bras des Allemands d'Autriche pour combattre ensemble les Tchèques restés les seuls Slaves de l'Empire. Dans ces conditions, nous aurions non seulement à soutenir à l'intérieur de nouvelles luttes acharnées et incessantes contre deux puissants adversaires, mais encore notre influence sur la politique extérieure deviendrait nulle. De n'importe quelle façon qu'on combine ce nouveau groupement d'États, nous aurions toujours contre nous une force double numériquement, composée d'éléments très développés au point de vue politique, et qui par sa puissance économique tiendrait toujours sous sa sujétion un tiers de notre peuple tchéco-slovaque. Il est difficile de s'imaginer comment dans ces conditions, les Tchéco-slovaques pourraient être un contrepoids efficace aux Allemands et aux Magyars. Je me demande, par exemple, comment nous pourrions empêcher qu'ils ne dirigent la politique extérieure à leur gré et selon leurs intérêts ? Ils seraient 20 millions d'Auslro-lIongrois contre 10 millions de Tchèques. Cette combinaison ne servirait qu'à unir étroitement deux peuples qui ne cherchent que notre asservissement.
Dans ces conditions, on ne peut raisonnablement espérer nous voir imposer à la nouvelle Autriche une politique différente de celle d'aujourd'hui. Les mêmes surprises se répéteraient forcément.
Rappelons-nous seulement la raison qui détermina l'Autriche à se jeter dans cette guerre et le rôle qu'ont joué les Allemands d'Autriche et les Magyars. Laissons de côté les vieux plans des impérialistes autrichiens aussi bien que des cercles dynastiques s'efforçant de compenser par des con quêtes balkaniques les échecs diplomatiques essuyés ailleurs, et n'examinons que les causes intérieures qui poussèrent les Austro-Allemands elles Magyars à l'alliance avec la Prusse.
Les Allemands d'Autriche venaient de perdre un certain nombre de leurs principales positions politiques. Au parlement, le suffrage universel leur avait définitivement enlevé leur majorité artificielle. L'élargissement de la capacité électorale dans les pays tchèques pour la Diète et les conseils municipaux avait encore affaibli leur puissance. L'évolution économique des Tchèques et des Yougoslaves les menaçait de plus en plus, et l'accroissement constant do l'influence de la population tchèque leur montrait clairement que leur domination ne pourrait durer. C'est pourquoi, dans les derniers temps, les Allemands d'Autriche se montraient fervents partisans de l'absolutisme, envenimaient les luttes nationales qui, devenant de plus en plus âpres, désorganisaient la monarchie; et ils se tournaient vers Berlin pour y trouver secours et protection : d'après eux, les Prussiens seuls étaient capables de rétablir l'ordre on Autriche. Et
comme en temps normal, il était impossible de tenter un tel coup d'État, on saisit avec empressement la première occasion qui se présenta de réaliser les vieux rêves d'expansion des Germains. L'Allemagne provoqua la guerre à la fois pour réduire les Slaves d'Autriche et pour fonder un « colossal » empire pangermanique.
Il no faut pas chercher les causes de cette guerre seulement en Allemagne et dans ses rêves impérialistes. Les Allemands d'Autriche, le parti militaire, la bureaucratie et la dynastie autrichiennes, qui ne savaient comment sortir de leurs diflicultés intérieures, travaillèrent tous en commun à déclancher cette catastrophe mondiale dont ils avaient besoin pour l'accomplissement do leurs plans.
La guerre a développé, en Autriche, les sentiments et les tendances pangermanistes à un point dont on ne se fait nulle part une idée exacte.
La déclaration de guerre à la Serbie et peu après à la Russie provoqua chez les populations slaves un véritable accès de rage et de désespoir et elles manifestèrent, aussitôt, une violente hostilité contre l'Autriche. Les soldats slaves, et surtout les soldats tchèques, se rendirent en masse à i'e'nnemi ; la population ne cachait pas ses sentiments germanophobes ; elle refusait do participer aux manifestations loyalistes qu'imposaient les autorités ; il fallait employer la force pour l'amènera soutenir l'empire économiquement et financièrement, et elle laissait éclater sa satisfaction aux nouvelles de défaites autrichiennes. Elle ne dissimulait pas qu'elle n'attendait que l'arrivée des Russes pour se jeter sur les régiments autrichiens en déroute et précipiter la chute de la monarchie. L'attitude menaçante des populations slaves d'Autriche apprit aux Allemands qu'ils ne pouvaient compter sur leur appui mais, qu'au contraire, ils devaient s'attendre à de terribles surprises de leur part.
Quand l'armée habsbourgeoise fut battue en Serbie et à peu près écrasée en Galicie, les Allemands d'Autriche n'attendirent plus de secours et de salut que du côté de Berlin. Les uns. considérant déjà l'Autriche comme perdue, déclaraient qu'ils aimaient mieux s'en aller que de rester plus longtemps dans cette monarchie pourrie : d'autres se consolaient en acclamant les succès des armées prussiennes dans lesquelles ils mettaient tous leurs espoirs. Et, quand enfin, au [irintemps IQIS, les Prussiens eurent sauvé l'Autriche et la Hongrie de l'invasion russe et éloigné l'heure de l'écroulement, l'enthousiasme et l'admiration des Allemands d'Autriche pour l'empire de Guillaume II passèrent toutes les limites. Ils virent dans la fusion des deux empires non seulement le salut momentané, mais aussi la luise de leur future politique. Le souvenir du terrible danger iiui les avait menacés, l'enthousiasme de victoires remportées en commun, le prestige toujours croissant de la Prusse, ■nfin le fait qu'on ne pouvait mater les Slaves d'Autriche ins l'appui des Ilohenzollerns, tout cela fortifia leurs sentiments i)angermanistes, à tel point que rien au monde ne peut maintenant lesaffaiblir. I.es Allemands-Autrichiens voient dans l'union avec les Allemands d'Empire la sécurité de leur existence nationale, tout leur avenir. Même les plus grandes défaites ne pourront atténuer ces sentiments que les heures d'é(ireuve ont encore di'veloppr's. Au contraire, leur écrasement les amènera à se rapprocher plus intime ment que jamaisde leurs frères de Berlin, qui, unefois déjà,
leur prêtèrent un si puissant appui. Et, si le boycotage économique isole l'Autriche et l'Allemagne du monde entier, il contribuera en même temps à les unir plus étroitement. 11 s'ensuit que, dès les premiers mois qui suivront la paix, des éléments puissants agiront pour faire revivre les conditions politiques d'avant la guerre.
C'est pourquoi, la Triple Entente ne doit à aucun prix donner aux Allemands d'Autriche la possibilité de fournir à l'Allemagne, « la nouvelle chair à canon » tirée des millions de Slaves de cette future Autriche. La Triple Entente ne veut pas laisser les Allemands autrichiens s'unir aux Allemands de l'Empire, dans la crainte d'augmenter encore la puissance de l'Allemagne en lui adjoignant 7 millions d'habitants ; /nais elle oublie que la solution que nous venons d'étudier apporterait à la même Allemagne les 30 millions d'habitants du nouvel empire des Habsbourgs.
Si l'Autriche fournit aujourd'hui à l'Allemagne les forces militaires et économiques de 51 millions d'habitants, demain avec cette combinaison, elle lui apporterait encore l'appui d'un Étal de 30 millions d'hommes.
(A suivre)
ECHOS ET NOUVELLES
M. Masaryk chez M. Briand, Préaident du conseil.
M. Masanjk, professeur à l'Université de Prague et député tchèque au Parlement de Vienne, a profité de son séjour actuel à Paris, pour développer notre action politique ans les milieux parlementaires français. C'est ainsi que nous pouvons enregistrer, aujourd'hui, un événement des plus importants pour le succès de notre action en faveur de l'indépendance des Pays- Tchèques, et qui constitue un nouveau pas en avant vers le but que nous poursuivons.
M. Masaryk a été reçu, le 3 février, par M. Briand, président du conseil et ministre des affaires étrangères. Il lui a exposé notre programme, il a attiré son attention sur le danger commun que faisait courir aux Tchèques, aux Slaves autrichiens et à toute l'Europe en général, la constitution d'un grand Empire pangermanique de Hambourg à Bagdad, et il a montré que nos revendications sont en parfait accord avec les intérêts des Alliés.
Le président du conseil, avec une parfaite compréhension des problèmes politiques de l'Europe centrale, a assuré M. Masaryk de sa grande sympathie pour notre cause, et l'a vivement encouragé à perse-
vérer dans sa campagne en vue de la réalisation des légitimes espérances du peuple tchèque. Il a ajouté qu'il était convaincu que la France ne se désintéresserait jamais du sort de la nation tchèque, à laquelle elle fut toujours liée par une profonde amitié que cette guerre a encore rendue plus étroite.
Ce succès politique doit être pour nous, pour tous nos compatriotes, pour tous nos amis, un sérieux encouragement à redoubler d'efforts et à accentuer notre action. C'est une preuve indiscutable que notre cause fait des progrès en France, et que, dans tous les pays, l'opinion publique commence à saisir l'importance de la question tchèque.
Les paroles du chef du gouvernement français témoignent que les milieux officiels ne sont pas les derniers à lui accorder leur attention. A^ous pouvons nous réjouir franchement de ce succès qui confirme notre certitude du triomphe 'final.
Une interview de M. Masaryk. — Le lendemain de la réception de M. Masaryk par M. Briand, le Matin a publié, dans son numéro du 4 février, un entretien d'un rédacteur du grand quotidien parisien avec celui qui (( est l'âme de ce mouvement patriotique visant à rétablir un jour la souveraineté et l'indépendance des Pays Tchèques ». M. Masaryk a exposé dans les termes suivants sa conception de l'avenir de l'Europe et comment les aspirations tchèques pouvaient cadrer avec les intérêts supérieurs des Alliés :
(( La tâche la plus urgente est, naturellement, d'expulser l'ennemi des territoires qu'il occupe, mais il est indispensable qu'à l'avance nous nous soyons tracé un plan de ce que doit être l'Europe après la victoire des alliés'. Ce plan permettra, après avoir réduit l'Allemagne, de la rendre inoffensive, et, même au stade actuel des opérations de guerre, il nous donnera les moyens de lutter contre elle, ce dont il m'est aisé de vous prouver l'efficacilé.
(i Le vrai objectif allemand, c'est de créer, sous l'égide de Berlin, une puissante confédération d'Etats dans l'Europe centrale. 11 s'exprime, aujourd'hui, par la formule Berlin- Bagdad, formule qui, ne l'oubliez pas, est une création du général de Moltke. Comme, avant 1870, la Prusse a réalisé l'union économique des Etats allemands avant leur union politique, de même, aujourd'hui, c'est sous couleur d'association économique que se présente la première étape du grand plan germanique. Son aboutissant, je vais vous le dire :
« C'eut de mettre 97 millions d'Ausiro-l longrois., de Turcs et de Balkaniques soax la dominaiion allemande.
Dès 1866, après Sadowa, Bismarck avait compris qu'il valait mieux, pour lui, conserver l'Autriche intacte et soumise que la mutiler et s'en faire une ennemie. Celle idée a été féconde. Des Autrichiens notables reconnaissent aujourd'hui que leur pays ne peut se maintenir qu'appuyé sur
l'Allemagne. L'Autriche véritable, l'Autriche sans l'Allemagne, a été, dans cette guerre, battue par la Russie et par la Serbie. En sauvant l'Autriche. l'Allemagne l'a organisée comme une de ses provinces. Fortifier l'Autriche, c'est, à proprement parler, travailler pour le roi de Prusse. Affaiblir l'Autriche, c'est affaiblir l'Allemagne. Détruire l'Autriche, c'est frapper l'Allemagne au cœur, en ruinant le plan de l'Europe centrale et en coupant la fameuse route Berlin-Bagdad.
« Dire que l'Autriche Hongrie est une garantie pour la paix, c'est une folie. C'est elle qui a semé les germes de la guerre actuelle, le jour où, avec l'aide de Bismarck, elle a occupé la Bosnie et l'Herzégovine, où elle s'est décidée à jouer le rôle d'avant-garde allemande dans les Balkans. Détruire l'Autriche ne signifie pas détruire les nations qui la composent. C'est seulement la dynastie des Habsbourgs, esclave de l'Allemagne, qu'il faut bannir, et, s'il paraît utile que les nations autrichiennes demeurent confédérées, qu'elles le soient, mais sous l'égide des alliés.
« On craint parfois que si l'on supprime à l'Allemagne le Drang nach Osten, on lui impose le Drang nach Wesien, c'est-à-dire, au lieu de la poussée vers l'Orient, la poussée sur l'Occident. C'est une erreur. Privée de l'appui de l'Autriche et de la Turquie, l'Allemagne est trop faible pour menacer les puissances occidentales. Croyez-moi, le point vulnérable de l'Allemagne, c'est l'Autriche Hongrie.
« Si, dès le début de la guerre, les puissances de l'Entente avaient déclaré catégoriquement que tous les Slaves d'Autriche seraient libérés et la monarchie des Habsbourgs détruite, l'Autriche-Hongrie, au lieu d'être une force pour l'Allemagne, aurait été un lourd fardeau et toute l'orientation des événements en eût été modifiée.
« Je sais bien que certains hommes politiques imaginent qu'un jour l'Autriche-Hongrie se dressera contre l'Allemagne; c'est une illusion fatale. Le courant pangermanique a complètement triomphé, aussi bien à Budapest qu'à "Vienne. D'autre part, si, au lieu d'être complètement désagrégée, l'Autriche perdait simplement les territoires polonais et ruthônes au profit de la Russie, et les régions adriatiques au profit de l'Halie, les Allemands et les Magyars, qui seraient alors 20 millions contre 10 millions de Tchèques et de Slovaques, nous tyranniseraient complètement. Je dis cela pour répondre aux illu.sions de quelques-uns de mes compatiiotes qui s'imaginent que, dans une Autriche simjilement diminuée, nous pourrions avoir notre place.
(( Enfin, il est une dernière objection que présentent ceux qui croient nuisible la disparition de l'Autriche-Hongrie : c'est que l'Allemagne s'incorporerait nécessairement les Allemands d'Autriche. Je répondrai qu'en ce cas l'empire germanique s'augmenterait de sept millions d'habitants tandis qu'en maintenant la monarchie des Habsbourgs, on le laisse étendre la main sur cinquante et un millions de sujets nouveaux.
(( En résumé, le grand plan germanique de l'avenir, celui qui menace l'existence de tous les alliés, c'est le plan de l'Allemagne maîtresse de l'Europe centrale. Je crois que la libération de l'Europe centrale doit être le but final de la guerre. L'organisation normale des nations qui la composent est une œuvre de création dont la direction appartient à la France. Nous connaissons depuis longtemps vos sympathies
pour la Bohême et nous attendons de vous, de votre prestige moral, sans cesse plus grand, une aide efficace et puissanle. L'Europe nouvelle devra sa naissance à iine politique positive et créatrice. Il ne suffît pas pour lui donner le jour d'une politique purement négative.
i( Il faut frapper vos ennemis au défaut de leur cuirasse en leur supprimant les instruments dont ils veulent se servir pour leur domination mondiale : la ruine des Habsbourgs est la voie la plus sûre pour réduire à néant les rêves de l'Allemagne, en la réduisant elle-mêmeàses propres forces. »
La censure Autrichienne en Bohême. — Les sévérités de la censure visent plus spécialement les périodiques publiés par les soins des associations des Sokols et du parti politique des socialistes nationaux. Non seulement la publication du Bulletin des associations des Sokols est actuellement suspendue, mais les autorités font aussi la révision des numéros des années précédentes et en interdisent un certain nombre, en particulier ceux concernant le dernier congrès des Sokols à Prague, en 1912. On se demande ce que les autorités peuvent trouver de si dangereux pour la sécurité de l'Autriche dans ces anciens bulletins des Sokols. Ils craignent probablement que leur lecture ne rappelle aux Tchèques une admirable manifestation nationale et ne les incite à persévérer de plus en plus dans leur hostilité à la monarchie des Habsbourgs. Le gouvernement se méfie à un tel point de tout ce qui a un rapport quelconque avec les organisations des Sokols, qu'il vient d'interdire, sous un prétexte ridicule d'ordre commercial, la vente et la distribution d'un jeu d'enfants (figures à découper) appelé les Sokols.
Les publications socialistes sont également examinées minutieusement, et la censure est allée jusqu'à confisquer les cartes des membres du parti des socialistes nationaux ~ur lesquelles était imprimé le programme du parti.
Manifestations magyares contre les Tchèques. — Le
député magyar Urmanczy a provoqué au Parlement de Budapest une nouvelle démonstration contre les Tchèques. Dans la séance du 15 Janvier, il a pris une seconde fois la parole au sujet de prétendues persécutions de la part des soldats slaves dont seraient victimes, " les très braves et très fidèles" soldats magyars. « Les Croates, a-t-il dit, manifestent toujours de l'hostilité contre les Magyars, maisc'est des Tchèques que nos soldats se plaignent le plus souvent. Non seulement dans les casernes et sur le front, mais beaucoup plufe encore au cours de leur captivité en Serbie <t en Russie, nos soldats ont à subir des oiïenses à leurs sentiments patriotiques et à leur honneur. A Nich, par ixemple, les Tchèques ont fêté bruyamment avec les Serbes la chute do Przemyszl et se sont livrés à des manifestations hostiles à la monarchie et à l'empereur. » A ces déclarations, le député Polonyi ajouta : « Ils agissent de môme sur le front», et les autres députés poussèrent des cris de haine rontre les Tchèques.
Les Tchèques ne dissimulent certainement pas leur haine
des Allemands et des Magyars et profitent de toutes les occasions de la manifester ouvertement. Mais que sont toutes leurs manifestations légitimes, même les plus violentes, à côté des brutalités raffinées que les médecins magyars exercent sur les blessés slaves qu'ils font intentionnellement souffrir et mourir, ou à côté de l'attitude provocante de la soldatesque magyare envoyée dans les Pays- Tchèques pour surveiller la population ?
La fabrication et la vente du pain et des pâtisseries
préoccupe toujours les autorités. De nouvelles circulaires menacent tous ceux qui, sous un prétexte quelconque, enfreindraient les prescriptions concernant les économies imposées au public. Les administrations politiques et la police sont chargées de surveiller minutieusement l'observation des décrets ministériels de décembre 1915 et de janvier 1916 et d'envoyer des rapports détaillés sur le résultat de leurs enquêtes. On voit, d'après les préoccupations du gouvernement, que les difficultés économiques de l'Autriche vont s'accroissant de jour en jour et inquiètent de plus en plus les autorités delà monarchie.
Une nouvelle réquisition des métaux en Autriche. —
Pour parer à la pénurie des métaux indispensables à la fabrication des armes, le gouvernement a mis en application le décret ministériel du 23 septembre 1915, par lequel les fabricants, les commerçants et les industriels sont invités à remettre aux autorités les ustensiles en cuivre, en laiton I ou en nickel, susceptibles d'être utilisés pour les besoins de l'armée. Avant la date de la remise obligatoire des objets réquisitionnés, leurs propriétaires peuvent les céder contre une juste indemnité au Bureau central des métaux à Vienne ou à ses succursales.
LE MONDE SLAVE
Tout le monde est d'accord, actuellement, pour déclarer que la Pologne doit être rétablie dans son unité politique. L'Europe nouvelle ne peut pas admettre une injustice aussi criante que le démembrement d'une nation vivante, et même les esprits les plus timorés reconnaissent que la paix générale demeurera précaire, tant qu'on laissera subsister ce foyer de légitime méconteiUeiiieiit.
Mais, si l'on s'accorde sur le principe, bien des gens conservent une certaine inquiétude. Cette Pologne, dont tout le monde reconnaît le remarquable développement artistique et littéraire, dont on admire l'invincible sentiment national, est-elle susceptible de former un Etat indépendant i)u point de vue économique '! Livrée à ses seules ressources, soutiendra-t-elle la concurrence des nations voisines? Pourra-t elle s'alTranchir de leur protectorat? Ne sera-t-elle pas condamnée à tomber sous leur .tutelle et à devenir leur satellite ?
M. Stanislas Posner s'est proposé de répondre à cette question et de dissiper ces doutes. Sans phrases, il s'est attaché à laisser parler les faits. Nom croyons que son argumentation, très précise, méthodique, soutenue par une chaleureuse conviction intérieure, est de nature à intéresser nos lecteurs.
Depuis plus d'un siècle, la Pologne s'est trouvée dans les conditions les plus défavorables. Divisée par des douanes intérieures qui la rattachaient malgré elle et malgré les raisons géographiques les plus précises à trois États différents, soumise à des gouvernements malveillants ou maladroits, elle a dû surmonter des difficultés bien plus considérables que les autres pays d'Europe. Au lieu de chercher à développer sa richesse, chacun des États copartageants surveillait avec crainte ses efforts et ses succès, suivait avec méfiance ses progrès et les retardait par tous les moyens. On connaît les lois d'expropriation votées en Allemagne contre les Polonais ; ailleurs, pour être plus cachée, la persécution n'en était pas moins lourde. Les ministères faisaient attendre pendant des dizaines d'années l'autorisation nécessaire pour introduire une amélioration de détail, et arrêtaient ainsi la vie économique si intense à notre époque. Les propriétaires riverains de la Vistule ont demandé, en vain, pendant des années, le droit de relever les digues construites au xiv« siècle et détruites depuis par les guerres et le temps. Ce droit ne leur a pas été accordé, de sorte que la situation sur les bords de la Vistule est plus mauvaise en 1910 qu'à l'époque des Jagellons.
Il semblerait qu'avec un pareil régime, les forces vitales de la Pologne eussent dû disparaître peu à peu, s'atrophier, ou, tout au moins, rester stationnaires. Or, nous sommes frappés, au contraire, de l'intensité de son développement, de son activité industrielle et commerciale, de sa tîèvre de production, de la place de plus en plus en vue qu'elle prend parmi les nations créatrices.
Partout, les savants, les ingénieurs, les médecins polonais occupent les plus hautes situations. L'art et la littérature polonaise, au xix« et au début du xx« siècle, peuvent affronter sans crainte la comparaison avec l'art et la littérature de toutes les nations d'Europe. Sur tous les marchés, les produits polonais font une concurrence souvent heureuse aux produits étrangers; on les rencontre en Russie et jusqu'au fond de la Sibérie, à Constantinople et dans les Balkans, en Afrique, en Amérique.
En Pologne même, malgré les persécutions les plus méthodiques, les Polonais gagnent tous les jours du terrain. L'élément polonais progresse en facede l'élément allemand en Posnanieeten Prusseoccidentale (St ade- L' élément allemand en face du polonais - Berlin 1908). Les ressources polonaises grandissent ; l'industrie, en partie fondée par des Allemands, à un moment où les Polonais détournés des études scientifiques par leur lutte nationale ne pouvaient rivaliser avec leurs voisins, passe maintenant en des mains polonaises. Partout, la vie sociale s'organise, des banques se fondent, qui se séparent et se distinguent de plus en plus nettement de leurs rivales allemandes.
Les ennemis de la Pologne assistent avec une inquiétude
croissante au formidable développement d'un pays que depuis longtemps ils croyaient avoir réduit à merci. Leurs érudils, Stade, Bernhard, publient de lourdes études, sortes de pamphlets, où ils conviennent, rageusement, que la Pologne est une « puissance » dangereuse pour l'Allemagne. S'ils ne la détruisent pas, ce n'est pas par humanité ; ils considèrent comme un droit et comme un devoir de supprimer tout ce qui pourrait se trouver sur leur route. Mais en face d'un pareil ennemi, ils sont impuissants. Devant une telle vigueur de résistance, leurs mesures d'exception ne sont pas plus efficaces que le bombardement de leurs zeppelins sur Londres ou sur Paris; elles causent quelques souffrances inutiles, elles n'atteignent pas sérieusement l'adversaire et ralentissent à peine ses progrès.
Cette force vitale de la Pologne, sur quoi repose-t-elle ? — Quelles en sont les conditions et les sources? — Le pays et le peuple. D'une part, les ressources du sol et du soussol, les conditions géographiques et climatériques, et, d'autre part, la valeur intellectuelle et morale de la race qui a grandi sur cette terre à laquelle l'unissent plus de vingt siècles de labeur.
Les richesses naturelles de la Pologne sont considérables. Sa situation, au milieu de la grande plaine du Nord de l'Europe, en a fait, à toutes les époques, un lieu de passage et un centre de trafic entre l'Orient et l'Occident. Sa rivière propre, la Vistule, dessert, avec ses affluents, un espace de 160.000 kilomètres carrés. Ce bassin n^est séparé des bassins du Niémen et du Dniepr que par des ondulations légères, de sorte que la Pologne se trouve au croisement des routes qui vont de l'Est à l'Ouest, et de celles qui mènent de la Baltique à la Mer Noire, des Balkans en Scandinavie. Quoique divisée en trois tronçons par les douanes austro-russe et austro-allemande, la Pologne véritable est une au point de vue géographique, « non pas fortuitement, mais comme par une prévision intelligente » selon le mot de Strabon. La Vistule, ce large chemin mouvant qui descend des hautes montagnes vers la mer en décrivant un vaste arc de cercle, consacre cette unité. C'est elle qui transporte vers la plaine et la Baltique les bois de la Taira, les produits des mines, les abondantes moissons des terres à blé.
Les Allemands qui se sont approprié la partie la moins longue mais la plus riche de la rivière, son cours inférieur, ont essayé de le germaniser. Los résultats qu'ils ont obtenus sont hors de proportion avec la peine qu'ils se sont donnée. Il est vrai qu'à Gdansk le chiffre des Allemands est supérieur à celui des Polonais, et qu'ils y jouent un rôle plus important; ils forment la haute bourgeoisie, les propriétaires, les commerçants riches. Le peuple cependant reste polonais, et les paysans des environs ont beau être dissimulés, dans les statistiques, sous le nom de Kachoubes, ils n'en parlent pas moins un dialecte slave que l'on a peine à distinguer du polonais courant. On peut d'ailleurs prévoir à Gdansk une transformation semblable à celle qui s'est produite il y a une cinquantaine d'années à Prague. Avant le réveil national bohème, la ville de Prague était en majorité allemande, la campagne environnante seule était
tchèque; à 1 appel des patriotes, les ïchèquesont repris leur place, et maintenant la grande majorité de la population, qui est tchèque, forme une barrière solide contre l'envahissement du germanisme. Lorsque la Pologne sera redevenue libre, le commerce de son fleuve augmentera dans des proportions colossales, et Gdansk, clé de la Vistule, redeviendra la noble cité polonaise qu'elle était autrefois.
Les richesses minières de la Pologne sont bien connues. Le bassin houiller, situé à quelque distance du pied des Garpathes, en Galicie occidentale, dans le Royaume et en Silésie, s'étend sur un espace de 6000 kmq. dont 3000 ap partiennent à la Prusse; il produit chaque année 170 millions de tonnes et occupe 100.000 ouvriers. La houille qu'on en extrait donne un coke excellent qui sert à entretenir un nombre considérable de hauts fourneaux où l'on travaille, non seulement le fer extrait des mines de Pologne (120.000 tonnes environ) mais des milliers de wagons de minerai que l'on fait venir du bassin du Donetz. Le prix inférieur du combustible compense et au-delà le prix pourtant considérable du transport. En Haute-Silésie, on trouve en quantité le zinc, la talamine, le plomb; en Galicie, la région pétrolière s'étend sur 20 km. de large et 400 km. de long et produit une moyenne de 90.000 quintaux d'huile minérale par an. Les mines de sel de Wieliczka étaient célèbres dès le xii* siècle; elles ont conservé leur importance. A Nowo-Radomsk, à Czestochowa, à Rudniki, à Dombrova, on trouve la silice et la chaux nécessaires à la fabrication du ciment, dont la production augmente rapidement.
Le faible développement de l'industrie chimique s'explique par la politique d'inertie, — pour ne pas dire davantage, — de la bureaucratie : les matières premières abondent et cette branche de l'industrie se développera rapidement aussitôt que la Pologne sera maîtresse de ses destinées. Des sources minérales jaillissent en de nombreux endroits au pied des Garpathes; des stations thermales se fondent qui attirent un nombre de baigneurs de plus en plus important.
Les richesses agricoles ne sont pas moins considérables; longtemps avant les partages, les paysans produisaient du lin et des laines célèbres pour leur finesse dans le monde entier; lorsque l'industrie à domicile se transforma en grande industrie, on établit d'énormes usines (Lôdz, Gerardow), qui tissèrent le lin, la laine, le coton. Depuis 1870, cette industrie a grandi de 700 "/o. Dans le royaume seul, il existait avant la guerre 1400 filatures qui occupaient 200.000 ouvriers et dont on pouvait évaluer la production à environ un milliard 300 millions de francs.
Le blé, la pomme de terre, la betterave poussent abondamment ; partout s'élèvent des distilleries et des raffineries de sucre; les forêts de la Taira et les plaines du Nord-Est fournissent des bois de toutes sortes que la Vistule charrie et que l'on transporte ensuite par mer dans les pays les plus éloignés.
Le peuple polonais qui revendique ces richesses, à juste titre, semble-t-il, puisqu'elles se trouvent sur une terre qu'il occupe depuis des siècles, atteint le chiffre de
23.000.000 d'habitants en Europe, de 26 millions 1/2 dans le monde entier.
Quelques défauts que puissent lui reprocher ses adversaires, ils ne peuvent lui contester au moins une force de caractère, une énergie remarquables.
Au moment des persécutions contre les Uniates en 1894, des avocats interrogèrent dans sa prison un vieux paysan qui avait été arrêté pour avoir protesté hautement contre les mesures du gouvernement. Ils lui demandèrent pourquoi il n'avait pas cédé en apparence aux exigences de l'administration; il aurait pu conserver ses croyances sans les proclamer, et rester bon catholique de cœur, tout en fréquentant l'église orthodoxe. Le vieillard les écouta attentivement, puis il secoua sa tête blanche et répondit : « Messieurs, j'ai 90 ans; toute ma vie, j'ai suivi la foi catholique, j'ai été trois fois à Pétersbourg à pied pour porter des suppliques que personne n'a lues. Ge n'est pas maintenant, si près de la tombe, que je pourrais tenir assez à la vie pour la payer par une lâcheté. »
L'énergie des jeunes générations n'est pas moins admirable que la fermeté des vieillards. Retardées d'abord dans leur développement intellectuel par la malveillance de leurs gouvernements, elles se sont pourtant vite mises à l'ouvrage, et elles ont déjà en grande partie regagné l'avance que d'autres races avaient pu prendre sur elles. C'est dans les classes supérieures que le progrès s'est fait sentir le plus tôt; après avoir fait des études à l'étranger, les jeunes, revenus dans leur pays, se sont mis à la tête du grand mouvement industriel; ingénieurs, contremaîtres, directeurs, ils ont remplacé les Allemands qui, il y a trente ans, s'enrichissaient en exploitant la terre de Pologne et l'ouvrier polonais. D'autres ont créé en Posnanie, dans le Royaume, en Galicie, tout un réseau de banques qui se soutiennent réciproquement et qui sont une des forces principales de la résistance polonaise. Si quelqu'un doutait de l'aptitude des Polonais à s'occuper de questions industrielles et financières, il suffirait pour le convaincre de lui montrer le développement économique de la Pologne et de lui rappeler que le Crédit Foncier de Paris a été fondé en 1852 par un Polonais, Wolowski, sur le modèle des institutions du même genre qui existaient déjà en Pologne à cette époque. Les Polonais sont particulièrement capables de s'adapter à l'industrie moderne : très inventifs, ils se plient facilement aux exigences toujours nouvelles de la mode; ils adoptent immédiatement les découvertes aussi tôt qu'elles sont applicables; ils savent rester en bons termes avec leurs employés, qu'ils ne traitent pas eninférieurs. Aussi, les produits de leur fabrication leur reviennent moins cher qu'à beaucoup d'autres industriels et ils peuvent afïronter sans crainte les concurrences les plus dangereuses.
Un des traits les plus remarquables et les plus généraux de l'intelligence polonaise, c'est la profondeur et l'activité de son sentiment national; très rares sont les hommes qui bornent leur ambition à faire prospérer leurs propres affaires. La plupart s'efforcent d'élever à côté d'eux leurs concitoyens. Un magnifique effort a été fait pour développer l'instruction. On a créé des écoles de toute espèce; écoles primaires dans les villages et les villes, gymnases, instituts techniques, universités ou écoles supérieures
libres. II y fallut un travail opiniâtre, un dévouement absolu, une adresse et un courage admirables. L'argent manquait; on se heurtait aux résistances des gouvernements, toujours hésitants, toujours méfiants, parfois ouvertement hostiles. Pourtant, peu à peu, la civilisation pénétra plus profondément.
Le peuple, un des plus intelligents d'Europe, se rendit compte des avantages que l'instruction lui apportait, et joignit ses efforts à ceux des classes éclairées. Il fonda à ses trais des écoles, et, à côté des écoles, des banques paysannes, des ateliers communs. On pourrait citer un nombre infini d'exemples qui montrent ce que le peuple polonais est capable de faire si on le laisse libre; un seul suffira. Le village de Liskow, en Pologne russe, possédait, dès 1905, une bibliothèque populaire qui recevait plusieurs journaux ; aussitôt que l'on eut supprimé la loi sur les associations, en 190(5, il organisa une série de coopératives : un magasin de produits alimentaires, une laiterie coopérative, une caisse d'épargne qui compta bientôt 336 membres et reçut en dépôt 300.000 rbles, un atelier pour la fabrication des jouets et lo tissage, une pouponnière qui s'occupa de 500 enfants, une poste avec cabine téléphonique, une pharmacie. On parla d'y construire une ligne de chemin de fer et une usine d'électricité. Le nombre des illelrés, des alcooliques, y diminua des trois quarts. Combien la Pologne serait différente de ce qu'elle est, si on laissait agir et s'organiser tous ceux qui veulent lutter contre l'ignorance et la pauvreté. Ils sont innombrables, ardents et fidèles.
Parmi eux, les femmes polonaises jouent un grand rôle; à côté des savants, des professeurs, des médecins, des instituteurs, elles se sont mises à l'ouvrage et on les retrouve partout où une tâche presque surhumaine est rétribuée d'une manière insignifiante ou par des tracasseries do toute sorte. Elles réalisent l'idéal de cette femme dont parle Joinville, qui voulait « brûler le paradis et éteindre les feux de l'enfer afin que les hommes fissent le bien pour l'amour de Dieu seulement ». Dans la solitude des campagnes où elles fondent de petites écoles, élèvent les enfants, enseignent aux paysannes ce qui leur est le plus nécessaire, elles n'ont pour les encourager dans les luttes mesquines qu'elles soutiennent contre les difficultés quotidiennes, que la conscience du bien qu'elles font, et la certitude que l'œuvre qu'elles accomplissent est utile à leur pays et à l'humanité.
Leurs efforts ne sont pas inutiles. Dans toute la Pologne le niveau de la civilisation s'élève rapidement; l'ignorance, la pauvreté diminuent. Dans le monde entier, on recherche les ouvriers polonais, sobres, laborieux, honnêtes, intelligents. Ils occupaient avant la guerre une place considérable en Saxe, en Westphalie, dans les provinces rhénanes, en Amérique, en France même, ou plusieurs milliers de Polonais étaient employés comme mineurs dans les départements du Nord.
La guerre a, en effet, interrompu ce développement incomparable, et changé en une misère sans fond toute cette puissance de richesse et de bonheur. La Pologne dévastée, trois ou quatre millions d'habitants chassés devant l'ennemi, les maisons, les usines détruites, les champs défoncés, le commerce arrêté, tout se môle en un tableau lamentable, d'où le regard se détourne avec horreur. Mais les l'olonais ne perdent pas courage. Devant ces ruines accu- |
muléos, ils appellent à eux la force d'âme de leurs ancêtres, et lorsqu'ils vont prier sur la tomj^e de leurs morts, ils lisent ces lignes, qui résument d'une manière saisissante leurs deuils et leurs espérances :
Le Jour ciendra Qui tout paiera.
REVUES ET JOURNAUX
La presse française s'intéresse de plus en plus à la question tchèque. Les événements qui se déroulent en Allemagne et en Autriche-Hongrie, les efforts de Guillaume II pour mettre définitivement la main sur l'empire danubien, ont enfin ouvert les yeux aux hommes politiques français sur le point vulnérable de la politique pangermànique. L'interview de M. Masaryk, paru dans le Matin, y a grandement contribué.
Le Temps, du 10 février, a publié un très important article, où est développé très clairement le programme tchèque exposé par M. Masaryk. L'auteur de l'article montre que le problème austro-hongrois ne peut se résoudre autrement que par la destruction de la monarchie des Ilabsbourgs.
Dans le Journal de Genève du 11 février, M. Albert BoNNARD dévoile une fois de plus la fausseté des informations viennoises sur l'unité et l'harmonie qui régnerait entre les diverses nations de l'Autriche. Il énumère toutes les persécutions qu'a subies la nation tchèque depuis le commencement de la guerre, et rappelle quelles sont les véritables aspirations des Tchèques.
Le New-York Herald du 5 février, explique excellemment le rôle des Tchèques dans la guerre, montre la force morale, politique, économique et intellectuelle, que représente le peuple tchèque, et indique le grand intérêt qu'ont les Alliés à le voir indépendant.
Dans Paria-Midi, M. Adrien Bertrand continue ses intéressants articles sur la politique étrangère, dans lesquels il n'oublie jamais de mentionner le problème tchèque, en définissant très exactement son importance dans l'ensemble complexe des questions relatives à la lutte contre le pangermanisme.
Le Radical du 2 février insiste de nouveau sur le principe des nationalités, en montrant que la solution des problèmes tchèque et polonais est la condition essentielle d'une paix future quelque peu durable. Et il demande que le gouvernement français prenne l'initiative d'une déclaration assurant ces deux nations d'un meilleur avenir.
The Providence Daily Journal du 13 décembre 1915 publie un long article au sujet d'une réunion publique sur la question tchèque. Il donne un interview de M. Vojta Benes, où la situation de la Bohème, nos revendications nationales, la conduite des Tchèques dans la guerre, etc. sont parfaitement mises en lumière.
Dans V Information du 14 février, M. André Dubosc dévoile les Manœuvres de Tisza qu'il appelle « l'une des figures les plus sinistres de la guerre ». Il met à jour le double jeu des politiciens magyars, ceux de la majorité
et ceux de l'opposition, et invite les gouvernements de l'Entente à ne pas s'y laisser prendre.
(( Certes, écrit-il, nous ne sommes pas de ceux qui prétendent être aimés pour eux-mêmes des peuples étrangers, et nous comprenons fort bien de la part de la Hongrie cette politique de bascule dont elle espère le plus grand profit; mais c'est précisément parce que nous la comprenons que nous ne voulons pas être dupes. Il ne nous suffirait pas que la Hongrie se séparât de plein gré de l'Autriche ou faute d'y pouvoir parvenir désavouât sa politique et qu'à ce prix elle s'acquît l'indulgence des vainqueurs. Nous ne pouvons oublier que des éléments ethniques nombreux et divers au sein du royaume de Hongrie ont souffert de l'orgueil et delà brutalité des Magyars. »
LES COLONIES TCHEQUES
Le voyage de propagande de M. 'Vojta Benes en Amérique.
Notre espoir dans le succès de notre cause en Amérique n'a pas été déçu. Nous annoncions à nos lecteurs, il y a un mois, que la campagne du délégué de notre comité d'action à l'étranger, M. VoJTA Benes, se poursuivait avec énergie et dans les conditions les plus satisfaisantes. Aujourd'hui, nous ne pouvons que confirmer cette première information. Chargé par notre comité, au mois d'août dernier, d'uno mission spéciale, M. Benes a commenf;é son œuvre de propagande à New- York et dans les provinces de l'Est au commencement du mois de novembre ; il est parti ensuite pour les Etats du centre et de l'ouest. Il a parlé avec un grandsuccès à Pittsbourg, à Cleveland, etc. A la fin du mois de Janvier, il était à Chicago. Reçu partout très favorablement, il saura, nous l'espérons vivement, vaincre les dillicultés qui lui sont faites par quelques personnes mal informées. Il a rendu à notre grande cause des services inappréciables, et nous insistons de nouveau auprès do tous nos compatriotes pour qu'ils lui facilitent le plus possible la tûche. Nous prions nos confrères tchèques d'Amérique d'insérer notre api)el dans leurs journaux afin de mettre fin aux malentendus fâcheux qui pourraient ralentir notre action de l'autre côté de l'Océan.
En France, — La colonie tchèque do France a tenu sa réunion mensuelle le dimanche 30 janvier. Notre ami dévoué, le Dr Hinkovié, député à la Diète de Croatie et délégué croate au Parlement de Budapest, a donné une conférence sur les Persécutions des Yougoslaves en Autriche-Hongrie. Le rôle brillant qu'il a joué, il y a 7 ans, dans le procès de Zagreb, comme défenseur des accu.sés, le désignait tout spécialement pour exposer les manreuvres du gouvernement magyar contre les populations slaves de
la monarchie danubienne et la paix de l'Europe. Il a parfaitement mis en lumière les étranges procédés des juges au service des Magyars, volant les notes des défenseurs' forgeant eux-mêmes des faux, pour arriver à condamner sur des accusations imaginaires des innocents dont le seul crime consistait à vouloir pacifiquement relever leur nation de l'état d'abaissement où la tenait un gouvernement de magyarisation à outrance. Si, dans ce procès, les magistrats abdiquèrent toute dignité professionnelle, les avocats croates firent, au contraire, preuve d'un véritable courage civique, en bravant la colère et les rancunes de l'autorité sup(''rieure qui réussit à obtenir contre M. Ilinkovic une condamnation à six mois de réclusion, pour soi-disant calomnies contre les tribunaux. Il est vrai qu'en compensation les juges dociles reçurent le plus brillant avancement.
Le conférencier a ensuite exposé à son auditoire la tragi-comédie du procès de Friedjung où l'on voit, sous la haute direction du ministre autrichien des affaires étrangères, le comte de Forgach, diplomate austro-hongrois, faire fabriquer dans les locaux mêmes de la légation d'Autriche à Belgrade, des documents faux destinés à établir l'existence d'un complot élaboré en Serbie pour amener la révolution dans les pays yougoslaves de l'empire. Les faussaires furent si grotesquement maladroits que la combinaison par laquelle ils méditaient de mettre l'Europe à feu et en sang s'écroula dans le ridicule. Le sous-chef de la bande (le baron d'Aerenthal était le vrai instigateur de ces manœuvres) le comte Forgach, n'en fut pas moins récompensé par le poste de chef de section au ministère des affaires étrangères, où en 1914, il fut un des plus chauds et des plus actifs partisans de l'ultimatum à la Serbie.
On voit que les diplomates austro-hongrois sont tenaces dans l'exécution de leurs plans. Il no le seront pas moins, n'en doutons pas, après la paix. Si leurs ambitions, communes avec celles de l'Allemagne, ne reçoivent pas satisfaction cette fois ci, ils recommenceront avec le seul allié que l'affinité des caractères, leur situation géographique, la communautédes buts et des adversaires, leur imposent. C'est pourquoi, la conclusion de M. Hinkovié qu'il faut avant tout, pour mater l'Allemagne, désagréger l'Autriche-Hongrie, est une vérité qui saute aux yeux de tout homme intelligent. Les Pays-Tchèques et les Pays-Yougoslaves doivent être arrachés au joug germano-magyar, non seulement par raison de .sentiment et do justice, mais aussi et surtout pour la paix de l'Europe et le libre développement de la civilisation humaine.
La conférence sur les Sokols et le rôle de l'éducation physique dans la défense nationale, que nous avons annoncée dans notre dernier numéro, a été une magnifique manifestation de l'amitié franco-tchèque. Le succès de cette belle réunion est du surtout à l'activité des membres du Sokol de Paris et au concours dévoué des gymnastes français qui s'étaient chargés d'organiser cette assemblée de protestation contre les menées arbitraires du gouvernement de 'Vienne. La vaste salle de la Mairie du i^ arrondissement était comble. Parmi le public choisi qui s'y pressait, nous avons le plaisir de signaler de nombreux
membres du Conseil municipal du Paris, avec le président M. Mithouard à leur tête, les représentants de l'Association des Sociétés de gymnastique de la Seine avec son présidentM.A. Leroy, nos amis français, MM. Louis Martin, sénateur du Var, Emile Haumant, professeur à la Sorbonne, le Dr Chervin, René Pichon, Félix Régamay et tant d'autres. Sur la tribune, les Sokols en tenue avec leur drapeau et les volontaires tchèques étaient groupés autour du sympathique président des Sokols de Paris, M. Smutny.
Dans une allocution éloquente, ^L Adrien Mithouard, qui avait bien voulu accepter la présidence de cette fête, a rappelé des souvenirs personnels de ses visites en Bohème, la sincérité et l'enthousiasme qui ont toujours caractérisé les relations franco-tchèques. Il a indiqué le rôle de Sokol dans l'éducation nationale. Il a flétri leur dissolution arbitraire, et annoncé leur prochaine résurrection dans la Bohême libérée. Il a salué et remercié en des phrases émouvantes les volontaires tchèques qui combattent sous les drapeaux français. Il a terminé par des paroles qui firent vibrer les cœurs de tous les Tchèques présents et qui, si leur écho parvient jusqu'en Bohème, raffermiront encore les volontés de nos compatriotes. (( Au moment de la rédaction du traité de paix, les Tchèques peuvent compter sur nous. Nous n'oublierons pas nos amis, et ce sera le devoir de la France de les aider à reconquérir leur liberté et d'assurer leur délivrance )).
M. J. Sansbœuf était des plus qualifiés pour prendre la parole sur les Sokols. Il fut l'un des premiers et des plus ardents artisans des relations des Sokols tchèques avec la France. Il a étudié en détail leur organisation. Plus que tout autre, il a propagé en France l'amour de la Bohême. Dans son discours, où il a évoqué tant d'amusants et de louchants souvenirs personnels, il a bien fait comprendre le rôle que les organisations des Sokols jouent dans les Pays-Tchèques et les raisons qu'a la Bohême de les considérer comme une véritable armée nationale.
Après la conférence de M. Sansbœuf, M. Mithouard, président du conseil municipal de Paris, a proposé la résolution suivante qui a été votée à l'unanimité par l'assemblée :
« Après avoir entendu la conférence de M. J. Sansbœuf sur les Sokols et le rôle de l'éducation physique dans la défense nationale, à la réunion donnée par l'Association des Sociétés de gymnastique de la Seine et le "Sokol" de Paris, le 6 Février 1916, à la mairie du I V« arrondissement, sous la présidence de M. Mithouard, président du conseil municipal de Paris; les assistants protestent énergiquement contre les mesures violentes et arbitraires exercées contre le peuple tchèque et contre les Sokols en particulier. Ils les assurent de leur profonde sympathie, et émettent le vœu que l'indépendance des Pays-Tchèques soit une des clauses essentielles du traité de paix imposé par les Alliés aux Empires oppresseurs du centre de l'Europe. »
Une vibrante allocution de M. A. Leroy au nom des gymnastes de la Seine et quelques mots éloquents et émus de M. Smutny, président des Sokols, ont terminé la première partie de la réunion.
Après avoir chaleureusement applaudi la gracieuse artiste tchèque M"«Kacerovskâ qui avait bien voulu apporter
le concours de son talent à l'éclat de cette fête, l'assistance prit le plus vif intérêt à la série de projections représentant les exercices des Sokols et des vues de la pittoresque ville de Prague.
On se sépara sur quelques paroles pleines d'enthousiasme de M. Sansbœuf qui fut longuement acclamé. Une j quête a été faite en faveur des volontaires tchèques blessés, de leurs veuves et de leurs enfants.
FAITS ù INFORMATIONS
L'Institut d'Études slaves de l'Université de Paris
organise, dans les mois de février et de mars, une série de conférences sur les peuples slaves où prendront successivement la parole d'éminentes personnalités slaves et françaises. Nous attirons spécialement l'attention de nos lecteurs sur ces conférences qui commenceront le samedi 19 février, par une conférence deM. 'Victor Bérard, directeur d'études à l'École pratique des Hautes-Études, sur la France et les Slaoes, donnée sous la présidence de M. Paul Deschanel, président de la Chambre des Députés, membre de l'Académie française. Viendront ensuite, les conférences suivantes :
22 février, M. Masaryk, professeur à l'Université tchèque de Prague : Les Slaves dans le monde. — 26 février, M. Meillet, professeur au Collège de France : Le caractère des langues slaves. — 29 février, M. Boyer, administrateur de l'École nationale des Langues orientales : La Russie : Histoire. — 4 mars, M. IIau.viant, professeuradjoint à la Faculté des Lettres : La langue russe. — 7 mars, M. Lirondelle, chargé de cours à l'Université de Lille : La littérature de la Russie. — 11 mars, M. Réau, ancien directeur de l'Institut français de Pétrograd : L'art russe. — 14 mars, M. D.mowski, ancien député à la Douma d'Empire : La Pologne. — 18 mars, M. Labry, agrégé des lettres : La Bulgarie. — 21 mars, M. Cvuic, professeur à l'Université de Belgrade : La Serbie. — 25 mars, M. Benes, privat-docent à l'Université tchèque de Prague : Les Tchécoslovaques. — 28 mars, M. Eisen.mann, chargé de cours à la Faculté des Lettres : La solidarité slave. — 1'^' avril, M. Denis, professeur à la Faculté des Lettres : L'avenir slave.
Les conférences auront lieu à la Faculté des Lettres, amphithéâtre Richelieu (entrée rue de la Sorbonne ou rue des Écoles), le soir, à 8 heures 3/4. Elles seront toujours terminées à 10 heures.
Le Gérant : L. Mathibu.
Imp. dei Beaux-Arts. (A. Mullu), 79, rue Darean, Parli
1*™ Année. — N» 21.
1" Mars^l916
^EVUE BI-MENSUELLB
Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne
SOMMAIRE
La France et les Slaves.
Vers la paix future.
et la censure suisse.
Les Tchèques en Russie.
Echos et Nouvelles.
Revues et Journaux.
Les Colonies Tchèques.
Faits et Informations.
PARIS 23, rue Boissonade, 23
Le N" 25 Centimes
PRAGUE
$ A ce nom seul, l'ûine du Slave tressaille d'amour patriotique et de fierté nationale, tel l'Italien qui entend nommer Naples ou le Fran(;ais à qui l'on parle de Paris. S) C'est que Prague est le bijou de la belle Bohême qui formait, à son tour, le plus précieux joyau de la couronne impériale d'Autriche. Assise sur les pentes de riants coteaux, baignée par une large rivière, la belle Vltava, cette capitale idéale joint encore au charme de sa situation pittoresque l'attrait d'une histoire fort ancienne, intéressante et glorieuse. Depuis l'époque lointaine de sa légendaire origine jusqu'à nos jours, Piague a vu dans ses murs les chevaliers du moyen âge, les soldats désordonnés des guerres de religion. Ses murs ont frémi sous lesjflétonations dôs canons, ses portes se sont ouvertes aux envahisseurs et aux signataires des trai tés. '■ t^ :jf'''\] :'' "'' ^ ■' ;■-■• ~ 'U==
9 Et cette; biaoire viciée se'trouve in^ité'à jamais sur les^pagèsde ce^grand livre du genre burnain, comme Victor'H'ùgo appelle l'architectnre. " ^' ; ' ^ " ■ ■ " =
ji A chaque pas le visiteur rencontre un de ces monuments, évocateurs du passé, relateurs de temps à jamais écoulés. Ici, c'est l'art gothique avec ses flèches aiguës et ses ogives; plus loin, on voit le plein cintre de l'art roman, les formes variées de la Renaissance et l'exubérance du style baroque. Plus de 70 églises et couvents, une centaine de palais aristocratiques, l'immense château des Rois de Bohême, le Belvédère, l'Hôtel de ville, de nombreux musées, et d'admirables galeries artistiques ont valu à cette ville le nom de «cité d'or des Slaves». ==
9 Quand, des hauteurs des Hradcany, le regard du spectateur embrasse ces innombrables tours et tourelles qui laissent entrevoir le ciel à travers leur cône de dentelle, quand la vue se perd dans ce labyrinthe de monuments où tout rappelle la beauté et l'art, alors on conçoit que cette cité magique ait provoqué l'admiration des Chateaubriand, Goethe, A. Humboldt, A. Rodin, Léger, Denis, Prévost, etc. 4> Au même titre que Florence, Nuremberg, Venise, etc., Prague est un véritable musée du moyen âge, une ville qu'on ne peut visiter sans en emporter les ^^ ^^ ^^
meilleurs souvenirs et la ferme résolution d'y retourner. ^^HZZIZÎS^^^^^^^SIïZ ||||| m ^|
LA NATION TCHÈQUE paraît le l-^»- et le 15 de chaque mois
Rédaction et Administration : 23, rue Boissonade, PARIS (14*).
Tous les envois concernant la Rédaction doivent être adressés à M. Rodolphe Kepl, Secrétaire général.
La Rédaction est à la disposition des Abonnés et des Lecteurs de LA nation tchèque pour tous les renseignements sur les Pays Tchèques .
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RUSSIE
Union des Associations Tchèco-Slooaques de Russie 6, Bassejnaja, Petrograd.
GRANDE-BRETAGNE
London Bohemian [Czech) Committee et Bohemian{Cserh) National A lliance{LondonBranch} 26, Gloucester Road, Regent's Park, London N.W.
Tchèques à l'Étranger :
ÉTATS-UNIS
Bohemian National Alliance (Central Commitlee) 1825, Blue IsJand Ave., Chicago, 111.
Bohemian National Alliance (New-York Branch) 302 E. 72 St., New-York, N.Y.
Slovak's League, Pittsburgh, Pens.
SUISSE
Unton des Associations Tchèques de Suisse 6, Hochfarbstrasse, Zurich.
ROUMANIE
Société Tchèque " Beseda " Nemanina, Bucarest.
I^EVUE BI-MENSUELLB
Première année.
i«' Mars 1916
No 21,
La France et les Slaves
L'Université de Paris a inauguré le samedi 19 février la série des conférences organisées par l'Institut d'études slaves, qui auront lieu deux fois par semaine, le mardi et le samedi, jusqu'au commencement du mois d'avril.
Celte séance solennelle d'ouverture était présidée par le Président de la Chambre des Députés, M. Deschankl, membre de l'Académie Française, dont la présence seule relevait l'éclat de la cérémonie, et prouvait l'importance de cette grande manifestation slave.
Le Président ad'abord rappelé le but que se proposent les conférenciers : grouper les différents enseignements slaves historiques, littéraires, ethnographiques, artistiques si dispersés jusqu'ici, et répandre parmi le public une partie au moins des connaissances qui étaient jusqu'ici réservées à un nombre trop restreint de savants. La .Sorbonne, !'• Collège de France, l'École des Langues orientales, l'Université de Lille, l'Institut français de Pétrograd, les Universités de Prague et de Belgrade ont offert leur concours. Leur œuvre ne sera pas à proprement parler uue œuvre de guerre, elle doit survivre à la guerre. Elle doit faire connaître à la France les pays slaves, et faciliter ainsi des relations de bonne amitié entre les pays alliés. La Russie, dont nous saluons les récentes victoires, la Pologne, la plus fidèle de nos alliées à travers les siècles, la Bohême, l'héro'ique Serbie nous sont chères, mais nous les connaissons mal; chez une nation intellectuelle comme la France, les seuls sentiments vraiment durables sont ceu.x qui reposent sur des faits indiscutables. îl faut que nous apprenions à connaître les Slaves, leur histoire, la situation qu'ils occupent actuellement dans le monde, les rapports qu'ils doivent avoir avec la France, le rôle qu'ils peuvent jouer et qu'ils joueront sans aucun doute dans le monde après la guerre.
Après M. Deschanel, M. Victor BùuAnD a pris la parole. M. V. Bérard s'est d'abord excusé d'occuper une place où tous auraient voulu voir le doyen des Études slaves en France. « M. Louis Léger, a dit l'orateur, retenu chez lui par la fatigue de l'ûge, la distance et l'obscurité de nos rues endormies par la guerre, n'a pu prendre ici la place qui lui revenait de droit. Je ne suis qu'un profane, et je n'essaierai pas de le remplacer. Mais s'il est le doyen de nos savants slavistes, je peux roe considérer comme le doyen des étudiants qui s'intéressent aux choses slaves et comme tel, je veux essayer de dire ce que nous venons chercher ici, ce que nous désirons apprendre, quelles sont nos lacunes scientifiques les plus redoutables vis à-vis des Slaves.
Nous connaissons la puissance de la science; elle nous a fait trop de mal pour que nous ne sachions pas qu'elle est nécessaire à la vie. La France est, elle l'a toujours été. Je pays où les recherches scientifiques sont le plus précises, et les savants le plus nombreux. Malheureusement, entre les savants et te public, la communication n'est pas assez fréquente ni assez directe. Or, chez nous, c'est le peuple qui gouverne. Pour qu'il sache se diriger, pour qu'il puisse vivre, il faut qu'il soit instruit. »
La science que nous cherchons n'est pas une science nationale; nous ne comprenons pas ces expressions : science allemand^, morale allemande, que nos voisins emploient si volontiers. Ils se sont, depuis un demi-siècle, approprié toutes les sciences; ils les ont adaptées à leurs besoins, ou même à leurs fantaisies et à leurs rêves; ils en ont fait une arme de leur Weltpolitik, de l'exploitation parleur race du monde entier soumis à leur loi; ils ont si bien enseigné leurs théories qu'elles ont pénétré jusque chez nous; on a parlé en France de peuples Indo-germaniques, on a admis les principes d'ethnographie, d'histoire, de géographie, de linguistique, que prêchaient les pionniers de leur avantguerre scientifique
Nous voulons réagir contre leur fausse science. Non pas que nous songions à une science antigermanique. Nous ne cherchons que la vérité. Les mots de vérité, de science nous semblent trop hauts pour qu'il soit possible de leur appliquer une épithète. Nous pensons avec le poète que nous n'avons pas été créés pour nous-mêmes, mais pour le monde entier, non sibi, sed loti se natum credere rnundo.
Chaque fois qu'au cours de l'histoire, l'Allemagne a senti son unité assez compacte et solide pour ne pas être mise en péril par une lutte extérieure, elle s'est tournée contre nous. Depuis l'an 379, où les Germains ont attaqué la Gaule et ont été vaincus sur l'emplacement même de la bataille de la Marne, nous n'avons été protégés contre leurs invasions que par l'alliance des Slaves, de la Pologne d'abord, puis aussi de la Bohême, des États balkaniques. A la suite des désastres de 1870, c'est l'alliance russe qui a rendu à la France une indépendance complète. C'est donc un devoir pour nous de connaître l'histoire des Slaves, puisqu'elle est inséparable de l'histoire de la France ellemônie.
On nous a dit, on répète encore : l'Austro-Allemagne forme sur nos frontières un groupe de 100.000.000 d'habitants, qui s'acharnent contre nous, et qui consacrent le meilleur de leur énergie à nous menacer et à nous hair. Comment pouvons-nous espérer, je ne dis pas vaincre cette formidable puissance, mais la tenir définitivement en res-
pect, la mettre hors d'état de nuire? Que la science nous vienne en aide! Qu'elle nous dise que ces cent millions d'Allemands n'ont jamais existé que dans l'imagination des statisticiens. Ils sont en réalité composés en grande partie de peuples slaves, opprimés par les Allemands et qui vont enfin secouer le joug détesté qu'ils subissent il est vrai depuis des siècles, mais contre lequel ils n'ont jamais cessé de protester. Lorsque M. Léger publia son histoire de l'Autriche, on s'aperçut avec stupéfaction qu'il avait relégué au second plan la dynastie des Habsbourgs et qu'il présentait en somme aux lecteurs une Autriche où les Allemands ne tenaient qu'une place subordonnée. 11 faut que nous sachions que cette Autriche non-allemande existe, qu'elle dispose de forces considérables; que nous nous rendions compte des sentiments et des ressources des Tchèques, des Croates, des Polonais, des Slovènes; que nous puisions dans la connaissance de la réalité l'espérance sans laquelle nous lutterions peut-êtje avec moins de courage et d'élan.
Nos sympathies slaves se sont parfois heurtées à des faits qui nous déconcertent. Nous ne comprenons pas pourquoi la Pologne, où les qualités personnelles de chaque citoyen étaient si nombreuses et si brillantes, n'a pas pu exister comme état. Nous ne pouvons concevoir pourquoi elle souffre et pourquoi elle a toujours été en lutte avec la Russie, sa sœur. Que la science nous explique ces points difficiles; qu'elle nous montre la Pologne, chaque jour plus vivante, plus riche, se rapprocher de la Russie malgré les froissements les plus douloureux. Les Polonais débordent actuellement les anciennes frontières de leur royaume. Leurs ouvriers remplissent les usines delà Westphalie et du Rhin, et une partie importante do la richesse dont s'enorgueillissent nos ennemis est faite de leurs sueurs. Si nous les avions attirés chez nous, nous aurions pu créer en France des centres industriels aussi considérables que ceux d'Allemagne, et combien la situation eût été différente au début de la guerre. Qu'on ne dise pas qu'il est trop tard. La science nous apprendra ce que nous pouvons, ce que nous devons faire. L'amitié do la France et celle de la Russie feront de la Pologne un peuple libre et puissant.
Pour ce qui est de la Russie et de la Serbie, nous sommes extrêmement ignorants. Il faut que l'on nous fasse connaître les richesses inépuisables de l'empire russe, la force de cette nation que nous avons aimée et respectée jusqu'ici d'instinct. 11 faut que l'on nous donne une idée précise de ce qu'est cette nation serbe qui occupe sous le nom de Croates, Dalmates, Serbes et Slovènes la moitié de la péninsule des Balkans, et qui veut être groupée en un état unique, l'état Yougoslave. Lorsque Kossovo était entre les mains des Turcs, la légende populaire disait que les pierres du champ des Merles se transformeraient en pain le jour où les Serbes secoueraient le joug de leurs oppress'éurs. Quand les Serbes eurent occupé la plaine, après de longs jours de combat et de famine, ils s'emparèrent à Mitrovitza de 18 wagons de blé abandonnés par les Turcs : la promesse des aïeux se réalisait; la terre de Kossovo se transforma en pain pour ranimer les forces des libérateurs. Il faut que nous connaissions Kossovo, que nous jurions de faire manger aux Serbes le pain de Kossovo, et avec le pain de Kossovo, que nous leur apportions en hommage à
travers les siècles, le pain de notre reconnaissance et de notre amitié.
Il est enfin un peuple slave qui a aujourd'hui parmi nous une fort mauvaise pre.sse. Il s'est allié à nos ennemis, et joue parmi les Slaves le rôle que certain apôtre a joué au milieu des disciples du Christ. Cependant, nous ne devons pas le mettre de côté. Il faut nous rappeler que les Bulgares ont fait la campagne de 1912, et que, sans eux, les Balkans n'auraient sans doute pas pu rejeter la domination turque. La dynastie de Cobourg, si souple d'échiné pourtant, ne restera pas toujours au pouvoir. 11 faut que nous réservions l'avenir, et puisque les Bulgares sont nos ennemis, il faut que nous les connaissions doublement. Je me rappelle que j'essayai un jour d'expliquer à un diplomate, fort aimable d'ailleurs et fort intelligent, l'ethnographie de la péninsule des Balkans et l'enchevêtrement des races dans la Macédoine. Le diplomate m'écouta avec la délicate courtoisie qui est de tradition chez un homme d'État et me laissa lui parler longuement des Albanais, des Turcs, des Koutso Valaques, des Arméniens, des Tsintsares, des Grecs, des Juifs, des Bulgares, des Serbes. « Que tout cela est intéressant! me dit-il ensuite. Seulement, croyez-moi, simplifiez. Mettez dans une colonne les Latins, dans une autre, tout ce qui n'est pas latin ». — Je me permis timidement de lui faire remarquer que la première colonne serait bien peu fournie. — Peu importe; « les Latins », cela fait bien dans une statistique. — Nous voudrions que dorénavant les Slaves fassent bien dans les rapports du gouvernement.
Après avoir ainsi étudié les Slaves, il nous reste un désir. Après la guerre, qui sera longue, mais qui, dùt-elle durer cent ans, assurera le triomphe de notre cause, il faut que la liberté du foyer et delà Patrie soit assurée à chaque homme. Nous croyons au droit, non pas au droit d'une aristocratie, d'une race élue, d'une nation de surhommes, mais au droit absolu, éternel, immuable, au droit de l'Evangile, de l'humanisme et de la Révolution. Le droit est le roi du monde, la force ne peut être que sa servante. Notre devise républicaine : liberté, égalité, fraternité, résume l'idéal pour lequel ont combattu les peuples qui ont créé la civilisation depuis Salamine et Platée jusqu'à la guerre actuelle.
Les invasions allemandes ont à plusieurs reprises interrompu les progrès; ce sont elles qui ont fondé l'ancien régime, elles qui ont établi sur l'Europe l'empire militaire de Charlemagne et de Barberousse, continué ou xx« siècle par le Saint Empire pseudo-germanique de Guillaume IL
Deux fois nous avons cru arrêter l'envahissement de ces barbares. La première fois, Slaves et Français ont protesté contre la main-mise de l'Allemagne sur la religion. Quatre-vingts ans avant Luther, les docteurs de la Sorbonne demandaient la réforme intellectuelle de l'Église. Presque à la môme époque, Jean H us se dressait contre la papauté au nom de la conscience. En face de la Sorbonne et de Hus, les princes Allemands ont fait de la Réforme une affaire avantageuse ; grâce aux fautes de leurs adversaires, ils ont triomphé, de sorte que le germanisme a arrêté pour des siècles l'affranchissement des esprits et des coeurs.
Une seconde fois la France s'est levée. La grande Révolution s'est ouverte toutes les portes à coups de haches. Comme un ouragan, elle a parcouru l'Europe stupéfaite, mais c'est l'ouragan fécond, qui, les Allemands l'avouent euxmêmes, balaye les branches mortes et permet à la forêt de se parer d'une nouvelle splendeur. Il n'est pas un des peuples où les armées de la République ont passé, qui ne soit sorti de la tourmente plus libre et plus fier. Pour la seconde fois, l'Allemagne s'est dressée contre nous. Grâce encore une fois à nos fautes, elle a pu coaliser contre nous nos alliés naturels, les Slaves; avec eux, elle nous a vaincus et nous a imposé le régime dont nous ne voulions plus. Pourtant nos etïorts n'ont pas été vains. Pendant près d'un siècle, le monde a marché sur la route que lui avaient tracée nos révolutionnaires. L'Allemagne elle-même a profité des libertés que nous lui avions enseignées, jusqu'au jour où parut le grand homme de l'Allemagne; il prit la Révolution et en fit un produit allemand. L'empire allemand fondé par Bismarck et qui se présente comme un empire national et libéral, n'est en réalité ni national, ni libéral; c'est un empire absolutiste et militaire, semblable à ces puissances féodales qui pillaient les États voisins, lorsque les vassaux ne satisfaisaient pas les exigences du souverain.
De même que la Réforme et la Révolution ont transformé le monde, de même nous voulons qu'une Europe nouvelle, meilleure, sorte de la guerre actuelle. Pour cela, il est nécessaire que nous nous rapprochions des Slaves dans une union plus étroite et plus fraternelle, que nous adoucissions de leur sentimentalisme évangélique notre précision rationaliste, que de l'alliage du solide et résistant métal latin, et du souple et chatoyant minerai, slave sorte l'or de l'avenir.
La science sera ainsi, non pas un instrument de domination et de violence, mais un moyen d'émancipation. [■ Savants, poètes, auditeurs, tous nous sommes unis par la même pensée de justice, de liberté et de fraternité. Notre idéal n'a pas changé depuis 1792 et depuis 18i8, et nous pouvons reprendre le refrain du poète; nous chanterons en chœur, et nous ferons chanter à nos amis slaves ce vieux couplet français :
Aimons-nous, et quand nous pouvons Nous unir pour boire à la ronde.
Que le canon se taise ou gronde.
Buvons A l'indépendance du monde.
L'assistance a longuement applaudi ce brillant exposé. M. Deschançl, prenant alors la parole au nom de tous les auditeurs, a remercié M. Victor Bérard du tableau saisissant qu'il venait de tracer. Il a ensuite salué la victoire prochaine, et tous cf ux qui auront contribué à cette victoire, ceux qui ont versé leur sang pour la grande cause, et ceux qui, moins heureux, lui ont consacré leurs labeurs ft leurs veilles, et contribueront ainsi à rendre le triomphe plus éclatant et plus durable.
L'allocution de M. Deschanel, prononcée d'une voix briljante, soulevée par un ardent enthousiasme a produit sur les auditeurs une profonde émotion. On parle souvent de la jégèreté du public français, et il est vrai qu'il n'a aucun goût
pour les pédants et les savantasses. Mais, dans toutes les classes sociales, quel admirable désir de s'instruire, quelle docilité touchante, quelle volonté unanime de comprendre son devoir et de le réaliser tout entier. Quelle sincérité aussi dans la volonté de préparera l'humanité un avenirmeilleur. A Berlin, le public hurle de joie en voyant représenter le naufrage du Lusitania. A Paris, la foule s'enivre d'enthousiasme àlapepsée des peuples affranchis. — Les sceptiques secouent la tête : à chacun sa chimère ! — Suit, mais nos rêves valent mieux que leurs cauchemars.
Vers la paix future
[suite]
Il en est de môme avec les Magyars. C'est surtout avec eux que l'Europe doit en finir une fois pour toutes, sans égards, sans pitié. Ils sont aussi coupables que les Allemands d'Autriche. On a déjà parlé dans cette revue de ce fait étrange que, jusqu'aujourd'hui, l'Angleterre et la France regardaient les Magyars d'une façon particulièrement favorable. Elles ne voulaient se rappeler que quelques épisodes héroïques de leur passé. Elles leur étaient sympathiques pour avoir combattu l'absolutisme de Vienne, en raison de leur révolution sanglante de 18i8 contre l'oppression militaire et bureaucratique des Habsbourgs. Ils restaient pour "les deux grandes nations libérales des combattants des libertés politi(|ues et nationales, des porte-parole du droit et de la justice, des éclaireurs et des défenseurs du constitutionalisme. Jusqu'à la guerre d'aujourd'hui, on a regardé les Magyars sous ce point de vue et personne ne se doutait de ce que cachait cette apparence trompeuse.
Les Magyars, avec une habileté extraordinaire, ont su maintenir et propager ces légendes historiques qui leur attiraient, tant de sympathies ù l'étranger.
L'Europe ne s'est pas aperçu que ce peuple, après avoir été opprimé jadis, est devenu un peuple d'oppresseurs dont le joug est beaucoup plus lourd que celui des Allemands eux-mêmes! ou de n'importe quelle autre nation au monde. Il est impossible de faire comprendre tout ce que les Magyars font supporter aux Slovaques depuis 1867. La politique qu'ils poursuivaient contre les Serbo-croates en Croatie et en Slavonie, en Bosnie et en Herzégovine, devait forcément aboutir à une guerre européenne. M. Selon-Watsoii, le publiciste anglais bien connu, l'a parfaitement mis en lumière dans ses livres: Tlie Southern SUw Question et The Racial Problem in Ifunffartj. Les Magyars sont plus que personne, plus que la Gisleitl.anie elle même, responsable du cataclysme européen, car la guerre contre la Serbie, comme on l'a dit déjà ici, c'esfla guerre des Magyars. A l'exemple de leurs amis allemands, ils s'étaient donné un programme politique d'une ampleur colossale et insensée : la création d'un État magyar homogène. La Hongrie d'aujourd'hui, avec toutes ses nalioiialilés (Magyars, Slovaques, Serbo-croates, Uuthônes et Roumains), devait subir la plus grande unification possible au point de vue politique, administi-atif
militaire et linguistique. Tout devait être entre les mains des Magyars, et réclamer l'autonomie des régions non magyares constituait un crime de haute trahison. Actuellement les Slovaques, les Serbo-croates, les Ruthènes et les Roumains sont à la merci des caprices magyars, le même sort serait réservé à toutes les populations qui viendraient grossir le nombre des souffre-douleur des descendants des Huns.
On sait que les Magyars depuis plusieurs dizaines d'années, multiplient les provocations contre les Serbocroates de Croatie et de Slavonie ; ce sont eux qui depuis 1907 mènent une guerre douanière acharnée contre la Serbie, guerre qui fut des plus favorables à leur agriculture, mais qui ruina l'industrie autrichienne, en particulier l'industrie tchèque. Ils sont les auteurs de tous ces procès fameux, destinés à soulever à l'aide de faux documents l'opinion européenne contre les Serbes.
Mais, laissant de côté cette question des relations serbocroato-magyares, il faut ajouter encore que les Magyars, de même que les Autrichiens, ont poussé à la guerre pour sauver leur situation intérieure; ils ont provoqué cette lutte décisive pour se débarrasser une fois pour toutes de l'opposition slave.
Il y a un peu plus de 8 millions de Magyars en Hongrie. Les Slaves à eux seuls, sans tenir compte de l'appui des Roumains, sont presque en majorité. Chaque progrès des idées démocratiques signifiait pour les Magyars un recul de leur puissance, et un pas en avant vers la libération des peuples qu'ils opprimaient. Dans ces derniers temps, les peuples slaves de Hongrie ont accompli économiquement et politiquement de tels progrès qu'ils étaient sur le point de se débarrasser de leur esclavage séculaire. Budapest devait songer à une réforme électorale, prévoir certaines concessions, qui compromettaient l'hégémonie magyare.
11 fallait arrêter cette évolution pour longtemps sinon pour jamais, et on ne pouvait y réussir que par une guerre victorieuse, dans laquelle la Serbie, le point d'appui des revendications yougoslaves, serait complètement écrasée; les autres Slaves seraient en même temps rendus impuissants et devraient expier leur attitude hostile. ■ Voilà ce qui a poussé les Magyars à la guerre contre la Serbie et à l'alliance étroite avec les AUemancfs d'Autriche et ceux de Berlin. C'est à Budapest que se trouvent les principaux instigateurs du complot qui a amené la catastrophe d'aujourd'hui.
Les Magyars n'ont jamais mérité ni les égards ni les sympathies qu'on leur prodiguait. C'est un peuple qui a trop de sang oriental dans les veines pour n'être pas un admirateur de la force bruiale, un partisan des ruses les ^ plus cyniques daus la politique internationale. Leurs hommes d'État, dont Tisza, le président du Conseil, est un spécimen caractéristique, sont des gens sans scrupules qui ne s'arrêtent pas devant un crime utile à leurs ambitions, à leurs plans d'expansion, à leur politique d'oppression. Aucun méfait, aucune trahison, aucune infamie n'est assez basse pour leur répugner, si elle doit contribuer au succès de leurs intrigues. On peut discuter si Bismarck était un bandit ou un génie : on ne peut hésiter sur la qualification à donner aux hommes d'Etat magyars; il suffit d'examiner leur carrière politique pour être immédiatement fixé.
Dignes élèves des Allemands, les Magyars ont toujours professé et professent encore le culte de la violence. Les Allemands se rendent au moins compte qu'il est nécessaire d'appuyer leurs actes de violence par des semblants de raisonnement, et pour cela créent de grands systèmes philosophiques destinés à justifier leurs excès ei leurs violations du droit. Les Magyars ne furent jamais des théoriciens ou des philosophes. Ils ne s'en soucient pas, et ils commettent des cruautés à l'orientale sans en comprendre la monstruosité, sans chercher à les excuser.
Leurs aspirations, leur politique, leurs penchants, leurs idées morales, ressemblent tellement à ceux des Allemands d'Empire et des Prussiens que leur alliance d'aujourd'hui est toute naturelle. L'union germano-magyaro-turque était fatale. Il ne faut pas oublier que si les Magyars, à la suite de cette guerre, voyaient s'écrouler tous leurs rêves d'agrandissements territoriaux, s'ils devaient renoncer à tout ce qu'ils détiennent injustement, ils feraient immédiatement tout leur possible pour recouvrer ce qu'ils auraient psrdu.
Ils resteraient plus que jamais liés à leurs complices, et après avoir succombé avec eux, ils s'en rapprocheraient encore davantage pour récupérer leurs pertes et venger la défaite commune. Le caractère humain veut qu'il en soit ainsi. Permettre aux Magyars de rester soudés aux Allemands, leur donner la possibilité de renouer de nouvelles alliances avec eux et de recommencer la même politique contre les mêmes adversaires, serait préparer un prochain conflit européen plus épouvantable encore que celui d'aujourd'hui. Les Magyars sont un peuple qui n'oublie pas ce .qu'il a eu ou ce qu'on lui a pris.
Pour rendre inoffensive sa malfaisance naturelle, il faut le séparer des Allemands une fois pour toutes. Si l'on conserve l'Autriche avec des Magyars à côté des Allemands, au bout de peu de temps le nouvel État austro-hongrois deviendra de nouveau le fidèle exécuteur des ordres du roi de Prusse. Et les^Magyars, de connivence avec les Allemands, obligeront tous les Slaves d'Autriche à leur servir de chair à canon et à verser encore une fois le sang de leurs frères.
Les hommes politiques qui voudraient réaliser la paix en conservant l'Autriche, oublient encore une chose importante : cet État resterait aux mains des llabsbourgs. Ne sommes-nous pas suffisamment édifiés sur les méthodes de gouvernement de cette dynastie? Dynastie allemande qui n'a jamais tenu sa parole, qui n'a jamais respecté ni les traités ni la constitution, dont l'histoire est pleine de faux serments, qui, à peine en possession du pouvoir, ne songe qu'à tout accaparer, à supprimer toute liberté et toute indépendance, qui ne tient aucun compte des volontés du peuple qu'elle méprise; qui méthodiquement, toujourset partout, fait passer les droits des peuples après le souci de son prestige, du pouvoir de sa maison, de son influence ! ! !
Confier aux Habsbourgs cet État, faitde trois peuples qui s'exècrent, serait vouloir répéter les vieux errements d'une politique surannée. L'histoiredela dynastie des llabsbourgs enAutricheserésumedansla formule bien connxxQ: Ihvide et impera ! On excitait les Tchèques .contre les Allemands^
La. Nation T.chèque
les Allemands contre les Magyars, les Croates contre les Serbes, les Serbes, les Slovènes et les Slovaques contre les Tchèques-, les Rulhènes contre les Polonais, les Polonais contre les Tchèques, les Italiens contre les Slovènes et les Serbocroates, les Allemands contre les Italiens. Tel était le système de gouvernement qu'une longue tradition rendait cher aux Habsbourgs, et qu'ils, se proposent d'appliquer avec plus d'hypocrisie que jamais, si les Alliés leur laissent la couronne impériale.
Leur plan est des plus simples : jeter de nouveau les Allemands et, les Magyars contre les Tchécoslovaques, auxquels on s'efforcerait de ravir leur indépendance, centraliser, fortifier l'absolutisme, et bientôt constituer un État où tous les droits et toutes les libertés seraient abolis et qui serait au service de la future Allemagne comme l'Autriche d'aujourd'hui.
L'Europe ne peut nous préparer le renouvellenient des persécutions de 1526, elle ne peut donner aux Habsbourgs l'occasion de répéter une seconde fois les atrocités qui suivirent la bataille de la Montagne Blanche ! Elle doit nous débarrasser définitivement des Habsbourg! —
(A suicre).
L'article que j'ai publié dans la Nation Tchèque du 15 janvier, à la suite de l'interdiction de notre Revue par la censure fédérale, parait avoir produit en Suisse une certaine émotion. La Semaine Littéraire, Bvec la haute correction qui est une de ses coquetteries, a reproduit mon article in-extenso, avec la réponse que m'adresse M. Alexis François, professeur à l'Université de Genève.
Je lis assez régulièrement la Semaine Littéraire, surtout depuis le commencement de la guerre, et j'y trouve autant de profit moral que d'intérêt intellectuel. C'est un recueil d'une remarquable tenue, [vrobe, courageux, qui compte parmi ses rédacteurs quelques uns des plus remarquables représentants du journalisme suisse contemporain. J'y ai trouvé; entre aatres, des articles de M. Maurice MilliOud, l'éminent professeur de Lausanne, qui sont, à mon sens, ce que l'on a écrit de plus vigoureux à la fois et de plus pénétrant sur la guerre actuelle. Aussi, ai-je été extrêmement touché et honoré quand sa Direction a bien voulu in-corder à un de mes articles l'hospitalité de ses colonne». J'étais donc sûr d'avance que les reproches qu'elle croyait devoir m adresser ne seraient inspirés que par les raisons les plus hautes.
M. Alexis François, d'autre part, que je me trouva avoir aujourd'hui pour contradicteur, a bierj. voulu m'envoyer il y a quelques jours, un recueil -d'articles qu'il a réunis sous le litre : Dans ta lutte (Atar, Genève 1916). Je les ai lus avec une profonde émotion ; on y trouve des pages saisissantes par la sincérité de sentiment, la générosité de la pensée, la profondeur dala piété humaine. M. A. François proleste contre la stérile • sagesse des- timide^ et des. faibles qui, en face des crimes gormaaiques. prétendent faire preuve d'un esprit calme et pondéré. Il faut avoir le lourage do le proclamer, dit-il-; le sang-froid, un sang-' lioid artificiel et- convenu,- n'e.*t -ici qu-uiie duperie;-
bien loin d'éclairer notre vue, il ne fait que l'affaiblir. Le sang froid, il nous tire hors du courant de la vie pour nous laisser languir et dépérir sur le rivage. Si nous voulons rester'en contact avec la vie, ce n'est pas du sang-froid qu'il nous faut, c'est de la passion... (( Suisses, mes compatriotes, soyons, restons indignés ». Les pages consacrées par M. A. François à la Serbie sont un hymne magnifique.
« Nom Serbe, ônom qui m'exalte et qui m'enthousiasme;
« Nom que nous pressons sur notre cœur comme un lingot d'or, que nous portons à nos lèvres comme une fleur;
« Nom qui nous ressemble, et auquel nous voudrions ressembler ;
c( Nom magnifique, accueilli longtemps avec indifférence par nos registres universitaires, comme un nom quelconque, nom qu'il faudra désormais souligner d'un trait d'or;
« Nom du plus grand des petits peuples;
« Nom qui sauve notre honneur! »
Les pages consacrées dans la Lutte à Guillaume II paraissent aussi dures que celles qui ont valu à mon vieil ami Stapfer et à la Bibliothèque universelle une glorieuse condamnation :
« Est ce que cela ne va pas bientôt finir ?
L'Humanité ne va-t elle pas vomir une fois de plus ce droit divin, macabre fantôme qui lui apparaît toujours chargé d'oripeaux fantasques, avec des gestes de théâtre, la bouche pleine de boniments, jusqu'au jour où elle se fige en un rictus de squelette, jusqu'au jour où l'épée flamboyante, enguirlandée d'olivier, se recourbe et montre soudain, éclair louche dans la nuit glacée, la forme sinistre et vulgaire d'une faulx ! »
Avec quelle mordante indignation, quelle sincère révolte, M. A. P'rançois ne stigmatise-t-il pas l'attitude indécise et fuyante du pape Benoit XV : — « Quand le Vatican s'avisera de protester encore contre l'occupation de Rome, la réponse du Roi est toute trouvée : « C'était sous le règne de mon grand père. . . . Les générations successives cesseront de se sentir liées par toute responsabilité commune. Un fils ne se croira plus tenu de payer les dettes de son père... Depuis quelques mois, nous assistons à une comédie singulière: le Saint Siège cherche à se composer une attitude qui lui permette de sauver sa mise dans le drame moral qui -déchire l'Europe... Surtout, ce qui est plus grave, c'est l'art d'éluder les responsabilités essentielles, d'écarter do son chemin la tâche la plus impérieuse. Le pa[)e, dans l'aflaire de la neutralité belge, n'a pas seulement péché par une longue abstention, il a encore péché par tiédeur, ce qui mène au moins en purgatoire... Non, en vérité : la papauté avait un rôle à remplir, des paroles essentielles à prononcer. Elle ne l'a pas fait. C'est qu'elle n'a pas senti ou voulu sentir où était le drame — qui n'est pas un drame de philanthropie, — c'est qu'elle a détourné les yeux du problème essentiel, problème moral, problème social, — ' que pose le conflit actuel. »
Je ne puis pas croire cependant que M. A. François revendique pour la papauté le privilège exclusif de représenter et de défendre la morale et le droit.
Après la lecture du recueil de mon excellent collègue de Genève, j'ai été, je l'avoue, un peu surpris de sa réponse, et, si j'en juge par (juelques lettres que j'ai reçues de Suisse, mon étonnement a été partagé par plus d'un lecteur.
Comment, m'êcrit-on en général, pouvezvous ne pas vous entendre avec M. François, puisque vous avez les mêmes idées; quelque-uns me font la politesse d'ajouter : et que vous avez une manière analogue; d'autres, plus rudes écrivent : que vous avez des défauts semblables et une certaine tendance à l'outrance.
M. A. François me reproche en effet d'avoir été très violent. On a toujours tort d'être violent, puisque l'on s'aliène ainsi les esprits sains, ce que l'on pourrait regretter en s'en consolant, parce qu'ils sont toujours peu nombreux ; et aussi l"s timorés et les pusillanimes, qui forment partout la majo- 1 lie. Comme nous nous jugeons mal et de quelles méprises la vaniléde chacun de nous n'est elle pas capable! En relisant les épreuves de mon article, j'avais éprouvé un sentiment de satisfaction ingénue, et je m'étais félicité de mon extrême modération. Évidemment, je me faisais une complète illusion. Peut-être me sera-t-il permis de plaider les circonstances atténuantes. Au début des hostilités, mon collègue, M. Séailles, dont les Suisses estiment le caractère et le taleni, disait : (i Dans les circonstances actuelles, il est impossible de parler sans déclamer. Nous vivons tous dans un état perpétuel d'exaltation nerveuse, nous n'employons que les termes les plus colorés, nous ne connaissons d'autres formes que les superlatifs». C'est un phénomène que l'on constate à toutes les époques de bouleversements, et, sans m'en douter, j'ai été emporté par le courant, auquel je m'imaginais avoir résisté. Mes confrères suisses sont-ils sûrs d'être moins violents que moi?
Dans le même numéro de la Semaine littéraire, se trouve un article, d'ailleurs remarquable, de M. Abel Bonnard : « La Suisse, écrit-il, qui se croyait sûre de son honnêteté, de sa loyauté traditionnelle, apprend chaque jour avec stupeur quels ravages dégradants l'action allemande est en' train d'exercer chez elle ».
Au fond, je crois bien que ce qui a froissé ou attristé M. A . François dans mon article, ce ne sont pas les sentiments que j'exprimais, mais le fait qu'ils étaient exprimés par un étranger. On peut adresse^ à ses compatriotes des sévérités et des reproches qu'on ne tolère pas de la part d'un voisin. Le patriotisme, comme le Dieu des juifs, est un maître puissant, jaloux et susceptible. Je suis moi-même un patriote assez fervent et assez farouche pour ne pas m'étonner de ces sortes de ressauts nerveux. A plusieurs reprises, pendant l'affaire Dreyfus, j'ai éprouvé un sentiment de colère et d'indignation contre les étrangers qui défendaient la cause de la justice et de la raison, mais qui avaient à mes yeux le tort de se mêler des affaires qui ne les regardaient pas.
Il est bien évident cependant que l'idée ne m'est jamais venue de rendre le peuple suisse responsable de l'erreur et de la malveillance de ses censeurs, bien quelaconfusionque fait M. François entre la censure suisse et la censure française ne me semble guère exacte. En coupant quelques phrases, qui étaient d'ailleurs inoffensives et qui paraissent injurieuses parce qu'elle les a supprimées, la censure parisienne a voulu donner à la Suisse la preuve de sa bienveillante sympathie. C'était une manifestation maladroite, mais qui partait d'un bon cœur. La censure suisse, en interdisant la Nation Tchèque, a subi la suggestion de la police autri-
chienne dont les espions n'ont pas cessé de dénoncer noire action. Il y a une nuance.
Les arguments qu'invoque M. François pour établir la parfaite correction du gouvernement suisse, ne sont peut-être pas toujours convaincants. Il me rappelle que j'ai été autorisé à faire une conférence à Genève au mois de juillet dernier. — Je ne l'ai pas oublié, et je me souviens surtout avec une profonde reconnaissance de la sympathie qu'a bien voulu me témoigner mon auditoire. — Quel était cependant le sujet de cette conférence? — Jean Hus. — N'est ce pas une étrange façon de prouver la liberté dont jouit la parole en Suisse que de rappeler que, dans la ville de la .Réforme, on n'a pas interdit une conférence sur le martyr de Constance ! — Encore, ne m'avait-on accordé l'autorisation nécessaire qu'après de longues hésitations, et M. A. François est-il bien sôr qu'on me la donnerait encore? — Un de mes élèves qui revenait d'une Université de la Suisse allemande, m'a raconté, ces jours-ci, que les étudiants tchèques qui avaient voulu fonder un cercle d'études sur la Réforme bohème, avaient été invités par le Doyen à renoncera leur projet. M. A. François peut facilement vérifier le fait.
Rien de plus inutile d'ailleurs — et môme de plus fâcheux — que les récriminations et les polémiques. Elles risquent de laisser d'incurables blessures et d'embrouiller les causes les plus simples.
Au fond, la question est très claire, et il serait peut-être plus simple de la poser franchement.
Deux conceptions opposées se partagent actuellement ou se disputent le monde. Le pessimistes croient que l'humanité est mauvaise, condamnée sans merci à des luttes inexpiables et que la guerre pèse sur elle comme une éternelle malédiction. Non seulement, ils s'y résignent, mais, dans un sombre enthousiasme, ils en célèbrent les vertus et les bienfaits. Sans la guerre, les peuples s'enliseraient dans un matérialisme vulgaire, oublieraient le .sens du sacrifice, et le patriotisme, qui élève le citoyen au-dessus de lui-même, perdrait sa valeur et sa force divine.
11 ne saurait certes venir à l'esprit de personne, après les spectacles que nous avons tous les jours sous les yeux, de diminuer la grandeur et la beauté des dévouements que provoque la guerre. Nos bénédictions s'élèvent, pieuses et tendres, vers ceux qui, sans hésitation et sans regret, ont donné leur vie pour la cause qu'ils croyaient sainte ; vers tous ceux qui, en ce moment encore, souffrent et combattent, les yeux levés vers le ciel.
Plus leur courage est haut cependant et plus leur renoncement est sacré, plus accablante d'autre part est l'angoisse qui nous élreint à la pensée de ce que la mort prématurée de toutes ces innocentes et augustes victimes représente de pertes et de détresses. Hélas ! combien j'en ai connu, combien j'en ai aimé de ces jeunes gens, à qui la vie souriait radieuse et qui ont été moissonnés, emportant dans leur tombe de merveilleuses promesses qui ne seront pas tenues. Nous tâchons de porter la tête haute, nous nous efforçons de ne pas être indignes de nos morts ; nous travaillerons jusqu'au dernier jour et nous porterons notre croix sans broncher. Mais la vie est désormais sans joie pour nous et le soleil sans chaleur. Il fallait avoir traversé ces épreuves pour comprendre toute l'amertume de la parole de l'orateur grec : l'année a perdu son printemps.
Et puis, ne nous berçons pas de phrases creuses, la guerre ne développe pas seulement les sentiments nobles. Elle élève les âmes pures et généreuses, elle broie les médiocres, elle abaisse et elle avilit les cœurs faibles. Les grandes guerres ont toujours entraîné un recul de la civilisalion et un arrêt de l'humanité. Les invasions, la guerre de Cent Ans. la guerre de Trente Ans ont été marquées et suivies par une lamentable décadence des mœurs et une longue éclipse de la conscience. Les épopées ne sont que des légendes qui dissimu'ent mal la corruption morale qu'entrainent les. combats prolongés. Ce que Napoléon a fait des volontaires de l'an I, il faut le voir dans un Ménage de garçon de Balzac.
A mesure, d'ailleurs, que la science perfectionne les moyens de destruction, la guerre devient à la fois plus ruineuse et plus brutale. Uu combat de nos jours coûte plus de pertes que les plus sanglantes campagnes d'autrefois. M. Alexis François ne pense- t-il pas, comme moi, sans vouloir prévoir et déterminer pour jamais l'avenir, qu'il est nécessaire de s'efforcer par tous les moyens de prévenir le retour de catastrophes analogues à celle qui bouleverse aujourd'hui le monde?
Si, sur ce point, nous n'étions pas d'accord, il serait naturellement inutile de continuer la discussion ; mais, d'après ce que je connais de lui, je suis persuadé que sur le but à atteindre, nous sommes en parfaite harmonie de .sentiments.
Quel est pourtant le moyen le plus ratioiul, le plus simple pour empêcher les conflits? N'est ce pas l'arbitrage? Or, quelle que soit d'ailleurs l'ofiinion que 1" m ait sur le meurti'e de Sarajévcj et l'ultimatum de rÀutriclie-Hongrie, la Serbie n'a-t elle pas proposé de soumettre le difïorend au Tribunal de la Haye?
Du jour où l'Autriche Hongrie refusait même de discuter cette proposition, elle acceptait les responsabilités de la rupture. — Par là, elle se mettait au ban de l'humanité, — et contre elle, il fallait que l'humanité entière se dressât.
Pourquoi les neutres se sont-ils dérobé.s à leur mission ? Pourquoi la Suisse, la Suisse héroiquo, la Suisse de Morgarten et de Sempach, la Suisse de Uranson et de Morat, la Suisse de Zvvingle et de Calvin n'a-t-elle pas rempli tout son devoir? — Pour comprendre le déchirement que nous avons éprouvé de son silence, il faut .se rappeler ce qu'est Genève pour les lils des huguenots cévenols. Elle nous apparaissait comme une sorte de Cité sacrée d'où rayonnait la parole sainte ; elle était l'asile où nos ancêtres chercliaient un refuge et d où les pasteurs du désort nous rapportaient la parole divine; elle nous disait : (( Luttez, souffrez, mourez. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. Qu'importent la gloire, la puissance, la richesse; tu n'auras d'autre Dieu que ta conscience, d'autre maître que ton devoir d. — Noblesse oblige, et Genève est une des plus nobles cités du monde. C'est une lourde lâche que de soutenir un si illu-tre passé et si magnifique!
Il est parfaitement possible que, dans nos polémiques contre François-Joseph, nous ayons oublié h; respect officiel qu'il convient, suivant le protocole, de témoigner aux souverains. Nous ne nous en repentons pas et nous ne faisons amende honorable pour rien. Dans la lutte que nous
soutenons contre lui, nous sommes sûrs d'ailleurs que nous avons à nos côtés, mHlgré des dissentiments momentanés et apparents, la Suisse et M. Alexis François.
Dans son article du 4 décembre sur Romain Rolland, il écrivait : <( Nous devons accepter la guerre, comme les belligérants, parce qu'elle est, et qu'elle nous menace politiquement et moralement... L'accepter avec toutes ses conséquences, c'est pour nous également un signe de franchise, une manifestation de jeunesse et de virilité. Ce sera aussi, si nous le voulons, un peu d'héroïsme qui exalte et qui sfluve... Notre salut est à ce prix. Quand je dis : entrons dans la guerre, je l'entends avec les armes qui sont à notre portée, non pas avec le glnive, puisque l'organisme même de notre pays, autant que ses engagements, nous l'interdit, mais avec toute la force intacte de notre conscience jetée dans la grande bataille de l'opinion. »
C est cette force de la conscience suisse que nous invoquons à notre aide.
Ernest Denis.
Les Tchèques en Russie
(Essai de statistique économique)
En 1908 et en 1909, le zemstvo du gouvernement de Kief a fait une enquête statistique sur les petites propriétés agricoles de la région : biens des paysans rus.ses, et aussi des colons allemands et tchèques.
Ce qu'elle note comme trait spécial des propriétés agricoles tchèques, c'est leur caractère stable et durable : « Le colon tchèque préfère cultiver la terre en propriétaire et s'efforce de s'établir d'une manière fixe. Par là, il se distingue du colon allemand qui prend des terres à ferme pour une courte durée. Cette tendance fait l'originalité fondamentale de toutes les propriétés tchèques » (1).
Le zemstvo de Kief étudie en détail la situation de 87 propriétés tchèques. Ces 87 propriétés contiennent dans l'ensemble llKi déciatines de terre, c'est-à-direen moyenne 13 déciatines, 3. Au contraice, les propriétés des paysans russes du gouvernement de Kief ne sont en moyenne que de 5 déciatines, 3 (2). Ainsi, les colons tchèques sont 2 fois 1/2 mieux pourvus de terre que les paysans indigènes, et, naturellement, cela leur permet de mieux organiser leur activité productrice.
Un des signes les plus remarquables de la prospérité éconoiiiique des colons tchèques, c'est qu'ils construisent toujours sur leurs doniaines des bâtiments solides et coûteux, aussi bien pour servir d'habiiation au colon et à sa famille que pour les différents besoins de l'exploitation.
(1) A. Jarochévitch, lisnai sur le» exploitations ae/ricolva du goxirernement de Kiel' )) (en russe), Kief, 1911, p. 82.
(2) V. la statistique de la propriété foncière en Kussle en 1905. Edition du ministère de l'intérieur. Pétiograd, 1907. p. XXIV.
Sous ce rapport, les propriétés tchèques sont de beaucoup supérieures, non seulement à celles des paysans russes, mais à celles des colons allemands. Cela s'explique jusqu'à un certain point par la différence typique de la colonisation tchèque et de la colonisation allemande. Le plus souvent, le colon allemand considère la terre comme l'objet d'une spéculation temporaire, tandis que le Tchèque y voit le capitnl grâce auquel il peut développer son activité agricole. Lorsqu'il prend à ferme un lopin de terre, l'Allemand ne pense qu'au moyen d'en tirer, dans le plus bref délai, tout ce qu'il contient, pour le passer ensuite à un nouveau fermier, auquel il paye en ôcliange une certaine somme. « De cette manière, le fermage des colons allemands prend un caractère de spéculation dont se ressent toute l'organisation de leur propriété... En général, l'Allemand n'est qu'un hôte de passage, et il ne fonde pas comme le Tchèque une exploitation durable et complexe )) (1).
En effet, tandis que l'Allemand s'occupe surtout d'élevage, le Tchèque développe simultanément les diverses branches de l'activité agricole : la culture des céréales, l'élevage, la culture de la betterave, du houblon, etc..
« Des exploitations agricoles tchèques, dit l'enquête, savent combiner ces différentes cultures et obtenir de chacune d'elles des résultats excellents ». Elles sont plus riches en matériel agricole, en bétail et en machines que les exploitations des paysans russes et des colons allemands. Deux seulement des exploitations tchèques étudiées par l'enquête ne possèdent pas de vaches, et les autres en ont souvent 3, 4, 5, ou plus. Elles sont abondamment pourvues de bêt^s de somme et de labour, en particulier de chevaux.
Le rapport des terres cultivées par des Tchèques est sensiblement plus élevé que celui des terres des paysans russes ou des colons allemands : par déciatine, le gain moyen annuel du paysan russe est de 21 roubles, celui du colon allemand est de 31 roubles, celui du colon tchèque de 42 roubles. Autrement dit, les terres tchèques produisent deux fois plus que les terres russes, et 36 "/o de plus que les terres allemandes.
Pourtant, si le colon tchèque fait rendre à sa terre une production plus élevée, il garde malgré tout son caractère paysan. « 11 a conservé à sa terre la complexité primitive de sa structure, la diversité de sa production, les problèmes sains de sa vie paysanne, et en même temps il a su résoudre le problème de la vie moderne, il a su s'adapter aux besoins du marché. Le Tchèque ne ressemble ni au paysan des steppes méridionales, producteur de grains, ni au paysan salarié du sud-ouest, ni à l'éleveur allemand de la 'Volhynie ou du gouvernement de Kief. Il se rapproche du payxan d'autrefois qui semait différentes espèces de grain, pratiquait des cultures et des métiers différents, plutôt que du paysan moderne plus habitué à la division du travail. Certaines habitudes de travail et de culture, une certaine mentalité aussi, caractérisent le Tchèque, qui veut forger lui-même sa destinée et livrer hardiment le combat pour la vie » (2).
(1) Jaioohévitcti, id, p. 99.
(2) Jarochévitch, p. 95.
L'enquête officielle du zemstvo de Kief explique l'importance économique et la persévérance des colons tchèques par le niveau élevé de leur culture intellectuelle.
Les Tchèques et leurs familles sont arrivés dans le gouvernement de Kief n avec certaines traditions et une certaine instruction. » Tous les enfants d'âge scolaire dans les familles tchèques vont à l'école, ce qui est loin d'arriver toujours chez les paysans russes.
De plus, les colons tchèques ont apporté de Bohême une certaine expérience. Pourtant, leurs traditions anciennes ne les hypnotisen.t pas et, lorsqu'ils mettent sur pied leur exploitation, ils savent tenir compte des particularités locales et s'y adapter. Les colons tchèques se distinguent par la hardiesse avec laquelle ils emploient difïérents modes de travail nouveaux, différentes manières nouvelles de cultiver la terre.
La force des Tchèques provient « de leur individualisme sain, de la supériorité de leur culture, de leur capacité à travailler avec méthode pour atteindre le but qu'ils se sont . proposé ». De plus, les Tchèques sont très portés à la vie de société, au travail et au divertissement en commun. Transportés loin de leur patrie, ils s'efforcent de rester groupés et s'organisent en colonies plus ou moins importantes. En commun, ils élèvent du bétail de race, font venir des engrais, des machines agricoles coûteuses, construisent, des écoles, fondent des caisses d'assurance mutuelle. L'entre-aide en cas d'accident, en argent ou en nature, est très développée chez eux.
Ils travaillent d'arrache-pied l'été et savent se divertir bruyamment pendant leurs loisirs. Les auberges forment des clubs, où ils passent volontiers des jours entiers derrière un cruchon de bière, à causer ou à lire les journaux. Dans les petites colonies, on organise des veillées à tour de rôle chez les uns ou les autres. Dans les colonies les plus importantes, ou fonde des sociétés diverses, on joue la comédie. Dans l'ensemble, ces dernières années, la vie de société chez les Tchèques s'est beaucoup développée.
(( La vie de travail des paysans tchèques, dit l'enquête du zemstvo, se développe parallèle à leur besoin de divertissements et de satisfactions d'un ordre plus élevé. )i
Les premiers colons tchèques sont arrivés dans la Russie du sud ouest après 1863; leur nombre agrandi rapidement. En 1871, il n'y en avait en tout que 7.000 environ, et, en 1897, il s'en trouvait près de 20.000 dans un seul gouvernement, celui de Volhynie. Dans son article publié en 1913, le journaliste tchèque Cervinka évalue le nombre total des Tchèques en Russie à 80 ou 82.000 habitants (1). Selon lui, il se trouverait dans le gouvernement de Volhynie plus de 50 à 60.000 Tchèques. Ces Tchèques ressemblent en tous points aux Tchèques du gouvernement de Kief. Comme eux, ils ont atteint un niveau de culture très élevé, et une prospérité matérielle indéniable.
« Aujourd'hui encore, celui qui traverse le gouvernement
il| \'. Cervii]ka,Le3 Tcltèques enRuasu'. Annales des nationalité.», 1913, n" 7-10, p. 3-^1.
de Volhynie est frappé par la différence qui existe entre les villages Tchèques, jolis, riches et bien construits, et les villages petit russiens, beaucoup plus pauvres... Naturellement, cela ne s'est pas fait sans un dur travail. Les premières années de la colonisation tchèque ont été très pénibles. Il a fallu défricher les forêts qui couvraient les 2/3 du territoire, drainer les prés marécageux et cultiver des champs horriblement négligés et envahis par les mauvaises herbes. Mais la persévérance tchèque a vaincu tous les obstacles et obtenu de beaux résultats » (1).
Ce serait pourtant une erreur de croire que les colons tchèques ont je ne sais quelles capacités innées qui les distinguent des paysans russes et petit-russiens. S'ilsontpros péré en Russie, c'est qu'ils y sont arrivés avec quelques ressources matérielles dont ne disposent pas d'habitude les paysans russes. De plus, le niveau de la culture des Tchèques est plus élevé que celui des Russes qui n'ont pas encore pu effacer complètement les traces qu'a laissées après lui le terrible joug du servage. Il ne faut pas oublier que le colon étranger en Russie, — qu'il soit Tchèque ou Allemand, — jouit d'une indépendance infiniment plus large que celle à laquelle le paysan russe a pu atteindre jusqu'ici. L'exemple des résultats obtenus par l'activité agricole des Tchèques qui prouve la grande valeur de leur culture, montre justement au paysan russe la route qu'il lui 'aut suivre pour obtenir les mêmes résultats : il faut qu'il travaille librement, qu'il crée autour de lui une atmosphère bienfaisante de liberté sociale, juridique et politique, dans laquelle pourront enfin se développer les énergies de la masse ouvrière.
Grégoire Alexinsky.
Ancien d<;puté ù la Douma.
ECHOS ET NOUVELLES
La Politique Roumaine
L'opinion. Le roi. Les partis. Le gouvernement.
Noire correspondant de Bucarest nous envoie des renseilynements qui nous paraissent de nature à intéresser nos l'cteurs. Peut-être l'accu&era-t-on de pessimisme. Souhaitons '/ue les craintes qui percent dans sa lettre ne se réalisent pas. Xous pouvons dire seulement que notre correspondant est en ine.fure d'être bien renseigné et que les indication.^ qu il donne méritent d'être prises en très sérieuse considération.
On parle de nouveau de la prochaine intervention de la Roumanie. On espère qu'elle se produira au printemps et i|u'elle sera combinée avec une offensive du général Sarrail contre Sofia. On affirme que les récents succès des Alliés, notamment la prise d'Erzeroum, l'échec de l'offensive
(2) Ibid., p. 381, 382.
bulgaro-allemande contre Salonique, les manifestations offensives des Russes sur la Strypa et en Bukovine, auraient enfin décidé le gouvernement de Bucarest à sortir de sa réserve, d'autant plus qu'il est fort inquiet des progrès de la puissance bulgare. Ce serait pour la Roumanie, dit-on, le seul moyen de rompre le cercle de fer qui s'est formé autour d'elle par la jonction des armées bulgaro allemandes, et l'unique occasion de réaliser son idéal national par l'annexion de la Transylvanie, des régions roumaines de la Hongrie et de la Bukovine. En laissant parler la voix de son sang, qui la pousse vers l'alliance avec ses frères latins, la Roumanie s'affirmerait en même temps, aux côtés de la France et de ses Alliés, comme puissance civilisatrice, à laquelle la future Europe, remaniée d'après les principes du droit, de la justice et des nationalités, pourrait accorder l'hégémonie morale et politique dans les Balkans.
Voilà le point de vue de tous les bons patriotes roumains, de ceuxque l'Allemagnen'a pucorrompreetque ses perfides intrigues et ses tentatives d'intimidations n'ont pu effrayer. L'opinion roumaine est profondément attachée à la France et à la grande cause qu'elle défend avec tant d'héro'isme. Les Roumnins, dont la civilisation, de date assez moderne, porte l'empreinte ineffaçable du génie latin de Rome et du génie gallo-latin de Paris, dont les co-nationaux subissent encore le joug barbare de la domination austro-hongroise, seraient extrêmement heureux d'unir leurs etïorts à ceux de la France, qui représente la Liberté, de l'Italie, qui représente la Latinité, de l'Angleterre, qui représente l'équilibre européen, et de la Russie, qui forme, sur le continent, avec son vaste territoire et son réservoir d'hommes inépuisable, le principal obstacle au rêve d'hégémonie universelle de l'Allemagne.
Mais ce n'est pas l'opinion qui gouverne, ce n'est pas elle qui signera le décret de mobilisation, qui déclarera la guerre aux puissances centrales. C'est le pouvoir organisé. Pour formuler dœ pronostics qui se rapprochent de la vérité future, il faut donc étudier l'attitude du pouvoir organisé en Roumanie : le roi, le gouvernement, les partis politiques. Ce sont eux qui sont les maîtres des décisions roumaines.
On ne saurait trop souligner le rôle et la puissance du roi. Ferdinand I"' est un souverain énergique, bien qu'on ne lui attribue pas les grandes qualités de son oncle, le roi défunt Carol I" (1866-1914). Le roi a son entourage, ses hommes de confiance, ses amis, qui forment le parti de la cour. Ce n'est pas une quantité négligeable et, le cas échéant, appuyé par la terreur et par la forte propagande allemande qui tient Bucarest en bride, ce parti, ami de l'Allemagne, pourrait créer aux patriotes rouninins des difficultés assez sérieuses. Son action serait particulièrement dangereuse dans le cas d'un grand succès militaire allemand ; — hypothèse qui est heureusement presque exclue, — et il essaierait alors d'imposer au pays un gouvernement Carp-Marghiloman, tout à fait favorable à l'Allemagne.
Une fraction du parti conservateur, assez considérable d'ailleurs, suit M. Alexandre Marghiloman, un niillionairc arménien sans scrupules, qui n'hésite pas à sacrifier à leur triste sort les Roumains de Transylvanie et à embrasser fanatiquement le parti de l'Allemagne. MM. Pierre Carp Titus, Majoresco, anciens présidents du Conseil ; C. C. Arion '
le prince Grégoire Cantacuzène (frère du prince Michel Cantacuzène, bien connu en France, etqui est francophile), D Nenitresco, Virgile Arion, suivent la politique de M. Marghiloman. Ce parti germanophile n'a pas d'action sur la masse du peuple; mais il dispose d'un grand nombre de journaux et de nombreux agents et espions aux «âges de la Légation allemande de Bucarest; il a réussi à iniîuencer les milieux dirigeants et la population des villes. C'est une force dont il faut tenir compte.
A ce parti gagné à la cause allemande s'opposent vigoureusement les partis de MM. Take Jonesco (parti conservateur-démocrate) et Nicolas Filipesco (parti conservateur), les deux grands amis de la France et les champions de la cause nationale roumaine. Ces deux partis politiques ont fusionné deiyiièrement et forment aujourd'hui le grand, parti interventionniste, ami des Alliés, connu sous le nom de la Fédération Unioniste. Le parti des Roumains de Transylvanie, encore en formation, que préside M. Siméon Mândrésco, a, à son tour, fusionné avec les partis de M^L Take Jonesco et Filipesco, symbolisant ainsi l'u nion de la Transylvanie encore asservie avec la Roumanie libre. Cette organisation politique, la plus formidable qu'ait jamais connue la Roumanie, représente la nation, l'idéal de l'unilé politique roumaine. Ses sympathies pour la France, comme sa vohmté de provo(iuer l'intervention roumaine en vue de la conquête de la Transylvanie, du Banat et de la Bukovine, restent inébranlables. C'est ce grand parti qui a empêclié l'Allemagne de gagner trop de terrain en Roumanie, qui a contrebattu l'influence néfaste du parti germanophile et d'e sa presse corrompue ; c'est lui qui a encouragé le gouvernement Bratiano à résister victorieusement, aux nombreuses menaces de l'Allemagne; c'est en lui qu'a toujours résidé et que réside encore l'espoir du pays.
Entre le roi et ces divers partis, le gouvernement de M. Jean J. C. Bratiano maintient l'équilibre. 11 est le maître incontesté de la situation. Il peut agir sans contrôle, il peut choisir son heure et même son adversaire. La loi sur l'état de siège, que les chambres ont voté en 1915, donne au gouvernement un pouvoir disicrétionnaire. Il peut, quand il lui plaît, décréter l'état desiège, mobiliserl'armée roumaine, snspendre toutes les libertés politiques, et déclarer !a guerre à n'importe quel des deux groupes de puissances. Le sort de la Roumanie, de la race roumaine tout entière, est dans les mains d'un seul homme, d'un dictateur constitutionneb M. BrHtiano. Contre ses fautes comme contre ses erreurs il n'y a qu'une seule sanction : la guerre civile, la révolution, chose extiémement dangereu.se quand l'ennemi est à 60 kilomètres de Bucarest...
. Espérons et soyons convaincus que M. Bratianio, auquel le destin a accordé cette haute faveur de présider aux décisions de l'État roumain aux moments les plus critiques de l'histoire, sera digne du grand rôle qu'il joue. Les mesures militaires très habiles que son état-major a prises, l'énergie avec laquelle il a résisté aux injonctions de l'Allemagne et aux pressions bulgares sont de très bon augure. Le printemps de 1916 pourrait être décisif pour les décisions roumaines comme pour le résultat de la guerre. L'intervention roumaine est possible. Mais il y'a encore tant d'éléments qui s'opposent è ce qu'elle se réalise, que je ne crois pas qu'elle soit déjà décidée. Pour la provoquer il
faut donner aux Roumains l'impression que la victoire définitive des Alliés est prochaine; il faut donner le bon exemple par une offensive brillante; il faut agir, agir, agir.
Le roi de Bulgarie à Vienne. — Ferdmand de Cobourg, accompagné de M. Radoslavov, le président du Conseil bulgare, et du généralissime Jakov, est venu le 24 février, à Vienne, recevoir en grande pompe les félicitations de François-Joseph pour son acte de trahison envers la cause slave. La rencontre fut, paraît-il, très cordiale, entre l'empereur qui, au cours de sa longue carrière, peut se vanter de tant d'attentats contre les droits de ses sujets slaves, et le dictateur qui a livré la Bulgarie à la Prusse. La population allemande de Vienne a fait, dit-on, une chaleureuse ovation au monarque qui, par son coup de Jarnac contre ses anciens protecteurs, a retardé la défaite complète de la monarchie des Habsbourgs et a rétabli passagèrement les affaires austro-allemandes dans les Balkans. Ferdinand de Cobourg, portant l'uniforme de feld-maréchal autrichien, a pu être flatté par l'enthousiasme de ses compatriotes. Mais nous nous demandons quelles devaient être les pensées intérieures de Radoslavov, de Jakov et du reste de la suite bulgare du roi s'il leur reste encore une trace de conscience, en se voyant ainsi acclamer par les bourreaux de leurs frères de race; et quels devaient être les pensées des populations slaves d'Autriche Hongrie, en présence de cette provocation à leurs sentiments de patriotisme et de solidarité slave.
L'isolement de la Bohême. — Un correspondant du Journal Rieich de Petrograd ayant voulu se rendre, au mois de janvier, de Dresde à Prague après avoir fait un séjour à Berlin, s'est vu refuser un passeport pour Prague par le consulat autrichien, qui n'a fait aucune difficulté à lui en délivrer un pour Vienne. D'après les renseignements que l'on lui a donnés à Dresde, cette mesure était prise en raison de l'effervescence qui régnait à Prague par suite du régime de terreur auquel la population tchèque est soumise et — nous pouvons ajouter — par le désir des autorités autrichiennes de ne pas permettre à un étranger d'assister au martyre auquel elles condamnent le peuple tchèque. A la frontière de Bohême, les voyageurs doivent subir une visite des plus minutieuses ; on saisit chaque morceau de papier, on ouvre même les cigares. La situation en Autriche est grave.
La censure en Autriche. — Le gouvernement accentue de plus en plusses mesures pour arrêter les nouvelles du dehors. La plupart des journaux des pays neutres sont aujourd'hui interdits.' Le Telegraaf est l'une des dernières victimes de la censure, qui s'effarouche même des articles de certains journaux allemands. C'est ainsi que la vente d'un des derniers numéros de la revue Xene deutche Rundschau a été interdite à cause d'un article du publiciste viennois très connu, M. Hermann Bahr, sur la Boliême, article qui, d'ailleurs, a soulevé de nombreuses protestations dans les milieux tchèques.
La crise économique en Autriche. — La vitalité relative que le gouvernement avait réussi à entretenir dans beaucoup de branches de l'industrie et du commerce austrohongrois diminue de plus en plus; la pénurie de maind'œuvre et de matières premières paralyse l'activité des "fabriques. Les usines travaillant pour l'armée souffrent beaucoup du manque de métaux, malgré les dernières réquisitions qui ont été poussées jusqu'à la confiscation des colliers de chiens. Le cuir fait défaut pour les chaussures des soldats, et, duns certains dépôts, l'intendance a fourni des souliers à semelles de bois.
La crise agricole préoccupe surtout la population. La pénurie de semences, le manque de main d'œuvre et de bêles de traction entravent d'une façon inquiétante la culture du sol. C'est ainsi qu'en Moravie 45.000 hectares, produisant ordinairement du blé et du seigle, n'ont pu être ensemencés en automne dernier.
Nouvelles de l'armée. — Le gouvernement militaire austro-hongrois fait tous ses efforts pour se procurer quelques réserves supplémentaires. Le 21 janvier, les réservistes les plus âgés ont été appelés sous les drapeaux. En même temps, on procède à une révision rigoureuse des exemptés temporairement, en raison des services qu'ils rendent dans les usines ou les administrations. Les maires et les fonctionnaires municipaux, qui jusqu'ici avaient bénéficié d'un sursis d'appel, ont été invités à rejoindre leurs corps respectifs.
Pour combler les vides que ces mesures amènent dans le personnel des usines, on opère actuellement le recensement des jeunes gens de 14 à 17 ans qui seront mobilisés pour travailler dans les ateliers militaires.
REVUES ET JOURNAUX
Le Pacte de Konopiste. — Chaque fois qu'on essaie de pénétrer les mystères de la politique autrichienne, on se trouve en présence de ténébreux drames domestiques où tous les membres d'une famille de dégénérés s'entredéchirent férocement pour assouvir leurs jalousies et satisfaire leurs convoitises. C'est dons l'atmosphère fétide de la cour devienne, dans les basses intrigues d'archiducs et d'archiduchessesd'une mentalité d'aventuriers interlopes, qu'il faut aller chercher l'explication de telle ou telle décision qui bouleverse la monarchie et ensanglante l'Europe. Si on en croit les révélations que vient de nous apporter M. H. W. Steed, dans le « Nineieenth Century andafïer » du l'"' février 1915, et la personnalité de l'autfur leur éonne une singulière autorité, c'est une cabale princière de ce genre que nous trouverions à la sourcedu conflit européen. M. H. W. Steed, directeur du service de la politique étrangère au Times, qui fut pendant de longues années correspondant du grand journal londonien à Berlin, dans les Balkans et à Vienne, écrivait dans un magistral article de \' Edinfjhurgli-Reolew précédemment analysé dans notre revue, que si l'on savait
ce qui se passa à Konopiste, lors de l'entrevue deGuillaume II et de François-Ferdinand en juin 1914,lesoriginesdudrame de Sarajevo, et par conséquent de la guerre européenne, en seraient considérablement éclaircies. Or, un correspondant dont « la situation et le caractère offrent les plus sérieuses garanties de véracité » — et qui n'avait pas connaissance de l'article de V Edingburgh-Revieic — vient de communiquer à M. H.W. Steed, une relation de l'entrevue de Konopiste qui jelte un jour singulier sur les événements d'où sortit l'ultimatum à la Serbie.
Le 12 juin 1914, l'archiduc François- Ferdinand et sa femme, la duchesse de Hohenberg, recevaient dans leur château de Konopiste, en Bohême, la visite de l'Empereur Guillaume, accompagné de l'amiral Tirpitz. Le but avoué de la rencontre était le désir de l'empereur d'Allemagne de connaître les fameux jardins de la résidence de l'archiduc héritier. Dès le lendemain cependant, on attribua à l'entrevue des motifs politiques, et l'arrivée précipitée du comte Berchtold, ministre des affaires étrangères, auprès de François-Ferdinand, aussi tôt après le départ de Guillaume II, donna une certaine consistance à'ces bruits. Le correspondant de M. Steed se dit en mesure de dévoiler ce qui fut décidé entre l'archiduc et son impérial cousin : « le pacte de Konopiste)) suivant l'expression du journaliste anglais. Les clauses en sembleront, à première vue, extraordinaires, mais on sait déjà qu'il ne faut s'étonner de rien quand il s'agit de la famille impériale d'Autriche.
On se rappelle que François-Joseph n'avait donné son consentement au mariage morganatique de son neveu l'archiduchéritier avec la comtesse Chotek, qu'à la condition que celui ci renoncerait formellement à la succession du trône d'Autriche pour ses enfants. François Ferdinand se résigna à souscrire aux conditions que la famille impériale mettait à son union avec une femme de petite noblesse, à laquelle la tribu des archiducs et des archiduchesses ne pouvait pardonner d'enlever à leurs filles un époux aussi enviable que l'héritier du trône. 11 signa l'acte de renoncement qui fut enregistré par les parlements de Vienne et de Budapest. Mais, dès la naissance de son premier enfant, il commença à s'en repentir, d'autant plus que la famille impériale accablait sa femme d'avanies multipliées, dont malgré sa connaissance des mœurs de la cour, il n'avait prévu ni la persistance, ni la malignité. Il songea donc rapidement à rendre ineffective sa fâcheuse renonciation. Il s'efforça d'abord de faire élever sa femme au rang d'archiduchesse, afin que ses enfants satisfissent aux conditions d'éligibilité au trône de Hongrie déterminées par la Pragmatique Sanction de 1723, qui n'admet comme aspirants à la couronne que les descendants légitimes d'archiducs et à'arcliiduchesses. La famille impériale agit de toutes les manières possibles sur François-Joseph pour l'amener à refuser le titrequi, on raprochant du trône les enfants de son neveu, alarmait tant d'ambitions ; et momentanément la comtesse Chotek dut se contenter du titre de duchesse de Hohenberg, faveur qu'elle paya d'un accroissement d'humiliations de la part des parents de son époux. Enfin, en janvier 1911, l'archiduc et sa femme, à bout de patience, rompirent les relations avec la famille impériale et ne parurent plus aux bals de la cour.
C'est de cette situation que Guillaume II s'efforça depro-
fiter. D'abord en assez mauvais termes avec François- Ferdinand dont l'ultra catholicisme était mal vu de la cour protestante de Berlin, et qu'on accusait de tendances antigermaniqués, l'empereur d'Allemagne se mit tout à coup à prodiguer les amabilités à son cousin, et surtout à sa femme. ■Voyant en elle une future alliée, il se mit à la combler d'attentions et de témoignages d'estime ; et, lors des visites que lui fit le couple honni de la cour de Vienne, il veilla à ce que son entourage rendît à la duchesse de Hohenberg tous les honneurs réservés aux archiduchesses.
C'est dans l'entrevue désormais fameuse de Konopistè qu'il allait recevoir le prix de sa courtoisie, mais d'un débiteur qui devait disparaître avant d'avoir entièrement payé sa dette. Voici en quels termesle correspondant de M. Steed dévoile le plan dressé entre les deux cousins pour le partage de l'Europe.
«L'empereurGuillaume avait toujours rêvé d'étendre son empire jusqu'à l'Adriatique et d'y incorporer les provinces allemandes d'Autriche. Quel triomphe pour la maison des Hohenzollern, si l'Autriche devenait à son tour une autre Bavière, et si l'orgueilleuse dynastie des Habsbourgs était réduite au rôle des Witteisbach et des "VVettin ! Quelques mots adroitement glissés, à Postdam, dans l'oreille de la duchesse d'Hohenberg préparèrent l'esprit de l'archiduc. Il s'agissait d'exciter son ressentiment contre la famille impériale d'Autriche, principalement contre son successeur éventuel l'archiduc Charles-François-Joseph, et de flatter en môme temps ses ambitions paternelles. Et, à Konopistè le Kaiser ouvrit à l'archiduc de magnifiques horizons et étala à ses yeux un plan grandiose, qui assurait à ses deux fils, Maximilien et Ernest, deux vastes royaumes au centre et dans l'Est de l'Europe.
La conception était grandiose, et semblait réalisable. La Russie serait provoquée à une guerre pour laquelle l'Allemagne et l'Autriche étaient prêtes. Quelques coups vigoureux réduiraient la Fiance à l'impuissance. L'abstention de l'Angleterre était regardée comme assurée. Le principal but de la visite de François-Ferdinand et de la duchesse de Hohenberg à Windsor, en novembre 1913, avait été, d'établir des relations personnelles d'amitié avec la cour britannique. Grâce à la neutralité, bienveillante ou non, de l'Angleterre, la victoire paraissait certaine. Elle devait conduire au remaniement de la carte de l'Europe. L'ancien royaume de Pologne comprenant la Lithuanie et l'Ukraine, laPologne des Jagellons de la Baltique à la Mer Noire, serait reconstitué. Ce serait la part de François- Ferdinand, l'héritage qu'il léguerait à son tils aîné ; le cadet recevrait, sous la direction de son père un royaume comprenant la Bohême, la Hongrie, la plupart des pays slaves du sud de l'Autriche, la Serbie, la côie slave de l'Adriatique et Salonique. François- Ferdinand voyait ainsi ses fils à la tête de deux puissants États etSophie Chotek serait la mère de deux rois.
L'empereur Guillaume ofïrait à la future Pologne la restitution d'une partie du duché de Posen, et s'indemnisait par l'introduction dans son empire de l'Autriche allemande augmentée de Trieste, avec l'archiduc Charles François- Joseph comme souverain. Il obtenait ainsi l'accès tant convoité à l'Adriatique.
Une étroite et perpétuelle alliance militaire et économique devait unirl'empire allemand ainsi agrandi, le nouvel empire
de Pologne etieroyaume tchèque-magyar- yougoslave. Cette alliance deviendrait l'arbitre de l'Europe, dominerait les Balkans et la route de l'Orient. Et qui pourrait s'opposer, si cela plaisait à l'Allemagne, à l'entrée de la Belgique et de la Hollande dans le grand empire confédéré des États allemands? »
Tel serait le pacte conclu à Konopistè entre Guillaume II et l'héritier de la couronne des Habsbourgs. La première impression est certainement un sentiment d'incrédulité. Comment imaginer que le successeur éventuel du vieil empereur, dont les 86 années étaient de nature à ne pas décourager les ambitions impatientes d'un homme encore jeune, pût ainsi sacrifier les provinces héréditaires de la monarchie, commettre une sorte de trahison envers la dynastie d'où lui venaient tous ses droits, envers les traditions de sa maison ? Si incroyable que semble au premier abordune telle détermination, elle paraît des plus plausibles, si on tient compte de l'état psychologique de François- Ferdinand à cette époque, et si on considère l'étrange conduite du gouvernement et de la cour d'Autriche lors et après l'attentat de Sarajevo.
L'état de santé de l'archiduc héritier inspirait, depuis longtemps, de sérieuses inquiétudes. Il était atteint d'une maladie qui ne pardonne pas. et il le savait. Au printemps 1913, les bruits d'une issue fatale prochaine avaient couru dans les cours de l'Europe, et les divers gouvernements avaient chargé leurs ambassadeurs de faire une enquête discrète, non seulement sur la santé, mais aussi sur l'état mental de François-Ferdinand. Après le drame de Sarajevo, un fonctionnaire du ministère des affaires étrangères autrichien avoua à l'ambassadeur d'une grande puissance que, dans tous les cas, l'archiduc n'aurait pu survivre plus d'une année.
Il n'est donc pas impossible que François-Ferdinand, ulcéré par les procédés du parti des archiducs, poussé par une femme ambitieuse, se sachant condamné, ait voulu, avant de mourir, assurer l'avenir de ses enfants, L'exclamation de Guillaume II, lorsqu'on lui apprit la mort de l'archiduc héritier : « Tout est à recommencer », prouve que l'entrevue de Konopistè n'avait pas été une simple visite de politesse. L'inquiétude que manifesta, à la suite de cette rencontre, le comte Berchtold, partisan très convaincu du maintien de la paix européenne, est aussi des plus symptomatiques.
Mais ce qui donne encore plus de crédit aux assertions du correspondant de M. Steed, ce sont les circonstances mystérieuses où s'est produit le drame de Sarajevo et l'attitude de la cour lors des funérailles des victimes.
La facilité avec laquelle les meurtriers ont pu exécuter leur projet, l'absence presque complète de police pour prévenir un attentat que l'atmosphère politique rendait, sinon certain, du moins probable, l'impossibilité d'admettre que la Serbie, sortant d#deux guerres épuisantes, ait eu intérêt à des complications internationales, le fait qu'aucun fonctionnaire, militaire ou civil, n'ait encouru la plus légère disgrâce pour une imprévoyance qui avait entrainé des conséquences si sanglantes, l'obscurité des débats du procès, la mansuélude des juges pour certains des coupables, tout cet ensemble de conditions troublantes ne peut manquer d'éveiller déjà le sentiment que la cour de Vienne ne fu
pas fâchée de la disparition du futur chef de la monarchie.
Si maintenant nous considérons le scandale des obsèques, la communication donnée aux rois de Bavière et de Saxe du désir de l'empereur d'Autriche que les funérailles conservassent un caractère aussi intime que possible, l'absence voulue de délégués des cours étrangères, les honneurs militaires réduits au minimum, l'attitude de la famille impériale alTectanl de se désintéresser des cérémonies mortuaires, tout donne l'impression que l'archiduc était mis au ban de sa famille comme traître aux intérêts de la dynastie.
C'est ainsi qu'une première fois, en juin 1914, les intrigues de famille de lu cour habsbourgeoise menacèrent de mettre l'Europe à feu et à sang. Comment Guillaume II, après l'échec de sa première combinaison, réussit-il à entraîner le vieil empereur dans l'aventure dont il avait fait miroiter les profils à l'archiduc François- Ferdinand? C'est une question plus obscure.
Il y a cependant tout lieu de penser que, privé du concours de l'époux de Sophie Chotek, il s'est rabattu sur le premier ministre hongrois, le comte Tisza, dont l'influence sur François-Joseph était prépondérante. Comme au neveu de l'empereur, il fit miroiter aux yeux éblouis de l'homme d'État de Budapest les perspectives les plus grandioses pour le peuple magyar, un supplément copieux de peuples slaves ou latins à ojipprimer et à pressurer.
Les cabales de la cour viennoise et les ambitions magyares mises successivement en œuvre par le roué souverain de Berlin, réussirent ainsi à jeter le monde dans le plus effroyable des cataclysmes. Et il se trouve encore des iiommes politiques pour songer à conserver ces deux sources de dissensions européennes et de guerres fratricides ! Les partisans d'une paix effectivo et durable doivent savoir maintenant où il faut frapper pour empêcher le retour des horreurs présentes. P. R.
L'interdiction de la Nation Tchèque en Suisse nous a valu non seulement des lettres pleines de sympathie de la part de nos amis suisses qui suivent avec intérêt notre action, mais elle a également provoqué des protestations très énergiques dans la presse européenne. Nous ne citei'>ns que deux articles très caractéristiques à ce sujet, l'un d'un grand journal suisse, la Gazette de Lausanne, écrit par le professeur Reiss, bien connu [>our sa courageuse campagne contre les atrocités autrichiennes en Serbie, et l'autre, de la revue anglaise Everijman, si répandue dans le public britannique.
M. R.-A. Reiss écrit dans la Gazette de Lausanne du 2 Février :
« L'interdiction de La Nation Tclièque a provoqué une douloureuse stupéfaction parmi les intellectuels, tant français qu'anglais et russes. El celte stupéfaction est des plus légitimes. La revue interdite est dirigée par l'érudit bien connu Ernest Denis, professeur à la Sorbonne. Son contenu, tout en défendant les droits à une existence indépendante de la nation tchèque, est toujours rédigé de la façon la plus correcte et n'a rien de commun avec les attaques grossières de certaines autres publications non supprimées par la censure. Un article a déplu à nos censeurs ofliciels, et alors on prononce l'interdiction « à perpétuité »!
A-t-on procédé de même pour le Simplicisslinus, le Kikeriki et autres feuilles d'Outre-Rhin, dont certains numéros ont été interdits? Non, on n'a pas procédé ainsi. Pourquoi alors cette différence de traitement? Peut-être parce que La Nation Tchèque défend l'indépçndance de ce peuple intéressant, Mais ce fait ne devrait-il pas nous rendre sympathique cette publication qui se bat pour la cause des faibles? Ne sommes-nous pas aussi une petite nation qui doit défendre son indépendance?
Et que dire des publications semblables : les innombrables publications polonaises, L'Ukrainien, la Lithuanie, etc., qui ne sont pas interdites et cependant ont aussi des tendances séparatistes bien marquées. Il est vrai que celles-ci, dans leur grande majorité, demandent la séparation de la Russie, tandis que les Tchèques espèrent leur libération de la communauté avec l'Autriche.
Loin de moi de viser la suppression en Suisse de ces publications. Au contraire, j'aime à constater que la Suisse permet à tout le monde de plaider sa cause. Mais je réclame le môme traitement aussi pour La Nation tchèque. Il est profondément choquant de voir traiter de façon difïérente des publications suivant qu'elles sont pour ou contre tel ou tel groupe de belligérants.
De la justice, même dans l'application de la censure, il y va de notre bon renom ! »
L'Everyman publie, dans son numéro du 4 février, celle critique de lu « Mesure arbitraire du gouvernement suisse )) : (( Sir Leslie Stephen appelait la Suissele terrain de sport de l'Europe et de la Grande-Bretagne, elle esl devenue aujourd'hui le terrain d'action des propagandistes allemands. Et comme j'ai pu m'en rendre compte au cours d'une récente visite, les Teutons donnent là le maximum de leurs efforts, à un tel point qu'aujourd'hui la Suisse semble incapable de résistera la moindre pression des surhommes allemands.
Un des derniers exemples de l'efficacité de cette pression est l'interdiction de pénétrer en Suisse prononcée par les autorités fédérales contre la courageuse petite revue bimensuelle française, La Nation Tclièque, dirigée par M. E. Denis, piofesseur h la Sorbonne, la plus grande autorité actuelle sur les questions slaves, et qui a rendu de si grands services à la cause des Alliés. La revue du professeur Denis a été interdite uniquement pour le crime de dôfenire la cause des petites nalionalilés slaves. On est vraiment stupcfiaitd'apprendre qu'une si honteuse mesure ait pu être prise à Berne, et on ne peut s'empêcher de se demander : La cause de la Belgique ne sérail elle pas celle de la Suisse? El la .Suisse ne serait elle pas par hasard l'une dts petites nationalités que menace le plus l'agression germanique? »
L'Information, 24 février. — Dans un vigoureux article (I Les complices », M. Paul Ginisty dénonce la responsabilité austro-hongroise dans la guerre. Selon lui « les Autrichiens ont la félonie dans le sang », et il ne se montre pas plus tendre pour leurs associés de Transleithanie : « Et, par les Hongrois aussi, écrit-il, combien nous nous laissions du];)er ! Avons-nous échangé avec eux assez de toasts cordiaux; nous sommes nous assez égosillés à crier des « Éljen ! »; avons- nous assez déposé do couronnes sur le
socle de la statue de Petœfi Sândor !... Les chevaleresques Magyars!... Prêter du sentimentalisme aux Hongrois, peuple dur, d'un égoïsme foncier et dont toute la chevalerie consiste dans les costumes de carnaval que revêtent ses magnats, quelle folie! Ses appétits de domination devaient le pousser à imiter l'Allemagne en tout.
« Les Austro-Hongrois se sont montrés aussi odieux que les Allemands — les ruines de la Serbie sont là pour l'attester.— Ils ont partagé avec eux la responsabilité du grand crime d'août 1914. »
LES COLONIES TCHEQUES
Le groupe socialiste tchèque, Égalité, de Paris, aienu son assemblée générale le 13 février 1915. Des délégués du Sokol de Paris et de la Colonie Tchèque de France assistaient à la séance. Le rapport du secrétaire a montré la grande activité que le groupe a déployé pendant cette année de guerre.
Après avoir approuvé les rapports, on a procédé à l'élection du Comité exécutif. Puis l'assemblée & adopté, à l'unanimité, l'ordre du jour suivant :
« Les socialistes tchèques de Y Egalité Ae Paris, réunis en Assemblée générale, affirment solennellement, une fois de plus, leur fidolitô au socialisme international et à ses principes. Hs se déclarent partisans du droit des Nationalités et réclament la liberté pour tous les peuples de disposer d'eux-mêmes.
Notre attitude en présence des efforts faits pour réaliser l'indépendance tchèque est identique à celle prise récemment par la Branche tchèque du Parti socialiste d'Amérique dans son manifeste à ses adhérents, ainsi que dans le mémoire adressé à l'Internationale.
Comme Tchèques et comme socialistes, nous ne pouvons agir autrement, en ce moment grave et historique, qu'en protestant énergiquement contre l'oppression brutale du gouvernement autrichien, qui martyrise le peuple tchèque. Nous avons donc décide d'appuyer de toutes nos forces le mouvement en faveur de l'indépendance tchèque.
En conséquence, nous déclarons vouloir collaborer, comme auparavant, avec les autres^ classes de la Nation à la réalisation de notre idée nationale ».
FAITS ù INFORMATIONS
« La question tchèque et l'avenir de V Autriche-Hongrie, » tel était le sujet de la conférence de M. René Pichon, professeur au lycée Henri IV, à l'École des Hautes Études sociales, le 5 février. Ce fut un exposé des plus heureux de la question tchèque et un fervent plaidoyer pour la cause que nous défendons. Avec un sens critique aiguisé et une chaude sympathie pour le peuple tchèque, M. Pichon a rappelé les points essentiels de 1 histoire de la Bohême, et tracé une lumineuse esquisse du caractère national des Tchèques et de leur civilisation propre. Il a ensuite montré que leur attitude dans la guerre actuelle est une preuve éloquente de leurs sentiments antigermaniques. La dernière
partie de sa conférence : « Pourquoi les Français doivent travailler à la réalisation de l'indépendance tchèque », mérite surtout de retenir l'attention. Après avoir exposé, avec une clarté saisissante, les différentes formes de la solution du problème austro-hongrois, il a conclu : « Il faut détruire l'Autriche Hongrie pour la tranquillité de l'Europe, dans l'intérêt de la France. Ce sont des raisons de justice, de respect du droit qui nous dictent cette solution, en même temps que l'intérêt français au sens le plus égo'i'ste ».
Conférences de Foi et Vie. — Le 13 février, M. Eisenmann, professeur à la Sorbonne, a fait une très intéressante conférence sur « La Maison d'Autriche et les nationalités ». Il a montré que les deux grandes idées qui sont les facteurs déterminants du conflit actuel, l'impérialisme moyenâgeux et la conception toute moderne du droit des peuples de disposer d'eux mêmes, se retrouvent pareillement en opposition à l'intérieur même de la monarchie habsbourgeoise. L'Autriche avait une mission historique de justice et de protection envers les diverses nationalités qui la composent. La complexité de ses éléments ethniques, les conditions dans lesquelles elle avait été constituée, le respect des droits naturels, lui assignaient le rôle honorable d'assurer par leur union aux petites nations réunies dans ses frontières les avantages d'une grande puissance pour leur développement matériel et intellectuel. Mais, pour cela, il lui aurait fallu des souverains d'une autre mentalité que les Habsbourgs. Ceux-ci se sont toujours montrés indilîérents aux vrais intérêts deleurs sujets; essentiellement imbus de l'idée d'impérialisme, ils se sont acharnés à mettre leurs peuples au service des trois causes qui leur étaient chères, la gloire de leur, maison, la puissance de la race germanique, la suprématie de l'église catholique. M. Eisenmann a clairement fait voir que c'est cet impérialisme habsbourgeois qui a déchaîné la guerre actuelle en voulant à toute force punir la Serbie des difficultés que François Joseplr,trouvait à mater l'esprit national des Yougoslaves. Puis il a conclu en déclarant que le seul remède au malaise dont souffre depuis si longtemps l'Europe, était le démembrement de l'Autriche-Hongrie. Le droit naturel, le respect de leurs engagenients, leur intérêt commandent aux Alliés de libérer toutes les nationalités de la monarchie danubienne du joug des Habsbourgs. Cette solution donne, il est vrai, 8 millions d'habitants supplémentaires à l'Allemagne ; mais un petit inconvénient vaut mieux qu'un grand mal : celui de voir dans quelques dizaines d'années les 60 millions de sujets des Habsbourgs complètement germanisés.
Nous apprenons par une dépêche adressée de Genève à la Presse Associée que les milieux démocratiques suisses protestent vivement contre l'interdiction de l'entrée en Suisse de certainsorganes qui défendent les droits des nationalités, par exemple la Nation Tchèque, et qu'il se pourrait qu'une interpellation eût lieu à Berne à ce sujet.
Le Gérant : L. Matriiu.
Imp dea Beauz-Arta (A. Mullir), 79, rue Dareao, Paria
!»'• Anne*. — N° M. 15 Mars 1916
'mËVUE BI-MENSUBLLB
Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne
SOMMAIRE
Les Slaves dans le monde.
Echos et Nouvelles.
La Russie depuis la guerre.
Revues et Journaux.
Faits et Informations.
PARIS 23, rue Boissonade, 23
Le N» 25 Centimes
PRAGUE
$ A ce nom seul, l'ûme du Slave tressaille d'amour patriotique et de fierté nationale, tel l'Italien qui entend nommer Naples ou le Français a qui l'on parle de Paris. $ C'est que Prague est le bijou de la belle Bohême qui formait, à son tour, le plus précieux joyau de la couronne impériale d'Autriche. Assise sur les pentes de riants coteaux, baignée par une large rivière, la belle Vltava, cette capitale idéale joint encore au charme de sa situation pittoresque l'attrait d'une histoire fort ancienne, intéressante et glorieuse. Depuis l'époque lointaine de sa légendaire origine jusqu'à nos jours, Prague a vu dans ses murs les chevaliers du moyen âge, les soldats désordonnés des guerres de religion. Ses murs ont frémi sous les détonations des canons, ses portes se sont ouvertes aux envahisseurs et aux signataires
des traités.
j) Et celte histoire variée se trouve inscrite à jamais sur les pages de ce grand livre du genre humain,
comme Victor Hugo appelle l'architecture.
9 A chaque pas le visiteur rencontre un de ces monuments, évocateurs du passé, relateurs de temps à jamais écoulés. Ici, c'est l'art gothique avec ses flèches aiguës et ses ogives; plus loin, on voit le plein cintre de l'art roman, les formes variées de la Renaissance et l'exubérance du style baroque. Plus de 70 églises et couvents, une centaine de palais aristocratiques, l'immense château des Rois de Bohême, le Belvédère, l'Hôtel de ville, de nombreux musées, et d'admirables galeries artistiques ont valu ù cette ville le nom de « cité d'or des Slaves ». ==
$ Quand, des hauteurs des^Hradcany, le regard du spectateur embrasse ces innombrables tours et tourelles qui laissent entrevoir le ciel h travers leur cône de dentelle, quand la vue se perd dans ce labyrinthe de monuments où tout rappelle la beauté et l'art, alors on conçoit que cette cité magique ait provoqué l'admiration des Chateaubriand, Gœthe, A. Humboldt, A. Rodin, Léger, Denis, Prévost, etc. $ Au même titre que Florence, Nuremberg, Venise, etc., Prague est un véritable musée du moyen âge, une ville qu'on ne peut visiter sans en emporter les ^^ ^^ ^^
meilleurs souvenirs et la ferme résolution d'y retourner, m^^^^^^^^ï^ï^^^^^ ^| ^g j^
LA NATION TCHÈQUE paraît le !*"• et le 15 de chaque mois
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