SALUT AUX RUSSES
Plus que tout autre journal, la Nation Tchèque a le devoir et le droit de saluer avec une joie enthousiaste l'arrivée de Russes en France. C'est le couronne-
ment visible, la consécration concrète du travail séculaire de rapprochement, qui, commencé lors du voygede PierreleGrand à Paris en 1717, a trouvé son expression définitive dans l'alliance de 189i.
L'œuvre a été lente et pénible. Bien des fols, les mains tendues l'une vers l'autre se sont brusquement retirées. L'ignorance, les préjugés, l'éloignement, surtout l'influence pernicieuse de l'Allemagne ont à diverses reprises détruit l'entente presque terminée.
Tantœ molis erat Romanam condere gentem!
Le temps respecte peu ce qui s'est fait sans lui. Actuellement, le traité est scellé par la fidélité commune, par la solidarité des intérêts, par le sang mêlé dans les batailles, par la haine semblable de la férocité teutonne. Les enseignes françaises et les enseignes russes marchent ensemble à la victoire. Les fêles de Pétrograd et celles de Paris qui avaient inauguré l'alliance, n'étaient que des manifestations dont le souvenir pouvait se perdre aussitôt les lampions éteints. Aujourd'hui, les deux pays et les deux armées s'étreignent en face de l'ennemi qui souille encore leur territoire. Il ne s'agit plus de deux gouvernements qui discutent les clauses du traité; deux nations sœurs se lèvent pour défendre la justice contre la violence, la liberté contre la tyrannie, la civilisation contre les Barbares.
Honneur à la Russie et joyeux accueil aux Russes il
A leur approche, les souvenirs de reconnaissance et de joie surgissent en foule et nous montent au cœur.
En 1815, à l'une des heures les plus périlleuses de notre histoire, les Prussiens voulaient mutiler la France et les plus modérés exigeaient au moins l'abandon de l'Alsace. En face des convoitises allemandes, le souverain russe se dresse, et grâce au Tsar Alexandre, le duc de Richelieu sauve à peu près l'intégrité de notre territoire.
En 1830, la sympathie de Nicolas !♦' nous facilite l'occupation d'Alger, et c'est ainsi en partie à l'amitié russe que la France doit cet empire africain, qui est une des bases les plus solides de notre puissance et un des gages de notre avenir.
En 18fiO, à Varsovie, le Tsar Alexandre II oppose une insurmontable résistance aux sollicitations de Guillaume de Prusse et de François-Joseph qui voulaient reconstituer
contre nous la Sainte Alliance, pour punir la France du crime qu'elle avait commis en affranchissant l'Italie.
En 1866, si les projets de Gortchakov avaient trouvé aux Tuileries un accueil plus empressé, les ambitions de Bismark auraient peut-être encore pu être limitées, même après Kœniggrretz, et l'Allemagne n'aurait pas été abandonnée à la domination prussienne.
En 1875, Alexandre II arrête Bismarck qui préparait contre nous une odieuse agression.
Aux heures troubles d'Algésiras et d'Agadir, le Tsar Nicolas II est loyalement à nos côtés, et l'ombre seule de la Russie, si cruellement éprouvée alors, suffit pour arrêter l'Allemagne et déjouer ses perfidies.
L'a France de son côté n'a jamais ménagé son appui et son amitié à la Russie. Elle l'a aidée à se débarrasser du lourd héritage d'oppression que lui avait imposé l'histoire. A l'école de nos écrivains et de nos philosophes, ont grandi les hommes qui l'ont guidée dans la voie de la civilisation moderne, et c'est à la lecture de Voltaire, de Rousseau, des Encyclopédistes et de leurs successeurs que s'est formée la génération héroïque qui a proclamé l'abolition du servage. Les réformes libérales d'Alexandre II sont directement imitées de nos institutions. C'est la France qui a révélé au monde le magnifique essor de la littérature russe. La France a fait confiance à la Russie, a cru en son avenir, a salué et favorisé ses progrès.
L'Allemagne n'a pensé qu'à l'avilir et à la calomnier. De ses officines sont sorties par centaines ces élucubrations fantasques qui, dissimulant la haine et l'envie sous l'appareil d'études scientifiques, nous ont rebattu les oreilles de la banqueroute de la Russie, banqueroute de son administration, banqueroute de ses finances, banqueroute de son armée. Guillaume II a eu l'impudence de s'associer directement à ce concert d'accusations et d'injures : « Le corps d'officiers russes a complètement manqué à sa tâche, hat collstàndig tersagt... Mon fils Adalbert m'a raconté qu'à Kiao-Tchéou les officiers russes avaient acheté tout le Champagne... L'armée russe qui a été battue à Moukden était énervée par l'immoralité et l'alcool. » (Discours de Strasbourg, 8 mai 1905).
L'armée russe n'a pas oublié ces insultes et la joie mauvaise avec laquelle les Allemands accueillaient ses malheurs. Elle a déjà pris en partie sa revanche et ne s'arrêtera pas avant d'avoir fait rentrer l'outrage dans la gorge du monarque insolent, quia répondu parla calomnie et le sarcasme aux loyales et pacifiques propositions du Tsar.
A côté des soldats de la Marne, de l'Yser et de Verdun, les vainqueurs de Lvov, de Tomasov, de Rawa-Ruska, et d'Augustovo, les héros qui, pendant trois mois, ont brisé
toutes les attaques allemandes sur la Bzoura et la Ravka, les martyrs de la retraite de Varsovie, prouveront aux Allemands quelle lourde sottise ils ont commise en n'estimant pas à leur valeur l'armée française et l'armée russe.
Nulle part, la victoire russe ne sera saluée avec autant de joie qu'en Bohême, parce que nulle part les sympathies pour la Russie ne sont aussi universelles, aussi sincères et aussi ardentes. Les philologues et les grammairiens tchèques ont eu une large part d'influence dans l'éveil de ridée nationale russe, et les Russes le reconnaissent volontiers. Quand les régiments d'Alexandre I*' arrivèrent à Prague en 1813, une des premières visites du général qui les commandait, fut pour Dobrovsky, l'illustre auteur des Institutions du paléo-slave. Depuis lors, une des idées maîtresses, une des inspirations ordinaires et presque un lieu commun de la littérature tchèque, c'est le désir de rapprocher les Slaves dans une étroite union intellectuelle et morale avec la Russie.
« Slaves, peuple morcelé, s'écrie Kollar dans la Fille de Slava, l'union fait la force et le torrent perd sa puissance qui divise ses eaux. Ah ! si je pouvais! De toutes nos statues dispersées, or, argent, bronze, je fondrais une seule statue. Avec la Russie, je formerais la tête, et la Pologne serait le tronc ; des Tchèques, je ferais les bras et les mains ; avec les Serbes, les 'Vendes, les Croates, les Silésiens, les Slovaques, je taillerais les vêtements et les armes. Et au pied de la statue gigantesque, l'Europe se prosternerait. Sa tète dépasserait les nuages et ses pieds reposeraient solidement sur le sol. »
Depuis lors, le gouvernement autrichien a vécu dans la terreur constante de ces instincts profonds qui poussaient les Slaves de Bohême à chercher un appui contre les Allemands dans les Slaves de Russie. Quand Jungmann fut chargé par Kollar de faire imprimer la première édition de la Fille de Slava, il crut nécessaire de supprimer les sonnets où le patriotisme slave du poète s'exprimait en termes trop éloquents. « Dieu garde, lui écrivait-il, qu'on trouve la moindre allusion à l'union de l'Oural et des Tatras ». — « Penser aux Slaves, en dehors tout au plus des Moraves et des Silésiens, écrivait de son côté Palatsky, est considéré comme un délit. ))
La censure ne pouvait pourtant pas empêcher les Russes de venir à Prague, les "Tchèques de voyager en Russie ; quelque vigilance qu'elle déployât, il lui était difficile de supprimer un livre de statistique pure, comme l'Ethnographie slave, de Safarik (1842). — « Quand j'ai apporté ici un exemplaire de cette carte, lui écrivait un des chefs de la Renaissance croate, tous se sont précipités sur elle avec une telle fureur que j'ai pu craindre qu'elle ne fût déchirée... Elle inspire une sorte d'efifroi ; elle fera plus de patriotes qu^ n'aurait pu en faire toute une littérature. »
Il n'exagérait pas. Pour tous ces Slaves occidentaux qui, engagés dans une lutte inégale, enlisés dans le marais germaniiiue, combattaient désespérément pour sauver leur existence nationale, Moscou apparaissait comme le phare du port où ils trouveraient la sécurité et le repos. Ils étouftaient dans les bouffées de haine et de mépris qui
leur arrivaient d'Allemagne. Ils avaient besoin de sympathie, d'affection ; ils les trouvaient en Russie. C'était vers elle que se dirigeaient les regards et que se crispaient les mains. Du Nord, soufflerait un jour l'Aquilon, qui purifierait l'atmosphère et renverserait dans la bourrasque l'ergastule où leur vie s'étiolait.
Quand j'arrivai à Prague, en 1872, je fus frappé de la ferveur mystique avec laquelle la foule écoutait l'hymne russe. Ce fut pour moi une sorte de révélation, dans laquelle m'apparut la puissance de la solidarité slave. — La Bohême traversait alors une des crises les plus douloureuses de son histoire. Déjà cruellement atteinte par notre désastre, qui laissait à l'Allemagne la domination incontestée de l'Europe, la chute de Hohenwart, qui l'atteignait au moment où elle se croyait sûre d'une réforme constitutionnelle qui aurait reconnu ses droits, la livrait au centralisme germanisateur. Avec une noble désinvolture, François-Joseph retirait ses promesses et niait ses engagements. Sous le couvert des nobles armoiries d'Auersperg, Herbst et Giskra, les représentants de la finance cosmopolite et du pseudo-libéralisme Schwerlingien, détruisaient pièce à pièce les derniers restes de l'autonomie du royaume. Les patriotes étaient traqués, les journaux confisqués. Dans cet abandon, au milieu de cette désolation, un espoir subsistait, invincible: la Russie, et vers elle montaient les lamentations du peuple.
Graves, lents, s'élevaient les accents religieux de l'hymne russe. Debout, la tête penchée, les larmes aux yeux, nous écoutions, mes amis de Prague et moi : ils songeaient à la Bilâ-Hora, et moi à la cathédrale de Strasbourg. Nous savions qu'il ne serait pas facile de rompre les liens dont l'Allemagne avait garrotté la Russie; nous calculions avec angoisse les longues et lourdes années qui s'écouleraient avant que sonnât l'heure de la délivrance. Cette heure de revanche et de liberté, nous serait-il donné de l'entendre sonner à nos oreilles? Peutêtre étions-nous condamnés à disparaître avant d'avoir connu l'ineffable consolation et d'avoir joui de l'infinie et suprême volupté, la délivrance de la patrie.
D'une chose du moins, nous n'avons jamais douté, c'est que le jour viendrait où, devant les trompettes slaves s'écrouleraient les murs de la casemate allemande. Nous savions que, dès que le géant russe s'étirerait pour sortir de son sommeil, il ferait craquer sans effort les minces bandelettes dont les Lilliput de Berlin avaient astucieusement emmaillotté les membres du doux et terrible bogatyr.
Hélas 1 Parmi ceux qui, les larmes plein les yeux et la rage dans le cœur, écoutaient alors l'hymne russe, beaucoup et des meilleurs ont disparu, avant l'heure de la revanche. Leur sommeil était pesant et lourd dans la terre asservie. Nous travaillons à affranchir leur sépulcre. Us tressaillent dans leurs tombes quand nous leur crions: «Tchèques! qui avez traversé les heures impitoyables de la servitude, tous ces pas qui sonnent joyeusement, ce sont les pas de l'armée libératrice. Les morts comme les vivants se lèvent à l'approche de la phalange des fils de Vladimir, et du nord au midi, de Belgrade à Prague, du Vardar à Brno, un hourra terrible s'élève : Hurrah ! Hurrah ! Vive la Russie.
E. Denis.
Notre deuxième Année
Avec ce numéro, La 'Nation Tchèque commence sa deuxième année d'existence. L'intérêt qu'ont bien voulu nous manifester nos lecteurs et les nombreux témoignages de sympathie qui sont venus vers nous, nous encouragent à continuer notre propagande. Nous y apporterons la même conviction que par le passé et la foi qui nous a soutenus jusqu'ici n'a pas faibli. Nous demandons à nos amis de nous conserver leur affection et leur appui.
Le programme que nous avons annoncé dès le premier jour et pour lequel nous poursuivons le combat, est clair et simple. Nous voulons la suppression de l'État autrichien, la dissolution de la monarchie austro-hongroise. Nous réclamons l'indépendance des divers groupes ethniques et moraux qu'écrase depuis des siècles la tyrannie germanohabsbourgeoise.
On nous a reproché notre radicalisme. Cette accusation nous touche peu. On ne guérit pas une tumeur maligne avec des émollients. Les Habsbourgs depuis le xv" siècle sont des maniaques de l'impérialisme, leur effort n'a jamais tendu qu'à anéantir les nationalités vivantes pour dresser sur leurs cadavres le catafalque de leurs ambitions encombrantes et tumultueuses. Pour apaiser leur goinfrerie de territoires, leur sottise et leur orgueil ont déchaîné la guerre de trente ans qui a laissé pendant plus de cent cinquante ans pantelants et meurtris les peuples de l'Europe centrale. Ils n'ont jamais cessé de semer et d'entretenir traîtreusement la division parmi les Slaves et ils ont pendant trois siècles travaillé à avilir et à corrompre l'Italie. Quand, en 1866, Bismarck a fondé sur leur abaissement le nouvel Empire germanique, les convoitises ancestrales des Habsbourgs étaient si ancrées dans leurs pauvres cervelles et elles exerçaient sur leur esprit une fascination si irrésistible qu'ils ont été absolument hors d'état de s'adapter à la situation nouvelle qu'avait créée la bataille de Kœniggh.ktz. Prisonniers de leur passé, dominés par le mirage de leur rêve évanoui, incapables d'échapper à l'ivresse d'une présomption maladive, mais trop faibles désormais pour accomplir le dessein qu'ils avaient hérité de l'Église médiévale, ils ont cherché une consolation à leur défaite dans une victoire indirecte. Ils ont cru ennoblir leur abdication en acceptant d'être les brillants seconds des Hohenzollern. Ils se sont asservis à l'Allemagne, dans l'espoir qu'un rayon de sa gloire adoucirait leur déchéance. Pro dominatione serciliter.
Après tant de preuves, — et si décisives, — comment espérer de ces récidivistes un retour à la morale, — un retour à la raison de ces captifs de l'idée fixe? Quelles promesses seraient suffisantes, venant d'une dynastie qui n'a jamais tenu aucun de ses serments ? Quelle garantie réclamer d'une famille qui se considère comme au-dessus de l'humanité — par conséquent en dehors d'elle !
Quelque irréfutables que nous semblent ces arguments et criantes ces preuves, nous ne nous flattions pas d'avoir converti tout le monde et nous n'ignorons pas que la
destruction de l'Autriche rencontre encore çà et là des objections.
Elles viennent avant tout des cercles diplomatiques. Nous nous y attendions et il était facile de le prévoir.
Les diplomates, comme tout le monde, mais à un degré peut-être supérieur, subissent la tare professionnelle.
Ils échappent d'autanf moins aux préjugés de la carrière que beaucoup d'entre eux n'ont qu'une instruction assez médiocre, parce qu'ils n'ont pas le temps de travailler. Ils sont absorbés par les relations mondaines, les réceptions officielles, les dîners et les cérémonies de parade. Au milieu de ces occupations qui sont une des obligations de leur charge, comment étudieraient-ils sérieusement les questions? Même s'ils en avaient le désir, leur situation ne le leur permettrait pas. A 'Vienne surtout^ au milieu d'une cour particulièrement fermée et défiante, quel ambassadeur aurait osé entretenir des rapports un peu familiers avec Kramâf ou Masaryk? Nos représentants à la Hofburg vivaient dans un monde de fantaisie et ils n'ont eu aucune idée précise delà transformation qui s'accomplissait autour d'eux.
Ils sont habitués d'ailleurs à attacher une importance exclusive aux intrigues de palais et aux influences personnelles. Il serait certes puéril d'ea nier l'importance, mais de même que les économistes se trompent quand ils veulent tout expliquer par des rivalités commerciales, les diplomates exagèrent quand ils écrivent l'histoire à la manière de Scribe et d'Alexandre Dumas. Les desseins de la Duchesse de Hohenberg n'ont probablement pas été sans effet sur la politique de François Ferdinand, mais on dépasse la mesure à tout ramener à des secrets d'alcôve. Les ambassadeurs n'ont pas toujours une vue très perçante, mais même les plus perspicaces sont dans un détestable observatoire d'où ils n'aperçoivent qu'une partie de la scène, souvent la moins importante. La cour leur cache le peuple, l'étiquette leur voile la réalité.
W n'est que juste de convenir que leur lâche est ingrate; ils sont suspects par définition et ils ne percent pas sans peine le cercle de défiance et de préjugés dans lequel ils sont enfermés.
Comme on les choisit d'ailleurs presque sans exception dans l'aristocratie, ils sont nécessairement traditionalistes, et pour gagner les sympathies des gouvernements près desquels ils sont accrédités, ils exagèrent volontiers leurs tendances conservatrices.
Ils s'appliquent avant tout à ne pas froisser les méthodes et les habitudes de leurs interlocuteurs, ils adoptent leur manière de raisonner et de sentir, et se piquent d'être réalistes.
Ils affichent ainsi un détachement absolu des conceptions idéalistes qui sont la raison d'être de la démocratie ; regiirdent les peuples comme une quantité négligable et n'entendent traiter qu'avec les goucerneinents, c'est-à-dire qu'ils éliminent de leurs calculs les forces réelles et durables. En fait cependant, ce sont toujours celles-ci qui finissent par l'emporter. Car enfin, si le peuple allemand n'avait pas voulu la guerre, jamais Guillaume II, quelle que soit la poigne de l'administration prussienne, n'aurait obtenu de lui l'etïort prodigieux qu'il a fourni. Les diplomates se refusent à apercevoir les soldats derrière le chef, et ils sont
très loin d'avoir compris que, de môme que la guerre actuelle est une guerre des nations, la paix doit se faire et se fera par les peuples et pour les peuples. L'idée d'une Europe d'où les Habsbourgs auraient disparu, ou seraient réduits tout au plus à régner sur sept ou huit millions d'Allemands alpestres, les scandalise, parce qu'elle choque leurs notions habiluelles et qu'elle les contraindrait à accepter l'idée d'une politique nouvelle, fondée sur des principes rationnels et conforme aux aspirations de la société contemporaine. Il est vrai que, dans cette Europe régénérée el démocratique, la diplomatie classique, avec son petit jeu habituel des conventions secrètes et des clauses à double sens, n'aurait plus guère de raison d'être.
La diplomatie anglaise, qui n'est ni plus éclairée ni plus instruite dans l'ensemble que la diplomatie française, a cependant un sens plus vif de la réalité. Elle se laisse moins dominer par les formules et, parce qu'elle vit davantage au jour le jour, elle se plie moins difficilement aux changements qui s'accomplissent autour d'elle et subit plus vite l'effet des nécessités concrètes. L'évolution des bureaux du Quai d'Orsay est de plus alourdie et retardée, en dehors de la sourde et profonde antipathie que leur inspire le Parlement, — quia letort de refléter l'opinion publique, ^ — pardes thèses d'école et le dogmatisme de la maison, dont les esprits les plus fermes et les plus indépendants ne se dégagent jamais entièrement.
Ceux de nos diplomates qui ont lu quelque chose, ont médité le livre d'Albert Sorel, l'Europe et la Révolution française, ou du moins le premier volume, qui est d'ailleurs un ouvrage de tout premier ordre, vivant, coloré, savoureux, d'une érudition un peu superficielle, mais brillant, plein de suc et tout soulevé par une ardente conviction et un patriotisme contagieux. Albert Sorel a créé deux saints, Vergennes et Talleyrand, qui tous les deux étaient les admirateurs et les disciples de Ghoiseul et de Flassan. Sous son influence, une doctrine s'est constituée.
Louis XV a peut-être commis quelques peccadilles, mais la grâce monarchique, comme les sacrements, conserve sa force opérante même chez les indignes, et la volonté divine, intéressée à la grandeur de la France, lui a dicté le renversement des alliances et le rapprochement avec Marie- Thérèse. Malheureusement, cette admirable pensée — qui nous a valu la défaite de Rosbach et le traité de 1763, la perte de nos colonies et le partage de la Pologne, — n'a pas été comprise par les Révolutionnaires.
De leur inintelligence sont sortis tous les malheurs qui ont fondu sur notre tête. Ils eussent été plus terribles encore si l'idée de Madame de Pompadour n'avait été relevée par Talleyrand qui, grôce à l'appui de Metternich, a organisé l'Europe de 1815 où notre sécurité étaitgarantie par le morcellement de l'Italie et de l'Allemagne, do.it l'Autriche surveillait et comprimait les aspirations unitaires. Napoléon III, féru des idées démocratiques, s'est éloigné de nouveau des saints principes : nous en avons été punis par le traité de Francforf. Que ces catastrophes nous servent enfin de leçon ! Ainsi parlent nos diplomates d'ancien régime : Il n'y a en Europe que deux puissances véritablement conservatrices et qui désirent sincèrement le maintien de l'équilibre, la France et l'Autriche; qu'elles se réu-
nissent pour mettre un frein aux ambitions des peuples jeunes et turbulents qui les menacent également.
Dans cette théologie simpliste, l'existence d'une monarchie habsbourgeoise puissante est la condition à la fois de la paix générale et du salut de la France. Il n'y a aucune exagération à dire que pour la plupart de nos diplomates, qui s'attachent à leurs opinions avec la foi naïve des enfants ou des charbonniers, la pensée de la destruction de l'Autriche apparaît comme un véritable sacrilège. Quand nous portons sur elle no.s mains d'iconoclastes, nous leur apparaissons comme d'abominables hérétiques, et comme cette accusation leur paraîtrait tout de même quelque peu surannée et intempestive, ils laissent volontiers entendre que nous sommes dominés par des affections exclusives et que, peut-être sans nous en rendre compte, nous risquons de sacrifier à nos sympathies slaves les intérêts suprêmes et éternels de la patrie.
Une profession de foi sur ce point paraîtra sans doute inutile à nos lecteurs. Il n'est pourtant jamais mauvais, en pareille matière, de dissiper les malentendus possibles et de mettre les points sur les i. (Je que nous entendons faire avant tout, c'est une politique française. Sur ce point, je suis absolument de l'école de Bismarck : les sympathies personnelles, les amitiés individuelles, les doctrines et les systèmes sont pour moi une quantité absolument négligeable • quand il s'agit de la patrie. J'adopte complètement, sans réserve, sans limite, la formule anglaise : qu'il ait tort ou raison, pour mon pays.
Un peuple a le droit et le devoir de songer d'abord à luimême, à ses intérêts, à sa sécurité, à sa puissance. Le citoyen a souvent l'obligation de se sacrifier à une cause supérieure, une nation est d'abord et avant tout obligée visà-vis d'elle même, parce qu'en se sacrifiant, fût-ce à la cause la plus juste et la plus noble, elle encombre la marche de l'humanité et crée un désordre moral que des siècles entiers ne suffisent pas à réparer. Quand je suis parti pour Prague en 1872, c'était pour y rechercher des amis contre l'Allemagne. C'était la même pensée qui, à la même époque, conduisait en Russie Alfred Rambaud. a Ce serait pure calomnie, me permettrai-je d'écrire en rappelant la parole célèbre du grand Cardinal, de dire que nous soyons tellement tchèques et russes que nous veuillions embrasser les intérêts de Pétrograd ou de Prague ou de Belgrade au préjudice de nous-mêmes. » Nos amis Russes ou Serbes ou Tchèques le savent. Nous ne leur faisons pas l'injure de leur demander d'immoler à notre cause les intérêts de leur peuple. De même, ils ne s'étonnent pas de notre devise : France d'abord.
C'est^dans l'intérêt de la France et dans la tradition de la France que nous réclamons la destruction de l'Autriche et son remplacement par une série d'États slaves assez forts pour tenir en bride l'Allemagne et paralyser ses desseins. Il ne saurait s'agir ici de discuter la politique de Louis XV et la doctrine de Ghoiseul et de Talleyrand.
J'accorderai volontiers, si l'on y tient, que l'idée maîtresse qui les inspirait était juste, mais aucun système n'est assez excellent en soi pour ne pas être gâté par une application maladroite. Surtout aucun système ne saurait être maintenu dans sa forme primitive quand les circonstances se modifient.
Dès le principe, l'idée maîtresse de l'alliance francoautrichienne, qui, dans l'esprit des négociateurs de Versailles, devait être une garantie de la paix générale, fut faussée par les convoitises et les cupidités des Hab»bourgs. Les événements actuels ont démontré qu'ils ne sont que les fourriers des Hohenzollern. GomptPr sur eux pour surveiller et limiter les convoitises de Berlin, c'est fermer volontairement les yeux à la réalité. Revenons à la politique de Louis X"V, mais en la modifiant suivant les conditions nouvelles du siècle et en l'adaptant à nos principes actuels. Renouons l'alliance de 17,56, mais après avoir exclu l'élément perturbateur qui l'a toujours viciée, c'est-à-dire lu dynastie.
Nous avons besoin d'alliés sur la frontière orientale de l'Allemagne. Quels amis seraient plus sûrs que les Tchèques et les Yougoslaves, puisque notre défaite serait la préface de leur propre ruine et que leur liberté n'aura de caution que notre puissance. Les services rendus s'oublient, les courants de sympathie se perdent dans le flot des agitations quotidiennes, des incidents malencontreux créent des rancunes fâcheuses et dissolvent les affections qui paraissent les plus solides. Comment adraeltre au contraire*que des peuples qu'a instruits une expérience séculaire, qui depuis tant d'années souffrent du despotisme teuton et qui, même après la paix, auront grand peine à se défendre contre les influences tudesques, trahissent leur propre cause, abdiquent leurs souvenirs, sacrifient leur existence même. La force des choses et la constitution de l'Europe actuelle rendent la France et les Slaves solidaires. Ensemble nous vaincrons ou nous périrons ensemble.
En même temps que par ses intérêts primordiaux, la France sera unie à ces peuples par les principes et par les idées. Nous n'avons en rien l'intention de nous ingérer dans leur politique extérieure et de leur imposer nos doctrines. 11 se trouve cependant que la création de ces États nouveaux, en même temps qu'elle nous apporte un inappréciable secours, marquera l'accomplissement de notre programme essentiel, qui a pour dogme principal le respect des individualités nationales et le droit absolu des peuples de disposer de leurs destinées.
J'ai entendu ces derniers mois bien des paroles de détresse et des renoncements amers. Un homme de grand cœur que j'avais toujours connu plein de confiance et d'optimisme, m'avouait sa tristesse :« Il faut bien reconnaître, me disait-il, que le rêve de réconciliation et de concorde que nous avions caressé était une chimère; cette guerre, loin d'être la dernière, ne sera sans doute que le début d'une ère de rivalités féroces et d'inexpiables désordres. » C'est possible, et il est certain qu'il faut avoir solidement chevillée au cœur la volonté de ne pas désespérer pour ne pas se laisser aller au découragement et aux plus sombres pronostics. Il me semble du moins que tout le monde s'accordera sur un point : puisqu'il est démontré par les faits, de la manière ,1a plus évidente et :1a plus jirréfutable,
que jamais un peuple ne réussira â dictpr sa loi au monde, puisqu'après Napoléon et après l'Allemagne de 1914, il est mathématiquement prouvé que l'idée d'un impérialisme imposé est absurde autant que lamentable, si la concorde peut s'établir dans le monde, elle ne peut ressortir que du respect mutuel des droits de chacun et du triomphe des idées démocratiques. Il ne saurait être indifférent à la France que les institutions qu'elle représente se répandent largement en Europe. Où trouveront-elles un terrain plus favorable que dans cette Bohême ou cette Yougoslavie qui n'ont ni noblesse ni aristocratie financière et où la direction des affaires appartiendra nécessairement aux classes populaires.
Que d'autre part ces nations soient assez avancées au point de vue moral et économique pour devenir des États stables, réguliers, capables d'un développement normal ; que, protégées par leur médiocrité contre les ambitions malsaines et les coupables aventures, ell^s soient assez vigoureuses pour opposer une redoutable résistance à l'ennemi commun, nous l'avons établi par des preuves précises, et nous apporterons encore de nouveaux arguments aussi décisifs.
La sécurité de la France, l'avenir de l'Europe, la paix du monde, — en même temps que la justice et le droit, — exigent la transformation radicale de l'Europe centrale. La condition même et l'élément essentiel de cette transformation ne peut être que la constitution d'une Bohème indépendante.
Nous avons déjà recueilli bien des adhésions précieuses et nous sommes fiers des amitiés qui sont venues à nous. Nous comptons sur elles pour nous faciliter de nouvelles conversions. La guerre se prolonge et nous en éprouvons une terrible douleur à la pensée des sacrifices qu'elle entraine et des deuils qu'elle sème. Mais sa durée même nous sert dans notre propagande. Elle prouve en effet d'une part combien l'Allemagne s'était laissé envahir, corps et âme, par une volonté inflexible de domination universelle, puisque même après tant de pertes et lorsqu'elle est déjà atteinte dans ses œuvres vives, elle ne se résigne pas à y renoncer, et d'autre part sa résistance montre aux moins clairvoyants quel énorme surcroît de force elle tire de la vassalité de l'Autriche. Plus la lutte actuelle est difficile et lente et plus il est évident que l'Allemagne devra être soumise pendant longtemps à un régime de rigoureuse surveillance et que cette surveillance ne peut être exercée que par les peuples eux-mêmes, et non par des souverains, toujours prêts à sacrifier les intérêts de l'Europe à des avantages personnels.
Que l'on suppose un instant l'Europe organisée sur la base des nationalités, avec la Pologne maîtresse de Dantzig, une Bohême indépendante, une Serbie s'étendant de Monastir à Lioubliana, ni la guerre de 1914, ni même celle de 1870 n'eussent été possibles.
Ces idées, nous nous efforcerons, dans l'année qui commence pour nous aujourd'hui, de les mettre toujours plus en lumière. En même temps, ces pays dont nous apercevons déjà la prochaine renaissance, nous nous appliquerons à les
La Nation Tchèqub
faire mieux connaître à nos lecteurs et à dire leur passé, leurs désirs, leurs souffrances, leurs ressources.
Nous avions eu un moment des ambitions plus vastes. — A trop lire les Allemands, on finit par se laisser gagner à leur mégalomanie. — Nous aurions désiré faire une plus large place à l'ensemble des nations slaves ; nous aurions voulu essayer de montrer les liens qui rattachent les événements actuels à l'histoire des siècles écoulés, dégager des incidents de la guerre les traits essentiels de la psychologie dos divers groupes en présen(-e, étudier avec plus de détail les questions les plus délicates, les relations de la Pologne et -de la Russie par exemple ou les rapports des Petits- Russes et des Polonais.
Nos projets sont retardés par les circonstances, la crise du papier, les difficultés de l'impression, la lenteur des correspondances et aussi les puériles timidités de la censure. Nous ne les abandonnons pas cependant et nous les reprendrons dès que les événements seront devenus un peu moins défavorables. En attendant, nous nous attacherons à élargir le champ de nos études et à varier l'intérêt de nos articles. Sans oublier que l'attention se porte avant tout, ainsi qu'il est naturel, sur les combats quotidiens, nous nous appliquerons de plus en plus à apporter à nos lecteurs les renseignements d'ordre général qui sont nécessaires. Nous avouons notre désir de devenir peu à peu les introducteurs auprès de la France de la Slavie régénérée et définitivement affranchie. — La cause est belle et grande ; nous demandons à nos lecteurs leur sympathie pour elle et leur indulgence pour ses défenseurs.
E. Denis.
i/ Europe Centrale Allemande et les Slaves d'Autriche 'Hongrie
Depuis plus de vingt ans, tous les hommes politiques, tous les savants, tous les écrivains, tous les journalistes, tous les économistes allemands sont hantés du rêve de faire de l'Allemagne une puissance mondiale, «eineWeltmacht». Le développement intense que Guillaume II a donnôàla marine militaire de l'empire a été la manifestation la plus significative de cet état d'esprit. Pendant quelque temps les cercles dirigeants de Berlin hésitèrent sur la direction à donner à l'expansion allemande. Fallait-il se lancer dans la politique coloniale, disputer aux autres puissances les territoires de l'Asie, de l'Afiique, de l'Amérique du Sud. Les impérialistes allemands songèrent d'abord à créer un empire colonial, comparable à ceux de l'Angleterre, de la France, de la Russie. Mais toutes les tentatives pour mettre la main sur l'Afrique centrale, sur la Chine, sur une partie de l'Amérique du Sud, sur le Maroc, échouèrent successivement.
Les ambitions allemandes se fixèrent alors sur la Turquie, suivant les anciennes conceptions de Paul de Lagarde et de Lizst. La réalisation de ce plan, abandonné pendant un certain temps, est devenu depuis une dizaine d'années, le Ijut essentiel de la politique pangermaniste.
Les impérialistes allemands basent en effet leur action sur trois axiomes :
i" L'Allemagne doit être assurée de surabondants débouchés commerciaux pour ses produits; 2° elle doit posséder un territoire assez riche pour y trouver toutes les matières premières indispensables à son industrie, car. sa position géographique exige qu'elle ne tombe pas, à ce point de vue, sous la dépendance des autres États; 3" elle doit avoir à sa (♦isposition des territoires assez étendus pour y installer ses excédents de population qui, obligés d'émigrer d'Allemagne, ne doivent pas se doiiationuliser dans des milieux iHrangers.
L'État qui prétend devenir une jjuissance mondiale doit, avant tout, remplir ces trois conditions essentielles d'une ])olitique d'expansion illimitée. C'est en prétendant réaliser ces trois conditions que l'Allemagne a été amenée à jeter son dévolu sur la Turquie.
Il y a trois ans, le chancelier de l'Empire allemand, M. de Bethmann-Hollweg annonçait au Reichstag que le conflit entre le Gern)anisme et les Slaves était inévitable. Ces paroles nous émurent profondijment en Bohême; mais elles ne suffirent pas à nous éveiller complètement de notre
léthargie et à nous arracher à nos illusions. Il fallut la fameuse formule — l'Europe Centrale, Mitteleuropa, — pour nous faire saisir les conséquences de la lutte qui se préparait entre ces deux grands groupes ethniques.
C'est que le projet d'une Europe Centrale ne peut être réalisé qu'à la suite d'une lutte à outrance entre les Slaves et les Allemands et après l'écrasement des premiers.
En effet, comme première étape, les Allemands comptaient d'abord réunir tous les peuples de langue allemande sous l'égide de la Prusse, et, ensuite, tous les pays que le Congrès de Vienne avait groupés dans la Confédération Germ.anique : les pays autrichiens, les pays tchèques et le littoral adriatique.
Mais, bientôt, ce programme parut trop étroit aux impérialistes allemands. D'une part, ils comprirent que la lutte avec les Tchèques dont le sentiment national était si développé, avec les Slovènes et les Croates, serait très dure, qu'ils se heurteraient ainsi, en plus des Polonais, à plussieurs millions d'autres Slaves décidés à combattre jusqu'au bout pour sauver leur nationalité. D'autre part, un tel empire ne constituerait pas par lui-même une « puissance mondiale», car il n'en remplirait aucune des trois conditions essentielles. Il resterait comprimé dans l'Europe centrale, entouré d'ennemis, toujours en danger d'être réduit à merci par un boycottage économique et par un blocus militaire.
Le programme fut donc élargi. La situation politique de l'Europe Centrale était singulièrement favorable au nouveau plan pangermaniste. La monarchie austro-hongroise était en pleine désagrégation ; l'État des Habsbourgs se disloquait, toutes les nationalités qui le constituent prenaient de plus en plus conscience de leurs droits et de leur force. Les Allemands, en Cisleithanie, voyaient leur hégémonie menacée ; les Magyars, en Hongrie, ne maintenaient leur pouvoir que dans les conditions les plus précaires et par les procédés les plus tyranniques. Les Allemands s'effrayaient des progrès des Tchèques, des Yougoslayes et des Polonais;
La Nation Tchèoub
les Magyars commençaient à se sentir impuissants en face du mouvement national yougoslave et tchécoslovaque et redoutaient la puissance grandissante de la Russie. En Bulgarie, les intrigues allemandes attisaient les vieilles rancunes contre les Serbes. En Turquie, les jeunes Turcs, qui nese maintenaientau pouvoir qu'avec l'aide des Allemands, comptaient sur eux pour repousser les prétentions des Russes sur Constantinople, pour tenir tète aux exigences anglaises et italiennes, à tous les appétits que surexcitait l'imminence de la dislocation de'l'empire ottoman.
Enfin, l'immensité du territoire russe, le chiffre toujours croissant de sa population inspiraient aux Allemands des inquiétudes de plus en plus vives et les incitaient à essayer de réduire à l'impuissance un voisin si gênant pour leurs ambitions. Aussi s'efforcaient-ils de fomenter la discorde entre les Polonais et les Russes.
Les Allemands avaient encore comme atouts dans leur jeu un Cobourg sur le trône de Bulgarie, à Bucarest un Hohenzollern et à Athènes un autre parent de leur empereur. La Roumanie craignait les Russes, et Athènes les délestait en raison de leurs visées sur Constantinople. Dès 1912, Ferdinand de Cobourg travaillait pour Berlin, au moment même oi'i il se préparait à attaquer la Turquie. Déjà, il cette époque, il demandait l'intervention de Vienne et de Berlin contre les Serbes, songeait à s'emparer de la Macédoine et d'une partie de la Serbie, et offrait de mettre son royaume agrandi au service de la domination allemande dans les Balkans.
Toute cette série de circonstances avantageuses engageait l'Allemagne à tenter immédiatement un suprême effort. Au lieu de s'emparer de quelques provinces austro- .'illemandes, il s'agissait d'avoir l'Autriche tout entière, les Balkans et laTurquie, eh un mot, de faire de l'Allemagne une viiiiie puissance mondiale. Tous les peuples de proie, Allemands d'Autriche, Magyars, Bulgares, Turcs, se trouvaient, en raison de leurs haines et de leurs craintes, sclidaii'es de Guillaume IL
Cependant, l'Allemagne rencontra sur son chemin quatre grands obstacles, tous slaves.
Tout d'abord la Serbie, La Serbie, par sa politique nationale et par son existence même, constituait une menace <-onstante pour la monarchie bigarrée des Habsbourgs et la domination magyare. L'émancipation des Slaves d'Autriche l'^'ait y ruiner l'influence de l'élément allemand et rendre '.riines les ambitions des hommes d'État de Budapest. L'Autriche Hongrie magyaro-allemande, avec sa dynastie impuissante, ne pouvait plus subsister que sous l'égide de la Prusse. Il fallait donc écraser la Serbie, et ce fut le but de la jjuerre actuelle.
11 fallait ensuite bri.ser le second obstacle, les Tchécodùoaques, dont l'esprit national grandissant devenait de plus en plus un élément perturbateur dans la monarchie "istro-hongroise, à mesure que se développait leur pros- (l'-rilé matérielle. On avait besoin, pour vaincre la résis tance de ces deux peuples, représentant presque 2& millions d'hommes, de l'assistance de deux autres peuples : les Magyars et les Bulgares. Du reste ils étaient déjà gagnés à cette politique, puisqu'ils étaient tous les deux intéressés à l'écrasement, d'une part, des Tchécoslovaques, d'autre part, des Yougoslaves;
Le troisième obstacle, c'étaient les Polonais, quoique ceux-ci semblent jouer un rôle à part dans cette partie terrible sur l'échiquier de l'Europe Centrale. Ils étaient dangereux pour les Allemands à deux points de vue : En Autriche, ils augmentaient la puissance numérique des Slaves, et pouvaient, le cas échéant, former avec eux une majorité slave au Parlement. En Prusse, ils persistaient dans leur attitude d'opposition et contrecarraient ainsi les plans des Prussiens. Les Serbes devaient donc être écrasés et partagés entre l'Autriche, la Hongrie et la Bulgarie; la nationalité tchécoslovaque devait être radicalement supprimée par un coup d'État qu'on préparait secrètement en Autriche : la Galicie devait être détachée adminislrativement de l'Autriche, afin de détruire la majorité slave. Les pays tchèques auraient été alors l'objet d'une roorgani.sation administrative, la délimitation des districts aurait été modifiée, le suffrage universel abrogé, et les 7 millions de Tchècjues noyés complètement dans le flot allemand. On germaniserait, on imposerait l'allemand comme langue d'État, on abolirait les diètes dans les pays tchèques, on ferait de la Cisleithanie un État aussi centraliste ((ue la Hongrie actuelle où les Slovaques succomberaient bientôt sous une pression plus systématique encore. *
Les Polonais devaient être apaisés, d'une part, par une autonomie assez grande pour la Galicie qui continuerait à être autrichienne, mais avec une constitution spéciale ; d'autre part, par la formation d'un royaume do Pologne russe, soumis à l'influence de l'Allemagne. En revanche, ils devraient renoncer définitivement aux territoires polonais en Prusse. C'était un programme en complète contradiction avec le principe de l'unification du peuple polonais.
Un dernier obstacle, et formidable, s'opposait à la réalisation de ce plan colossal : c'était la Russie, qui revendiquait la Galicie orientale et surtout Constantinople. Ses visées sur leur capitale devaient décider aisément les Turcs à marcher contre elle. On voit comment, en mettant habilement en jeu les convoitises et les haines,' l'Allemagne a pu amener par ses intrigues tous ses alliés d'aujourd'hui à lier leurs destinées aux siennes. Craignant l'expansion russe, elle voulait constituer sur sa frontière occidentale, un État tampon polonais, vassal de la Prusse, s'emparer de Constantinople, rejeter définitivement la Russie vers la Sibérie, en un mot, devenir maîtresse de toute l'Europe Centrale.
Son plan était essentiellement fondé sur l'écrasement c?e la Serbie et le démembrement des pays yougoslaves, l'anéantissement complet des Tchécoslovaques, la ruine définitive des espérances des Polonais et de leur unité nationale.
L'Europe Centrale allemande serait le plus odieux, le plus brutal et le plus barbare attentat contre l'existence nationale des Polonais, des Tchécoslovaques et des Yougoslaves. Jamais plus cynique entreprise contre la liberté humaine n'a été conçue.
Tous ces calculs ont pour condition l'existence de l'Autriche-Hongrie. LaTurquie est trop désagrégée pour pouvoir vivre encore d'une existence propre. Les Allemands se sont donc chargés de veiller sur elle. Mais la route entre Berlin et Constantinople devait être défendue par des chiens de garde sûrs : Ce rôle serait confié aux Allemands autrichiens et aux Magyars en Autriche-Hongrie, aux Bulgares dans
les Balkans. Pour maîtriser les Tchécoslovaques et les Yougoslaves, les Allemands eurent recouis à la fameuse bureaucr»tie cléricaleet militaire austro-hongroise. L'union douanière devait mettreaux mains de l'Allemagne l'exploitation économique de ces vastes territoires et l'en rendre maîtresse absolue. L'Autriche Hongrie lui est absolument nécessaire, et joue le rôle essentiel dans la mise en œuvre de ces projets grandioses élaborés à Berlin, non seulement au point de vue militaire (51 millions d'habitantset presque 6 millions de soldats), mais surtout en ce qui concerne la germani>al ion, la domination progressive des divers éléments de la population tchécoslovaque et yougoslave Les Prussiens seuls ne suffiraient pas à cette vaste entreprise.
Tel est le plan de l'Allemagne, telle est la signification de la formule allemnnde, l'Europe Centrale ; tel est le destin réservé aux Slaves autrichiens dans les plans dressés à Berlin, à Vienne et à Budapest.
Le public de l'Europe occidentale n'a pas prêté une attention suffisante à ces graves questions, qui mettent en jeu l'avenir de l'Europe libérale. On s'en occupe malheureusement trop peu en France où l'on ne se doute guère qu'il ne s'agit pas de plans en l'air, mais de mesuresminulieusement élaborées dans les milieux politiques de Berlin, de Vienne et de Budapest. Ce plan prouve que la guerre actuelle ne vise pas directement la France et l'Angleterre. Elles ne devaient être sérieusement menacées que plus tard, quand les Prussiens auraient été installés à Vienne, à Belgrade, à Bucarest, à Athènes, à Constantinople et à Bagdad. Ils se seraient ensuite emparés de la Hollande, de la Belgique, de Calais et de Dunkerque, et enfin de l'Egypte et des Indes, sans parler des colonies françaises. Le but de la guerre actuelle ne devait être que la constitution d'une Europe Centrale Allemande.
Plusieurs conclusions se dégagent de cette courte esquisse du plan de la politique allemande dans celte guerre :
1" Cette guerre a été déclanchée par les Allemands pour arrêter l'émancipation des Slaves, et, principalement, pour écraser les trois nations slaves encore soumises à un joug étranger : les Polonais, les Tchécoslovaques et les Yougoslaves. Les prédictions du chancelier allemand en 1913 se sont réalisées.
2" Pour faire aboutir son plan, l'Allemagne a impérieusement besoin de l'Autriche-Hongrie, telle qu'elle existe actuellement, et de la complicité des Magyars.
3" Les trois nations slaves de l'Europe centrale sont donc le plus grand obstacle — sans parler des Russes — à la réalisation du plan pangermanique, qui perd toute chance de succès, si elles deviennent indépendantes et unifiées.
i" Pour frapper les Allemands au point le plus sensible, il faut leur enlever les moyens de mener à bien leur entreprise : il faut détruire l'Autriche Hongrie. La Bohême indépendante, la Pologne et la Yougoslavie unifiées arrêteront à jamais la poussée impérialiste des Allemands vers l'Orient. (Voir la carte sur la couverture).
5" Il résulte enfin de ces considérations que les trois questions slaves, la question polonaise, la question tchèque et la question yougoslave sont étroitement liées l'une à l'autre. Toutes trois ne peuvent être résolues que par le démembrement de l'Autriche- Hongrie et l'applicatton du principe des nationalités.
C'est ainsi que se pose pour nor.s le problème de l'Europe Centrale AlU'mande et des Slaves de l'ancienne Autriche- Hongrie. Au fond, la guerre actuelle n'a eu pour cause que le malaise créé par la situation intolérable où se trouvaient réduits ces trois peuples slaves de l'Europe centrale. C'est pourquoi nous ne nous lasserons pas de revenir sur cette (jiiestion, de faire voir où est la véritable source des maux actuels et de mettre en évidence les vrais remèdes à la crise européenne. Nous tâcherons d'attirer de plus en plus l'attention sur l'intime convexité des luttes nationales des Yougoslaves, des Tchécoslovaques et des Polonais, contre leurs ennemis communs, l'Allemagne et l'Autriche- Hongrie.
L'Europe doit se rendre compte que cette guerre ne peut avoir d'autre issue que de donner à toutes les nations slaves la possibilité de développer en toute liberté leur propre civilisation, suivant leur idéal national.
En élaborant leur plan de l'Europe Centrale, les Allemands ont considéré ces trois nations en bloc et leur ont réservé le même sort. Si on veut faire une paix juste et durable, on doit examiner tous les problèmes de la guerre actuelle à ce point de vue là. Car la guerre actuelle, c'est la guerre contre l'Europe Centrale allemande, c'est le problème polonais, tchécoslovaque et yougoslave.
Après vingt mois de guerre
Parmi les peuples qui prennent part à l'angoissante tragédie de la guerre européenne, la nation tchéco slovaque joue un rôle particulièrement douloureux, ingrat, émouvant, digne d'éveiller les sympathies du monde civilisé.
Dans le conflit dont dépend le sort de tant de nattions, chaque peuple a eu son attitude particulière, assez nette pour que s'esquisse déjà le jugement que porteront sur lui les historiens de demain. La malheureuse Pologne n'a pu encore une fois échapper à son destin, qui semble celui d'une nation martyre. La Belgique si florissante, si active, si anxieuse de résoudre les plus complexes problèmes de l'organisation sociale, a été ensanglantée, pillée, saccagée; après avoir été massacrés en masses, ses habitants sont aujourd'hui violentés, martyrisés, assassinés avec des formes soi-disant légales; ses vieilles villes si riches en monuments anciens sont détruites, ses trésors d'art volés. La Serbie, après les victoires épiques du début de la guerre, a été écrasée malgré l'héroïsme de ses soldats, et ses pires ennemis foulent aujourd'hui sous leurs pieds son sol dévasté ; su population meurt de faim et de misère, gémit sous l'oppression terroriste de Vienne et de Sofia.
Mais dans leur malheur, ces trois peuples ont au moins une consolation, celle de savoir que leurs souffrances sont connues de tous, que le monde entier s'émeut de leur terrible situation, frémit d'indignation et de pitié en lisant les récits de la retraite serbe, de l'évacuation de la Pologne, des fusillades de Termonde, de Louvain et de Dinant, et fait des vœux pour leur résurrection.
Partout, on est d'accord pour leur reconnaître l'honneur d'avoir collaboré efficacement à sauver la civilisation euro-
La Natiom Tchèque
péenne, et les gouvernements alliés ne négligent aucune occasion de proclamer hautement la reconnaissance à la quelle ils ont droit, et les récompenses qu'ils méritent. Ces trois nations sont déjà certaines de survivre au cataclysme, et peuvent envisager, dès aujourd hui, un avenir plus glorieux, plus libre, plus heureux que ne l'était leur existence d'hier.
Mais les Tchécoslovaques? Qui apprécie justement leur rôle dans cette guerre pour la liberté des peuples? Quelle idée se fait le monde entier de leur attitude, de leur situation dans la mêlée européenne? Depuis vingt mois que la guerre sévit, ils continuent à travailler, muets, meurtris, mais sans défaillance, à l'œuvre qu'ils ont entreprise dès le premier jour des hostilités; isolés et silencieux, ils luttent obscurément pour le triomphe de l'Entente, sans connaître le réconfort d'un encouragement. Ils n'ont que les amertumes du sacrifice, sans en connaître la gloire.
Et pourtant, il faudrait remonter loin dans l'histoire, pour y trouver une situation aussi tragique que celle que subissent actuellement les pays tchécoslovaques. Leur jeunesse est condamnée à périr sans gloire sur les champs de bataille pour une cause détestée, sous les coups de ses frères de race, poussée en avant par les ba'ionnettes de ses bourreaux. A l'intérieur, les prisons sont pleines de condamnés politiques et les exécutions de patriotes sont innom brables. Seuls, quelques-uns des représentants de la nation ont pu s'enfuir à l'étranger pour renseigner l'Europe sur les aspirations, les sympathies et les efforts de leur peuple, le rappeler au souvenir de ses amis naturels, et empocher que les Alliés ne l'abandonnent après la guerre à la vengeance terrible des Habsbourgs.
Les Belges, les Polonais et les Serbes ont au moins cette consolation qu'une partie de leur nation est encore libre et peut continuer à défendre la patrie par la parole et par les actes. Les pays tchéco-slovaques ont le malheur d'être tout entiers aux mains de leurs ennemis depuis le premier jour de la guerre, terrorisés par la menace de la prison et des fusillades, sans communication avec l'extérieur. Il est difficile d'imaginer une situation plus terrible, plus décourageante, plus défavorable à toute résistance. Et cependant, les Tchécoslovaques ne sont pas restés inertes, ils n'oni pas voulu profiter des excellentes excuses qu'ils avaient d'attendre passivement des sacrifices d'autrui la réalisation de leur idéal national. Leurs soldats sur les champs de bataille de Serbie et de Galicie, leurs hommes politiques à l'intérieur du pays, leurs émigrés dans les ateliers de munitions aux États-Unis, les membres de leurs colonies de France, d'Angleterre et de Russie, dans les armées alliées, se sont efforcés de contribuer à la victoire du droit. Aujourd'hui, avant d'analyser l'effort de la nation tchéco-slovaque, nous voudrions montrer à nos lecteurs combien sa tâche était rendue difficile par le régime auquel elle était soumise et leur faire saisir tout le tragique de sa situation actuelle.