‹ La Nation tchèque (volume 3)Chapitre 53 sur 100 · I. — La terreur dans les Pays=Tchèques · texte numérisé non relu

I. — La terreur dans les Pays=Tchèques

Depuis le début de la guerre, le gouvernement autrichien s'est efforcé, à l'aide d'informations fausses et mensongères, d'égarer l'opinion publique à l'étranger sur l'état d'esprit

des Tchécoslovaques, et, à l'intérieur, de cacher aux populations la vraie situation militaire et politique. L'empereur eut recours aux mesures de terreur les plus brutales pour intimider ses sujets slaves et les empêcher de se soulever; il fit pendre et fusiller en masse. Et, en même temps, ses agents payaient quelques individus louches pour se livrer à des manifestations de loyalisme, au sujet desquelles les agences d'informations austro-allemandes faisaient grand bruit dans les pays neutres, pour démontrer qu'une union parfaite régnait en Autriche-Hongrie. Mais les faits étaient trop patents pour pouvoir rester longtemps cachés ou faussement interprétés. La lumière se fit bientôt sur la situation de la" Bohême, que les personnes bien informées placèrent à côté de la Belgique et de la Serliie mariyres.

Nous allons exposer ici une série de faits qui expliqueront mieux que de longs articles le sort qu'eut à subir la malheureuse nation tchécoslovaque.

La vie politique et les députés. — Depuis le jour de la mobilisation, toute la vie politique a été suspendue. Les trois partis d'opposition : le parti radical, le parti nationalsocial et le parti progressiste, ont été anéantis, leurs journaux supprimés. Leurs principaux chefs, les hommes qui servaient de guides à la nation, ont été emprisonnés ou exilés. ; (

M. K.RAMAR, député et leader des Jeunes Tchèiiues, arrêté pour crime de haute trahison, atlend en p'rison que les juges militaires veuillent bien décider de son sort.

Il en est do même de M. Rasin, député, aussi membre du parti des Jeunes Tchèques. M. Soukup, député, chef du parti socialiste, après avoir été interné quelque temps,, a été remis en liberté.

M. Klofac, député et leader des radicaux, et M. Pru- NAR, député radical, sont sous les verrous depuis !e commencement de la 'guerre.

Les députés radicaux MM. Choc, Borival et 'Vojna, soupçonnés de fomenter une révolte en Bohème, ont été emprisonnés il y a quelque temps.

M. ScHEiNEB, président des Sokols, fut mis en prison le même jour que M. Kramâf, également sur l'oi'dre de l'archiduc généralissime Frédéric.

M. Masaryk, député, chef du parti progressiste, réussit à s'enfuir et est actuellement en exil en Angleterre.

M. DuRiCH, député, et chef du parti agrarien est également en exil.

Tous ces hommes étaient les vrais représentants du pays. Le fait que le gouvernement a été forcé de se débarrasser des chefs de la nation, montre quelle est la vraie situation en Bohême.

Les ministres de François-Joseph ne se sont pas contentés desévir contre les députés et les principaux chefs politiques; les savants, les publicistes, les journalistes, ont été considérés comme dangereux et sont devenus l'objet des persécutions les plus odieuses. On a emprisonné toute la rédaction du journal quotidien progressiste " Le Temps" « Cas)), dont le directeur était M. Masaryk.

MM. DusEK, KuNTE, Hajek, sont sous les verrous.

M. Bexes, professeur agrégé à l'université tchèque de Prague, a réussi à s'enfuir et à gagner la France.

On a traduit devant le conseil de guerre M. Cervinka,

rédacteur des Nàrodnt Listy, quotidien du parti des Jeunes Tchèques; il estrobjet'd'une instruction pour crime de haute trahison. Des milliers de militants des divers partis politiques sont internés depuis le commencement de la guerre.

La Presse. — Actuellement les trois quarts des journaux tchèques et tous les journaux slovaques en Hongrie sont supprimés. Ceux qui "continuent encore à paraître en Bohême et en Moravie, voient leurs colonnes littéralement encombrées par les communiqués rédigés par la police et l'état-major qu'ils sont obligés d'insérer. Les quotidiens des partis d'opposition, le Cas (le Temps), le Ceské Slovo (La Parole Tchèque) et la Samostatnost, (L'Indépendance), ont été supprimés les premiers.

Condamnations à mort. — Les condamnations à mort de civils prononcées en Autriche depuis le commencement de la guerre, dépassent déjà le chiffre effroyable de 4.000 dont 965 pour les pays tchèques. Un grand nombre de ces con damnés sont des femmes. Le chiffre des exécutions de soldats atteint déjà plusieurs milliers.

Les procès monstres. —^ Dans plusieurs cas, le gouvernement a cru frapper davantage l'imagination populaire ef\ procédant à des procès monstres : à Brno (Moravie) 69 inculpés ont été traduits devant le conseil de guerre; 15 de ces malheureux ont été condamnés à mort pour avoir distribué les manifestes du tsar Nicolas IL

Le procès de Kjjjoo (Moravie) s'est terminé par la condamnation à mort d'une dizaine de personnes pour le même crime.

Le procès de Prague (au commencement de la guerre), où une quinzaine d'employés de la ville de Prague ont été traduits devant le conseil de guerre, a abouti à la condamnation de tous les inculpés à de longues anaées de prison.

Dans un autre procès qui s'est déroulé à Prague, 16 conseillers d'une petite ville de province de Bohême, Radnice, furent condamnées à de longues années de prison pour manque de loyalisme envers l'empereur.

A Prague (à la fin de l'année 1915), 16personnes de deux villages des environs de la capitale de la Bohême, Kunra- TicE et LiBOUSA, se sont vu infliger une longue période d'incarcération, en raison de leur conduite hostile à l'égard de l'État et de l'armée.

A Vienne, 7 personnes tchèques de Moravie ont été condamnées à mort au mois de mars 1916.

Il ne se passe pas à présent un seul jour sans que plusieurs condamnations soient prononcées contre des Tchèques.

Les députés mobilisés. — Les députés tchèques considérés comme dangereux ont été mobilisés au nombre d'une quarantaine. Tous ne sont pas partis au front; quelques-uns ont bénéficié d'un sursis d'appel. Mais le gouvernement leifr a fait entrevoir que le moindre acte d'hostilité de leurpart contre la monarchie entraînerait leur convocation immédiate et leur envoi au front, en des postes où ils payeraient de leur vie leurs velléités d'indépendance.

Système d'intimidation et d'otages. — Le gouvernement prend les mesures les plus arbitraires et les plus iniques contre tous ceux qui travaillent à l'étranger pour la

cause tchèque; on perquisitionne dans leurs maisons; on multiplie les tracasseries et les persécutions contre les familles, les parents et les amis des patriotes tchèques qui sont à l'étranger :

Tel est le cas de M. Masaryk, dont la fille est emprisonnée, et ceux do MM. Durich et Benes. On cherche ainsi à intimider les adversaires du régime. En outre, on retient en prison un certain nombre de condamnés à mort sous la menace d'être exécutés, si un mouvement populaire se déchaîne ; on leur laisse entrevoir l'espoir d'avoir la vie sauve si personne ne bouge. On comprend l'état d'esprit, et de ceux qui sont en prison et de ceux que leur patriotisme pousse à combattre les bourreaux de leur nation, mais qui tremblent pour la vie des malheureux otages qui sont aux mains de ce gouvernement sans scrupules.

La confiscation des propriétés. — On a conGsqué non seulement les propriétés de tous les condamnés pour délits politiques et des Tchèques qui se sont enfuis de l'Autriche- Hongrie, mais on a encore érigé en système les confiscations de propriétés des soldats tchèques qui sont prisonniers en Russie et de ceux qui ont été pris en Serbie. C'est un double bénéfice pour l'État qui supprime du même coup les allocations à leur famille. Par suite de cette mesure, des femmes et des enfants sont réduits à mourir de faim pour satisfaire la vengeance des Austro-Allemands.

Par ordre du gouvernement qui veut intimider ainsi ses adversaires, les journaux autrichiens publient tous les jours de longues listes de confiscations ou de punitions semblables. Ces mesures sont appliquées même aux petites propriétés; des ouvriers, des petits artisans, des domestiques en sont les victimes. Une ordonnance impériale a réglementé l'application de cette honteuse vengeance. On reconnaît là les procédés chers aux Autrichiens et aux Magyars !

La Slovaquie. — La Slovaquie a été soumise aux mêmes procédés et aux mêmes mesures de terrorisation que la Bohême et la Moravie. Tous les hommes politiques slovaques ont été immédiatement mis hors d'état d'agir sur l'esprit de leurs compatriotes ; les uns emprisonnés, les autres mobilisés. Ceux qui ont échappé à l'un ou à l'autre de ces deux mesures ont été soumis à une étroite surveillance de police. Le pays a été dépeuplé ; des centaines de personnes ont été fusillées,lorsqueles Russes sont arrivés dans les Carpathes; les journaux et les publications slovaques ont été supprimées.

Le pays est véritablement mort et c'est sur des ruines que le gouvernement magyar de Tisza étale son triomphe.

Les confiscations de livres. — Dans ces derniers mois la censure gouvernementale a exercé une activité toute particulière contre les livres, les recueils de chansons nationales, les cartes postales, etc. Elle est allée jusqu'à confisquer les livres scientifiques traitant les questions slaves; on a saisi chez les éditeurs des romans de Dostojevsky, les livres de Tolstoï et de Milioukov, des recueils d'études slaves exclusivement scientifiques, les programmes des partis, les livres d'histoire, etc. La police de Prague s'acquitte de cette besogne dans un esprit tout à fait inquisitorial

La Nation Tchéqcb

et prend une sorte de plaisir cynique à cette chasse à la pensée indépendante.

La vie sociale. — Un grand nombre de sociétés tchèques n'existent plus. Les fameuses sociétés tchèques les Sokols, sont dissoutes. La plupart des sociétés politiques, des sociétés d'éducation et de propagande tchèque, des sociétés littéraires ont été supprimées. Les instituteurs et professeurs tchèques, mis à l'index, sont devenus dans l'armée, l'objet d'une surveillance spéciale. Toute la vie sociale dans les pays tchèque a été paralysée, d'autant plus que l'espionnage et la délation sévissent dans tous les milieux.

La germanisation. — Enfin, le gouvernement autrichien a abdiqué toute son autorité aux mains des Prussiens, et se charge de l'exécution des mesures de germani sation qui lui sont dictées de Berlin. Les droits relatifs à l'usage de la langue tchèque dans l'administration, devant les tribunaux, dans les chemins de fer, droits qui furent l'objet de luttes acharnées pendant deux générations d'hommes politiques, ont été abolis d'un seul trait de plume. La direction des chemins de fer a été remise aux mains de militaires prussiens; on a supprimé l'usage de la langue tchèque dans l'administration où son emploi était auparavant légal ; on a fermé aux Tchèques l'accès à la magistrature et aux emplois publics, où ils avaient parfois réussi à être les maîtres chez eux. Ce sont les premières étapes d'une germanisation complète et de l'absorption des Tchèques et des Slaves autrichiens par les Prussiens.

Tel est à peu près dans ses grands traits, la situation en Bohème, Moravie et Slovaquie. Le peuple est dépouillé de ses biens, aiïamé, appauvri par la guerre qui le ruine, en butte aux persécutions les plus brutales et les plus cruelles; sa conscience est violentée par les procédés de la police, de l'état-major et de l'administration. Privé de ses chefs, de ses journaux, de ses livres et de ses chansons nationales, il doit lutter contre une germanisation toujours grandissante pratiquée sans scrupules. Désorienté, malmené, dans l'impossibilité d'échapper aux griffes de ses bourreaux, séparé de tous ses alliés naturels et travaillé par des informations mensongères, il aurait toutes les excuses imaginables pour désespérer. Et, cependant, en dépit de tout, il n'a pas cessé un seul moment d'avoir la plus entière confiance dans la victoire des Alliés et dans son affranchissement définitif du joug abject des Austro-Magyars.

ECHOS ET NOUVELLES

M. Durich reçu par M. Briand. — Avant son départ pour la Rus.sie, où il va donner une nouvelle impulsion à notre action et s'occuper spécialement de la question des soldats tchèques, M. Durich, député tchèque au parlement de Vienne,

a été reçu par M. Briand, président du conseil et ministre des affaires étrangères. M. Briand lui a renouvelé l'assurance, qu'il avait déjà donnée à M. Masaryk, de ses sentiments favorables à la cause de l'indépendance tchèque et de la sympathie qui règne dans tous les milieux français pour notre nation.

Vers notre victoire. — Nous avons à enregistrer, aujourd'hui, un fait d'une grande portée politique pour notre action en faveur de l'indépendance tchèque. La Chambre des Députés a voté, dans sa séance du 22 avril, un projet de loi relatif aux modifications apportées aux baux à loyer par l'état de guerre, dont l'article 56 est rédigé dans les termes suivants :

(/■ Sont seuls admis au bénéfice de la présente loi :

1" Les Français et protégés français;

2" Les sujets et ressortissants des pays alliés;

3° Les Alsaciens-Lorrains , les Polonais et les Tchèques,, ressortissants des empires allemand et austro-hongrois, les sujets ottomans qui ont obtenu un permis de séjour en France. »

Plusieurs décrets administratifs du gouvernement français avaient déjà accordé certaines faveurs aux Tchèques, mais c'est la première fois que la nationalité tchèque est reconnue officiellement dans un texte législatif.

Tous les Tchèques trouveront dans cette reconnaissance officielle de notre nationalité par la Chambre des Députés française un nouveau motif de foi dans le succès de notre cause.

La terreur en Bohême. — La censure et les tribunaux militaires autrichiens montrent toujours la même activité en Bohème. Ils travaillent assidûment à creuser plus profondément encore, si possible, l'abîme qui sépare le peuple tchèque de l'Autriche-Hongrie, de sorte que toute réconciliation, tout compromis, apparaissent de plus en plus impossibles môme aux opportunistes qui, doutant toujours de la victoire des Alliés et de leurs intentions favorables à l'indépendance tchèque, conseillaient une tactique de temporisation et une politique expectative de tendance autrichienne. Renonçant à tous scrupules et à toute manœuvre conciliante, le gouvernement multiplie les tracasseries et les persécutions contre tous les partis, toutes les classes sociales, toutes les manifestations de la vie nationale tchèque, sans aucune exception. Un fait est caractéristique. 'Vienne a longtemps compté sur l'appui des catholiques, pensant que leur attachement à l'église romaine pourrait être utilisé au profit des plans de la dynastie et contre les tendances russophiles du peuple. Il parait qu'on a changé

d'opinion à Vienne sur ce parti, car on a cessé de l'épargner. On se méfie de la concentration des fractions catholiques fusionnées récemment dans un seul parti catholique tchèque, qui entretient de bonnes relations ^vec le grand parti national des libéraux. La propagande catholique contre les horreurs de la guerre commence à soulever des soupçons chez le gouvernement. On a confisqué récemment toute une série de cartes postales représentant le Christ ou la Madone protégeant les femmes et les enfants contre les horreurs et les privations de la guerre; on a même interdit plusieurs prières pour le rétablissement de la paix. On a également suspendu, pour la durée de la guerre, un journal catholique très répandu, Le Jeune Chrétien, dont l'attitude déplaisait au gouvernement.

D'un autre côlé, on commence à ne plus se faire d'illusion à Vienne sur le rôle modérateur des socialistes tchèques, auprès desquels l'influence du parti socialiste allemand va toujours en diminuant. Les persécutions contre les milieux ouvriers s'accentuent. Les livres et les brochures que publiait depuis plusieurs années le journal tchèque socialiste Rovnost [Égalité], à Brno, ont été presque tous confisqués, ainsi que ceux édités par le parti socialiste tchèque de Prague, Toutes les chansons socialistes sont à l'index comme séditieuses. Un ouvrier, nommé Karel Zuran, âgé de 52 ans, fut surpris dernièrement dans un restaurant, chantant avec son fils la chanson socialiste bien connue « Le Drapeau Rouge )). Tous deux furent arrêtés et condamnés l'un h six mois, l'autre à quatre mois de prison. De même, quatre apprentis, âgés de quatorze à seize ans, furent arrêtés récemment à Zizkov, pour avoir chanté une chanson populaire interdite.

Les autres classes sociales, les commerçants, les employés, les intellectuels, sont également exposés aux dénonciations et aux manœuvres d'agents provocateurs. Un avocat tchèque de Jihlava, en Moravie, se trouvait une nuit avec quelques amis à la gare pour dire adieu à un officier qui partait pour le front avec un transport de troupes. On joue l'hymne impérial. Un agent en civil, qui épiait l'avocat et ses aniis déjà suspects aux autorités, leur reproche de ne pas se découvrir. Ils le font immédiatement, mais il est déjft trop tard. Le lendemain ils sont tous arrêtés et traduits devant le tribunal militaire de Brno, qui les condamne à un an de prison pour otïense à l'empereur. Les autorités se débarrassent ainsi, petit à petit, de tous les éléments qui, n'étant pas astreints au service militaire, pourraient jouer un rôle politique dans leurs milieux et influencer leur entourage.

La peur d'une révolte et de manifestations en faveur des Alliés et contre la dynastie inspire au gouvernement des mesures qui stupéfient par leur stupidité et leur brutalité. C'est ainsi qu'on a interdit au dernier moment la représentation du drame de Shakespeare « Henry IV », organisée avec un grand soin par le théâtre national tchèque à Prague,à l'occasion du jubilé du grand dramaturge anglais. On craignait que la représentation n'occasionnât des manifestations de sympathies pour l'Angleterre. La Marseillaise et les hymnes anglais, russe et .«erbe,sont strictement prohibés. Les livres, même anciens. contenantlestextesdes hymnes ont été tous confisqués. Les étiquettes des bouteilles et de boites d'alluaiettes semblent également inquiétantes

au gouvernement. A Budèjovice, une usine vendait, avant la guerre, des boîtes d'allumettes peintes en bleu, blanc, rouge, et portant une inscription en écriture cyrillique. Pour pouvoir écouler ses marchandises, la maison a fait coller sur les boîtes de nouvelles étiquettes d'un caractère insignifiant. Cela n'a pas été trouvé suffisant. Les boîtes ont été confisqu,ées et détruites en vertu du paragraphe 65 du code pénal punissant l'incitation à la haine contre l'unité de l'empire et contre le gouvernement. Une mesure analogue a été appliquée à une imprimerie, à Kolin, qui -fabriquait des étiquettes de bouteilles représentant les armoiries des Pays Tchèques. La police a pénétré dans l'imprimerie et a détruit un grand stock de ces étiquettes trouvées dangereuses pour la sécurité de la monarchie. Des incidents pareils se répètent continuellement. On peut facilement imaginer quel état d'eprit, quelle exaspération, quelle haine contre tout cequi est autrichien, provoquent dans la population ces stupides tracasseries, et on appréciera à leur juste valeur les mensonges impudents de ceux qui continuent à interprêter le calme qui semble régner dans les Pays-Tchèques comme un signe de fidélité et de dévouement de la population envers la monarchie.

En Slovaquie. — Nous recevons de la malheureuse Slovaquie une nouvelle qui soulèvera non seulement la colère et l'indignation, mais aussi un profond mépris pour l'étroitesse d'esprit et l'inconcevable barbarie des autorités magyares. Tout le monde sait depuis longtemps que les écoles, les journaux et les livres slovaques sont regardés en Hongrie comme dangereux pour l'intégrité de l'État, comme des instruments de haute trahison panslaviste. Mais on ne se serait pourtant jamais attendu à voir détruire, en invoquant la raison d'Etat, jusqu'aux manifestations les plus innocentes et les plus inoffensives de l'âme nationale, les précieuses et incomparables productions de l'art populaire slovaque qui faisaient l'admiration des amateurs dart du monde entier. On nous mande en efïet que, dans le district slovaque de Bojkovice, les autorités magyares, ayant reçu l'ordre de détruire dans le pays tout ce qui rappelle la pensée slave, toutes les inscriptions, tableaux, enseignes en couleurs nationales tchéco-slovaques (blanc, bleu, rouge), ont ordonné de faire disparaître immédiatement toutes les peintures décoratives populaires dont les paysans embellissent eux-mêmes leurs maisons. L'ordre fut exécuté, et, dans tout l'arrondissement, les habitants durent gratter les gracieux dessins, habituellement en blanc, bleu, rouge, qui entouraient les fenêtres et les portes, ajoutaient au charme de ce beau pays, et plaidaient en même temps pour son affranchissement, pour la liberté de son développement. En présence de tels actes de barbarie, on ne peut s'étonner de lire, dans un des derniers numéros du journal officiel de Budapest, un décret ministériel interdisant, sous la menace de peines draconniennes, la distribution des brochures écrites en écriture secrète qui seraient répandues en grande quantité en Slovaquie et dans toute la Hongrie, car il n'y a pas de peuple qui puisse supporter longtemps une oppression si cruelle. Caveant consulesl

Entre l'Autriche et la Hongrie. — Les pourparlers ministériels austro-hongrois, qui ont lieu actuellement à Vienne et à Budapest, ont été précédés par plusieurs entrevues des parlementaires magyars et autrichiens qui, bien à tort, ont été presque passées sous silence dans la presse. Ces entrevues furent éminemment caractéristiques des rapports actuels entre l'Autriche et la Hongrie. Contrairement aux bruits tendencieux annonçant des dissentiments au sujet de la question du compromis austro-hongrois, les commentaires consacrés par les grands journaux de Vienne et de Budapest à ces pourparlers laissent entrevoir que les relations des Magyars et des Allemands d'Autriche deviennent de plus en plus intimes et cordiales. Déjà le fait qu'en l'absence du Reichsrat autrichien, les parlementaires allemands ont conféré, à plusieurs reprises, avec les politiciens hongrois les plus en vue des partis gouvernementaux et de l'opposition est très caractéristique. Ils ont délibéré ensemble sur les questions d'une grande portée politique qui doivent être prochainement tranchées sans les Slaves et contre eux, et il n'y a pas de doute qu'ils sont tombés complètement d'accord. La NouceUe Presse Libre du 24 mars écrivait: » Les membres allemands et magyars des «deux parlements sont liés les uns aux autres plus inlime- \ «ment que jamais par la communauté de leurs intérêts «suprêmes ; ils sont complètement d'accord sur les ques- « lions de la politique extérieure, ils sont les soutiens natu- (i rels du système dualiste inauguré, il y a quarante ans, par «l'empereur, et dont l'heureuse solidité compte parmi les ff événements les plus importants de la guerre actuelle. » D'un autre côté, le correspondant du même journal à Budapest disait, le l" avril, que les chefs de l'opposition magyare se sont montrés très satisfaits des résultats de ces conférences. On ne peut donc s'étonner en lisant dans le Wiener Taghlatt que la question la plus épineuse du compromis austro-hongrois, celle de la durée de l'accord économique, a été tranchée, dans les conférences ministérielles, dès le milieu du mois de mars, dans un sens favorable. Du détail de ces conférences on ne laisse rien transpirer, et si les journaux tchèques essaient de témoigner leur inquiétude, ils sont impitoyablement confisqués. Malgré cela, tout le monde sait que les pourparlers austro-hongrois sont sur le point d'aboutir à un accord complet, et qu'ils seront suivis, dans les premiers jours du mois de mai. par des conférences officielles des gouvernements allemand, autrichien et hongrois, sur les bases constitutionnelles et économiques de la future Confédération de l'Europe centrale.

REVUES ET JOURNAUX

Les Hongrois de demain. — Dans la Revue politique et parlementaire du 10 mars, M. André Duboscq a publié, sous ce titre, un des articles les mieux informés que nous ayons lus dans la presse française.

Connaissant parfaitement les Hongrois, ou plus exactement les Magyars, M. Duboscq dévoile la vraie signification de l'amitié magyare pour la France, à laquelle tant de Français, même parmi les plus avertis, font encore confiance.

Ce furent les Hongrois qui, en 1870, ont obligé l'Autriche- Hongrie, sur le point d'attaquer l'Al'emagne, à garder sa neutralité. Vingt ans plus tard, le gouvernement hongrois dissuadait othciellement les industriels hongrois de participer à l'exposition de 1889. On n'a d'ailleurs qu'à interroger les chefs de parti, comme le baron Feyervary, dont M. Duboscq cite les déclarations, pour comprendre que la politique extérieure hongroise est orientée dans un sens entièrement opposé aux intérêts de la France.

On doit se rappeler avant tout que la Hongrie est étroitement liée à l'Autriche. Les relations des deux États ont été fixées par la Pragmatique sanction de 1723 et affermis par deux siècles de vie constitutionnelle commune sous Ifis Habsbourgs. Le vague désir de séparation qui existe chez les derniers fidèles de Louis Ivossuth, et sur lequel se basait la confiance si peu méritée qu'on prêtait dans certains milieux étrangers à la Hongrie soi-disant libérale et même républicaine, ne saurait être pris au sérieux.

« La Hongrie et l'Autriche sont liées par de puissants liens économiques et politiques, et, comme a déclaré, en 1910, le comte Khuen-Hédervary, président du Conseil hongrois : « Une séparation ne peut se faire et ne se fera jamais parce que personne, en Hongrie, ne peut la vouloir ni môme y songer sérieusement ».

La solidité des liens qui unissent la Hongrie à l'Autriche est mise en lumière dans un important article de M. Paul Szende, publié dans l'organe de la Société de Sociologie de Budapest.

(( La vérité est, conclut l'auteur, que les partis qui ont critiqué le régime de l'union avec l'Autriche ont simplement brigué la popularité pour arriver au pouvoir. »

Et M. Duboscq se demande : (( Que faut il ajouter pour convaincre ceux d'entre nous qui doutent do la solidité des liens qui unissent la Hongrie à l'Autriche? Ils savent à présent sur quoi reposent réellement les velléités d'indépendance des parlementaires de l'opposition ; ils savent ce qu'il faut attendre des théories, des tendances libérales, voire républicaines, même sincères, de quelques Hongrois.»

Les liens avec l'Aulriche servent aussi de trait d'union entre la Hongrie et l'Allemagne. Or, qu'adviendra-t il après une guerre malheureuse de l'empire danubien ? Si l'Autriche des Habsbourgs, même affaiblie, constitue encore un bloc imposant, les Magyars resteront fidèlement attachés à la dynastie des Habsbourgs, comme l'affirmait le comte Tisza, le 1<"' janvier : « Ce que la Hongrie désire, c'est que sur la base du dua4isme, une Autriche forte, protégée contre les sentiments centrifuges de ses peuples, prospère aux côtés de la Hongrie. »

Comme on le voit, le démembrement complet de l'Autriche pourrait seul détourner les Magyars de leurs sympathies p.iur l'Allemagne, et orienter leur politique dans un sens favorable pour les Alliés. Tant que les hommes d'Etat de Budapest sentiront 1 Etat Autrichien assez fort pour leur prêter un appui efficace contre les Slaves et les Roumains, ils se cramponneront à l'alliance germanique. 11 n'y a que le jour où ils seront certains de ne plus avoir rien à espérer de Vienne, qu'ils se tourneront vers Paris et Londres,

La Nation Tch&qub

FAITS ù INFORMATIONS

Une conférence sur le peuple tchèque à Genève.

Les efforts des chancelleries austro-hongroises dans les pays neutres pour paralyser notre action en faveur de l'indépendance tchèque restent vains. Les esprits impartiaux se rendent parfaitement compte de la légitimité et de la noblesse de la cause que nous défendons ; et si les autor ités locales se sont prêtées, dans certains cas, aux intrigues austro magyares, leurs mesures arbitraires n'ont servi qu'à augmenter le nombre de nos amis et à nous procurer de nouveaux appuisimportants, là mêmeoùl'oncherchaitàentraver notre propagande. Nous avons ainsi la grande satisfaction d'enregistrer aujourd'hui une chaleureuse manifestation en faveur de notre cause, qui vient d'avoir lieu à Genève. Un de nos amis suisses les plus fervents, M. Alfred DE Meuron, ancien député et directeur de 1' Office Social à Genève, a fait, le 15 avril, dans la grande Salle centrale, une brillante conférence sur les aspirations de la nation tchèque. Devant un public choisi, où, à côté des représentants de toutes les nations slaves, nous avons eu le grand plaisir de constater la présence de la plupart de nos amis de la Suisse romande, dont le nombre s'accroît de jour en jour, le conférencier a exposé avec une parfaite compétence, l'évolution historique de notre nation, la part que notre peuple peut revendiquer dans les progrès de l'humanité, enfin nos droits légitimes à une existence nationale indépendante.

Parlant des mesures que le Gouvernement fédéral a prises, il y a quelques mois, à l'égard de notre revue et des représentants de notre action habitant la Suisse, M. A. de Meuron a dit : « Il se publie à Paris une revue hebdomadaire, La Nation tchèque, sous la direction de M. Ernest Denis, le distingué professeur de la Sorbonne, que nous avons entendu parler sur Jean Huss, au mois de juillet dernier, dans notre salle de la Réformation Ce périodique, dont nous avons lu les vingt- trois numéros déjà parus, est d'une tenue parfaite; il tient un langage parfaitement digne, tout en mettant très franchement en lumière ce qui est condamnable dans les procédés employés par le Gouvernement autrichien à l'égard des Tchèques et en exprimant leurs espoirs d'indépendance. Pourquoi La Nation tchèque, qui paraît en France et non point en Suisse, figura-t-elle, au commencement de cette année, sur la liste des livres et des journaux dont la Commission fédérale de contrôle de la Presse a interdit l'exposition, la distribution et la mise en vente? Tous les numéros, à part?ir de celui du 1«' décembre, devaient être prohibés en Suisse. Pourquoi cette censure préventive? Nous ne pouvons nous empêcher de protester et nous comprenons les sentiments de M. Denis, écrivant après cet incident : « Benjamin Constant disait que, pourvu qu'on lui laissât la liberté de la presse, le despotisme ne l'inquiétait pas. La censure suisse permet-elle encore de citer Benjamin Constant, et que penserait-il de ses compatriotes d'aujourd'hui? »

H Nous avons été très heureux de trouver dans le Journal de Genève l'expression de la désapprobation formelle de M. le professeur Paul Seippel à l'égard de cette mesure"

Une revue telle que celle-là, dit-il, doit pouvoir paraître librement dans un pays libre. »

« Mais il y a plus grave que cela. Le droit d'asile, dont Numa Droz disait, à propos de l'affaire Wohlgemuth, qu'il est un des attributs de la souveraineté de la Suisse qu'elle n'a jamais consenti et ne consentira jamais à restreindre, a été méconnu au détriment des Tchèques. Le droit d'asile n'est pas celui que peut avoir un proscrit de chercher asile en Suisse ; c'est le droit bien plus important que nous avons de donner asile à ce proscrit, même quand son pays d'origine le réclame. Notre honneur veut que nous l'exercions sans faiblesse. Or, l'été dernier, on apprenait de Bucarest que l'ambassadeur autrichien dans cette ville avait été chargé par son gouvernement d'étudier l'attitude des Tchèques résidant en Suisse. N'y aurait t-il pas certaine relation entre ce fait et l'ordre venu récemment de Berne d'expulser de Suisse un patriote tchèque habitant Genève, sur lequel notre police déclare n'avoir à formuler aucune sorte de plainte, mais qui avait le tort d'être le rédacteur de L'Indépendance Tchéco- Slovaque, paraissant à Annemasse. Le D' Léon Sychrava a été jeté hors de la frontière, il y a six semaines. Quand nous rapprochons ce fait de la remise à l'Allemagne, par la police bâloise, d'un jeune alsacien qui se refuse à faire son service militaire dans l'armée prussienne, nous sommes douloureusement émus, et nous supplions nos magistrats de sauvegarder à tout prix les droits sur lesquels repose l'existence même de la Suisse. »

La conférence de M. de Meuron, qu'accompagnaient de nombreuses projections lumineuses et des auditions de chœurs tchèques, constitue un véritable succès pour notre action ; et nous espérons que nos amis suisses ne s'en tiendront pas à cette première manifestation d'intérêt et de sympathie pour notre peuple.

Dans une des conférences que la Société de Sociologie de Paris a consacrées à l'étude de l'Autriche-Hongrie, M. Louis EiSENMANN, professcur à la Sorbonne, a parlé, le 12 avril, de la Hongrie. Se plaçant au point de vue sociologique, le savant orateur a analysé le rôle que les Magyars jouent dans la monarchie des Habsbourgs. M. Eisenmann a toujours condamné les procédés tyranniques du gouvernement de Budapest.

D'ailleurs, plusieurs orateurs ont démontré, au cours de la discussion qui a suivi la conférence, combien il serait imprudent d'accorder la moindre confiance aux Magyars, dont les chefs sont, pour la plupart, de race étrangère, des renégats qui se sont, honteusement rangés du côté des plus puissants, dont les .soi-disant sentiments libéraux ne se manifestent que dans l'oppression des peuples plus faibles tombés sous leur domination, et qui dans le conflit actuel ont été les plus fervents adeptes des idées d'impérialisme.

Dans la prochaine conférence de la Société de Sociologie de Paris, le 10 mai, à l'Hôtel des Sociétés savantes, 28, rue Danton, M. Edouard Benes, privât docent de l'Université de Prague, parlera sur les Tchécoslovaques.

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2« Année. — N» 2.

15 Mal 1916.

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