‹ La Nation tchèque (volume 3)Chapitre 55 sur 100 · UN PROGRAMME DE M. H. WICKHAM STEED · texte numérisé non relu

UN PROGRAMME DE M. H. WICKHAM STEED

Nous sommes heureux de signaler un article que M. Henri/ Wickham Steed, l'éminent foreign editor du Times, l'auteur du livre capital sur la Monarchie des Habsbouigs, a publié dans TEdinburgh Revievv, la grande revue trimestrielle anglaise, du 15 avril dernier (1). Nous avons tenu à traduire et à reproduire une partie considérable, les deux tiers environ, de cet article que nous devions considérer comme important pour la cause que nous défendons ici, qui l'est auxxi /lour la cause générale des Alliés dans cette guerre. D'une main ferme et sûre, prudente et hardie à la fois, qui tait ce qu'il est opportun de mettre en lumière ou de laisser dans l'ombre, M. Steed trace aux Alliés un programme d'entente pour un but commun, un programme pour aujourd'hui et pour demain, en leur indiquant les moyens de le réaliser. Il est admirable qu'en s'adressant à l'opinion anglaise, en lui donnant sur des points assez divers, pour la solution des problèmes de la guerre et de ceux « d'après la guerre», des avertissements utiles, des conseils énergiques et vigoureux, il puisse dire des choses qu'il est également bon de répandre dans tous les pays alliés.

Ceux qui connaissent M. Wickham Steed ont le plaisir très vif de retrouver l'homme sous le publiciste politique, ce mélange d'une vue claire et nette des réalités pratiques avec le goût pour les idées larges et élevées qui est un trait de son originalité. Ces vues pratiques, ces idées humaines et généreuses, qui ne sont pas plus nuageuses les unes que les autres, se combinent dans l'esprit de M. Steed avec sa culture, avec sa connaissance exceptionnelle, aussi étendue qu'elle est directe et précise, des choses européennes, pour constituer un tout bien ordonné. M. Steed a naturellement le sens de l'ensemble qui frappera dans ces pages, qualité rare chez un journaliste, même chez un homme d'État et qui n'a jamais passé pour une qualité spécifiquement anglaise. Il n'en est pas de plus précieuse aujourd'hui pour quelqu'un ayant sa situation et pouvant exercer l'influence qu'il exerce comme directeur de l'opinion. Nul assurément n'était mieux

(1) La Nation Tcfièque a déjà analysé, dans son numéro du 1" janvier, un article de M. Steed, publiée dans la même revue, le 15 octobre dernier. Cet article, The Quintessence 0/ Austria, nous parait compléter utilement l'ouvrage, écrit avant la guerre, où M. Steed avait du garder quelques ménagements qui n'ont pu d'ailleurs tromper que des lecteurs mal avertis. On sait que son livre a été interdit de suite en Autriche. Je me souviens de l'avoir entendu qualiKer en Italie, pendant l'hiver 1914 1915, de livre « autrichien u! L'article précédent de VEclinlurgh Rei-iew serait i:xcellenl aussi â répandre en dehors de l'Angleterre pour dissiper, partout où ils subsistent encore, les préjugé! « Butricbiens ».

fait que ce journaliste anglais pour prêcher à ses compatriotes les avantages et la nécessité du «front unique » dans cette guerre, pour les montrer aussi à leurs alliés, pour combattre chez tous les conceptions particularistes, étroites et retardataires.

Nous devons nous réjouir de voir M. Steed poser, au point central de ce grand article où il examine les directions de la guerre actuelle et les bases de l'Europe qui doit en sortir, les questions mêmes que nous posons ici, question d'Autriche, question yougoslave, question tchèque, question polonaise. Nous devons nous réjouir de les lui voir poser exactement telles que nous les posons, dans leur connexité entre elles, dans leur liaison avec toutes les questions européennes et mondiales que soulève cette guerre. Et ce qui doit nous plaire encore davantage que de le voir soutenir et défendre toutes nos idées avec sa fermeté et sa vaillance, avec son talent et son autorité, appuyée ici sur son long séjour à Vienne, sur une connaissance qu'on peut dire unique en Europe de la politique austro-magyare, c'est de voir la place et l'importance qu'il leur donne. C'est .de voir comme il sait et peut les présenter dans leur accord avec l'intérêt général, comme il montre la nécessité primordiale de résoudre les problèmes que soulève le sort des populations slaves de l'Autriche- Hong rie pour la paix future du monde, pour l'avenir de l'Europe et de l'humanité.

C'est là l'idée maîtresse et le point central de l'article de M. Steed. Pour cela, nous avions le devoir d'en reproduire au moins la partie essentielle ; pour cela, il faut lui souhaiter, dans un public plus étendu que le nôtre, la plus large diffusion.

Même s'il n'y avait que cela dans l'article de M. Steed, il serait à l'heure présente de première importance. A côté de cela, il y a dans ces pages, si pleines et remarquables, quantité d'autres choses qui, au lendemain des récentes discussions anglaises, du vote de la conscription, à la veille de la réunion à Paris de la conférence économique, ont encore

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plus d'actualité. Et nous n'avons pas besoin d'insister sur l'utilité de conseils qui sont donnés au peuple anglais, gui s'adressent à tous les Alliés, sur l'exhortation vigoureuse à la coordination parfaite de leurs ejff'orts, sur cet accord, cette estime' et ce respect réciproques qui doivent exister entre eux, qui sont nécessaires à leurs gouterments comme à cette « opinion saine » que M. Steed désirerait voir s'établir dans les pays alliés pour des questions essentielles par l'entente et le groupement de personnalités compétentes. Un article comme celui-ci est un peu phis qu'un article de revue ; c'est un acte qui peut servir a créer cette opinion et à lui indiquer ses directions.

Pierre de Quirielle.

...Cette guerre est essentiellement une guerre de peuples, non une guerre de rois et de dictateurs. Mais nul peuple ne peut agir efficacement sans une sorte de cristallisation de ses idées, sans une espèce de canalisation de ses instincts politiques. Ceux qui ont consacré leurs pensées à ce sujet ont donc le devoir d'exposer leur opinion sur les résultats pratiques que doit atteindre la guerre quand ce ne serait même qu'avec l'espoir de provoquer une discussion qui aiderait à éclaircir les points obscurs et faciliterait l'adoption d'un programme général. C'est dans cet espoir que je me hasarde à dresser une liste de ce qui me semble constituer les postulats essentiels d'une paix durable.

1 ) Que les Alliés soient victorieux dans la guerre assez complètement pour être en état de dicter leurs conditions. Une paix qui ne conclurait pas, même après une guerre victorieuse, ne serait que le prélude d'une nouvelle période d'armements et de préparation pour une lutte plus cruelle encore.

2) Que le peuple britannique, comme une étape préliminaire de la victoire, se confie à la direction d'un petit nombre d'hommes remplis de l'esprit de la guerre et résolus à triompher littéralement à tout prix.

3) Que la coordination des efforts alliés, et particulièrement de l'effort franco-anglais, soit portée beaucoup plus loin que cela n'a été fait jusqu'à présent. Pour atteindre ce but, les forces britanniques en France devraient être regardées comme une partie intégrante de l'armée française ; elles devraient recevoir des ordres, et pas seulement des suggestions ou des avis, du commandant en chef des armées françaises et de son chef d'État-major. De même que la marine française est, en pratique, subordonnée à la marine britannique, l'armée britannique, avec ses réserves et ses ressources, serait subordonnée à l'armée française qui, dans la guerre continentale, a au moins, sur notre armée, la même supériorité que la marine britannique sur la marine française.

4) Qu'aussitôt qu'un gouvernement de guerre sera au pouvoir en Angleterre, on esquisse à grands traits une politique d'alliance économique entre les diverses parties de l'Empire avec la collaboration des hommes d'État des Dominions d'outre-mer.

5) Que cette politique une fois formulée et adoptée en principe, l'Empire britannique, dans l'unité de son ensemble, se concerte avec ses alliés pour dresser un plan

de défense économique contre l'Allemagne et ses alliés pendant et après la guerre. Les principaux objets de ce plan seraient : (a) de resserrer le « blocus allemand » ; (h) de convaincre l'Allemagne et ses alliés que, plus ils continueront la lutte, plus entière sera leur ruine économique et plus longue sera la période de servitude économique qu'ils devront supporter jusqu'à ce qu'ils aient pleinement indemnisé ceux des Alliés qui ont le plus souffert de l'Allemagne ; (e) d'établir, comme un principe admis de la politique dès Alliés, que, jusqu'à ce que ces indemnités aient été entièrement payées, les marines britannique et alliées ne reconnaîtront pas le drapeau allemand ni les autres drapeaux ennemis dans la haute mer et que les alliés exigeront jusqu'à l'acquittement de ces contributions des garanties additionnelles, telles que l'occupation de territoires ou telle autre qui peut être jugée essentielle.

6) En même temps qu'une politique économique des alliés sera formulée, on établira un plan défini pour la reconstitution territoriale et politique de l'Europe. Ce plan comprendrait :

Je prévois des objections 1 — Quelque divertissant que soit le plaisir de vendre la peau de l'ours, la discussion des conditions de la paix future, avant que l'ennemi soit abattu, ne mène à rien. La concentration des pensées sur les problèmes d' "après la guerre" peut distraire l'opinion publique de l'affaire beaucoup plus sérieuse de vaincre dans la guerre. — Jenecontestepaslaforcedetelsarguments. Mais il y a d'autres considérations qui font qu'il est infiniment opportun de tracer un plan raisonnable des conditions générales d'une paix véritable avant la fin des hostilités. La guerre peut durer encore bien des mois, peut-être des années. Plus elle durera, plus il y aura épuisement chez tous les belligérants et plus certaines parties de l'opinion publique chez les Alliés pourraient être ardentes à exiger une conclusion rapide de la paix, oîi l'on ne marchanderait pas trop sur les conditions. La fatigue, sous le masque de la générosité, un certain proger-

manisme inavoué soufflant : « que ce qui est passé soit passé », pourraient devenir des facteurs politiques avec lesquels il faudrait compter, si les peuples alliés n'étaient pas tombés d'accord sur un minimun de conditions exigées pour la paix. Nous ne savons pas sous quelle forme les propositions seront faites. Il se pourrait que la première proposition fût celle d'un armistice pendant lequel les conditions seraient débattues. Dans ce cas, les Alliés seraient obligés de garder sur pied les millions d'hommes qu'ils ont mobilisés, prêts à reprendre la lutte si les négociations étaient rompues. Plus long sera cet armistice et plus les négociations traîneront, plus cet état d'attente sera ennuyeux pour les hommes qui sont sous les armes, et plus vif sera leur désir d'une paix rapide qui les rende à leurs occupations habituelles et diminue pour les contribuables le poids des impôts. Dans ces circonstances, la tendance à accepter des compromis sur les points essentiels pourrait devenir assez forte pour qu'aucun gouvernement allié ne fût en état de lui résister. L'Allemagne, nous pouvons en être sûrs, cherchera à exploiter ces possibilités ; il faut donc qu'à l'avance nûus ayons pris contre elles toutes nos précautions.

Le meilleur moyen d'écarter un tel danger, c'est de formuler un programme minimum nettement déterminé qui devrait être accepté par l'ennemi avant qu'aucun armistice pût lui être accordé. Le programme devrait comprendre de la part de l'ennemi des garanties pour son exécution pendant qu'on discuterait sur les points de détail. Ces garanties devraient être telles qu'elles permettraient de démobiliser la plus grande partie des armées alliées, même si les flottes devaient demeurer mobilisées. La longueur des négociations durant des semaines et des mois aurait alors peu d'importance.

Une autre et également puissante raison qui doit nous inciter à formuler un programme minimum des conditions à imposer, ce sont les manœuvres que l'Allemagne a déjà essayées et qu'elle tentera vraisemblablement bien davantage quand elle se verra forcée de reconnaître sa défaite. Elle peut, par exemple, évacuer brusquement la Belgique avec l'espoir de troubler l'opinion publique chez les Alliés et d'induire les neutres à réclamer la cessation des hostilités. La Belgique une fois évacuée, l'occupation du Nord- Est de la France, de la Pologne et l'occupation austroallemande de la Serbie lui serviraient à arracher des concessions aux Allies. Si ces manœuvres ne réussissaient pas, il resterait un suprême expédient que ceux qui étudient les affaires allemandes ont prévu depuis longtemps. Les hommes d'État des pays alliés ont répété la déclaration que « nous étions résolus à détruire le militarisme prussien ». D'aucuns ont ajouté que « nous ne combattions pas contre le peuple allemand », et d'autres enfin ont désavoué sottement tout désir « d'humilier I Allemagne ». Il est possible que les banquiers, les armateurs, les industriels et les commerçants allemands, lorsqu'ils verront la ruine devant eux face à face, organisent, non sans une .secrète entente avec leur gouvernement, un simulacre de révolution en vue de l'opinion publique chez les Alliés et cherchent ainsi la réhabilitation réservée aux enfants prodigues repentants. Ce serait peut-être la manœuvre la plus efficace et, pour la cause des Alliés, la plus

dangereuse que les Allemands puissent tenter. Tout est prêt chez eux pour la réaliser. Le parti de la Sozialdemocratie, les organisations de la classe ouvrière, la presse et bien d'autres moyens d'action, tout cela est enrégimenté et, dans une large mesure, soumis à l'influence juive. Si le gouvernement prussien ou même la dynastie des Hohenzollerns étaient convaincus qu'une révolution bien conduite pût être la voie la plus courte qui leur permît de se sauver relativement, ils n'hésiteraient guère à la sanctionner. Ils le feraient avec l'idée que lorsqu'une paix généreuse aurait été accordée par les Alliés à un peuple allemand repentant et que les armées alliées auraient été démobilisées, une contre-révolution non moins bien dirigée remettrait facilement les cljoses à leur place.

Les Alliés doivent aussi être en garde contre celte alternative. Il n'est pas impossible, quoique dans les conditions présentes ce soit peu probable, que le peuple allemand, exaspéré par ses perles, essaye de se révolter réellement et sérieusement. Il est pourtant difficile do discerner les chances de succès d'une pareille révolte quand toute la population môle capable de se battre se trouve aux armées. Mais il sera en tout cas aisé de distinguer une vraie révolution d'une fausse. Quand nous saurons de source certaine que les masses allemandes brûlent, massacrent et pillent dans leurs propres villes avec la même férocité innée que les soldats allemands ont déployée en Belgique et en F'rance, nous pourrons commencer à nous demander, avec circonspection, s'il n'y a pas quelque chose de changé en Allemagne; après nous être convaincus que ce changmnent est bien réel, nous pourrons prendreen ligne de compte la nouvelle situation. Toute la question de l'attitude des Alliés vis-à-vis de l'Allemagne dans les années qui suivront la guerre, comme aussi celle de la constitution intérieure de l'Allemagne elle-même, dépendront beaucoup de la conduite du peuple allemand pendant les dernières phases de la guerre. Il nous faudra éviter avec grand soin le danger de prendre notre désir d'un changement dans les dispositions morales de l'Allemagne pour une réalité.

Il y a encore un autre et dernier argument en faveur de la détermination d'un programme minimum de paix par les Alliés avant que les négociations commencent. Le reconstruction de l'Europe sera une rude tâche. Si ce tre vail était confié entièrement à une conférence diplomatiqu siégeant en secret, une fois l'effort de la guerre terminé, les peuples alliés dont la. résolution et les sacrifices auront décidé de la victoire, pourraient se trouver en face d'une série de faits accomplis qui différeraient peu des grotesques abominations perpétrées par le Congrès de Vienne. En général, les diplomates de profession n'ont pas de conscience politique; toute leur formation tend à étouffer chez eux toute morale. Fréquemment aussi, ce sont des ignorants adroits. Les ministres des Affaires étrangères d'origine parlementaire ne sont souvent pas moins ignorants que les diplomates, quoique moins adroits. Ils peuvent être des marionnettes, dont les mouvements sont réglés par des fils que tirent des fonctionnaires de leurs bureaux. Une reconstruction durable et satisfaisante de l'Europe ne saurait être obtenue avec de tels agents, à moins que le caractère de l'œuvre n'ait été fixé auparavant par le sens moral bien informé des peuples qu'ils auront à représenter. Il est donc

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nécessaire que les bases de l'Europe future aient été discutées à l'avance et fixées dans les grandes lignes par des groupes de personnes compétentes dans les pays alliés. Ces différents groupes auraient pour tâche d'expliquer au public la portée des questions qui attendent une solution, de créer une opinion parfaitement saine qui pourrait forcer les gouvernements à « marcher droit ». '

si c'est une méthode bien longue, lenle et dispendieuse que de pousser un gouvernement par la pression de l'opinion publique à remplir les fonctions que son devoir eût été de remplir spontanément, il y aurait au moins cette compensation de n'être pas dans l'avenir conduits par de pseudo dictateurs qui pourraient se montrer aussi incompétents pour les tâches de la paix que nos gens de loi et autres « » politiques pour

celles de la guerre.

Une démocratie doit travailler à son propre salut ; elle ne peut abdiquer ses fonctions de gouvernement sans un grave péril pour elle-même. Mais il faut que la démocratie surveille les actes de ses agents avec beaucoup plus de vigilance qu'elle n'a fait jusqu'ici, et leur fasse sentir qu'ils exercent le pouvoir exécutif avec une corde autour du cou. Des groupes de personnes compétentes se sont formés dans les principaux pays alliés ; ils se trouvent en contact les uns avec les autres, de sorte que leur influence sur l'opinion publique et, par l'opinion publique, leur pression sur les gouvernements de leurs pays respectifs puissent être à la fois concordante et simultanée. Quelques-unes des questions qu'il faudra résoudre seront nationales plutôt qu'internationales ou «interalliées». L'opinion britannique, russe et italienne, n'aura presque rien à voir dans la réunion de l'Alsace-Lorraine à la France, si ce n'est pour soutenir les réclamations que la nation française, après y avoir mûrement réfléchi, pourra formuler comme indispensables. De môme, l'opinion des pays alliés aura peu de choses à voir dans les réorganisations intérieures de l'empire britannique, sauf pour ce qui pourrait toucher aux intérêts économiques de ces pays. A l'égard des demandes de la Belgique, si elles sont formulées d'une façon définie, les Alliés européens auront, en général, à se prononcer, quoique l'on puisse s'attendre à ce qu'ils soutiennent toute demande tendant à fortifier la situation politique et économique de la Belgique en Europe et en Afrique. C'est au sujet de questions qui sont sans précédent pouvant guider l'opinion, telles que la Yougoslavie, la Bohême et, jusqu'à un certain point, la Pologne, que la difficulté de faire concorder les opinions sera la plus grande. Tant de facteurs presque inconnus entreront en jeu, tant d'intérêts opposés, qu'on n'atteindra à temps une solution tolérable qu'en s'appuyant sur des principes fermes et nets.

Chacune de ces questions, slave du Sud, bohème, et , jusqu'à un certain point , polonaise , touche à l'existence de l'Autriche - Hongrie. Elles exerceront aussi de l'influence, indirectement, sur la future constitution politique du peuple allemand. Les- vieilles sottises ont la vie dure; dans bien des milieux, en Angleterre et en France, sinon, à la vérité, en Italie,

l'ancienne idée, l'idée ruinée que l'Autriche est indispensable à l'équilibre de l'Europe, que « si elle n'existait pas il faudrait l'inventer », est encore prête à réapparaître. Une pareille idée ne tient pas compte du fait que la monarchie des Habsbourg, depuis 1866, a été en puissance, et depuis 1879 réellement, une dépendance de l'Allemagne, et que sa « mosaïque de peuples », que des observateurs superficiels croyaient devoir se briser au premier choc, a été et est encore actuellement un élément de force pour l'empire allemand. Tant que ces peuples seront gouvernés par la dynastie des Habsbourgs et qu'ils seront maintenus ensemble, comme par des crampons de fer, par la puissance de l'armée, de la bureaucratie, de la police, de l'Église et des Juifs, ils seront les instruments de Berlin et les ennemis involontaires de la paix de l'Europe. La monarchie des Habsbourgs doit être détruite à l'intérieur et détruite à l'extérieur, en détachant de sa domination les éléments qui, ethniquement, ne lui appartiennent pas. Le sort de ce qui restera de la monarchie dépendra de la politique que les Alliés trouveront expédient d'adopter à l'égard de l'Allemagne.

Les provinces slaves du Sud sont le premier morceau qui doive être détaché de l'Autriche. Ici, nous atteignons une solution qui, dans son apparente simplicité et sa réelle complexité, peut servir de type à la plupart des solutions d'où sortira la reconstruction de l'Europe. La Serbie a suffisamment bien mérité des Alliés pour être dotée de tous les territoires qu'elle a le droit de réclamer. Mais, dans le passé, la Serbie a été un État exclusivement balkanique et orthodoxe dont la politique a subi l'influence illégitime d'agents étrangers. Si les Alliés pensaient qu'il suffirait de lui rendre les territoires qu'elle possédait avant l'automne dernier et s'ils lui assuraient seulement des compensations diverses, ils rendraient la question des Slaves du Sud à jamais insoluble et empêcheraient de reconstruire l'Europe d'une façon satisfaisante. La création d'une Serbo- Croatie complète, au point de vue ethnique, ou plutôt d'une Yougoslavie est un préliminaire indispensable à la solution de la question autrichienne dont dépend l'équilibre futur de l'Europe.

. La fusion complète de ces divers éléments, qui, il faut le faire remarquer, sont tous de même race et parlent la même langue, pourrait être aussi longue à réaliser que l'a été la fusion des différents

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États de l'Italie en un seul peuple italien. Mais, s'il y a union politique, la force de cohésion d'un patriotisme commun sous la pression d'un péril commun opérera l'union qui sera aussitôt réalisée.

•Soustraire ces États à l'orbite de la domination allemande serait un moyen très efficace d'affaiblir la force agressive du peuple allemand et de contenir ses ambitions politiques et militaires à l'intérieur de ses frontières.

Ces considérations s'appliquent avec une force presque '■gale à la réunion des tronçons de la Pologne. En enlevant la Galicie à l'Autriche, le duché de Posen et la Silésie à l'Allemagne, on priverait les Allemands de sources mal acquises de force et de richesse. La reconstruction de la Pologne ne sera pas une chose facile. Une nation ne peut pas avoir été divisée pendant près d'un siècle et demi et soumise à trois différents systèmes de gouvernement et d'éducation sans que les parties séparées soient devenue.s quelque peu étrangères les unes aux autres. Il y a aujourd'hui des différences appréciables entre les Polonais d'Autriche, ceux de Russie et ceux de Prusse, quoique ces différences apparaissent moindres en regard de l'intense patriotisme polonais qui les anime tous. Dans une Pologne

unie, ces différences tendraient à s'efïacer. Mais comme jusqu'ici la modération n'a pas été considérée comme un trait distinctif du caractère polonais, il est indispensable, à la fois dans l'intérêt des Polonais et dans celui de l'Europe, que la politique et la défense de la Pologne restaurée ne soient pas laissées entre les mains de la Pologne seule. La Pologne devrait être rattachée à la Russie par des liens assez forts pour que sa prospérité et son intégrité ne soient jamais indifférentes à l'Empire russe. La Pologne, quoique reconstituée, et ici les idées polonaises sont trop divergentes pour permettre aucun plan d'organisation dans le détail, aura besoin à la fois de la main protectrice de la Russie et de l'accès au marché russe. Sans le marché russe, l'industrie polonaise, quand elle aura réparé les ravages de la guerre, languirait probablement malgré les débouchés qu'elle trouvera grâce aux anciens ports polonais de Dantzig et de Kônigsberg que l'on restituera à la Pologne sous une forme ou sous Une autre. De plus, si la Pologne était séparée de la Russie, la Pologne aurait purement la situation d'un État tampon, d'un État frontière, entre la Russie et l'Allemagne, dans les affaires duquel Berlin et Pétrograd seraient tentés continuellement d'intervenir avec des résultats déplorables pour l'Europe, pour la Russie et pour la Pologne. L'union de la Pologne et son « selfgovernment» sous le sceptre russe devraient donc être les mots d'ordre des Alliés et des leaders polonais clairvoyants. La garantie donnée à la Pologne par le manifeste du grandduc, en août 1914, garantie que l'Empereur de Russie a maintes fois ratifiée, est la seule base sur laquelle la solution de la question polonaise doive être cherchée.

Il n'y a pas grand chose à dire sur la nécessité d'achever l'unité de l'Italie et de lui assurer une position dans la Méditerranée et dans l'Adriatique correspondant à ses besoins, à ses aspirations justifiées. Pour l'Italie cette guerre a moins été une guerre de conquête et d'acquisitions territoriales qu'une guerre de sécurité nationale, à la fois matérielle et morale. Elle lui a permis, après une période de servitude diplomatique, de prendre sa place, une fois de plus, à côté des libres nations de l'Occident et d'échapper à la suprématie que les Allemands exerçaient sur sa vie intellectuelle et économique. Mais. les Alliés de l'Italie ne devraient pas oublier qu'elle ne peut pas couper d'un coup ses liens de dépendance économique sans un détriment sérieux pour sa situation économique, à moins que, déjà pendant cette guerre, ils ne commencent à substituer leur aide et leur influence à celles de l'Allemagne. Le peuple d'Italie est tout à fait gagné à l'idéal pour lequel combattent les Alliés. Il n'y a pas de facteur qui ait agi plus puissamment sur lui, dans sa décision de tirer l'épée, que l'indignationdevantl&traitement que l'Allemagne a fait subir à la Belgique et Thorreur qu'il a éprouvée du torpillage de la i^î<sî'/(jnj«. Les Italiens croient aussi au principe des nationalités auquel ils doivent leur existence et q^u'ils se sont, comme les autres alliés, engagés à défendre. Mais ils demandent une main qui les aide pendant et après la guerre, et ils s'attendent à ce que les Alliés les appuient commercialement et militairement tandis que se poursuit la lutte contre le germanisme militant.

Nos devoirs vis-à-vis de la Russie sontégalementsimples. Ils consistent

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Gonstantinople et à établir la liberté économique des Détroits sur des fondements inébranlables, à travailler au développement de ses ressources et à établir entre le peuple russe et nous une communion de sentiments et d'intérêts qui résiste à tous les efforts que l'on pourrait faire pour la détruire. Dans notre conduite à l'égard des Russes comme envers les autres alliés toute suggestion égoïste, tout calcul d'intérêt serait fatal à ce que nous voulons atteindre. La guerre dans laquelle l'Allemagne a lancé le monde en août 1914 avait pour but de détruire les libertés de l'Europe. C'est une guerre de commune défense contre l'Allemagne que font aujourd'hui les puissances alliées. Sans un complet oubli de soi-même aucun de nous ne peut espérer remporter une victoire satisfaisante ni imposer à l'ennemi des conditions qui garantissent une paix durable.

En vériié, il faut autre chose que les conditions que les Alliés peuvent imposer à l'ennemi pour fonder une paix que rien ne puisse troubler. Ses fondations se bâtissent tous les jours pendant la guerre, au moyen des relations que les Alliés ont les uns avec les autres. Si, lorsque cesseront les hostilités, la bonne volonté que les Alliés ont montrée les uns vis à-vis des autres et leur respect mutuel avaient diminué pendant la lutte, leurs engagements réciproques auraient perdu de leur force et la solution des questions épineuses deviendraitextrêmementdifïicile. Si, au contraire, le « prêté pour un rendu » net et franc, qui est une part de toute véritable alliance, a amené un accroissement de bonne volonté et de complaisance les uns à l'égard des autres, on pourra trouver des solutions tolérables pour bien des problèmes «insolubles))! Delà l'importance d'une propagande entre les Alliés afin de faire mieux compr^endre la Grande- Bretagne dans les masses françaises, russes, italiennes, japonaises, et réciproquement pour répandre dans notre peuple des sentiments de sympathie effective pour nos alliés en général et pour chacun d'eux en particulier. Ceux qui y travaillent sont les vrais apôtres de la paix, parce qu'en s'efforçant de créer et de maintenir parmi les Alliés une cohésion spontanée, non seulement ils anéantissent les ejRorts de l'ennemi pour nous séparer les uns des autres pendant la guerre, mais ils cimentent des relations qui, survivant à la guerre, convaincront les éléments sains du peuple allemand que l'Allemagne no peut espérer être de nouveau admise dans la famille des nations civilisées qu'en changeant complètement ses méthodes et ses aspirations.

C'est volontairement que je me suis gardé de toucher aux questions extra-européennes que les Allies auront à examiner avant ou immédiatement après la conclusion de la paix. Ce sont celles de la Perse, de l'Arménie, de la Mésopotamie, de la Syrie, de la Palestine, sans parler de la répartition, des anciennes possessions allemandes en Afrique et ailleurs. Chacun de ces problèmes peut provoquer de graves frictions, à moins qu'on ne les aborde avec l'esprit de confiance réciproque qui fait que l'on peut parler franchement sans blesser ni éveiller le soupçon de desseins cachés.

la valeur des arrangements adoptés dépendra presque entièrement de l'esprit dans lequel ils seront conçus et des relations qui dès lors existeront entre les Alliés. Si la paix, même une paix victorieuse, laissait l'impression que l'une ou l'autre des puissances alliées avait recherché son propre avantage ou, tandis qu'elle déclarait déployer toute sa force, avait prudemment laissé retomber le poids le plus lourd de la guerre sur les épaules des autres, cette puissance aurait subi une défaite morale, et, à l'avenir, dans toutes ses contestations, elle devrait combattre seule pour la délense de ses intérêts. Nous avons à prendre soin de ne pas faire naître pour nous-mêmes une telle suspicion. C'est pourquoi des questions comme celle de la hausse des frets et des prix prohibitifs qui en sont la conséquence pour le charbon et d'autres objets de nécessité que nous fournissons à nos alliés ont tant d'importance. Le fait que les armateurs britanniques, par suite principalement d'un défaut de mesures officielles bien concertées et prises à " temps, ont pu faire des profits gigantesques en spéculant sur les besoins et les souffrances des autres, provoque naturellement parmi nos alliés des réflexions dont l'amertume n'est pas atténuée par la considération que, grâce à un même défaut d'action . opportune, les armateurs des pays neutres ou des pays alliés ont trouvé également profit à l'élévation du prix du fret. L'idée que nous avons mis volontairement de la lenteur à recruter et à instruire nos armées ou à les envoyer au front, diminuerait aussi naturellement les bonnes dispositions de nos amis de France, de Russie et d'Italie. Il y a des preuves indiscutables de l'effet produit en Russie par les nianœuvres des agents allemands qui ont répandu cette formule : « L'Angleterre combattra jusqu'à la dernière goutte... du sang russe... » Nous ne pouvons relever et réfuter ces calomnies une à une, mais nous devons nous efforcer et heuieusement nous nous efforçons déjà de créer une meilleure intelligence de notre position et de nos desseins dans l'esprit de nos alliés.

Lorsque tout aura été fait pour cela, il restera encore vrai que la première exigence de notre position actuelle est de prouver par toutes nos paroles et par toutes no actions notre loyauté envers nos alliés et notre résolution de poursuivre la guerre jusqu'à ce que notre ennemi soit écrasé. C'est là le premier postulat de tout programme de paix. Sans cette résolution, la signature d'un traité de paix ne nous apporterait pas la perspective d'une sécurité pro fonde, mais la certitude, pour l'avenir, de nouveaux bouleversements.

Henry Wickham Steed.

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