II. — Deuxième emprunt de guerre
Dans ses communiqués, le gouvernement de Vienne affirme que la situation économique de la double monarchie est très satisfaisante. Ceux qui veulent étudier attentivement le véritable état des choses, s'apercevront bientôt que la réalité diffère beaucoup des allégations officielles.
Examinons d'abord l'état général de la situation des valeurs d'État. Dans son dernier rapport, avant la guerre (15 juillet 191i), la Banque austro-hongroise possédait en
monnaie d'or et d'argent, pour 1.59(5.783.000
billets de banque en circulation, pour . . 2.172.ill.OOO
Suivant les conventions de la Banque avec l'Etat, les liillets de banque en circulation doivent être couverts jusqu'à concurrence des deux cinquièmes par dé l'or.
La Banque avait ainsi le droit d'émettre encore 773 millions en billets de banque, avant d'atteindre la limite accordée par la loi.
Au début de la guerre, les demandes d'argent et de crédit des particuliers furent naturellement considérables. Mais le gouvernement ordonna à la Banque de ne pas les satisfaire parce qu'il voulait se réserver son crédit pour ses propres opérations.
L'État, cependant, ne doit pas èlre le débiteur direct de la Banque. On a donc émis tout d'abord des bons du Trésor pour 1 milliard de couronnes. On a fait appel pour cela à I' La Caisse d'Épargne postale )> et au consortium de banques indigènes, chargées de l'émission des obligations d'État. Ces banques ont dû accepter pour 1 milliard de
bons du Trésor. La Banque austro-hongroise s'est engagée à les escompter comme des traites avec un intérêt de G^/o, qui serait payé, à la Banque, directement par l'État.
Les banques tchèques n'ont pris à ces transactions qu'une part insignifiante. Le gouvernement les avait longtemps exclues du consortium. Elles y ont été admises depuis quelques années mais seulement pour une participation insignifiante 3 "/»•
D'ailleurs, pendant cette période de guerre, les gouvernements réunis se sont réservé le droit de modifier, suivant les circonstances, le statut de la Banque sans qu'il soit nécessaire de le faire connaître dans le Bulletin des Lois.
Aujourd'hui, à part les membres du conseil d'administration de la Banque et les ministres, personne ne sait quel est son statut. Il est certain seulement que le gouvernement l'a relevée de l'obligation de faire connaître l'état de sa situation financière. C'est aussi la seule Banque d'émission des Etats belligérants qui, depuis le commencement de la guerre, ne publie aucun bilan.
Le gouvernement se proposait d'émettre un emprunt de guerre au lendemain d'une grande victoire. Elle s'est fait attendre.
Le ministère, dans ces conditions, n'a pas osé recourir à un emprunt direct, et il a couvert ses besoins en demandant pes avances à la Banque.
Il avait de nombreuses raisons d'agir ainsi : il a cherché une formule de crédit à bon compte. D'après les statuts de la Banque, le montant des billets de banque en circulation peut dépasser de 600 millions de couronnes les réserves en or. Au delà des billets émis, la Banque paiera à l'État 5 "/<> d'impôt. D'après le bilan du 15 Juillet 1914, la Banque a pu émettre pour 2.196.783.000 couronnes de billets de banque non imposés ; sur les billets émis en plus, elle devrait l'impôt de 5 % à l'État. L'administration des finances s'est entendue avec la Banque pour lui payer 1 "/o d'intérêt en lui faisant remise de l'impôt de 5 »/o sur les billets de banque émis en surplus. De cette façon les deux ministères des finances continuèrent à emprunter à un intérêt fictif de 1 % jusqu'à ce que la dette totale envers la banque, se fut élevée à 6 milliards.
Cette augmentation énorme du nombre de billets de banque mis eu circulation a eu de graves conséquences. Tandis que le 15 Juillet 1915, 100 marks valaient 117.90 couronnes et que 100 francs valaient 96.07 couronnes, la hausse du change en marks et en francs fut ici immédiate et de plus en plus sensible : en août 100 marks coûtaient 125 couronnes, 100 francs égalaient 100 couronnes, et le taux officiel des marks est monté depuis à 134, celui des francs à 121 couronnes. Comme conséquence d'une balance commerciale défavorable, l'or a passé en Allemagne et en Hollande. Le gouvernement a cherché à arrêter cette fuite du métal en réalisant en Allemagne un emprunt de 300 millions de marks au taux de 123 couronnes pour 100 marks. Il n'a obtenu cet emprunt qu'en adressant une sorte d'ultimatum à l'Allemagne, et en permettant, en plus, l'exportation du blé chez son alliée.
Cependant, la situation ne s'est pas améliorée. La ^/lesaurisation est devenue générale. On a caché non seulement les pièces d'or, qui sont toujours si rares en Autriche (la Banque n'étant pas tenue, même en temps ordinaire, de
changer les billels pour de l'or), mais encore les pièces d'argent — même les plus petites — si bien que bientôt la monnaie manqua complètement. Pour y remédier, la Banque remit en circulation les vieux florins d'argent, lisent disparu aussitôt, parce que leur valeur nominale est bien de 2 couronnes, mais ils contiennent pour 1.70 couronne d'argent, tandis que les couronnes ellesmêmes, ne valent réellement que 48 hellers (soit 50 centimes).
On s'est décidé alors à émettre des billets de 2 couronnes; mais, malgré cela, le manque de petite monnaie se ressentait surtout dans le commerce, et le public a fini par déchirer ces coupures en deux ou quatre fragments, selon les besoins. Ces subterfuges rappellent la plus grave crise monétaire de l'Autriche, à l'époque où la loi permettait de diviser en quatre parties les coupures d'un florin. En même temps toutes les tentatives de la Banque d'Autriche- Ilongrie pour augmenter ou du moins conserver sa réserve d'or, ont échoué. On a organisé une collecte ayant comme devise : Gold gah ich fur Eisen (j'ai donné mon or contre du fer). Le public remettait des bagues d'or et recevait en échange des bagues de fer. Cette quête de l'or n'a pas eu grand succès ; elle a été complètement compromise quand on a constaté un détournement de 720.000 couronnes ; le scandale a été d'autant plus grand que des personnages de la haute société ont été mêlés à ces concussions, et que la coHecte se faisait sous le patronage du ministère de la guerre.
De même, la défense de vendre des pièces d'or en bénéficiant sur l'agio ne fut pas observée malgré les menaces de punitions sévères. La monnaie d'or en circulation (les pièces de 10, 20, 100 couronnes) étaient envoyées à l'Hôtel de la monnaie dans le but d'en faire frapper des ducats qui sont considérés comme matières commerciales et peuvent être soumises à l'agio.
Le bilan commercial ne s'améliorait pas. L'Allemagne saignait à blanc son alliée. Quand l'Autriche eut besoin de coton, de laine ou de caoutchouc pour équiper ses soldats, non seulement elle dû les payer très cher, mais encore en échanger, et fut obHgée de fournir du blé et autres comestibles à l'Allemagne. Les Allemands de Bohême qui habitent les régions frontières ont facilité de toutes leurs forces ces transports de vivres, et si quelquefois ils ont été surpris en flagrant délit, ils n'ont eu qu'à donner un coup de téléphone au ministère du commerce, qui, étant complètement sous l'influence des pangermanistes, a accordé sans délai la permission nécessaire.
L'Autriche a ainsi diminué ses provisions en céréales. Elle s'en est aperçu trop tard, et s'est vu réduite alors à défendre de malter l'orge, et l'excellent malt de Bohême et de Moravie qui était exporté auparavant à l'étranger (en Allemagne, en Suisse, en Italie) et vendu à bon bénéfice, n'a pu être ni fabriqué ni exporté. De même, le commerce rémunérateur du sucre a été entravé. Le gouvernement en a limité l'exportation. Comme le maïs manquait pour la nourriture du bétail, puisqu'on s'en servait pour faire du pain en l'achetant d'ailleurs très cher à la Hongrie, on a ordonné de donner au bétail du sucre, en le prenant sur les quantités réservées à l'exportation et exempt d'impôt.
Le ministère de l'agriculture a donné des instructions pour nourrir les chevaux avec du sucre, afin d'épargner l'avoine devenue rare par suite d'une exportation intense en Allemagne. C'est ainsi que l'exportation des matières premières à bon marché a rendu impossible celle des produits industriels d'un prix élevé.
Dans ces conditions, le commerce de l'Autriche-Hongrie a été fort compromis. Toute la politique économique n'avait pour but que de nuire le plus possible aux pays tchèques, exportateurs habituels de produits industriels.
En Bohême et en Moravie, on réquisitionnait déjà du blé et du bétail au commencement de la guerre, à un moment où les prix étaient très bas. En Hongrie, au contraire, les réquisitions ont été remises à une date ultérieure, jusqu'à ce que le prix du blé eût augmenté de 40 "/o- Les livraisons militaires furent confiées d'abord aux Allemands devienne et aux Magyars de Budapest qui, à leur tour, en chargèrent leurs intermédiaires de Bohême et de Moravie.
L'interdiction de fabriquer du malt a d'abord atteint les malteries et les brasseries tchèques. La seule ville de Plzen (Pilsen), qui paie à l'état autant d'impôt que le pays de Salzbourg, a cruellement souffert.
Quand enfin le gouvernement s'est décidé à promulguer l'emprunt de guerre à 5 1/2 "/o au cours de 97 en Autriche, et l'emprunt de 6 "/" au cours de 97 en Hongrie, il était trop tard et la situation n'a pas été améliorée. La banque d'Autriche-Hongrie a du s'engager à escompter cet emprunt de guerre à 80 'Vo de sa valeur réelle au taux de 5 1/2 "/o.
Et on a continué, sans se soucier d'aucune couverture, à imprimer des billets de banque.
La Bohême et la Moravie, pays les plus riches de la monarchie, ont montré l'indifférence la plus complète à l'égard de l'emprunt, quoique le gouvernement ait insisté bien souvent pour activer les souscriptions.
Dans le riche district tchèque de Mélnik on n'a souscrit que 9.900 couronnes dont la plus grande partie par les Juifs, tandis que dans le pauvre district allemand de Kasperské Hory on a réuni 150.000 couronnes. Les fonctionnaires ont été obligés de souscrire une certaine somme, proportionnée à leurs appointements ; de même les fournisseurs de l'État ont du payer un fort pourcentage afin de n'être pas privés de leurs commandes. Même les fonds déposés dans les banques en faveur de bourses diverses ont été confisqués et leurs produits versés dans la caisse de l'État.
Les 3 milliards de couronnes que cet emprunt a procurés, n'ont pas été employés à diminuer la circulation des billets de banque, mais à couvrir les frais de la guerre, et encore pas au-delà de la fin du mois de Mars. Peu après, lo gouvernement a dû souscrire de nouveau des traites s'élcvant à 800 millions de couronnes à la banque d'Autriche-Hongrie, et il a lancé, au mois de mai, un nouvel emprunt de guerre.
L'état financier de la banque d'Autriche-Hongrie serait donc celui-ci : l'encaisse or, est tombée à 1 milliard, et si nous y ajoutons 250 millions en argent et en monnaie d'or, nous obtenons la somme de 1.250 millions, c'est-à-dire 350 millions do couronnes de moins qu'à la date du 25 Juillet 1914.
Les billets de banque en circulation garantis par des créances privées ne représentent plus que 1.200 millions de
couronnes, mais la dette de l'État à la banque est 6 milliards de couronnes, de sorte qu'il y a en circulation pour 8 milliards environ qui ne sont couverts par de l'or que dans la proportion de 16 "jo.
Les créances privées de la banque consistent dans des traites douteuses sur la Galicie, puis des lettres de change magyares qui ne sont pas plus sûres que les précédentes, et enfin dans des traites à court délai émises uniquement dans le but de les faire escompter.
Cette mauvaise situation de la banque n'a jamais été officiellement avouée, mais tout le monde la connaît et cherche à se débarrasser des billets de banque et à se procurer d'autres valeurs. Chose curieuse, l'Allemagne entretient et favorise ces inquiétudes, pour s'assurer plus complètement la dépendance de son alliée. Elle travaille à faire hausser le cours du change ; l'on cote couramment 100 marks en or pour 145 couronnes et 100 francs en or pour 130 couronnes en billets de banque. On h même vu de malheureux paysans vendre pour 50 couronnes en argent, un billet de 100 couronnes.
Bien plus, la population s'est aperçue que la banque d'État n'a pu suffire à ses besoins de papier monnaie avec ses propres machines à imprimer, et qu'elle a dû recourir aux imprimeries privées de Vienne. Et quand des billets nouveaux sont apparus avec des chiiïies de >érie fantastiques, sur un fond de papier presque rouge, on s'est demandé : c Qu'esl-ce que c'est que ce billet rouge ? » alors, les plaisants Ont vite improvisé une réponse : « Le billet de banque rouge autrichien est le billet de banqueroute autrichienne».
La défiance universelle est accrue par les souvenirs de la banqueroute d'État de 1810. On n'a pas oublié les terribles effets et les difficultés qui ont suivi les guerres de 1859 et 1866. Tout le monde cherche à se débarrasser de ces papiers par tous les moyens. Les fermiers se sont empressés de s'en servir pour payer leurs dettes et leurs hypothèques ; ils achètent des machines, ils ne vendent pas de bétail en disant aux commissionnaires qu'ils connaissent la valeur des vaches et des bœufs mais qu'ils ne connaissent pas celle des billets de bwnque.
Les industries qui travaillent pour l'armée, reçoivent des prix élevés et paient aux ouvi iers des salaires très rémuné rateurs ; ils n'ont pas besoin de recourir au crédit et ils paient même leurs anciennes dettes. Les branches du commerce et de l'industrie momenianf ment paralysées par la guerre n'ont pas besoin de crédit non plus, elles se contentent d'encaisser ce qui leur est dû et de payer leurs anciennes dettes. De cette façon, les disponibilités semblant abonder, mais il s'agit de disponibilités en billets de banque autrichiens, et il se passe alors un phénomène singulier. Contrairement aux capiiali>tfs françMJs etanglais qui ayant confinnce aux billets de banque de leurs pays ont une tendance fâcheuse à les conserver dans leur coffre- fort pour des temps moins agi lés, le capit» liste des l'ay s Tchèques qui se défie du papier monnaie autrichien, cherche à s'en débarasser, le porte aux banques, s'efforce de l'échanger contre des valeurs plus sûres. Et le taux des dépôts en banque diminue au lieu de monter, et le prix des bonnes valeurs hausse au lieu de descendre. C'est ainsi que les disponibilités s'accumulent dans les banques qui, pour
décourager le public, ont abaissé le taux de l'intérêt à 3"/" et sont même descendues à 1 1/2 "/o, et, comme cette manœuvre ne suffisait pas, elles ont fini par refuser, tout simplement, les dépôts.
Le public s'efforce de placer avantageusement son argent : les obligations hypothécaires à 4 % de la banque hypothécaire de Bohême se vendent encore au cours d'avant la guerre (91.25) et continuent à monter. La banque avait dans ses caisses avant la guerre pour 7 millions de couronnes d'obligations; aujourd'hui, elle n'en a pas une et les nouvelles émissions s'élèvent déjà à 3 millions.
De même, les obligations communales de la banque du Pays de la couronne de Bohême et les obligations à 4<'/o de la Caisse d'épargne de Prague se tiennent à 94 "/o- La rente 4"/o vaut 68 couronnes, mais on ne peut l'obtenir que par l'intermédiaire des caisses d'épargne. Les titres tchèques de premier ordre sont introuvables et le public cherche à acheter des valeurs étrangères. On payerait la rente russe de 1906 au cours de 105, si l'on pouvait se la procurer. On a réussi quand même à faire venir par Berlin une grande quantité de litres russes, mais tout cela ne suffit pas aux besoins actuels. La clientèle populaire qui n'est pas habituée à changer son argent contre des titres, tâche de se débat rasser de sa monnaie de papier en achetant de.H étoffes et d'autres articles utiles.
Il n'est pas sans intérêt de noter que cette prévoyance se manifeste avec plus d'intensité chez les peuples d'Autriche- Hongrie qui attendent leur libération que chez ceux qui restent persuadés de la victoire finale des Allemands. Les premiers savent très bien qu ils doivent être forts financièrement, au moment du règlement général, pour pouvoir remplir leurs engagements vis-à-vis de ceux qui vont procéder à la liquidation de l'Autriche-Hongrie. En même temps, ils se garantissent contre les conséquences d'une guerre qui n'est pas la leur et qui a été déchaînée par leurs oppresseurs.
Les journaux, sous menace d'être suspendus, doivent publier des informations officielles mensongères sur la véritable situation économique et financière de la monarihie. Mais les faits que nous avons cités et qu'on ne peut dissimuler et d'autres encore tels que le refus par les négociants suisses de la monnaie autrichienne dans les transactions commerciales ou lès hauts chiffres des nouvelles émissions de billets de banque ont fini par ouvrir les yeux au public.
BIBLIOGRAPHIE
Pendant les premiers jours de la guerre, les Allemands réservaient tous leurs sarcasmes et toutes leurs manifestations de haine pour les Russes. Puis, tout d'un coup, ils s'aperçurent que ce n'était ni la France ni la Russie qui avaient voulu la guerre, mais l'Angleterre seule. Elle était l'unique coupable, et le fameux « Gott strafe England » devint le leitmotiv des petits écoliers dans leurs prières, et des Herren Doctoren Professoren dans leurs livres. Même dans les ouvrages qui, au premier abord, semblent sérieux et documentés, le même refrain revient
sans cesse: l'Angleterre est l'ennemi principal, l'Angleterre est le seul obstacle au développement de l'Allemagne dans le monde.
Nous allons donner à nos lecteurs une courte analyse des productions les plus caractéristiques de cette littérature anglophobe.
Sturm auf England : « Die Zerstôrung der britischen Weltherrschaft » est le titre d'une petite brochure anonyme, dans laquelle l'auteur agrémente de plaisanteries dignes d'un sous officier allemand, sa thèse qu'il est indispensable d'anéantir l'Angleterre.
Le professeur Werner Sombart arrive à la même conclusion, dans son livre : « Hàndler und Helden ». Jeu de mots dans le titre, escamotage des faits dans la discussion, le professeur Werner Sombart est un habile homme ! Sa thèse fondamentale est que la guerre contre l'Angleterre est une lutte sacrée. Chaque guerre serait une lutte pour la foi (Glaubenskrieg), pour établir la supériorité de la « Kultur » militaire allemande sur la culture occidentale, qu'il appelle « une culture de boutiquiers ».
L'étroitesse d'idées allemande a reparu sous le vernis de libéralisme dont se parait M. Sombart. Il aimait à passer pour un homme aux idées indépendantes et rappelait souvent avec fierté qu'on l'avait écarté de l'Université de Berlin, à cause de ses idées républicaines, et qu'il s'était contenté de sa chaire à l'Académie commerciale de Francfort, plutôt que de sacrifier ses convictions. Et maintenant, engagé dans la bande militariste, il ridiculise les principes de 1789 !
Parmi les écrivains du même genre, l'Anglais (!) H. St. Chamberlain, auteur favori de Guillaume II, mérite une mention spéciale. Il a publié une série d'articles sur la guerre (Kriegsaufsâtze), dont on a vendu 130.006 exemplaires en quatre mois et qui lui ont valu la croix de fer. Cet encouragement a eu son effet, et, sans doute dans l'espoir d'obtenir une décoration d'un rang plus élevé, il vient de nous donner une nouvelle série d'études sur la guerre (Neue KriegsaufsàUe).
Avec le pamphlet de Sir Roger Casemeat, « Le Talon d'Achille », nous sommes en présence d'une autre espèce de littérature, qui rappelle les romans feuilletons sensationnels. Il a été traduit par M. Schiemann, professeur d'histoire, qui y a ajouté une introduction. Nous laisserons de côté les démêlés de Sir Casemeat avec M. Findlay, l'ambassadeur d'Angleterre en Norvège. Nous ne pouvons pas examiner jusqu'à quel point les affirmations de A. K. Grâces méritent créance (The secrets ofthe German War Office). Nous ne rappellerons pas non plus les falsifications de l'ambassade d'Autriche Hongrie vis-à vis de la Serbie. Nous noterons seulement que le professeur d'histoire de Berlin croit aux élucubrations fantastiques d'un irrédentiste irlandais et à ses combinaisons d'une alliance irlando-allemande I
Un autre pamphlet d'un Indien, nommé A. R aman Pillai, « L'Allemagne, l'espoir de l'Inde », est du même genre. L'auteur a développé ses plans révolutionnaires dans une coniérence faite aux officiers à Gôttingen, et le professeur voA Seelhorst a écrit, pour sa brochure, une préface dans laquelle il exprime sa joie de voir les cercles intellectuels indiens prendre !• parti de l'Allemagne. N'est-il pas
extraordinaire, ce professeur, un geheimer Regierungsrat, un défenseur du principe « de l'autorité procédant de la grâce divine », un propagateur forcené de l'absolutisme prussien, qui flatte obséquieusement les révolutionnaires et les irrédentistes ! !
Quelques autres publications sont d'un caractère tout différent.
Edm. V. Hyking, dans son « Das wirkliche England » (la véritable Grande-Bretagne), cherche à prouver que l'Angleterre s'est jetée dans la guerre uniquement pour échapper à la révolution sociale qui la menaçait.
Le D^J. Riesser, président delà « Confédération nationale du commerce allemand » (Hansa-Bund), dans son livre : (( England und tcir » (la Grande-Bretagne et nous), étudie les conséquences économiques de la guerre.
Il prétend que, même si la Grande-Bretagne n'est pas battue sur les champs de bataille, cette guerre l'affaiblira à un tel degré au point de vue économique qu'elle sera réduite à demander la paix à l'Allemagne.
Ed. Mayer, historien très réputé, auteur d'une « Histoire du vieux monde » en six volumes, vient de publier un ouvrage volumineux : « England, seine staatliche und politische Enticickelung und der Krieg gegen Deuischland ». D'après lui, la Grande-Bretagne a atteint le point culminant de son développement, et elle va subitement tomber en décomposition. La position de la Grande-Bretagne vis-à-vis de l'Allemagne est la même que celle de Carthage en face dé Rome dans les temps antiques. Rome n'avait qu'une flotte insignifiante, mais elle en a créé une redoutable en peu de temps et a enlevé pour toujours à Carthage la domination des mers. De même que, dans les temps anciens, les grandes guerres ont servi de point de départ pour un nouveau développement de la civilisation et du progrès humain, — de même la guerre d'aujourd'hui amènera une transformation complète dans l'organisation du monde.
Le professeur Mayer est effrayé des misères que l'Europe aura à subir au cours de cette période de bouleversements ; ses souffrances seront analogues à celles de Rome après les guerres puniques. La paix de demain n'amènera pas la fin de la lutte. D'autres guerres suivront aussi sanglantes que celle d'aujourd'hui, et c'est toute l'Europe qui en supportera les terribles conséquences. Les peuples d'Asie en profiteront pour accroître leur puissance. L'Islam se débarrassera définitivement de la domination des Européens et, avec le Japon, formera quelquesunes des grandes puissances mondiales futures.
Finalement, le professeur Mayer n'est pas enchanté de ce qu'il appelle cette fatale victoire de l'islamisme, et surtout de celle de la Turquie qui, suivant lui, n'apportera aucun bonheur à l'humanité. Mais il ne serait pas un professeur prussien, s'il ne prétendait que, par contre, la victoire de la Grande-Bretagne serait encore un plus grand malheur pour l'avenir de la « Kultur » et une humiliation plus pénible pour l'humanité.
Depuis le commencement des hostilités, tous les numéros des « Sûddeutsche Monatshefte », une revue qui parait à Munich, s'occupent uniquement de la guerre.
Dans les numéros des mois de janvier et de mai, consacrés à l'Angleterre et aux États-Unis, plusieurs auteurs,
tout en traitant différents sujets, arrivent tous à la même conclusion : la perfidie d'Albion.
Dans cette avalanche de pamphlets, un ou deux auteurs ont montré le souci de rester logiques. A ce point de vue, Ferdinand Tônnies, professeur à Kiel, est fort intéressant. Dans ses travaux précédents, il a montré assez d'esprit critique. Mais dans sa dernière brochure : « Englische Weltpolitik in englischer Beleuchtung », nous ne le reconnaissons plus.
Nous y trouvons un court aperçu de l'évolution de l'Angleterre, accompagné des diverses opinions de plusieurs critiques anglais qui ont voulu montrer à leur patrie le chemin à suivre.
Mais le fait que tel ou tel écrivain anglais n'approuve pas les institutions de son pays ne suffit pas pour faire condamner le régime politique anglais. Ne pourrait-on pas trouver aussi quelques critiques allemands qui se montrent pou satisfaits de l'évolutiou de la Prusse ?
Et même parmi les socialistes démocrates allemands contemporains, dont les idées se rapprochent tellement de celles de Tônnies, il y a des divergences considérables d'opinion sur la politique pangermaniste.
A l'appui de ses dires, M. Tônnies cite Kant qui, tout en admirant le peuple anglais, condamne ses procédés de gouvernement. C'est un moyen assez arbitraire de juger un pays que de grouper ainsi les opinions hostiles de quelques uns de ses citoyens ou de philosophes étrangers si illustres soient-ils.
Une certaine tendance à l'objectivité se trouve dans l'œuvre de AI. Arnold Schrôer, professeur à l'École supérieure de commerce de Cologne : " Zur Charakterisierung der Englânder ». Dans une brillante polémique, il reproche à M. Sombart de manquer de modération dans ses jugements, et de trop généraliser ; puis il arrive aux mêmes conclusions par une autre méthode : il donne des extraits des livres sur les Anglais, écrits soit par euxmêmes, soit par les Américains, afin d'écarter toute apparence de parti pris, et il finit par déclarer que les Allemands doivent anéantir les Anglais.
M. Charles Strecker, dans son livre <( England im Spiegcl der Kulturmensrhheit >i, essaie de réunir une série de jugements défavorables sur les Anglais, qu'il cueille soit dans leur littérature, soit dans celle d'autres nations. Son travail est assez minutieux, mais manque de sens critique.
Un autre opuscule semblable est : " Englânder iiher England» écrit — dit-on — par un haut officier russe et préfacé par M. François Oppenheimer. Dans l'introduction, l'éditeur nous prévient que cet ouvrage, qui a paru pour la première fois avant la guerre, n'est pas sans intérêt, parce qu'il a été écrit par un Russe. Cette curiosité affectée et si hautement affichée pour l'opinion russe sur les Anglais ne peut tromper que les gens naïfs, et c'est un subterfuge qui nous étonne de la part d'un écrivain comme M. Oppenheimer. Le jugement émis par un haut fonctionnaire russe doit-il constituer pour nous un critérium indiscustable de l'opinion de ses concitoyens? M. Oppenheimer ne sait-il pas qu'il y a eu et qu'il y a encore beaucoup de Russes fort intelligents, qui ont montré une grande prédilection pour la culture et les institutions
politiques anglaises, et qui se sont efforcés de les introduire en Russie. Il suffit de nommer M. Katkov.
Le livre : (( England in seiner tiefsten Erniedrigung », un tableau libéral de A'. A. von Rade, nouvellement publié par M. H. Conrad. Il avait paru pour la première fois en 1808, mais on a été ravi de le retrouver sur les rayons les plus négligés des bibliothèques. Il est destiné à réveiller l'animosité des Allemands contre les Anglais et contre leur ténacité, qualité que l'éditeur aussi bien que l'auteur, consentent à laisser à leur adversaire.
Parmi les livres anglophobes d'aujourd'hui, il faut citer aussi ceux qui ont été publiés avant la guerre et sont maintenant réimprimés, pour rendre la propagande contre l'Angleterre plus efficace.
Nous mentionnerons comme exemple l'œuvre du Comte Reventloo : a Deutschlands auswàrtige Poliiik 1888-1914 », dont une deuxième édition a déjà paru. L'auteur joue un rôle prépondérant dans le clan des nationalistes allemands, — M. Bourdon, dans '( L'énigme allemande », le compte même parmi les pangermanistes, — et, tout le long de son étude, il regarde d'un mauvais œil la politique anglaise.
Un autre genre de littérature pangermaniste est représenté par les ouvrages de M. Gustave F. Steffen, assez recherchés en Allemagne. Dans son livre : « Krieg und Kultur », récemment publié, il défend son pays contre l'Angleterre et la Russie, mais il n'excuse nullement l'Angleteri'e, qu'il accuse de complicité avec le gouvernement du Tsar.
Enfin, nous ne pouvons omettre les ouvrages sur Bismarck, qui invoquent l'autorité du chancelier de fer pour stigmatiser la politique de la perfide Albion.
Tous ces livres sont caractéristiques de la mentalité allemande. On publie beaucoup d'écrits contre les Français et contre les Russes — on va en publier beaucoup contre les Italiens, — mais la littérature anglophobe l'emporte au point de vue de la quantité et de la qualité. Quant à la quantité, le nombre des brochures et des livres va toujours en augmentant; quant à la qualité, les allemands l'évaluent en raison de la haine aveugle et de la fureur impuissante qui s'y manifestent et qui, de cette façon, se répandent méthodiquement dans toutes les couches de la Société.
Cette courte revue des manifestations de haine qui remplissent la majorité des livres allemands sur la Grande- Bretagne, nous fera paraître plus intéressants les quelques ouvrages d'outre-Rhin qui. même à l'heure actuelle, jugent les Anglais avec impartialité, et que nous présenterons à nos lecteurs dans un prochain numéro. S.
ÉCHOS ET NOUVELLES
Situation Politique
Le Terrorisme autrichien en Bohême. — L'arrestation des députés Kramar et Scheiner est confirmée. A quelques mois d'intervalle, ils ont suivi en prison leur collègue Klofac.
Des chefs de l'opposition en Bohême, un seul a pu par un exil volontaire, échapper à la tyrannie austro-hongroise,
c'est le professeur Masaryk, qui a mené, dans les délégations austro- hongroises, une campagne de plusieurs années contre d'Aerenthal et contre cette Autriche qui n'a jamais reculé devant les moyens les plus abominables dans sa politique hostile aux Slaves. C'est encore lui qui, à l'occasion des fameux procès de Friedjung et de'Vasitch, a, lepremier, démontré que l'on avait fait fabriquer des fausses pièces à conviction dans les chancelleries austro-hongroises mêmes, et qui a révélé ainsi la triste valeur morale des gouvernants dB Vienne et de Budapest.
Klofac avait exprimé ses sympathies slaves pendant la guerre russo-japonaise, sur les champs de bataille de Sibérie. Fendant les guefî-res balkaniques, il avait voulu faire un voyage en Serbie ; les autorités magyares ne lui avaient pas permis de passer la frontière.
Kramar était l'adversaire le plus ferme de la Triplealliance. Tandis que Vienne et Budapest étaient antirusses et antiserbes, il voulait que l'Autriche entretint des relations amicales avec Pétrograd.
Scheiner, député à la Diète de Bohème, présidait les Sokols, cette magnifique association nationalede gymnastes qui compte des milliers de membres dans tout l'empire et à l'étranger. Au début de la guerre, les sociétés de Sokols croates, Slovènes et polonaises ont été dissoutes et leurs fonds confisqués. Connaissant les dangers auxquels la méfiance de l'administration militaire exposait les Sokols dans les pays tchèques, Scheiner avait essayé d'y remédier en préchant et en pratiquant la plus extrême prudence. La vengeance gouvernementale l'a atteint malgré tout.
Le Voricœrts de Berlin critique l'arrestation des députés tchèques ; il déclare qu'on travaille pour le panslavisme en faisant des martyrs de ses leaders. Peu importe, car dès à présent le peuple tchèque tout entier est soulevé contre Vienne et Budapest. Tout entier il gémit sous l'oppression austro-magyare, et le signal qu'il attend pour lutter avec la Triple entente, il y répondra avec le même empressement, qu'il lui vienne de ses martyrs ou de ses chefs.
L'arrestation des docteurs Kramar et Scheiner a eu lieu dans la nuit du 23 mai. C'est l'archiduc Frédéric, chef des armées austro-hongroises lui-même qui l'avait exigée malgré l'opposition du ministre des affaires étrangères et du gouvernementcivil,qui auraient désiré éviter autant que possible les provocations inutiles. On se distingue comme l'on peut ! L'archiduc Frédéric, qui ne dépasse pas l'honnête moyenne de cette famille impériale, encombrée d'individus médiocres ou tarés, remporta de faciles victoires sur les députés tchèques.
Après leur arrestation, les deux patriotes tchèques ont été détenus à Prague pendant toute une journée, puis transportés, la nuit suivante, à Vienne, où ils sont maintenant internés.
Pour justifier l'arrestation, la police a perquisitionné aux domiciles de MM. Kramar et Scheiner, ainsi que dans les bureaux du Conseil national. Ces perquisitions n'ayant donné auÊun résultat, le gouvernement qui était décidé à arrêter d'autres représentants tchèques, a jugé plus prudent de ne pas se compromettre davantage pour le moment.
Les journaux tchèques avaient reçu l'ordre de ne pas publier la moindre allusion à cette arrestation. La nouvelle ne s'en est pas moins répandue avec une rapidité foudroyante dans tout le pays. Elle a réveillé de nouvelles énergies dans l'opposition, qui est de plus en plus décidée à marcher contre l'Autriche aussitôt que le moment favorable se présentera.
Les représentants de tous les partis politiques, excepté les cléricaux, ont protesté auprès du gouvernement pour manifester l'union de tout le peuple tchèque et pour obtenir la révocation de la mesure.
D'après nos dernières informations, la police a traité les deux éminents chefs politiques tchèques avec une brutalité exceptionnelle, et leur a même refusé les avantages réservés aux prisonniers politiques.
Musique tchèque et musique autrichienne. -— Les œuvres de Smetana interdites en Bohême. — La censure autrichienne devient de plus en plus tyrannique. Pas une manifestation de l'àme humaine ne peut échapper à sa surveillance draconienne. Maintenant, la musique ellemême lui semble suspecte.
Depuis de longues années, dans les concerts de la Philharmonique, à Prague, une des œuvres favorites du peuple était le cycle symphonique Ma Patrie, de Frédéric Smetana, celui de nos compositeurs qui a le mieux su exprimer les aspirations de l'àme tchèque.
Ma Patrie a été jouée pour la dernière fois, le 16 mai 1915, au Théâtre National de Prague, à la matinée solennelle qui ouvrait le cycla de printemps des œuvres de Smetana. Le public lui fit un tel succès, qu'on promit de nouvelles représentations. Mais la police interdit les feprises suivantes, en alléguant que cette musique nourrissait et développait les tendances séparatistes des « citoyens » tchèques.
Naturellement, le gouvernement ne se contente pas de s'opposer à ces manifestations de notre art national, il veut les remplacer par d'autres, susceptibles, suivant lui, de ranimer le loyalisme défaillant des Tchèques.
Son procédé favori, le plus banal de tous d'ailleurs, est de faire réclamer l'hymne autrichien par des agents provocateurs. Ceux-ci se rendent dans un café ou un restaurant aux heures ou joue l'orchestre et, après quelques minutes, ils demandent qu'on exécute l'hymne impérial. Malheur alors à celui qui ne se lève pas assez vite ! L'arrestation et le conseil de guerre sont les conséquences de sa lenteur.
Comme on est en Autriche, les incidents grotesques ne manquent pas.
Un soir, un brave pharmacien de Prague s'installe avec des amis dans le coin d'un café assez sombre. Un officier autrichien du 11'' régiment se trouvait là, au milieu d'un cercle d'Allemands et de demi-mondaines. Après que l'orchestre eut joué quelques chansons légères, l'officier, se souvenant tout à coup de l'existence de François-Joseph, réclame d'une voix r^uque l'hymne impérial. Notre brave pharmacien, ne jugeant pas les circonstances assez solennelles, néglige de se lever. Il est arrêté immédiatepient et traduit devant le conseil de guerre.
Le tribunal de première instance se rendit compte de la faiblesse du motif invoqué par l'accusation et l'acquitta. Mais, à Vienne, l'autorité supérieure jugea qu'on devait rendre hommage à François-Joseph en tous lieux, même dans l'atmosphère d'alcool, de fumée et de poudre de riz des cafés-concerts. L'arrêt d'acquittement fut annulé et le coupable condamné à un an de prison.
Un autre cas aussi caractéristique du régime autrichien, s'est produit au restaurant de la Maison municipale de Prague. Ritter von Sedlacek, major-auditeur au tribunal divisionnaire de Prague, se trouvait là, entouré d'un joyeux cercle de demi-mondaines peu réservées, — en Autriche tout est permis aux militaires ; — il demanda que l'orchestre jouât l'hymne impérial. Comme l'heure était déjà avancée, le directeur du restaurant ne crut pas devoir lui donner satisfaction. L'officier insista et obtint enfin que l'hymne autrichien fût exécuté ; mais alors, il jugea que trois des consommateurs ne s'étaient pas levés avec assez d'empressement. Le lendemain, ces trois personnes et le directeur étaient arrêtés.
On voit que le gouvernement de François Joseph sait faire la différence entre la musique tchèque et la musique autrichienne.
L'Italie et la guerre. — L'entrée en scène de l'Italie, au bout de neuf mois de guerre, a une importance morale de premier ordre.
Elle prouve d'abord que l'Italie n'a plus aucun doute sur l'issue du conflit et qu'elle s'est convaincue que la victoire des alliés est inévitable.
L'Italie a pu profiter de l'expérience des événements, compléter ses préparatifs, perfectionner son outillage. L'appui qu'elle apporte aux alliés sera donc précieux. Il ne déterminera pas un succès qui était déjà certain ; il peut du moins le rendre plus décisif et surtout plus rapide.
A ce point de vue, nous autres Slaves, nous ne pouvons que nous réjouir de in décision du cabinet de Rome. Mais les nouvelles qui ont accompagné son entrée en scène et qui no doivent d ailleurs être accueillies que sous bénétice d'inventaire, nous inquiètent et nous troublent.
I/Ilalio, en dépit des hésitations de la dernière heure, ne pouvait pas ne pas intervenir. Qu'on songe à ce qu'aurait signifié pour elle la victoire de l'Allemagne et de l'Autriche ! Quel serait son rôle dans l'Adriatique, avec Trieste, Fiume, Pola, etc., germanisés '.' — Et non seulement dans l'Adriatique, mais dans la Méditerranée? — Le tiioinphe de lAUemagne, c'était une barrière infranchissable opposée à l'expansion de l'Italie en Europe, en Afrique et en Asie» Bien plus, c'était sa dépendance complète et irrémédiable.
Sur l'Adriatique, elle a des droits que personne ne conteste. EUe veut en faire un lac italien, un marc rlousum. un immense port où le mouvement de ses vais- .seaux ne pourra être ni gêné, ni même surveillé par personne.
Soit. — Mais est-il nécessaire pour cela qu'elle occupe Trieste et la Dalmatie'.' Si elle se fortifie à 'Valona et à Brindisi, si elle a dans ces ports une base navale inattaquable, sa situation ne serat-elle pas suffisamment assurée '.•'
La Dalmatie est entièrement slave ; Trieste est en plein
pays Slovène. Peut-on séparer ces régions slaves des provinces slaves dont elles font partie? Craindrait-on à Rome la rivalité de la Serbie qui ne possède pas une barque de pêche ? — Trop de prévoyance nuit.
Déjà, les Austro-Allemands essayent d'exploiter les inquiétudes des Slaves. Le Sudslaciache Korrespondenz, organe anti slave de Budapest, travaille à exciter la mésintelligence entre les ennemis communs de l'Autriclie.
Nous n'avons naturellement aucune confiance ni dans Vienne, ni dans Budapest. L'expérience de 1848 nous suffit, et ce n'est ni la première ni la dernière fois que nous avons éprouvé la bonne foi des Habsbourgs. Les insinuations du Bureau de presse et ses sourires prometteurs nous laissent froids. Mais, pour mettre fin à ces manœuvres, pour cimenter solidement l'union entre les Yougo-slaves et les Italiens, pour obtenir l'unanimité d'effort nécessaire à une prompte victoire, il ne serait pas mauvais que Rome nous envoyât une parole réconfortante indispensable.
Autriche, Italiens, Slaves. — Dans son numéro du 27 mai, le Corrlere délia Sera proteste contre la situation (( humiliante » faite ces dernières années aux Italiens d'Autriche. Il déclare que le gouvernement de Vienne favorisait les Slaves, et s'entendait avec eux pour opprimer les Latins.
Rien n'est plus injuste.
Nous avons été les premiers à condamner la politique qui faisait fermer l'université italienne d'Innsbruck. Lorsque la question de l'université italienne a été portée devant le parlement autrichien, les députés slaves ont appuyé les demandes italiennes. Les Slovènes eux-mêmes n'ont fait que de légères restrictions. lis demandaient que l'on ne créât pas une université italienne à Trieste, ville aux trois quarts slave et située en pays slave, mais ils s'opposaient formellement à la suppression de la faculté de droit d'Innsbruck.
Dans les provinces côlières où les populations slaves et latines sont en présence, l'Autriche n'a jamais favorisé les Slaves. Il est vrai qu'elle a introduit le serbo-croate dans l'administralioii ; mais pouvait elle ne pas le faire, puisque les neuf dixièmes de la population parlent le serbo-croate? Elle a opprimé les italiens de toutes manières, mais tous ses efforts ne tendaient qu'à favoriser les Allemands; commerce allemand, banques allemandes, compagnies de navigation allemandes, tout prospérait grâce à elle.
Le seul adversaire de l'Italie en Autriche-Hongrie, c'est le gouvernement de Vienne, clérical, avec François-- Ferdinand qui, fidèle partisan du pape, ne se résignait pas à lui voir perdre définitivement ses domaines temporels; c'est cn(;ore l'archiduc Eugène qui s'est distingué par une politique, anti italienne au Tyrol au moment de la destruction de l'université d'Insbruck, et qui, depuis, a été nommé généralissime.
Voilà les hommes qui ont exploité la rivalité des deux races; ils ont si bien excité contre les Slaves les Italiens leurs voisins, que ceux-ci ont presque jusqu'à la fin travaillé avec l'Autriche. A Riéka, ils favorisaient les Magyars et fai ' saient de l'opposition aux Croates. Maintenant, ils savent à quoi s'en tenir sur la politique autrichienne. Vis-à-vis
des Tchèques, des Slaves du sud et des Italiens, la politique de Vienne n'a jamais été que mensonge. Mais elle a fait son temps. Partout on a déjoué ses machinations. Les peuples voient clair dans leurs intérêts réels. L'absolutisme des Habsbourgs avec ses principes de discorde cède la place à la devise des nations libres : l'Union fait la force.
Les Magyars. — La Hongrie est habitée non seulement par les Magyars, mais aussi par des Croates, des Serbes, des Slovaques, des Ukrainiens et des Roumains. Des poursuites judiciaires sévères sont exercées contre tous ces peuples à l'occasion de chaque manifestation de leur individualité nationale ; et les Magyars, la race la plus sauvagement oppressive de l'Europe, ont recours à tous les moyens pour supprimer leur vie nationale et les magyariser. Les Magyars ne reconnaissent en Hongrie qu'une seule nationalité : la nationalité hongroise. Ils cherchent ainsi par une confusion voulue des mots hongrois et magyar faire croire que tous les citoyens du royaume de Hongrie sont de race magyare.
Dernièrement le député slovaque Juriga prononçait un discours au gouvernement de Budapest ; quand il eut terminé, le président prit la parole et dit : «Je n'ai pas interrompu l'orateur, mais afin d'éviter tout malentendu, je dois revenir sur le passage où il se dit représentant du peuple slovaque. Je me permets de constater qu'à la seule exception des députés croates, tous les autres sont députés hongrois. »
Il faut ajouter que deux millions et demi de Slovaques ne sont représentés que par deux députés, dont l'un, le D' Blaho, un vrai patriote, est considéré comme le seul représentant du peuple slovaque, tandis que l'autre, le député Juriga, n'est qu'un renégat qui a perdu depuis longtemps la confiance de ses électeurs.
Faute de grives, on mange des merles. — François- Joseph a félicité l'amiral Haus, commandant en chef des forces navales autrichiennes, pour son attaque hardie contre les côtes italiennes, en réponse à la déclaration de guerre de l'ancienne alliée de l'Autriche. — François- Joseph se contente de peu.
Situation Economique
Renchérissement de la vie dans les Pays Tchèques. — Luttes désespérées pour le pain. — Les pays tchèques, bien que très riches en céréales, souffrent aujourd'hui d'une grave pénurie de vivres, et le renchérissement des denrées alimentaires, s'y fait sentir d'une façon aussi pénible que dans le reste de l'Autriche. Les Allemands des régions frontières, fougueux partisans de la plus grande Allemagne, se voient, eux aussi, obligés de partager le triste sort des Tchèques de Bohême, de Moravie et de Silésie. Tandis que les municipalités tchèques s'efforçaient, dès le début de la guerre, de constituer des approvisionnements, les municipalités des districts allemands, aveuglées par leurs illusions sur la puissance invincible de l'Allemagne, persuadées qu'une victoire foudroyante de l'armée prussienne amènerait rapidement la fin des hostilités, négligèrent de prendre les précautions les plus
élémentaires pour assurer le ravitaillement de leurs communes. Elles allèrent même jusqu'à vendre toutes leurs provisions aux Prussiens qui, plus prévoyants, songeaient à se procurer au moment le plus favorable les denrées nécessaires pour passer les temps difficiles.
De sorte qu'aujourd'hui, ce sont les populations allemandes de l'Autriche-Hongrie qui souffrent le plus de l'isolement économique des empires centraux.
Le prix des aliments atteint des chiffres inconnus jusqu'à présent. Pour certaines denrées, les autorités ont fixé des prix maxima ; mais leurs règlements restent sans effet. Si l'acheteur ne se montre pas disposé à payer le prix demandé, le commerçant prétend ne pas avoir la marchandise désirée. La consommation de la viande est particulièrement limitée. Les animaux de boucherie deviennent de plus en plus rares. Les pays tchèques ont eu à supporter les réquisitions les plus rigoureuses. A ce point de vue, la Moravie se ressent désavantageusement de son voisinage des champs de bataille. L'intendance y a tout raflé, même les animaux destinés à la reproduction. L'agriculture en souffre encore d'une autre manière ; les paysans n'ont plus de bêtes de trait pour labourer les terres.
Il en sera bientôt de même en Bohême. Les réquisitions y sévissent, de plus en plus impitoyables. En même temps, les bouchers viennois, en concurrence avec l'intendance militaire, achètent les bestiaux à n'importe quel prix.
Pour mieux saisir l'importance du renchérissement des vivres à Prague, nous allons donner le prix de quelques aliments et préciser la difficulté qu'on a à se les procurer.
La viande de bœuf et de porc est particulièrement chère. Au commencement de mai, le kilo de bœuf valait de 4 à 5 couronnes, le kilo de porc 5 à 6 couronnes, le kilo de saindoux jusqu'à 7 couronnes.
A Prague, la charcuterie est l'un des aliments les plus appréciés, surtout dans la classe ouvrière. Aujourd'hui, beaucoup de charcuteries sont fermées par suite du manque de marchandises. D'autres vendent des produits fabriqués avec des résidus de toutes sortes à des prix très élevés, presque inabordables pour toute une partie de la population pendant cette période de malaise économique. Par exemple, la saucisse, si populaire, coûte aujourd'hui 20 hellers ; elle en coûtait 10 avant la guerre.
La fabrication de la bière, la principale industrie de la Bohême souffre beaucoup du manque de malt. Les petites brasseries sont obligées de fermer ; les grandes restreignent leur production et majorent leurs prix. La bière a augmenté depuis la guerre de 6 couronnes par hectolitre.
Les boulangeries ne sont ouvertes que quelques heures par jour ; beaucoup même sont fermées complètement, ou tout au moins pour la durée de la guerre. Longtemps avant l'heure fixée pour l'ouverture, une foule de gens à la mine soucieuse attendent patiemment devant les boutiques, sous la surveillance d'agents de police. Ces pauvres diables n'ont qu'une pensée : parvenir au comptoir le plus tôt possible avant qu'on annonce que tout est vendu. Il se passe là des scènes indescriptibles, et parfois la poussée aboutit à une bataille en règle. Ces bagarres se renouvellent souvent, surtout dans les quartiers populaires,
A Zizkov, faubourg de Prague, peuplé de 90.000 habitants, le pain est uniquement fourni par la municipalité.
et de véritables émeutes s'y produisent assez souvent ; elles sont du reste toujours réprimées sur le champ et avec vigueur par la police et la soldatesque allemande, en garnison à Prague. Cette commune n'a pas pu s'fpprovi sionner suffisamment et, pour ses 90.000 habitants, elle n'arrive à fabriquer que 10.000 kilogrammes de pain par jour.
C'est vraiment un spectacle pénible de voir des foules de pauvres femmes se battre entre elles, s'arrachant leurs misérables vêtements, pour obtenir un petit bout de mauvais pain.
La journée du 16 mai fut particulièrement lamentable. C'était le jour de la fête patronale (la Saint-Jean) ; les années précédentes, toute la population était en fête ; de toutes les boulangeries, des portes des plus pauvres ménages, s'exhalait et se répandait par toute la ville la bonne odeur des fameux gâteaux tchèques (kolâce) ; et le souvenir de ces honnêtes petites joies passées rendait encore plus douloureuse la misère actuelle.
Que deviendra la population quand tous les approvisionnements municipaux seront épuisés? Et c'est ce qui arrivera certainement avant la récolte.
Nouvelles de l'Armée
Les Slaves réservoir de troupes pour l'Autriche- Hongrie. — Au commencement de la guerre les Autrichiens se vantaient de défendre contre la Russie tzariste, les principes constitutionnels supérieurs appliqués en Autriche.
Au cours de la guerre, ces mômes Autrichiens ont détruit systématiquement toutes ces libertés et tous ces droits constitutionnels. L'injustice envers les Slaves a été et reste plus que jamais le principal et le dernier expédient des gouvernants austro-hongrois. Et cela surtout en ce moment, où ils voient avec désespoir leur très proche et terrible fin.
Ce principe d'injustice a été employé par les Autrichiens surtout dans le recrutement des troupes. Dernièrement entre le 7 et le 15 mai, en vertu d'une simple ordonnance, on a appelé, déjà pour le deuxième contingent, les hommes de 24 à 37 ans. A cette occasion on a procédé avec une précipitation inconnue jusqu'à présent chez les Slaves.
80 "/o de ceux-ci ont été reconnus aptes au service armé.
Certains jours et dans de nombreuses communes de la Bohême aussi bien qu'à Prague, 90 à 95 "/<. fies hommes examinés ont été pris.
Ce ne sont pas les médecins qui ont décidé de la validité des hommes, mais dans la plupart des cas l'officier délégué par les autorités militaires (Ces officiers autrichiens sont connus pour leurs opinions pangermanistes).
C'est ainsi que l'on a pris des gens n'ayant qu'un œil, ou avec les jambes arquées, ou durs d'oreilles, ou myopes, ou estropiés de toutes manières. Ils ont dû tous rejoindre leur régiment le 21 mai.
Ce genre de conscription a été pratiqué dans les districts tchèques de Bohême, de Moravie, de Slovaquie et appliqué également à Vienne, vis-à-vis des recrues tchèques.
Les autres peuples slaves de la monarchie ont subi
les mêmes mesures arbitraires, tandis que les Allemands ont été très ménagés.
Tous ces faits prouvent d'une façon incontestable, qu'il s'agit de la part des Habsbourgs d'un plan combiné, qui a pour but d'exterminer les races slaves habitant le territoire de la monarchie bicéphnle.
Les soldats slaves sont aussitôt expédiés en Hongrie dans les villes qui sont le plus ravagées par les épidémies ; c'est là qu'ont été transférés to*js les dépôts des régiments tchèques.
Les régiments vraiment tchèques n'existent plus pour ainsi dire car, après les dernières expériences, le gouvernement a pris soin d'y mêler de fortes quantités d'Allemands, de même qu'il a versé beaucoup de Tchèques dans les régiments allemands.
De cette manière, nulle part les éléments tchèques ou slaves ne peuvent former des corps homogènes et devenir de redoutables facteurs de révolte.
D'autres dispositions encore ont été prises pour les prochains conseils de révision.
A partir du 16 Juin jusqu'au 30 Juin aura lieu la révision des jeunes gens de 18 ans.
Du 1" au 16 Juillet celle des hommes de 43 à 50 ans.
Plus tard, du 16 au 30 Juillet on révisera les classes 95-96-9/, ensuite du 1«' au 15 août se présenteront pour la deuxième fois les hommes de 37 à 42 ans.
Finalement, du 16 au 30 août, ceux de 50 à 60 ans.
Le sort de ces derniers est vraiment tragique. Anciens soldats, ils sont tous porteurs d'un document délivré par les autorités militaires et appelé Ahschied.
Sous le cachet portant un aigle impérial, et au nom de Su Majesté l'Empereur François-Joseph I", il est certifié que le possesseur a rempli ses devoirs militaires, et que par conséquent, il est libéré de toutes obligations nouvelles. Là encore, une fois de plus, François-Joseph ne fait pas honneur à sa signature.
Hermann Bahr, écrivain allemand, dans son livre V/enne caractérise justement la dynastie des Habsbourgs. Cette caractéristique est justifiée aussi bien dans le passé, que dans le présent et l'avenir. Pour cette famille, l'Etat et la nation, c'est simplement leur «volonté», et quand ils ne réussissent pas, ils finissent par dire: ((LiebereineWOsle» «Après nous le déluge».
Les soldats tchèques. — Depuis quelque temps un régime de terreur a été institué en Bohême par le gouverneinentmilitaire. Celui-ci cherche à réprimer par les punitions les plus sévères les actes de désobéissance qui se multiplient dans l'armée. Presque chaque jour les communiqués officiels annoncent l'exécution ou l'emprisonnement de soldats tchèques qui, par leurs gestes, leurs paroles ou leurs écrits ont manifesté leur aversion pour l'empereur et pour l'Autriche. Mais les punitions les plus dures ne peuvent réu.ssir à intimider les braves soldats tchèques dont l'attitude paralyse de plus en plus l'armée autrichienne.
Les régiments tchèques de Plzen, le 7™» du landwehr et le 35'"« de ligne ont été transférés, l'un à Rumburk (ville allemande), l'autre à Székesfehérvilr (Hongrie), pour refus d'obéissance devant l'ennemi.
AMITIÉS TCHÈQUES
Dans le numéro du 1*' mai 1915 de La Nouvelle Revue, M. Louis Martin, sénateur du Var, Tun des hommes politiques français les plus au courant des questions de politique extérieure, a publié sur notre pays une remarquable étude, intitulée «La résurrection de la Bohême».
En quelques pages à la fois vivantes et documentées, il donne à ses concitoyens un aperçu concis mais complet de l'histoire de la Bohème. Remontante l'origine du royaume, et suivant, période par période, l'évolution de ses destinées, il nous montre que le peuple tchèque est toujours resté un bon combattant du droit, depuis l'établissement de ses premières « constitutions provinciales » jusqu'à ses luttes actuelles contre le despotisme germanique.
Il énumère toutes les souffrances qu'a coûtées à la Bohême son dévouement à la cause du progrès humain et de la civilisation : les ravages de la guerre de Trente ans, l'écrasement des Tchèques à la brillante mais funeste bataille de la Montagne-Blanche, les persécutions et les supplices qui suivirent, la guerre implacable à la langue, à la littérature tchèque, les livres brûlés, les hommes martyrisés. Et il arrive à la période de relèvement; il expo.se les efforts tenaces, courageux, désintéressés des intellectuels tchèques pour reconstituer leur langue, restaurer leur littérature, refaire une nouvelle âme nationale au peuple de Bohême. Il initie ses compatriotes à la persévérante campagne des hommes politiques de Prague pour faire recouvrer à leur nation les droits imprescriptibles que lui avaient reconnus les premiers empereurs d'Allemagne, et que le souverain actuel d'Autriche-Hongrie foule aux pieds avec un cynisme déconcertant. Il explique à quelle mauvaise foi, à quels subterfuges déloyaux ils se heurtent dans leurs efforts pour faire reconnaître aux tchèques la place qui leur appartient dans les assemblées chargées d'administrer leur propre pays. Après avoir rappelé la vaillante protestation des députés tchèques en faveur de l'Alsace- Lorraine en 1870, il adjure la France de ne pas se montrer ingrate envers un peuple qui lui a témoigné une si ardente et si constante amitié ; il invite l'Europe à se souvenir de tous les sacrifices que la Bohême, au cours d'une longue et glorieuse histoire, a faits aux grands principes qui sont le fondement de la Civilisation moderne. Il exprime l'espoir que notre nation aura dans l'Europe de demain la place qu'elle a méritée par sa fidélité à son idéal de liberté et de justice, et qu'on ne la laissera pas retomber sous le joug des Habsbourgs qui lui feraient cruellement expier les entraves qu'elle met encore aujourd'hui à leurs menées ambitieuses.
Les Tchèques et la France. — Une dame française se trouvait à Prague au moment de la mobilisation et y a passé les premiers mois de la guerre. Dans une lettre adressée à ses amis à Paris, elle décrit ce qu'elle a vu. Nous en détachons quelques lignes qui donnent une vraie idée des sentiments qui unissent les Pays tchèques à la France.
» En terminant, écrit-elle, je ne puis taire que je fus surprise et fortement touchée (c'est la première fois que
j'allais en Bohême) de l'accueil vraiment empressé et extraordinaire que je reçus, je ne dirai pas seulement de mes parents, mais aussi des habitants en général, dès qu'ils surent" que j'étais française. Rien de ce qui touche à la France ne leur est indifférent. L'assassinat de Jaurès qui fut immédiatement connu à Prague, provoqua une véritable consternation. L'illustre orateur devait, d'ailleurs, passer à Prague en automne. Les péripéties de la guerre étaient naturellement suivies avec une grande anxiété. Chaque fois qu'une victoire française était annoncée ou plutôt pressentie par les journaux tchèques qui avaient au début une certaine liberté d'allure, beaucoup d'amis venaient à la maison m'annoncer, dès le matin, la bonne nouvelle et essayaient de me faire comprendre la joie qu'ils en ressentaient. »
Une Loi contre les engagements militaires des
Tchèques et des Polonais. — Le Sénat vient de voter une loi qui interdit pendant la durée de la guerre les engagements dans l'armée française des nationaux appartenant à des États en guerre avec la France, à l'exception toutefois des Alsaciens-Lorrains d'origine française. Pourquoi cette loi ?
Parce que depuis le début de la guerre, 28.000 étrangers se sont engagés dans notre armée, et que parmi eux se sont trouvées des brebis galeuses entrés grand nombre. C'est aujourd'hui, après dix mois de guerre, que l'on s'en avise, et qu'on s'aperçoit que tous les mercantis allemands et juifs du quartier d'Hauteville ou du Temple, qui ont pris place dans notre armée, ne l'ont fait que pour échapper aux camps d'évacuation ou bien aux rigueurs du séquestre.
Heureusement que M. Henry Bérenger ouvrait l'œil ! Et le voilà tout d'un coup qui propose, non seulement de ne plus recevoir d'engagements d'étrangers, sujets aile mands ou autrichiens, mais d'annuler tous les enga gements consentis jusqu'à ce jour.
M. Bérenger proposait donc de chasser de cette armée française, pour laquelle ils viennent de verser abondamment leur sang, près d'Arras notamment, des milliers de Polonais, de Tchèques, de Serbo-Croates, de Roumains et de Danois, qui ont le malheur d'être nés sur des territoires asservis à l'Allemagne ou à l'Autriche.
Remarquons que M. Henry Bérenger n'est pas un ignorant des questions de l'étranger, qu'il a jadis préparé des licences et des agrégations avec nous à la Sorbonne, et qu'au Sénat, il compte dans le groupe, malheureusement trop peu nombreux, qui se passionne pour la politique extérieure.
M. Henry Bérenger n'a pas fait de difficultés pour reconnaître que son ostracisme à l'égard des sujets (involontaires) de l'Autriche et de l'Allemagne, dépassait la mesure.
Il a consenti à laisser le ministre de la guerre juge des engagements accordés aux Tchèques, aux Polonais et autres amis de la France ; ces engagements ne seront
rapportés que si les bénéficiaires se sont montrés indignes de la confiance française.
Car, sur les 28.000 engagements d'étrangers, reçus dans les premiers mois de la guerre, beaucoup ont été accordés à de véritables ennemis de la France, à des individus que les autorités militaires n'auraient jamais acceptés dans l'armée, si nous n'étions, nous autres Français, victimes d'une incurable ignorance de l'étranger et d'une incapacité singulière à reconnaître les étrangers.
Que fallait-il faire pour identifier, pour sélectionner ces étrangers ?
Il fallait faire appel aux spécialistes français et aux étrangers notoirement connus pour leur loyalisme envers la France; il fallait attacher ces hommes compétents aux diverses autorités (Préfecture de police, bureaux de recrutement), pour éclairer celles-ci de leurs lumières.
Puisqu'il est entendu qu'un fonctionnaire français est incapable de reconnaître un Allemand d'un Anglais, puisqu'on ignore dans nos bureaux ce que sont les Tchèques, les Polonais, les Croates ou les Magyars, et qu'on ne juge Ips gens que sur des paperasses timbrées, légalisées, dont les fraudeurs sont toujours abondamment pourvus, eh bien ! que l'on recourre aux conseils des gens instruits, afin de ne pas favoriser les traîtres, après avoir molesté les amis.
Il y avait déjà plus de 10.000 engagés volontaires dans nos régiments étrangers, et parmi eux, tous les malins, tous les finauds, soucieux de sauvegarder leur petit commerce, lorsqu'on s'est avisé enfin de demander aux Comités tchèques, polonais, alsaciens-lorrains, serbo-croates et roumains, de vouloir bien reconnaître et identifier leurs compatriotes.
1.476 étrangers, engagés volontaires, avaient même sollicité leur naturalisation, puisqu'ils allaient « verser leur sang pour la France ! »
En réalité, ces amateurs de naturalisation, pour la plupart, avaient pris soin de s'embusquer ; quant aux autres Allemands, acceptés dans les régiments étrangers, et qui avaient d'ailleurs la franchise de ne se dire ni Tchèques, ni Polonais, leur mauvais esprit fut tel, il apparut si dangereux, qu'on dut les envoyer en Algérie, d'où plusieurs ont déserté pour passer dans les tribus marocaines.
Était-ce une raison pour chasser tout d'un coup de l'armée d'héroïques soldats, comme ces engagés tchèques qui, à l'exemple de notre ami regretté, l'héroïque Dostal, se sont fait tuer pour la France, ou comme ces Polonais morts à l'ennemi, en suivant l'héroïque ingénieur Szuyski, engagé volontaire à 48 ans et qui est tombé dans les tranchées de l'Argonne en agitant le trapeau polonais?
Fallait-il donner l'impression à ces vaillants de Notre- Dame de Lorette et d'Ablain-Saint-Nazaire, dont quelques lettres ont été communiquées au Sénat par M. Clemenceau, qu'on allait contester leur courage, leur héroïsme, leur désintéressement, fermer les yeux sur la passion nationale et patriotique qui les a poussés dans nos rangs, poussés à la bataille, poussés à la mort, et les chasser", comme indignes, de notre armée française ?
Personne au Sénat ne l'aurait voulu, surtout après le chaleureux discours que M. Louis Martin a prononcé en faveur des Tchèques et des Polonais, célébrant la magni-
fique résistance que ces deux peuples ont toujours opposée à la germanisation.
Néanmoins, la loi votée reste critiquable. Elle ferme la porte aux Tchèques, aux Polonais, aux Slaves amis de la France, qui voudraient, à l'avenir, s'engager dans notre armée ; elle épargne cette interdiction aux Alsaciens- Lorrains, oubliant qu'il est peut-être plus difficile de reconnaître un véritable Alsacien-Lorrain de sentiments français, qu^un Tchèque ou un Polonais pur sang; enfin, cette loi donne pouvoir au ministre d'annuler les engagements de certains étrangers, et cette mesure utile a cependant le tort d'être bien tardive.
Consolons-nous toutefois, en pensant que pendant une heure, le Sénat français a applaudi les Tchèques et les Polonais, et qu'il a rendu hommage à l'héroïsme de ces deux nations, à leur indéfectible attachement A l'amitié française.
Georges BIENAIMË,
Ancien Président de l'.Vssociation Fiaaco-Slave.
Mademoiselle Tonca Urbankova, cantatrice tchèque aussi bien connue dans les milieux français que parmi les Tchèques de Paris, s'est fait entendre plusieurs fois, au cours de cette saison, dans des concerts organisés au profit d'œuvres de bienfaisance. En s'associant aux artistes des pays alliés, notre charmante cantatrice a trouvé une forme très élégante d'affirmer, elle aussi, les sentiments qui animent toute notre nation. Naturellement c'étaient des chansons tchèques qui figuraient au programme.
LES COLONIES TCHÈQUES
Les Tchèques des États-Unis forment la plus importante et la plus nombreuse des colonies tchèques à l'étranger. De mauvaises conditions économiques surtout dans certaines régions dépourvues d'industrie auxquelles s'ajoutait en Hongrie une oppression brutale des populations slaves, ont motivé les émigrations continuelles de Tchèques et de Slovaques en Amérique du Nord. Aujourd'hui, on n'en compte pas moins d'un million dans les grandes cités des États-Unis, parmi lesquelles Chicago à lui seul possède une colonie tchèque de 153.000 habitants.
Réunis en organisations solides depuis de longues années, les Tchèques et les Slovaques des États-Unis n'ont pas été pris à l'improviste par la situation créée par la guerre actuelle. Depuis les premiers jours, ils ont su mettre leurs grandes organisations politiques et sociales ainsi que leur presse influente et très répandue toutes au service de la propagande tchèque à l'étranger. De plus, ils se sont efforcés tout de suite de les compléter, en formant une organisation centrale : l'Alliance nationale tchèque américaine, constituée définitivement au congrès tenu au mois de mars à Cleveland.
S'il a été impossible aux Tchèques et aux Slovaques de l'Amérique de proclamer directement leurs sympathies pour les Alliés par l'envoi sur le front occidental d'un corps de volontaires, ils n'ont négligé aucune occasion pour manifester contre l'Allemagne, pour demander la dissolution de l'Autricbe-Hongrie et la libération des Slaves
faisant partie jusqu'ici de cette monarchie, et pour afiSrmer leur communauté d'idées et d intérêts avec les Alliés. Dans de nombreuses réunions, dans leur presse et dans le cercle de leurs relations personnelles, les Tchèques et les Slovaques des États-Unis se sont fait un devoir de s'opposer à la propagande allemande ; et pour citer au moins un fait caractéristique, nous n'avons qu'à mentionner l'échec complet du candidat allemand dans l'élection du maire de Chicago, échec qui fut bel et bien l'œuvre de nos vaillants compatriotes.
Nous aurons prochninement l'occasion de parler en détail de cette grande et noble activité des patriotes tchèques qui se centralise à New- York et à Chicago pour l'action tchèque et à Pittsburg pour l'action slovaque. Pour cette fois, nous ajouterons seulement que nos compatriotes des États-Unis, fidèles aux traditions tchéco-américaines, ne se contentent pas de travailler à notre indépendance dans leur nouvelle patrie d'Outremer, mais contribuent largement et avec un généreux dévouement à l'action qui a été entreprise dans les grands centres d'Europe.
Les Tchèques de Londres. — Ainsi que l'Alliance nationale tchèque des États-Unis, la Colonie tchèque de Londres a adressé, au roi d'Angleterre et à l'ambassadeur des Élats-Unis, à l'occasion du désastre du Lusilania, des dépêches exprimant sa réprobation sur les agissements criminels des pirates allemands. Au moment de l'entrée en guerre de l'Italie, tes Tchèques de Londres ont envoyé à l'ambassadeur d'Italie une adresse dans laquelle ils manifestent leurs sympathies pour les Italiens dont l'intervention va hâter la libération du peuple tchèque. Ils ont pris part, drapeau déployé avec des pancartes portant des inscriptions en l'honneur de l'Italie, à la manifestation enthousiaste qui eut lieu devant l'ambassade d'Italie à Londres.
Les Tchèques en Serbie. — Suivant l'exemple des Tchèques habitant l'Amérique, la France, l'Angleterre, la Russie et les autres pays non soumis au joug allemands les Tchèques de Serbie collaborent à l'œuvre de libération de leur malheureuse patrie. Le 29 mars, ils ont tenu h Uskub une conférence.
Les prisonniers Tchèques, nombreux en Serbie, étaient représentés par une délégation spéciale.
Les travaux de la conférence ont abouti à la fondation d'une « Alliance des Tchècoslaves en Serbie ». Cette association se propose comme but de propager parmi les prisonniers Tchèques l'idée de la formation de régiments
Tchèques qui combattraient contre l'Autriche-Hongrie, et d'activer ainsi la réalisation de nos aspirations nationales. Cette nouvelle association a l'intention de faire de la propagande en faveur de la question Tchèque parmi les Slaves des Balkans et de les informer des desirata de notre nation lors de la dissolution de la monarchie austro-hongroise. Celte action paralysera les fausses informations d'origine germanique, qui ont pour but de jeter le trouble et le désaccord parmi les Slaves balkaniques. On a élu président M. le D' Rudis Jicinsky. directeur du corps de la Croix- Rouge Tchèque des États-Unis, secrétaire, M. V. Skrivanek du Sokol de Chicago, également membre du corps de la Croix-Rouge Tchèque.
Le Comité de la Colonie et des Volontaires tchèques a
tenu le 30 mai sa réunion mensuelle, au cours de laquelle M. Rodolphe Kepl, secrétaire de la Nation Tchèque, a parlé de «la guerre et la question tchèque». S'appuyant sur de nombreux documents authentiques, il a montré à quelles coupables manœuvres les gouvernants de Vienne et de Budapest se sont livrés envers le peuple tchèque. La monarchie des Habsbourgs est, en effet, en pleine décomposition au point de vue politique, militaire et économique. Le peuple tchèque attend avec impatience le jour de sa libération. A aucun moment et dans aucun cas, pendant de longs mois de guerre, il n'a fléchi dans sa ferme résolution de se débarrasser des Habsbourgs et de défendre sa liberté contre les Allemands et les Magyars. L'âme tchèque, toujours consciente de son affinité avec le peuple russe, garde sa pleine confiance en la Russie libératrice. Une seule solution se présente donc après la guerre, a conclu l'orateur : la dissolution complète de l'Autriche- Hongrie et la création de l'État tchèque indépendant.
Ensuite, M. J. Skalicky, secrétaire du Comité, a donné un court aperçu de l'activité de la Colonie tchèque de France ; il s'agit principalement : 1° Des questions militaires (secours aux volontaires et A leurs familles) ; 2" De la situation sociale des Tchèques en France (la liberté personnelle, la protection de leurs biens, le placement des ouvriers, les secours aux nécessiteux); 3" De l'action en vue de l'organisation et de la propagande. Le chiffre de plus de douze cents lettres expédiées en trois mois donne aux lecteurs une idée de l'activité du Comité.
M. O. Serpek a ajouté quelques remarques sur l'action tchèque entreprise en France et sur les amitiés tchèques.
Le Gérant : L. Mathieu.
Imp. des Beaux-Arts (A. Mullbr), 79, rue Dareau, Paris.
LA NATION TCHÈQUE paraît le le»- et le 15 de chaque mois
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!*'• Année. — N» 5. 1" Juillet 1915.
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Directeur : Ernest DENIS, Professeur à la Sorbonne
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Le 6 Juillet 1415.