‹ La Nation tchèque (volume 3)Chapitre 8 sur 100 · AUSTRIA DELENDA EST · texte numérisé non relu

AUSTRIA DELENDA EST

Les succès des Auslro- Allemands en Galicie et la retraite des Russes, en même temps que les hésitations de la Roumanie, ont provoqué une impression de tristesse qu"il serait puéril de dissimuler et qui est d'ailleurs parfaitement naturelle et légitime. 11 est possible, en effet, que la fin de la guerre se trouve ainsi quelque peu retardée. Quand on songe cependant aux sacrifices et aux douleurs que suppose chaque jour de combat, il serait criminel d'envisager avec une sereine indifférence les incidents qui nous éloignent du but.

Il serait plus coupable encore de se laisser décourager par des déconvenues qui sont presque inévitables dans une lutte aussi gigantesque et qui, fussent-elles encore beaucoup plus graves que les événements de ces dernières semaines, ne sauraient modifier le résultat final. Bismarck, qui avait vu les choses de près, disait que, dans l'état actuel du monde, tous les peuples civilisés sont également braves. Chaque allemand a actuellement en face de lui au moins quatre adversaires. Un hasard heureux peut lui procurer quelques succès locaux, mais non modifier sérieusement la proportion des forces. Les victoires même retentissantes épuisent un peuple qui se heurte à des adversaires trop nombreux et dont les ressources sont pratiquement inépuisables. Hindenburg n'est pas supérieur à Napoléon, que son génie n'a pas sauvé d'un désastre définitif.

Le seul danger qui pût compromettre la cause des alliés serait une impatience, qui, bien qu'excusable dans ses principes, n'en serait pas moins désastreuse, puisqu'elle aboutirait à une paix boiteuse et à un compromis lamentable. Plus sont cruels les jours que nous vivons, plus il est nécessaire que nous prévenions, par une paix durable, le retour de semblables catastrophes. Nous ne vivons pas seulement pour nous-mêmes, mais pour les générations qui nous suivront. Nous avons le devoir strict de ne pas leur léguer un avenir grevé de l'hypothèque d'une domination allemande. Il faut briser pour longtemps l'hégémonie germanique. Le meilleur moyen à cet effet est de lui enlever à jamais l'allié dont elle se servait pour avancer ses ambitions.

L'Autriche, comme l'a prouvé récemment M. Basch, u eu dans la déclaration de guerre une influence peut-être prépondérante. Elle a été, pendant ces dernières années, un des foyers les plus ardents du pangermanisme. Elle a toujours été un élément d'inquiétudes et de troubles. Elle n'a pas de place dans l'Europe régénérée et pacifique que nous réclamons.

D'ailleurs, depuis le début de la guerre, les procédés de ses généraux et de ses ministres ont rendu impossible la restauration d'un régime qui sombre dans le sang et la boue.

Au XV'II" siècle, au lendemain de la Montagne-Blanche, l'Empereur Ferdinand II s'était donné la tâche d'exterminer le peuple tchèque tout entier. Il avait dépouillé de leurs biens et chassé sur les routes de l'exil tous ceux qui restaient fidèles à la conscience nationale. Ces proscriptions en masses paraissaientdevenues impossibles à notre époque, d'abord parce que l'on supposait que les idées d'honneur et de justice avaient tout de même adouci les âmes, — ensuite, parce que, maintenant, il ne suffit plus, pour supprimer une nation, de détruire la noblesse et la bourgeoisie, mais qu'il est nécessaire de s'en prendre à l'ensemble même des habitants. Quel ministre serait cependant assez féroce pour ne pas reculer devant de semblables sacrifices? Quel souverain aurait le sommeil assez dur pour s'endormir au milieu des clameurs de désespoir de victimes qui se compteraient par centaines de mille?

Ce souverain s'est trouvé cependant. Il se nomme François Joseph. — Ce ministre s'est rencontré. Il se nomme Tisza.

M. Reiss nous avait déjà montré les crimes dont sont capables les généraux habsbourgeois. — Nous savons aujourd'hui qu'il s'agissait d'un véritable système. Ce que voulaient les Magyars de Budapest et les Allemands de 'Vienne, c'était la disparition de l'élément slave de la monarchie. Ces races inférieures ont eu l'insolence de ne pas se laisser germaniser. On les anéantira. Sur le sol engraissé de cadavres, poussera le peuple de maîtres.

J'ai sous les yeux une brochure, dont MM. Stoyanovitch et de Lanux préparent la publication et qui est relative au régime des provinces yougo-slaves de la monarchie depuis la déclaration de guerre. M. Stoyanovitch, qui en a rassemblé les éléments, n'a consulté que des documents d'une authenticité incontestable. Il s'appuie essentiellement sur les statistiques données par la Bosnische Post, l'organe officiel de l'administration. Son réquisitoire sera complété plus tard, car nous sommes encore loin de tout savoir, il ne peut pas être réfuté. Les conclusions qu'il apporte sont effrayantes.

M. Reiss avait déjà raconté comment les officiers autrichiens avaient dévasté tous les villages serbes en Sirmie, — c'est-à-dire dans une province de la monarchie, — et cité un ordre du jour du commandant du Q"* corps, le général Horstein :

« On prendra de nouveau des otages dans toutes les localités serbes, même situées dans l'intérieur de nos frontières. Ces otages devront être tués de suite en cas de

crime des habitants contre la troupe. Le commandant du corps d'armée se réserve d'incendier les villages sur notre territoire, w (Das Niederbrennen von Ortschaften auf eigenem Gebiet behâlt sich das Korpskommando vor).

Les documents produits par M. Stoyanovitch prouvent qu'il ne s'agit pas là de l'acte isolé d'un officier dément. Le général Horstein obéissait à des ordres supérieurs, accomplissait sa part dans un programme général.

Dans toutes les provinces yougo slaves, Bosnie, Herzégovine, Dalmatie, Croatie, Istrie, etc., tous les habitants ont été soumis à une abominable persécution. A la veille de la mobilisation, on arrêta en Bosnie plus de 5.000 personnes. En Dalmatie, on emprisonna tous les maires ; le nombre des Dalmales incarcérés à Marbourg dépasse 300 ; à Trieste, il dépasse 1.000. Naturellement, on fait main basse d'abord sur les hommes à qui l'on suppose quelque action sur le peuple : avocats, médecins, instituteurs, prêtres. Dans le seul évéché de Sarajevo, 67 curés orthodoxes sont arrêtés ou pendus.

Les accusés sont traînés enchaînés de village en village, laissés sans nourriture, abandonnés aux insultes et aux coups de la population « loyale » que les autorités excitent contre eux. Le Carrière délia Sera, du 10 février 1915, a donné un récit navrant du lamentable pèlerinage de ces malheureux, vieillards, femmes, enfants, condamnés ainsi pendant de longues journées aux plus cruelles souffrances, jusqu'au moment où ils tombent sur la route, exténués de fatigue, de misère et de douleur.

Ils ont mérité leur châtiment. — Ils ne sont pas allemands. — D'après les chifïres apportés par la Bosnische Post, du 20 février au 17 mars, sur le seul gouvernement de Bosnie, plus de 5.000 familles autrichiennes sont expulsées et leurs biens confisqués.

Leur crime ? — Elles ne sont pas allemandes. Une ordonnance du 7 décembre décide que les biens meubles ou immeubles des sujets hostiles à la monarchie seront confisqués et qu'ils pourront être abandonnés en partie aux citoyens fidèles. — Par définition, est hostile à la monarchie quiconque n'est pas allemand, et les conséquences qu'entraîne cette prime offerte aux dénonciations, la démoralisation et la défiance universelles, il est trop facile de les deviner.

Quand on ne les expulse pas de l'Empire, on évacue en masse à l'intérieur les habitants des districts voisins de la frontière, parce qu'ils ne sont pas allemands, et que leur fidélité est ainsi suspecte. Le Journal officiel nous raconte sans ambage comment s'exécutent ces ordres : les soldats arrivent, arrêtent les paysans, saisissent le bétail, incendient les maisons et font sauter les églises à la dynamite. La dynamite était nécessaire pour nous rappeler que nous étions au XX« siècle. Sans cela, nous croirions lire les exploits des soudards de Lichtenstein.

Dans la Sirmie seule, plus de 20.000 paysans ont été ainsi refoulés dans lès districts septentrionaux, leurs biens distribués à des Magyars ou à des A llemands. On calcule que dans la Bosnie-Herzégovine et la Dalmatie, le total des évacuations dépasse 120.000. — Des bandes de mendiants, affamés et en haillons, traînent sur les routes ; des centaines ont déjà succombé.

Les condamnations pleuvent, stupides et odieuses. Les

pelotons d'exécution sont à dessein composés de soldats slaves, derrière lesquels on place des bataillons magyars et allemands. — A Trébinié, on conduit au gibet, en une seule fois, 37 personnes, parmi elles 6 femmes. Dans les environs de la même ville, chaque arbre porte un pendu. — Un pauvre diable de paysan imagine de célébrer chez lui la Slava, qui est une fête traditionnelle. — Exécuté. — C'est juste, la Slava n'est pas une fête allemande.

Nous savons que des actes analogues ont été ordonnés et commis en Bukovine, en Galicie, dans le Trentin, à Goritsa. Nous y reviendrons et nous apporterons des renseignements précis et irréfutables.

Ce que ces documents prouvent aussi, c'est l'intrépide courage avec lequel les victimes acceptent et bravent la mort. Comme jadis les protestants envoyés au bûcher par les Caraffa et les Martinits, ils marchent au supplice en chantant les chansons nationales slaves. — Un condamné écrit simplement : « Je meurs, la conscience pure. Les brigands m'ont pris parce que je n'ai pas voulu trahir mon peuple. » — 0 Mon sort est de mourir, écrit un autre chef de famille ; je te confie ma femme, et maintenant adieu. Voilà tout ce que peut dire un serbe. »

On leur arrachera les yeux, on leur brisera les dents, dit la vieille chanson, le Haïdouk ne laissera pas échapper une plainte. Il mourra en regardant en face le bourreau. Devant lui, il aperçoit la figure rayonnante de son peuple.

Et ces héros, ces Yougo-Slaves, ces Ruthènes, ces Polonais, ces Tchèques, insultés, bafoués, expulsés, persécutés, vous allez les rendre à leur souverain paternel ! — Vous ramènerez sous la même houlette les Magyars et les Serbes, les Allemands et les Tchèques ! Vous direz aux pères, aux mères, aux enfants, aux femmes des suppliciés : c'était une erreur, cela ne compte pas ; recommençons, comme si rien ne s'était passé ! Vous ordonnerez à ce paysan qui s'est enfui de sa cabane en flammes et qui a abandonné son enfant dans quelque fossé de la route, de reprendre son labeur pour entretenir les maîtres qui ont livré aux soldats son âme et son corps, l'âme et le corps de sa femme et de ses enfants !

Ah ! non ! — Et il est tout de même certaines gageures qu'on ne tient pas contre la morale et le sens commun.

Ces dernières semaines, lors d'un nouvel appel des dernières recrues encore disponibles, une main irrévérencieuse et sceptique, avait écrit sur le mur d'un cimetière : Morts, levez-vous ! L'Empire appelle ses derniers soldats.

Les morts se lèveraient vraiment si on prétendait les condamner à dormir en terre autrichienne. — Ils n'ont pas mérité cette suprême infamie, cette dernière malédiction.

Certains actes sont irréparables.

Les révolutionnaires de 48 avaient inscrit sur les murs de Paris : Louis-Philippe a fait tirer sur le peuple. Louis- Philippe a cessé de régner.

Combien plus effroyables et indignes de pardon les crimes de ces Habsbourgs qui, depuis les premiers jours, ont été les ennemis et les tourmenteurs de leurs peuples. Leur histoire n'est qu'une horrible succession de massacres et de carnages : partout où ils passent, Pologne,

Italie, Styrie, Bohême Serbie, leur chemin est marqué par une traînée de sang. — Aujourd'hui, la mesure est comble.

Un replâtrage de l'Autriche serait la plus lourde des imprudences. Après les derniers mois, il serait insensé de prétendre faire encore vivre en commun des peuples que des maîtres féroces ont lancés les uns contre les autres, et qui, si on essayait de les rassembler, n'attendraient que le moment propice pour sentredévorer.

Rappelons-nous la Macédoine, ses insurrections périodiques, les massacres continuels, l'angoisse qui, à cause d'elle, a pesé sur l'Europe pendant vingt ans, jusqu'au jour où, de la Macédoine, est parti l'incendie qui a embrasé le monde.

L'Autriche reconstituée ne serait qu'une immense Macédoine, un danger perpétuel pour la paix universelle, en même temps qu'une insulte permanente à la conscience humaine. La France ne saurait permettre que tant de crimes demeurent impunis.

Détruisons l'Autriche.

Les Tchèques comme les Serbes ont traversé une épreuve assez prolongée. Ils ont droit à l'émancipation définitive.

Pas plus qu'à la couronne de Saint-Sava, les Habsbourgs n'ont droit à la couronne de Saint- Venceslas.

Qu'ils gardent la couronne de Sainl-Étienne, si le comte Tisza daigne y consentir. Les Magyars sont faits pour s'entendre avec les héritiers de Jeanne la Folle.

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