III. — L'Indépendance tchécoslovaque
Il faut ne pas oublier que nous. Tchèques, n'avons pas été conquis par l'Autriche; elle ne s'était pas créée comme la Prusse en soumettant par la guerre d'autres pays. Le Royaume de Bohême, la Hongrie et l'Autriche (allemande) se sont unies en 1526 en un groupe de trois États indépendants. Le danger turc qui alors menaçait l'Europe a rassemblé ces trois États. Nous avions un monarque commun, un Habsbourg, mais nous étions indépendants, nous constituions un État, et, de droit, nous le constituons encore aujourd'hui. C'est là le sens du droit d'État tchèque. Nous n'avons pas perdu notre indépendance, mais la dynastie a profité de ce que la Contre-Réformation exigeait un centralisme absolutiste* Vous savez que l'empereur François- Joseph a solennellement reconnu notre droit (1870) ; il a promis de le renouveler, mais il n'a pas tenu sa promesse. Depuis longtemps, nous revendiquons, avec juste raison, notre indépendance; nous demandons aussi la réintégration de la Slovaquie, qui se trouve en Hongrie après avoir été, il y a des siècles, séparée de la Jjuhème par les Magyars. Nous réclamons la réunion de la nation tchèque et slovaque : c'est là notre pro-
gramme national, notre programme d'État : l'indépendance des Pays tchécoslovaques. Nous pouvions, en outre, demander encore quelques changements, par exemple : que les Tchèques de la Siiésie prussienne soient joints à la Bohême, ainsi que les Tchèques de la Basse- Autriche, aux environs de Cmunt. Tout cela dépendra de la victoire. Si nous obtenons sur l'Allemagne et l'Aurtiche une victoire complète, on pourra alors constituer l'État tchécoslovaque. Je n'ai pas besoin, vous le savez tous, de vous démontrer que cet État tchèque sera assez fort économiquement pour être indépendant. Nos adversaires, et même nos amis, nous disent que nous n'avons pas de mer, que tout État indépendant doit avoir une mer ; cependant la Suisse est un exemple qu'un État très industriel peut exister sans posséder de mer. La Suisse n'a même pas de houille ; elle doit en acheter, ce qui ne l'empêche pas d'être un des États les plus industriels de l'Europe. L'abondance de houille que nous possédons nous permettra, grâce à de très bons tarifs de transports et à des traités d'autres sortes avec nos voisins, de compenser l'absence d'une mer.
Entre la Bohême et l'Autriche, il y a un abîme infranchissable. L'Autriche est fondée sur la violence, la réaction, la dynastie, la noblesse, et elle n'est pas nationale. Nous sommes une nation libérale, démocratique, populaire. Je reconnais ouvertement que moi-même, fidèle au vieux programme de Palacky, j'ai ardemment tenté une modernisation de l'Autriche répondant à notre programme tchèque. Plus j'ai connu l'Autriche, plus j'ai acquis d'expérience politique, plus j'ai douté de Vienne et de la dynastie, plus je me suis montré radical contre l'Autriche. On dit qu'en vieillissant l'homme devient conservateur. Je crois que la jeunesse est conservatrice parce qu'elle n'a pas d'expérience; mais plus l'homme est âgé et expérimenté, plus il est, s'il réfléchit, radical. Depuis que j'ai été réélu en 1907, j'ai fait partie de l'opposition au gouvernement ; les
guerres balkaniques m'ont poussé à faire oppusuiun a la politique étrangère austro-magyare. Lorsque la guerre éclata et que je vis que nos hommes commençaient à agir conformément à notre programme national slave ; quand j'ai vu que les régiments tchèques refusaient de participer à une guerre contre 1 es Alliés ; quand j'ai vu de quelle façon l'Autriche se vengeait de nos gens; quand j'ai appris qu'en Moravie un jeune homme avait été pendu parce qu'il avait sur lui la proclamation russe de Nicolas Nicolaïevitch, qu'un autre, et puis un troisième, etc., avaient été fusillés pour ce même motif, je me suis dit alors : « Tu ne peux faire moins que ne font nos soldats, et nos soldats, avec le service militaire obligatoire, c'est notre peuple, ce sont nos électeurs- « Je me suis décidé alors à me ranger du côté de ceux qui luttent contre l'Autriche. J'ai saisi, je le proclame, depuis trois ans et continuerai à le proclamer, qu'entre la Bohême et l'Autriche, c'est-à-dire les Habshourgs, il ne peut y avoir aucun compromis {bravo !) « Il y a encore assez d'austrophiles ici, en Russie, de même qu'en France et en Angleterre. Il y a des hommes politiques qui s'imaginent que l'Autriche a au moins quelque raison d'être, qu'elle repose sur quelque idée. On admet néanmoins que l'Autriche ne peut rester ce qu'elle est ; les Autrichiens eux-mêmes avouent qu'elle doit se transforemr, mais que l'autonomie nationale et la fédéralisation des nations nous suffiraient. Si, messieurs, l'autonomie devait nous suffire, nous aurions pu rester tranquillement chez nous. Chacun peut à Prague et à Brno proclamer l'autonomie, on nous la donnera, mais ce que nous voulons, c'est l'indépendance complète. L'Autriche doit être détruite, les Habshourgs doivent être dépossédés {approbations et applaudissements). J'entends souvent arguer que l'Autriche serait encore forte, qu'elle tient, comme cette guerre l'a montré, que toutes les nationalités y sont unies. Des écrivains autrichiens entonnent des hymnes sur la solidarité des nations de l'Autriche. Ne la con-
naissons-nous pas, cette solidarité maintenue par le sang et le fer, selon les procédés de Ferdinand de Habsbourg et autres tyrans ? Daszinski, député qui, pendant longtemps, ne s'est opposé en principe à l'Autriche, a déclaré dernièrement, bien qu'avec circonspection, que l'on a exécuté en Autriche de 30 à 60.000 personnes. Voilà l'idée, voilà la force qui tient l'Autriche ! Voilà les Habsbourgs ! {Honte.) Nous ne voulons plus éprouver de désillusions ;' nous ne voulons plus rien avoir de commun avec de telles gens, quoi qu'ils nous promettent. François-Joseph nous a promis par un rescrit, adressé à la Diète, aux yeux de tous, le rétablissement de nos droits, mais il n'a pas tenu parole. Le nouvel empereur peut nous faire de nouvelles promesses, nous le remercions bien d'un couronnement tel qu'il l'envisage. Nous voulons l'indépendance de la nation tchèque, de l'État tchècjue. Quant à. moi personnellement, je souhaite que ce soit un État républicain {bravo). On vous dira que la nation n'est pas encore mûre. Il est possible qu'il y ait des nations qui ne sont pas mûres, mais je crois que notre nation, qui s'est perfectionnée par ses propres forces, qui a acquis sa culture propre, sait s'imposer une discipline.
Une nation consciente, intelligente, est capable de maintenir la république {bravo). Les Habsbourgs et les Hohenzollern (je ne sais pas comment s'appelle le Prochazka (i) turc {rires) savent très bien que le marchandage monarchique est fini, c'est pourquoi ils essayeront d'arguer qu'une république démocratique se maintient difficilement et de montrer quelles difficultés on a éprouvées en France et en Russie. Nous savons que la république est une forme de gouvernement, que le fond, c'est la démocratie. La démocratie représente, en face de l'aristocratie et de la
(1) Prochazka est le nom que, par ironie, les Tchèques donnaient à François-Joseph,
monarchie, l'ordre et le travail (bravo), c'est pourquoi une armée démocratique, et cela vous concerne, soldats qui vous battez contre l'Autriche et l'Allemagne, représente également l'ordre et la discipline. C'est défendre la réaction que, faute de compréhension et par passion, d'abuser de la liberté ; mais nous n'en avons pas abusé et nous n'en abuserons pas. Lorsque nous reconstituerons notre État, vous serez, soldats tchèques, une grande force politique dans cette reconstitution de l'État tchèque. L'importance de notre armée tchèque, de notre première armée tchèque, consiste en ce qu'elle sera un des germes de la future démocratie tchèque.
II n'est pas vrai que l'Autriche soit vivace et puissante. L'Autriche a déjà deux fois été défaite par la Russie elle a été humiliée par cette petite Serbie détestée. L'Allemagne seule a sauvé l'Autriche, aussi cette Autriche est-elle tombée sous la coupe de Berlin. Aujourd'hui c'est Guillaume qui commande en Autriche ; Charles n'est ni plus ni moins que le valet de Guillaume. Nous en avons d'autant moins de confiance dans les Habsbourgs. Ces Habsbourgs n'ont pas su prendre soin de leurs peuples. Si même nous ne le voulions pas, la nécessité nous obligerait à nous opposer à eux, parce que c'est une maison incapable, dégénérée et indigne (bravo).
Ne croyez pas les amis de l'Autriche assez naïfs pour s'attendre à voir l'Autriche se dresser contre l'Allemagne. Il y a encore ici, en Angleterre et en France assez de ces gens qui s'imaginent que, par cette guerre, l'Autriche sera obligée de devenir antigermanique. Quelle naïveté! Les Allemands et les Magyars ne se sépareront jamais de l'Allemagne. Ils le disent ouvertement. On m'objecte quelquefois : a On démembrera l'Autriche, et puis après? Les Allemands d'Autriche reviendront à l'Allemagne, mais nous, les Alliés, nous voulons affaiblir l'Allemagne et vous lui donnez encore l'Autriche allemande : C'est un argument spé-
deux que j'ai entendu formuler par des politiciens de l'Occident et d'ici. Je leur réponds toujours : (( C'est, Messieurs, simple affaire de calcul Quel est le nombre le plus grand, 50 ou 7 ? Il y a 7 millions d'Allemands en Autriche (nous ne comptons pas les Allemands de Bohême et de Hongrie) pas davantage. Admettons qu'ils passent à l'Allemagne ; elle sera renforcée de 7 millions, mais elle perdra près de 5 millions de Polonais en Posnanie, elle perdra des Français, etc. Tandis qu'aujourd'hui l'Allemagne dispose des 50 millions de toute l'Autriche. Quel est donc le plus grand nombre, 50 ou 7?