II. — Le sort des petites nations et les Alliés
Nous savons fort bien que l'ancien empire allemand, lorsqu'il opprimait les Slaves, était dominé par les Habsbourgs d'Autriche et qu'aujourd'hui le rôle incombe aux Hohenzollern. La Prusse et l'Autriche étaient ennemis lorsqu'il s'agissait de lutter pour obtenir l'hégémonie dans l'empire germanique, mais aujourd'hui l'Autriche et l'Allemagne ne forment plus qu'un. La Prusse fait pression à l'est et au nord ; l'Autriche, au sud-est. L'Autriche est, politiquement et militairement, entre les mains de Berlin. L'Autriche n'existe même que sur le papier, car, en réalité, c'est déjà la Prusse. Nous le savons, nous devons le savoir, et nous agissons en conséquence. Nous savons que la route de Berlin à Bagdad passe par la Bohême, par Prague; c'est pourquoi nous nous défendons si énergiquement. L'Autriche nous a trahi en faveur de la Prusse. Nous nous élevons contre cette trahison. Bismarck a dit que celui qui est maître de la Bohême est maître de l'Europe, mais nous voulons être nos propres maîtres. Nous voulons, en Europe, avoir notre place parmi les nations libres.
Les Alliés ont souvent proclamé qu'ils combattent pour l'indépendance des petites nations : Tchécoslovaques, Yougoslaves, Roumains, etc., qui vivent aux frontières orientales de l'Allemagne. L'Autriche n'est qu'une réunion de ces petites nations qui doivent être libérés par la victoire des Alliés du joug des Allemands et des Autrichiens. Ce problème des petites nations n'est, en somme, qu'une problème social se présentant sous une forme politique et internationale. Si une nation est soumise à une autre, cette soumission a pour résultat de procurer à bon marché une main-
(Fœture à la nation dominatrice' J'accentue cette importance sociale de la question des nationalités, et, surtout en Russie, il faut l'accentuer . Vous entendez trs souvent dire, surtout par les socialistes russes et par les partis progressistes russes que le principe des nationalités est un principe chauvin ; les partis progressistes gauche considèrent même avec dégoût les luttes nationales. Bien qu'ils soient socialistes, ils n'ont pas compris ce que nous, en Bohême, avons compris, c'est-àdire que la question des nationalités est une question sociale. Rappelez-vous nos minorités. Rappelez-vous combien, depuis 1840, le peuple tchèque s'est développé économiquement; rappelez-vous comment, dans ses œuvres, Pfleger décrit la lutte entre le capitalisme allemand et l'ouvrier tchèque. Nos socialistes, ainsi que les socialistes polonais, jugent tout autrement la question des nationalités. En droit international, une petite nation correspond à ce qu'est, en droit civil, un petit individu.
Ce qu'est la solution d'une question sociale pour un tel petit individu, cette grande guerre Test pour les petites nations. Les socialistes russes ne sont pas les seuls à ne pas le comprendre ; les socialistes allemands ne le comprennent pas non plus. Ceux-ci n'arrivent pas à comprendre pourquoi les petites nations comme nous sont contre eux. Bs ont adopté la façon de voir des riches, des puissants, des injustes. Par contre, nous et les Alliés, nous efforçons de réaliser la démocratisation de toute l'Europe, la fédéralisation des nations indépendantes, par quelque moyen ou à quelque degré que ce soit.
Puisque la révolution russe a proclamé le droit des nations à disposer d'elles-mêmes comme base essentielle de la paix future, nous l'acceptons ; c'est pourquoi nous demandons justement de pouvoir déterminer nousmêmes nos desiderata. Puisque la paix doit être le but de cette évolution historique et de cette guerre, nous ne nous opposons pas à ce qu'on dise : « Assez de sang
versé ! » Je suis aussi pacifiste; je veux la paix, mais je ne veux pas.de la paix que veux la Prusse, c'est-àdire de la paix qui lui soumettra toutes les petites nations, de sorte que pour nous, cette paix voudrait dire esclavage. Nous devons donc nous défendre, et celui qui se défend, même en combattant, fait tout autre chose que celui qui attaque. Lorsque, dans un bois, un brigand m'attaque, que je me défends et que je le tue, suis-je un assassin? Suis-je au même degré moral que celui qui voulait me tuer ? Réfléchissez et vous verrez qu'il y a une grandediftérence entre celui qui se défend et celui qui se livre à la violence. Nous nous défendons, et nous devons nous défendre. Notre action militaire est donc le plus haut point de notre défense contre la violence de l'Autriche, conduite et absorbée par l'Allemagne. (( Une description détaillée de la nouvelle Europe nous entraînerait trop loin; nous demandons, en un mot, que l'Allemagne abandonne ses minorités nationales : les Polonais, les Danois, les Français (Alsace- Lorraine), etc Que les Allemands restent sur territoire ; personne ne songe à violenter la nation allemande ; par contre, l'État allemand a continuellement conquis des territoires étrangers, surtout slaves, et a opprimé ses habitants. Le but de la guerre est donc d'obliger l'Allemagne à se contenter, comme État, de sa propre nation. De même, tous les autres* États seront reconstruits sur la base des nationalités. » Quant à nous, il est nécessaire de voir clairement que le vrai but de cette guerre est de démembrer et d'anéantir l'Autriche. L'Autriche et la Hongrie, c'est la violence organisée, la violence des minorités allemande et magyare à l'égard d'une majorité slave et latine. Qu'est l'Autriche ? C'est une dynastie, une armée — jusqu'à un certain point — c'est-à-dire un corps d'officiers supérieurs; c'est une hiérarchie; c'est une noblesse... voilà ce qu'est l'Autriche. Cette caste dépouille les nations. L'Autriche n'a pas d'autre idée que celle de la dynastie. Palacky a beaucoup réfléchi au sujet de l'idée dun État autrichien; il croyait que l'Autriche était appelée par la nature et
l'histoire à devenir, pour les nations dont elle se compose, un centre de justice et d'équité, une fédération de nations, une Europe en miniature, pour ainsi dire, oilà ce qu'imaginait Palacky en 1865, mais lorsque, deux ans plus tard (1867), l'Autriche se transforma en Autriche-Hongrie, lorsque fut créé le dualisme, lorsque les Allemands et les Magyars s'entendirent contre nous avec la dynastie, Palacky nous dit alors, et nous nous en tiendrons à ces dernières paroles : « Nous existions avant l'Autriche, nous existerons encore après elle. » En cette même année où fut créé le dualisme, Palacky se rendit à Moscou, en Russie, montrant ainsi que le programme slave, le programme des nationalités, a une importance décisive.