V. — Liberté pour les petites nations
Nous, Tchèques, savons parfaitement que nous ne sommes pas les seuls à revendiquer notre liberté. Nos frères les Polonais et les Yougoslaves réclament aussi la leur. C'est surtout de ces trois nations qu'il s'agit en cette guerre. Les questions polonaise, tchèque et yougoslave forment la question d'Autriche, la question principale de ce conflit. La guerre n'apportera la victoire aux Alliés que si ces trois nations sont unies et indépendantes. Les Allemands et l'Autriche s'efforcent donc d'obtenir une paix qui assurerait le statu quo, c'est-à-dire l'existence de l'Autriche. Mais l'Autriche n'existe que pour la forme, en réalité, c'est la Prusse, aussi l'Autriche doit-elle définitivement cesser d'exister.
Au début de la guerre, peu de gens s'occupaient du problème tchèque. Aujourd'hui toute l'Europe, tous les
Alliés savent pourquoi nous devons être indépendants. Dans le programme des Alliés remis au Président Wilson, figurait la libération des Tchèques et des Slovaques. Notre question tchécoslovaque est ainsi devenue une question internationale. Par ce programme, les Alliés nous ont fait une promesse solennelle; nous demandons maintenant qu'ils la tiennent {bravo). Vous, (lui combattez pour ce programme, qui donnez votre vie, vous en avez un droit d'autant plus grand; aussi, au nom des Tchèques qui se sacrifient, demanderonsnous que notre nation soit libre. Il ne peut plus y avoir en Europe de nation civilisée et consciente privée de liberté, opprimée par les Allemands et par leurs caudataires, les Magyars. Nous demandons la liberté et Tindépendance de notre nation comme nous réclamons la liberté et l'indépendance pour les Polonais, les Yougoslaves et toutes les nations civilisées et conscientes, en général. Nous revendiquons une Europe libre, une humanité librement organisée — c'est notre programme tchèque, notre programme démocratique.
T.-G. Masaryk.
Le Pape et la Paix.
(Suite.)
Après avoir essayé de juger en quelque sorte au point de vue religieux et moral l'attitude de Benoît XV, il n'est peut-être pas sans intérêt de chercher à l'expliquer au point de vue historique. Nos renseignements sont malheureusement trop incomplets pour que nous puissions arriver à une certitude absolue et quelquesuns des éléments essentiels nous font défaut. Certains faits du moins méritent d'être retenus, qui sont de nature à jeter une certaine lumière sur la situation actuelle et sur l'évolution de la Curie. Évidemment, Benoît XV ne s'est pas décidé sans hésitation à sortir de la réserve où il s'était renfermé pendant de longs mois; il est trop avisé pour ne pas avoir pressenti l'accueil que rencontreraient ses propositions parmi les Alliés et si, par impossible, il s'était fait la moindre illusion sur ce point, il aurait été certainement averti par ses confidents ; il ne s'est pas résigné sans peine à contrister quelques-uns de ses partisans les plus sûrs. Il ne s'y est résolu que pour des raisons graves. Les unes sont perscxinelles et momentanées, les autres sont d'un ordre plus général et s'expliquent par la politique traditionnelle de l'Église et ses conceptions philosophiques.
La note du pape n'a pas été rédigée exclusivement par lui. Parmi ceux qui l'ont inspirée, il est permis de citer en premier lieu les Jésuites, ce qui n€ veut nullement dire que je leur attribue en bloc la responsabilité des propositions de la Curie : les Jésuites, quoi qu'on pense de leur discipline, ne sont pas de simples cadavres et, parmi eux, beaucoup nourrissent pour les Al-
liés d'ardentes sympathies. Je n'ai pas l'honneur de connaître, de près ni de loin, leur général, le père Ledochovski; je sais cependant de sources diverses et que je n'ai aucune raison de suspecter, que, dès le début de la guerre, il désirait passionnément la restauration de la Pologne intégrale et complète. Pour arriver à ce résultat, qu'il considérait avec pleine raison comme primordial, il était résigné, s'il le fallait, à admettre le protectorat russe. Il est probable que la chute du Tsarisme l'a amené à élargir ses espoirs et nous ne saurions naturellement ni nous en étonner ni l'en blâmer. Il est assez vraisemblable que l'action de Ledochovski explique pourquoi le seul passage qui, dans la note pontificale, parle des souffrances des populations, vise (( les territoires qui faisaient partie de l'ancien royaume de Pologne )).
Même sur cette question de Pologne cependant, Benoît XV n'est pas sorti des généralités. Tous les Polonais savent que la restauration de leur indépendance a pour condition absolue la libération de la Vistule et que, tant que Gdansk (Danzig) restera entre les mains de la Prusse, ils seront les prisonniers de l'Allemagne. Aucun d'eux n'est disposé à renoncer à la Prusse occidentale, à la Grande Pologne qui forme aujourd'hui le grand-duché de Posen, et à la Silésie. Ces districts comptent parmi les plus riches du pays; ils sont habités par une population industrielle, instruite, qu'anime un patriotisme fervent et qui a été trempée par les luttes qu'elle soutient depuis un siècle contre la bureaucratie prussienne. Ledochovski ne se résignerait certainement pas à laisser les Hakatistes poursuivre leur œuvre de propagande criminelle. A-t-il craint, s'il révélait le fond de sa pensée, de mécontenter Erzbèrger ? — C'est possible. Le Centre a voté contre les lois d'expropriation parce qu'il lui était impossible d'agir autrement sans se mettre trop ouvertement en opposition avec son programme et parce qu'il se iût aliéné une partie de ses électeurs, — mais après s'être
prudemment assuré que sa résistance ne gênerait pas le gouvernement. Son opposition platonique n'a empêché aucune mesure d'exception. Il est d'ailleurs parfaitement ancré dans la volonté de repousser le moindre démembrement du territoire prussien, et son idéal ne diffère en rien de celui de Naumann : « L'histoire universelle, écrit Naumann (Was wird aus Polen; p. i), décidera plus tard si l'idéal entier de l'État national polonais sera un jour réalisé. Que les critiques allemands et polonais diffèrent sur ce point d'avenir, peu importe, pourvu qu'ils se mettent d'accord sur la situation actuelle. Il faut que les Polonais le comprennent : aujourd'hui ils doivent se contenter du royaume de Varsovie, sous peine de ne rien avoir du tout ». — Encore est-il bien entendu que le nouveau royaume, dans ses étroites limites, sera lié à l'Allemagne par des traités économiques et politiques. Par de pareilles exigences, déclare Naumann (p. 55), l'Allemagne ne pose aucune condition qui ne sorte de la nature des choses; elle tire les conséquences de la géographie. — Bien entendu. — Les Allemands nous ont habitués à ce genre de raisonnements: ils se soumettent docilement à la volonté divine qui impose à leur obéissance la lourde obligation de régner sur l'Oder et les embouchures de la Vistule. Ils nous affirment qu'ils n'en éprouvent nulle joie et ils sont pleins de pitié pour les Polonais, — mais puisque Dieu l'ordonne et que la géographie l'exige, ils sont bien forcés de se soumettre aux décrets de la Providence. — (( Gardons-nous d'un excès de sentimentalité et de scrupules, écrit M. de Bùlow. La vie politique impose de dures nécessités devant lesquelles le cœur se serre, mais auxquelles nous avons le devoir de nous conformer... La politique est un rude métier où les âmes sensibles produisent rarement un chef-d'œuvre. »
Le général des Jésuites a certainement l'âme trop pitoyable pour ne pas apprécier autant qu'il le mérite le dur effort que s'imposent les Allemands en opprimant
— socles Polonais. Est-il aussi convaincu que Naumann que les limites actuelles de la Prusse aient été fixées de toute éternité par la Providence ? — Par une prudence toute naturelle, il court au plus pressé, qui est évidemment de faire reconnaître par l'Europe le principe d'une Pologne indépendante. L'avenir est en somme toujours fort obscur et nous ne saurions faire grief de sa prudence au général des Jésuites; si, dans l'intérêt à la fois du catholicisme et de ses compatriotes, il cherche à obtenir pour eux des garanties plus formelles que les proclamations du gouvernement provisoire russe ou les déclarations de MM. Ribot et Lloyd George, qui, quelque précises et chaleureuses qu'elles soient, ne sauraient cependant avoir la valeur d'un contrat international, qui pourrait le lui reprocher? Le général des Jésuites n'a d'ailleurs aucun doute sur les sympathies des Alliés pour la Pologne tandis qu'il lui importe beaucoup d'obtenir des puissances centrales une confirmation de ses espoirs et il a cru y réussir en les insérant dans la note du Saint Siège qui a sans doute exigé de l'Autriche une promesse en faveur de la Pologne, en reconnaissance de son intervention.
Le cardinal Ledochovsky n'avait pas les mêmes raisons de s'intéresser à la Serbie, et le silence que garde sur ce point la note pontificale, n'est pas moins révélateur que la place d'honneur qui est réservée à la Pologne. Il est aisé de reconnaître ici l'influence des PP. Galen et Zabeo, qui, depuis de longues années, travaillent à préparer l'hégémonie autrichienne dans les Balkans. On sait avec quel zèle les Habsbourgs se sont attachés à favoriser les catholiques dans la Bosnie et l'Herzégovine et comment leur protection spéciale s'est étendue sur les Mirdites d'Albanie. Mgr Stadler, l'archevêque de Sarajevo, a préparé l'annexion et, depuis lors, il a travaillé avec plus de ferveur que d'adresse à unir dans la foi romaine et sous le sceptre habsbourgeois tout le peuple yougo-slave. — Le moment ne serait-il pas venu de réaliser ces grandioses
desseins et, fût-ce au prix de la tutelle des Hohenzollern, d'étendre jusqu'à Constantinople le pouvoir de la Curie ? La Serbie supprimée de la carte, qui donc s'y opposerait ? Ce ne serait pas sans doute Ferdinand de Saxe-Cobourg. Il a l'habitude des palidonies, un baptême de plus ou de moins n'embarrasserait guère le prince-héritier Boris et, pour parrain, il se trouverait bien un Bavarois quelconque qui prendrait avec honneur la place occupée par M. de Hohenlohe en 1896, quand il négocia la réconciliation de la Bulgarie avec Nicolas IL Rien de plus curieux que de voir ainsi l'Empereur Charles I^"" chausser les souliers de François- Ferdinand et de constater comment l'Autriche, désargentée, affamée et exsangue, se soulève encore sur son lit d'agonie pour tendre la main vers le sceptre vermoulu de cet empire romain germanique que n'a cessé de pousruivre son impuissante concupiscence. Qu'on s'étonne pas que les Jésuites se laissent prendre à de semblables chimères. On a signalé souvent les étranges ressemblances de leurs combinaisons et de celles de l'Allemagne; comme elle, ils unissent à la méthode et au sens du détail le goût des projets gigantesques ; ils ont l'œil aiguisé et l'esprit inquiet "et les lourdes épreuves où les a engagés leur imagination tumultueuse ne les ont pas guéris de l'amour de l'entreprise. Comme ils se tiennent pour les instruments de la divinité, aucun but ne leur paraît trop sublime, et ils s'inquiètent peu des échecs probables, parce qu'ils dominent de trop haut le monde et que l'éternité leur appartient. Il ne leur a manqué pour réussir que le sens de la mesure, en quoi ils se rapprochent étrangement des Habsbourgs, et leur diplomatie merveilleuse n'aboutit jamais qu'à des désastres parce qu'ils méprisent les leçons de l'expérience et dédaignent la réalité.
La « Nouvelle Europe » a apporté d'ailleurs une preuve matérielle de l'influence que les Jésuites ont certainement exercée sur la résolution pontificale. La Civilta catholica, la grande revue jésuite, dans son nu-
méro du 21 juillet, invitait le Pape à intervenir pour mettre fin aux hostilités et il suffit de comparer la note du Saint Siège avec l'article de la Civilta pour être frappé par l'identité de la pensée et même la similitude du développement.
Ajoutons que les Jésuites n'ont eu sans doute aucune peine à convertir Benoît XV à leur politique, et sa conduite a son origine dans des raisons nombreuses, d'ordre pratique et d'ordre général.
Il est certain que la question irlandaise sera résolue et que les radicaux et les démocrates qui gouvernent la Grande-Bretagne sont parfaitement décidés à en finir d'une manière équitable avec un problème qui depuis si longtemps trouble la politique de l'Angleterre. Il n'en est pas moins incontestabe que, jusqu'à présent, ils se sont heurtés à des difficultés dont ils n'ont pas triomphé. L'Irlande dans son ensemble leur fait confiance et elle a fourni au gouvernement des milliers de volontaires. Les anciennes haines n'ont cependant complètement désarmé ni en Europe ni surtout en Amérique et des incidents pénibles prouvent que nombre d'Irlandais intransigeants n'oublient pas leurs griefs séculaires et leurs rancunes anti-britanniques. Toutes les fautes se payent en politique et on ne saurait s'étonner que des ressentiments accumulés depuis de longues générations ne s'efifacent pas aisément, pas plus qu'il ne convient de se scandaliser si le Vatican, malgré les rapports corrects qu'il entretient avec le Cabinet de Londres, n'a pour lui que d'assez tièdes sympathies.
Le Tsarisme lui était plus odieux encore. Malgré la censure, tout le monde sait que lorsque les Russes ont occupé pour la première fois la Galicie orientale, ils l'ont immédiatement inondée de policiers et de popes qui ont aussitôt commencé à persécuter les Uniates. II était difficile d'imaginer une politicjue plus intempestive et plus dangereuse, surtout si l'on se rappelle que
les Slovaques, les Tchèques, les Croates et les Slovènes, sans même parler des Polonais, sont en grande majorité catholiques, et que plus de deux millions de Roumains reconnaissent l'autorité du Saint Siège. Ces détails laissaient tout à fait indifférents les zélotes qui se déguisaient sous le nom de panslavistes. Les églises catholiques furent partout fermées; les prêtres, proscrits ; l'archevêque de Lvov fut déporté dans l'intérieur de la Russie et interné dans le couvent de Sousdal, qui est une sorte de prison pour les prêtres rebelles et hérétiques. Mgr Szeptycki, qui descend d'une très noble et très vieille famille de Galiciensj avait mérité par son énergie, sa générosité et la ferveur de son patriotisme la reconnaissance et l'admiration de ses concitoyens; sa popularité était énorme et parfaitement justifiée. Son arrestation, aussi absurde qu'injuste, a profondément ému la population, et causé au Saint Siège une longue irritation.
Le gouvernement révolutionnaire a rompu aussitôt avec les pratiques déplorables des ministres de Nicolas II et proclamé la pleine liberté des cultes. Mais réussira-t-il à se maintenir? L'avenir de la Russie demeure encore assez incertain et un réveil du fanatisme n'y est pas impossible. Même si le Tsarisme doit être définitivement vaincu, le Vatican n'a aucun désir de laisser ses fidèles à la discrétion d'une majorité orthodoxe. Son influence serait singulièrement étendue si, sous une forme ou sous une autre, tous les Slaves catholiques et uniates étaient groupés sous la domination des Habsbourgs.
Le rêve est grandiose et nous comprenons qu'il ait séduit Ledochovski et Benoît XV. Il n'a d'autre défaut que d'être irréalisable. Il est convenu qu'en Orient, les Églises ont plus d'importance que les nations. C'est une de ces théories que Ion accepte comme des axio-
mes, ce qui dispense de les examiner de près. Si Ton va au fond des choses, beaucoup de ces affirmations que l'on admet sans discussion paraissent au moins singulièrement douteuses. Les Arabes ont beau être musulmans, ils n'en sont pas pour cela les amis des Turcs, et les Bulgares ont menacé à plusieurs reprises de sortir de l'Orthodoxie, quand leurs intérêts politiques ont semblé le leur conseiller. En réalité, en Orient comme ailleurs, les questions nationales tiennent bien plus au cœur des peuples que les étiquettes confessionnelles. Ce qui est vrai, c'est que, le plus souvent, les diverses religions coïncident avec les cadres ethniques et les fidèles se sont attachés à leur culte parce qu'il est le palladium de leur individualité. Les exemples que Ton tire de la Macédoine où, nous dit-on, les exarquistes sont bulgares et les patriarchistes grecs, ne prouvent absolument rien. Nous sommes ici en présence d'une population misérable et tyrannisée qui se soumettait à la force ; elle devenait bulgare, non pas parce qu'elle passait sous la direction de l'exarque, mais parce que la présence d'un prêtre exarquiste leur donnait l'impression que la Bulgarie était plus forte et qu'elle eût compromis son existence à le braver.
Benoît XV s'exagère singulièrement la puissance de la religion sur les peuples. Il est vrai que dans certaines régions, la Slovénie par exemple, les prêtres exercent dans les élections une autorité singulière. — Pourquoi ? I — Parce que le clergé était à la tête de la résistance nationale. On l'a bien vu depuis la guerre. Les chefs du parti catholique se sont immédiatement prononcés pour une union avec les Yougo-Slaves et les Serbes orthodoxes, parce que, sans cela, ils auraient été abandonnés par leurs ouailles. Suivant le mot connu, ils sont les chefs, ils ont donc été obligés de suivre leurs troupes. Si le pape lui-même s'avisait de déclarer ouvertement qu'il croit que la Silésie, la Posnanie et la Prusse occidentale doivent rester à la Prusse, il s'apercevrait aussitôt du peu d'influence réelle qu'il possède.
Les catholiques les plus zélés trouveraient des prétextes pour colorer leur désobéissance, parce qu'on ne rompt pas brusquement avec de vieilles habitudes de respect et de confiance, mais leurs révérences diplomatiques voileraient, ne supprimeraient pas l'insurrection des consciences.
La faiblesse fondamentale de la Papauté, — comme des socialistes doctrinaires, — a son origine dans une grave erreur psychologique : ils ne comprennent pas la puissance de l'idée nationale, parce qu'ils attachent peu de prix à la liberté individuelle. Quand, en 1896, les amiraux des Puissances occidentales bloquèrent les côtes de la Crète pour empêcher les insurgés de s'unir à la Grèce, ils leur représentèrent qu'ils ne trouveraient aucun avantage à passer sous la domination du roi Georges, et ils leur démontrèrent sans peine que la situation du royaume était assez peu brillante et qu'ils ne gagneraient pas grand'chose à en partager les stériles agitations. Les rebelles ne discutaient pas les raisons qu'on leur opposait et qui étaient irréfutables; quand les amiraux avaient épuisé leurs arguments, les Cretois répondaient simplement : « Nous voulons être Grecs ». Les Allemands sont sincères quand ils accusent les Polonais de la plus noire ingratitude et il est certain que l'administration prussienne a beaucoup contribué à accroître la prospérité économique des provinces qu'elle occupe; seulement cette prospérité n'a servi qu'à fortifier chez les Polonais le sentiment de l'injustice dont ils sont les victimes. Quelle sottise, dit l'Église aux dissidents, que de prétendre substituer votre sagesse personnelle frivole et bornée, aux décisions des conciles et des Papes, qui sont le résumé de la science et de l'expérience des siècles ! Nous vous apportons la quintescence de la réflexion humaine, nous vous offrons les solutions les plus raisonnables, nous vous débarrassons de l'angoisse et du doute; inclinezvous sous la main caressante et souple de la mère vigilante qui vous délivre de la nécessité de la pertsée. —
Mais l'honneur de rhomme est qu'il tient moins au repos qu'à l'indépendance et les peuples se soucient peu d'être heureux, pourvu qu'ils soient libres.
Beaucoup d'Allemands sont de bonne foi quand ils nous tracent le tableau idéal d'un univers où tous les peuples accepteraient la domination de leur race ; s'ils ont recours à des procédés sauvages, c'est qu'ils s'indiiment de notre absurde résistance. Ils sacrifient leur conscience à la volonté d'assurer le progrès général et ils nous assènent leurs bienfaits à coups de crosse.
L'expérience aurait dû leur montrer cependant que certains instincts primordiaux sont indestructibles. Comparez ce que vous êtes devenus, disent-ils à Strasbourg et à Mulhouse, à ce que vous seriez si vous étiez demeurées Françaises : n'êtes-vous pas plus riches ? vos universités ne sont-elles pas plus populeuses et plus actives ? nos lois sociales ne sont-elles pas plus hardies ? notre administration n'est-elle pas plus vigilante ? — Que lui répondent les Alsaciens? Nous voulons être Français. — Mais pourquoi ? — Parce que tel est notre bon plaisir, et c'est en effet la meilleure des réponses, la ])lus irréfutable, parce qu'elle traduit le besoin essentiel de l'homme, qui est avant tout de décider seul de sa destinée.
Or, par définition et comme malgré elle, l'Église est hostile à l'idée de nation. Elle n'y aperçoit qu'une révolte contre l'ordre divin. Sa doctrine a été clairement énoncée par Pie IX dans la célèbre encyclique Quanta Cura, quand il a condamné les hommes qui, « sans tenir compte des principes les plus certains de la saine raison, osent publier que la volonté des peuples, manifestée par ce qu'ils appellent l'opinion publique ou de quelque autre manière que ce soit, constitue la loi suprême, indépendante de tout droit divin ou humain ». I^s évêques, continuait-il, sont tenus de veiller à ce que les fidèles confiés à leur jjarde « s'abstiennent des mauvaises herbes que Jcsus-Christ ne cueille pas parce qu'elles n'ont pas été plantées par son Père ». Au nombre des
erreurs que condamne le Syllabus, il plaçait l'affirmation (( qu'il est permis de refuser l'obéissance aux princes légitimes et de se révolter contre eux ».
C'est nue question, et fort difficile, — s'il n'y a pas une antinomie irréductible entre le Christianisme, — j'entends le Christianisme intégral, tel qu'il se dégage de l'Écriture, — et l'idée de Patrie, et si la Papauté ne traduit pas fidèlement la pensée de l'Évangile en la rejetant comme une menace et une hérésie. « Elle n'a pas l'idée nette des droits des peuples, écrit fortement M. Loisy (Guerre et Religion), et il lui serait malaisé de l'avoir, surtout de l'accepter. Le droit qu'elle-même s'arroge sur les nations et sur les individus, elle n'entend pas le tenir de leur libre arbitre, mais de Dieu seul. Le droit qu'ont à disposer d'eux-mêmes les groupes humains qui sont conscients de leur liberté morale et qui la veulent conserver, le Vatican n'est guère disposé à le comprendre ni à l'admettre. Ce droit est connexe à la conscience individuelle, car il n'est pas autre chose qu'une liberté de la conscience collective. »
On entend bien que je ne mets ici nullement en cause r'"ardent patriotisme des catholiques et des clergés nationaux. Je ne suis pas assez ignorant en histoire pour oublier que l'Église a été un des principaux facteurs de l'Unité française et il suffirait de se rappeler la magnifique résistance des catholiques alsaciens depuis 1870 pour nous faire rejeter avec indignation toute arrière-pensée sectaire. J'ai, parmi mes élèves les plus chers des aumôniers de toute confession, qui, quel que soit leur culte, unissent à une foi vivante et éclairée l'amour le plus actif et le plus pur de la Patrie. Je ne crois pas <que rien ait plus contribué à soutenir les âmes dans la crise effroyable que nous traversons que certaines paroles du Cardinal Mercier, et les radicaux les plus entêtés n'ont pas lu sans en être remués jusqu'aux entrailles les nobles paroles de Mgr de Cabrières, le vénérable évêque de Montpellier. — C'est que l'homme est un abîme de contradictions. A l'exemple de
Bossuet et suivant ses conseils, les Catholiques ti,ennent fortement les deux bouts de la chaîne et s'inquiètent peu de distinguer les anneaux qui les relient; ils rendent à Dieu ce qui appartient à Dieu et à la Patrie ce qui lui revient, sans se laisser troubler par les difficultés qui embarrassent notre intelligence humaine. La vie n'est possible qu'au prix de perpétuels compromis dont nous n'avons même pas toujours une claire conscience.
Le Vatican, qui est bien forcé de tolérer les convictions nationales des évêques, les condamne cependant et les répudie comme des préjugés qui n'en sont pas moins regrettables pour avoir leur source dans une conception très haute du droit humain. Il ne saurait avoir aucune tendresse pour une idée qui implique en théorie la négation de son pouvoir œcuménique et dont l'avènement a en fait coïncidé avec sa décadence.
En Autriche, il ne manque pas de prélats qui ont apporté aux diverses nationalités l'appui de leur influence, et le nom de ' Strossmayer est justement populaire parmi les Slaves. Il serait cependant tout à fait inexact de conclure d'exceptions isolées, — éclatantes et nombreuses du reste, — que le fédéralisme y ait jamais obtenu l'approbation de l'Église. Des raisons de tactique momentanée ou des sympathies personnelles ont déterminé certains prélats à soutenir à certains moments les revendications des Tchèques ou des Croates ; mais, en agissant ainsi, ils allaient contre la théorie de l'Église et contre le désir permanent de la Papauté.
La pensée véritable de Rome, on la trouve dans l'adresse que 35 évêques, réunis à Vienne dans un synode, présentèrent à François-Joseph, en mai 1849, au lendemain de la révolution. Ils félicitaient de sa victoire l'Empereur qui avait reçu du ciel la mission de gouverner, de fortifier et d'unir les peuples de la monarchie. « Cette grande œuvre, disaient-ils, ne laisse pas indifférente l'assemblée des évêques. L'Église catho-
lique est une puissante forteresse pour tous ceux qui désirent les biens de l'Éternité, mais elle répand aussi sa bienfaisante influence sur l'ensemble des domaines de la vie terrestre. Le fondement solide et la consécration supérieure que la religion apporte au sentiment du devoir sont un besoin indispensable pour la puissance morale des États. Au milieu des vicissitudes des siècles, cette vérité est confirmée par l'histoire et l'année 1848 l'a proclamée dans un fracas de tonnerre. » — Sous ce patois de Chanaan, on distingue clairement la doctrine éternelle de la Curie. L'État met son autorité matérielle au service de la papauté qui, en reconnaissance, ordonne aux sujets d'obéir sans discussion aux ordres du souverain; les patriotes qui s'attachent avec une passion excessive à des vanités périssables telles que le culte de la langue nationale ou les traditions ethniques, sont des apostats qui méritent d'être frappés. La bulle pastorale, par laquelle, le 17 juin, le synode des évêques de 1849 termina ses travaux, condamne avec la même rigueur la liberté politique, qui est une révolte contre Dieu et le principe de la nationalité, qui est (( un reste du paganisme, parce que la différence des langues n'est qu'un produit de l'esprit d'impiété et une preuve de la colère du Très-Haut. » A Prague, on faisait lire dans les églises une exhortation aux fidèles: (( A côté de l'athéisme, d'autres erreurs contraires à la religion se sont insinuées dans les âmes. En premier lieu, le fanatisme de la nationalité, qui est en opposition avec le caractère cosmopolite du Christianisme. » Qui est avec l'Église jouit de la liberté complète. Qu'importe la langue qu'on enseigne aux enfants, pourvu qu'ils comprennent celle que leur parle le curé? — La Papauté se vante d'être au-dessus du monde, ce qui signifie qu'elle est hors du monde. Il y a ainsi quelque absurdité à s'offusquer de l'inintelligence dont fait preuve Benoît XV, puisqu'il part de principes qui n'ont aucun rapport avec les nôtres. Que les calculs terrestres jouent malgré tout dans ses conceptions un rôle appré-
ciable, c'est manifeste et nous avons essayé de dégager quelques-uns de ses mobiles; mais il serait injuste d'expliquer sa conduite uniquement par des ambitions ou des vanités personnelles. On s'étonne souvent qu'il éprouve quelque sympathie apparente pour Guillaume II et qu'il ne soit pas écœuré par le cabotinage religieux du souverain qui se présente à la fois comme le chef de l'hérésie, le protecteur du catholicisme et le successeur du Prophète. Mais le Pape ne voit en lui que le restaurateur possible de l'Empire de Charlemagne, et il aperçoit dans sa victoire le prélude de la réunion de l'Univers entier sous la tiare.
Après tout, d'ailleurs, rien ne démontre que le sceptre impérial doive toujours appartenir aux Hohenzollern et que la domination que leur ont assurée le génie de Bismarck et la sottise de Napoléon III soit autre chose qu'un accident momentané. Nous constatons ici au Vatican le même dédain des réalités et la même impuissance radicale à s'incliner devant les faits que dans les propositions relatives à la paix. — Nous tous qui nous plaçons sur un terrain concret et observons ce qui se passe sous nos yeux, nous constatons, sans qu'aucun doute soit possible sur ce point, que l'Autriche n'est plus qu'une succursale et un appendice de l'Allemagne; une longue et complexe série de faits nous a convaincus qu'il est impossible qu'elle se dégage jamais des liens qu'elle a acceptés ; nous savons que les Allemands d'Autriche n'ont ni le nombre ni surtout la force morale et intellectuelle suffisantes pour remplir la mission de conquête et d'assimilation qu'ils réclament ; là oti ils ont échoué depuis dix siècles, alors que les conditions leur étaient infiniment favorables, comment réussiraient-ils maintenant qu'ils ont en face d'eux des adversaires instruits, disciplinés par les luttes interminables, soutenus par la conscience publique et exaspérés par les persécutions qu'ils ont subies? Ce^ arguments, qui nous semblent irrésistibles, laissent la Curie indif-
férente parce qu'elle ne croit pas à la force de l'idée nationale où elle s'obstine à voir une lubie passagère et superficielle. Comment en serions-nous surpris, puisque en France même, des diplomates, assez nombreux, qui ont touché cependant de leurs mains les prodiges accomplis par l'idée de patriotisme, persistent à penser qu'il ne serait pas impossible de radouber, vaille que vaille, l'antique galère autrichienne.
Benoît XV est surtout frappé des ressemblances extérieures qui rattachent les Hohenzollern aux Hohenstaufen et au vieil empire romain germanique; il transpose le passé dans le présent, et tout n'est pas faux dans sa conception historique. On a souvent fait observer que, si Bismarck a détruit l'ancienne primauté des Habsbourgs, il a dû, un peu malgré lui, en accepter la tradition. La lutte de Guillaume I" et de François-Joseph a été, dans un certain sens, une guerre civile, dont l'enjeu était la succession des Othon et des Barberousse. Nous savons que Bismarck lui-même, quand il a rétabli le nom de Kaiser et de Reich, a cédé moins à sa propre inclination qu'à la pression de l'opinion publique et au romantisme puéril du prince royal Frédéric; personnellement, il se fiât contenté de titres moins pompeux et il pressentait le danger des images qu'évoquaient ces restes du moyen-âge. — Pourquoi, se demajide la Curie, les Habsbourgs, pour unir plus étroitement leur pays à l'Allemagne, n'exigeraient-ils pas que l'autorité suprême fût exercée alternativement par l'Autriche et par la Prusse, ce qui préparerait l'heure où le sceptre reviendrait définitivement à la dynastie catholique? — Aujourd'hui, un tel projet soulèverait sans doute en Prusse une insurmontable opposition; mais est-il impossible d'y amener progressivement les esprits ? De semblables fantaisies n'ont-elles pas hanté François-Ferdinand ? et le Prince Impérial Podolphe,- quand, ? Ccnstantinople, il disait à sa femme : « Ici tu seras sacrée impératrice »,• n'apercevait-il pas là une revanche de Koeniggraetz, et qui dira où s'ar-
rêtaient ses désirs ^ Une Autriche qui grouperait autour vd'elle la Pologne, la Roumanie, la plus grande partie de la péninsule balkanique et peut-être l'Ukraine, ne serait-elle pas en mesure de dicter ses conditions à ses anciens vainqueurs? N'aurait-elle pas même dans l'Allemagne, grossie de la Belgique, de nombreux et puissants alliés? Évidemment, il ne s'agit pas ici de l'œuvre d'un jour, mais qu'importent les siècles à l'Église qui a pour elle l'Éternité?
Les scrupules qui auYaient sans doute arrêté le Vatican s'il avait cru servir uniquement la cause des Hohenzollern, devaient ainsi s'évanouir du moment où il se plaisait à supposer que sop intervention préparait la gloire et le triomphe de l'Autriche.
Tout comprendre, dit le vieil adage, c'est tout pardonner. — Mais le proverbe lui-même a besoin d'être compris. Si nous apercevons les motifs qui déterminent l'attitude du Vatican, ils témoignent cependant d'une bien pauvre intelligence historique et d'une complète méconnaissance des véritables intérêts de l'Église. On prétend quelquefois que les mères ont une tendresse particulière pour les enfants c|ui leur ont causé le plus de soucis et de déboires. C'est par une raison analogue que s'explique la faveur que la Curie a toujours témoignée aux Habsbourgs. Ils lui ont vraiment fait payer très cher l'appui inutile qu'ils lui ont prêté; ses jours de gloire ont toujours coïncidé avec ses alliances avec la France, et, quand elle a sollicité la protection des empereurs, elle a perdu toute autorité morale dans le monde. Le sac de Rome par les armées de Charles Quint, l'attitude de Philippe II et de Ferdinand II au concile de Trente, les humiliations lamentales imposées à Pie VI par Joseph II, l'attitude de Metternich vis-à-vis de Grégoire XVI, sans parler de souvenirs plus récents, ne semblent vraiment pas de nature à justifier l'engoué-
ment entêté des Papes pour la cour de Vienne. Que doit le Catholicisme à l'Autriche ? Quel saint, quel savant, quel politique même lui a-t-elle fourni? Quels noms oppose-t-elle à ceux de Gerbert, de Suger, de Saint Louis, de Gerson, de Saint François de Salles, de Bossuet, de Lacordaire, de Mgr de Lavigerie ? La France est bien vraiment la fille aînée de l'Église, et, entre ses mains, la bannière catholique s'est toujours dressée sur le monde, resplendissante et fière.
Trop fière quelquefois. Les bons serviteurs ne sont pas toujours les plus dociles, et les maîtres leur préfèrent souvent des instruments plus médiocres et moins inquiétants. L'Autriche est un pays de tout repos et ses souverains n'ont jamais donné à leur directeur l'ombre d'un souci. La pensée ne les tourmente pas et, bons exécutants, ils tiennent docilement leur place dans l'orchestre céleste. Même quand le malheur des temps les oblige à sanctionner quelques lois libérales, ils veillent à ce qu'elles ne soient pas exécutées, et d'un clin d'œil complice, ils rassurent le clergé. Il y a quelques années encore, le vieil empereur François-Joseph quittait Mme Schratt pour suivre dévotieusement la procession du Saint Sacrement ; entouré des ministres et des archiducs, béatement, tête nue, un cierge à la main, il s'agenouillait devant l'autel sur le coussin qu'on lui apportait et pieusement récitait son Ave Maria. Le Jeudi saint, il se rendait à Saint-Étienne pour y laver les 24 pieds de 12 mendiants; je ne sais pas si cette cérémonie, qui avait été abandonnée à cause de la vieillesse du souverain, a été reprise par Charles Y\ Au moment du congrès de l'Eucharistie, en 191 2, François- Joseph ouvrit la portière de la voiture où se trouvait le légat pontifical : sur la place du château, 18 bataillons d'infanterie, 15 escadrons d'artillerie, 15 batteries d'artillerie présentaient les armes au cardinal. Le vicaire de Jésus-Christ ne saurait rester insensible à de pareilles marques d'honneur. — Il y a quelques années, une vieille marchande de légumes était condamnée en
Autriche à cinq semaines de prison pour insulte à la religion : elle avait enveloppé une livre de salade dans un vieux journal oii était imprimée la tête de Notre Seigneur. On calcule que les réserves de l'Église en Autriche dépassaient à la veille de la guerre 6o.ocx>.C)00 de francs ; en Hongrie, en huit ans, sous des ministères anticléricaux, ses propriétés foncières s'étaient accrues de plus de loo.ooo hectares. Comment Benoît XV ne trouverait-il pas que l'Autriche est bien gouvernée ? — Et puis il y a l'habitude. Les Habsbourgs ont grandi en combattant les Turcs et les hérétiques, nulle part les persécutions n'ont été plus atroces et plus continues, la pensée plus minutieusement surveillée, l'esprit de révolte plus méthodiquement combattu. De pareils services méritent bien quelque reconnaissance.
Au point de vue de l'Église et de son autorité, combien il vaudrait mieux pourtant que le Pape songeât moins au passé et plus à l'avenir, et qu'il se rappelât la parole de l'Évangile : laissez les morts ensevelir les morts. Quel rôle magnifique s'ouvrait devant Benoît XV s'il eût pris en main la cause des peuples qui, habitués à la discipline catholique, eussent gardé de son intervention un impérissable souvenir! Comment ne leur a-t-il pas tendu la main, à ces Polonais, a ces Slovaques, à ces Slovènes,à ces Croates qui ont toujours été les croyants les plus dociles, les fidèles les plus humbles, les ouailles les plus confiantes ! N'était-ce pas le moment de les rassembler sous sa main protectrice ? — venez à moi vous tous qui êtes travaillés et chargés. Pie IX, dans sa jeunesse, aurait peut-être entendu les clameurs des opprimés, et Léon XIII aurait eu le sens des transformations politiques qui s'accomplissent aujourd'hui. Le cœur et l'intelligence de Benoît XV n'ont pas encore réussi à se dégager des traditions, — ou plutôt il confond la tradition avec le préjugé.
Il représente le passé, nous combattons pour l'avenir. Entre les Alliés et lui, à quoi servirait une discussion? Nous ne parlons pas la même langue. Puissent le Cardinal Mercier et Mgr de Cabrières l'avertir de son erreur et le convaincre qu'en s'opposant au courant irrésistible qui emporte les peuples vers la liberté, la Papauté risque de perdre son autorité sur les âmes. Quiconque voudra aujourd'hui courir au secours des Habsbourgs ne les sauvera pas, mais se noiera avec eux.
Ce qui ne veut pas dire le moins du monde que nous croyions fini le rôle de l'Église catholique, pas plus que nous ne supposons que le socialisme est condamné parce que quelques doctrinaires malavisés le compromettent dans des négociations intempestives.
Il ne me paraît pas probable que les agitations de la vie terrestre fassent jamais oublier à l'hommç l'énigme de la mort, et l'instinct religieux, de quelque façon qu'on l'explique, est loin d'avoir perdu sa force. De même, le socialisme répond à des préoccupations trop impérieuses et à des réalités trop profondes pour que les idées d'égalité et de justice qu'il incarne perdent leur force d'attraction. Les Socialistes et la Curie ont eu le tort seulement de ne pas comprendre le sens et la gravité de la crise actuelle parce qu'ils ont prétendu faire table rase de la nature humaine, et méconnu les nécessités maîtresses de l'existence. Ils font miroiter à nos yeux un bonheur idéal, mais ils exigent d'abord de nous que nous renoncions à notre indépendance individuelle. Quelle que soit la recompense qu'on nous promette, nous ne saurions l'acheter à si haut prix. Le beau pays dont nous parlent les prophètes restera désert si, pour y pénétrer, il faut d'abord que nous renoncions à notre patrie, c'est-à-dire que nous reniions nos aïeux, et que nous nous dépouillions de nos âmes. Que m'im-
porte vraiment d'être heureux, si je ne suis plus moi, c'est-à-dire si je ne reste pas Français, citoyen libre d'une nation respectée.
On a proclamé jadis la faillite de la science qui ne s'en est pas fort émue et a continué d'encaisser d'appréciables bénéfices. On parle aujourd'hui de la faillite de l'Église ou du Socialisme, qui sont voisins par tant de côtés, puisqu'ils ont pour point de départ la fraternité humaine et pour idéal la félicité universelle. Ils en appelleront de cette condamnation sommaire, mais elle les amènera à réviser leurs méthodes. Leur erreur a été de ne pas comprendre que la fraternité suppose, ainsi que l'avaient bien vu les révolutionnaires français, la liberté et l'égalité. Pour que les peuples s'unissent, il €st d'abord indispensable qu'aucun d'eux ne se regarde comme supérieur aux autres et ne prétende leur imposer ses lois. Si l'Allemagne avait réalisé ses desseins, elle eût retardé pour des siècles l'accomplissement de la parole de Dieu, parce qu'il ne saurait y avoir de fraternité entre des maîtres et des esclaves. Pour que la paix revienne sur la terre, la première condition est que la Germanie expie lourdement ses crimes et qu'elle soit opérée du cancer de son orgueil. On ne guérira pas l'humeur maligne qui la ronge par des cataplasmes émollients. Si par malheur, le monde se laissait prendre aux vendeurs d'orviétan qui nous promettent sa guérison facile et rapide, ce serait pour retomber aussitôt dans de nouvelles crises. Que l'Allemagne cherche par tous les moyens à rompre le combat, elle est dans son rôle. Mais elle aurait tort de se flatter de nous entraîner dans des négociations qui n'ont aucun sens tant qu'elle ne se reconnaîtra pas hors de combat. Quiconque, volontairement ou non, sert ses desseins et cherche à lui fournir un moyen d'échapper à la juste humiliation qui l'attend, commet une mauvaise action, non seulement contre les Alliés, mais contre l'humanité et contre l'avenir.
Nous sommes les ennemis de la guerre, nous disent les socialistes. — Nous aussi, et c'est pour cela que nous entendons que les Empereurs et les peuples qui ont voulu la guerre pour satisfaire leur ambition ou leur haine, soient châtiés, pour qu'ils ne soient pas tentés de recommencer demain leurs hideuses entreprises.
Rappelez-vous que vous êtes tous les enfants de Dieu, nous dit Benoit XV. — Nous ne l'oublions pas. et c'est pour cela que nous serons implacables pour les faux prophètes qui nous ont ramenés à l'âge des cavernes.
E. Denis.
L'opinion magyare et les nationalités.
Le président von Seidler a bien déclaré que les choses devaient rester telles qu'elles sont dans la monarchie des Habsbourg, et que l'empire ne pouvait admettre le principe de l'Entente « que les peuples ont le droit de disposer d'eux-mêmes )), mais tout le monde ne partage pas son opinion même dans ladite monarchie; une telle effervescence s'est manifestée parmi les populations slaves que l'on ne voit pas bien comment, quoi qu'il arrive, tout rentrerait dans l'ordre après la guerre et rien ne serait changé dans la situation politique de ces dernières.
La séance du Reichsrat du 30 mai 191 7 fut à la fois l'aboutissement d'un mouvement et le point de départ d'un état de choses qui ne peut ni s'effacer ni même être négligé. On se rappelle qu'au cours de cette mémorable séance, les nationalités de la monarchie danubienne osèrent faire entendre des revendications
dont l'écho ne s'est par arrêté aux limites de l'empire. Les journaux du monde entier en ont parlé, l'opinion de tous les pays s'en est émue. De toute manière c'est une phase nouvelle de la vie des nationalités qui s'ouvrit officiellement ce jour-là. Moins qu'à qui que ce soit cette évidence ne pouvait échapper aux dirigeants et aux partis dominateurs d'Autriche et de Hongrie. On en a la preuve dans les nombreux articles publiés à ce sujet par la presse des deux pays. .
Les journaux hongrois, pour ne s'en tenir qu'à ceux-là, se sont élevés contre les revendications exprimées le 30 mai à Vienne par les représentants des nationalités de la double monarchie, mais ils ont soin d'indiquer que les revendications des allogènes de Hongrie les touchent tout de même davantage que celles des allogènes d'Autriche. « L'Autriche seule, disent-, ils, est intéressée à la solution de sa question des nationalités comme la Hongrie seule a, de son côté, le droit de décider dans quels rapports elle entend vivre avec les siennes. »
Ils insistent avec force sur ce point que l'Autriche et la Hongrie sont deux États indépendants. Ils remarquent alors avec une certaine aigreur que si l'empereur a nié officiellement dans le discours du trône toute tendance à reconnaître aux peuples de l'Autriche le droit de se constituer en États nationaux indépendants, « on n'a pas encore entendu la réfutation des tendances des Tchèques et des Yougo-Slaves en ce qui concerne leurs revendications au préjudice du royaume de Hongrie. » C'est le Pester Lloyd du i" juin qui s'exprime ainsi, et il ajoute : « Il peut se faire que la parole (( de l'empereur autrichien suffise à anéantir ces élu- (( cubràtions maladives. Mais au cas où les partis slaves (( continueraient leur manœuvre d'élever des reven- (( dications sur des parties des États hongrois, nous <( sommes persuadés que le roi de Hongrie trouverait « des paroles autrement significatives pour s'y oppo- (( ser. Le roi de Hongrie a prêté serment au cours de
(( la cérémonie du couronnement, de sauvegarder « intacte l'intégrité territoriale de la Hongrie et des « pays qui lui ont été adjoints et même, si cela était (( possible, de l'étendre et de l'agrandir. »
A bon entendeur, salut !
Même avertissement au ban de Croatie, le 5 août, le lendemain du discours du député Raditch au parlement de Zagreb.
<( La Hongrie, écrivait alors le Pester Lloyd, attend (( du ban responsable avant tout de la politique croate, « ainsi que de la majorité solidaire avec le ban, non (( seulement des paroles repoussant ces aspirations (( folles et criminelles, mais aussi des actes qui les (( condamnent énergiquement. Ils doivent s'opposer (( par des mesures énergiques au courant manifesté. « Un désaveu tiède de ces machinations ne peut point (( satisfaire la Hongrie. ))
Et tout récemment, le 21 août, le Pesti Hirlap avertissait le président du conseil, Wekerlé, qui a la réputation d'un homme très dévoué à la cour viennoise.
(( Nous ne pouvons trop lui inspirer dès les pre- « miers jours de son ministère, dit ce journal, l'idée « que son devoir est d'entreprendre l'œuvre du salut « du magyarisme. Le pays attend de Wekerlé des <( mesures radicales, même dans la politique nationale. (( Pour lui comme pour tout le gouvernement, la vérité « basée sur les expériences de la guerre reste obliga- (( toire, et cette vérité est que le magyarisme doit être <( renforcé. On ne doit offrir aucune concession aux (( nationalités, pas même dans le droit électoral. »
Les Hongrois semblent particulièrement s'acharner contre les Tchèques à cause de leur ambition de former un État avec les Slovaques. Les Tchèques montrent une vitalité politique qui n'étonne pas du reste ceux qui connaissent leur histoire. Non seulement ils s'expriment à Vienne de la façon la plus catégorique et la plus courageuse, mais leur constante attitude est celle d'un peuple vigoureux et d'esprit très moderne. Durant la
première semaine d'août, Prague a été le théâtre d'un mouvement de nature révolutionnaire assez grave pour que le gouvernement n'ait pas pu ou n'ait pas osé le réprimer par la force. Une grève de plus de 20.000 ouvriers provoquée par la disette s'est vite transformée en un mouvement politique et national qui en fait prévoir d'autres du même genre.
La perspective de voir la population slovaque du royaume s'élever à leurs dépens et grâce aux Tchèques à l'indépendance politique, exaspère d'autant plus les Magyars qu'ils ont toujours eu pour cette population le plus profond mépris. Il faut leur avoir entendu dire : « le Slovaque n'est pas un homme ! » pour savoir jusqu'où va ce mépris, et cependant les Slovaques ne méritent nullement d'être ainsi traités. Ils habitent une région montagneuse où l'hiver extrêmement rigoureux dure chaque année très longtemps et ils ont les qualités physiques et morales des vrais montagnards : endurance, courage, sobriété, économie. Parmi ceux des classes aisées qui vont étudier à Budapest, on compte de brillants sujets et nous en avons connu eh Hongrie et ailleurs de merveilleusement doués. Beaucoup émigrent en Amérique tous les ans, préférant l'exil à la pauvre condition matérielle et sociale dans laquelle les laissent à plaisir l'État hongrois. D'ailleurs celui-ci ne voit pas l'émigration d'un mauvais œil, car elle éloigne un élément de population susceptible de favoriser le socialisme agraire. En outre les Slovaques font là-bas des économies qui leur permettent d'envoyer plus de 150 millions de couronnes par an à leur pays d'origine. A leur retour ils cherchent à acheter de la terre et leurs demandes sont si nombreuses que la valeur des champs en Slovaquie a augmenté, durant ce dernier quart de siècle, d'une manière incroyable.
Rien ne saurait donner une idée plus exacte de la répercussion que les déclarations des Slaves au Reichsrat ont eue en Hongrie que les extraits suivants des journaux magyars.
'L'As Ujsag, l'organe de Tisza, écrit le 15 juin :
« Tout Magyar doit reconnaître aujourd'hui qu'il (( est grand dommage que le Parlement autrichien ait « été convoqué. Il était absolument superflu de rendre (( possible que l'ennemi voie ainsi combien les Slaves (( et les autres nationalités autrichiennes sont peu « d'accord avec la politique autrichienne de la Monar- « chie... Il est dommage que le gouvernement autri- « chien ne possède pas assez le sentiment du devoir (( et le président du Reichsrat assez de conviction (( allemande pour étouffer ces discours qui trahissent (( la monarchie... En pleine guerre le Reichsrat donne « à l'ennemi des preuves de ce qu'en Autriche et en (( Hongrie les nationalités sont en majorité, et de ce « que cette majorité des deux États de la monarchie a (( les mêmes buts de guerre que l'Entente. Et dire que « devant ce spectacle les espoirs de l'Entente ne doi- (( vent pas croître ! »
De telles phrases, en même temps qu'elles témoignent de la mauvaise humeur et des inquiétudes des Magyars, sont un aveu à retenir soigneusement. De plus il est bon de noter que si ces derniers recommandent à l'Autriche de ne se mêler que des affaires de ses nationalités et de laisser la Hongrie s'occuper de ses propres allogènes, ils ne se privent pas de lui donner leur opinion sur les Tchèques. C'est que ceux-ci, avonsnous dit, encouragent et appellent les Slovaques.
(( Les Tchèques, écrit VAz Est du i^"" juin, tiennent (( en mains les ciseaux avec lesquels ils veulent dépe- « cer la Hongrie. Les Tchèques veulent vivre dans un « État indépendant tchécoslovaque et ils réclament « pour cela, les contrées slovaques au préjudice du (( territoire hongrois. Ainsi les Tchèques, par leur (( demande, se sont placés ouvertement dans le camp <( de nos ennemis qui, en somme, ne demandent eux « aussi rien d'autre que notre démembrement. ))
La crainte du démembrement de la Hongrie ne laisse pas les Magyars en repos, eux qui rêvent de
réaliser par les moyens que l'on va voir « l'État unitaire magyar ».
<( Les Magyars, dit le Pesti Hirlap du 2 juin, veu- « lent pouvoir former dans leurs frontières actuelles (( d'État, un État national magyar, unitaire et avec (( une seule langue. Nous ne demandons qu'une Hon- (( grie magyare et forte. Ce but peut être réalisé par « le droit de vote limité à ceux qui connaissent la lan- « gue magyare, de même que par l'introduction de la « langue magyare dans l'armée, dans l'administration, (( dans l'instruction publique, etc. Nous ne pouvons (( abandonner aucun de ces moyens, si nous souhaitons (( sincèrement réaliser notre but : l'État national (( unitaire. »
Le 23 août, le même journal insiste en ces termes sur la question de l'État magyar :
« Il faut qu'on arrive à créer un État unitaire « magyar que le droit électoral ne puisse pas diviser. « Les deux moyens les plus efficaces sont la langue <( magyare dans l'armée et l'enseignement en magyar... « Le but final est d' abolir tout V enseignement national « et confessionnel et de transformer toutes les écoles « en écoles d'État. C'est un point officiel du programme « de tous les partis indépendants et de 48, comme c'est (( le programme des démocrates, des social-démocrates, « des progressistes, des radicaux, des francs-maçons (( et de tout homme politique magyar. L'enseignement (( en magyar est devenu d'un intérêt stratégique. »
On voit d'après ce que l'on vient de lire, ce qu'il faut attendre des réformes électorales projetées en Hongrie.
En somme nous en revenons toujours à cette constatation : inébranlable volonté d'hégémonie des Magyars sur les 'populations non-magyares du royaume de Hongrie : et après ce que la Hongrie doit à l'Allemagne qui deux fois l'a sauvée au cours de cette guerre, on peut dire que l'hégémonie magyare, c'est le contrôle allemand et la surveillance allemande s'éten-
dant sur toutes ces populations. De sorte qu'on ne voit qu'un moyen d'écarter cette éventualité : le démembrement de la Hongrie; Slovaques, Roumains, Yougoslaves devenant indépendants, les Magyars ne conservant que la plaine, la seule et véritable terre magyare.
La création d'un État tchécoslovaque indépendant (( mettra 12 millions de Slaves sujets des Habsbourg hors du contrôle allemand et en fera des gardiens actifs de la liberté européenne, écrivait notre distingué confrère M. H. Wickham Steed dans sa préface au livre de M. Benes « The case of indépendant Bohemia )).
De fait, bien que certains journaux autrichiens aient pu dire après la séance du Reichsrat du 30 mai, que les Tchèques au fond ne réclamaient pas autre chose qu'une réforme de l'Autriche dans le sens fédéraliste, c'est l'indépendance et non point l'autonomie que veulent les Tchécoslovaques. Les partis libéraux de Bohême ont récemment proclamé dans un manifeste que « les Tchèques ne peuvent se contenter d'une autonomie au sein d'une Autriche réformée, mais doivent réclamer un État tchécoslovaque indépendant, et le député tchèque agrarien M. Zahradnik, prêtre catholique, disait à ses électeurs à Wotitz : « Si nous avions à faire aujourd'hui notre déclaration du 30 mai, il est certain que nous y ferions beaucoup de changements. Non seulement, que cela plaise ou non à certains, nous maintenons cette déclaration, mais nous la trouvons même trop exigiie et trop modeste. Nous voulons plus encore et nous n'aurons de cesse que nous n'ayons obtenu davantage, malgré les persécutions et les nouveaux sacrifices qu'entraînera sûrement la marche vers notre but, c'est-à-dire vers l'indépendance complète des pays tchèques. »
André Duboscq.
BIBLIOGRAPHIE
L'Angleterre justifiée, par Harold Begbie, traduit par Price Hubert. Editions Bossard, 1917.
L'Angleterre a eu ses détracteurs qui prétendaient que c'était elle qui avait voulu la guerre et que, tout en la voulant, elle ne s'y était pas préparée. Ils l'accusaient même de n'avoir pas fait un effort digne d'elle pendant la guerre. Réfuter ces calomnies est le but de ce livre. Malheureusement M. Begbie, au lieu de justifier l'Angleterre, s'est appliqué à justifier avant tout un de ses ministres — Lord Haldane,
Quelle différence entre les deux buts! Que Lord Haldane ait beaucoup d'ennemis qui critiquent son action comme ministre de la guerre, cela est de peu d'intérêt pour nous, car cela fait partie de la politique intérieure de la Grande-Bretagne, et l'auteur n'aurait jamais dû confondre son pays avec un de ses ministres.
En s'efforçant de prouver que Lord Haldane fut un bon serviteur de son pays et que l'armée anglaise a été réorganisée par lui jusqu'à la perfection, il veut aussi prouver que seules l'Angleterre et l'Allemagne étaient prêtes à jouer leur rôle dans la guerre. Est-ce que vraiment l'Angleterre était aussi bien préparée pour la terrible lutte que l'était l'Allemagne? Quelle comparaison peut-on faire entre le corps expéditionnaire britannique et cette immense armée allemande qui envahit la Belgique et la France? Est-ce que l'auteur ne s'écrie pas lui-même « les journaux réclamaient des hommes à un moment où nous n'avions ni fusils
ni uniformes à leur donner »? L'Angleterre avait sa flotte prête, mais elle n'avait jamais envisagé un effort aussi formidable que celui qu'elle était obligée de faire pour vaincre l'Allemagne. Cette pauvre Allemagne! Il est vrai que l'auteur appelle ses habitants des Huns, des Barbares, mais n'empêche qu'en tournant la page, nous trouverons des phrases très flatteuses pour elle. Dès le commencement de son livre il développe la théorie de deux Allemagnes: une Allemagne stupide, grossière, immorale; l'autre qui ne veut pas dominer le monde par la force et qui hait la première. Quelle admiration que celle de l'auteur pour l'Allemagne ! « L'Allemagne, on peut le dire, est la patrie spirituelle
de tous les philosophes et de tous les idéalistes. » — Une phrase qui, dans sa généralisation, est stupide. Mais l'auteur ne se lasse pas de démontrer que l'Allemagne n'est pas aussi coupable qu'on le prétend. Son armement? mais rien de plus naturel, car « elle savait avec quel zèle l'Angleterre et ses alliés travaillaient au perfectionnement de leur organisation de guerre avec un zèle qui provoqua une activité extraordinaire de la part du parti de la guerre en Allemagne ».
Sa guerre offensive ne serait, d'après lui, qu'une guerre défensive, car la Triple-Alliance était menacée par l'Entente. Mais il ne dit pas que celle-ci ne fut fondée que quand la France et la Russie, et plus- tard l'Angleterre elle-même, se voyaient sérieusement menacées par ce roc puissant qui était tout prêt à tomber comme une avalanche inévitable sur le reste de l'Europe. Naturellement l'Allemagne étant pacifique, ses gouvernants le sont aussi. A l'appui de cette opinion, l'auteur cite le correspondant berlinois du Daily Mail, lequel prétendait que personne ne pourrait jamais le convaincre que plus d'un million et demi d'Allemands désiraient la guerre. M. Bethmann-Hollweg fut « un apôtre sincère de la paix » et « la guerre éclata malgré les efforts désespérés qu'il fit » pour l'éviter. L'empereur partit en guerre comme un homme irritable et frappé d'épouvante qui finit par prendre parti en tremblant et qui signa l'ordre de mobilisation en en disant : « Messieurs, vous vivrez assez longtemps pour le regretter. » Seul, celui qui ne connaît pas l'Allemagne et qui ne sait pas quelle avidité de conquêtes y régna pendant de longues années, peut représenter dans cette posture Guillaume signant le décret de mobilisation. Il a pu hésiter au moment où l'on discutait l'envoi de l'ultimatum autrichien à la Serbie, car il s'agissait alors de décider si l'on voulait ou non la guerre ; après, la carte était jouée. Le chancelier, s'il avait été cet apôtre de la paix, aurait permis à l'Autriche de revenir sur sa décision, quand au dernier moment, elle avait l'air d'hésiter.
Mais rien ne prouve mieux combien M. H. Begbie est aussi peu logique que son chapitre sur Edouard VII. Là, la scène change. Il explique très bien non seulement les efforts que ce prince de la paix a fait pour empêcher qu'une guerre ne dévastât le monde, mais il nous fait part aussi des craintes que le roi
ressentait à l'égard de l'Allemagne. Il nous montre que le roi n'a jamais désiré encercler l'Allemagne, mais tout simplement l'empêcher d'étendre trop loin ses convoitises. En lisant cet éloge d'Edouard VII et de sa politique, et en voyant M. Begbie citer des phrases comme celle-ci : « Le roi comprit que l'Allemagne était la plus grande menace à la paix du monde », je n'ai pu m'empêcher de croire que le roi n'a bénéficié de ces coups d'encensoir que parce qu'il a fait de M. Haldane son ami personnel et plus tard son ministre préféré.
Je le répète, ce livre aurait dû porter comme titre : « Lord Haldane justifié ».
MÉMOIRES ET DOCUMENTS
DoHx pays.
Un officier de la Brigade tchécoslovaque, qui combat avec tant de vaillance sur le front russe, a eu l'occasion d'interroger de nombreux prisonniers tchèques. Il a, d'après les déclarations de ces soldats malgré eux des armées austro-hongroises, rédigé l'instructif rapport suivant :
« Dans les communes tchèques des perquisitions domiciliaires et des réquisitions ont lieu à chaque instant. A Kylesovice, près d'Opava (Silésie), commune qui, par les sentiments nationaux de sa population, jouit de toute « l'attention » des bureaux impériaux-royaux, des perquisitions ont eu lieu dans toutes les fermes et dans toutes les maisons. Pour que personne ne puisse rien transporter dans les communes voisines, toutes les routes ont été occupées par des soldats et des gendarmes. La commune était véritablement assiégée. Chaque logement fut alors examiné jusqu'au moindre recoin. Les planchers furent arrachés; la niche du chien et le pigeonnier eux-mêmes furent inspectés. Si parfois on apercevait dans le jardin un coin de terre fraîchement remué, vite on creusait le sol dans l'espoir d'y découvrir quelques
cachettes. Malheur à celui chez qui on trouvait quelques provisions. Tout était immédiatement saisi et le malheureux était puni de prison ou se voyait infliger une forte amende. D'après le dernier décret, pris en mai, chaque personne devait recevoir 250 grammes de pommes de terre par jour. Au printemps les invalides et les enfants étaient obligés de ramasser dans les champs du chiendent qui, lavé et séché, était ensuite moulu. Cela remplaçait la farine. On a également séché et moulu les grains de Irèfle pour les faire manger aux gens.
« En avril, on célébrait un mariage à K..., lorsque les gens de la noce furent réunis autour d'un frugal festin nuptial, les gendarmes firent irruption dans la salle, saisirent sur la table les « gâteaux » faits de farine noire, ainsi que les quelques morceaux de viande préparés, et ils arrêtèrent la mère de la mariée. Il va de soi que la fête fut finie tout de suite.
« Les soldats ne sont pas mieux traités au front ou au dépôt. On leur donne comme nourriture des orties et de la betterave; ils ne reçoivent de la viande que trois fois par semaine. Une boîte de conserve de viande doit suffire à 4 hommes pour leur déjeûner. Un pain doit durer 5 jours.
« La situation des familles d'ouvriers et d'employés des villes est pire encore. Les femmes des villes parcourent les villages — on y rencontre même quelques femmes de « conseiller » — pour y mendier des pommes de terre dont elles oifrent des prix exorroute de l'Allemagne vers l'Asie Mineure et l'Océan Indien passe par la Hongrie et que, en dépit de son immense puissance, elle ne peut, sans les Magyars, établir un tout organisé. « Nous sommes votre port vers l'Orient )>, crie le Magyar, et un tel fait impose à l'Allemagne le devoir d'établir une voie navigable capable de la mettre en contact direct avec l'Orient. On peut réaliser ce projet en reliant la Mer du Nord, par l'Elbe, et la mer Baltique, par l'Oder, au Danube et, après avoir régularisé la Save et la Kulpa, en reliant le Danube et la mer Adriatique, d'une part, et d'autre part, le Danube et la mer Egée par la Morava et le Vardar. D'ailleurs Budapest est en tous cas une station allemande sur le chemin de fer Berlin-Bagdad.
Pour prouver à son interlocuteur allemand que les Magyars approuvent le plan de l'Alliance complète avec l'Allemagne, le
Docteur Palyi publie les lettres que lui ont écrites à ce sujet le cardinal Jean Csernoch, Prince-Primat de Hongrie, archevêque de Estergom, et l'évêque Prohazka. — Le Cardinal Csernoch écrit : « Je suis convaincu qu'il est de l'intérêt de l'Église catholique à la fois en Hongrie et en Autriche, que notre union avec l'Allemagne soit forte, durable et intime. » L'évêque Prohazka dit : « L'Église catholique a besoin aussi d'une barrière solide qui, par l'Europe centrale, s'étende de la Belgique, qui doit se reformer, jusqu'aux pays du Croissant, de ce Croissant qui ne nous semble pas sanguinaire. « Le Docteur Palyi termine son intéressante et instructive dissertation par ces mots : « Un puissant Empire austro-hongrois sous le sceptre des Habsbourgs, étroitement lié économiquement et intellectuellement à l'Allemagne, quelle puissance pourrait menacer sérieusement un tel bloc ? ))
Les écoles tchèques sous la botte autrichiennes.
Les députés tchèques Stanek, Tobolka et consorts ont adressé, au cours de la dernière session du Reicbsrat, une intéressante internellation au président du Conseil.
Pour bien comprendre le sens de cette interpellation, il est nécessaire de savoir comment est organisée la publication des livres scolaires en Autriche.
L'édition des ouvrages destinés à l'enseignement primaire est entre les mains du gouvernement. C'est un monopole de l'État exploité par le K. K. Schulbiich-Verlag in Wien (Établissement impérial-roval pour l'édition de livres scolaires à Vienne).
''Quant à l'enseignement secondaire, il n'est pas réclé, comme en France, par un programme détaillé. Le Ministère de l'Instruction publique se contente d'en fixer les méthodes. L'édition des livres est libre. Cependant les ouvrages destinés aux différentes classes des pvmnases ou des écoles réaies doivent être présentés au Ministère où une commission les approuve ou non. Seuls les livres ainsi approuvés doivent être mis entre les mains des élèves.
Ainsi donc les ouvrages que le gouvernement a interdits ou dont il a Jug'é certains passages répréhensibles sont des livres
ou qu'il a publiés lui-même ou dont il a, par ses agents, approuvé l'emploi.
Voici maintenant le document :
« Excellence, si nous devions vous exposer toutes les illégalités commises pendant la guerre à l'égard de l'enseignement tchèque, il faudrait un volume énorme. Nous nous contenterons donc de signaler quelques exemples de saisie et de censure.
Certains passages du Livre de lecture tchèque pour les écoles primaires supérieures de garçons, par Horcicka, 3* partie, deuxième édition revue et corrigée :
La biographie de Vaclav Matej Kramerius a été jugée séditieuse à cause des mots suivants : « il brisa ainsi l'influence de la germanisation qui, depuis l'époque de Joseph II, pesait sur notre nation » ;
Un passage de la Fille de Slava, de J. Kollar, ainsi qu'un extrait de VHîstoire de la nation tchèque relatif à la bataille de Domazlice en 1431, et que le discours prononcé par Franc. Palacky lors de la pose de la première pierre du Théâtre National, le 16 mai 1868, ont été fugés séditieux ;
Le poème le Grand jour des Morts, extrait de VÉcho des chants russes de F. L. Celakovsky, a été jugé inconvenant parce qu'il chante la mort des guerriers russes pendant la guerre francorusse ;
Un morceau de K. Havlicek Borovsky, Hardiment en avant, a été trouvé séditieux parce qu'il a des tendances politiques; de même une Lettre de Havlicek à Palacky car, outre qu'elle pourrait porter les enfants à plaindre Havlicek et sa famille, elle est susceptible de faire détester une mesure gouvernementale ;
Une poésie de Fr. S. Prochazka, Fleurs jaunes, a été jugée déplacée, car elle décrit le triste abandon du château royal de Hradcany, à Prague ;
Un poème de Sv. Cech, Un Hussite sur les bord de la Baltique et un autre, de El. Krasnohorska, le Pays des Chods, ont été jugés séditieux; ce dernier, parce qu'il prétend que d'Allemagne nous viennent seulement des orages, des maux et des soldats ;
Un extrait du roman F.-L. Vek, de Jirasek, les Études du jeune Vek, a été jugé répréhensible parce qu'on y montre la façon
dont, dans les écoles allemandes, on agit à l'égard des écoliers tchèques et qu'ainsi on fait détester la langue allemande et les professeurs ;
La Ballade de Noël, de Ant. Klastersky, a été jugée séditieuse parce qu'elle parle des chefs politiques Sladkovsky et Trojan ; de même la biographie de l'écrivain Joseph Holecek, parce qu'on y trouve des expressions comme « solidarité slave », « la lutte des Yougo-Slaves », « il visita la Russie », et des titres tels que « Pour la Liberté » et « Contes monténégrins » ;
Dans un morceau de Fr. Zakavec, le Saint Venceslas de Aies, ordre a été donné de supprimer : « aux sons de l'hymne des Hussites : Kdoz jste bozi bojovnici » ;
Ordre a été donné de supprimer un poème de J. Sv. Machar, les Trois Anneaux, pour des raisons d'ordre purement religieux, car il met en doute le bien-fondé de la foi catholique;
La biographie de Al. Jirasek, par J. Sv. Machar, et celle de Machar ont été jugées séditieuses; cette dernière parce qu'elle contient les titres d'ouvrages saisis.
Passons au Livre de lecture à l'usage des écoles primaires tchèques de garçons, de Rufer et Horcicka, F* partie, 2* édition :
On y a interdit la publication du poème Dialogue nocturne à cause du passage suivant : « et cette région natale répond à la douceur de la langue russe » ;
On y a trouvé répréhensible la poésie suivante de Karel Havlicek Borovsky :