MA CHANSON
Faites-moi des promesses ;
Donnez-moi des ordres ;
Menacez-moi,
Vous n'arriverez pas à faire de moi un traître.
Mon drapeau rouge et blanc
Est pour moi un héritage d'honnêteté et de force.
Un extrait des Mémoires d'Al. Jirasek, Chez les Allemands, a été jugé séditieux parce qu'il décrit le martyre des enfants tchèques envoyés dans les régions allemandes. Un enfant allemand
éprouve, paraît-il, les mêmes souffrances, quand il est envoyé « en échange » dans les régions tchèques. »
La misère en Autriche.
Nous reproduisons ici, sans changement, à titre de document, une lettre d'un simple ouvrier tchèque échappée à la censure autrichienne.
« La misère est grande et la dysenterie fait des ravages de plus en plus grands. Les gens l'appellent choléra. Pendant les grèves, on a promis aux ouvriers qu'ils recevraient plus de pain, mais jusqu'ici ce ne sont que des promesses.
Les portions de nourriture pour chaque personne sont :
Chaque semaine : 1 kilo de pain; 1/2 kilo de farine (seulement pour des gens mariés); 1/2 kilo de pommes de terre.
Chaque mois : 1 kilo de sucre ; 1 carte de graisse ; 1 carte de café ; 1 bon de pétrole.
Ce sont les portions pour les civils. Les invalides militaires, qui sont envoyés travailler dans les mines ou les forges et logés dans des baraques spéciales, reçoivent chaque jour un kilo de pain et 16 hellers, rien de plus.
Les aliments sont distribués chaque semaine (sauf aux invalides à qui on les distribue tous les jours) le vendredi et le samedi. Il arrive donc souvent que ceux qui ont mangé trop tôt leur portion ou qui n'ont pas d'argent pour se procurer quelque chose en fraude, meurent de faim le jeudi. L'Administration de l'office de ravitaillement se charge de calmer ce dangereux appétit en faisant le pain le plus misérable et dont la seule vue soulève l'estomac vide.
Il y a aussi ici ces fameuses cuisines de guerre. On y vend un déjeuner à 40 hellers. Ce déjeuner, c'est de l'eau dans laquelle nagent de la betterave, du navet, du trèfle et autrea légumes de guerre. Ce déjeuner a au moins cela de bon que ce sont de petites portions qui ne font pas trop de mal.
Il y a encore d'autres cuisines de guerre, celles des usines, où l'on fait aussi de la soupe et où, de temps en temps, on ajoute aux légumes de guerre — suivant que les Italiens se livrent à une offensive — de la viande de guerre. A l'époque des offensi-
ves, des vagons pleins de cadavres de chevaux sont amenés aux cuisines des usines, où l'on en fait de la soupe; dans ces cuisines on travaille pour les invalides dont j'ai parlé et pour les ouvriers étrangers; en Bohême ce sont pour la plupart des Magyars et des Polonais. Quand on écrit que les Italiens vont faire une offensive, ces esclaves se réjouissent à l'avance d'avoir de nouveau de la soupe grasse. Ces malheureux envoyés en service commandé dans les mines et les usines sont des esclaves au vrai sens du mot. Non seulement la liberté individuelle est limitée, mais on a institué même les peines corporelles et pour la moindre réplique, le coupable est battu et, en signe d'humiliation, tondu ras comme un prisonnier.
Le salaire des ouvriers en munitions est assez élevé, mais il est impossible de rien acheter, même avec beaucoup d'argent. La situation des mineurs est fort mauvaise à ce point de vue. Leur salaire varie de 5 à 6 couronnes par jour, quelquefois moins. Par exemple, le père de N..., qui ne peut plus travailler dans la mine, travaille en haut pour un salaire de 120 couronnes par mois. Il est inutile de dire comment il vit.
Le commerce de contrebande ou d'échange marche très bien. Par exemple, N... a reçu d'une amie qui est buraliste, un peu de tabac; il l'a échangé pour un kilo de graisse, et cette graisse pour 10 kilos de farine. On peut voir ici clairement l'organisation. Dans le pain officiel on aperçoit de la paille mal moulue et pourtant on peut encore se procurer en contrebande de la farine blanche. Un kilo de cette farine coûte 10 couronnes et un kilo de beurre 36 couronnes.
Dans les villes industrielles on peut voir encore assez d'hommes. Dans les villages, par contre, il n'y en a pas un seul. Par-ci, par-là, le fils de quelque riche propriétaire ou juif a pu se tirer d'affaire, parce qu'il a été tout à coup reconnu indispensable quelque part, soit dans une mine ou une usine. Il y a très peu de soldats dans les villes, tandis qu'en mars encore on en voyait beaucoup. — La fin approche. »
ÉCHOS ET NOUVELLES
Une manifestation politique de l'Université tchèque de Prague.
Comme on sait, le député tchèque A. Rasin, collègue de M. Kramar, a été condamné à mort et privé par les tribunaux autrichiens de son titre de docteur en droit. Quand il a été amnistié, l'Université de Prague a pris l'initiative de lui rendre son titre de docteur et organisa une manifestation qui a eu une très grande répercussion en Autriche. Rasin avait été, en effet, privé une fois déjà de son titre de docteur pour crime de haute trahison en 1893 à la suite du procès de l'Omladina, et ce titre lui a été rendu plus tard. La situation actuelle en ces moments critiques de toute la nation a donné évidemment à cette seconde restitution de son titre de docteur une signification politique d'une importance capitale. C'était un défi de toute la nation à l'Autriche, c'était la solidarisation de toute la nation avec les actes de Rasin,
On a pu constater l'importance de cet acte de l'Université tchèque de Prague au Reichsrat où le député allemand Hartl a remis au Président du Conseil une demande d'interpellation qu'il a motivée ainsi :
« Selon les informations concordantes des journaux de Prague, le renouvellement de la promotion au doctorat du D"" Rasin, qui a eu lieu le 22 de ce mois à l'Université tchèque, a été mis à profit pour fêter et glorifier les crimes pour lesquels le D"" Rasin et consorts ont été condamnés à mort. Ceux qui connaissent les affaires tchèques ne pouvaient s'attendre à autre chose. Ils savaient très bien que les amnistiés ne sont pas des « dévoyés », mais des hommes opiniâtres qui continueront sciemment et imperturbablement, par tous les moyens à leur disposition, leur politique dirigée contre l'existence de l'État.
On ne peut cacher que les machinations politiques d'une foule de chefs politiques tchèques ont été justement pour nos ennemis une des incitations qui ont causé cette terrible guerre ; c'est, d'ailleurs, si peu contestable que les menées traîtresses organisées même encore aujourd'hui dans les pays ennemis par les anciens députés Masaryk et Diirich se sont fait sentir dans les funestes difficultés de notre propre campagne. Nous ne pouvons pas oublier non plus que des milliers et des milliers de braves soldats allemands ont payé de leur vie le fait que leurs camarades tchèques, excités par leurs chefs politiques, les ont abandonnés au moment du plus grand danger et sont passés à l'ennemi.
Rappelons aussi les grèves ouvrières organisées dans les premiers jours d'août à Prague et dans d'autres villes de Bohême. Elles avaient évidemment pour but principal de paralyser politiquement, en provoquant des troubles, nos brillants succès en Galicje orientale et en Bukovine. Différentes exagérations en statistique montrent aussi clairement que beaucoup de districts tchèques cherchaient par leur passivité, à s'opposer, de toutes leurs forces et malheureusement avec succès, à l'exécution des règlements relatifs à l'exportation des denrées.
En présence de ces faits, qui sont en connexion intime, nous considérons qu'il est du devoir impérieux du gouvernement, de son obligation la plus grave envers l'État et la couronne, de consacrer la plus grande attention aux circonstances que nous avons rapportées et de prendre en temps voulu et résolument toutes les mesures de répression requises. Nous posons donc les questions suivantes : 1° Son Excellence a-t-elle connaissance des faits qui se sont produits lors du renouvellement de la promotion du D'' Rasin, où a été solennellement proclamée la fidélité à la politique qui a conduit à la condamnation du D"" Rasin pour crime de haute trahison? — 2° Son Excellence est-elle décidée à prévenir, sans hésitation et de toutes ses forces, les dangers qui peuvent, pour notre situation intérieure et extérieure, résulter de telles manifestations en des lieux si importants? »
Il est absolument inutile d'ajouter des commentaires.
Les députés Tchèques au Reichsrat de Vienne et l'Entente.
On a appris par les journaux quotidiens les faits graves qui se sont de nouveau produits dans les dernières séances du Reichsrat. Les héros en furent, une fois de plus, les députés tchèques qui n'hésitèrent pas à demander tout à fait ouvertement l'indépendance complète de l'État tchécoslovaque et le démembrement de l'Autriche-Hongrie. Un des discours les plus significatifs était celui du député agrarien Zahradnik, qui pst en même temps prêtre catholique.
Voici le passage essentiel du discours de M. Zahradnik (séance du 26 septembre 1917) :
« En présence de la politique régnante dirigée contre le peuple tchèque, peut-on en vouloir aux Tchèques s'ils ont perdu confiance dans Vienne et s'ils refusent de laisser ce parlement décider de leur sort? Il faut conserver à tous les peuples, même aux plus petits, le droit au respect, le droit à décider d'euxmêmes. Cela s'applique aussi aux dix millions de Tchécoslaves qui, d'ailleurs, ne se laisseront pas abaisser au niveau d'un petit peuple. Les Magyars peuvent dire ce qu'ils voudront, les Tchèques ne laisseront pas les Slovaques sous leur emprise ; ils
revendiquent également pour eux le droit à la culture. Les Tchèques, eux aussi, ne souhaitent rien plus que la paix, mais il ne faut pas oublier que les gens n'ont pas versé leur sang pour quelque impérialisme ou pour le germanisme. Nous ne désirons qu'une paix honorable, une paix qui apporte l'égalité des peuples, la paix d'hommes égaux et libres et non pas une paix qui nous maintienne dans les fers, qui nous asservisse encore. Nous regrettons vivement que le Pape nous ait oubliés. Il n'a reconnu que les Polonais; il appelle aujourd'hui les évoques irlandais à Rome, mais il ne sait rien de notre peuple. Nous obtiendrons néanmoins justice sans secours étranger. De même que les Allemands ont solennellement déclaré qu'en Bohême ils ne se soumettront pas à la majorité, les Tchèques ne s'inclineront pas devant la majorité de cette chambre. Ils revendiquent pour eux un État indépendant possédant tous les attributs de la souveraineté. Le Président du conseila interdit que qui que ce soit porte ses desiderata devant l'étranger. Les Tchèques sont convaincus que la question du peuple tchèque est trop importante pour être résolue ici, à Vienne. »
M. Zahradnik est un membre important du parti agraire qui compte 36 représentants au Reichsrat. On comprend donc l'importance d'une telle manifestation.
Peut-on exiger encore plus de preuves des vrais sentiments des Tchécoslovaques à l'égard de l' Autriche-Hongrie?
La Neue Freie Presse et les discours des députés Tchèques.
Le fameux journal de la finance viennoise n'en a pas, évidemment, besoin. Témoin les commentaires qu'il a publié le 27 septembre 1917 au sujet du discours de M. Zahradnik, cité plus haut.
« La séance d'aujourd'hui a montré une fois de plus que les Tchèques s'en tiennent à leur programme de démembrement de l'Autriche et d'anéantissement de son unité intérieure. Le député Zahradnik a parlé comme s'il restait quelque espoir de voir la conférence de la paix réaliser ces désirs exagérés. Le Président Wilson, cet ennemi du peuple aljemand, a dit dans sa réponse au Pape qu'il ne veut le démembrement d'aucun État. Dans ses derniers discours, Lloyd George a affirmé que les États comprenant plusieurs nationalités avaient aussi des droits. Le député Zahradnik est pourtant d'un autre avis. Il va beaucoup plus loin que le Président Wilson et il réclame le démembrement de l'Autriche, la constitution d'un État tchèque indépendant jouissant des attributs de la souveraineté. Il renouvelle la prétention d'une lutte avec la Hongrie pour la « libération » des Slovaques, et explique
que, vu la politique régnante, on ne saurait en vouloir aux Tchèques s'ils ont perdu confiance dans Vienne et s'ils ont renoncé à laisser le Parlement décider de leur sort.
Le D"" Silvester, député, a répondu avec raison que le discours de ce député a donné à beaucoup l'impression d'être prononcé devant le Parlement de l'un des États avec lesquels nous vivons en profonde inimitié. Il est fort regrettable qu'un prêtre catholique prononce un discours si haineux. »
Il est superflu d'ajouter un seul mot aux paroles du grave journal de Vienne. Nous l'en remercions sincèrement.
Les persécutions des Slovaques en Hongrie.
La presse tchèque dénonce avec indignation les procédés ignobles du gouvernement de Budapest contre les Tchécoslovaques de Hongrie. La Narodni Politika écrit :
« Tandis qu'à l'étranger ils cherchent à faire croire qu'ils admettent le courant démocratique, les agents gouvernementaux magyars renforcent à l'intérieur leur brutale politique de magyarisation. Nous avons déjà parlé de l'ordonnance anti-roumaine émanée du ministre du culte et de l'instruction publique Apponyi, de ce même Apponyi qui, jadis, paradait aux congrès internationaux. On nous annonce en outre que cette ordonnance concerne également les écoles communales que l'État entretient en Slovaquie. Jusqu'à présent, l'enseignement religieux tout au moins avait lieu, dans ces écoles, en langue slovaque. Aujourd'hui il doit avoir lieu en magyar. Les prières elles-mêmes devront être récitées en magyar. Les Magyars sont incorrigibles, mais à la fin les événements se chargeront de la correction qu'exigent l'égalité et la justice. »
Une nouvelle politique des nationalités en nong:rie.
Le Pesti Hirlap, adversaire de Tisza et qui se prétend l'organe d'une politique intérieure éclairée, publie, dans son numéro du 19 août, un éditorial intitulé : Idées et hommes. Il y donne au gouvernement les conseils suivants : « Nous ne répéterons jamais assez au gouvernement et aux partis qui le soutiennent, qu'il est nécessaire de compléter leur programme démocratique par des considérations nationales. Si, en effet, l'activité du gouvernement était tout entière consacrée à la seule tâche d'élargir radicalement le suffrage, les milieux intellectuels et le peuple magyars seraient conduits à une agitation apparemment nationale comme celle de Tisza, mais en réalité anti-nationale. Par leur législation et les mesures qu'ils prendront, ils doivent servir la
magyarisation, l'œuvre de fusion nationale. Il faut cesser le marchandage avec les nationalités. La langue d'État doit avoir le dessus dans toutes les questions, dans la défense nationale, l'école et l'administration. Si, en effet, ils négligeaient cette tâche conclusive pour ne s'occuper que de la forme radicale et internationale du droit de suffrage, sans garanties nationales, ils ne feraient que servir les tendances destructives, et, par ce principe de démocratisation que l'ennemi nous a imposé, ils ne feraient qu'encourager les efforts faits en vue de démembrer notre pays. » Nous tenons à préciser que le Pesti Hirlap n'est pas le journal de Tisza, qu'il traite même celui-ci de tyran manquant d'humanité. Il cherche à se faire passer pour libéral, progressiste, éclairé; il se vante de comprendre l'esprit de l'ère nouvelle qui s'ouvre dans l'histoire de l'humanité et que l'ex-ministre Tisza est incapable de saisir.
Conspiration slave contre rAutriche-Hong:rie.
Le Budapesti Hirlap du 6 septembre publie, sous le titre de : la Conspiration slave, un remarquable article. Il jette sur la situation intérieure de l'Autriche-Hongrie la lumière la plus crue. Dans la première partie, le journal y glorifie les prouesses de l'armée magyare. Il ajoute que les Magyars peuvent maintenant se flatter d'avoir défait leur ennemi extérieur. « On pourrait croire, poursuit la feuille, que nous avons déjà accompli la part la plus rude de la tâche qui nous incombait. C'est une erreur. Grâce au courant démocratique et aux événements universels, depuis un certain temps la bande des races de la Monarchie dualiste se montre bruyante. Ceux qui, dans les deux premières années de la guerre n'avaient pu, à cause de la politique énergique et efficace de nos hommes d'État, ouvrir la bouche, commencèrent soudain à élever la voix et firent des pieds et des mains pour proclamer leurs efforts et leurs sentiments intimes. Les Tchèques donnèrent le signal; les Ruthènes et les Slovènes continuèrent. C'est maintenant le tour des Croates. Il est surprenant que tous réclament une seule et même chose. La dislocation des territoires de l'État magyar est leur but. L'un se propose de prendre au nord; l'autre à l'est, et le troisième au sud. Sur quelle base, en vertu de quel droit ? Qu'importe ! Chacune de leurs raisons est, d'ailleurs, déplacée et mensongère, et chacune de leurs paroles respire la trahison... Nos ennemis intérieurs comptent, selon leur aveu, sur nos ennemis extérieurs. Les Tchèques n'ont-ils pas dit ouvertement que la question des nationalités en Autriche ne serait pas résolue au Reichsrat, mais à la conférence de la paix ? Il est encore possible, — poursuit
le journal — , par une parole appropriée, énergiquement prononcée, d'entraver les progrès de ce mouvement. Si pourtant les sphères compétentes attendent trop longtemps pour prononcer ce mot, leurs épaules mêmes ne suffiront plus à arrêter les rêves des Slaves. »
M. Franklin-Boaillon et Tindépendance tchécoslovaque.
La commémoration aux États-Unis du double anniversaire de la naissance de La Fayette et de la victoire de la Marne, le 7 septembre, s'est terminée par un banquet officiel auquel prenaient part M. Jusserand, ambassadeur de France, M. Henri Franklin-Bouillon, Sir Cecil Spring-Rice, ambassadeur de la Grande-Bretagne et d'autres représentants diplomatiques des pays alliés. Le Times dit que ce fut la réunion la plus distinguée tenue depuis le banquet auquel assistèrent MM. Balfour et Viviani lors de la récente visite des missions de guerre française et anglaise.
Parmi les principaux orateurs qui prirent la parole à cette occasion, on peut citer M. Jusserand, M. Franklin-Bouillon et M. André Tardieu. Au cours de son éloquente allocution, M. Franklin-Bouillon déclara qu'il ne peut être question de paix avant la victoire finale, et que tous les Alliés étaient fermement décidés à protéger et à libérer les petites nations, non pas seulement celles qui ont subi l'invasion allemande, mais les nations comme les Tchécoslovaques et les Polonais.
Le pathétique discours de M. Franklin-Bouillon fut frénétiquement applaudi par toute l'assemblée. C'est une preuve évidente que les Alliés, y compris les États-Unis, sont bien décidés à briser le bloc des Empires centraux en libérant les races opprimées d'Autriche-Hongrie, et à établir une barrière de nouveaux États indépendants qui serait une garantie dans le cas d'une future agression germano-magyare.
Situation économique»
La situation économique de l'Autriche-Hongrie est franchement mauvaise, pour ne pas dire désespérée. Toutes les nouvelles qui nous parviennent sont unanimes à le constater, Aura-t-elle la force de passer encore un hiver? Et si elle y réussit, aux prix de quels sacrifices pourra-t-elle le faire? La population est affolée à la seule pensée que l'hiver est proche. Ayant à peine maintenant — après la récolte — de quoi manger, elle s'attend à des souffrances inouïes. Aussi les protestations contre l'alimentation actuelle sont-elles nombreuses. Des villes, des départements entiers se réunissent pour protester et pour demander une amélioration de la nourriture. Il est intéressant de voir que les pays qui souffrent le plus — les Pays Tchécoslovaques — sont justement les régions les plus riches de la monarchie danubienne. Ce fait s'explique d'abord par le mauvais rendement des récoltes de cette année et ensuite par l'exploitation plus que honteuse à laquelle ces pays slaves ont été soumis par le gouvernement viennois.
Parmi les nombreuses protestations contre l'alimentation insuffisante de la Bohême, il y en a une qui vaut d'être mentionnée : celle de la capitale — de Prague, Nous y apprenons que Prague, bien qu'étant la sconde ville de l'empire, n'a de représentants dans aucune des nombreuses « centrales » d'approvisionnement, ce qui est peut-être à son honneur, car ce ne sont que des compagnies organisées de voleurs et d'usuriers. Aussi les intérêts des Praguois ne sont-ils pas plus respectés que ceux du moindre village. Les pommes de terre ont tout à fait disparu du marché, La dernière vente a eu lieu le 21 février ! En 1917, jusqu'au 31 juillet, la ville de Prague a reçu les approvisionnements suivants en matières grasses :
Saindoux : 51.317 kilos, ce qui fait par personne et par mois 0 k. 033;
Margarine : 58.018 kilos, ce qui fait par personne et par mois 0 k. 066 ;
Beurre : 72.468 kilos, ce qui fait par personne et par mois 0 k. 071.
La quantité de lait dont la ville en février 1917 recevait encore 71.368 litres par jour (9 litres 13 par personne), est descen-
due à 34.952 litres. C'est donc une diminution de 49 % et la portion de lait par jour et par personne n'est en théorie que de 6 centilitres, en réalité le lait est introuvable. Tandis qu'en Bohême toute la population proteste avec la dernière énergie contre l'exportation des vivres du pays, les journaux viennois du 27 septembre annonçaient que 1.700 wagons de poires de Bohême étaient arrivés jusqu'à cette date sur le marché de Vienne et ils ont l'impudence de dire encore que le royaume de Bohême doit être reconnaissant d'avoir trouvé un si excellent débouché.
Nous savons que depuis le 14 septembre l'Autriche connaît la carte de charbon. Mais tandis qu'à Vienne elle donne droit à 35 kilos par semaine, à Prague on ne distribue que 25 kilos seulement. A la carte de charbon vient s'ajouter encore, à partir du 26 septembre, la carte de vêtements et -à partir du 21 octobre la carte de pommes de terre. La première doit mettre fin à l'usure qui se pratique dans le commerce des vêtements, qui ont atteint des prix fabuleux : 400 à 600 couronnes pour un vêtement d'homme ! L'autre doit assurer une juste distribution des pommes de terre dont le stock s'élèverait à 20 millions de quintaux. On peut dire d'avance que cette carte aura seulement pour conséquence une misère encore plus grande de la population et, de l'autre côté, l'enrichissement d'une dizaine d'accapareurs et de directeurs d'une nouvelle « centrale ».
Dans ces circonstances il est tout naturel que chaque personne ne recevant que 200 grammes par jour d'une affreuse farine et les quantités de divers aliments indiqués ci-dessus, la mortalité ne fasse qu'augmenter. Tandis qu'en 1914 elle était à Prague de 13,90 %, elle a monté en 1916 à 15,29 % et en 1917, dans les premiers huit mois, le nombre des décès était de 2.706, tandis que dans la même période de 1916 il n'avait été que de 2.240. Parmi les maladies qui font le plus de victimes, il faut citer la tuberculose (avant la guerre 18,21 % du nombre total des décès, en 1916 24,48 %) et la dysenterie qui se répand d'une façon terrible. Voici quelques chiffres qui indiquent clairement les progrès que cette maladie a faits en Bohême au mois d'août dernier :
Dans la semaine du 5 au 11 août : 278 cas, dont 23 mortels;
Dans la semaine du 12 au 18 août: 780 cas, dont 83 mortels;
Dans la semaine du 19 au 25 août: 864 cas, dont 122 mortels;
Dans la semaine du 26 au l*"" septembre : 937 cas, dont 129 mortels.
A Vienne, où la population est la mieux nourrie, les statistiques officielles mentionnent 672 cas de dysenterie pour le mois d'août, 674 cas de tuberculose pulmonaire et 4.152 maladies d'intestins.
Mais il est certain que la situation alimentaire et économique en général est en Autriche-Hongrie encore beaucoup plus difficile qu'elle ne nous apparaît d'après les journaux. On comprend facilement que la censure ne permette pas aux journalistes de peindre la situation telle qu'elle est. Nous pensons donc qu'il n'est pas sans intérêt de donner ici la traduction d'une lettre que nous avons sous les yeux et qui a heureusement pu échapper à la censure autrichienne. En voici les passages principaux :
« Tu ne peux t'imaginer quelle misère règne chez nous, et cet hiver ce sera encore pire, car on n'a absolument rien récolté. A la suite des fortes chaleurs tout est desséché; il n'y a pas de blé et nous n'aurons pas non plus de pommes de terre. Je ne sais vraiment pas comment nous pourrons tenir cet hiver. Maintenant, après la récolte, on a envie de pleurer; les paysans mêmes n'ont pas assez pour eux-mêmes. Il n'y a pas de viande. Une fois par semaine seulement, on peut en acheter un morceau et, encore, faut-il faire la « queue » pendant quatre heures devant la boucherie. Un kilo de saucisses coûte 15 couronnes et on ne peut en trouver. On paye 1 kilo de farine 10 couronnes et un œuf de 60 à 70 heller. L'habit le plus ordinaire vaut 400 couronnes et de mauvais souliers 100 couronnes. Il n'y a pas de chocolat du tout. Il y avait assez de fruits chez nous, mais on vendait les cerises 3 couronnes le kilo, les abricots 5 couronnes. Le tabac et les cigarettes ont augmenté de 300 % et on n'en trouve pas. Imagine-toi que je peux m'acheter 4 cigarettes par semaine et, en plus, un paquet de tabac qui est composé de plus de moitié de feuilles de hêtre. Il y a partout ici des grèves et des manifestations, mais les journaux n'ont pas le droit de le dire. Nous sommes convaincus, et nous l'espérons tous, que cela finira bien pour
nous et que les Alliés ne nous abandonneront pas. Tu sais sûrement qu'on a libéré nos condamnés, mais combien en reste-t-il encore emprisonnés et combien en a-t-on fusillé au début ! Il est inutile d'en parler. Tout cela sera vengé et bientôt, espérons-le ! » On voit par cette lettre, qui n'a pas été écrite pour être publiée, que le peuple tchèque, malgré les souffrances inouïes qu'il doit endurer, ne pense qu'à une chose : à sa libération. Et cette libération, il l'attend des grandes nations qui se sont levées pour défendre petit et grand contre l'insolence germanique.
L» Gérant : i.. .matmiic.
Imprimerie Slave, 182, rue Ju Faubourg St. -Martin, Paris.
Revue bi-mensuelle
3^ ANNÉE. i" Novembre 1917 N°' lo-ri.
Relations politiques italo-tchèques.
Importante manifestation italienne en faveur de l'Indépendance tchécoslovaque.
Avant la guerre, les relations entre l'Italie et la nation tchèque étaient fort minimes, on pourrait même dire qu'elles existaient à peine. Nous, Tchèques, étions les adversaires de la Triple- Alliance ; nous avons cherché à l'étranger à nouer des relations avec les Français, les Anglais, les Russes, les Serbes; parmi ces nations, nous cherchions des amis et de futurs alliés. Nous avions l'impression très nette que l'évolution naturelle des événements européens nous amènerait tôt ou tard, à la suite d'une catastrophe, aux côtés de ces nations contre l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne.
L'Italie était l'alliée de nos ennemis. Cette alliance nous dictait nos relations avec elle, relations imaginaires et plutôt froides.
Cependant la nation tchèque nourrissait d'anciennes sympathies pour la nation italienne, pour cette nation qui, par sa révolution et par ses guerres contre l'Autriche, avait conquis son unification et sa liberté. Ces sympathies étaient profondes, appuyées sur de vieilles traditions, de vieux souvenirs : le D"" Rieger, l'un des trois glorieux chefs politiques de notre renaissance nationale (les autres étaient Palacky et Havlicèk) ne revenait-il pas d'Italie, en 1848, plein d'enthousiasme
pour l'idée de la Jeune Italie, lorsqu'il débuta en Bohême dans sa brillante carrière politique et parlementaire de 1848 et 1849.
L'une des causes immédiates du mouvement révolutionnaire de Prague, en 1848, fut la provoquante revue militaire qu'organisa à Prague le sanguinaire général Windischgraetz et lors de laquelle il prononça à propos du succès des troupes autrichiennes sur les champs de bataille d'Italie un discours tendancieux et irritant. Le peuple tchèque, qui suivait avec sympathie la lutte que l'Italie soutenait pour sa liberté, accueillit le discours de Windischgraetz comme une provocation contraire à ses sentiments et à ses sympathies. Ce discours fut comme de l'huile jetée sur le feu de l'agitation populaire et, trois jours après éclatait la révolution de Prague, malheureusement mal organisée et qui fut vite réprimée.
Après 1849 commença l'absolutisme de Bach, l'oppression de la nation tchèque et l'étouffement de toutes les manifestations, de toutes les fonctions de sa vie nationale. Après dix ans de souffrances, la nation tchèque avait les yeux fixés sur l'Italie ; le cœur débordant d'enthousiasme, elle entendait l'écho des victorieux canons italiens de Magenta et de Solférino, espérant d'eux sa libération. La jeune et puissante Italie, en effet, causa indirectement par ses victoires la chute de l'absolutisme autrichien.
Après qu'en 1866 on eut établi le dualisme, l'opposition anti-autrichienne de la Bohême atteignit les limites de la révolution. L'un des jeunes promoteurs de <:ette action, le D"" Pacak (qui est devenu l'un des principaux chefs politiques tchèques) était également un fervent adepte des idées démocratiques italiennes. Condamné à plusieurs années de prison, il employa les loisirs de la geôle à traduire en tchèque les oeuvres de Mazzini et le Prince de Machiavel.
La nouvelle fermentation démocratique tchèque qui commença en 1870 puisait ses exemples et sa force
d'impulsion dans la renaissance politique de l'Italie. Les chefs de ce mouvement tchèque, le D' Ed. Grégr et Karel Tuma, pour instruire le peuple, créèrent une bibliothèque populaire où furent publiés de beaux et chaleureux ouvrages sur Manin, Mazzini, Garibaldi, Cavour, la renaissance politique de l'Italie et son unilication.
Il serait trop long de mentionner toutes les manifestations de la sympathie des Tchèques pour l'Italie et la nation italienne. La Triple- Alliance ne fit pas disparaître ces sympathies, mais elle les fit passer à l'arrièreplan. Les Tchèques étaient mécontents de voir l'Italie se ranger aux côtés de leurs ennemis et l'enthousiasme d'autrefois fit place à l'indifférence. Les relations politiques cessèrent tout à fait. Seules continuèrent les relations des écrivains et des artistes tchèques avec l'Italie. Les sympathies des Tchèques pour les Italiens se bornèrent au domaine dés beaux-arts, de la littérature, de la musique et du tourisme. En ces dernières années les rapports économiques s'accrurent. Les milieux tchèques et leurs institutions économiques luttèrent pendant dix ans pour obtenir du gouvernement autrichien la création à Prague d'un consulat italien. Le gouvernement autrichien s'y opposait de toutes ses forces, en craignant les suites politiques. Enfin quelques années avant la guerre le consulat fut créé. Pendant quelques mois fonctionna ensuite à Prague une association commerciale italo-tchèque.
Les hommes politiques tchèques, même pendant l'existence de la Triple-Alliance, suivaient attentivement toutes les manifestations, tous les mouvements qui régnaient en Italie contre l'Autriche, même s'ils n'étaient pas absolument manifestes et publics. Les hommes politiques tchèques suivaient avec intérêt l'évolution du volcan anti-autrichien qui couvait à l'intérieur de l'Italie, dans le cœur du peuple italien, car ils avaient l'espoir de le voir un jour faire éruption. Il y a dix ans,
l'auteur de ces lignes, revenant d'un long séjour ert Italie, publia dans les journaux tchèques plusieurs articles où, montrant tout ce qui couvait dans l'âme italienne, il prévoyait la possibilité, l'imminence d'un conflit avec l'Italie.
Notre espoir augmenta encore lorsque, au début de la guerre, l'Italie refusa dignement, honorablement, de se prêter au crime aus-tro-magyaro-alleniand et proclama sa neutralité. Les nouvelles qui parvinrent à ce sujet, et qui notaient le ton anti-autrichien de la presse italienne, soulevèrent l'enthousiasme de la Bohême. A Prague, on s'arrachait les journaux italiens parvenus en cachette et que l'on n'hésitait pas à payer jusqu'à plusieurs couronnes le numéro.
Lorsque l'Italie déclara ensuite la guerre à l'Autriche, la nation tchèque accueillit le fait avec une exaltation sans bornes et ses sympathies pour la nation italienne se manifestèrent avec une ardeur inouïe.
Mais l'Italie n'en sut rien. Le public italien ne se douta pas même de tout cela, du point de vue anti-autrichien de la nation tchèque. La rupture de toutes relations italo-tchèques pendant la période de la Triplice se fit alors terriblement sentir. Il n'y avait pas de rapports personnels, pas de confiance réciproque. Il fallait reprendre l'œuvre au pied, et la tâche était rude. Au début notre propagande fut difficile, car il nous manquait ce que nous avions en France, en Angleterre, en Russie: des relations personnelles avec les hommes politiques et avec ceux qui occupent des fonctions publiques.
Le premier signal d'un prochain rapprochement, d'une entente, fut donné par l'honorable vétéran qu'est M. Luzzati, dans l'appel chaleureux et prophétique qu'à la fin de 191 5 il lança dans le Corricre dclla Sera en faveur de la libération des petites nations et de l'indépendance de la nation tchèque.
Cet appel resta pourtant sans conséquences pratiques. Le public italien n'avait pas encore suffisamment
saisi le problème tchèque et la lutte des Tchèques contre l'Autriche. Certains escomptaient en Bohême une révolution causée par un soulèvement des masses populaires (i). Cette révolution ne s'étant pas produite, ils ne croyaient pas à l'opposition des Tchèques contre l'Autriche et à leurs aspirations vers l'indépendance. C'est qu'une terrible persécution sévissait en Bohême et que notre action à l'étranger n'en était qu'à ses débuts.
Le terrain n'avait pas été encore préparé par la plume. Pendant trente-cinq ans d'indifférence politique mutuelle, à peu près aucun ouvrage n'avait, en Italie, été consacré à la Bohême.
Peu de temps avant la guerre Benito Mussolino avait publié un opuscule Giovanni Huss. Il veredico consacré à notre grand martyr de la vérité. L'auteur souhaite, dans son introduction, que son ouvrage « provoque la haine contre toute forme de tyrannie religieuse ou civile, théocratique ou jacobine ». Cette belle œuvre de Mussolino présentait un intérêt spécial, mais n'avait naturellement aucune importance politique.
La guerre universelle et, ensuite, la déclaration de guerre de l'Italie à l'Autriche provoqua naturellement la publication d'une série de livres et de brochures consacrés à l'étude du problème autrichien ou aux questions relatives à chacune des nationalités. Certains d'entre eux, comme L'Austria et Vltalia, de Fr. Cobursi ou La conflagrazione europea e il socialismo, d'A. Labriola, ne parlent absolument pas de nous. Le premier considère le problème autrichien comme consistant à remplacer l'absolutisme dynastique des Habsbourgs par la démocratisation de l'Autriche; le second se contente de formuler les revendications territoriales de l'Italie, mais laisse subsister l'Autriche. Il serait trop long de citer d'autres exemples. Je me contente de nom-
ci) Dans les articles du Giornale d'Italia qu'il a, ces jours derniers, consacrés à la question tchèque, la député di Cesare explique fort bien pourquoi une telle révolution était impossible en Bohême, et montre quel genre de révolution nous pratiquons en Autriche.
mer certaines des publications les plus remarquables,, pour autant qu'elles s'occupent de nous : Alessandro Durdan : La monarchia degli Ahshiirgo, Origini, Grandezza, Decadenza; Virginie Gayda : L'Austria di Francesco Giuseppe {La crisi di un Imper o) ; Concetto Pettinoto : L'Austria in guerra; Gianni Stuparich : La nazione czecha. Gayda voit dans le problème tchèque la clef du problème autrichien, mais n'ose pas encore en envisager la solution. Il semble à Pettinato que les Tchèques ne savent résolument pas de quel côté se tourner.
Le dernier opuscule est entièrement consacré à notre nation. C'est la première publication italienne de ce genre. Elle contient des pages nombreuses qui témoignent d'une réelle sympathie pour nous. Il y a beaucoup de bonnes choses relatives à notre histoire, à notre situation politique, intellectuelle, économique, à nos luttes contre les Allemands et l'Autriche. Cet opuscule a eu pour nous un heureux résultat, d'autant plus qu'il a été très répandu (il est épuisé en librairie) ; il a cependant le même défaut que les livres que nous avons cités. On trouve dans tous des pages pleines de sympathie pour notre nation, mais ils ont le tort de juger le programme de notre avenir en se plaçant au point de vue de la situation d'avant la guerre, alors que nous ne pouvions proclamer publiquement notre désir d'une indépendance absolue et de l'unification de tous les éléments compacts de la nation tchécoslovaque.
Ce programme, qui est en même temps le programme du démembrement de l' Autriche-Hongrie, le public italien, faute d'informations suffisantes, ne le comprenait pas, non plus qu'il ne croyait à nos aspirations. Deux nations, si rapprochées par leur but de guerre, ayant le même intérêt quant au résultat de la lutte : démembrement de l' Autriche-Hongrie : dont la réalisation de ce but est une question vitale ; qui ont le même ennemi ; qui ne peuvent accepter aucune compromission avec cet ennemi, ces deux nations se sont, pen-
dant la grande lutte contre l'Autriche-Hongrie, tenues à l'écart l'une de l'autre sans se comprendre suffisamment, sans entente concrète.
L'intelligence du combat livré par les Tchèques à l'Autriche et de leur indépendance n'a, erf Italie, gagné du terrain que lentement.
Quand au parlement italien on parla pour la première fois de l'indépendance tchèque, c'est-à-dire lorsque, le 14 avril 191 6, le député Di César e adressa son salut à la nation tchèque qui lutte pour une Bohême libre et indépendante, le parlement retentit d'ovations et d'approbations, mais aussi de surprise et de doute... Mais les événements continuaient leur marche. Des nouvelles de plus en plus nombreuses arrivaient en Italie au sujet des différentes formes de la révolution tchèque contre l'Autriche, au sujet de la désertion en masse de bataillons et de régiments tchèques qui passaient dans les armées de l'Entente, au sujet des persécutions dans les Pays tchèques et de notre action à l'étranger. Ce n'étaient encore que des informations sporadiques ; le public italien, néanmoins, commençait à être mieux renseigné. Si bien qu'en octobre 1916, lorsque le ministre Bissolati, dans son éloquent discours de Crémone, proclamait la nécessité absolue d^ anéantir par cette guerre le monstre polycéphale qu'est l'Autriche, et de délivrer les nationalités qu'il opprime, et entre autres la nation tchèque, ses paroles furent approuvées par la presse italienne tout entière et par tout le public de l'Italie. Tout dernièrement deux manifestations publiques importantes ont particulièrement attiré l'attention : le discours de S. E. M. le ministre M. Commandini où il déclarait qu'un début de guerre de l'Italie est la constitution de la Bohême indépendante, et puis un manifeste du parti républicain, qui s'était déclaré d'une façon absolument décisive en faveur de l'indépendance des Tchécoslovaques.
Il nous faudrait trop de place pour citer toutes les voix qui, dans la seconde moitié de 1916, s'élevèrent
dans l;i presse italienne en notre faveur. Le public italien avait alors adopté comme mot d'ordre: « Smemhramento dell Austria ». Qu'il nous suffise de nommer deux auteurs, Pietro Silva et Vico Mantegazza qui, dans le Corriùre délia Sera publièrent plusieurs articles remar([uables qui expliquaient avec précision notre lutte et notre but. Pietro Silva engageait expressément le public italien à étudier la question tchèque et à réclamer notre indépendance. Une autre fois, il montrait la situation de la Hongrie, faisant ressortir que les Magyars j.ont les ennemis les plus acharnés de l'Entente et qu'il faut démembrer non seulement l'Autriche, mais aussi la Hongrie. Il montrait que l'intérêt catégorique de l'Entente est « de réduire la Hongrie en un petit État de 9 millions d'habitants (les Magyars) territorialement séparé de ses complices allemands de la guerre, et complètement entouré et refréné par des États slaves indépendants et par la Roumanie. »
Un autre auteur, Armando Hodnig, par son opuscule UUngheria ed i Magiari et par de fréquents articles dans VIdea Nationale, a entrepris de ruiner les illusions de certains milieux occidentaux au sujet de la générosité, du libéralisme et de la culture des Magyars. Ses travaux sont des documents sur le martyre (lue les Magyars font subir aux nationalités de la Hongrie. Hodnig établit la part de responsabilité des Magyars dans la guerre, l'immense force qiîe le bloc austro-allemand puise dans leur aide. Il montre que la nouvelle Europe ne saurait pas plus admettre l'anachronique hégémonie des tyranniques Magyars en Hongrie (|ue l'anachronique hégémonie des Allemands en Autriche. Hodnig dévoile le bluff, la supercherie que constituent l'action de Karolyi et toute action magyare en vue de gagner la sympathie des aveugles des États de l'Entente. La guerre, dit Hodnig, doit avoir pour but finis Hungariae, c'est-à-dire la fin de la Hongrie actuelle qui opprime les autres nations. Celles-ci doivent s'unir à leurs congénères voisins, ce qui est le cas pour
les Slovaques et les Tchèques. Quant à la continuation de la guerre par les Magyars, que personne ne s'y trompe : les Magyars se battront aux côtés des Allemands ad finem, c'est-à-dire jusqu'à l'anéantissement complet de leurs adversaires, la « barbare » Russie, la « perfide » Angleterre, et les « parias latins » (ce sont là les épithètes favorites des Magyars lorsqu'ils parlent des États de l'Entente).
Citons encore VIdea Nationale qui, dans de nombreux articles (articles de fond ou informations de M. Pio Mari, son correspondant en Suisse), a attiré l'attention sur les services réels que, par leurs actes révolutionnaires, les Tchèques ont rendus à l'Entente, et démontrant que l'Italie a toutes sortes de raisons pour suivre notre lutte avec sympathie.
Le député Colajanni, dans plusieurs articles de la Rivista Popolare et de la Gazetta di Sicilia, le publiciste Dadone dans le Qiiotidiano di Bari, P. Mantica et A. Dudan dans le Messaggero, G. Ferrero, dans le Secolo et beaucoup d'autres publicistes et journaux, se sont exprimés dans le même sens.
Nous avons donc lieu d'être satisfaits de ce revirement dans la façon d'apprécier la cause tchèque. Les événements qui se sont produits en Bohême en 191 7 ont cependant contribué plus que tout à gagner en notre faveur la presse et le public italiens. Ce furent, d'une part, la note de l'Entente au président Wilson réclamant la libération des Tchécoslovaques et, d'autre part, les procès politiques, notamment la condamnation à mort des députés Kramar, Rasin et autres, les poursuites exercées contre d'autres députés, des hommes politiques, des journalistes, des femmes tchèques, l'emprisonnement de directeurs de banques tchèques coupables . d'avoir « saboté » les emprunts de guerre autrichiens, et tous les événements de ce genre qui se sont déroulés en Bohême. Si, par hasard, quelque défiance ou quelque doute subsistait encore par-ci par-là à notre égard, ce ne fut pas pour longtemps. Lorsque, le 30 mai, l'Union
des députés tchèques lançait au Parlement de Vienne la déclaration revendiquant l'indépendance de l'État tchèque et renversait Clam-Martinitz ; lorsqu'ensuite, malgré l'amnistie, malgré les intrigues de la cour et du gouvernement autrichien, elle continua à mener au Parlement sa lutte ouverte et décisive, lutte qui ne visait plus un gouvernement particulier, mais évidemment l'État austro-hongrois, alors les derniers obstacles s'effondrèrent. A tous ces faits s'ajoutèrent, d'ailleurs, les actes héroïques de la brigade tchèque combattant dans l'armée russe.
Les appréciations toujours sympathiques de la presse italienne cessèrent alors d'être sporadiques; elles se firent régulières. Outre ceux que nous avons déjà mentionnés, d'autres journaux importants, jusqu'alors asse réservés, d'autres journaux importants, jusqu'alors assez réservés, comme le Messaggero, le Giornale d'Italia, le Fronte Interno, la Tribuna, concoururent par l'abondance de leurs informations, avec les journaux de Milan (entre autres, en dehors du Secolo, du Corriere dclla Sera, nous citerons' le Popolo d'Italia, la Sera, la Perseveranza qui, outre des entrefilets, a publié un article de Leonardo Azzarita, etc.), avec les journaux de Naples (Roina, Popolo) et avec les journaux des autres villes d'Italie dont l'un, la Niiova Sardegna, de Sassari, fut l'un des premiers à s'occuper de la question tchèque et apporta des articles dûs à la plume de M. Riccio, avocat. Dans le Giornale d'Italia et la Tribuna plus particulièrement Franco Caburi et Francesco Bianco, publicistes de valeur, publièrent de nombreuses et remarquables études sur la question tchèque, le démembrement de l'Autriche et la constitution d'un État tchèque indépendant.
Par une heureuse coïncidence au moment où s'éveillaient en Italie l'attention et la sympathie à l'égard de notre nation, paraissait l'opuscule du D"" Ed. Benes Boemia contra l' A nstria auquel le député Andréa Torre, l'un des membres les plus en vue du Parlement italien,
ami de notre nation, avait consacré une excellente préface. Le Messaggero ainsi que plusieurs journaux de province reproduisirent cette préface. Le député Torre écrivit ensuite un beau compte-rendu du livre dans le Giornale délia provinzia di Palermo. Le député N. Colajanni consacra à l'ouvrage une critique, qui est en même temps une étude sérieuse de la question tchèque, de nos chefs politiques, etc., et qu'il publia dans plusieurs numéros du journal napolitain Roma. Il la terminait ainsi : (( Quel que soit le résultat de la guerre, la domination de l'Autriche sur la nation tchèque ne peut subsister. Par leur histoire, leur culture, leur décision, leurs souffrances et leurs sacrifices, les Tchèques méritent d'être indépendants, et ils le seront. ))
Dans son compte-rendu, le Gaszetino de Venise dit : « Personne en Italie, à part quelque aveugle socialiste officiel, ne peut s'opposer à l'indépendance de la Bohême. »
Dans le Corriere Mercantile de Gênes, M. Alfonzo B. Mongiardini termine sa critique en disant : « L'Italie et ses alliés feront bien, pour paralyser la propagande autrichienne, d'affirmer expressément qu'ils veulent démembrer l'Autriche-Hongrie et reconstituer un État tchécoslovaque libre et indépendant. Nous aurons ainsi pour alliés tous les courants politiques tchèques; les transfuges tchèques de l'armée se multiplieront et, de toutes leurs forces, les Tchèques contribueront à la complète défaite de l'Autriche. »
A propos du livre de M. Benes, le Giornale di Mattin o, de Bologne, s'exprime avec enthousiasme sur la question tchécoslovaque. Il rappelle, comme une manifestation touchante de l'âme tchèque, l'histoire de ce soldat tchèque qui, par ordre, assista à l'exécution de Battisti, mais, ne pouvant supporter la vue de vSon martyre, s'écria « Evviva l'Italia » et fut exécuté à son tour.
Mentionnons encore un article d'Orazio Pedrazzi dans le Nuovo Giornale de Florence, les articles du
Secolo et de Vltalia, de Milan, de VIdea Democratica, de Rome, 6!Il Giornale, de Turin, du Giornale di Sicilia, de Palerme, et du Messaggero di Pisa.
Ce répertoire n'est, certes, pas complet et je crains d'avoir omis beaucoup de journaux et d'auteurs dont les articles sur le livre de M. Benes ou sur la question tchèque m'auront échappé.
Je voudrais citer encore les revues italiennes, bien que, là encore, je craigne que mon répertoire ne soit pas complet. Je rappellerai un article sur le professeur Masaryk dans la Rivista Popolare et un autre sur Karel Tuma, de M. N. Dadova, dans Homine e Cose; un article de Fr. Bianco : La Corona di San Venceslas dans Noi e il Mondo; une étude du même auteur : // regno di Boemia, la Russia e l'Italia dans le Monitore ifalo-russo; un article de Antonio Battara : / quatro nemici delV Austria (Boemi, Moravi, Silesiani, Slovacchi) dans le Secolo XX. Le professeur M. Pantaleoni et le duc di Cesaro, députés, font également mention de nous dans plusieurs articles de la Vita italiana. La Gioviiie Enropa et la Nuova Rassegna font de même. La revue mensuelle Emporiwn a consacré une étude à l'art tchèque, et dans la revue Biblychnis M. Mario Rossi étudie Hus et la période hussite. La revue Espansione Italiana a apporté un article documenté de M. A. Tamaro.
Constatons encore que l'article du député italien Arnaldo-Agnelli publié dans le numéro 4-5 de la Nation Tchèque a été reproduit par un grand nombre de journaux italiens.
Il faut noter qu'en ces derniers temps personne en Italie ne s'est laissé prendre au bluff et aux intrigues pacifistes de l'Autriche, aux promesses de fédéralisation ou à toutes les machinations de ce genre mise ouvertement en œuvre dans la presse ou conduites secrètement en pays neutre.
La réponse de toute la presse italienne à ces intrigues a été uniforméemnt et résolument : Delenda est
Austria. Ce mot d'ordre a été adopté par le public italien tout entier (à part peut-être certains milieux socialistes et cléricaux). Il est devenu notre devise commune, car il touche aux intérêts vitaux de l'Italie et de la nation tchèque.
On s'en aperçoit également dans les publications de librairie. Les ouvrages nouveaux qui traitent du problème autrichien sont écrits sur un ton tout à fait différent de celui que l'on trouve dans les livres que nous avons cités, au début de cet article (et dans une foule d'autres qui alors n'osaient pas prendre position dans la question du démembrement de l'Autriche).
Donnons quelques exemples. L'un de ces nouveaux ouvrages, un opuscule du professeur Gaetano Salvemini porte le titre même de Delenda Austria. D'ailleurs, le professeur Salvemini avait déjà, dans ses conférences publiques, proclamé la nécessité de démembrer l'Autriche et réclamé — comme il le fait dans cet opuscule — l'indépendance de la Bohême. On remarque également, parmi les Dubhcations qui exposent le même principe : Le colonne delV Austria, de Niccolo Rodolico et Francesco Giuseppe e Vltalia, d'Alessandro Luzio qui cite cr^mme actuel le programme de la libération des nations formulé par Mazzini. Napol. Colajanni, dans son livre La responsabilita e le cause délia guerre, rappelle aussi (( l'impératif catégorique de Mazzini contre l'empire des Habsbourgs » et démontre, entre autres choses, la nécessité de démembrer T Autriche-Hongrie et de constituer un État tchécoslovaque.
Un livre du professeur Pantaleoni, Tra le incognito, s'élève véhémentement en faveur de l'indépendance tchèque, montre les impérieuses raisons de politique internationale qui obligent au démembrement de l'Autriche et à la constitution d'un État tchèque indépendant dans l'intérêt de tous les Alliés : de la France comme de l'Angleterre, de la Russie comme de l'Italie. L'auteur montre l'avantage qu'offrirait une alliance future
entre les Tchèques et les Polonais en vue de constituer une barrière contre le germanisme.
Gino Scarpa, dans Trieste, Italia e la Mediaeuropa expose, en quelques traits lapidaires, notre lutte en faveur d'un État indépendant. Il compte sur sa constitution et étudie Timportance des futurs rapports économiques entre la Bohême et l'Italie.
L'opuscule du député Vaccaro : // problemo délia pace c del futiiro assetto mondiale, se basant sur la note des Alliés au président Wilson, du lo janvier, considère l'indépendance de notre nation comme une réalité prochaine (encore qu'il nous fasse entrer dans une combinaison bizarre).
Quel changement et quel progrès dans la littérature politique italienne à l'égard du problème de l'Autriche et du problème tchèque, si l'on considère l'incertitude et l'hésitation qui régnaient dans le point de vue et la conclusion des ouvrages publiés au début de la guerre générale, au début même de la guerre entre l'Italie et l'Autriche !
La conscience que nous avons des intérêts communs, que nous soutenons la même lutte dans le même but, s'est donc imposée à l'Italie. La question tchèque y est pleinement comprise et a gagné des amis nombreux et fervents ; nous n'en voulons pour preuve que la création d'un Comité italien pour l'indépendance tchécoslovaque qui a pour président le prince Scalea, député; pour viceprésident, le Commodore Scodnik ; pour .secrétaire général le comte Franco Spada, et pour secrétaires le ly Q. Scarpa et l'avocat Russu. En annonçant sa constitution, le Comité attirait l'attention sur la communauté des intérêts politi([ues et économiques de l'Italie et du futur État tchèque libre. Il a pour but de faire connaître en Italie ces intérêts communs, de travailler à une entente
mutuelle pour le présent et un avenir prochain, et enfin d'étudier les problèmes d'un prochain travail en commun et des relations économiques .
On voit, par cette revue des faits, la différence frappante qu'il y a entre notre position en Italie il y a deux ans, il y a un an et aujourd'hui. Il était bon néanmoins — et il sera toujours nécessaire — de renforcer cette position, de resserrer notre communauté d'intérêts par les relations personnelles des chefs de notre mouvement, de notre organisation à l'étranger.
C'est dans ces circonstances nouvelles que M. Benes, secrétaire général du Conseil National des Pays Tchèques, s'est rendu à Rome. Son voyage constitue pour notre action en Italie un acte politique d'une haute portée. Son séjour à Rome a pris une importance de premier ordre. Ses relations, ses entrevues, ses pourparlers avec les cercles dirigeants, les diplomates, les députés, les hommes politiques, les journalistes et autres représentants de l'opinion publique italienne ont abouti à des résultats politiques et à des actes d'une importance toute particulière aussi bien pour nous que pour l'Italie. Il est impossible d'en dire plus aujourd'hui, mais les conséquences ne tarderont pas à se manifester dans les choses essentielles qui touchent à notre action en Italie ei à la position internationale de la question tchèque.
Si notre action a réussi en Angleterre, en France, en Russie et en Amérique, on peut constater aujourd'hui que notre succès est complet en Italie et qu'il s'affirmera de plus en plus. Tout ce qui, le mois dernier, a été accompli à Rome au point de vue politique et militaire, la manifestation même qui, le 30 septembre, a été organisée à Rome pour resserrer les relations italotchèques et à laquelle la présence de hautes personnali-
tés politiques et officielles a donné le caractère d'un événement politique d'une haute importance, montrent que l'Italie devient un centre où nos aspirations, notre travail et notre lutte sont parfaitement compris et où nous trouverons un appui résolu.
François Hlavacek.
Un grand pas en avant.
Cest avec la plus grande joie que nous constatons aujourd'hui un fait particulièrement important dans la politique internationale, qui a déjà eu ses conséquences salutaires et qui en aura encore de bien plus grandes, d'une portée vraiment décisive. Un grand pas en avant a été fait dans la douloureuse question yougoslave et un de ses côtés principaux a été définitivement résolu : une série d'événements importants survenus dans le dernier temps dans la politique internationale nous indique qu'à l'égard de l'Autriche le problème yougoslave paraît être résolu d'accord avec les principaux intéressés dans le camp des Alliés.
Cette série d'événements est la suivante :
A la suite de longues négociations entre le gouvernement serbe et les représentants du Comité yougoslave tenu à Cor fou au mois de juillet 191 7, on a fait publier im acte d'une grande portée politique, qui a pris le nom de la déclaration de Corfou. « Il est signé par le Président du Conseil serbe, M. N. Pasitch, au nom du gouvernement serbe, et par M. A. Trumbitch, au nom du Comité yougoslave.
Voici le texte de ce document :
Déclaration.
A la conférence des membres du Cabinet précédent de coalition et du Cabinet actuel, ainsi que des représentants du Comité Yougoslave de Londres qui, jusqu'à présent, ont mené une action parallèle, des vues ont été échangées, avec le concours du Président de la Skoupchtina, sur toutes les questions concernant la vie des Serbes, Croates et Slovènes dans leur futur État commun.
Nous sommes heureux de pouvoir constater, une fois de plus, à cette occasion, l'unanimité complète de tous les membres sur toutes ces questions.
D'abord, les représentants des Serbes, Croates et Slovènes déclarent de nouveau et de la manière la plus catégorique que notre nation aux trois noms n'en constitue qu'une et qu'elle est la même par le sang, par la langue parlée et écrite, par le sentiment de son unité, par la continuité et l'unité du territoire sur lequel elle vit, et enfin par les intérêts communs et vitaux de son existence nationale et du développement général de sa Vie morale et matérielle.
L'idée de son unité nationale ne s'est jamais éteinte, iDÎen que toutes les forces spirituelles et matérielles de son ennemi national aient été dirigées contre son unification, sa liberté et son existence nationale. Partagée en plusieurs États, notre nation est morcelée dans la seule Autriche-Hongrie, en onze administrations provinciales ressortissant de treize corps législatifs. C'est le sentiment de son unité nationale, ainsi que son esprit de liberté et d'indépendance, qui l'ont soutenue dans ces incessantes luttes séculaires, à l'Orient contre les Turcs et à l'Occident contre les Allemands et les Magyars.
Plus faible numériquement que ses ennemis à
l'Orient et à l'Occident, il lui fut impossible de sauvegarder son unité comme nation et comme État, sa liberté et son indépendance contre la maxime brutale : « la force prime le droit », en vigueur contre elle à l'Est et à l'Ouest.
Mais le moment est arrivé, où notre peuple n'est plus isolé dans la lutte. La guerre imposée par le militarisme à la Russie, à la France et à l'Angleterre pour la défense de leur honneur et de leur liberté, ainsi que de la liberté et de l'indépendance des petits États, s'est transformée en lutte pour la Liberté du Monde et le triomphe du Droit sur la Force. Toutes les nations qui aiment la liberté et l'indépendance se sont associées, pour leur défense commune, pour sauver au prix de tous les sacrifices la civilisation et la liberté, pour établir un nouvel ordre international sur la base de la justice et du droit qu'a chaque peuple de disposer de luimême et d'organiser sa vie indépendante, enfin pour fonder une paix durable, consacrée au progrès et au développement de l'humanité, et sauvegarder le monde d'une catastrophe semblable à celle qu'a provoquée la, cupidité conquérante de l'impérialisme allemand.
A la noble France, qui a proclamé la liberté de& nations, et à l'Angleterre, foyer de la liberté, se sont jointes la grande République américaine et la nouvelle Russie libre et démocratique, en énonçant comme but principal de guerre le triomphe de la liberté et de la démocratie, et comme base du nouvel ordre international la liberté pour les peuples de disposer d'eux-mêmes.
Notre peuple aux trois noms, qui a le plus souffert de la force brutale et de l'injustice et qui a fait les plus grands sacrifices pour conserver le droit de rester maître de ses destinées, a accueilli avec enthousiasme ce principe sublime posé comme but principal de l'atroce guerre, provoquée par la violation de ce principe même.
Les représentants autorisés des Serbes, Croates et Slovènes constatant que le désir de notre peuple est de se libérer de tout joug étranger et de se constituer en un État libre, national et indépendant, désir basé sur lui-même, sont d'accord pour estimer que cet État doit être fondé sur les principes modernes et démocratiques suivants :
I ° L'État des Serbes, Croates et Slovènes, qui sont aussi connus sous le nom de Slaves du Sud ou Yougoslaves, sera un royaume libre et indépendant, avec un territoire indivisible et une unité de sujétion. Cet État sera une monarchie constitutionnelle, démocratique et parlementaire avec, à sa tête, la dynastie des Karageorgevitch qui a toujours partagé les idées et les sentiments de la nation, en plaçant au-dessus de tout la liberté et la volonté nationale.
2° Le nom de cet État sera : Royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Et le titre du souverain : Roi des Serbes, Croates et Slovènes.
3° Cet État aura un seul blason, un seul drapeau et une seule couronne. Ces emblèmes seront composées de nos emblèmes particuliers actuels. Son unité sera symbolisée par le blason du Royaume.
Le drapeau du Royaume, comme symbole de l'unité, sera hissé sur tous les édifices publics du Royaume.
4* Les drapeaux particuliers — serbe, croate et Slovène — ont les droits égaux et peuvent être arborés librement dans toutes les occasions. Il en sera de même pour les blasons particuliers.
5* Les trois dénominations nationales — serbe, croate et Slovène — sont égales devant la loi pour tout le territoire du Royaume et chacun peut s'en servir librement dans toutes les occasions de la vie publique et auprès de toutes les autorités.
6° Les deux alphabets, cyrillique et latin, ont aussi les mêmes droits et chacun peut librement s'en servir sur tout le territoire du Royaume. Les autorités royales et les autorités locales autonomes ont le devoir et le droit d'employer les deux alphabets selon le désir des citoyens.
7° Toutes les religions reconnues pourront être exercées librement et publiquement. Les cultes orthodoxe, catholique-romain et musulman, qui sont surtout professés dans notre nation, seront égaux entre eux et auront les mêmes droits au regard de l'État.
En considération de ces principes, le législateur aura soin de sauvegarder la paix confessionnelle, conformément à l'esprit et à la tradition de notre nation entière.
8° Le calendrier sera unifié le plus tôt possible.
9° Le territoire des Serbes, Croates et Slovènes comprendra tout le territoire sur lequel notre nation aux trois noms vit en masses compactes et sans discontinuité. Il ne pourrait pas être mutilé sans porter atteinte aux intérêts vitaux de la communauté.
Notre nation ne demande rien qui appartient à autrui. Elle ne réclame que ce qui est à elle. Elle désire se libérer et constituer son unité. C'est pourquoi elle refuse consciemment et fermement toute solution partielle du problème de sa libération et unification nationale. Elle pose ce problème de sa délivrance de la domination austro-hongroise et de son union avec la Serbie et le Monténégro dans un État unique comme formant un tout indivisible.
D'après le droit de chaque peuple de disposer de ses destinées aucune partie de cette totalité territoriale ne pourrait être, sans atteinte à la justice, détachée et incorporée à un autre État quelconque sans le consentement du peuple lui-même.
lo" La mer Adriatique sera, dans l'intérêt de la liberté et des droits égaux de toutes les nations, libre et ouverte à tous et à chacun.
11° Tous les citoyens sur tout le territoire du Royaume sont égaux et jouissent des mêmes droits à l'égard de l'État et devant la loi.
12° L'élection des députés à la Représentation Nationale aura lieu au suffrage universel, égal, direct et secret. Il en sera de même pour les élections dans les communes et autres institutions administratives. Le vote aura lieu dans chaque commune.
13° La Constitution établie, après la conclusion de la paix, par l'Assemblée Constituante, élue par le suffrage universel, direct et secret, servira de base à toute la vie de l'État ; elle sera l'origine et l'aboutissement de tous les pouvoirs et de tous lés droits sur lesquels la vie nationale entière sera réglée.
La Constitution donnera au peuple la possibilité d'exercer ses énergies particulières dans les autonomies locales, délimitées par des conditions naturelles, sociales et économiques.
La Constitution doit être votée dans sa totalité par une majorité numériquement définie de l'Assemblée Constituante.
La Constitution ainsi que toutes les autres lois votées par l'Assemblée Constituante n'entreront en vigueur qu'après la sanction du Roi.
La Nation ainsi unifiée des Serbes, Croates et Slovènes formerait un État d'une douzaine de millions d'habitants. Cet État sera une garantie de leur indépendance nationale et de leur progrès général, natio-
nal et civilisateur, un puissant rempart contre la poussée germanique, un Allié inséparable de tous les peuples et États civilisés qui ont proclamé le principe du Droit et de la Liberté et celui de la Justice internationale. Il ferait dignement partie de la nouvelle Société des Nations.
Fait à Cor fou, le 7/20 juillet 191 7.
Le Président du Comité Yougoslave,
Docteur Ante Trumbitch, Nikola P. Pachitch,
Avocat, député et chef du parti national Le Président du Conseil du Royaume de
croate à la Diète de la Dalmatie, Serbie et Ministre des Affaires Etrangères,
ancien maire de Split (Spalato), ancien député du district de Zara (Zadar) au Parlement autrichien.
Ce qui nous intéresse avant tout dans ce document c'est qu'il soulève d'une façon saisissante et claire la question de l'unification de tous les Yougoslaves et par là frappe d'un coup mortel l'Autriche-Hongrie. En effet, la question de l'Autriche-Hongrie est aujourd'hui de nouveau posée et d'une façon décisive. Est-il possible de transformer la monarchie dualiste en un État fédéral ou faut-il vraiment la faire disparaître ?
A cette question la réponse uniquement possible au point de vue yougoslave peut être la suivante : Si on veut sacrifier les Yougoslaves et frapper terriblement l'Italie, si on veut en même temps créer les germes de nouveaux et terribles conflits entre l'Autriche et l'Italie, et préparer dans les Balkans la base de nouveaux essais d'expansion pangermanique, on peut tenter cette fédéralisation. Le premier pas vers cette politique ce serait l'abandon du principe de l'unification des Yougoslaves. Car du moment qu'on unifie les Yougoslaves et les sépare de l'Autriche-Hongrie, créant ainsi la Yougoslavie tellement désirée par tous les Slovènes, Croates et Serbes, on ne pourrait pas penser à une fédéralisation du reste de l'Autriche-Hongrie, c'est-à-dire
de l'Autriche privée de la Galicie et de tous les Yougoslaves. Dans l'Autriche fédérale, sans la Galicie et sans les Yougoslaves, on livrerait tout simplement le reste des autres Slaves à la merci des Germano-Magyars.
Les hommes politiques qui jusqu'à présent conservaient des sympathies pour l'idée de la conservation de l'Autriche-Hongrie, sentaient instinctivement que pour défendre leurs idées il était nécessaire de démontrer que les Croates et les Slovènes ne peuvent pas être unifiés aux Serbes, sachant que c'est là qu'est le clou de toute la question austro-hongroise. Ils nourrissaient donc l'espoir de dédommager la Serbie de ses grands sacrifices en lui donnant la Bosnie-Herzégovine et une partie de la Dalmatie, croyant que la Croatie et les Slovènes pourraient rester en Autriche. Celle-ci se fédéraliserait et présenterait ensuite — suivant leurs calculs, d'une rare étroitesse d'esprit, une garantie suffisant pour les Alliés, devenant anti-prussienne.
Rien de plus facile que de détruire complètement cette argumentation. Non seulement cette Autriche nouvelle n'aurait pas un nombre suffisant de Slaves pour contrebalancer les Germano-Magyars, mais cette solution lui laisserait la possibilité de continuer son ancienne politique. Car si une seule parcelle des Yougoslaves reste séparée de la Serbie et conservée à l'Autriche, la perfide politique de Vienne et de Budapest a immédiatement toutes les cartes dans ses mains pour continuer son ancien jeu : Inciter les Italiens et les Yougoslaves les uns contre les autres, préparer la revanche contre l'Italie et essayer de gagner de nouveau pour les Allemands l'accès à l'Adriatique et dans les Balkans. Cette politique serait tout simplement inévitable et fatale même, vu la situation des Italiens, des Yougoslaves et des Austro-Magyars.
Il paraît que les milieux diplomatiques de TEntente ont finalement compris le vrai fond de cette question : l'acte de Corfoii fut à ce point de vue-là accepté partout avec la plus grande compréhension.
Mais ce qui a suivi la déclaration de Corfou a donné encore plus de signification à ce document. A la suite du fameux discours de Balfour et de Robert Cecil, on s'était montré assez ému en Italie. La presse italienne commença une campagne véhémente contre l'Autriche-Hongrie et contre l'idée de sa conservation. Le voyage de M. Sonnino, ministre des Affaires étrangères, d'abord à Paris et puis à Londres, la présence à Paris et à Londres de M. Pachitch, président du Conseil serbe, les négociations qui ont été engagées sur toutes ces questions à Londres ont eu partout une répercussion très forte et de plus salutaire.
Les négociations à Londres ont eu avant tout une influence prépondérante sur l'opinion publique et sur la presse italiennes. C'est, en effet, à la suite de ces événements qu'un revirement complet a eu lieu dans les esprits et dans les sphères politiques italiennes dans un sens nettement favorable à l'idée de l'unification des Yougoslaves. Car on a véritablement compris, peut-être pour la première fois dans cette guerre — que sans l'unification des Yougoslaves, le démembrement de notre ennemi commun, de l'Autriche-Hongrie, est impossible, et que particulièrement pour l'Italie la solution incomplète du problème serait dangereuse.
Les manifestations de la presse italienne dans ces (îerniers temps, les articles du Corriere délia Sera, du Secolo, du Messagero, du Giornale d'Italia, sans parler des autres, sont, à ce point de vue, symptomatiques.
Vu cette situation nouvelle, on peut prétendre sans crainte d'être démenti, que l'opinion publique a en Italie entièrement adopté l'idée de l'unification des Yougoslaves. Mais on peut aller plus loin encore : on peut dire que, suivant toutes les probabilités, les sphères officielles des trois États occidentaux alliés paraissent être entièrement d'accord sur cette grave question. Les discours prononcés à Londres à la réunion organisée en l'honneur de M. Pachitch par MM. Lloyd George, lord Robert Cecil et M. Pachitch lui-même, en paraissent être
la preuve assez claire. La question yougoslave serait donc réglée en ce qui concerne l'Autriche-Hongrie.
Pour nous, Tchécoslovaques, nous n'avons qu'à saluer avec la plus vive joie ces événements qui sont pour nous question de vie ou de mort. Nous savions toujours que sans la solution de la question yougoslave dans le sens de l'unité, le problème de la nouvelle organisation de l'Europe centrale est tout simplement insoluble. Nous savions bien que notre question tchécoslovaque ne pourra pas être posée avant que la question des Slovènes et des Croates et le problème de leur unité avec les Serbes ne soit posée.
Aujourd'hui nous pouvons considérer cette question comme résolue. Une fois de plus le principe du démembrement de l'Autriche-Hongrie a été soulevé et accepté.
C'est à la fois une grande victoire des Yougoslaves, des Tchécoslovaques et de l'Italie.
BIBLIOGRAPHIE
Albert Mathiez, La monarchie et la république nationale (Paris, Alcan 1917).
M. Albert Mathiez a publié, il y a quelques mois, dans la Nation Tchèque, un article sur la « Rivalité de la Prusse et de l'Autriche », que nos lecteurs n'ont certainement pas oublié; il y démontrait avec une singulière vigueur de logique que cette prétendue rivalité, que quelques polémistes prohabsbourgeois essayent de nous présenter comme fondamentale et irréductible, n'était en réalité qu'un dissentiment momentané et superficiel ; provoquée par l'annexion de la Silésie à la Prusse, elle n'a jamais empêché les deux dynasties viennoise et berlinoise de s'unir contre nous, toutes les fois que l'intérêt de l'Allemaene était en jeu. Les Hohenzollern et les Habsboures marchaient côte à côte en 1792 comme en 1814 et en 1917; quand, en 1850. le prince Louis Napoléon offrit son alliance à Frédéric-Guillaume IV,
celui-ci, plutôt que de l'accepter, sollicita humblement le pardon de Schwarzenberg; en 1870, François-Joseph qui, en venant à notre secours, eût mis en grand péril l'hégémonie des Hohenzollem, eublia la honte de Koeniggraetz plutôt que de marcher contre les Allemands.
Dans le travail qu'il publie aujourd'hui, M. Mathiez s'est proposé de discuter la thèse soutenue par M. Jacques Bainville dans son Histoire de deux peuples, la France et l'Empire allemand. J'ai eu déjà l'occasion de m 'expliquer sur ce livre dans la Nation Tchèque et, tout en reconnaissant le remarquable talent de l'auteur, j'ai indiqué les réserves que me paraissait appeler sa théorie. M. Mathiez a soumis à une critique rigoureuse quelques-unes des idées essentielles de l'Histoire de deux peuples; il y a apporté, avec la courtoisie que commandent le mérite et la conviction de son adversaire, une rare compétence, une remarquable précision et une abondance d'arguments qui me paraissent de nature à emporter la conviction du lecteur. On a quelquefois reproché à M. Mathiez quelque âpreté dans la polémique, une ardeur d'une intempérance un peu juvénile, un dédain un peu trop affiché pour ses aînés et une certaine affectation à fuir les chemins battus; défauts véniels qui ne sont souvent que l'envers de précieuses qualités; les iconoclastes sont les pionniers du progrès et les élèves dociles qui répètent la parole du maître ne servent pas beaucoup la science. Qui n'a pas l'esprit de révolte ne sera jamais un créateur.
Je ne me serais pas avisé, malgré l'intérêt très réel de l'essai de M. Mathiez, de signaler la Monarchie et l'Esprit national aux lecteurs de la Nation Tchèque, s'il n'apportait des arguments des plus sérieux à notre thèse de la nécessité de détruire l'Autriche. Il est curieux qu'un écrivain qui part d'un point de vue assez différent du nôtre et qui a consacré sa vie à l'étude de l'histoire éie France arrive aux mêmes conclusions que nous, par des voies toutes nouvelles. Quand nous resassons que l'intérêt du pays exige la disparition de la monarchie des Hahsbourgs, nous sommes suspects de parti pris et on nous accuserait volontiers d'être dupes de nos sympathies préconçues pour les Slaves. Il serait difficile de prêter à M. Mathiez des préventions analogties et son témoi-
gnage nous est d'autant plus précieux qu'il n'a été certainement influencé ni par une fréquentation de vieille date avec Hus ni par les souvenirs de Palacky.
Les quelques défenseurs attardés de la monarchie danubienne nous reprochent de nous éloigner de la vieille tradition française et ils s'obstinent à voir dans les Habsbourgs les adversaires de l'hégémonie allemande. Si l'on étudie cependant les choses de près, on s'aperçoit aussitôt que la monarchie des Valois et des Bourbons, qui avait dû sa puissance à sa lutte contre l'Autriche, s'est affaiblie et ruinée par son alliance avec elle.
Le plus glorieux traité qu'aient signé nos anciens souverains, le traité de Westphalie, 1648, n'est que la conclusion du duel que François P"" avait engagé contre Charles Quint, et le moment où la puissance de Louis XIV a été vraiment grande coïncide avec la Ligue du Rhin qui « faisait de l'Allemagne du sud une sorte de marche du royaume » et qui avait été organisée par l'archevêque-électeur de Mayence, Philippe de Schœnborn, pour prévenir un retour offensif de l'ambition impériale; avec un peu de prudence et de perspicacité, ainsi que l'avait déjà remarqué M. Lavisse, Louis XIV eût facilement annulé dès lors l'influence des Habsbourgs et il eût prévenu ainsi la formation des coalitions qui nous ont empêché au XVII" siècle d'étendre nos frontières jusqu'au Rhin. J'ai eu à plusieurs reprises déjà l'occasion d'attirer l'attention sur le beau livre de M. Gillot, L'Opinion publique en Allemagne au XVII" siècle; les pamphlets innombrables publiés contre nous et où les gallophobes d'outre-Rhin n'ont cessé de puiser leurs accusations et leurs injures, qui les inspire d'abord? — Le ministre de Léopold, Lisola. — Autour de qui se groupent les Allemagnes pour nous combattre? -— Autour de l'Empereur. C'est grâce à cette alliance des Allemagnes et des Habsbourgs que nos conquêtes sont arrêtées et que notre puissance est menacée. Au début du XVIII* siècle, l'Autriche a réorganisé l'Europe contre nous, et sur le Rhin, aux Pays-Bas, en Lorraine comme en Italie, elle nous presse sur toutes nos frontières. Pour nous vaincre, elle n'hésite pas à favoriser les prola couronne royale, et c'est grâce à elle que l'Angleterre ruine grès de la Prusse; c'est contre nous qu'elle donne à Frédéric I*"" notre empire colonial.
Après la mort de Louis XIV, la France tend de plus en plus à se rapprocher de l'Autriche. — Qu'y gagne-t-elle? — D'abord elle renonce à l'occasion de pousser nos frontières jusqu'à l'Escaut et à la Meuse; ensuite, elle gaspille ses forces dans une guerre inutile contre la Prusse et, pendant qu'elle se fait battre à Rosbach, l'Angleterre nous enlève le Canada et les Indes et établit son empire sur les mers. On éprouve vraiment quelque surprise à voir des écrivains dont le patriotisme est incontestable, se pâmer d'admiration en présence d'une politique dont les résultats ont été l'éclipsé de notre grandeur dans le monde et la ruine même de la monarchie.
N'est-ce pas, pour me servir de l'expression de M. de Bainville lui-même, un « scandale pour l'intelligence » que de nous vanter comme un modèle de prévoyance et de sagesse ce renversement des alliances qui, pendant un demi-siècle, de 1756 à 1790, allait faire de la France la domestique des Habsbourgs, pour leur plus grand profit et pour notre malheur. Notre rapprochement avec Marie-Thérèse groupa, par peur de l'Autriche, les petits princes allemands autour de la Prusse dont elle prépara l'hégémonie, elle jeta les fondements de la gloire militaire de Frédéric II, elle détourna notre attention de l'objet naturel de nos préoccupations légitimes, les Pays-Bas et l'océan, et elle rendit possible le partage de la Pologne. De cette alliance absurde austro-française sont sortis tous les maux qui ont affligé l'Europe et la France. Jamais elle n'eût été conclue par un diplomate qui eût eu le sens de nos traditions et le souci de nos intérêts réels; pour la signer, il fallait que le pouvoir fût tombé en quenouille et que la monarchie f... le camp, comme le café de Louis XV. A cette heure fatale, le pays a été littéralement vendu par un souverain, « livré à la dissipation et peu sensible à la gloire », suivant la remarque de l'ambassadeur Knyphausen, et par sa maîtresse qui espérait, en se rapprochant de Marie-Thérèse, éviter une guerre qui aurait « suspendu les plaisirs et l'inaction du roi, sur lesquels étaient fondés son crédit et son existence à la cour ». — On nous jette souvent à la tête les traditions de l'Ancien Régime. — Qu'on nous permette au moins de faire un choix. — D'un côté Henri IV, Richelieu, Mazarin, Lionne et Colbert. — De l'autre, Madame de
Pompadour. — Ici Soubise, et là Turenne et Condé. Qui donc hésitera?
Que l'on lise le chapitre VIII où M. Mathiez analyse après M. Richard Waddington les négociations de 1754-5 et les conditions du traité de Versailles, et l'on aura une idée de la bonne foi des Habsbourgs et de ce que peuvent valoir leurs propositions pacifiques. — « Il est certain, écrivait Stahrenberg à Marie-Thérèse en lui demandant une récompense spéciale pour Madame de Pompadour, que c'est à elle que nous devons tout et que c'est d'elle que nous devons tout attendre pour l'avenir ». — Si seulement, écrit M. Mathiez, l'alliance conclue par Madame de Pompadour avait eu pour résultat de brouiller définitivement la Prusse et l'Autriche et de diviser à jamais les Allemands! — Dix ans à peine après le traité de Paris, Autrichiens et Prussiens se réconciliaient en bons Allemands, sur le dos de la malheureuse Pologne. — Edifiant tableau et perspective séduisante, quand on vient nous parler de la contrition de l'Autriche et de l'intérêt que nous aurions à la ménager.
En échange des sacrifices que la France a consentis pour elle, dans quels cas l'Autriche nous a-t-elle soutenus? — Quand la France prend parti pour les insurgés d'Amérique, Joseph II déclare que son métier est d'être royaliste; quand Frédéric-Guillaume II envahit la Hollande pour écraser nos amis, les républicains, il nous refuse son appui. Dès le début de la Révolution, Kaunitz nous abandonne et nous calomnie; il nous accuse d'avoir provoqué la révolution du Pays-Bas qui a éclaté plusieurs mois avant la réunion des États Généraux et à qui la Constituante a toujours refusé ses secours; il excite les princes possessionnés en Alsace et il les empêche d'accepter les compensations que leur offre la France. Dès qu'il croit que l'armée est désorganisée par l'émigration, Léopold s'unit à son adversaire de la veille, le roi de Prusse, pour démembrer le royaume de son fidèle allié.
On pourrait continuer la démonstration et la pousser plus loin que ne l'a fait M. Mathiez. L'Autriche, pendant toute la Révolution a été notre ennemie la plus obstinée; en vain, les défaites s'abattaient sur elle; ni Jemmapes ni Fleurus, Rivoli, Austerlitz ou Wagram n'ont découragé sa haine ou ralenti son ardeur. Elle n'a jamais cessé d'être notre adversaire implacable et quand, par
malheur, elle s'est rapprochée de nous, elle a avili et conduit à leur perte les gouvernements qui ont cru en elle. Le moment où Louis Philippe et Guizot ont lié parti avec Metternich a été suivi presque immédiateemnt par la révolution de février ; en 1854, elle a conclu un traité d'alliance avec Napoléon III et elle a refusé de l'exécuter; en 1870, ses promesses fallacieuses ont entraîné l'Empereur à Sedan; en 1879, elle s'est attelée à la grandeur de Bismarck et elle a livré l'Orient à l'Allemagne.
Elle est séparée de nous moins encore par ses souvenirs et ses ambitions que par ses principes et son essence même. Nous combattons pour un régime d'équilibre, fondé sur le respect du droit des peuples; elle représente la volonté de domination œcuménique, établie sur l'oppression des nations. Nous sommes l'avenir; elle essaie de lui barrer la route, parce qu'elle est le passé. Bien souvent, nous l'avons démontré; nous sommes reconnaissants à M. Mathiez de nous apporter de nouveaux arguments, d'autant plus irréfutables qu'il se place sur un terrain différent du nôtre. A ceux qui nous traitent d'utopistes, il prouve que nous continuons la politique réaliste et française de François I""", de Henri IV, de Richelieu, de Lionne, de Chauvelin ; les utopistes, qui ont cru trouver à Vienne un appui qui leur a toujours manqué aux heures décisives, ce sont Madame de Pompadour, l'abbé Bernis, le traître Talleyrand, Guizot, ministre des mariages espagnols et le duc de Grammont, de triste mémoire. Si l'on devait juger une cause par la valeur de ses répondants, qui donc pourrait hésiter entre les partisans hautains des Habsbourgs et ses ennemis irréductibles, au nombre desquels nous sommes fiers de nous compter?
Non pas, — que ce soit bien entendu, — que les Français qui ont pris pour devise la destruction de l'Autriche, mettent au second plan leurs devoirs envers leur patrie. Je n'ai jamais dissimulé pour ma part que ma devise avait toujours été : France d'abord. La société des nations, dont on parle aujourd'hui, peut être plus qu'il n'est nécessaire en temps de guerre et dont les avocats ne sont pas tous des Français de bien vieille date et des combattants résolus à poursuivre par tous les moyens l'écrasement définitif et
complet de l'Allemagne, n'aurait aucun prix à mes yeux si notre sécurité n'était d'abord assurée par une victoire intégrale et si nous n'avions dans le monde la place à laquelle nous donnent droit notre passé, les services que nous avons rendus au monde et les sacrifices inouïs que nous avons supportés.
Ces sacrifices sont prodigieux; nos pertes sont terribles, et nous n'en sentirons vraiment la lourdeur qu'après la fin des hostilités. Qui donc, comme le disait hier encore M. Albert Thomas, voudrait prolonger d'une minute cette guerre effroyable même par dévouement à la plus juste des causes, si cette cause n'était pas directement notre cause? Quand le prince de Hohenlohe essayait pendant la guerre des Boërs d'entraîner M. Delcassé à une démarche imprudente contre l'Angleterre, le ministre lui répondait avec une parfaite raison : — La France n'oublie pas ce qu'elle doit à l'humanité; elle l'a prouvé à maintes reprises et elle est toujours prête à le prouver de nouveau. Elle a durement expié son esprit de sacrifice; dans la situation où elle se trouve réduite par de douloureux événements, elle a le devoir cependant de songer avant tout à sa propre destinée. — Un peuple ne doit se sacrifier pour personne. Nous ne demandons à personne d'oublier pour nous.ses intérêts immédiats; pourquoi n'aurions-nous pas le droit de songer à notre propre cause?
L'idée de faire de l'Autriche une barrière contre le germanisme n'est pas sortie encore de toutes les cervelles. S'il était possible de faire passer dans la réalité ce rêve d'une Autriche antigermanique, quelque tristesse que nous causât la pensée des désillusions des Tchèques, des Polonais ou des Yougoslaves, avec une douleur profonde, mais sans hésitation, soutenus et couverts par notre devoir envers la France, qui prime tout, nous n'oserions pas assumer la responsabilité de repousser l'idée d'une Autriche fédérale; nous reculerions devant le crime de faire verser une seule goutte du sang de nos fils pour maintenir intact et sans transaction notre programme complet d'émancipation slave.
Seulement, l'idée de séparer l'Autriche de l'Allemagne et de briser le bloc de l'Europe centrale, absolutiste, militaire et féodale est un rêve absurde. Dans le congrès des Allemands d'Autriche, qui s'est tenu à Prague, il y a quelques semaines, le Président a dit: « Plutôt être sujet du roi de Prusse que sujet d'une
Autriche gouvernée par les Slaves. Les Slaves d'Autriche, nous les méprisons et nous les haïssons. L'Empereur Charles a choisi un mauvais moment pour promulguer une amnistie dont les Slaves seuls ont profité; toute tentative pour procéder à une réforme constitutionnelle autrichienne qui tendrait à augmenter l'influence politique des Slaves, entraînerait une guerre civile que nous devrions soutenir avec tout le courage et toute la violence dont nous autres Allemands nous sommes capables. Nous sommes Allemands, nous pensons en Allemands et, s'il le faut, nous lutterons en Allemands pour le droit à la vie. L'Autriche doit être gouvernée par les Allemands ou cesser d'exister comme grande puissance ». Le comte Czernin, le ministre des Affaires étrangères, a déclaré de son côté que la politique de l'Autriche ne saurait se séparer de celle de la Prusse. Aucun doute n'est possible. Le bloc austro-allemand ne saurait être dissocié ; il est trop étroitement cimenté par le sang, les exécutions et les crimes pour qu'il puisse se désagréger. Si nous ne le brisons pas, il faut que nous en subissions les lois.
L'erreur capitale des pacifistes, c'est de croire à la possibiltié d'une transaction. Par là, ils prolongent la guerre qu'ils espèrent abréger, puisqu'ils encouragent nos ennemis, en leur faisant entrevoir la possibilité d'obtenir des conditions plus favorables s'ils continuent la résistance. Les hommes qui s'imaginent qu'il serait possible de conclure une paix séparée avec l'Autriche commettent la même erreur d'optique que les maximalistes russes; et leur erreur a des conséquences non seulement politiques, mais militaires; elle tendrait à diviser les Puissances de l'Entente en deux groupes dont l'un, la France et l'Angleterre, aurait pour principal adversaire l'Allemagne, tandis que l'autre, l'Italie et la Russie, serait surtout opposé à l'Autriche.
Aucune conception ne saurait être plus étroite, plus fausse e! plus funeste. On s'imagine quelquefois que la France risquerait de s'aliéner l'Italie en affichant trop ouvertement ses sympathies slaves. Le contraire est la vérité. On l'a bien vu à l'émotion qu'ont manifestée les iournaux de la péninsule quand lord Robert Cecil a déclaré « que le principal ennemi de l'Angleterre est l'Allemagne ». L'intérêt immédiat de l'Italie, c'est la destruction de l'Autriche. Par là, elle ne sç sépare pas de nous, puisque la destruction
de l'Autriche est le seul moyen de paralyser le militarisme prussien; mais, nous diminuerions son ardeur et sa confiance, si elle pouvait supposer que nous sommes disposés à accepter un compromis avec Charles P"" et les agents viennois de Berlin.
On a constaté souvent que dans la bataille les troupes qui fléchissent ou qui reculent subissent les plus lourdes pertes. Dans le conflit où nous sommes engagés, le seul moyen d'obtenir une victoire relativement rapide est de repousser toute idée de transaction. L'Allemagne ne se maintient que parce qu'elle escompte nos défaillances ou spécule sur nos hésitations. Le jour où elle sera convaincue que nous sommes résolus à poursuivre jusqu'au bout notre programme, elle subira sa destinée. Ce programme est clair, il forme un tout indivisible : l'affranchissement du monde par l'abolition du militarisme prussien et de la monarchie autrichienne.
E. Denis.
MÉMOIRES ET DOCUMENTS
Déclaration tchèque à la conférence de Moscou, faite le 1 5 août
dernier par M. Vaclav Girsa, président de la Fédération des
sociétés tchécoslovaques en Russie.
Au nom des Tchèques et des Slovaques du monde entier, nous adressons nos saluts et l'expression de notre pleine confiance au gouvernement provisoire — notre salut aux membres du Conseil d'État. '
D?ns les questions que soulèvent la guerre, la nation tchécoslovaque a les mêmes intérêts et le même but que la nation russe et ses alliés. Nos régiments de volontaires luttent dans l'armée russe aux côtés de leurs frères russes.
Le but de guerre de l'Allemagne et de l'Autriche est toujours la vieille poussée vers l'Orient au détriment des Slaves du nord et du sud. Nous, Tchèques et Slovaques, formons le premier obstacle sur la voie de l'Allemagne vers l'Extrême-Orient. L'inimitié
'des Allemands et des Magyars envers nous en est la preuve. Le même danger menace les Polonais et les Yougoslaves. C'est làdessus que nous fondons notre amitié pour la nation russe. Le plan pangermanique consiste à rejeter la Russie vers l'Oural, audelà même de l'Oural.
Mais ce plan de conquêtes au détriment de l'Orient slave menace également la France, l'Angleterre, les vieilles colonies de l'Asie et de l'Afrique. C'est ainsi que s'est formée l'alliance des Slaves avec les nations occidentales auxquelles se sont jointes les nations de l'Asie et même de l'Amérique. Le monde entier s'est dressé contre l'impérialisme germanique.
Dès le début de la guerre, la nation tchécoslovaque a compris la portée universelle de cette guerre et s'est rangée du côté des Alliés. La nation tchécoslovaque s'est résolument élevée contre l'Autriche et les Habsbourgs qui se sont faits les instruments de Berlin. Le plan pangermanique doit être réalisé par l'absorption de l'Autriche-Hongrie et des Balkans pour former l'Europe centrale germanique à laquelle vise Berlin pour atteindre la domination universelle.
La prolongation de la guerre et ses nombreuses victimes prouvent que l'on se bat pour un grand but. Les Allemands luttent en vue de la suprématie universelle — les Alliés, en vue de la reconstitution de l'Europe et du monde entier sur la base d'une union de toutes les nations qui veulent se développer conformément à leur conscience et à leur génie.
Le droit des nations de disposer d'elles-mêmes est la grande parole de la Révolution russe. Malheureusement un certain nombre de Russes ne comprennent pas l'importance de ce but ni sa portée universelle. Ils désirent la paix mais, en réalité, ne font que prolonger la guerre, car leur paix est la paix allemande, une paix de conquête. Une paix démocratique, une paix assurant aux nations leur libre disposition, ne sera possible que lorsque l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, responsables du sang versé, auront été punies et vaincues; que lorsque le militarisme conquérant de l'Allemagne aura été affaibli par la nécessité où seront les Allemands et leurs caudataires les Magyars, de ne plus compter que sur leurs propres forces.
La nation allemande aura aussi le droit de disposer d'ellemême. Nous lui refusons seulement le droit de dominer le monde. La défense contre l'hégémonie allemande et l'esprit de conquête, est nécessaire et juste. Le programme de la libre disposition des nations signifie que l'Allemagne doit renoncer à dominer les nations non-allemandes. Ce programme s'applique surtout à l'Autriche-Hongriei État artificiel oti une dynastie réactionnaire, s'appuyant sur une minorité germano-magyare, opprime et dépouille une majorité slave ou latine.
Nous n'avons pas adopté ce programme du droit des nations à disposer d'elles-mêmes, par chauvinisme. Il ne faut pas confondre patriotisme et chauvinisme. L'amour que l'on éprouve pour sa nation est un noble sentiment. Il répond également à un besoin matériel, car une nation politiquement soumise à une autre devient, économiquement et socialement, l'artisan, le serf de la nation dominante. C'est pourquoi les socialistes tchèques, tout comme les socialistes polonais, danois, français et autres, sont nationaux. Ils ont saisi le rapport intime qu'il y a entre le nationalisme et le socialisme. La plupart des socialistes allemands ont trahi la démocratie en se soumettant au militarisme pangermanique qui cherche à dominer le monde. La démocratie russe et les Alliés ont compris l'évolution historique qui conduit à la libération des nations et, par là, à la fédéralisation de l'Europe et de l'humanité.
Vive la Russie libre, puissante et unie !
Erratum. — Nous constatons avec regret qu'une erreur assez grave s'est glissée dans notre dernier numéro. La fin de l'article « Doux pays » {Mémoires et Documents), à partir de la lA" ligne d'en bas était remplacée, au moment de la mise en pages, par quelques passages d'un autre article. Voici le texte exact de la fin de l'article « Doux pays » :
« La situation des familles d'ouvriers et d'employés des villes est pire encore. Les femmes des villes parcourent les villages — on y rencontre même quelques femmes de « conseiller » — pour y mendier des pommes de terre dont elles offrent des prix exor-
bitants. Une femme de ma connaissance, dont le mari est au front, poussée par la faim, a tué ses trois petites filles, puis s'est noyée dans rOpavice. La misère et la famine ont encore une autre terrible conséquence : la maladie. La tuberculose fauche hommes et femmes, anéantit notre jeune génération.
« A cette misère économique, à ces souffrances, s'ajoute encore l'oppression. L'Autriche ne peut arriver à faire disp'araître la langue tchèque qu'elle déteste, qu'elle a chassée de son administration ; elle cherche donc, par tous les moyens, à faire des jeunes gens de fidèles et loyaux sujets autrichiens. Au début de l'année scolaire, on a publié de nouveaux livres de classe contenant un portrait du nouvel empereur. Tous les morceaux traitant de l'histoire des Pays tchèques ont été remplacés par d'autres où l'on porte aux nues les Habsbourgs et l'Autriche. Voici un exemple du ridicule auquel s'expose le gouvernement. Dans les anciens livres de lecture se trouvait cette phrase : « Les Pays de la couronne de Bohême : Bohême, Moravie et Silésie, sont les pays les plus riches, les plus fertiles et les plus peuplés de l'Autriche. » Dans les nouvelles éditions on a ajouté : « A côté de la Basse- Autriche ». Dans l'ancienne arithmétique se trouvait cette question : « Quelle est la distance de Prague à Plzen ? » Dans la nouvelle, la question a été changée ainsi : « Quelle est la distance de Vienne à Plzen? » Dans les écoles communales l'instituteur est obligé d'employer les commandements allemands, car chaque dimanche les écoliers de 14 ans font des exercices militaires sous la direction d'un membre de la Société des vétérans. »
Si l'on ne retrouvait dans ce rapport quelques-uns des caractères de l'odieux et ridicule absolutisme habsbourgeois, on croirait lire une page du mémoire que Vauban adressa jadis à Louis XIV.
Notre action.
L'action militaire tchécoslovaque dans les Pays alliés.
Notre action politique et militaire entrera bientôt dans une nouvelle phase à cause d'événements d'une importance capitale pour nous. C'est surtout à cause d'une action méthodique et de plus en plus élargie au point de vue militaire que notre mouvement grandit en importance. Nous avons déployé dans ces derniers temps un effort considérable au point de vue militaire dans tous les pays de l'Entente.
En Russie, M. Masaryk, président du Conseil National des Pays Tchèques, travaille avec le plus grand succès depuis le mois de mai dernier. Après la fameuse victoire de nos hommes dans l'offensive russe de -juillet, les soldats tchécoslovaques sont accourus en grand nombre dans notre division russe. Nous constituons actuellement une seconde division. M. Masaryk, pendant son voyage à travers la Russie, a visité nos soldats. Il a été reçu avec un enthousiasme indescriptible par les hommes aussi bien que par les autorités militaires russes. Il a passé en revue nos soldats à Bobrujsk, il a rendu visite à nos blessés et a constaté combien partout, nos vaillants soldats sont animés d'un dévouement et d'un patriotisme sans exemple. Sa visite était à la fois une grande fête pour nos soldats et un réconfort considérable pour nous tous, en nous inspirant de nouvelles espérances.
La section russe du Conseil National des Pays Tchèques accomplit, au point de vue du recrutement, un effort des plus considérables. Le recrutement se fait en Russie par plus de 250 émissaires et rien que dans ces temps derniers plus de 10.000 soldats nouveaux se sont enrôlés.
Nous aurons l'occasion bientôt de parler en détails de tous ces efforts.
Aux États-Unis un travail analogue a été entrepris sur l'initiative de M. Stefanik. L'action de M. Franklin- Bouillon a accéléré le travail d'organisation du recrutement de notre armée et nous pouvons espérer un succès très considérable. Il serait aujourd'hui prématuré d'en parler en détail. Nous pouvons constater seulement que notre Alliance Nationale Tchèque de Chicago et notre Ligue Slovaque de Pittsbourg, aussi bien que toute la presse tchécoslovaque d'Amérique se sont entièrement adonnés au travail militaire. Nous les remercions de tout notre cœur et nous sommes sûrs que leurs efforts seront couronnés d'un succès complet.
Dans ces derniers temps nous avons élargi notre action particulièrement en Italie. Le Conseil National y a établi une agence de ses bureaux de Paris, d'où il continuera à diriger nos affaires politiques et militaires en Italie. Un bureau de presse et une commission des prisonniers de guerre aussi bien qu'une commission militaire spéciale y sont constitués. Des collaborateurs dévoués choisis parmi nos soldats, et qui, avant la guerre avaient joué un rôle actif dans la vie politique de la Bohême et de la Slovaquie — M. Hlavatchek, de la Chambre de commerce de Prague, en tête — commencent un travail de propagande systématique et énergique.
Une situation toute particulière dans nos rapports avec l'Italie a été créée par le séjour récent en Italie du secrétaire général du Comité National des Pays Tchèques, M. E. Benes. M. Benes a négocié im certain nombre de questions concernant les affaires tchécoslovaques avec les autorités italiennes. Il a eu l'occasion de traiter
ces questions avec S. E. M. Sonnino, avec les ministères de la Guerre, des Affaires étrangères et de l'Intérieur, avec les ministres U. Commandini et Bissolati, et avec beaucoup d'autres hommes politiques officiels importants. Il a trouvé partout l'accueil le plus favorable. Il s'agissait d'abord de la libération des internés civils tchécoslovaques en Italie, puis de la question de la reconnaissance du Conseil National des Pays Tchèques dans sa fonction de représentant de la nation tchécoslovaque et d'organisateur de tout le mouvement politique des Tchèques et des Slovaques à l'étranger, et enfin de notre action militaire parmi nos prisonniers de. guerre en Italie.
Nous pouvons constater aujourd'hui que nous avons, trouvé en Italie un appui et une sympathie générale et sans réserve. Et cela non seulement dans l'opinion publique éclairée et dans le monde politique et dans le monde de la presse, mais, ce qui est très important et très significatif, dans les milieux officiels. Toutes nos demandes ont été satisfaites presque entièrement. Nos internés seront libérés, le Conseil National est reconnu entièrement dans sa fonction actuelle et le gouvernement lui confie des tâches spéciales et très importantes. La question de nos prisonniers sera définitivement résolue très prochainement, ce qui formera la base de notre action militaire en Italie. Vu la situation spéciale de l'Italie à l'égard de l'Autriche et de l'Allemagne, notre action militaire y sera organisée aussi d'une façon appropriée à ces conditions spéciales. Mais dès à présent nous pouvons constater que notre action militaire ne restera plus limitée à la Russie, aux Etats-Unis et à la France, mais s'étendra aussi à l'Italie où des milliers de nos hommes attendent impatiemment de pouvoir manifester leurs sentiments à l'égard de l'Autriche-Hongrie et de l'Allemagne. M. Benes a pu visiter les camps de prisonniers de guerre et a pu se rendre compte du désir unanime des soldats tchécoslovaques de participer au mouvement national de libération. On
peut constater avec joie que de l'autre côté aussi, du côté italien on se rend parfaitement compte de notre force politique et économique, de notre grand travail contre l'ennemi séculaire de l'Italie, et des grands intérêts qui, dans cette guerre, sont communs à l'Italie et à la Bohême.
Nous espérons pouvoir donner bientôt à nos lecteurs les détails de l'action très importante que nous préparons dès à présent en Italie et que nous poursuivrons avec la plus grande énergie.
Notre action militaire en France commence à entrer dans une phase telle que nous pouvons en parler publiquement. D'ici très peu de temps, ncfus allons suivre l'exemple de nos frères polonais et nous constituerons une armée tchécoslovaque en France. Cette armée, qui, si toutes nos prévisions se réalisent, représentera une force assez importante au printemps prochain, est organisée par le Conseil National des Pays Tchèques, comme celle de la Russie et comme action militaire en Italie. Tout cela est donc mené avec méthode et centralisé dans une seule et même organisation. C'est aussi pour cette raison que cela donne des garanties d'ordre, de discipline et de réussite complète. Nous nous approchons ainsi de la réalisation de notre grand rêve, c'està-dire de l'organisation d'un grand mouvement militaire tchécoslovaque en France, en Russie, aux États- Unis et en Italie.
En Angleterre où nous n'avons ni prisonniers de guerre ni une colonie importante, notre action militaire est nécessairement limitée. Toutefois il faut rendre justice à notre colonie de Londres, qui a déployé tous les efforts pour démontrer aux autorités anglaises nos
sentiments ententophiles. De toutes les colonies d'Angleterre les Tchécoslovaques ont eu les meilleurs résultats en ce qui concerne le recrutement, car ço % de tous nos compatriotes dans l'âge militaire séjournant en Angleterre s'étaient enrôlés dans l'armée anglaise soit pour le service au front, soit pour le service national. C'est un pourcentage qui nous fait certainement honneur.
Au point de vue politique des interventions ont eu lieu à Londres pour obtenir la reconnaissance officielle de notre Conseil National de la part du gouvernement anglais, comme cela est déjà fait par les gouvernements d'Italie, de France et de Russie.
La collaboration de notre grande colonie américaine avec le Conseil National est devenue encore plus intime par suite de deux derniers événements dans notre mouvement : la présence en Amérique de M. Stefanik et son travail de recrutement organisé par l'Alliance Nationale Tchèque et la Ligue Slovaque, et puis le voyage de quatre délégués des Tchécoslovaques des États-Unis en Russie. Nos collaborateurs et nos organisateurs les plus dévoués et les plus actifs y ont pris part : M. Martinek, M. Koukal et M. Svarc, avec M. E. Voska en tête. Ils ont visité la Russie où ils se sont rendus compte des admirables efforts militaires de nos braves soldats, vainqueurs de Zborov, et de ceux de notre colonie russe tout entière. La visite de M. Voska nous est particulièrement chère parce que c'était lui qui a rendu les services tout spéciaux et à notre mouvement, et à la cause des Alliés. Nous leur souhaitons la bienvenue sur le Continent européen.
ÉCHOS ET NOUVELLES
Le Professear Masaryk dans les Clubs polonais de Moscou.
Le 16 août dernier avait lieu dans les locaux de la Société polonaise Lutnia, de Moscou, un déjeuner donné en l'honneur du professeur Masaryk, Ce fut une importante manifestation de la solidarité tchéco-polonaise dans la lutte contre l'ennemi commun : l'Allemand. Parmi les assistants se trouvaient des représentants de l'ancienne et de la nouvelle émigration polonaise et un grand nombre d'hommes d'action polonais de Moscou. Dans les toasts prononcés, on exprima l'admiration que provoque la lutte héroïque de la nation tchèque pour son indépendance et la pressante nécessité d'une alliance tchéco-polonaise conforme non seulement aux traditions historiques, mais encore à la politique actuelle et future.
Le professeur Masaryk fut reçu au nom du Lutnia par son vice-président, M. Antoine Kolnarski. Le prince K. Lutoslawki prononça ensuite un long discours sur l'alliance tchéco-polonaise. Il montra le caractère des relations entre Tchèques et Polonais dans le passé, relations dues toujours à une même cause : le danger de la poussée allemande vers l'Orient. Il rappelle l'heureuse époque où les Polonais, convertis au christianisme par les Tchèques, échappèrent ainsi à l'influence germanique. Il rappelle également la bataille de Grunwald où les régiments tchèques défendirent, aux côtés des armées des Jagellons, l'héritage de Saint Adalbert. Les Jagellons voulaient unir en un corps puissant toutes les nations slaves fixées à l'est de l'Allemagne. Malheureusement ce projet ne resta qu'à l'état de projet. Nous devons le reprendre aujourd'hui. Le même danger, causé par l'impérialisme germanique, menace de nouveau ces deux nations. Il faut lui opposer une forte politique tchéco-polonaise, non pas une politique de division et d'intérêts égoïstes, mais une politique d'intérêt général en faveur du bien et de la défense de l'humanité entière. Comme la Pologne sauva jadis le monde chrétien de l'invasion du Croissant, de même aujourd'hui la Pologne doit être la pierre d'achoppement de l'invasion germanique qui menace non seulement les Polonais et l'Europe, mais toute l'humanité. Les deux nations doivent donc s'appuyer l'une sur l'autre, ou elles périront. Sans Pologne libre il n'y aura pas de Bohême libre, et réciproquement. Sans Pologne libre il n'y aura pas non plus de paix juste et durable. Cette paix ne peut être établie que par la
création d'une alliance indissoluble des nations slaves de la Baltique à la mer Adriatique, à la mer Egée et à la mer Noire. La démocratie des puissances de l'Entente l'a fort bien compris en reconnaissant comme but de guerre la restauration de la Pologne et la libération des petites nations. « La lutte contre l'ennemi commun, continue l'orateur, ne finira pas demain, pas même dans un an ni dans un siècle... C'est pour cette lutte commune que nous nous allions, ou plutôt, ce n'est pas seulement pour cette lutte, mais pour que la solide barrière de la démocratie slave protège le monde contre la suprématie des tyrans et permette aux peuples slaves de se livrer à leur œuvre dans la paix et la sécurité, pour que dans l'harmonie universelle n'éclate plus jamais une telle dissonnance et pour que l'accord harmonieux des voix slaves retentisse désormais clairement dans la mélodie universelle du bonheur et du progrès. » Enfin, au milieu de l'enthousiasme général, l'orateur lève son verre en l'honneur de l'union slave et de son promoteur, le professeur Masaryk.
M. Antoine Zwan, publiciste polonais, propagateur connu d'un rapprochement théco-polonais qui prit part aux congrès slaves de Prague, partisan des idées néoslavistes du D'' Kramar, prit ensuite la parole. M. Zwan prononça son discours en français et tourné vers le consul de France, M. Velton, présent au déjeuner, La France s'est toujours vivement intéressée aux relations tchécopolonaises dans lesquelles elle voyait une garantie de la paix européenne. On garde encore le souvenir des salutations françaises adressées aux Tchèques et aux Polonais des congrès slaves tenus dans la Prague d'or ou à Varsovie. La grande Française qu'est Mme Juliette Adam, fut la première à adresser au D"" Kramar, lors de l'arrivée des Tchèques à Varsovie, un télégramme dans lequel elle disait que c'était pour elle un jour des plus heureux que celui où elle voyait s'établir une entente entre deux nations si chères à la France. Paul Deschanel, d'Estournelles de Constants, André Lichtenberger et plusieurs autres, qui furent heureux de constater la présence de Polonais à Prague, prédirent qu'une future alliance tchéco-polonaise serait « la clef de la politique européenne ». L'orateur lit ensuite une lettre d'Emile Olivier pleine d'un ardente aspiration vers un rapprochement tchéco-polonais. Il rappelle Mickiewicz prédisant cette union que nous consacrons aujourd'hui, ainsi que le souvenir d'Elisa Orzeszkowa. Se tournant ensuite vers le professeur Masary]^, l'orateur souhaite de tout cœur que bientôt le Conseil national des Pays tchécoslovaques reçoive de France une lettre semblable à celle que M. Ribot, président du Conseil, vient d'adresser aux Polonais. Il prie enfin le consul de France d'annoncer au gouvernement français que les Tchèques et les Polonais, réunis à Mos-
cou, adressant ce salut : Vive M. Ribot, président du Conseil !
Le professeur Masaryk répondit par un bref discours. Il y rappelle avec quelle émotion, jeune homme de 16 ans, il suivit les péripéties du soulèvement polonais de 1863. « Vos héros, dit-il, Langiewicz, Pustowojtowna, étaient pour moi des figures aimées et chères. Mickiewicz et Krasinski eurent ensuite la plus grande influence sur mon développement intellectuel. » Parlant ensuite des mystères de la situation politique actuelle, il dit qu'une alliance tchéco-polonaise est actuellement un fait de mathématiques politiques, né de l'état de choses créé en Europe par la guerre générale. A la suite des conversations qu'il eut à Londres avec Roman Dmowski, l'orateur s'est trouvé absolument d'accord avec lui au sujet du but final et des rapports entre la Pologne libre et les États tchèques et Yougoslaves. Seule une telle solution peut apporter à l'Europe la paix, le progrès de toute l'humanité.
Le discours du professeur Masaryk fut accueilli par des applaudissements et l'assemblée a fait au chef du mouvement révolutionnaire tchèque une vive ovation.
Au cours du déjeuner un grand nombre d'orateurs polonais prirent la parole et prononcèrent des discours dont la profondeur dépasse celle des toasts habituels. Ils montrèrent la nécessité d'une alliance à la vie, à la mort.
Le 17 août, à 5 heures de l'après-midi, le professeur Masaryk fut reçu à l'hôtel Métropole par le comte Joseph Miaczynscy et un cercle intime comptant une soixantaine de membres de la colonie polonaise et de Français. On y remarquait la princesse Rose Radziwill, MM. P. Sobolewna, Tadeusz Micinski, Ant. Sadzewicz, le consul général de France et les vice-consuls, MM. Bertrand, Velson et Arynie, d'Italie, MM. Majoni et Lombardo, de Belgique, M. Remes, le correspondant du Figaro, M, Jeannot, M. Jean Cemus, etc.
M. Rudolphe Medek, poète tchèque et officier de l'armée tchèque, décoré de trois médailles de Saint-Georges, lut un poème patriotique que M. Xavier Puslowski rendit en polonais et fut chaleureusement applaudi. Plus tard vint également M. Skrzynski, chef de bataillon, président de l'Association des chevaliers de Saint-Georges.
A propos d'un article du « Correspondant ».
Le Correspondant du 25 août a publié sous ce titre « Le fédéralisme ou autonomisme en Russie » un article que nous ne pouvons laisser passer sans quelques lignes d'un commentaire que nous voudrions borner à ce qui nous concerne directement. Nous ne discuterons pas le sens général et la portée de l'article. L'auteur a de l'esprit, beaucoup d'esprit; il l'exerce aux dépens de la Russie de tous les temps et de tous les régimes; cela est facile en ce moment. C'est une façon de traiter des sujets très graves et infiniment complexes qui peut plaire à un public, qui n'est pas, aujourd'hui surtout, sans inconvénient. Il a des choses russes, particulièrement pour les années qui ont précédé la guerre, une expérience personnelle qui semble variée et étendue. A côté de cette connaissance, souvent brillante et remarquable, de la Russie, accompagnée de peu d'amour, il est permis de constater le manque de données premières pour connaître et pour juger les choses de l'Autriche-Hongrie.
Dans un exposé brillant, le mot revient naturellement, et un peu tendancieux sur la question de l'Ukraine, nous avions vu déjà (p. 590), à propos du mouvement ruthène en Russie, une allusion à des ramifications de ce mouvement « en Bukovine et chez les Slovaques de Hongrie », (p. 603), assimilation qui nous avait laissés rêveurs. Dans un paragraphe de la conclusion qui énumère tous les méfaits de la politique russe « depuis deux siècles », où il y a un peu de vrai et beaucoup de faux, où le vrai, par la façon dont il est présenté, peut prendre historiquement les apparences du faux, nous lisons ces lignes qu'il suffit de relever et de détacher : « C'EST ELLE, {la politique russe) QUI, PAR SES INTRI- GUES AU GRAND JOUR CHEZ LES RUTHÈNES, SLOVA- QUES HONGROIS, TCHÈQUES ET SERBES D'AUTRICHE, L'A POUSSÉE DE FORCE (l'Autriche) DANS LES BRAS DE L'ALLEMAGNE. » Ou cela ne veut rien dire, ou cela veut dire que des mouvements nationaux tels que la renaissance tchèque au cours du siècle dernier, le mouvement concordant chez les Slovaques plus durement opprimés et depuis plus longtemps sous le joug magyar, le mouvement vers l'unité chez les Slaves du Sud, ne sont que le résultat des intrigues de la Russie et de la politique russe.
Nous laisserons à nos frères yougoslaves le soin de défendre leur propre cause, à nos frères polonais celui de dire ce qu'ils pensent de cette manière d'envisager le problème de l'Autriche et la solidarité slave. Pour ce qui nous touche, nous rappellerons simplement ce qu'on sait de reste. Bien loin que les mouvements nationaux tchèque et slovaque puissent être attribués à des
influences russes, ce sont au contraire des influences tchèques et, plus encore peut-être, des influences slovaques qui ont agi sur des milieux slavophiles de Russie pour y éveiller ou y réveiller le sentiment des affinités et de la communauté de race. Nous rappellerons aussi que la Russie tsariste ne s'est pas montrée moins opposée à l'indépendance tchécoslovaque, comme à l'unité yougoslave, qu'elle a été à l'indépendance de la Pologne.
Quant à l'assertion non moins extraordinaire que c'est la Russie qui a poussé de force l'Autriche dans les bras de l'Allemagne et qui est par conséquent responsable de l'alliance austroallemande, elle est contredite par toute l'histoire même de cette alliance, par toute l'histoire des rapports de l'Allemagne et de l'Autriche depuis cinquante ans. Elle est démentie par toute la politique de Bismarck depuis 1866, par toute celle de l'Allemagne poussant de plus en plus l'Autriche vers les Balkans et vers l'Orient.
L'auteur ne semble pas apercevoir la position du problème de l'Europe centrale, li se rendre compte de la forme véritable du péril pangermaniste. L'idée d'écarter celui-ci — c'est le fond de son article — avec une Russie faible et dont la faiblesse le réjouit malgré lui, avec des autonomies russes (dont deux, la Finlande et les pays baltes pourraient être, il l'avoue, germanisantes et pourraient l'être bien plus qu'il ne dit, dont deux autres, la Lithuanie et l'Ukraine, auraient besoin de beaucoup plus de clarté) avec la Pologne indépendante que nous ne désirons pas moins que lui, avec cette Pologne sans le prolongement naturel et l'appui nécessaire de l'État tchécoslovaque et de la Yougoslavie, avec l'Autriche conservée et fédéralisée — ce qu'il ne dit pas expressément, mais qui est la conséquence logique de toutes les tendances de l'article — une telle conception rassemble les erreurs les plus graves et les plus dangereuses que l'on puisse propager actuellement.
Il est inutile d'insister; nous nous garderons de grossir le débat et le ton. Nous nous reprocherions d'assimiler un esprit aussi brillant et cultivé que paraît être l'écrivain anonyme du Correspondant au « Diplomate » de l'Œuvre ou à tel publiciste prenant, dans le Pays, sous une signature inattendue, la défense de l'Autriche et de la dynastie des Habsbourgs. Mais nous nous permettrons d'exprimer l'espoir qu'une revue aussi sérieuse que le Correspondant, ayant l'influence et le public qu'elle représente si honorablement, voudra réparer un jour l'ofîense qu'elle a commise involontairement contre les tendances de notre histoire et de notre sentiment national. •
P. S. — Ceci était écrit quand nous avons lu dans la même revue, sur la Russie, un autre article qui offre, pour le ton et l'inspiration, un contraste frappant avec celui où nous nous sommes crus obligés de relever quelques points qui nous touchaient. Nous nous sentons également le devoir de signaler cet article, La Russie révolutionnaire, qui a paru dans le Correspondant du 10 octobre, sous la signature E. Pajolste, comme la première étude sérieuse publiée en France sur la révolution russe. Elle apporte l'explication la plus claire, la plus intelligente, la plus impartiale, nous ajouterons la plus nécessaire, d'un phénomène historique vaste et complexe en face duquel le public allié d'Occident s'est trouvé de plus en plus incertain et désorienté. Lui en montrer les vrais caractères, ce que personne ne s'était avisé jusqu'ici ou n'avait été en état de faire, c'est le mettre à même de le juger avec plus d'équité. C'est aussi et surtout lui donner les véritables raisons qui permettent d'entrevoir l'issue d'une situation qui est assurément grave et inquiétante. On cesse d'en désespérer quand on a compris le point de départ de la révolution russe au sujet de la guerre, quand on a mesuré le chemin qu'elle a déjà parcouru. Une telle étude, courageuse et sincère, si profondément utile en ce moment, fait honneur à son auteur et à la revue qui la publie sans craindre de contredire et de heurter des courants actuels de l'opinion. Pour en revenir à notre thème, nous souhaitons de voir le Correspondant apporter la même objectivité, la même indépendance, le même souci ferme et éclairé de l'intérêt bien entendu des Alliés à l'examen du problème de l'Europe centrale et de la questien d'Autriche- Hongrie.
Une interview du député Klofatch.
Comme le docteur Kramar, le député Klofatch, lui aussi, a commencé aussitôt après son retour de prison une politique antiautrichienne, absolument intransigeante. Elu président du nouveau « Club du droit d'État » formé par les députés de tous les partis tchèques libéraux (37 députés), le député Klofatch ne manque aucune occasion pour manifester la confiance profonde des Tchèques dans le triomphe final et complet de leur programme nationaal et en même temps leur décision inébranlable de continuer jusqu'au bout la lutte pour l'indépendance nationale. Interrogé par un correspondant de Pesti Hirlap, M. Klofatch a fait récemment une déclaration, reproduite dans toute la presse magyare et autrichienne, qui a fait une grande sensation non seulement à Budapest et à Vienne, mais aussi à Berlin. « Le peuple tchécoslovaque, dit-il, réclame un État souverain avec le même
droit que le peuple magyar. En revendiquant les départements slovaques de la Hongrie nous nous basons sur la communauté de race de nos frères slovaques avec le peuple tchèque. Vous m'objectez que l'État hongrois ne consentira jamais à nous céder de bon gré ces départements. Je trouve toute naturelle cette résistance. Mais si la guerre mondiale va créer une Europe nouvelle, la Hongrie se trouvera devant un fait accompli contre lequel elle aura beau protester. »
Le député Klofatch s'est prononcé ensuite sur la question des petits États en général. « La fausse théorie, dit-il, prétendant que l'évolution actuelle ne favorise que la formation des grands États n'a été chez nous jamais reconnue. Il est évident, d'autre part, que chaque petit État sera libre de s'entendre avec les autres pour entrer avec eux, à pied d'égalité, dans une union économique librement consentie, si ses intérêts l'exigent. L'homme politique doit compter avec des faits et ne peut pas se laisser emporter par des sentiments de haine et de vengeance. L'Europe nouvelle apportera sans doute de pareilles constellations. »
« Et la paix ?» a demandé le journaliste. Le député Klofatch répondit :
<( De mon avis la paix est en marche, mais elle est encore bien éloignée. Le prix des sacrifices apportés jusqu'à ce jour ne peut être perdu par un rétablissement quelconque du « statu quo ante ». Si cette guerre doit être vraiment la dernière et si l'Europe doit aboutir à une paix durable, il est indispensable que le principe fondamental des temps nouveaux, le principe des nationalités, au nom duquel s'étaient formées l'Allemagne et l'Italie modernes, •remporte de façon qu'il n'y ait plus de peuples opprimés. »
On jugera d'après la fermeté et la décision de ces déclarations du leader tchèque la gravité de la situation en Autriche et la force du mouvement tchèque qui ne compte plus avec la conservation de l'empire des Habsbourg. On remarquera aussi que le député Klofatch, quoique chef des radicaux, est loin de prêcher pour l'avenir une politique de haine et qu'il n'hésite pas d'envisager, dès aujourd'hui, un rapprochement de l'État tchécoslovaque avec l'État national magyar réduit, bien entendu, à ses frontières ethnographiques.
M. Roosevelt pour Tindépendance de la Bohême.
Dans un discours prononcé à Madison square, M. Roosevelt a déchaîné un grand enthousiasme en déclarant que les conditions de paix ne doivent avoir d'autre base qu'une victoire totale.
Elles devront comprendre la défaite complète de l'Allemagne. Et il ajouta sous une tempête d'applaudissements, en parlant de la dissolution de l'Autriche et de la Turquie :
« Il nous faudra créer aussi une grande Pologne indépendante s'étendant sur tout le littoral de la Baltique, sur lequel la Pologne possède des droits indiscutables, et probablement aussi une grande Finlande indépendante.
« Aux Lithuaniens nous donnerons au moins l'autonomie. Nous créerons une république tchèque indépendante, qui englobera Tchèques, Moraviens et Slovaques; nous créerons un État yougoslave qui comprendra sur un pied d'égalité Croates, Serbes et Slovènes.
« Nous rendrons les territoires italiens d'Autriche à l'Italie, et les territoires roumains de Hongrie à la Roumanie.
« Quant à la Belgique, elle n'a pas droit seulement à sa restauration complète, elle a droit encore à la plus large indemnité.
« La France rentrera en possession de l'Alsace et de la Lorraine ; Anglais et Japonais garderont les colonies qu'ils ont conquises.
« Quant aux Etats-Unis ils ne désirent rien, sinon qu'il soit nettement entendu qu^e la doctrine de Monroë sera maintenue dans l'avenir comme elle l'a été dans le passé. »
Aux Etats-Unis comme dans l'Europe tous les hommes politiques avisés comprennent aujourd'hui quels doivent être les buts de guerre de l'Entente.
Une manifestation politique en faveur de la Bohême à Rome.
La manifestation organisée le 30 septembre, à Rome, en faveur de la co-opération italo-tchèque (sous la forme d'un vin d'honneur offert à M. Benes) montre surabondamment que notre cause a été fort bien appréciée en Italie et que l'on y accorde un grand intérêt aux relations politiques italo-tchèques. Par son caractère, par l'importance des assistants et des orateurs, par le ton des discours prononcés, cette cérémonie a pris le sens d'une manifestation en faveur de l'indépendance tchèque, du démembrement de l'Autriche et d'une opposition à toute solution imparfaite de ces questions. Cette manifestation a une importance de
tout premier ordre pour notre politique en Autriche et pour la situation de notre propagande et de notre représentation en Italie.
Nous croyons donc, pour toutes ces raisons, devoir donner un compte-rendu détaillé de cette solennité qui a eu lieu dans les locaux de VUnione economica nazionale per le nuove provincie d'Italia.
Notons parmi les assistants : S. Exe. M. le Ministre U. Comandini (qui, en toute occasion, témoigne d'une sincère et efficace amitié envers notre nation et est un ardent propagateur de l'idée qu'il faut nous accorder notre complète indépendance); les sénateurs Esterle, ingénieur, et Wollenberg; les députés Torre, di Cesaro, Federzoni, Murri, Zanella, le commendatore Scodnik, vice-président du Comité italien pour l'indépendance tchécoslovaque; le D"^ Scarpa et le D"^ Russo, secrétaires; le commandant d'Êtat-Major, Marchetti; M. Franzetti, conseiller municipal de Rome, vice-président de l'Unione ; les comm. Délia Vida, Segré, Rosmini, Palermi, Scalabrini, Bruno, Ravasini, Bellini et Sella; les professeurs Palin, Valenti, Grassi et Tomei; les avocats Callegari, Marcocchia, Persico et Riccaboni; les ingénieurs Fazia et Lanino; le comte San Miniatelli; les capitaines Mastellove, Dirilio et Orlando; les lieutenants Cappelletti, Galvan, Scampicchio et Dadone; les docteurs Ricci, Mazzoleni, Megonzi, Scala, Bellen et Muratti; les chevaliers Liebmann et Rubliani; les ingénieurs Luzzati et Fogolin; le prof. Bonfante. La presse était largement représentée par MM. Scabelloni, pour le directeur du Giornale d'Italia, comm. Bergamini ; Pascazio, pour le directeur du Fronte interno, Guerazzi; Petrui, pour le directeur du Messaggero, Falbo; Tato, de V Agence Stefani; Rovasini, pour l'Agence Volta; Chiarapa, pour V Agenda Nazionale délia Stampa; Paoloni, pour le Popolo d'Italia; les publicistes Mantica, Hodnig, Premuti, Maria Bygie, etc.
Des lettres de salutation et d'excluses avaient été adressées par MM. 5. SonninOy ministre des Affaires étrangères, par les ministres et secrétaires d'État: Orlando, Carcano, Foscari, Pasqualino, Montanari, Morpurgo, par l'ancien ministre Barzilai, par les députés Arca, Sandrini Salvat-Orlando, Somaini, par le prof. Costa et par d'autres personnalités politiques.
Le télégramme suivant, adressé au D" Benes à l'occasion de la cérémonie, par les prisonniers tchèques, fut accueilli par des applaudissements :
(( Sur le sol de l'amicale Italie, nous vous saluons cordialement « comme le représentant de notre nation et souhaitons le plus « complet succès à vos efforts auxquels nous agréons entièrement.
« Les volontaires tchécoslovaques « de Cittaducale. »
Le député Andréa Torre prit ensuite la parole. Dans son discours, coupé de fréquents applaudissements, il dit :
« L'Unione economica nazionle et les irrédentistes du Trentin et des provinces de l'Adriatique, m'ont fait l'honneur de me demander de saluer en leur nom celui qui représente au milieu de nous l'espoir, les aspirations et les vœux d'un grand peuple, du peuple tchécoslovaque, opprimé par le même ennemi que nous : l'Autriche-Hongrie. J'ai accepté avec une joie intime de l'esprit et du cœur, parce que la réunion d'aujourd'hui, dans ce lieu, n'a pas seulement la valeur d'une simple cérémonie qui serait chose minime et vaine à l'époque solennelle où nous vivons; elle a une signification politique — une entente entre deux irrédentismes — que résume un plan, un programme, une action qui se développe actuellement.
Le peuple tchécoslovaque a, au cours de cette guerre, offert un spectacle merveilleux. Les menaces ne l'ont pas dérangé; les plus cruelles persécutions ne l'ont pas affaibli; les rudes sacrifices auxquels il s'est astreint, dans sa patrie et à l'étranger, ne l'ont pas fait dévier d'une ligne de ses immuables convictions. La Bohême veut se délivrer du joug allemand et magyar, et elle y a droit par ses splendides traditions intellectuelles, par sa puissante force ethnique, par son indomptable esprit politique. Mais il y a plus : elle a opéré un vrai miracle en constituant hors du territoire tchèque une sage organisation qui a tenu et tient unis tous les Tchécoslovaques, émigrants, proscrits ou prisonniers de guerre. Ils sont environ deux millions qui, volontairement, obéissent à leurs chefs. Ils ont ainsi réussi à former par leur organisation une sorte d'État tchécoslovaque hors de leur patrie : un État qui représente la patrie dans son idéal, sa conscience, son œuvre. Les Alliés reconnaissent l'autorité qui dérive de cette singulière organisation, signe merveilleux d'une conscience nationale, d'une énergie politique qui s'imposent à la considération et à l'admiration du monde.
Ami Benes, vous pouvez dire au peuple de la Bohême que les irrédentistes italiens et tous les Italiens sont avec lui, partagent sa foi nationale, expression du principe même d'oîi est sortie l'indépendance de notre pays. La rédemption de la Bohême sera un des plus grands triomphes de la nouvelle Europe qui commence. Les Italiens l'espèrent et l'attendent, et ils travaillent pour la réaliser ! »
M. Ugo Dadone parla au nom du Comité pour l'Indépendance tchécoslovaque et prononça l'éloquent discours suivant :
« Rome et Prague, les Italiens et les Tchèques, se rencontrent encore aujourd'hui comme il y a dix siècles, quand les Bénédictins de l'évêque Adalbert apportèrent pour la première fois aux Tchèques la parole souveraine de la puissance latine, guide aimable de toute idéalité, de toute civilité dans tous les siècles.
Après environ un millier d'années, les Tchèques tournent encore leurs regards vers Rome dans l'espoir d'y voir l'aigle des légions — l'aigle bicéphale étant abattue — s'élever haut dans le ciel de la Bohême, agitant au vent les armes de Saint Venceslas enfin libérées.
La plaie du pangermanisme a tenté en vain d'attaquer les robustes poumons de la nation tchécoslovaque.
Dans leur combat contre elle, les Tchèques ont depuis longtemps, pour les gymnastes du Sokol, adopté la chemise rouge des Garibaldiens — ils ont fait surgir des écoles nationales qu'ils opposent aux écoles allemandes. Et dans ces écoles la jeunesse apprend que les Allemands n'ont jamais rien fait qu'opprimer et piller les Tchèques, comme durant la guerre de Trente ans.
On enseigne aux jeunes gens que l'Université de Prague doit sa gloire à Rome, car les Latins ont été les premiers maîtres des Tchèques, dans toutes les matières, depuis Gosso da Orvieto, Enrico d'Isernia, Ubertino di Lampugnano, Giordano Bruno, jusqu'à Annozzi, le fameux compilateur du code de Marie-Thérèse. Tommaro de Modène a fondé la première école de peinture; les maîtres Comacini initièrent les Tchèques à l'art de l'architecture et Cola di Rienzo et François Pétrarque apportèrent à Prague le triomphe de la Renaissance.
L'inspirateur de Kubelik et de Kocian, le violon magique de Paganini est jalousement gardé à Prague.
Dès les premiers jours de la mobilisation autrichienne, il n'y avait pas un seul Tchèque — j'en porte témoignage — qui n'eût senti la nécessité imprescriptible pour l'Italie de rompre avec ses alliés si contraires à sa nature. Par la haine tchèque contre les Austro-Allemands on jugeait de la haine italienne — ces deux haines avaient la même et puissante origine : l'esclavage.
Le jeuple tchèque — qui, impétueusement, avait fait écho à notre révolte de 1848 par le soulèvement de Prague que la soldatesque de Windischgraetz étouffa dans le sang — sentait que l'Italie suivrait la voie de l'honneur et de la justice, voire qu'il escomptait et escompte suivre lui-même pour atteindre le but désiré : la liberté.
Pour cette cause commune le 1 1* régiment, de Pisek, s'est laissé massacrer à Valjevo par l'artillerie magyare ; le 36^ régiment s'est laissé massacrer à la caserne de Mlada Boleslav; le 88% dans les Carpathes; le 28% le 13% le 72« de Presbourg, le 35* de Plzen, le 11% le 72% le 8® de Prague, sur la Bainsizzâ, se sont rendus ne voulant pas servir l'odieuse cause de leurs oppresseurs.
La flamme sacrée de la liberté ne s'éteint jamais : le Tchèque en a assez d'être appelé Autrichien.
Royaume ou république, les Tchécoslovaques veulent être quelque chose de particulier au monde — ils ne veulent plus soutenir une couronne vacillante — ils ne veulent plus être esclaves ; ils veulent être libres.
Au nom donc du Comité pour l'Indépendance tchèque, je suis heureux et fier d'apporter à la noble nation tchèque le salut et la prophétie contenus dans ces paroles du proscrit de la Montagne Blanche, J.-A. Komensky (Coménius) : » Jât pevnè vèfim, ze zprâva osudû se vrâti do rukou tvych — o , nârode mûj ! « (Je crois fermement que la direction de ton sort reviendra dans tes mains, ô ma nation !). »
Après la réponse dans laquelle M. Benes affirmait la nécessité d'une lutte commune contre l'Autriche-Hongrie et montrait le danger pour l'Italie et la Bohême d'une fédéralisation de la monarchie, le duc Colonna di Cesaro, député, termina la manifestation par une allocution où il disait en substance :
u Messieurs,
« Je croirais n'avoir pas fait mon devoir si je ne terminais pas cette cérémonie par quelques mots de remerciements tout d'abord au D" Benes pour son toast, ensuite à mon ami M. le ministre Comandini qui, dans toutes les manifestations patriotiques, est des nôtres, enfin à mon ami Torre dont les paroles ont si bien montré l'importance politique de cette solennité.
En demandant à l'actif D"" Benes et aux autres défenseurs de la cause tchécoslovaque de nous faire l'honneur d'être nos convives, nous voulions trouver une occasion de prouver toute la sympathie que nous éprouvons pour la noble nation tchèque, et toute l'admiration que nous ressentons pour les efforts que, malgré d'indicibles persécutions, elle accomplit en vue de la victoire commune. C'est, en même temps, une manifestation de la grandeur intellectuelle de cette nation et de l'esprit barbare et cruel qui inspire son oppresseur, le gouvernement austro-hongrois.
Que nos amis tchèques ici présents ne s'imaginent pas que l'Italie apprécie mal leur cause, parce que la presse s'en occupe peu. Mais ils l'apprécient, ils la connaissent tous, ceux qui, dès le début, comprenant la portée et l'importance de cette guerre, demandaient que l'Italie y participât pour défendre le droit contre la violence.
Il est certain — pourquoi ne pas l'avouer franchement — qu'il y a peu de gens qui, en Italie, connaissent la question tchécoslovaque, car jusqu'ici peu ont réfléchi aux problèmes internationaux et les ont étudiés.
Les grandes masses de la nation, dans tout ce qui touche à la guerre, sentaient plutôt qu'elles ne voyaient clairement les forces morales en présence. Elles ont soutenu le gouvernement et consenti les sacrifices qu'on leur demandait par une persuasion issue plutôt du sentiment que de la raison, par une conviction ancrée dans le cœur plus que dans l'esprit.
Le peuple italien, dans la sévère logique de sa naïveté, ne sait rien des aspirations tchèques, serbes ou polonaises : il sait que la dynastie des Habsbourgs est une dynastie d'oppresseurs et il la hait. Il sait qu'elle règne sur des nations opprimées, et, quelles qu'elles soient, il veut qu'elles soient libres et indépendantes.
^i à ces sentiments ne se joint pas, dans la plupart des cas, une plus grande connaissance des questions tchèques, la faute vous en incombe aussi, amis tchèques. Dans votre propagande, vous nous avez négligés. Vous avez concentré tous vos
efforts à Londres et à Paris, d'où partaient les impulsions politiques de la guerre, et vous avez oublié qu'en Italie seulement vous pourriez trouver un accord parfait dans la lutte sans merci contre l'Autriche-Hongrie.
En Angleterre et en France il y avait — et c'est un reste des vieilles écoles diplomatiques — et il y a encore une tendance à croire à la possibilité de l'Autriche telle qu'elle était en 1866, d'une Autriche qui s'opposerait à l'Allemagne et serait son adversaire, qui pourrait se joindre à une ligue antiallemande. Cette tendance pense qu'il faudrait conserver l'Autriche, sans se soucier que, en l'honneur de cet évangile politique, il faudrait sacrifier les droits sacrés des nations soumises à Vienne. En Italie, par contre, ne régnent pas de telles illusions, de telles utopies. L'Italie connaît l'Autriche tout autant que les Tchèques, et elle sait quels sentiments éveille le gouvernement austro-hongrois, quel espoir on peut fonder sur un revirement de la dynastie ou de cette classe de la population qui n'a jamais admis les principes de liberté, d'indépendance, de démocratie. »
A la fin de son discours, l'orateur fait ressortir que l'irrédentisme italien et l'irrédentisme tchèque ont le même but dans leur lutte contre l'Autriche et qu'à ce point de vue, ils sont donc pleinement solidaires. —
Cette manifestation a rencontré le plus complet succès. Elle a été enregistrée par toute la presse italienne et, partout, on fit ressortir la solidarité des intérêts italiens et tchèques contre l'Autriche-Hongrie. Cette cérémonie a jeté les bases d'une coopération italo-tchèque, complétant ainsi ce que les sphères officielles elles-mêmes ont décidé d'entreprendre pour la cause tchécoslovaque. On peut dire que les milieux italiens sont complètement acquis à notre action et que la décision et l'action gouvernementales, de même que cette manifestation, seront le point de départ d'une grande et efficace propagande tchécoslovaque en Italie.
FAITS ET INFORMATIONS
Un cours de langue tchèque.
Pour la seconde fois la Chambre de Commerce Franco-Tchèque et la Ligue Franco-Tchèque organisent un cours pratique de langue tchèque ayant pour but : 1" de permettre aux Français, et particulièrement aux commerçants, d'entrer en contact direct avec les Pays Tchèques qui, peuplés de 13 millions d'habitants, et très développés au point de vue économique, seront un des pays les plus importants de l'Europe centrale de demain; 2° de répandre la connaissance d'une langue slave étroitement apparentée au russe, au serbe et au polonais. Le nouveau cours, ouvert le 15 octobre et dirigé par M. François Nemecek, professeur d'école primaire supérieure, comprend deux sections : Section élémentaire (Introduction à l'étude de la langue tchèque. — Prononciation et principes de la grammaire tchèque moderne. — Exercices grammaticaux sur la base des phrases usuelles. — Lecture et explication de textes faciles. — Dictées. — Exercices de rédaction. — Correspondance. — Conversation) ; Section moyenne (Syntaxe. — Lecture. — Explication de textes choisis. — Exercices de grammaire et de style, etc.). Enfin des conférences sur l'histoire, la littérature, les arts, l'économie et la vie tchèques, sans oublier les chansons populaires, serviront de complément à ce cours. Les frais d'études sont de cinq francs par mois. Dans des cas spéciaux, des exemptions des frais d'études pourront être accordées. Les inscriptions sont reçues au Siège social, 106, rue de Richelieu, Paris (2'').
La Gérant : l- matuibu.
Imprimerie Slave, 182, rue du Faubourg St. -Martin, Paris.
La NationTchèque
Revue bi-mensuelle