ET LA MAISON RÉGNANTE
2° Les derniers ponts entre eux et V Autriche-Hongrie sont coupés.
Les débuts des délégations austro-hon^oises.
Pour la première fois depuis le commencement de la guerre on voit se réunir les Délégations austro-hongroises, ce corps qui, d'après les lois fondamentales, doit régler, à part les affaires communes aux deux moitiés de la monarchie, la politique extérieure de l'empire. Jusqu'ici, par peur de ses membres slaves et surtout des Tchèques, cette institution avait été mise au rancart.
Aujourd'hui, après la défection russe et les désastres italiens, les gouvernants de Vienne et de Budapest ont osé convoquer les Délégations, Ils ne s'y sont pas décidés sans appréhension, car ils savaient bien que les Tchèques ne laisseraient pas passer une si belle occasion de faire connaître au monde entier leurs désirs et leurs véritables sentiments envers la Monarchie.
C'est le 3 décembre que les Délégations se sont réunies. Le 4, elles furent reçues par l'empereur. Son discours du trône fut banal au possible. Une seule phrase doit être retenue, c'est celle oiî il déclare qu'il veut rester « maître dans sa maison ». Il a évidemment oublié qu'il ne m.anque pas de gens qui disent — preuves historiques en main — que cette maison, qu'il veut garder coûte que coûte, n'est pas à lui. Les six membres tchèques de la Délégation autrichienne: Stransky, Klofatch, Stribmy, Habermann, Udrzal et Tomasek, n'ont pas assisté à la lecture du discours du trône de l'empereur. Ce fait, remarque justement Le Temps, démontre que les Tchèques ont définitivement rompu,
non seulement avec la monarchie, mais encore avec la dynastie elle-même. Dans l'après-midi du 4, le comte Czernin a tenu un discours où, à sa façon, il passait en revue tous les événements qui se sont déroulés depuis l'ultimatum autrichien à la Serbie. L'Arbeiter Zeitung accompagne cet exposé de quelques remarques dont nous nous bornons à relever celles-ci: « D'après le comte Czernin, l'appel aux armes fut inévitable à partir du moment où le gouvernement serbe répondit d'une façon insuffisante. Mais un historien honnête devra se demander si cet ultimatum était vraiment nécessaire et pourquoi l'on devait répondre à cette réponse insuffisante, qui ne différait que sur quelques points accessoires, par la déclaration de guerre. »
Les délégués tchèques et yougoslaves ont chargé, de leur côté, le député Stanek, de faire la déclaration suivante:
« Nous, délégués des Délégations tchèque et yougoslave, déclarons, conformément à notre profonde conviction, qui est en même temps la volonté inébranlable de nos nations, qu'une paix durable n'est possible que sur la base du droit le plus complet des nations à disposer d'elles-mêmes. Le fait que le gouvernement impérial et royal a, sciemment et intentionnellement, supprimé dans la publication des propositions des gouvernants russes actuels, précisément la partie la plus caractéristique, c'est-à-dire /'exigence de garanties pour le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, et, encore davantage, la tentative des ministres-présidents des deux parties de la monarchie à égarer l'opinion publique universelle par une interprétation contraire à la vérité du principe du droit des nations à disposer d'elles-mêmes, lorsque le ministre-président autrichien a représenté le Parlement de Vienne comme un forum dans lequel les nations sont à même d'acquérir le droit de disposer d'elles-mêmes et lorsque le ministre-président hongrois a dépeint avec impudence la situation en Hongrie — situation qui fait fi de toute idée de civilisation...
Le président (interrompant). — Je vous prie, de pareilles expressions... »
Le député Stanek: ... comme constituant l'idéal de la liberté nationale, tout ceci, dis-je, nous inspire une profonde méfiance, que trop fondée sur toute l'histoire antérieure de nos , nations. C'est pourquoi nous venons ici, en présence de l'opinion publique tout entière, déclarer, à l'occasion des pourparlers de paix, que notre développement national ne peut être assuré que si l'on accorde à nos nations le droit de disposer d'elles-mêmes et cela de la façon la plus complète, ou-
vertement et clairement, sans restrictions, et avec la reconnaissance unanime, et que si des garanties indiscutables, sans équivoque et suffisamment fortes, nous sont données pour ; l'exécution immédiate de ce droit. » (Applaudissements très vifs de la part des Tchèques et des Yougoslaves)
A côté de ces déclarations officielles, qui montrent quels sont les sentiments qui animent les délégués tchèques envers leurs collègues allemands et magyars — on pourrait noter aussi de petits incidents anecdotiques qui trahissent la haine des Magyars envers ces Tchèques qui ont l'audace de vouloir libérer leurs frères du joug magyar. Jusqu'ici il était d'usage que les délégués magyars, pendant leur séjour à Vienne, déposassent leurs cartes aux domiciles des délégués autrichiens. Cette fois-ci, les Magyars ont réduit -cette formalité et n'ont pas déposé leurs cartes chez les délégués tchèques.
Mais l'attitude courageuse des délégués slaves, et surtout des Tchèques, inquiétait par trop le gouvernement et la couronne et comme la constitution n'est, en Autriche-Hongrie, qu'une comédie, on a ajournée sine die les délégations.
Quand se réuniront-elles de nouveau? — Cela dépend de la tournure que prendront les pourparlers avec les maximalistes russes.
Les Tchèques et les négociations de paix avec la Russie.
Le 30 novembre, les bureaux de l'Union Tchèque, du Club' yougoslave et l'Association parlementaire ukrainienne, réunis à Vienne, décidaient de publier dans la presse un communiqué. Les journaux l'insérèrent le 1" décembre, mais la censure des Pays Tchèques donna l'ordre de l'échopper. Le lendemain pourtant, réflexions faites, Anastasie revint sur sa décision et même le k. k. Korrespondenz-Bureau transmit à la presse une édition revue et soigneusement corrigée de ce communiqué dont voici la teneur.
« Les propositions de paix du gouvernement russe actuel no reposent pas seulement sur le principe « sans annexions ni contributions », mais encore sur le principe que toutes les nations ont le droit de disposer d'elles-mêmes, ce que notre gouvernement a passé sous silence.
Nous constatons donc que la base sur laquelle, selon les déclarations du président du Conseil, le gouvernement autrichien veut commencer les pourparlers en vue de la paix, est, sur ces points essentiels, en contradiction formelle avec les condi-
fions de paix contenues dans le manifeste adressé par le gouvernement russe actuel aux nations de tous les États belligérants. Les propositions admettent, en effet, la garantie du droit des nations à disposer d'elles-mêmes, mais les déclarations du président du Conseil autrichien, élaborées après accord avec le ministre des Affaires étrangères, le passent sous silence et semblent exclure la défense du droit des nations à disposer d'elles-mêmes. Vu cette contradiction touchant les points .essentiels de la proposition d'armistice, nous craignons que les pourparlers engagés ne puissent conduire à la paix, aussi devons-nous en laisser au gouvernement l'entière responsabilité. Quant à nous, nous ne pouvons que répéter que, fidèles à notre déclaration du 30 mai, nous continuons à revendiquer le droit de toutes les nations à disposer d'elles-mêmes. »
La mission officielle du comte Carolyi.
L'Az Est du 25 novembre vient de publier une conversation échangée à Berne entre son correspondant et le comte Carolyi. Il en résulte que le comte Carolyi n'est pas venu en Suisse pour participer à la conférence de la paix. Il y serait venu chargé d'une mission politique et diplomatique très importante pour le gouvernement austro-hongrois. Au cours de son entretien avec le correspondant de VAz Est, il a fait des révélations remarquables.
« A proprement parler, a-t-il dit, je devais participer à la conférence de la paix, mais je l'avoue franchement, je ne suis pas venu pour la conférence. L'année dernière déjà, je voulais venir en Suisse, mais l'occasion favorable ne s'en est point présentée. Le vrai motif de ma présence ici est de m'informer de l'opinion et des dispositions prises par nos ennemis. J'avoue que je vais discuter avec des Français et des Anglais. Je n'en fais aucun mystère. Je sais bien que chez nous, on m'attaquera à cause de cela; mais qu'importe! Je serai en mesure de maintenir mon point de vue. J'en assume la responsabilité. »
Comme on lui demandait avec qui il désirait parler, Carolyi répondit : « Je ne peux pas vous le dire. En tous cas, c'est avec des hommes avec lesquels je pourrai parler de la Hongrie et à qui je pourrai montrer que nous ne sommes ni des annexionnistes ni des oppresseurs. Je parlerai en outre avec des hommes qui pourront m 'éclairer sur les désirs de leurs pays. »
A la fin, le correspondant lui-même ajoute : « J'ai appris qu'avant son départ, le comte Carolyi eut un entretien avec le comte Czernin et qu'il n'a pas caché ses desseins au ministre des affaires étrangères ». Rien d'étonnant, après cela, si le comte Carolyi ne craint pas les attaques de ses compatriotes, bien que l'intelligence avec l'ennemi soit un crime de haute trahison.
La suprématie Magyare et les dangers qui la menacent.
Les Magyars appellent VAllemagne au secours contre les Tchèques.
Le Budapesti Hirlap, du 18 novembre, publie sous le titre ci-dessus un article de fond qui a une très vaste portée politique. L'auteur de cet article est Jacob Bleyer, professeur à l'Université de Budapest. L'article est conçu dans les termes suivants :
« Au point de vue de la puissance militaire, la guerre mondiale est d'ores et déjà résolue. Nos ennemis sont vaincus. Mais la longue durée de la guerre aussi bien que l'énergie indomptable et les habiles agitations sans fin de nos ennemis ont jeté notre pays dans un état de fermentation extrême. Il est notoire que l'Autriche et la Hongrie entrent dans la deuxième phase de la guerre mondiale et nous pouvons dire que nous entrons dans une deuxième guerre mondiale. L'ennemi extérieur nous a forcés à entrer dans la première guerre mondiale, mais ce sont nos propres sujets slaves qui nous ont entraînés dans la deuxième guerre mondiale. Les batailles se déroulent en Autriche; leur but est non seulement la destruction de l'Autriche, mais encore le démembrement de la Hongrie. Notre attitude en face des événements qui se passent en Autriche donne l'impression que nous sommes trop inclinés à amoindrir le danger. Il est clair, néanmoins, que les Tchèques et les Yougoslaves sont des ennemis pires que les Russes, les Serbes et les Italiens. Et pas plus que la diplomatie internationale n'a été capable d'empêcher la guerre internationale actuelle, pas plus notre système officiel de la monarchie ne pourrait mettre un frein à la guerre entre les deux parties de la monarchie. Il est donc indispensable que nous sachions exactement sur l'aide et l'alliance de qui nous pouvons compter. En ce qui concerne nos ennemis, nous savons qui ils sont et de quoi ils sont capables. Mais qui sont nos amis? Naturellement, ce sont les Allemands. Pouvons-nous nous fier à eux. Quant aux Allemands d'Autriche, ils ont suffisamment démontré leur faiblesse en ce qu'ils n'ont pu et n'auraient pas pu remettre à l'ordre les Tchèques lorsqu'ils nous ont attaqués. Cependant, il existe une question que nous devons nous poser et qui est plus importante. Qu'avons-nous à attendre de VAllemagne? On pourrait objecter que, dans ce cas, il s'agit d'une affaire intérieure de la monarchie dualiste. Toutefois, je dis : Les Slaves de la Monarchie des Habsbourgs ne font- Us pas appel à nos ennemis? Est-ce que ce n'est pas d'eux qu'ils attendent le secours? Ne déclarent-ils pas ouvertement que cfest de FEnlente qu'ils attendent la réalisation de leurs aspirations? Ayant affaire à de tels adversaires, nous devons chercher
secours où nous pouvons. La destinée nous ayant mis en présence d'une crise aussi grave, nous poussant, pour vaincre l'ennemi intérieur, à demander le secours de l'étranger, de nos Alliés, il est de Jiotre devoir le plus élémentaire d'unir sur notre propre sol toutes les forces que nous possédons. — Comment pouvonsnous assurer la suprématie magyare en Hongrie? Lorsque c'est justement cette suprématie qui est en cause dans la guerre entre les deux parties de la Monarchie. Comment pouvons-nous l'assurer puisque c'est elle qui sera en jeu à la Conférence internationale de la paix? Comment pouvons-nous l'assurer, puisque nous-mêmes nous ne savons pas comment nous sortirons de cette guerre intérieure, avec quelles forces, avec quel prestige? Ni la Monarchie officielle, ni la politique de partis ne pourra nous sauver de la ruine. Nos hommes d'État, jouissant du prestige, de l'estime et du respect dans le monde entier, seuls peuvent nous sauver de la destruction. »
L'insolence des Magfyars annexionnistes. — Ils veulent dépouiller la Roumanie et la Serbie.
Dans un article intitulé : « Nous voulons », l'organe du parti Tisza, le Budapesti Hirlap du 15 novembre, écrit :
« Nous voulons un lambeau de 15.000 kilomètres carrés du territoire roumain. Pourquoi le voulons-nous? Parce que nos intérêts militaires l'exigent. En outre, il y a là de grandes sources de pétrole, les troisièmes du monde comme importance; on y trouve encore le meilleur sel du monde. Puis nous voulons 10.000 kilomètres carrés du territoire serbe. Et pourquoi? Pour obtenir une porte ouverte et le libre passage entre Berlin-Bagdad. Oui, nous le voulons. Nous voulons qu'un droit de 20 ans nous soit assuré dans le traité de paix, afin que nous puissions bâtir un canal austro-hongrois entre le Danube et Salonique. Pour avoir la garantie que ce droit ne devienne pas un « chiffon de papier », nous exigeons que soit inséré dans le traité de paix un paragraphe qui abolirait l'armée serbe. Nous exigeons en outre qu'un prince, agréé par nos deux gouvernements, soit porté au trône de Serbie. Pourquoi le voulons-nous? Pour augmenter la conception territoriale de Berlin-Bagdad par une voie d'eau. Est-ce un fantôme? Pas du tout. C'est une réalité qui se base sur un fait saillant. »
Inutile d'ajouter des commentaires. Cela répond admirablement aux propositions de paix des pacifistes russes anti-annexionnistes. ^ ^ L*entrevue du député Stanek. — Quelques paroles de vérité aux Ma^fyars.
VAz Ufsag du 15 novembre publie une interview très intéressante que son correspondant a eue avec le député Stanek, pré-
sident de l'Union Tchèque (association de tous les députés tchèques). Le correspondant écrit que les collègues de Stanek, dans leur enthousiasme pour sa furieuse attaque contre les Magyars, le couvrirent littéralement de baisers. (Il est très curieux de remarquer que le correspondant ne dise pas un mot de la manifestation de sympathie des Tchèques pour la France et de leur demande de restitution de l'Alsace-Lorraine à la France. Ce fait est d'autant plus bizarre que M. Stanek s'étendit longuement dans son discours sur ces deux questions. Les baisers ont été prodigués non seulement en signe de cordiale approbation à l'amère critique des mauvais traitements dont les Slovaques sont victimes de la part des Magyars, mais ils appuient encore chaleureusement la manifestation de sympathie pour la France.)
Le correspondant explique qu'il est allé voir le député Stanek dans le but d'apprendre quelque chose sur le plan des Tchèques pour les séances des Délégations qui devaient se réunir le 3 décembre. Le député Stanek répondit :
« Je suis rempli de joie au sujet de l'attaque lancée contre nous par la presse magyare. Le comte Andrassy, en projetant son interpellation, rend un service inestimable à la cause tchèque. Je ne peux pas vous en dire davantage, si ce n'est que c'est exactement ce que nous désirons. Le ton outrancier de nos discours avait pour objet de forcer les Magyars, qui, jusqu'à présent, feignaient d'ignorer nos revendications les plus vitales, à nous regarder les yeux dans les yeux. Il est d'une est d'une importance capitale, c'est que, par suite de nos attaimportance secondaire que les Magyars, à cause de la forme de nos furieuses attaques, prennent garde à nous, mais ce qui ques, nos revendications nationales revêtiront une forme plus précise et plus clairement définie. Je peux vous dire que si les Magyars n'avaient pas réagi contre nos revendications, nous aurions eu recours à d'autres moyens pour les forcer à exposer leur point de vue. J'attire votre attention sur le fait que la réponse des Magyars est loin de nous satisfaire. Nous avons encore bien des surprises en réserve, lorsque nous nous rencontrerons face à face avec les Magyars à la réunion des Délégations. En ce qui concerne les attaques publiées contre nous dans la presse magyare, je peux vous dire que les Magyars ont écume de rage, lorsqu'ils ont assisté à nos sincères et objectives revendications. Qu'ils se conduisent comme de dignes adversaires! Qu'ils nous prouvent que ce que nous avons dit n'est pas vrai! Qu'ils nous disent combien d'écoles slovaques ils ont fondées et ce qu'ils ont fait dans l'intérêt et pour le développement des Slovaques! S'ils ont raison, qu'ils réfutent les faits que j'ai avancés contre
eux au Parlement, concernant les atrocités qu'ils ont commises envers les Slovaques. »
Nous dédions ces paroles du représentant officiel des Tchè-^ ques à tous ceux qui, dans les Pays de l'Entente, s'évertuent à ne pas vouloir comprendre ce que sont véritablement les Magyars.
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