ANNÉE. 15 JUIN I918. N
Les déclarations des Alliés
pour les nations opprimées.
Un communiqué officiel a fait connaître que, à une réunion tenue à Versailles le 3 juin dernier, les présidents du Conseil des trois pays alliés de France, de Grande-Bretagne et d'Italie sont tombés d'accord pour faire les deux déclarations suivantes:
Pologne. — La création d'un État polonais uni et indépendant avec libre accès à la' mer constitue une des conditions d'une paix solide et juste et d'un régime de droit en Europe.
Tchécoslovaques et Yougoslaves. — Les
gouvernements alliés ont pris note avec satisfaction de la déclaration faite par le secrétaire d'État des États-Unis et désirent s'y associer en exprimant leur plus vive sympathie pour les aspirations nationales des peuples tchécoslovaque et yougoslave vers la liberté.
L' ambassade des Etats-Unis a fait parvenir au Conseil National des Pays Tchèques la communication suivante:
Embassy of The United States of America. Paris, 1 " juin, 1918.
L'Ambassade des États-Unis d'Amérique, suivant les instructions de son gouvernement, a l'honneur de porter à la connaissance du' Conseil National des Pays Tchèques la dépêche suivante :
« Le Secrétaire d'État désire annoncer que les délibérations du Congrès des races opprimées de l'Autriche- Hongrie, qui a eu lieu à Rome au mois d'avril, ont été suivies aves grand intérêt par le gouvernement des États- Unis, et que les aspirations nationales des Tchéco-Slovaques et des Yougo-Slaves pour la liberté ont la plus vive sympathie de ce gouvernement ».
M. le Ministre des Affaires Etrangères du gouvernement anglais a envoyé le 3 juin 1918 au Secrétariat Général du Conseil National des Pays Tchèques et Slovaques la lettre qui suit :
Affaires Étrangères,
3 juin 1918.
Monsieur,
En réponse aux memoranda que vous avez bien voulu me fournir les 10 et 11 courant, j'ai l'honneur de vous assurer que le Gouvernement de Sa Majesté qui nourrit toute la sympathie possible pour le mouvement tchécoslovaque, sera heureux d'accorder à ce mouvement la même reconnaissance que celle qui lui sera accordée par les Gouvernements de France et d'Italie.
Le Gouvernement de Sa Majesté est donc prêt à reconnaître le Conseil National Tchécoslovaque comme l'organe suprême du mouvement tchécoslovaque dans les Pays Alliés et à reconnaître aussi l'Armée Tchécoslovaque comme une unité organisée, opérant pour la cause des Alliés, et à y attacher un officier de liaison britannique aussitôt que la nécessité s'en fera sentir.
En même temps, le G-ouvernement de Sa Majesté est prêt à accorder au Conseil National des droits politiques concernant les affaires civiles des Tchécoslovaques semblables à ceux précédemment accordés au Comité National Polonais.
J'ai à ajouter que les décisions ci-dessus ont été communiquées aux Gouvernements alliés intéressés.
Je suis, Monsieur, votre obéissant serviteur.
Arthur-James BALFOUR.
Voici donc un résultat: une déclaration collective, nette et précise, en faveur de l'indépendance pure et simple de la Pologne unie et intégrale avec accès à la mer; une déclaration moins nette, mais pourtant assez claire, en faveur de l'indépendance des Tchécoslovaques et des Yougoslaves.
Le Président Wilson avait fait il y a longtemps une déclaration nette au sujet de la Pologne. Le i^*" juin le Conseil National des Pays Tchèques recevait officiellement la communication ci-dessus du gouvernement des Etats-Unis au sujet des aspirations des Tchécoslovaques et des Yougoslaves.
Les Alliés, c'est-à-dire la France, l'Angleterre et l'Italie, reprennent aujourd'hui toutes ces questions et donnent aux Polonais, aux Tchécoslovaques et aux Yougoslaves des déclarations qui, partiellement, sont toutes nouvelles et propres aux seuls Alliés européens ; partiellement elles répètent les paroles du gouvernement des Etats-Unis.
Après quatre ans de guerre, nous sommes donc arrivés à quelque chose de précis et de définitif. Tous nos efiforts, toutes nos luttes, toutes nos interventions et tous nos travaux apportent enfin les premiers résultats satisfaisants. Nos ennemis sont battus, les austrophiles
déroutés, les sceptiques convaincus, les hésitants décidés.
Examinons donc quelle est la véritable portée de ces déclarations !
Tout d'abord la Pologne. C'est une joie immense pour nous, Tchécoslovaques, de voir enfin triompher intégralement la cause polonaise. Nous avons toujours considéré le problème polonais — il faut le dire nettement — comme le plus important de tous les problèmes de l'Europe Centrale. Sans la solution nette et précise du problème polonais, il ne saurait y avoir ni paix durable, ni tranquillité d'un côté et de l'autre de l'Allemagne, il ne saurait non plus y avoir équilibre des forces politiques dans l'Europe centrale, ni, surtout, de sûreté contre les Allemands à l'est, comme à l'ouest. Une Pologne unie et indépendante, avec accès à la mer, est la condition sine qiia non de la victoire de l'Entente sur l'impérialisme et le militarisme allemands.
La Pologne est la nation qui a le plus souffert au dernier siècle. Son sort pesait comme un crime sur la conscience du monde politique européen. Son sort était une plaie sur le corps vivant de l'Europe, et cette plaie devenait d'autant plus terrible que la conscience de l'Europe démocratique se rendait mieux compte de sa gravité. L'Europe cherchait constamment, par tous les prétextes possibles, à se disculper de son manque de courage et de l'inaction sans cesse manifestée, quand il s'agissait de prendre une attitude nette et de la faire suivre par des actes. Le sort de la Pologne était un obstacle à une politique slave raisonnable et réaliste: c'était un obstacle à la collaboration de nations si proches parentes (jue les Tchécoslovaques et les Polonais.
Nous nous réjouissons de la déclaration des Alliés non seulement parce qu'elle signifie que les Alliés apprécient exactement l'importance de cette question, parce que la grande i)laie de l'Europe sera guérie,
parce que le droit et la justice triompheront et que l'injustice sera réparée, mais nous sentons une satisfaction toute particulière surtout pour deux sortes de raisons : pour des raisons sentimentales, et pour des raisons d'intérêt politique direct.
En effet, nous sommes liés aux Polonais par des liens excessivement profonds de parenté et de communauté de race, de langue et de culture. Lorsque, dans les phases de notre histoire nos deux peuples étaient indépendants, nos liens intellectuels, politiques et économiques étaient fort fréquents, très intimes et très étroits. Nous nous prêtions assistance mutuelle contre ks Allemands. L'époque où nous avions les mêmes rois, où nous formions une union personnelle avec les Polonais, où nous nous aidions soit contre les Allemands, soit contre les Turcs, appartient aux meilleures de notre histoire nationale. Le patriotisme polonais, surtout le patriotisme ardent, mystique, décidé et en quelque sorte farouche de l'époque qui suit les partages de la Pologne, était un exemple non seulement pour les Tchécoslovaques, mais pour tout peuple conscient de son rôle et de ses glorieuses traditions. Les révolutions polonaises successives sont devenues chez nous légendaires dans les chansons populaires, patrimoine de toutes les classes de la nation. Ces chansons stimulaient l'ardeur patriotique des Tchèques, les encourageaint à se révolter et maintenaient parmi eux l'esprit révolutionnaire contre l'Autriche-Hongrie. Malgré les divisions politiques qui, en Autriche, régnaient entre nous, tout Tchèque regardait Varsovie avec une tristesse mélancolique et un espoir attendrissant. Il y voyait toujours une des grandes capitales slaves, abattue pour le moment, mais destinée à revivre bientôt et à devenir un jour un des centres politiques les plus importants de l'Europe centrale.
Les intérêts directs sont cependant plus forts encore que ces raisons sentimentales. La nation polonaise
occupe par son importance politique, c'est-à-dire par son histoire, par sa culture, par son nombre, la première place parmi les nations antiallemandes de l'Europe centrale. Pour arrêter la vague pangermanique^ son concours est indispensable. Sans elle, les Tchécoslovaques pourraient difficilement résister aux attaques allemandes et devraient fatalement succomber tôt ou tard. Sans elle, les forces slaves de l'Europe centrale seraient singulièrement réduites. Le peuple polonais libéré se dressera comme un seul homme contre les nouvelles attaques des Germains, sachant bien que c'est l'ennemi mortel de nous tous. Comme parmi les Tchécoslovaques, prédomine actuellement parmi les Polonais une tendance politique, d'une importance capitale au point de vue international : c'est la tendance à créer entre les Tchécoslovaques et les Polonais une alliance étroite au point de vue militaire, économique et politique, alliance qui serait une garantie considérable pour TEurope occidentale et qui constituerait à l'Est une digue très puissante contre l'Allemagne, arrêtant à tout jamais le Drang nach Osten.
Toutes ces raisons nous amènent à manifester la joie extrême que nous cause la décision de la Conférence de Versailles et le pas décisif qui a été fait. Bien que nous ayons été moins heureux que les Polonais et que la déclaration qui nous concerne ne soit pas si nette, nous nous réjouissons sincèrement du succès de nos frères polonais, car leur succès est notre succès, leur victoire est notre victoire, de même que leur défaite serait notre défaite.
La déclaration au sujet des Tchécoslovaques et des Yougoslaves enregistre tout d'abord la décision du gouvernement des Etats-Unis. Cela a une importance toute spéciale. La décision du gouvernement américain est le premier pas décisif des États-Unis contre l'Autriche-
Hongrie. Il est pour ainsi dire la réponse affirmative à la note des Alliés envoyée au Président Wilson le lo janvier 1917. L'acte américain marque le commencement d'une politique nettement antiaustro-hongroise des États-Unis. Les Alliés prennent acte de cette évolution de la politique américaine, ils l'accentuent, et, soulevant ainsi encore une fois la question tchécoslovaque et la question yougoslave, les considèrent à nouveau comme des questions internationales, devant être résolues à la Conférence de la Paix.
En dehors de cela, il y a dans cette déclaration un. point très important qu'il faut particulièrement accentuer: Le gouvernement des États-Unis a donné son adhésion à la politique antiaustro-hongroise en s'appuyant sur les décisions du Congrès de Rome. Cela confère à ce Congrès une importance particulière, qui ne peut que remplir de joie tous ceux qui y ont collaboré. En prenant acte de la manifestation américaine, la déclaration des Alliés prend le caractère d'une véritable approbation, solennelle et collective, de tout ce que les représentants des nations opprimées d'Autriche-Hongrie ont fait au Congrès de Rome. C'est le signe éclatant d'une orientation nouvelle de l'Entente, c'est, l'adhésion collective, nette et précise, des Alliés à notre programme intégral.
Nous sommes extrêmement satisfaits de constater l'unanimité des Alliés au sujet des aspirations tchécoslovaques et yougoslaves. Pour notre part, nous savons que les Alliés, outre leurs sympathies à notre égard, nourrissent le désir très net et très décidé de libérer les nations opprimées. Nous connaissons leurs sentiments à l'égard des Tchécoslovaques ; nous savons aussi qu'ils se rendent nettement compte de l'intimité de la collaboration mutuelle des Tchécoslovaques et des Yougoslaves en Autriche-Hongrie et qu'ils comprennent par conséquent qu'en traitant de la même façon les Tchécoslovaques et les Yougoslaves à la Con-
férence de Versailles, ils doivent aussi accentuer cette collaboration à l'avenir. La triple Alliance slave conclue en Autriche-Hongrie doit conduire à envisager de la même façon les trois problèmes en question: polonais, tchécoslovaque et yougoslave, dans toutes leurs manifestations prochaines.
Tout le monde sait, en effet, que les Alliés se sont réservé la liberté de continuer cette politique favorable aux nations opprimées et qu'ils vont faire très prochainement des déclarations très nettes à ce sujet. C'est là une conséquence logique de tout ce qui s'est passé en ces derniers temps. Les Tchécoslovaques, les Polonais et les Yougoslaves restés dans leurs pays attendent, du reste, avec impatience, ces manifestations et s'apprêtent à y répondre.
Ce sera le point culminant de la phase actuelle de la guerre au point de vue politique. Ce sera aussi le triomphe définitif des idées que nous défendons depuis quatre ans. Mais, à notre avis, ce sera, en même temps le triomphe de la justice et du droit, symbolisé et personnifié dans ce grand pays unique au monde qui est la France glorieuse et immortelle.
La lettre de M. A.-J. Balfour, adressée au Conseil National des Pays Tchèques et Slovaques constitue pour nous un véritable événement politique. On sait quelle est la position politique du Conseil National et du mouvement tchécoslovaque en France et en Italie. Nous avons dans ces deux pays nos armées nationales. Nous avons passé avec ces deux pays des conventions spéciales au sujet de notre collaboration militaire avec l'Entente. L'Angleterre donne par cette lettre de son Ministre des Affaires Etrangères son entière adhésion à cette politique et confirme aussi la position de notre mouvement en Grande-Bretagne.
Cest un très grand succès pour nous. L'Angleterre montre ainsi sa décision de marcher à fond contre l'Autriche-Hongrie et d'appuyer nos revendications nationales. En dehors de cela, la lettre a son importance politique et diplomatique pour notre mouvement luimême. Elle lui confère une force morale nouvelle et — par le fait même de son existence — rend hommage à tout ce que nous avons fait pour l'Entente au cours de cette guerre.
Nous sommes profondément reconnaissants au gouvernement anglais de cette manifestation de confiance dans notre mouvement et dans notre travail, et nous considérons cette reconnaissance officielle de notre mouvement par l'Angleterre comme le commencement d'une nouvelle phase de notre action nationale. Nous pouvons assurer nos amis anglais qu'ils verront bientôt les résultats de cette politique, car aujourd'hui c'est surtout l'Angleterre que l' Autriche-Hongrie redoute. Elle sait que le jour où l'Angleterre se décidera à marcher contre elle — ce sera fini.
Avec l'admirable discours prononcé par Lord Robert Cecil le mois dernier, nous pouvons considérer ce document intéressant comme une des premières manifestations de la nouvelle politique anglaise.
Charles l'Imprévu.
{Suite et fin.)
La situation des Tchèques est abominable ; ils souffrent les pires horreurs de la famine, ils ont vu mourir par milliers les meilleurs de leurs fils, livrés en holocauste à l'idole qu'ils abominent; ils ont connu le désespoir de la défection russe; leur cités sont humiliées et souillées par les garnisons magyares et allemandes qui tiennent la population sous la terreur. Malgré tout, ils ne sont pas mûrs pour la défection et aucun d'eux n'est prêt à lever la crosse en l'air ou à crier : Kamerad. Le comte Czernin, bien que fort riche, est à cheval sur ses droits et il ne craint pas la procédure ; il a été souvent en litige avec la commune de Vinorz, et il a appris à mesurer l'entêtement de ses compatriotes. A ses insinuations sournoises et à ses sous-entendus déshonorants, les Tchèques ne répondent que par un sourire de mépris. Judas a vendu son maître, mais du moins n'a-t-il pas essayé de soudoyer des complices parmi les autres apôtres. Il faudrait d'autres sirènes que le Chancelier pour transformer en pourceaux les signataires du manifeste de Prague. Czernin le renégat ne trouvera ni complices ni complaisants. A ses appels désespérés, les Tchèques viennent encore de répondre, ces derniers jours, par cette splendide manifestation où dix mille citoyens ont juré de conquérir leur indépendance.
N'avait-il pas d'ailleurs d'autres desseins ? — M. Gauvain croit, — et l'hypothèse est ingénieuse et vraisemblable, — que le discours du 2 avril et la nauséabonde dénonciation qu'il renfermait contre les Tchèques, visaient en même temps l'Empereur lui-même. .Sur l'ordre du comte Tisza, dont il n'est plus que le porte-parole, le Chancelier aurait voulu forcer son maître à désavouer définitivement la politique relative-
ment modérée qu'il a adoptée jusqu'à présent vis-à-vis des Slaves. Certain que ses accusations provoqueraient en Bohême une indignation universelle et des manifestations violentes, il aurait espéré en profiter pour obtenir de la colère du souverain les mesures de rigueur devant lesquelles sa faiblesse recule encore; le président du conseil autrichien, Seidler, céderait la place à un homme à poigne qui proclamerait l'état de siège et exécuterait sans discuter ni barguigner les ordres de Budapest et de Berlin. Les nouvelles qui nous .sont arrivées ces derniers jours semblent confirmer la supposition de M. Gauvain en prouvant qu'il y avait partie liée entre Tisza, Guillaume et Czernin. A Budapest, le comte Tisza a prononcé un éloge retentissant de Czernin et le ministre Weckerlé n'a apporté à la défense de la Couronne qu'un zèle assez tiède et une sincérité suspecte; l'empereur Guillaume II vient d'autre part d'exprimer bruyamment sa sympathie à Czernin et de lui envoyer un de ses cordons: manifestation au moins inattendue et inconvenante. Charles n'a évidemment pas dû ressentir une joie sans mélange en voyant ainsi sa conduite publiquement blâmée par son allié de Berlin.
En somme, il n'avait fait que suivre les meilleures traditions, — et les mieux établies, — de la monarchie habsbourgeoise, où les ministres n'ont jamais été considérés que comme de simples domestiques que l'on congédie dès qu'ils ont cessé de plaire et qui doivent tenir à honneur d'endosser la responsabilité des fautes commises par les souverains. Personne n'ignore le sans-gêne avec lequel fut sacrifié le pauvre Bénedeck au lendemain de Kœniggraetz; il en mourut, le cœur brisé par l'indécente ingratitude de François-Joseph, et sa dernière volonté fut qu'aucun membre de la famille des Habsbourgs ne parût à son enterrement. Le même François-Joseph, qui avait trouvé dans le baron d'^hrenthal un secrétaire complaisant aux plus sales besognes, lui refusa le congé
qu'exigeait impérieusement l'état de sa santé et l'obligea à mourir sous le harnais. Charles le Simple, fidèle aux précédents, avait jugé tout naturel, puisqu'il s'était fourvoyé dans une méchante aventure, d'en faire payer les frais à Czernin. Il est probable que le Chancelier se serait incliné et aurait su, victime obéissante, se soumettre sans mot dire au verdict de son maître. Le Waldstein de Budapest, Tisza, est moins accommodant. Il ne pardonne pas au roi sa disgrâce et l'occasion lui a paru bonne pour lui faire sentir sa force. — Que fera le roi ? — Réagira-t-il sous l'injure et essayera-t-il de faire triompher sa volonté, en admettant qu'il en ait une? Brisera-t-il la fronde des seigneurs qui s'agitent dans la Chambre haute ? Entrera-t-il en lutte avec l'archiduc Ét'ienne et ses comparses. Sommes-nous à la veille d'une nouvelle édition de la célèbre tragédie de Grillparzer : la querelle fraternelle des Habsbourgs ? — De quelque manière que se déroule le drame, les alliés n'ont rien à y perdre, et les Tchèques n'ont pas à s'en émouvoir. Le plus probable d'ailleurs est que Charles se soumettra et que, comme Louis II de Bavière en 1870, il finira par écrire à Guillaume pour lui oflfrir sur un plat d'argent, la couronne de l'Europe centrale.
Les incidents tumultueux qui ont suivi en France la publication du discours du 2 avril ont détourné l'attention sur un point particulier, qui, dans l'esprit du ministre n'était peut-être pas le plus important. Il était indispensable, pour comprendre nettement l'intention réelle et la portée des déclarations de Czernin relatives à la France, d'examiner d'abord l'ensemble du discours et de marfjuer d'un trait précis la méthode et les procédés de l'orateur. On ne goiâte vraiment la saveur d'un texte qu'en ne le séparant pas des développements qui l'entourent, et les habitudes du comte Czernin nous permettent seules de nous expliquer ses abracabrantes variations et la triste figure sous laquelle il nous appara;t.
«J'en atteste Dieu, avait dit le Chancelier,— il s'agit évidemment ici du vieux Dieu de Guillaume, non pas du Dieu d'Abraham et de Moïse qui ordonne à l'homme de ne pas attester son nom en vain, — nous avons fait tout ce qui était possible pour éviter une nouvelle offensive. L'Entente n'a pas voulu.
(( M. Clemenceau, quelque temps avant l'offensive sur le front occidental, me fit demander si j'étais prêt à entrer en négociations, et sur quelles bases. Je répondis immédiatement, d'accord avec Berlin, que j'étais prêt à ces négociations, que je ne voyais aucun obstacle à la paix avec la France, si ce n'étaient les aspirations françaises relatives à l'Alsace-Lorraine. On répondit de Paris qu'il n'était pas possible de négocier sur cette base. Dès lors, il n'y avait plus de choix.
« La lutte formidable à l'ouest est déjà déchaînée. Les troupes austro-hongroises et allemandes combattent côte à côte. Nos armes prouveront à l'Entente que les aspirations françaises et italiennes sur nos territoires sont des utopies appelant une vengeance terrible. »
Pauvres de nous ! M. Czernin brandit son grand sabre et s'en va-t-en guerre. — A ce propos, le Chancelier est-il bien sûr que, le 2 avril, il y eiit beaucoup d'Autrichiens sur le front français? Y aurait-il une indiscrétion excessive à lui demander le nombre des régiments qu'il avait mis au service de Guillaume II ?
Quoi qu'il en soit, les journaux français qui publiaient le discours du ministre, le firent suivre de la note officielle suivante:
« Le Président du Conseil est parti ce matin à la première heure pour le front.
« C'est là qu'il a eu connaissance des déclarations du ministre des affaires étrangères d'Autriche-Hongrie.
(( A la lecture de la dépêche ci-dessus, M. Clemenceau fait cette simple réponse: « Le comte Czernin a menti. »
Quelle merveilleuse langue que la langue française ! sobre, directe, loyale comme Durandal, sonore comme la Marseillaise. Czernin, souffleté en pleine figure, fut estomaqué, et il lui fallut quelque temps pour reprendre ses esprits. ■- — On sent bien que quand je dis esprits, je parle par métaphore. — Qui diable aussi aurait prévu de la part du ministre français une pareille absence de mesure et un semblable croc en jambe au protocole ? M. Sembat lui-même, très talon rouge depuis qu'il s'est frotté aux honneurs, — se voile pudiquement la face comme une vierge timide en entendant sonner les gros mots. — Entre chefs de gouvernements, on est tenu à des égards. Les périphrases n'ont pas été inventées pour les pourceaux. Pourquoi M. Clemenceau n'avait-il pas dit: L'honorable ministre a été mal servi par sa mémoire, — ou le Chancelier est certainement victime de quelque confusion. La discussion aurait continué, courtoise et alambiquée; le Chancelier en aurait profité pour renouveler ses insinuations, jeter le trouble dans les esprits, corrompre l'opinion. La correction n'admet pas qu'on réponde à un coup de poignard par un coup de trique.
Le mot cinglant de M. Clemenceau avait l'avantage de déjouer d'un coup la manœuvre subtilement préparée par la Chancellerie viennoise. Le vieux médecin s'était rappelé au bon moment le sage précepte de l'École de Salerne: Principiis obsta. A l'instant où la calomnie rasait encore le sol avant de s'élever à l'horizon, il lui écrasait la tête.
La nouvelle lancée par Czernin était si absurde en soi que le démenti qui la lui faisait rentrer dans la gorge était prcsnuc inutile. — Je n'ai entrevu M. Cle-
menceau qu'une fois pendant quelques minutes et je n'ai jamais été de ses amis politiques. Ses adversaires les plus irréductibles n'ont jamais cependant songé à l'accuser de couardise. Il était vraiment stupide de nous le représenter en posture de suppliant devant l'Allemagne, sollicitant des conversations à la veille du commencement de l'offensive. Et pas plus que de lâcheté, il n'est possible de l'accuser de naïveté. Vouloir nous faire croire qu'il avait pu une seule minute supposer que l'Allemagne, au lendemain de l'effondrement de la Russie et au moment où Ludendorff lui promettait en Picardie des succès étourdissants et instantanés, se montrerait accessible à des propositions raisonnables, c'était une invention effarante.
Quel était le but de Czernin quand il avait lancé cette nouvelle prodigieuse, ébouriffante, inconcevable?
Tout d'abord, jeter la défiance entre les Alliés, entre les cabinets, et surtout entre les peuples. Les préjugés sont tenaces, les situations nouvelles ne modifient pas les caractères et, dans les coalitions les plus unies, les anciens soupçons ne disparaissent jamais tout à fait. Que de gens auraient hoché la tête en répétant le redoutable et sinistre proverbe: il n'y a pas de fumée sans feu. — Chaque pays a ses défaitistes qui, par pusillanimité ou neurasthénie, par une naturelle mollesse de cœur ou une fausse interprétation de l'Évangile, par préjugé aussi, et parce qu'ils n'arrivent pas à se dégager du culte béat qu'ils avaient longtemps voué à l'Allemagne, par intérêt enfin, soit qu'ils soient directement ou indirectement à la solde de l'ennemi, soit qu'ils attendent de notre défaite la victoire de leurs idées et l'arrivée aux affaires de leur parti, — sont à l'affût des moindres occasions pour semer le doute dans les esprits, répandre le découragement dans les âmes et préparer la panique. Ils fourbissaient déjà leur dialectique empoisonnée et aiguisaient leurs anathèmes. Quel haro ne se serait pas élevé contre le galeux soupçonné d'avoir cherché contact avec l'Autri-
che: \c)ilà i)()ui"lant les hommes à qui vous avez attaché votre fortune, auraient crié les émissaires de l'Allemagne aux Serhes, aux Belges, aux Italiens, aux Tchèques, pour ne rien dire des peuples qui, en Russie, ploient en ce moment la nuque sous le joug teuton, mais qui n'ont pas abdiqué leur espoir de revanche et ne se consolent pas de leur défaite.
En France même, l'effet eût pu être plus foudroyant encore. Le ministère de M. Clemenceau a été imposé au Parlement par l'opinion. — Quelles sont ses opinions sur telle ou telle question de politique intérieure ? Pour le moment, la foule n'en a cure. On lui fait confiance ];arce qu'il a toujours vaillamment défendu l'honneur et les intérêts du pays, parce qu'en 191 1 il a dénoncé les connivences criminelles de Caillaux avec l'étranger ; parce que, de])uis le commencement des hostilités, il a sans cesse réclamé les mesures les plus énergiques. Dans le détail des choses et même sur des points d'importance capitale, il s'est souvent trompé et ses erreurs ont eu des conséquences extrêmement regrettables. On les lui pardonne parce qu'il a vu clair sur la question essentielle: il a compris que l'existence même de la France a i)Our condition la défaîte militaire de l'Allemagne. Quand il est arrivé au ministère, si sa déclaration a été accueillie avec un enthousiasme universel, c'est moins, — comme je l'ai déjà remarqué, — à cause de ce qu'elle contenait, que parce qu'il n'y était question à aucun moment de paix et qu'il manifestait ainsi sa résolution implacable de poursuivre les hostilités jusqu'au moment où nos ennemis demanderaient merci. Ses adversaires à la Chambre ont essayé de lui tailler des croupières et ont répandu abondamment sur son passage les pelures d'orange sur lesquelles il devait glisser; il n'a eu pour déjouer leurs intrigues qu'à leur répondre : je fais la guerre, et voilà toute ma politique. Je fais la guerre, et ne veux pas m'occuper d'autre chose. — Depuis lors, la gravité des heures que nous traversons a rendu plus étroite l'entente du ptMiple cl du nn'nistrc,
unis dans une inébranlable obstination. Le pays se groupe autour de son chef, avec un entêtement plus farouche depuis que les Allemands ont repris leurs crimes avec une nouvelle fureur. Paris, qui est plus que jamais la tête et le cœur de la patrie, depuis que les canons ennemis le visent plus directement, ne leur pardonne pas les meurtres honteux d'enfants et de femmes dont ils se souillent; il ne leur pardonne pas davantage le dernier incendie de Reims et le bombardement sauvage d'Arras et d'Amiens.
A l'heure où toutes les énergies sont tendues dans un suprême efifort, quelle secousse terrible n'eût pas surpris les âmes si nous avions supposé une minute que Clemenceau, l'homme de la défense nationale, était en train de pactiser avec l'ennemi ? Avec quelle audace les défaitistes n'auraient-ils pas repris leurs sapes souterraines ! Avec quelle sarcastique ironie n'auraient-ils pas bafoué notre confiance î — Triples niais qui vous laissez bercer de mots sonores ! nous auraient-ils dit. Vous prenez au tragique des poses de cirque et vous croyez à des effets de tribune. Revenez à la raison et regardez en face la réalité; comment compterez-vous sur la victoire, alors que votre chef lui-même, à la veille de l'offensive, s'aplatit devant les Allemands et sollicite un traité ? — Le Président du Conseil, abandonné par ses amis, assailli par la meute hurlante des adversaires qui flageollent aujourd'hui sous son regard, mais qui n'attendent qu'un prétexte de revanche, se fût effondré sous le mépris universel. On désignait déjà ses successeurs, qui auraient pour mission de frayer les voies à l'homme dont l'Allemagne attend son salut et qui de la Roche tarpéienne passerait au Capitole. L'affaire était bien combinée et la manœuvre adroite. Si adroite que je doute que Czernin en ait eu seul l'idée; elle me semble bien plutôt révéler la main de Tisza et du comte Hertling. Mais Ludendorf n'avait pas prévu la résistance de Foch et le comte Hertling avait mésestimé Clemenceau. A la première
reprise, son homme de paille roulait dans la boue et touchait des deux épaules.
Il se releva, moulu, les idées en désarroi, hagard, ■et, à tâtons, donna des coups de poing dans le vide. S'il eût eu le temps de consulter Hindenburg, celui-ci lui aurait rappelé que, quand une affaire est mal engagée, la prudence ordonne de rompre le combat plutôt que de courir à un désastre : — Le Chancelier s'obstina. Il eut tort, puisque le dernier résultat de ses efforts incohérents fut d'entraîner dans la déroute et de compromettre dans la plus piteuse aventure sa Sacrée IMajesté, l'Empereur d'Autriche.
Sa première réponse, fort modeste de ton et d'allure timide, était déjà un aveu indirect du mensonge qu'on lui reprochait. — Il n'y était plus question d'une initiative prise par M. Clemenceau. Il disait seulement que, « sur ses ordres, le conseiller de légation, comte Nicolas Revertera, avait eu en Suisse plusieurs entre- \aies avec le commandant Armand, attaché au ministère de la Guerre français, homme de confiance de M.
Clemenceau Ces Messieurs avaient discuté à Fri-
bourg la question de savoir si et sur quelles bases une discussion serait possible pouvant amener la paix générale... Le comte Revertera, suivant les instructions du ministre autrichien et selon son ordre, avait déclaré au commandant Armand, dans les derniers jours de février, en le chargeant d'en informer M. Clonenceau, que le comte Czernin était prêt à conférer avec un représentant de la France ». — Il résultait des paroles mêmes du comte Czernin que l'initiative des conversations était venue de l'Autriche et que le Chancelier avait avait été le .solliciteur, non le sollicité.
M. Clemenceau couchait sur ses positions.
Il n'était pas homme à se contenter des excuses embarrassées et des réticences équivoques de son adversaire et il mit les points sur les i.
Dans sa réplique, il constata que les conversations avaient été engagées bien avant qu'il fût question de son entrée au ministère, et son témoignage fut aussitôt confirmé par MM. Painlevé et Ribot. Dès le mois de juin 191 7, le comte Revertera « avait à plusieurs reprises fait demander... un entretien à un officier du deuxième bureau, le commandant Armand. » Le rôle de l'Autriche ressortait nettement d'une note, écrite de la main même du comte Revertera et remise le 25 février au commandant Armand. « Au mois d'août 191 7, disait cette note, des pourparlers avaient été engagés dans le but d'obtenir du gouvernement français, en vue de la paix future, des propositions faites à l'adresse de l'Autriche-Hongrie, qui seraient de nature à être appuyées par celle-ci auprès du gouvernement de Berlin. » Les faits apparaissent donc avec une netteté cristalline. En juin 191 7, l'Autriche traversait une crise fort grave; la résolution russe n'avait pas encore été irrémédiablement compromise par les Bolcheviks. La chancellerie viennoise, qui sentait le sol lui manquer sous les pieds, nous avait sollicités d'entrer en relations avec elle; elle nous avait offert de transmettre nos propositions à Berlin. Ces négociations n'avaient aucun rapport avec l'oft'ensive actuelle et M. Clemenceau n'y était pour rien. Le commandant Armand, comme il le fit ensuite remarquer, n'était à aucun degré son homme; il l'avait aperçu, en tout et ç)our tout, cinq minutes, quinze ou vingt ans auparavant, au manège. Ce n'était pas M. Clemenceau qui l'avait chargé de causer avec le comte Revertera. Le rôle du Président du Conseil actuel s'était borné à ne pas interrompre des pourparlers dont il n'attendait aucun résultat politique, mais qui pouvaient fournir d'utiles sources d'informations ; il avait donné pour instructions au commandant : Écouter et ne rien dire. — Sur tous ces points, la lumière était faite, complète, aveuglante..
Dans sa note du 7 avril, M. Clemenceau mit au pied du mur le maladroit provocateur « qui avait si audacieusement renversé les rôles. »
« M. Clemenceau, — avait dit le comte Czernin, — quelque temps avant l'offensive sur le front occidental, me fit demander si j'étais prêt à entrer en négociations avec lui et sur quelles bases. —
« Non seulement, en parlant ainsi, il n'a pas dit la vérité, mais encore, il a dit le contraire de la vérité. En France, c'est ce que nous appelons mentir. »
Il ne lui suffisait pas cependant de démasquer le comte Czernin ; c'était l'Autriche entière dont il importait de déjouer les futures intrigues, en édifiant la galerie sur ses méthodes.
(( Il serait trop aisé, continuait yi. Clemenceau, de rappeler à quel point l'Autriche a fatigué Rome,» Washington et Londres de ses sollicitations de prétendue paix séparée qui n'avaient d'autre but que de nous faire glisser sous le joug dont elle fait profession de s'accommoder. Qui ne connaît l'histoire de la récente rencontre (en Suisse toujours), d'un ancien ambassadeur d'Autriche avec une haute personnalité de l'Entente ? La conférence ne dura pas plus de quelques minutes. Cette fois encore, ce n'était pas notre allié qui avait sollicité l'entrevue, c'était le gouvernement autrichien.
(( Le comte Czernin ne pourrait-il pas retrouver dans sa mémoire le souvenir d'une autre tentative de même ordre faite à Paris et à Londres, deux mois seulement avant l'entreprise Revertera, par un personnage d'un rang fort au-dessus du sien ? Là encore subsiste, comme dans le cas présent, une preuve authentique, mais beaucoup plus significative.
Bien entendu, après la publication de la note du 7 avril, il ne manqua pas de gens pour s'écrier: Dieu
nous préserve des journalistes et des duellistes trop friands de la lame; M. Clemenceau avait la victoire, que n'a-t-il triomphé plus modestement ! Qu'avait-il besoin 4e susciter de nouvelles querelles? Vraiment, cet homme a trop de lettres ; il n'a pas écrit que des chroniques ; il a aussi commis des pièces de théâtre et il se souvient fâcheusement des ficelles du métier: pour qu'une scène soit bien faite il faut qu'elle rebondisse; au point de vue de l'art, nous n'avons qu'à louer; on croyait tout fini et voilà que tout recommence. Mais, pour Dieu, ne mêlons pas les genres. La politique n'est pas le théâtre. Rappelons-nous que nos ennemis d'aujourd'hui seront peut-être nos amis de demain et ne leur portons pas des blessures empoisonnées. — Les amis du comte Czernin ! — C'est vraiment prévoir les malheurs de bien loin ! et il faut, pour en accepter l'idée, des âmes d'une médiocre trempe.
On est confondu des trésors d'indulgence que possèdent pour les gouvernements ennemis les foudres de guerre qui sont toujours prêts à partir en campagne contre les chefs qui nous défendent. Bethmann-Hollweg, Michaëlis, Hertling, Clam-Martinitz, Seidler, Czernin ont toujours trouvé en eux des juges complaisants, disposés à passer l'éponge sur leurs perfidies. Ont-ils donc des yeux pour ne rien voir et des oreilles pour ne pas entendre. Il n'y a guère d'homme moins au courant que moi des « tuyaux » qui courent la ville et le Parlement, et les ragots qui agitent les assemblées ne m'arrivent guère que quand ils sont passés à l'état de rumeur publique. Avec quelque indifférence que j'accueille les racontars des nouvellistes bien informés, il ne m'a pas été possible de ne pas constater, — et qui donc n'a pas fait la même remarque ? — que les plus fugitives conversations, les rencontres les plus frivoles qui ont mis en présence, en Suisse ou ailleurs, des financiers, des diplomates ou de simples dilettantes de la politique, étaient aussitôt connues et abondamment commentées. On en suivait avec anxiété les vicissitu-
des ; on en recueillait les plus futiles indices ; la renommée en grossissait les bruits les plus imperceptibles. Vrais ou faux, les on-dit qui arrivaient d'au delà de la frontière avaient toujours les mêmes résultats. Ils jetaient l'angoisse parmi nos amis, décourageaient au loin les hommes qui soutiennent notre cause et favorisaient le travail abominable des semeurs de panique. On ne dira jamais le mal que nous aura fait, dans cette guerre, la diplomatie secrète, et l'Autriche serait depuis longtemps à terre si des officieux, dont quelquesuns ne sont que des ignorants et des ahuris, mais dont beaucoup sont des espions et des traîtres, ne l'avaient prise sous leur protection hannetonnante. Il fallait, une fois pour toutes, casser l'aile à ces canards dont l'essaim tourbillonnant encrassait l'horizon. Pour réduire au silence ces grenouilles dont le coassement, en nous assourdissant, risquait de troubler la lucidité de jugement dont nous avons besoin plus que jamais, ce n'était pas assez d'un caillou ; il y fallait un pavé de forte taille, et celui que M. Clemenceau lançait à Czernin, en lui rappelant la lettre de l'empereur, était de taille.
Cette lettre, Czernin la connaissait; nous en avons pour preuve les affirmations de Charles lui-même. Par quelle aberration, quand il savait vSon adversaire en possession d'un tel document, a-t-il commis l'imprudence de le provoquer ?
D'abord, parce que, quand on ment, on ne prévoit jamais les suites de son mensonge. — Des milliers de vaudevilles ont été composés sur ce thème, pour le plus grand divertissement des spectateurs.
Dans l'espèce, le comte Czernin se Croyait garanti contre tout risque, parce qu'il ne lui était pas venu un moment à l'esprit que le Président aurait l'incroyable insolence de faire intervenir dans le débat la personne spcrosainte de l'empereur. Prenons les gens tels qu'ils
sont, avec leurs habitudes d'esprit et leurs œillères. Czernin, qui, à l'heure actuelle, semble vouloir jouer les Warwick, n'en a pas moins la superstition du trône et de la dynastie. Je prie le lecteur de ne pas crier au paradoxe et à l'invraisemblable. En France même, après trois révolutions et un demi-siècle de démocratie, sommes-nous si dégagés des préjugés monarchiques ? Combien de gens qui ont toujours à la bouche le mot d'égalité, ont éprouvé un sentiment de gêne en présence du geste sacrilège d'un iconoclaste qui osait porter la main sur l'idole consacrée par des siècles de rapines, de mauvaise foi et de trahisons ! Une famille illustrée par les bûchers de Ferdinand II, les cachots du Spielberg, sous François P"", et les massacres de François-Joseph, ne saurait évidemment être traitée avec la même sans façon qu'un simple Lincoln ou un Carnot. Jusqu'au dernier moment, même après les avertissements assez clairs qu'ils avaient reçus, ni le Chancelier d'Autriche ni son souverain n'ont pu se persuader que M. Clemenceau irait jusqu'à produire les textes qu'il avait en mains. Sans cela, ils auraient rompu avant d'aggraver leur cas par des contes à dormir debout.
Constatons à la décharge de Czernin que le ton de la presse allemande était assez aigre et que, s'il demeurait sur son échec, il était en grand danger d'être abandonné par ses souteneurs habituels. — « Les explications qu'il a données sont extrêmement piteuses », écrivait la National Zeitung, de Bâle, — et les Berliner neueste Nachrichten: « Toutes les fois que l'Allemagne a eu besoin de l'Autriche, elle ne l'a pas trouvée à
sa place Elle était déjà avant la guerre, dans un état
inquiétant. Les mauvais médicastres qui l'ont soignée ont aggravé son état à tel point qu'on se demande si une guérison est possible ». Czernin est vaniteux. Plutôt que d'avaler sans trop de grimaces les couleuvres qu'il avait malencontreusement levées, il regimba sous le fouet... et s'enferra davantage.
Sa note du 6 avril est longue, confuse, volontairement embrouillée et brille surtout par l'absence du moindre commencement de preuves. — « Czernin, écrivait la Leipsiger Volksstimme, possède un art remarquable pour présenter en termes qui paraissent précis des faits extrêmement vagues. Ses explications sont absolument insuffisantes. » — Quand on lit pour la première fois ses épitres, on se demande : que prouventelles ? Quand on les relit et qu'on les médite, on s'aperçoit qu'en effet elles ne prouvent absolument rien et que l'auteur en a lui-même la parfaite conviction.
Il commençait par maintenir que les ouvertures du mois de juillet 191 7 étaient venues du gouvernement français. — Mais alors, comment explique- t-il ses propres paroles ? « Sur l'ordre du ministre autrichien, le comte Nicolas de Revertera a eu ensuite plusieurs entrevues avec le commandant Armand. « — Comment n'a-t-il pas dès lors pris ses garanties et indiqué que l'initiative était partie de M. Ribot ? Que signifient surtout les termes de la note remise par le comte Revertera au commandant Armand ? — Elles ne permettent aucun doute et ne laissent place à aucune équivoque: « En août 1917, des pouparlers avaient été engagés dans le but d'obtenir du gouvernement français des propositions en vue de la paix future ?» — Est-il possible d'avouer plus clairement que c'est l'Autriche qui a amorcé les pourparlers ? Czernin se borne à dire que M. Clemenceau n'a cité que la première phrase de cette note. Mais pourquoi aurait-il cité la suite, puisque la première suffisait à sa démonstration, et que le Chancelier n'en conteste pas l'exactitude ? — Il est vraiment trop facile de conclure ensuite, en opposition avec les affirmations de M. Painlevé, avec la déclaration formelle de M. Ribot, qui est un trop vieux routier pour s'exposer à se laisser prendre sans vert, et aux textes les plus formels : « L'initiative vint donc du gouvernement français ». — Ce donc est une trouvaille que Basile envierait. — Vous avez répondu à mon invita-
tion; donc je suis votre invité! — Quel est l'intermédiaire aux bons offices duquel a fait appel le gouvernement français ? — Un neutre mystérieux. Ne seraitce pas mythique que le ministre avait dans l'esprit? — Des notes ont dû être échangées; le comte Revertera a reçu des instructions. Que ne nous les donne-t-on ! Au lieu de cela nous avons l'affirmation du comte Czernin. — C'est peu. — Devant les Délégations, d'^hrenthal jurait ses grands Dieux que l'espion Vasic n'avait eu aucune relation avec la légation autrichienne de Belgrade. Il était ensuite contraint d'avouer que Vasic avait eu affaire à un employé subalterne de l'ambassade, et, un peu plus tard, la Neue frète Presse reconnaissait, le 24 décembre 19 10, que le drogman de la légation, M. de Swientochowski, avait copié un télégramme que lui avait apporté Vasic. — En juillet 191 4, la Hofburg communiquait aux cabinets européens un acte d'accusation formidable contre la Serbie, mais elle leur refusait le droit de l'examiner, — et elle avait raison, parce qu'il fourmillait d'invraisemblances criantes. — Donc la Serbie était coupable du meurtre de François-Ferdinand.
N'avouez jamais, conseillait à ses émules après sa condamnation un assassin philosophe. — Il a fait école à Vienne.
« Quand M. Clemenceau, continuait Czernin, prétend que les négociations étaient en cours lors de son entrée en fonctions, cela est inexact. Ce n'est qu'en janvier 19 18 que le commandant Armand, cette fois sur l'ordre de M. Clemenceau, prit de nouveau contact avec le comte Revertera. Le fil rompu en août 19 17 fut donc repris par M. Clemenceau en janvier 191 8. »
Malheureusement pour Czernin, Clemenceau n'avait pas parlé de la reprise des conversations, mais des ouvertures qui avaient été faites à la France à ce sujet, et il lui fut aisé de mettre de nouveau le nez du Chancelier dans son incongruité avec une précision qui ne laissait rien à désirer. — « M. Clemenceau a été saisi
de l'affaire le i8 novembre 191 7 (c'est-à-dire le lendemain de sa prise de possession dit ministère de la; guerre) par une communication de l'intermédiaire datée du 10 novembre et par conséquent destinée à son prédécesseur. Pour que le comte Czernin eût dit la vérité, il aurait fallu que M. Clemenceau eût pris l'initiative en question avant d'être Président du Conseil.
« Après un démenti personnel, M. le comte Czernin se voit ainsi infliger le démenti catégorique des faits. » —
Le lecteur remarquera que M. Clemenceau n'alourdit pas ses phrases de donc. Le raisonnement se suffit à lui-même.
— (( Le gouvernement austro-hongrois, continuait Czernin, ne connaît rien de ces sollicitations pour une paix séparée dont l'Autriche-Hongrie aurait fatigué les gouvernements de Rome, de Paris, de Washington et de Londres ». — Voilà vraiment un ministre des affaires étrangères bien mal informé puisqu'il ignore des faits de notoriété publique ! — Comme d'ailleurs les contradictions ne le gênent guère, il reconnaissait à la ligne suivante l'entretien du comte Mensdorff- Pouilly et du général Smuts, entretien avoué par le gouvernement anglais. — Encore une de ces roueries habituelles aux diplomates autrichiens. Pourquoi le gouvernement anglais n'aurait-il pas avoué qu'agacé par les instances réitérées de l'Autriche, il avait chargé le général Smuts de lui demander exactement ce qu'elle désirait ? — Le Chancelier ne connaît rien des sollicitations qu'il aurait adressées aux Alliés. — Comment expliquer alors que le correspondant du Berliner Tageblatt télégraphie à son journal que le ministère des affaires étrangères austro-hongrois admet que des tentatives réitérées o ntété faites de la part de l'Autriche en vue d'amener une paix générale ? — Que faisait en Suisse le comte Mensdorff-Pouilly ?
Après avoir sué sang et eau pour établir la vérité de ses affirmations, le Chancelier autrichien confessait
ingénument l'inanité de ses efforts et concluait: — D'ailleurs tout cela n'a pas la moindre importance et il est fort indifférent de savoir qui a pris l'initiative des négociations. — C'était reconnaître que M. Clemenceau avait eu raison. Il prétendait du moins l'embarrasser en lui attribuant la rupture des pourparlers, puisqu'il avait maintenu ses prétentions sur l'Alsace-Lorraine.
Tant de bruit n'était pas nécessaire, lui fit observer le Président du Conseil, pour constater que tous les gouvernements français, comme la France elle-même, sont irréductibles sur la question d'Alsace-Lorraine.
« Qui donc aurait cru qu'il fût besoin de M. le comte Revcrtera pour élucider dans l'esprit du comte Czernin une question sur laquelle l'empereur d'Autriche avait lui-même prononcé le dernier mot ?
(( Car c'est bien l'empereur Charles qui, dans sa lettre du mois de mars 191 7, a, de sa main, contresigné son adhésion aux justes revendications françaises relativement à l'Alsace-Lorraine.
« Une seconde lettre impériale constate que l'empereur était d'accord avec son ministre.
(( Il ne restait plus à M. le comte Czernin qu'à recevoir son propre démenti. »
C'est vraiment ici que l'histoire devient épique et, depuis le cardinal Fleury, les annales diplomatiques ne renferment rien de plus irrésistiblement comique. Encore doit-on se rappeler, à l'excuse du Cardinal, qu'il était septuagénaire et qu'il mourut de sénilité presque aussitôt après sa défaillance.
Soyons justes pourtant. Reconnaissons que Czernin était dans une position bien désagréable et ne l'accablons pas s'il fut fort embarrassé de sa contenance. La révélation de M. Clemenceau avait provoqué en Aile-
inagnc un déchaînement de fureurs. La presse confessait, — aveu caractéristique et dont il importe de soulila gravité si l'on veut juger à sa juste valeur la sincérité de l'Autriche, — qu'elle n'avait pas ignoré les conversations du comte Revertera avec le commandant Armand ; mais, à l'idée que le gouvernement de Vienne avait reconnu la légitimité de nos revendications sur l'Alsace, elle manifestait une indignation d'autant plus bruyante qu'au fond elle n'était pas bien sûre que les avances de la diplomatie viennoise n'eussent pas été approuvées et peut-être imposées par la Wilhelmstrasse: « Un homme aussi maladroit et aussi machiavélique que le secrétaire d'État aux affaires étrangères, M. de Zimmermann », était bien capable d'avoir poussé le comte Czernin à une démarche aussi compromettante. Les journaux pangermanistes, — tout-puissants parce qu'ils ont derrière eux le parti militaire, écumaient de rage. Il entrait dans leurs invectives une part de calcul et ils s'abandonnaient d'autant plus librement à l'excès de leur colère qu'ils se proposaient d'atteindre en même temps que le Chancelier autrichien, ceux de leurs compatriotes qu'ils accusent de modérantisme, c'est-à-dire tous ceux qui ont conservé une lueur de bon sens et qui ne sont pas complètement possédés par la folie annexionniste. — La guerre, disaient-ils, est une chose sérieuse et le moment serait mal choisi pour tolérer les tours de valse ; on sait à quoi aboutissent ces flirts inoffensifs; la Deutsche Tageszeitung réclamait des représailles contre l'allié félon qui oubliait si vite que l'Allemagne l'avait sauvé de la ruine et qui préparait sa défection. Symptôme grave, le comte de Wedel, ambassadeur d'Allemagne à Vienne, demandait officiellement des explications.
Le comte Czernin et son pauvre maître, ahuris par ce tapage, perdirent complètement la tête.
Les journaux de Vienne publièrent une note officielle du Chancelier : — ((Il jugeait inutile de prouver l'inexactitude de chacune des assertions particulières de M. Clemenceau. » — C'était avouer qu'il lui était impossible de contester la réalité des faits et des textes qui avaient été apportés contre lui. Sa déroute était rendue plus manifeste encore par son obstination puérile à répéter, — contre le texte formel de documents dont il ne niait ni l'existence, ni l'authenticité, — que M. Clemenceau avait cherché un rapprochement avec l'Autriche.
— (( M. Clemenceau, continuait le Chancelier, a cherché à détourner l'attention... en jetant dans la discussion de prétendus propos politiques que l'Empereur Charles aurait tenus dans une lettre en disant, à ce que M. Clemenceau prétend, qu'il adhère aux justes désirs de la France sur la réaccjuisition de l'Alsace-Lorraine, et ensuite que son ministre des affaires étrangères pense exactement comme lui. L'absurdité de cette assertion est évidente... Les données de M. Clemenceau sur les propos que l'Empereur Charles aurait tenus dans une lettre sont mensongères d'un bout à l'autre.»
Le Chancelier autrichien est un assez pauvre rédacteur. Il lui arrive pourtant a l'occasion de trouver le mot juste. Absurdité évidente, mensongère d'un bout à l'autre. Ces épithètes sont topiques, à condition qu'on les applique, non pas aux déclaration de M. Clemenceau, mais aux élucubrations du ministre viennois.
Heureusement pour lui, sa voix dolente se perdit au milieu de l'explosion foudroyante de la lettre de son souverain et cîe la réponse de M. Clemenceau. Elles ne sauraient être trop souvent rapprochées et il convient de savourer comme elle le mérite la prose habsbourgeoise.
« Sa Majesté a adressé à l'Empereur d'Allemagne le télégramme suivant :
(( Le président du Conseil français, poussé à bout,
cherche à échapper au tissu de mensonges dans lequel il est pris lui-même, en accumulant de plus en plus les inexactitudes, ne craignant pas aussi d'avancer maintenant UNE ASSERTION TOUT A FAIT FAUSSE ET
INEXACTE d'après laquelle f aurais, d'une manière quelconque, reconnu justes les revendications de la France quant à la réacquisition de TAlsace-Lorraine.
(( Je repousse cette assertion avec indignation...
(( Je juge inutile de perdre même une parole sur T assertion mensongère de M. Clemenceau. Je tiens pourtant à f assurer une fois de plus de la parfaite solidarité qui existe entre toi et moi, entre ton empire et mon empire... »
Clemenceau répondit aussitôt (12 avril) en publiant le texte de la lettre autographe communiquée le 31 mars 191 7 par le prince Sixte de Bourbon, beau-frère de l'Empereur d'Autriche, à M. Poincaré, président de la République française, et communiquée immédiatement, avec l'assentiment du prince, au président du Conseil français :
« Mon cher Sixte,
« La fin de la troisième année de cette guerre qui a apporté tant de deuils et de douleurs dans le monde, approche. Tous les peuples de mon empire sont unis plus étroitement que jamais dans la volonté commune de sauvegarder l'intégrité de la monarchie au prix même des plus lourds sacrifices. Grâce à leur union, au concours généreux de toutes les nationalités de mon empire, la monarchie a pu résister depuis bientôt quatre ans aux plus graves assauts. Personne ne pourra contester les avantages militaires remportés par nos troupes, en particulier sur le théâtre de guerre balkanique.
(( La France a montré de son côté une force de résistance et un élan magnifiques. Nous admirons tous sans réserves l'admirable bravoure traditionnelle de son armée et l'esprit de sacrifice de tout le peuple français.
(( Aussi m'est-il particulièrement agréable de voir que, bien que momentanément adversaires, aucune véritable divergence de vues ou d'aspirations ne sépare mon empire de la France et que je suis en droit de pouvoir espérer que mes vives sympathies pour la France jointes à celles qui régnent dans toute la monarchie, éviteront à tout jamais le retour d'un état de gtierre, pour lequel aucune responsabilité ne peut m'incomber. A cet effet, et pour manifester d'une façon précise la réalité de ces sentiments, je te prie de transmettre secrètement et inofficiellement à M. Poincaré^ président de la République française, que j'appuierai
PAR TOUS LES MOYENS ET EN USANT DE TOUTE MON IN- FLUENCE PERSONNELLE AUPRÈS DE MON ALLIÉ LES JUSTES REVENDICATIONS FRANÇAISES RELATIVES A
i/ Alsace-Lorraine. »
L'Empereur promettait ensuite le rétabhssement intégral de la Belgique dans sa souveraineté; elle conserverait ses possessions africaines et recevrait un juste dédommagement de ses pertes. La Serbie, rétablie dans sa souveraineté, aurait un accès sur l'Adriatique et de larges concessions économiques, à condition de renoncer à ses agitations panserbes et de supprimer la Narodna Odbrana. Il demandait ensuite que la France et l'Angleterre fissent connaître leurs conditions, afin (( de préparer un terrain d'entente sur la base duquel des pourparlers effectifs pourraient être engagés et aboutir à la satisfaction de tous.
Charles.
La lettre ne fût-elle pas signée que son authenticité sauterait aux yeux. Chaque ligne pue l'odeur allemande, relevée par un parfum d'hypocrisie habsbour-
îT;"eoise; raulcur s'est évertué avec le zèle d'un bon élève (le rhétorique, à mette dans sa composition tous les éléments exigés: quelques larmes de crocodile sur les souffrances causées par la guerre, un couplet ému sur l'élan magnifique de la France, une discrète allusion aux souft'rances de la Belgique. La chimie connaît ces mixtures savantes et ces combinaisons expertement dosées. Il arrive trop souvent qu'elles sont instables et se décomposent à la lumière.
Après le télégramme de Charles à Guillaume, rapproché de sa lettre à son beau-frère, il n'y avait plus, comme on dit, qu'à tirer l'échelle. L'intérêt était épuisé et la pièce était finie. A l'époque où on aimait les titres clairs, on l'aurait appelée : La cour d'Autriche ou l'école du mensonge. — Les Habsbourgs finissent comme ils ont commencé par un mensonge: promesses fallacieuses, paroles d'honneur aussitôt oubliées, traités conclus avec l'intention de les violer, — de Ferdinand I", qui, à peine assis sur le trône, trahit les engagements qu'il avait solennellement contractés envers la diète de Bohême, jusqu'à Ferdinand II, qui exproprie et expulse les seigneurs qui lui sont demeurés fidèles et fait assassiner Waldstein ; — de Marie-Thérèse qui se réconcilie avec son détrousseur Frédéric II pour dépecer la Pologne, — jusqu'à François P"" qui livre sa fille à Napoléon i)our préparer plus à l'aise sa trahison; — de Ferdinand I", l'idiot, jusqu'à François-Joseph, le parjure et le massacreur, — toute leur histoire n'est qu'un cloaque d'oii des miasmes méphitiques se sont toujours répandus sur l'Furope. Les lois de l'hygiène la plus élémentaire exigent qu'on nous débarrasse de cet établissement insalubre et mal famé.
Les explications que la Chancellerie ou la presse autrichienne ont essayé depuis de ])réscnter sont d'une drôlerie achevée; elles ont soulevé dans la galerie un
rire incoercible. On laissa entendre que le prince Sixte avait abusé d'une lettre de l'Empereur et peut-être même qu'il en avait altéré le texte. — On prête si ingénuement aux autres ses propres habitudes. — On inventa de toutes pièces, pour l'opposer au texte où il était question de nos légitimes revendications sur l'Alsace que l'Empereur s'offrait de soutenir, une phra^se d'une niaiserie criarde et d'une extravagance cocasse : — (( J'aurais fort volontiers usé de toute mon influence personnelle en faveur des prétentions et des revendications françaises, si ces prétentions étaient justes, mais elles ne l'étaient pas. » En vertu de quel miracle ces phrases stupides s'étaient-elles évaporées ? « Le document original, souligne M. Clemenceau, a été communiqué, en présence de M. Jules Cambon, secrétaire général du ministère des affaires étrangères et délégué par le ministre, à M. le Président de la République, qui, avec l'autorisation du prince, en a transmis la copie à M. le Président du Conseil.
« Avec M. Ribot lui-même, le prince s'en est entretenu en des termes qui n'auraient pas eu de sens si le texte n'avait pas été celui publié par le gouvernement français. N'est-il pas d'évidence qu'aucune conversation n'aurait pu s'engager et que M. le Président de la République n'aurait même pas reçu le prince une seconde fois si celui-ci, d'initiative de l'Autriche, avait été porteur d'une pièce qui contestait nos droits au lieu de les affirmer ?
« Telle que nous l'avons citée, la lettre de l'Empereur Charles a été montrée par le prince Sixte luimême à des chefs d'État. D'ailleurs, deux amis du prince peuvent en attester l'authenticité, en particulier celui qui l'a reçue du prince pour la copier. »
On le voit, les témoignages et les preuves ne manquaient pas contre l'Empereur et on eiit dit qu'il s'était appliqué à prendre les précautions les plus minutieuses pour se fermer toute retraite. Tel Georges Dandin qui
convoque le ban et l'arrière-ban de sa famille pour la faire assister à son malheur.
Guillaume II jugea nécessaire de verser quelques bonnes paroles sur la tête de son collègue et de lui adresser un télégramme de condoléances (12 avril):
Il le remerciait de ses promesses de fidélité: (( Je m'empresse de te dire qu'à mes yeux pareille assurance de ta part était absolument inutile, car je n'ai pas douté un seul instant que tu n'aies fait tienne notre cause, de même que nous sommes intervenus pour les droits de ta monarchie...
« Nos ennemis qui ne peuvent rien contre nous dans une lutte loyale, ne reculent devant aucun moyen, pas même devant les plus vils. Il faut nous résigner, mais nous avons d'autant plus le devoir d'attaquer et de battre nos ennemis sans aucun égard sur tous les théâtres de la guerre.
Reçois l'expression de ma fidèle amitié. Guillaume.»
Quelque habitude que l'on ait de l'impudence germanique, ils trouvent toujours le moyen de vous surprendre. Une photographie nous montrait récemment Guillaume pleurant sur les ruines de Saint-Quentin, dévasté et détruit, à ce qu'il affirme, par les Français.
— Heureusement que je n'ai pas voulu cela ! — Charles I*"" se fait niaisement prendre la main dans le sac, et Clemenceau le cloue au pilori. — Pauvre victime, roucoule Guillaume en lui passant la main sur l'échiné; résignons-nous aux viles tentatives de ces misérables: n'ont-ils pas déjà assassiné Miss Cavell et le capitaine Fryat ? — Dans le même esprit, le Fremdenblaft écrivait : « La lettre de l'Empereur Charles, dans sa teneur authentique, est un document historique qui établit la volonté de l'empereur de combattre de toutes ses forces pour que l'Alsace-I^orraine reste à l'Allemagne. »
— Lucus a non luccudo. — Te rrnis parce que c'est absurde.
Charles demandait que l'on ne parlât plus de toutes ces vétilles, et — désir naturel, bien qu'un peu naïf, — il déclarait l'affaire close. — « Les accu^sations dirigées contre moi par M. Clemenceau sont si basses, disait-il dans un bref télégramme à Guillaume, que je suis décidé à ne pas discuter plus longtemps cette question avec la France. Notre réponse sera donnée par mes canons dans l'Ouest. » — C'est une nouvelle application, un peu inattendue de la formule connue: le canon est la dernière raison des rois.
En même temps, on apprenait que le comte Czernin avait présenté sa démission à l'empereur qui l'avait acceptée (i6 avril).
Hélas ! pauvre Yorick ! — Une carrière si brillamment commencée et qui promettait tant, si tristement interrompue. Que déconcertants sont les jours oii nous vivons ! Sur quoi se fier désormais, si le mensonge, — et Dieu sait que le Chancelier n'avait pas épargné les doses, — ne suffit pas à assurer la fortune d'un ministre. — En bonne justice, c'était à Charles à faire ses paquets ; mais à Vienne, on a conservé les traditions du bon vieux temps: quand le dauphin commet une peccadille, on donne les étrivières à son compagnon. Czernin s'en était pris à un lutteur trop robuste pour lui : il avait eu beau plastronner et ne pas accuser les coups, il s'en allait la tête basse, le cou dans les épaules, la queue entre les jambes, sous les nasardes du parterre.
La comédie se flatte de corriger les mœurs en riant. Les farces les plus scabreuses doivent avoir une morale. Ici, les leçons ne sont pas difficiles à tirer.
En premier lieu: ne jamais s'engager dans une conversation avec l'Autriche, parce que, quelques précautions que l'on prenne, on est sûr d'être roulé. En 191 7, n'avait-on pas les garanties les plus formelles ? — Une lettre authentique de l'empereur, munie de tous
ses paraphes, certifiée par les témoins les plus dignes de foi. — Charles, mis au pied du mur, a-t-il hésité un seul moment à nier sa siganture? A-t-il éprouvé le moindre embarras à affirmer que ce qu'il écrivait était le contraire de ses sentiments réels ? — Dans quelle situation aurait été la France si elle eût donné dans le panneau ? — La conversation engagée, Charles eût été fort à l'aise pour nous tourner les talons. — Que voulez-vous ? J'ai eu beau m'évertuer, Guillaume se refuse à m'entendre; qu'y puis-je ? Serviteur. — En attendant nous aurions été ridicules, la confiance de nos Alliés eût été ébranlée et l'on eût exploité notre naïveté pour les entraîner dans des pièges analogues.
En mars 191 7, Charles était-il de connivence avec l'Allemagne ? — Je n'ai personnellement aucun doute sur ce point, — soit que l'affaire ait été expressément machinée entre Vienne et Berlin,- soit qu'il y ait eu seulement ce parallélisme d'intentions qui naît de la communauté des habitudes et de la similitude des instincts. Peu importe d'ailleurs. — Voulût-on admettre, contre toutes les vraisemblances, la sincérité de Charles, à quoi nous servirait-eelle ?. — Rome n'est plus dans Rome, et il y a beau temps que les destinées de l'Autriche ne sont plus dans les mains des Habsbourgs. On nous rebat les oreilles de la fierté du jeune souverain que révolte la tyrannie de l'Allemagne. Sornettes à dormir debout. Nous sommes las jusqu'à la nausée de ces sempiternels rabâchages. — On nous a raconté à satiété que François- Jcffeeph ne digérerait jamais l'humiliation de Kœniggraetz, Gramont a cru à ses velléités de revanche et, sur cette foi, il a accepté la guerre avec l'Allemagne. — On sait ce que nous a coûté sa sottise. — On nous a parlé plus tard des révoltes de l'archiduc Rodolphe. Elles n'ont pas empêché la Triple Alliance. — On nous a affirmé par la suite que François-Ferdinand, orgueilleux, catholique, ne consentirait jamais à devenir le porte-queue et le fourrier des Hohenzollern, — ce même François-Ferdinand,
qui, à Konopicht, la veille de sa mort, ourdissait avec Guillaume la plus épouvantable conspiration qui ait jamais menacé la liberté du monde. Les farces les plus hilarantes deviennent fastidieuses si on les prolonge trop. On nous a assez longtemps berné avec Ferdinand de Cobourg, dont les yeux se mouillaient de larmes quand il parlait des liens qui le rattachaient aux Bourbons et qui avait rempli son palais de souvenirs de France. Charles veut, nous dit-on, inaugurer une politique nouvelle, se réconcilier avec ses peuples, accorder à tous ses sujets des droits égaux et favoriser leur libre développement national. Quel gage nous a-t-il donné de ses intentions ? — La foi qui n'agit point est-ce une foi sincère ? — Croit-il qu'il suffira pour nous convaincre qu'il appelle des hommes tels que Czernin et Clam-Martinitz, indifférents à l'idéal de leur race, prompts aux revirements, légers de scrupules, de faible courage et d'esprit court, qui, - à peine arrivés aux affaires, à la première rencontre, passent armes et bagages dans les rangs de l'ennemi. Quand les Kramar, les Stanek, les Krk et les Korosec nous les dénoncent comme des entremetteurs louches, sans dignité et sans honneur, qui donc osera s'inscrire en faux contre leur jugement ? Singulier missionnaire vraiment d'une réconciliation des peuples, ce Czernin qui s'en va à Budapest dénoncer les siens à l'implacable vengeance des Magyars !
Que Charles trouve quelquefois lourdes les chaînes qu'il traîne, c'est possible. Mais que nous importent ces velléités fugitives ? A quoi riment ces révoltes d'enfant capricieux qui, dès que Guillaume roule ses gros yeux, s'effondre dans la poussière et hurle son repentir : — Je ne l'ai pas dit, je ne l'ai pas fait. Tiens, prends mes canons et écrase tous ces Français ! — • Les défenseurs attardés des Habsbourgs se piquent de faire de la politique réaliste. Est-ce que vraiment ils tiennent Charles P' et toute la bande des archiducs pour une réalité !
Le duel entre l'Autriche et la Russie s'est terminé par un coup fourré. La Russie a roulé dans la poussière, mais les blessures les plus bruyantes ne sont pas toujours les plus graves. La Russie se relèvera. L'Autriche est encore debout, mais elle a été frappée au cœur. Elle a cessé d'exister. Elle n'est plus qu'un appendice de l'Allemagne. Si Charles, à un moment donné, s'enhardissait jusqu'à quelque résistance sérieuse, un ordre de Hindenbourg déclarerait que tes Habsbourgs ont cessé de régner, et leur dynastie s'abîmerait dans le néant. Vienne n'agit que sur les ordres de Berlin. Quand la Hofburg lance une note, c'est la Wilhelmstrasse qui l'a dictée ou du moins qui en fixe l'interprétation. Si l'Autriche tente de nous induire en négociations séparées, c'est que Guillaume le désire. Si elle coule vers nous ses œillades fanées et rafistole en notre honneur ses grâces fripées, rappelez-vous qu'il y a derrière la porte un rufian qui lui a dicté sa leçon; les cabinets particuliers où elle cherche à vous entraîner ne sont que des coupe-gorge : Lénine et Trotzki nous ont montré ce qu'il en coûte d'écouter les propos galants de Guillaume et de ses rabatteurs. La vertueuse Germanie se voile la face à la seule pensée de la Babylone moderne; nos vices du moins nous serviront à quelque chose : nous ne nous laisserons pas entôler.
Depuis le début de la guerre, l'Allemagne n'a qu'une pensée: diviser les Alliés et semer la défiance entre eux. L'Italie, l'Angleterre, les États-Unis, la France, elle a frappé à toutes les portes et malheureusement, il a paru plus d'une fois que ces portes frémissaient comme pour s'entrouvrir. La guerre est si dure qu'il est parfaitement naturel que tout le monde désire en finir. Songeons seulement que ces impatiences n'ont pour résultat que de la prolonger. Nous serions depuis longtemps victorieux si, dès la première heure, tout le monde avait compris le sens des événements et que nous n'obtiendrons la paix que par l'écrasement mili-
taire de nos ennemis. Nous avons ménagé nos adver^ saires, dans l'espoir fallacieux de les amener à résipiscence. Nous avons hésité à prononcer à l'heure favorable la parole décisive qui aurait entraîné les peuples, nous avons laissé passer le moment où la torpille bien lancée aurait déterminé l'explosion. Que l'expérience, si chèrement payée, nous serve de leçon. Après quatre ans de guerre, n'hésitons plus à briller nos vaisseaux.
Un des buts des tortueuses malices du conite Czernin était de persuader à nos amis qu'en nous obstinant à revendiquer l'Alsace, nous rendions toute conciliation impossible. Misérable stratagène de ces consciences pourries dont a si justement parlé M. Clemenceau. La question d'Alsace n'est si grave que parce qu'elle est devenue le symbole de l'affranchissement du monde ; au même titre que les questions de Belgique, de Serbie, de Trieste ou de Courlande, elle n'est qu'une des fractions de la question générale qui se débat. Ce dont il s'agit, ce que nous voulons, c'est détruire le militarisme prussien, écraser l'impérialisme et affranchir le monde de la tyrannie germanique. Anglais, Américains, Italiens, Serbes, Belges, Tchèques, Français, nous avons tous le même but, le même idéal, la même foi, le même ennemi. A l'unité de commandement, ajoutons l'unité diplomatique. Assez de monologues et d'apartés. A quoi serviraient-ils? — Nos conditions, on les connaît: restitutions, réparations et garanties. C'est tout, et c'est assez.
La première des garanties que nous exigeons, c'est la suppression de l'Autriche, parce que, tant qu'elle demeurera sous la tyrannie des Habsbourgs, elle sera « au service de l'Allemagne ». Elle est le résumé et le symbole de tout ce que nous exécrons, la politique de cabinet, la diplomatie secrète, l'exploitation des peuples par une oligarchie oppressive, l'excitation systématique des haines de races, la monomanie mégalomane. Les remèdes les plus héroïques ne la guériront pas. Si vous la blanchissiez un moment, la lèpre qui la ronge
reparaîtrait bientôt à la surface, et elle contaminerait le monde.
Qu'elle puisse encore trouver des défenseurs, c'est un phénomène incompréhensible, prodigieux et qui confond l'imagination. Passe encore quand sa cause est représentée par de vieux diplomates, si vieux sans doute qu'ils sont excusables d'être retombés en enfance, — ou des catholiques malavisés qui se laissent piper par des mômeries et ne découvrent pas le nihilisme féroce et le matérialisme desséché qui se cachent sous l'ostentatoire piété des Habsbourgs. Mais il est fantastique que timidement, sournoisement, des hommes qui se réclament des partis avancés osent encore prêter leurs services à un pareil client. N'avons-nous pas vu, dans le duel Clemenceau-Czernin, des agités funambulesques prendre des airs d'augures: pourquoi le ministre a-t-il cassé les vitres et rompu les ponts ? — Quelle occasion n'a-t-il pas perdue? — Oui, il a perdu une incomparable occasion de prouver sa sottise et de compromettre le pays dans une intrigue malodorante ! — Je ne veux soupçonner le patriotisme de personne bien qu'il me soit vraiment difficile de comprendre que l'on ne soit pas édifié sur la sincérité de Scheidemann, la probité de Parvus et la loyauté de Czernin. Comment admettre cependant que des démocrates acceptent la pensée de refermer sur les Tchécoslovaques, sur les Polonais, sur les Yougoslaves, sur les Roumains, la porte du bagne dont ils s'efforcent de s'échapper ! Comment ne pas s'indigner quand on nous parle de paix de conciliation et de traité sans victoire ! Quelle tristesse que nos pacifistes, — dont la maladresse longanime prolonge si cruellement les malheurs de la guerre, — au lieu de chercher leur conscience dans les fastueuses et fastidieuses élucubrations des sociologues d'outre-Rhin, ne connaissent pas mieux l'histoire de notre Révolution ! Ils y verraient que la politique de négociations et de pourparlers avec la coalition amena la France sur le bord de l'abîme pendant l'été
de 1793 et qu'elle fut sauvée par le grand Comité de salut public qui ne s'occupa qu'à chasser l'envahisseur. — Avez-vous donc fait un pacte avec la victoire ? demandait un constitutionnel à l'assemblée qui se préparait à voter qu'elle ne traiterait pas avec l'étranger tant qu'il occuperait une parcelle du territoire. — Non, mais avec la mort. — Quelques mois plus tard, c'était Fleurus, la Belgique délivrée, la coalition en débandade.
Ayons la même foi, la même récompense nous attend. L'Autriche est à bout de souffle; elle titube sur ses jarrets comme un vieillard artérioscléreux. Sur toutes les parties de son territoire, les nations s'agitent et la révolution gronde. Que les plis de notre drapeau lumineux claquent hardiment au vent et nos amis qui n'attendent qu'un signal accourront à son appel, quand ils sauront que personne d'entre nous ne songe à une paix boiteuse et à de déshonorantes fréquentations. Notre mot d'ordre, c'est le respect de la parole donnée. Notre programme, l'affranchissement des opprimés, l'écrasement des orgueilleux, la réconciliation des peuples dans liberté; — notre point de direction, c'est l'avenir. Entre l'Autriche et nous, il ne saurait vraiment y avoir rien de commun. — Laissons les morts ensevelir les morts, et Charles l'Imprévu ensevelir Czernin le menteur.
E. Denis.
Le Congrès des nations opprimées d'Autriche-Hongrie, à Prague.
Un mois s'est écoulé depuis le Congrès de Rome, où. pour la première fois se sont rencontrées toutes les nations opprimées par la Double Monarchie. Ce mémorable congrès a clairement démontré que l'unité d'action de tous ces peuples malheureux est non seulement possible, mais qu'elle existe déjà. Il manquait encore une sanction aux résolutions votées à Rome: celle de ceux qui vivent à l'intérieur de la Monarchie décrépite. La manifestation qui a eu lieu à Prague, capitale adorée par tous les Slaves, le i6 mai et les jours suivants, l'a apportée.
Le i6 mai 1868 avait été solennellement posée la première pierre du Théâtre National Tchèque de Prague. A l'occasion du 50* anniversaire de cet événement, les Tchèques ont invité tous les opprimés à venir manifester à Prague leur unanime et inébranlable volonté de rejeter le joug sous lequel tous gémissent.
Ce congrès a réussi au delà de tout ce qu'on pouvait attendre. Jugez-en. Les Yougoslaves ont envoyé une délégation qui ne comptait rien moins que 200 membres, parmi lesquels on remarquait notamment 6 députés Slovènes, 7 députés du Parlement croate, les maires de Ljubljana et de Zagreb, et les chefs des socialistes Slovènes et croates. Les Polonais étaient représentés par une délégation de 60 personnes, dont le député Glombinski, ancien ministre, le député comte A. Skarbek, le peintre V. Tetmajer, les députés socialistes Moraczewski et B. Limanowski et les représentants des villes de Cracovie et de Lwow. Il ne faut pas non plus oublier la présence de plusieurs délégués du royaume de Pologne et de Poznanie. Malgré le danger auquel ils s'exposaient, les Slovaques n'ont pas manqué
de venir à Prague au nombre de vingt-deux. Leur orateur, le poète Hviezdoslav, fut des plus acclamés. Il y avait encore des hôtes dont la présence marque une nouvelle phase dans cette lutte contre les oppresseurs. Les Tchèques de la Silésie prussienne ont réussi à venir à Prague, tandis que la police empêchait les représentants des Serbes de Lusace et des Ukrainiens de venir. L'Allemagne veut abattre les frontières autrichiennes pour mieux assujettir les peuples, mais ceuxci les franchissent déjà pour s'unir à leurs frères. La ville de Belgrade a fait la seule chose qu'elle pouvait faire en ces circonstances : elle a envoyé un télégramme de salutations.
A Prague comme à Rome, les Slaves n'étaient pas seuls ; les Italiens et les Roumains étaient présents. Les Italiens étaient 17, dont deux députés: MM. Conci et De Gaspari.
Les manifestations organisées à cette occasion furent im.posantes et nous ne pouvons qu'en indiquer les principales.
La veille du grand jour, le 15 mai, tous les invités ont été reçus dans les jardins de la Mësfanskâ BesedJ. Le président de cette société, M. Fuhrich, et le rédacteur en chef des Nârodni Lisfy, M. F. Sis, les ont salués par de (5haleureuses paroles. Le lendemain, une foule immense envahit le Panthéon du Musée Tchèque et la grande Place Saint- Venceslas qui se trouve devant. Les invités qui arrivaient étaient acclamés de toutes parts. Le président du Congrès, le D"" Kramâf, fut porté sur les épaules de jeunes gens de Moravie. Il ouvrit les solennités par ces paroles :
« L'histoire du Théâtre National est l'histoire de notre renaissance. Quand nous avons posé sa première pierre, nous avions la foi que nous ne posions pas uniquement les fondations de notre théâtre, mais celles de notre liberté politique.... Nous ne voulons pas rester dans le cadre étroit que Vienne veut bien nous accorder. Nous voulons désormais gouverner nous-mêmes toute notre vie nationale. Nous n'avons pas besoin
d'une tutelle étrangère, nous savons marcher seuls vers l'idéal de l'humanité entière: la liberté et la justice ! Nous n'avons besoin ni de l'esprit étranger, ni des conseils de l'étranger; notre meilleur guide est notre passé et les grandes traditions démocratiques de notre nation ! Nous avons assez de force et de persévérance pour ne pas avoir peur des menaces qu'on nous adresse, parce que nous voulons pour notre nation la pleine indépendance de la vie nationale; et cette liberté nous la voulons pour toute notre nation, c'est-à-dire également pour les millions de nos frères martyrisés de l'autre versant des Tatras! Nous voulons la liberté pour nos frères Slovaques, parce que nous ne voulons pas les voir représentés dans notre vie nationale seulement par de pauvres marchands ambulants; nous voulons qu'ils marchent à nos côtés comme des membres légaux de notre nation, dont la culture est la nôtre, car leur sort est notre sort et notre victoire, leur victoire ! Nous ne désirons pas une centralisation intellectuelle à Prague; nous ne voulons pas non plus modifier le caractère particulier des Slovaques, nous voulons seulement l'unité indissoluble de toute la nation tchécoslovaque.
Le cœur de tous ceux qui, partout dans nos pays, célèbrent le jour mémorable sont pleins d'une joyeuse espérance dans l'avenir. Le jour viendra, en effet, où dans notre Théâtre National, éclateront des cris d'allégresse, parce que nous aurons conquis la liberté et que la justice et le droit des nationalités auront définitivement triomphé ! »
Le discours de l'orateur a été littéralement haché par des tonnerres d'applaudissements.
Le deuxième orateur était le plus populaire de tous les écrivains tchèques, M. A. Jirâsek. La parole a ensuite été donnée au poète slovaque Hvie:2doslav:
« Je suis venu en simple, mais enthousiaste interprète de la modeste famille slovaque auprès de vous, la puissante famille tchèque. Je vous apporte des salutations douces comme le murmure des arbres en une matinée d'été lorsque le soleil se lève et que tout est pénétré d'une suave odeur: l'expression de notre unité dans laquelle nous avons la plus ferme confiance. Nous apportons une modeste couronne dont chaque fleur resplendit d'un amour ardent. Et cette couronne, nous la posons aux pieds de la Prague maternelle
Mais il faut que je m'accuse: je suis venu en égoïste.
Je suis venu du froid pour me réchauffer au brasier de votre enthousiasme, pour tremper mes lèvres desséchées dans la
coupe de vos glorieuses joies. Je suis venu pour capter les étincelles de votre enthousiasme et de la ferme volonté qui brillent dans vos yeux, et pour cueillir dans votre jardin les fleurs de vos espérances et pour rapporter tout cela dans mon pays.
Mais dès que j'aurai franchi les frontières, mon égoïsme avare se changera en prodigalité et tout ce que j'ai enfermé si jalousement dans mon cœur, je le jetterai à pleines mains... !»
Après ce discours enflammé du grand poète, de nombreux orateurs se sont succédé.
C'était Jean Kasprowics, professeur à l'université de Lwow et poète de la démocratie polonaise, qui déclara que les Tchèques et les Polonais sont liés par le sang et par des buts communs. Nos ennemis s'efforcent d'empêcher notre réunion qui les gêne, mais la justice triomphera. C'était ensuite le député du Tyrol Conci qui, parlant en italien, provoqua un enthousiasme sans borne :
« Notre fraternité, dit-il, est le fruit des persécutions et des malheurs endurés en commun. Quand j'ai vu avec quelle résistance opiniâtre les Tchèques ont bravé leurs persécuteurs, quand j'ai vu avec quel enthousiasme la nation entière resserre ses rangs autour de ses chefs injustement persécutés, alors j'ai compris que cette nation ne pourra jamais périr, que sa cause doit vaincre. Je souhaite ardemment cette victoire, car je suis un des représentants d'un peuple opprimé, qui a toujours souffert sous une lourde pression. Puisse le lion tchèque furieux se reposer bientôt après le combat et fêter son triomphe avec une entière satisfaction. «
Après lui parla le D"" Ivan Tavcar, de Ljubljana, qui dit notamment:
« Jadis les chevaliers partaient pour la bataille liés les uns aux autres par des chaînes; des chaînes pareilles lient le peuple tchécoslovaque et le peuple yougoslave. Nous succomberons si vous succombez, et nous vaincrons si vous êtes vainqueurs. Mais la victoire est certaine. »
Après les acclamations qui saluèrent ces paroles, le maire de Zagreb, M. Etienne Srktili, prit la parole. Les deux derniers orateurs furent l'ex-président de la diète
de Bosnie, M. Voj. $ola, et Técrivain tchèque, F.-V. Krejci.
A la même heure que cette manifestation au Panthéon, avait Heu à la Bourse une manifestation des partis socialistes tchèques. Là, foule égale, même en-, thousiasme. Les principaux orateurs étaient les députés socialistes Habermann, Nëmec, Tomâsek, Klofàc, Soukup, et le député socialiste polonais Moraczewski.
Les Slovènes y étaient aussi représentés par le député Kristan, les Serbes de Bosnie, par Smitran et les femmes polonaises par Madame Moraczeivska. Comme il ne nous est pas possible de citer tous les discours prononcés, nous nous contenterons du passage essentiel du discours du député Soukup, qui illustre parfaitement le caractère de cette manifestation socialiste.
« Nous manifestons aujourd'hui, déclare le député Soukup, pour la liberté des nations et la liberté des gens. Nous suivons avec horreur le terrible Golgotha de la nation polonaise, dont le sol a connu trois fois les terreurs de la guerre ! Nous sommes stupéfiés du tragique calvaire de la nation yougoslave décimée par cette guerre et, tristes, nous nous tenons -devant les innombrables tombeaux de la nation tchécoslovaque. Il est impossible de croire que tous ces sacrifices pourraient passer sans laisser de traces. Nous croyons fermement que de tout ce sang sortira une vie nouvelle et un nouvel avenir dans des États indépendants: tchécoslovaque, yougoslave et polonais ! Conquérir ces États, tel est notre but principal, qui est aussi le but principal du prolétariat. Plus le prolétariat est puissant, plus il réclame l'indépendance de la nation, car son but est de lui donner l'empreinte socialiste: l'abolition de la suprématie ctun homme sur un autre I »
Ces réunions n'ont pris fin que vers 15 heures, mais les manifestations ont continué sur la place Saint- Venceslas devant l'hôtel où logeaient les hôtes étrangers. Le soir eut lieu une représentation solennelle au Théâtre National.
Le lendemain tous les journalistes slaves ont, à Thôtel de l'Oie d'Or, tenu un grand conseil sous la présidence du rédacteur /. Holecek. Là, ils ont non seulement établi une coordination du travail, mais aussi fait un serment national et voté une résolution contre les innombrables persécutions que subit la presse slave.
Voici le texte du serment :
« Réunis à Prague, tandis que la guerre mondiale a provoqué la nécessité d'une nouvelle réglementation du monde sur la base d'une haute décision des peuples, nous proclamons que nous resterons au combat en première ligne pour la liberté des peuples; que nous lutterons en commun pour nos intérêts réciproques, que nous repousserons en commun tout arbitraire et que, en commun, nous dénoncerons le joug de l'État autrichien.
Nous voulons, en commun, renforcer la confiance de nos peuples dans l'accomplissement de leurs aspirations et les encourager à une expression plus décidée de leur volonté. Nous levons la main droite et jurons solennellement de donner tout ce que nous possédons, toutes nos forces, tous nos biens pour la libération de nos peuples et pour la réalisation de l'unité d'État du peuple tchécoslovaque, l'unité d'État yougoslave, l'unité d'État du peuple polonais. »
La résolution qui suit n'est qu'une longue accusation contre l' Autriche-Hongrie, et toutes les illégalités que le gouvernement a commises à l'égard de la presse slave, notamment: persécution ■ des journalistes, falsification systématique des nouvelles et obligation pour les rédactions d'insérer les articles composés par la police.
Le même jour, à i6 heures, s'ouvrait au Palais Municipal le Congrès des femmes slaves. Là aussi, toutes les familles slaves étaient représentées. Une délégation italienne y participait également. Le congrès était présidé par Mme Miloslava Sis, le bureau comprenait Mme Tavcar de Ljubljana, la Doctoresse Milena Gavranicic pour les femmes croates, Mme Ilena Cukova pour les femmes serbes, Mme Hana Hviezdoslava pour les femmes slovaques. Les Italiennes étaient représentées par Mme GiacomnzBi MarrineUi.
De nombreux et beaux discours furent prononcés. La résolution votée est ferme, et digne des femmes slaves. Nous en extrayons ce passage :
« Considérant la prospérité de tous les Slaves, nous déclarons que notre inébranlable volonté est que la liberté des Slaves une fois conquise ne soit pas altérée par l'oppression d'autres peuples. Nous voulons travailler en vue d'une vraie libération de tous les peuples. Nous désirons que les Slaves soient ce qui répond à leur véritable caractère: des peuples démocratiques, et que leur gouvernement soit établi sur les bases les plus larges de la justice sociale et de l'égalité pour tous. »
Le Congrès et les manifestations qui l'accompagnaient, ont pris un tel caractère antiautrichien, et l'Entente y fut tellement acclamée que le gouvernement crut devoir recourir au seul moyen qui lui reste de gouverner encore : la répression viaiin luilifari. Les hôtes furent chassés de Prague, les manifestants emprisonnés, le journal Nârodni List y, qui représente quatre partis politiques, supprimé. Avant de se séparer, les délégués tchécoslovaques, polonais, yougoslaves et italiens ont lancé un manifeste qui a été aussitôt saisi par la police. En voici, néanmoins, le passage principal:
« Les représentants des peuples qui ont pris part à la fête du Théâtre National tchèque et qui, depuis des siècles, vivent sous le joug ennemi, ont délibéré en commun le 17 courant et déclarent:
« Notre unique désir est de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour que nos nations, après cette terrible guerre, réalisent leur libération, conformément aux droits des nations de disposer d'elles-mêmes, et puissent commencer une vie nouvelle et libre dans des États indépendants et leur appartenant en propre. Nous sommes tous convaincus qu'à nos nations est réservé un avenir meilleur, qui ne sera durable que s'il est assis sur les bases solides de la démocratie universelle, avec le véritable et souverain règne des peuples et dans la société des nations disposant d'un pouvoir assurant son autorité.
« Nous repoussons énergiquement tout traité non confirmé par la volonté des peuples. Nous sommes convaincus que la paix qu'attendent tous les peuples et tous les États démocratiques sera durable, et qu'elle libérera le monde de l'insupportable domination actuelle d'un peuple sur d'autres nations; elle donnera aux nations qui souffrent sous le poids de l'impérialisme, une vie commune fondée sur l'égalité, la libre disposition de soi-même et les ententes de peuple à peuple;
« Nous sommes décidés à tout faire dans ce but, pour que cette œuvre soit réalisée non seulement dans l'intérêt de nos nations, mais aussi dans l'intérêt de l'humanité entière, et pour appuyer les aspirations de la civilisation universelle, afin qu'après les cruelles épreuves de cette guerre prennent fin la continuelle et séculaire oppression internationale et le carnage humain. A leur place, viendra une ère nouvelle, le règne des droits de l'homme, de la fraternité et de l'égalité des nations, de l'égalité parmi les citoyens et de la véritable équité. »
Les nations opprimées ont clairement, et par la bouche de leurs représentants légaux, exprimé leur volonté. C'est maintenant au tour des Alliés, vers lesquels tous ces espoirs sont tournés, de montrer, après les déclarations qui viennent d'être faites, si les efforts des nations opprimées ont été compris par ceux qui doivent libérer le monde du cauchemar germanique.
Le manifeste des Slovaques de Hongrie.
Ils revendiquent l'unification des Tchécoslovaques en un État indépendant.
Depuis la mémorable journée du 30 mai 191 7, où les députés tchèques au Reichsrat de Vienne proclamèrent la volonté de toute la nation tchécoslovaque, y
compris les Slovaques de Hongrie, de se réunir en un État tchécoslovaque indépendant, les gouvernants de la Hongrie ne cessent d'importuner les chefs politiques des Slovaques de Hongrie pour obtenir d'eux une déclaration en sens contraire. Le comte Tisza et ses successeurs ont vainement usé de promesses et de menaces. C'est en pure perte que les Magyars ont mobilisé leurs (( savants » pour démontrer que les Tchèques et les Slovaques ne sont pas deux familles de la même nation, mais qu'ils appartiennent à deux races distinctes. Les Slovaques ont tenu bon, mais, ne pouvant pas encore, sous le régime de terreur d'alors, manifester ouvertement leur opinion, ils se sont contentés de garder un silence éloquent.
En automne 191 7, les Magyars, en désespoir de cause, fabriquèrent de toutes pièces une déclaration du leader slovaque Matu§ Dula contre l'unité tchécoslovaque, marquant la fidélité des Slovaques à la Hongrie. Ils espéraient probablement que Matus Dula n'oserait pas démentir la dite déclaration. Leur joie fut pourtant de courte durée. Matus Dula déclara promptement dans les journaux que sa soi-disant manifestation loyaliste n'était qu'une pure et simple invention.
Bref, les Magyars ne réussirent à extorquer aux Slovaques aucun désaveu de la politique revendiquant un État tchécoslovaque uni et indépendant.
Voici maintenant que les Slovaques ont parlé, pour la première fois après quatre longues années de silence. Leur parole est bien différente de celle que les Magyars escomptaient :
Un manifeste vient d'être lancé, émanant d'une assemblée générale slovaque, tenue à Saint-Nicolas de Liptov, en Hongrie, le premier mai.
Tous les partis populaires y participaient, bourgeois et socialistes. Sous les yeux du préfet et de ses sbires, après les discours d'introduction, le manifeste fut lu au milieu d'un enthousiasme indescriptible.
En voici le texte interdit par la censure austro-hongroise, mais que les Nârodni Listy réussirent néanmoins à publier le 5 mai :
« Depuis quatre ans, la guerre universelle qui fait rage a exigé de toutes les nations du monde et, parmi elles, de la famille tchécoslovaque de Hongrie, d'inouïs sacirfices en biens, en sang et «n existences. Nous avons supporté ces immenses sacrifices dans la conviction que nous luttons pour une cause juste et sacrée: pour le bien le plus précieux de l'humanité, pour l'égale liberté de toutes les classes et de toutes les nations de la Monarchie austro-hongroise, qui participent à la lutte.
Nous constatons pourtant avec regret que nos espoirs ont été déçus, car la politique administrative, étrangère et intérieure, prend une voie anti-démocratique et les gouvernements actuels mettent en œuvre tous les procédés inhumains d'avant la guerre afin de dépouiller des droits et de la liberté qu'elles méritent les grandes masses de la population sur lesquelles la guerre universelle pèse le plus.
Nous protestons énergiquement contre la conduite des gouvernements actuels et la politique qu'ils poursuivent, et nous demandons :
1° que les gouvernements profitent de toutes les occasions pour conclure une paix juste et durable basée sur une solution honnête de toutes les questions politiques d'ordre extérieur et intérieur; une paix qui empêchera de nouvelles guerres d'éclater et apportera à toutes les nations de l'Europe la tranquillité et la liberté;
• 2° comme conséquence naturelle d'une indispensable liberté, nous demandons la reconnaissance absolue pour toutes les nations, non seulement à l'extérieur de la Monarchie, mais encore pour les nations d'Autriche-Hongrie, la branche tchécoslovaque de Hongrie y compris, du droit de disposer d'elles-mêmes;
3° nous demandons que, par le suffrage universel, tout citoyen majeur de Hongrie, sans distinction de nationalité ou de classe, participe à la législation; nous demandons en outre que dans toutes les régions du pays le scrutin soit secret et que toute pression exercée par des fonctionnaires, toute corruption, toute terrorisation des électeurs, soient sévèrement réprimées (1) ; nous protestons contre la promulgation de toute loi électorale qui assurerait la suprématie d'une classe sur les autres; d'une nation sur des nations;
au-
(4) On sait qu en Honjrne le scrutin est public et oral. Personne n'ignore, d autre part, les méthodes de pression électorale et de corruption employées par les Magyars lors des élections législatives. M. Seton-Watson (Scotus Viator) a écrit à ce sujet un ouvrage dont nous recommandons la lecture : Corruption and Reform m Hungary (Constable and C°, Londres, 19H).
4° nous demandons la plus complète liberté de la presse et de la parole et protestons, d'une part, contre le fait qu'à l'aide de la censure l'opinion publique est étouffée non seulement lors de la publication, mais aussi lors de la circulation des journaux slovaques; d'autre part, contre l'inutile tutelle de notre gouvernement qui, par des ordres. secrets, interdit l'importation non seulement des journaux étrangers, mais même des journaux de notre voisine l'Autriche;
5° nous demandons enfin au gouvernement de prendre des mesures pour que certaines gens ne considèrent pas cette guerre universelle comme une bonne affaire faite au détriment des classes pauvres qui aujourd'hui sont affamées et nues parce que des particuliers peuvent librement accaparer, en vue de spéculations, des vivres et des vêtements;
6° nous demandons que soit assurée la journée de huit heures.
Nous demandons l'égalité pour tous non seulement sur les champs de bataille, où il y va de la vie, mais hors des champs de bataille. Vive le suffrage universel ! Vive la paix générale ! Vivent l'égalité et la liberté des nations. »
Le même jour, un cortège solennel comptant des dizaines de milliers de personnes parcourut les rues de Saint-Nicolas aux sons de la Marseillaise, des hymnes tchèques et slovaques et aux cris de « Vive l'unité de la nation tchécoslovaque! » Et cela, malgré la surveillance des gendarmes magyars, qui n'osèrent pas intervenir, vu l'attitude résolue des manifestants.
Le fait seul qu'une pareille manifestation ait pu avoir lieu en Hongrie, pays de la pire oppression, où, jusqu'ici, les nationalités n'osaient pas même parler, prouve que l'édifice de la monarchie est fortement ébranlé, que la désagrégation avance lentement, mais siarement...
BIBLIOGRAPHIE
Les Pays Tchèques, édité par la Ligue Franco-Tchèque, Paris,
Quand, avant cette longue et cruelle guerre, les municipalités de Paris et de Prague se rendaient de solennelles visites, ou quand les gymnastes français et tchèques se disputaient les lauriers des concours, nous avions tous l'impression que ces deux peuples se connaissaient parfaitement. Pourtant la guerre éclata, et l'on s'aperçut d'un fait presque incroyable: la rtation tchèque n'était que très insuffisamment connue de la France et de ses Alliés. Pour remédier à cet état de choses quelques Français et Tchèques se sont groupés en une ligue, dénommée Franco-Tchèque. C'est cette association qui publie ces Pays Tchèques.
Les Pays Tchèques contient toutes les informations qu'un Français désireux de savoir ce que ce sont les Tchèques peut demander à un livre sans être obligé de se livrer à de longues recherches et à de laborieuses études. Ce livre a été écrit en entier par des Français. II donne ainsi un gage de véracité à leurs compatriotes.
Je voudrais m'arrêter à chaque chapitre, car chacun présente un côté intéressant de la vie nationale tchèque. Comme je suis limité, je ne le peux guère. Je dois cependant attirer l'attention du lecteur sur les trois premiers chapitres : La Question Tchèque, l'Histoire de la Bohême et le Rôle historique de la Bohême. Ces essais font connaître, non seulement ce qu'est la nation tchèque, mais aussi ce qui importe le plus en ce moment: son droit à une vie libre et indépendante. Les essais suivants montrent le degré de civilisation atteint actuellement par les Tchèques. Partout où l'on parle de ce qu'ils ont réussi à faire, nous trouvons aussi décrits les obstacles que le gouvernement autrichien a opposés à ce progrès. S'il y a encore quelque part des partisans de l'Autriche — • fédéraliste ou non — qu'ils lisent ce livre et s'ils sont de vrais Français doués d'un esprit clair et non fermé à la justice, ils devront avouer que l'Autriche n'a jamais été et ne
sera jamais qu'une geôle, qu'il faut détruire pour débarrasser le monde d'un odieux vestige du moyen-âge.
Tous les Français qui ont bien voulu collaborer à cet ouvrage destiné à augmenter les sympathies de nos deux nations, ont montré combien ils aiment la nation tchèque, et nous les en remercions.
René Pichon; Les Tchèques contre l'Allemagne (article paru dans la Revue des Deux Mondes du l*"" juin 1918).
Notre ami, M. René Pichon, dont nous rencontrons la signature partout où l'on écrit quelque chose de bon sur notre nation, vient, une fois de plus, de nous montrer ses ardentes sympathies en présentant au public français la lutte que depuis des siècles les Tchèques mènent contre le grand et insolent ennemi de la France: l'Allemand.
Oui, il faut que tout Français sache que la nation tchèque non seulement sympathise avec la nation française, mais aussi qu'elle est une ennemie irréconciliable des Allemands et que cette inimitié est basée sur un antagonisme que rien ne peut désormais effacer. Nous autres. Tchèques, comme le dit justement M. R. Pichon, nous haïssons les Allemands plus qu'aucun peuple au monde, mais en même temps nous aimons la France, parce que, comme elle, nous respectons le droit. Le 8 décembre 1870 les députés tchèques seuls, élevant la voix contre les projets d'annexion de l'Alsace-Lorraine, ont déclaré entre autres: « Le peuple tchèque est un petit peuple, mais son âme n'est pas petite. »
Un tel peuple est digne de se dresser aux côtés de la France !
MÉMOIRES ET DOCUMENTS
Comment les soldats slaves de l'armée austro-hongroise essayent de collaborer avec les Alliés.
Certains députés allemands avaient, comme on sait, adressé au ministre de la Défense une interpellation relative à ce qu'ils appelaient « la trahison de Carzano ». Le ministre autrichien vient de répondre et les journaux de Vienne et de Budapest, Neue Freie Presse et Pestr Lloyd, en date du 8 mai, nous apportent sa réponse. Nous en détachons les passages essentiels :
« Relativement à l'irruption soudaine des Italiens dans nos positions, le groupe d'armée du maréchal baron von Conrad» nous fournit les détails suivants: « L'irruption ennemie à Carzano, le 18 septembre, a été provoquée par un acte de trahison presque invraisemblable. C'est une chance inouïe qu'elle n'ait pas eu de conséquences sensibles mais qu'elle ait, au contraire, coûté de lourdes pertes à l'ennemi. Les résultats de l'enquête ouverte à ce sujet, et qui n'est pas close encore, ont montré clairement qu'il s'agit d'une trahison préparée de longue main. Le principal coupable semble être le lieutenant Pivko, professeur de l'enseignement secondaire à Marbourg-sur-Drave (Maribor, en Styrie), qui, en compagnie du lieutenant Jirsa, des sous-lieutenants Kohoutek, Zeleny, Martinec, des adjudants Mlejnek et Caôic, du caporal Malcinek et deux fantassins — qui tous, sauf le lieutenant Pivko, qui est Slovène, sont tous de nationalité tchèque — a mis en œuvre cette entreprise de trahison. Il est jusqu'ici établi que dans la nuit criitque, le lieutenant Pivko, l'adjudant Mlejnek et le caporal Malcinek ont guidé les colonnes italiennes et que certains préparatifs avaient été faits en vue de cette irruption:
a) On a restreint le nombre des grenades à main ou on les a fait déposer, ainsi que les moyens d'éclairage, sur la ligne de Carzano; le courant a été interrompu dans les barrages à haute tension; les communications téléphoniques ont été coupées et du rhum a été distribué aux hommes de garde. Depuis le combat,
à part le sous-lieutenant Martinec, qui, avant le 18 septembre, a été évacué sur un hôpital, tous les susnommés ont disparu.
b) Les plans trouvés sur des officiers italiens tombés sur le champ de bataille, sont des reproductions photographiques des nôtres (indiquant les positions ennemies), accompagnées des chiffres les plus exacts et de tous les détails de nos positions de Carzano, qui n'ont pu être obtenus que par trahison. On a également trouvé des esquisses, accompagnées de données exactes, des abris que nous utilisions à Borgo et Roncegno. La direction des attaques, indiquée sur ces plans par des traits en couleur, conduit jusqu'à Telve et jusqu'à Ceggio, où se trouvait notre artillerie.
c) Il est à remarquer en outre que deux fois déjà l'exécution de nos plans d'attaque avait échoué sous le feu violent de l'artillerie italienne, déclenchée juste à l'heure où notre attaque devait se produire et exactement dirigée sur les points donnés pour le départ de l'attaque. »
Afin d'utiliser- cette trahison pour une surprise, ordre avait été donné à l'infanterie italienne, qui n'entra en lutte qu'avec une quantité de munitions normale, de ne pas tirer lors de l'attaque. Pour compléter toutes ces mesures, les officiers traîtres préparèrent la voie aux troupes d'assaut italiennes. Ils donnèrent aux sentinelles qui se tenaient aux points les plus importants et sur les ponts de Carzano l'ordre de jeter Jeurs armes, car tout était perdu. C'est ainsi que l'ennemi pu, sans trouver de résistance, traverser nos avant-postes et, par le pont Maso, entrer à Carzano. C'est ainsi égalenjent que sur 2.000 fusils et 12 mitrailleuses, une poignée d'hommes seulement s'opposa, au premier moment, au choc de l'ennemi, poignée d'hommes rassemblés, avec un grand sang-froid et une vaillante résolution, par leurs chefs, à commencer par le chef de bataillon, jusqu'à ce que les renforts envoyés par le haut commandement fussent arrivés sur les lieux. »
Au sujet des proclamations de haute trahison adressées aux soldats tchèques du front sud-ouest, le haut commandement fait connaître ce qui suit:
« Le Conseil National des Pays Tchécoslovaques dirigé par Masaryk s'est servi et se sert encore de proclamations engageant nos soldats slaves à se livrer à des actes de trahison de ce genre. Ces proclamations sont répandues dans la zone du front par les troupes et les aviateurs ennemis. Les tracts reproduits dans l'interpellation ont, en fait, été répandus dans nos lignes. »
L'enquête au sujet de tous ces actes de trahison sera poursuivie avec le plus grand soin, et la loi sera, dans toute sa sévérité, appliquée à ceux qui seront reconnus coupables. L'administration militaire a, aussi bien dans la zone des armées qu'à l'arrière, pris toutes les mesures pour mettre fin à un si regrettable état de choses. Elle sait néanmoins que ses efforts ne seront couronnés de succès que s'ils sont appuyés par les chefs de tous les peuples de l'Autriche et je ne crois pas commettre une erreur en m'adressant dans ce sens à tous les partis de cette Chambre. »
Le 7 mai, d'ailleurs, la Neue Freie Presse avait chargé son critique militaire, Fabius, d'étudier ce document. Le stratège viennois veut dissimuler le fait par une critique sévère à l'égard du commandement italien. « Nous ne pouvons sans une certaine satisfaction passer sur la tactique des Italiens sans la soumettre à une critique objective. On apportait aux Italiens le succès sur un plateau, et pourtant l'entreprise échoua en grande partie à cause de l'insuffisance tactique du commandement italien... Néanmoins les fautes commises par les Italiens ne changent rien au mérite de la poignée de nos hommes qui ont fait échouer le coup de main, car moins de prudence et de courage auraient pu permettre à l'ennemi d'obtenir un succès considérable. Cependant, aussi défectueux qu'eussent été le plan italien et la tentative de rupture, il n'en reste pas moins la trahison dont le rapport du haut commandement nous révèle les détails, avait été minutieusement et exemplairement préparée. Nous apprenons, par exemple, que la conspiration a duré des semaines, que l'ennemi a reçu des reproductions photographiques détaillées de nos positions, que sur cette partie du front nos troupes avaient été perfidement privées de leurs moyens de défense effectifs et que certains travaux de défense ont été interrompus ou ajournés.
Il convient de se demander: Comment une telle chose a-t-elle pu se produire ? Personne n'a-t-il vu les travaux photographiques ? Personne n'a-t-il donc remarqué les fréquentes et longues absences des traîtres qui quittaient leurs sections ? Nous avons échappé à un grand danger. Il doit nous servir de leçon. »
Voilà donc un document de plus qui montre admirablement l'état d'esprit des troupes slaves, ainsi que du milieu politique allemand en Autriche-Hongrie.
ÉCHOS ET NOUVELLES
Les socialistes tchécoslovaques seront Tavant-garde de la nation dans sa lutte pour l'État indépendant.
L'Arbeiter Zeitung, de Vienne, écrit le 3 mai:
« Dans tous les meetings organisés par le prolétariat tchécoslovaque en Bohême, Moravie et Silésie, ainsi qu'en Basse- Autriche, a été votée à l'unanimité une résolution commune dont voici les passages essentiels:
« Le peuple tchécoslovaque, ouvriers et intellectuels des partis socialistes tchécoslovaques, réunis pour fêter le premier mai, ont décidé de faire la déclaration suivante:
Nous sommes l'avant-garde de la nation tchécoslovaque dans sa lutte pour la liberté complète, et nous combattrons sur les positions les plus avancées. Nous sommes persuadés qu'il n'y a pas de liberté complète pour une nation qui ne dispose pas de tous les moyens lui permettant de décider elle-même de ses destinées. Voilà pourquoi nous voulons avoir notre propre État à nous.
Nous avons adopté sans aucune réserve les détlarationsprogrammes de la politique tchécoslovaque du 30 mai 1917, 5 janvier et 13 avril 1918. Nous prouverons que nous considérons la lutte pour VÉtat indépendant de la nation tchécoslovaque comme une partie intégrante de notre lutte socialiste. Nous voulons travailler pour que notre lutte pour la conquête de notre propre État soit comprise et soutenue par tous les vrais socia-
listes de toutes les autres nations du monde. Nous tenons à ajouter que, si d'un côté nous allons jusqu'aux dernières conséquences dans ce combat pour notre juste revendication de l'indépendance, nous n'avons, d'autre part, aucun désir d'empiéter sur le droit absolu des nations à déterminer librement leurs deslopper librement son individualité nationale. »
La résolution proteste ensuite contre la « grossière duperie » mise en scène à Brest-Litovsk, et poursuit :
« L'organisation future de l'Europe ne peut être basée que sur le droit absolu des nations à déterminer librement ses destinées, puis sur le désarmement général et sur l'établissement d'un tribunal international destiné à régler les différends entre les nations. » —
Les meetings (qui eurent lieu encore avant que l'ajournement du Reichsrat eût pu être connu) furent grandioses. A Prague, le cortège solennel comptait, selon les données du Bureau de Correspondance officiel, 120,000 participants.
Tempête des protestations dans les pays tchèques et slovaques contre la division de la Bohême.
Nous comprenons bien pourquoi le gouvernement Seidler a quelque temps hésité à mettre en pratique les « réformes » administratives prévues pour le Royaume de Bohême.
Suivant les journaux pragois, partout en Bohême un mouvement de protestation s'est élevé contre les ordonnances projetées. Les conseils municipaux des principales villes, ainsi qu'une foule d'autres corporations, ont envoyé des protestations.
« Toute la nation — écrivent les journaux — qui, le 13 avril, a prêté le serment qu'elle ne cessera pas de combattre pour l'ÊTAT TCHECOSLOVAQUE INDÉPENDANT jusqu'à la réalisation complète de ses revendications, se lèvera comme un seul homme contre l'acte arbitraire du gouvernement Seidler qui se prépare à déchirer notre patrie tchécoslovaque et à proscrire notre langue nationale d'une grande partie de notre pays. Nous nous lèverons tous pour défendre l'unité et l'indivisibilité de notre patrie. »
Le mouvement slovaque ga^ne du terrain.
Le congrès de tous les maires du district de Uhersky Ostroh (Moravie), siégeant le 13 mai à Uhersky Ostroh, a voté une résolution affirmant l'union de toute la nation tchécoslovaque dans la lutte pour l'État indépendant et souverain. Elle dit notamment:
« Nous, Slovaques de Moravie, voisins directs de notre bran-
che slovaque vivant en Hongrie, sommes les mieux placés pour connaître les indicibles souffrances de nos frères opprimés par les Magyars. Il est du devoir de l'humanité entière de les arracher à leurs tyrans en les réunissant à nous, leurs frères de Moravie, dans le futur État tchécoslovaque indépendant ».
On annonce en outre que de grandes manifestations slovaques ont lieu partout en Moravie dans les districts sud-est, contigus à la Slovaquie hongroise. C'est une réponse au manifeste des Slovaques de Hongrie lancé le 1" mai à Saint-Nicolas de Liptov (Hongrie). Le mouvement slovaque s'étend visiblement des deux côtés de la frontière hongroise et cause de sérieuses préoccupations au gouvernement de Budapest.
(Notons que la famille slovaque de la nation tchécoslovaque habite un territoire compact au sud-est de la Moravie et au nord de la Hongrie; ce territoire se trouve ainsi coupé en deux par la frontière qui sépare l'Autriche de la Hongrie.)
Czernin fut l'initiateur de la lettre, impériale ; il a agi d'accord avec Berlin.
(La vraie teneur des révélations Karolyi.)
La presse française et anglaise a annoncé que le comte Karolyi a fait à la chambre hongroise de graves révélations au sujet de la lettre impériale. Mais le texte du colloque Karolyi- Wekerle, publié dans les journaux parisiens, se base sur des données incomplètes et ne fait pas suffisamment ressortir les points essentiels de ces révélations.
Nous sommes en mesure d'en donner le compte-rendu exact publié par le Vilag du 61 mai:
« Dans son interpellation à la chambre hongroise, le comte Karolyi a dit:
« Je tiens de bonne source qu'il n'est pas vrai que le comte Czernin n'ait pas eu connaissance de cette action politique, mais qu'au contraire, celui-ci non seulement avait eu connaissance qu'une telle transaction politique avait lieu, mais encore que c'était lui qui avait attiré l'attention de la couronne sur le fait qu'elle devrait utiliser ses relations de famille; qu'il savait, en effet, que le prince Sixte de Bourbon avait travaillé à amener la paix. Je suis aussi informé que Czernin n'est pas seul à avoir eu connaissance de tout cela, mais qu'aussi les milieux officiels de notre allié de Berlin savaient qu'une telle action était mise en œuvre. »
Wekerle a répondu en substance ce que la presse française a rapporté.
« Czernin avait dit qu'il n'avait pas eu connaissance d'une lettre privée. (Cris: « // en avait cependant connaissance /») Mais il n'a pas contesté que des conversations aient eu lieu avec le prince Sixte, Pour autant que ces conversations aient eu un caractère politique, l'ancien ministre des affaires étrangères en assume certainement la responsabilité politique.
Karolyi: « Je répète et affirme de nouveau que Czernin non « seulement connaissait la lettre, mais que c'est lui-même qui a « été l'initiateur de cette action diplomatique.
« M. Wekerle n'a pas répondu à cette affirmaiton.
(( Il n'a pas non plus répondu si, comme je l'affirme, les mî- « lieux officiels de Berlin avaient eu connaissance de cette ac- « tion. Comme le premier ministre n'a pas répondu à mes affir- « mations, je ne prends pas ses déclaration en considération. »
Le dernier avertissement des Tclièques au gouvernement autrichien.
Le président du Conseil autrichien, M. Seidler, a, le 14 mai, convié les chefs de l'Union Parlementaire Tchèque à une entrevue pour discuter en commun la division projetée de la Bohême. Le président Stanëk a décliné cette invitation dans une lettre qui constitue le dernier avertissement des Tchèques au gouvernement. En voici le texte intégral.
« Excellence,
« Après entente avec le bureau de l'Union Tchèque, je me permets de vous faire part que nous refusons toute négociation avec le gouvernement au sujet des ordonnances projetées par lui, et par lesquelles il se propose de décréter arbitrairement la division de la Bohême en départements nationaux. Nous tenons à faire ressortir que notre résistance contre cette violence absolutiste ne peut faire l'objet d'aucun marchandage. Nous avons tout entrepris pour avertir sans équivoque le gouvernement et les facteurs constitutionnellement responsables en vue des conséquences.
Il paraît que tout cela était vain.
Au dernier moment, nous mettons le gouverneméht en garde contre cette mesure unilatérale et anticonstitutionnelle, qui, loin d'avoir le consentement des deux peuples intéressés, constitue simplement le prix dont on achète l'appui des Allemands, et doit être considéré comme une tentative faite pour créer, par voie d'ordonnance, des faits accomplis contre les Tchèques. Cette mesure ébranlera gravement la situation intérieure, déjà suffisamment compromise.
L'histoire passe; l'avenir prouvera que la nation tchécoslovaque ne souffrira pas cette criante injustice sans une résistance vigoureuse.
Pour la dernière fois, nous protestons au nom de toute la nation tchécoslovaque contre raccomplissement de cet acte arbitraire qui mettra la monarchie en danger.
Le Président de l'Union Parlementaire Tchèque, François Stanêk.
Vienne, le 13 mai 1918. »
Les journaux tchèques constatent que la censure autrichienne a supprimé plusieurs passages importants de cette lettre.
Maximilian Harden à propos de Czernin, Masaryk et des Tchécoslovaques.
Maximilian Harden, ami de Bismarck et publiciste connu, s'occupe dans un des derniers numéros de sa revue Die Zukunft, du discours de Czernin et surtout du passage dans lequel il attaque les Tchèques. Il y dit:
« Après avoir proclamé hautement la gloire de son pays, Czernin commente l'état de la politique intérieure par des phrases bien pauvres. Vous y chercheriez en vain un mot, un seul mot témoignant d'un peu de compréhension pour les souffrances nationales et morales de ceux que le hasard des conquêtes ou de mariages a courbés sous son sceptre, un seul mot en faveur d'une réforme sincère.
Et cette stupide distinction entre le « bon peuple tchèque, imbu de sentiments patriotiques autrichiens » et les mauvais chefs trament la trahison !
Et ce « misérable, pitoyable Masaryk », tel un épouvantail destiné à protéger le champ de fleurs artificielles de ce singulier discours !
Le professeur Masaryk qui a quitté Prague pour l'Angleterre et puis la Russie, s'est rendu, dit-on, coupable de haute trahison, d'un crime.
Même si c'était vrai: dans un empire qui ne ressemble à aucun autre, qui a porté un Kossuth au comble des honneurs, qui a rendu hommage à un Klapka en l'élisant député, qui a fait président du conseil et ministre des affaires étrangères un comte Jules Andrassy, pourtant condamné à mort pour haute trahison et exécuté en effigie en 1850 — dans cet empire devrait faire bien attention celui qui juge publiquement les « traîtres ».
Et Monsieur Masaryk est une tête tellement forte dans la ^science et dans l'art psychologique; il a écrit des livres si exceptionnellement bons, qu'un homme, dont le seul privilège consiste à être né « seigneur de et à Chudenice », ne devrait le juger, ne devrait même le condamner que le chapeau à la main.
A Vienne, où, à l'exception du centre de la ville, on n'entend guère plus parler l'allemand, où vivent au moins 120.000 Tchèques (En réalité, il y en a 600.000, d'après le recensement fait par nos concitoyens. — A^. d. l. R), à Vienne ne règne plus l'état d'esprit qui avait permis, jadis à Lueger, de dire: « Laissez les Tchèques tranquilles! » (En effet, la haine des Viennois ■contre les Tchèques ne connaît actuellement pas de bornes. — N. d. l.R).
Czernin, descendant de la noblesse historique tchèque, a donc trouvé dans les représentants des petits bourgeois de Vienne un auditoire reconnaissant pour son réquisitoire contre les Tchèques: dans les Délégations autrichiennes, où ce discours aurait dû être prononcé, la colère lui aurait craché dans cette soupe de mendiant (« in dièse Bettlersuppe »).
Le 13 avril arriva la réponse de Prague. Tous les bureaux de l'administration tchèque de cette ville, où n'habitent pas plus de 19.000 Allemands (Prague compte 600.000 habitants), fermèrent leurs guichets. Les Serbes, Croates, Slovènes, Dalmates, Carnioliens avaient envoyé des délégués vers la Vltava (rivière traversant Prague). MM. Kramâf, Klofâc et Korosec s'épanouissaient aux acclamations du peuple. Et ces acclamations se changèrent en un grondement d'orage, quand le D'' Kramâf prit la parole et proposa une déclaration très claire. (Harden cite le texte du serment de Prague et poursuit) :
Le bon peuple entoure étroitement et avec piété les « mauvais chefs, les séducteurs ». Dans cette harmonie il n'y a pas de dissonnance, si petite qu'elle soit. Et c'est une déclaration dont les pointes aiguës et dont les griffes ne peuvent être ni coupées, ni limées par aucune censure, si effrontée qu'elle puisse être, à moins que cette censure ne veuille avouer qu'il est défendu de lutter pour la liberté, le droit et la vérité.
C'était un rude coup pour Czernin.
Le jour suivant, il s'était évanoui (« er war verduftet »). »
Les Magyars s'acharnent contre les Slovaques.
Les Nârodni Listy, de Prague, en date du 9 mai, citent un article du journal magyar Liptô, paraissant à Saint-Nicolas de Liptov, en Slovaquie. Dans ce journal hebdomadaire, le rédacteur, un Israélite hongrois, Isidor Steier, dénonce le principal
orateur du meeting slovaque qui eut lieu le 1" mai en cette ville. Cet orateur fut leD' Vavro Srobar, patriote slovaque bien connu par les persécutions magyares qu'il subit en 1907.
En 1907, le D"^ Srobar avait été condamné à un an de prison pour des discours prononcés devant les électeurs slovaques pour soutenir la candidature de M. Hlinka. Hlinka lui-même, avait été condamné à 2 ans de prison. Nous nous souvenons que le 29 janvier 1907, un prêtre slovaque, Ladislav Moys, avait aussi été cité devant le tribunal, pour laudatio criminis, parce qu'à l'église il avait invité la population slovaque à prier pour tous ceux qui souffraient en prison — MM, Srobar et Hlinka étaient alors parmi les détenus.
C'est là un belle page de l'histoire des « libertés magyares ».
Aujourd'hui le journal Liptô recommence à accuser le D"" Srobar et invite les autorités magyares à le poursuivre avec une extrême sévérité. On le dénonce comme étant « l'âme de l'irrédentisme tchécoslovaque dans la Hongrie du Nord ». Le journal Liptô reproche au sous-préfet de Saint-Nicolas de Liptov, de n'avoir pas été renseigné sur ce que èrobar voulait faire savoir à la nombreuse foule des Slovaques de toutes les classes de la population, dans son discours qui dura deux heures et qui fut frénétiquement applaudi.
incidents sanglants aux réquisitions dans les pays tchèques.
La Nova Doba, organe du député socialiste tchécoslovaque, Gustave Habermann, énumère dans son numéro du 9 mai quelques incidents sanglants qui se sont produits au moment des réquisitions.
La commission de réquisition de Kralovice, en Bohême, voulait procéder aux réquisitions dans une minoterie de Zichlice, Une controverse éclata entre les citoyens et les membres de la commission. Au milieu de l'effervescence générale qui dégénéra en une rixe sanglante, un citoyen attaqua le chef de la commission, M. Stanislav Hucl, fonctionnaire de la sous-préfecture, et lui infligea une grave blessure, des suites de laquelle M. Hucl mourut à l'hôpital de Pilsen, le 8 mai.
A Hromice, près de Pilsen, deux paysannes attaquèrent le commissaire de la sous-préfecture, qui voulait saisir quelques sacs de seigle, qu'elles étaient en train de transporter à la minoterie. Le commissaire était bleu de coups.
Le Gérant : i.. mathiku.
Imprimerie SItve, 182, rue du Faubourg St.-Mtrtin, Paris.
3« Année. N» 1. l^'^ Juin 1917.
La
Nation Tchèque