IV. — Le message du Congrès
Le Congrès de Rome tenait beaucoup à manifester ses véritables sentiments sur les questions touchant le vrai sens de la guerre et exprimant les idées des congressistes sur les graves problèmes politiques, sociaux et moraux posés par la grande catastrophe actuelle. Il a chargé une commission, et particulièrement M. Andréa Torre, d'élaborer un message, qui doit montrer aux oppresseurs des Empires Centraux et au public des Pays Alliés quelle est la véritable philosophie de guerre professée par les congressistes. Le message, lu à la séance plénière de clôture par M. Torre et approuvé avec enthousiasme, était conçu dans les termes suivants:
« Les délégués qui ont répondu à l'invitation du comité italien pour l'accord entre les peuples assujettis à V Autriche-Hongrie, Tchécoslovaques, Polonais, Roumains et Yougoslaves {Serbes, Croates et Slovènes) se sont réunis avec les représentants des nations alliées le 8 avril, en conférence à Rome dans le Capitole, et ont formulé à l'unanimité les déclarations suivantes:
La guerre non provoquée, non voulue, et que toutefois ont dû subir les peuples qui, aujourd'hui, résistent dans le monde entier à l'omnipotence et à la violence de l'impérialisme agresseur, a mis en évidence plus que par le passé la profonde antithèse entre les desseins des hommes d'Etat exigeant l'assujettissement des nationalités à la politique de domination et de guerre, et les besoins des peuples à se constituer en libre unité nationale pour être les arbitres pacifiques de leurs destinées.
Est-ce la liberté ethnique et civile qui triomphera dans cette lutte, ou bien la dictature impérialiste? Est-ce le régime qui trouve dans la paix les garanties du droit ou le régime auquel est nécessaire, pour imposer ses desseins d^hégémonie, le . dur systmème d'omnipotence militaire et de politique constamment troublée à l'intérieur et de menace continuelle de guerre à l'extérieur?
Le monde entier est engagé dans ce duel, et non seulement le sort des Etats, mais le sort de la civilisation dépend de l'issue du conflit. Les peuples ont le devoir de se défendre avec une claire conscience de la valeur de cette guerre et de ses conséquences; ils ont le devoir ée se défendre pour sauvegarder leur patrimoine
de culture et leur idéal de vie, pour s'assurer le droit de disposer de leur organisation.
Ce n'est pas la nation qui doit servir à l'Etat, mais l'Etat doit être l'instrument de la nation, et seulement en tant que comme tel il justifie ses titres de droit.
Aujourd'hui, le phénomène le plus grandiose qui se révèle au monde dans l'impérialisme allemand et magyar, ce n'est pas le réveil de la conscience de chaque nationalité opprimée, car cette conscience fut toujours vive, même à- travers les peines et les sacrifices que connaissent seulement ceux qui ont souffert, mais c'est l'activité qu'elles ont commencée hors et contre les États auxquels elles appartiennent et en collaboration avec les peuples et les États combattant contre la puissance politique qui les domine. C'est cette révolte contre l'oppression impériale, c'est ce pacte de collaboration des peuples qui font cependant partie d'États en guerre entre eux qui constitue la raison et le but de la mission que nous proclamons et consacrons aujourd'hui à Rome dans le Capitole.
L'Autriche-Hongrie a eu pour but fondamental de sa politique la division et les dissensions entre les nationalités comprises dans la monarchie, et ainsi seulement a pu exister le système politique par lequel une minorité d'un peu plus de vingt millions (f Allemands et de Magyars gouverne et assujettit la majorité de trente millions de Slaves et de Latins.
L'Allemagne a besoin de ce système politique afin de pouvoir faire de l'Autriche-Hongrie l'instrument de son programme d'impérialisme; les Allemands et les Magyars de la monarchie des Habsbourgs savent que sans l'appui de l'Allemagne ils n'auraient pas sauvé dans la guerre l'existence de l'État en leur assurant une injuste domination. Ils n'auraient pas pu résister à la pression des majorités slaves et latine aspirant à s'émanciper et à se constituer en libres unités nationales. Seules, l'accord entre les peuples sujets et leur action commune peuvent créer une nouvelle situation en rétablissant contre l'empire de violence Védifice du droit, de liberté et de justice pour les nations. »
Cet accord et cette action commune des nattons constituent la volonté du congrès. De même que les peuples de l'Entente, les
nations opprimées sont sûres de défendre non seulement leur propre cause, mais encore de rendre hommage à la cause de tous les peuples, amis, neutres et ennemis, qui entendent fonder sur le respect de la nationalité le droit à leur existence propre, à leur propre développement et à leur propre influence dans le monde. L'Entente de Rome qui a pu aujourd'hui être réalisée sur des bases longuement préparées et élaborées à Paris et à Londres, grâce à une solidarité internationale qui ne doit pas mourir et ne mourra pas, ne vise pas seulement à un accord politique, mais à une association dans l'esprit et les œuvres, dans la culture et le commerce, qui, la guerre passée, maintiendra l'union entre nous, l'alimentera avec âme et par des actes de mutuelle confiance, par la foi commune de collaborer à une mission de progrès et de civilisation Humaine.
Être unis dans cette collaboration, étroitement unis, ce sera la force que nous devrons opposer à l'impérialisme oppresseur. Les nations vivent et triomphent si elles gardent la conscience de leurs fins et si leur volonté répond aux besoins qui les animent et à l'idéal qui les justifient.
BIBLIOGRAPHIE
Czech Folk Taies, selected and transladedby D"" Josef Baudis M. R. J. A. London: George Allen et Unwin.
Nous nous plaignons parfois que les pays alliés ne connaissent pas suffisamment l'activité intellectuelle de notre peuple, U faut avouer que c'est aussi un peu notre faute. Nous avons peutêtre trop négligé l'étranger. Combien de chefs-d'œuvre tchèques et slovaques devraient depuis longtemps être connus du monde entier, qui ne sont pas traduits? Notre nation possède une source presque inépuisable d'art populaire. Les contes sont un des domaines où le caractère d'un peuple se manifeste le plus clairement. Nos contes — au moins beaucoup d'entre eux — diffèrent sensiblement de ceux des autres pays. Les traits essentiels de notre nation s'y reflètent: l'ironie, et la méfiance envers les rois et
les puissants de ce monde. M. Baudis a entrepris de réunir en un volume quelques-uns de nos meilleurs contes. Il a eu aussi l'excellente idée d'orner son travail de quelques illustrations. 11 les a empruntées à celles que des artistes tchèques avaient exécutées pour des éditions destinées aux enfants de leur nation. Le lecteur peut ainsi se rendre compte de la façon dont un artiste tchèque est inspiré par un humble conte de son pays.
La traduction est très réussie, surtout si l'on songe aux diffi- ■cultés que l'auteur rencontrait. Espérons qu'un jour quelque autre auteur présentera au public français ce que M. Baudis vient de présenter au public anglais.
Le Monténégro, son passé et son avenir, par Andriya RadoviTCH, chez Bloud et Gay.
Le Monténégro et ses tendances nationales, par le même auteur, Imprimerie slave.
M. Andriya Radovitch, ancien président du Conseil du Monténégro, vient de publier deux livres destinés à éclairer les diplomates et le public sur les questions balkaniques, notamment sur celle de l'union de tous les Serbes des Balkans. Dans « Le Monténégro et ses tendances nationales » il s'occupe surtout du côté politique de la question, tandis que dans l'autre livre, sans toutefois négliger la politique, il nous initie à la vie de ce vaillant peuple et à la façon dont il a été gouverné.
M. Radovitch commence par rappeler que les Monténégrins n'existent pas en tant que nation. Cette remarque n'est pas inutile car il y a assez de gens qui ne savent pas que les Monténégrins sont des Serbes et qu'il n'y a aucune différence entre eux et leurs frères de Serbie et d'Autriche-Hongrie. Le Monténégro est un de ces petits pays qui ont eu la chance de jouir de la popularité longtemps avant la guerre. On croyait son gouvernement patriarcal et peut-être un peu trop familier avec son peuple. Surtout, on le croyait bon. Ce n'est qu'après le désastre serbe, après la prise du mont Lovtchen par les Autrichiens et après l'occupation de tout le Monténégro, que l'Europe s'est aperçue que tout n'allait pas pour le mieux dans le petit Etat. L'auteur de ces deux
livres nous dit ce qu'il en faut penser. Le gouvernement familier était surtout un gouvernement absolutiste et arbitraire qui subordonnait les intérêts de son pays à ses propres intérêts. On a un sentiment tout à fait bizarre, en lisant que « ce n'est qu'en 1907 que le premier budget des recettes et des dépenses publiques fut établi au Monténégro ». Et qui ne songerait pas à l'Autriche, en apprenant que les frais de police représentaient 12 % du total des dépenses, la justice, seulement 4 % et l'instruction publique, 5 % ? Il est donc tout naturel que des patriotes éclairés tournent leurs regards vers la Serbie, où le gouvernement est entre les mains de la nation et où le pays prospère. Ils exigent l'union à laquelle d'ailleurs le roi lui-mêm.e a adhéré en promettant de renoncer au trône au profit du prince Michel de Serbie (1865). Aujourd'hui tous les Yougoslaves, tant en Autriche-Hongrie qu'en Serbie, exigent unanimement leur unité nationale. Pourquoi les Serbes du Monténégro ne devraient-ils pas en faire partie? Parce que la dynastie ne veut pas céder à la volonté du peuple? Est-ce qu'elle n'est pas sortie de ce mêijîe peuple? Est-ce qu'elle ne doit pas être prête à se sacrifier quand l'intérêt national l'exige? Les temps où l'on créait des royaumes pour un prince ou une princesse qu'on voulait doter, sont passés. A présent, quand un pays trouve que la dynastie est gênante, il l'envoie poliment à l'étranger. La dynastie ne devrait pas, comme le dit bien M. Radovitch, oublier que la cour de Russie n'existe plus et qu'alors il n'y aura à l'avenir personne pour combler le déficit financier. Quand au xx^ siècle un État veut exister, tout le monde a le droit de demander des preuves qu'il est capable de subvenir à ses besoins économiques. Le Monténégro n'est pas à même de vivre à lui seul. Il ne le peut qu'en union avec ses autres frères de race. En voulant rester séparé du grand État yougoslave, il devient une arme entre les mains de nos ennemis, qui savent bien que la liberté des nations slaves opprimées ne peut être obtenue qu'après la destruction de cet édifice artificiel qu'est la Monarchie dualiste. Cette monarchie, il faut la détruire, car — j'emprunte ces mots à la conclusion de M. Radovitch — la monarchie des Habsbourgs ne peut être autre chose qu'un fief dynastique, un pays vassal de l'Allemagne et la geôle des nations. Son rôle, si
jamais elle en eut un, est désormais terminé, personne n'en veut plus. Les États nationaux prendront sa place.
Le soldat serbe, par le colonel H. Angell, traduit du norvégien par Mme Jacques de Coussange. Lettre-Préface de M. Milenko Vesnitch. Librairie Delagrave, Paris.
C'est pendant les guerres balkaniques qu'on a découvert les magnifiques qualités du soldat serbe. Jusqu'alors on ne voyait en lui qu'un paysan, moitié sauvage, lâche même, qui fuirait dès qu'il apercevrait un fantassin turc. Quelles ordures n'avons-nous pas lues là-dessus dans les journaux viennois pendant les premiers jours de la guerre balkanique? Mais l'erreur n'a pas duré longtemps. Le monde ne tarda pas à admirer ces soldats mal habillés qui remportaient victoire sur victoire et qui chassaient devant eux les soldats turcs, élèves des instructeurs allemands et armés des fameux canons Krupp. Ceux qui ont eu l'occasion de voir le soldat serbe de près, ne se contentent pas de i'admirer, ils l'aiment, ce qui est beaucoup plus. Ce fut le cas du colonel norvégien H. Angell qui suivit les campagnes balkaniques. Rentré dans son pays il a écrit un petit livre, simple, sans prétention, mais qui, tout entier, respire l'amour pour le vaillant soldat serbe.
Quand ce livre a été écrit, l'auteur ne se doutait point de ce qui attendait encore cette nation. Tandis que le monde entier s'inclinait devant les victoires et le revers douloureux du peuple serbe, une Française a eu la délicate pensée de traduire le livre du colonel H. Angell; Mme Jacques de Coussange ne s'est pas contentée de la seule traduction, elle a ajouté quelques pages qui, plus peut-être que le livre lui-même, respirent cet amour que la nation serbe a conquis au prix de son sang. Elle a vu le soldat serbe sous un nouvel aspect. En 1912-1913 il n'avait connu que des victoires; en 1914-1915, trahi par deux de ses anciens alliés, il a dû quitter son pays, auquel il est si attaché et, terrassé par le nombre, il a montré de telles qualités que le monde entier s'est incliné devant lui. C'est la vaillance et l'honnêteté de la nation serbe qui ont poussé Mme Jacques de Coussange à traduire le livre que l'auteur intitulait: " Quand un petit peuple
combat pour son existence. » Est-il nécessaire d'ajouter que la traductrice a apporté beaucoup de soin à son travail auquel a d'ailleurs déjà rendu hommage M. le ministre Vesnitch dans sa lettre-préface? Nous ne pouvons que nous y associer.
MÉMOIRES ET DOCUMENTS
Le fameux discours du comte Czernin contre les Tchécoslovaques.
Le 2 avril dernier, le comte Czernin a prononcé devant la municipalité de Vienne un discours retentissant. Le ministre des Affaires étrangères de l' Autriche-Hongrie, ne pouvant offrir aux représentants de la capitale affamée les vivres dont Vienne a le plus pressant besoin, a tenu tout au moins à tromper la faim des Viennois en les excitant contre les pays de l'Entente et contre les Slaves — ■ particulièrement les Tchèques — de la Monarchie dualiste. Voici les principaux passages de la harangue:
L'espoir des adversaires qui prolongent la guerre s'appuie en grande partie sur notre situation politique intérieure et — cruelle ironie — sur certains chefs politiques, dont les principaux sont dans le camp tchèque.
Nous le savons pertinemment par de nombreuses et condordantes informations venant de l'étranger.
Il y a peu de temps, nous étions comme je l'ai dit, près d'entrer en négociations avec les puissances occidentales. Mais le vent a tourné subitement et, comme nous l'avons appris d'une façon certaine, l'Entente a décidé que le mieux était d'attendre les événements de notre parlement et de notre politique qui leur permettent d'espérer que la monarchie sera bientôt désarmée. Quelle terrible ironie !
Nos frères et nos fîls combattent comme des lions sur le champ de bataille. Des millions d'hommes et de femmes, à l'arrière, supportent héroïquement leur dure destinée et envoient au Tout- Puissant des prières ardentes pour la fin rapide de la guerre, tandis que certains chefs des peuples, certains représentants des
peuples excitent les esprits contre l'alliance avec l'Allemagne qui a fait si glorieusement ses preuves. Ils prennent des résolutions auxquelles est complètement étrangère l'idée de l'Etat. Ils ne trouvent pas une parole de blâme à l'adresse des troupes tchèques qui combattent criminellement contre leur patrie, leurs frères d'armes. Ils veulent démembrer certaines parties de l'Etat hongrois.
Sous la protection de l'immunité parlementaire ils prononcent des discours qu'il n'est pas possible de comprendre autrement que comme un appel à l'étranger ennemi pour qu'il continue le combat, afin de soutenir leurs propres aspirations politiques, et ils excitent continuellement l'ardeur belliqueuse qui s'éteint à Londres, à Rome et à Paris.
Le misérable et pitoyable Masaryk n'est pas le seul de son espèce. Il y a aussi des Masaryks à l'intérieur de la monarchie.
J'aurais certes préféré parler de ces tristes cas aux Délégations, mais, comme je l'ai dit, la convocation actuelle des commissions s'est trouvée impossible et je ne puis pas attendre. Il me faut ces Jours-ci retourner en Roumanie pour achever la paix et, vu le cours lent qu'ont pris les négociations de paix, je ne sais pas combien de temps durera mon absence forcée.
Cependant le public qui soupire après une fin honorable de la guerre doit savoir ce qui surtout la prolonge.
Je ne formule pas d'accusation générale, je sais que le peuple tchèque, dans son ensemble, est loyal et autrichien, je sais qu'il y a des chefs tchèques dont le patriotisme autrichien est loyal et pur, mais j'accuse ceux des chefs qui désirent continuer la guerre pour atteindre leur but par la victoire de l'Entente.
Nous surmonterons certainement aussi de telles difficultés, mais ceux qui agissent ainsi assument une terrible responsabilité.
Ce sont eux qui sont cause que des milliers de fils tombent encore, que la misère continue, que la guerre traîne en longueur. Ne frémissent-ils pas d'horreur devant cette responsabilité? Que diront plus tard les mères allemandes, hongroises, quand, après la conclusion de la paix, l'activité de ces hommes qui prolongent la guerre, sera clairement établie aux yeux du tnonde.
Bien mieux, je n'ai pas besoin d'invoquer l'exemple des Allemands-Hongrois. Je l'ai déjà dit, les peuples que représentent ces messieurs ne pensent pas comme eux. Je connais exactement la Bohême. Je sais distinguer entre le peuple tchèque et certains de ses chefs. Le peuple tchèque, les mères tchèques, ne pensent pas comme ces hommes. Les mères, les femmes qui tremblent pour leurs fils, leurs maris, sont internationales.
La misère de la guerre unit tous les peuples; tous veulent que la guerre prenne fin, mais ils sont induits en erreur, ils sont mal dirigés. Je regrette que les circonstances me permettent si rarement de parler aux représentants élus du peuple. Il est fâcheux pour un ministre des affaires étrangères en fonctions que sa charge l'oblige, dans les circonstances actuelles, à vivre de longs mois à l'étranger. Mais il faut que je sois là où les paix se concluent.
Peut-être, si je pouvais vivre plus longtemps à l'intérieur, pourrais-je, avec l'aide des partis fidèles à l'État — et Dieu merci, nous en avons — combattre avec plus de succès ces aspirations; mais je fais appel à tous ceux qui veulent la fin prochaine et honorable de la guerre pour qu'ils se rallient et mènent ensemble la lutte contre les traîtres.
On sait la suite. Le comte Czernin ayant accusé ^L Clemenceau, président du Conseil français, d'avoir fait à l' Autriche-Hongrie des avances de paix, celui-ci a montré que réellement des avances ont bien été faites... mais par l'empereur Charles luimême. Czernin a payé de son portefeuille les mensonges qu'il avait proférés. Néanmoins les menaces qu'il a lancées contre les Tchèques en particulier et les Slaves en général, restent. Elles seront sans doute mises à exécution par son successeur, le Magyar Burian, bras droit du farouche Tisza. Les gouvernants austro-hongrois feront bien cependant de méditer un vieux proverbe: tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse.
La Neue Freie Presse, le comte Czernin
et le peuple Tchécoslovaque.
La Neue Freie Presse du 3 avril, commente en ces termes les paroles par lesquelles le comte Czernin critiquait la conduite des Tchèques:
« Le passage du discours du comte Czernin relatif à l'in-
fluence qu'à eue la politique de certains chefs tchèques sur la prolongation de la guerre, est un des plus importants de ces riches déclarations. Il aura sûrement pour effet de jeter la lumière nécessaire sur deux tendances. Lorsque, par les exposés faits par le ministère, la nouvelle des pénibles événements relatifs à certaines troupes tchèques a été officiellement affirmée, les chefs politiques tchèques responsable? n'ont pas jugé à propos, par l'expression nette de leur point de vue, de s'élever contre de telles défaillances et une telle infidélité. On aurait même pu supposer que de tels faits prouvent que l'Autriche était mal gouvernée. Lorsque la nouvelle que des brigades tchèques combattent dans les pays ennemis et même en Ukraine, a été publiée, il était temps que les chefs tchèques responsables fissent connaître nettement leur opinion au sujet de tels événements et missent fin par tous les moyens à la propagation d'un état d'esprit qui pourrait contaminer le peuple. Cela ne s'est pas produit, tout au moins pas dans une mesure suffisante ni même à un degré qui pût montrer à nos ennemis attentifs que les personnalités responsables qui, devant l'opinion publique, agissent en chefs, s'opposent à de tels mouvements.
Cette politique, qui, sans opposition, laisse les nationaux au service de l'ennemi, sera désormais impossible. Le ministre de l'intérieur a déclaré, se basant sur le devoir qui lui incombe, que sa politique sera dictée par l'impression que causent chez l'ennemi les discours et le silence de certains chefs politiques. Il a annoncé avoir des renseignements précis sur le fait que l'Entente a, par les événements politiques, été amenée à penser que la Monarchie sera bientôt sans défense.
Le Parlement ne restera pas muet à l'égard de ce discours. Il faut savoir enfin si de telles malhonnêtetés peuvent encore prolonger et augmenter la misère de toute la population. Il faut s'exprimer à l'égard des Tchèques de façon à savoir ce qu'ils pensent faire et à empêcher que, par leur faute, la situation intérieure de la Monarchie ne continue à être mal interprétée. On pouvait, en toute certitude, espérer que l'on ne pourrait plus cacher cette situation intérieure et qu'un aveu franc serait inévitable. C'est fait; la politique générale de la Monarchie a fait le
nécessaire, en toute sincérité, sans chercher à cacher les agissements des Tchèques. »
C'est là un aveu très net qu'il ne s'agit pas seulement de « certains milieux tchèques », mais de toute la nation. Toute la nation suit en effet la politique de ses chefs, ou plutôt les chefs suivent la politique que leur dicte la nation. Les menaces ministérielles — et encore moins celles de la Neue Freie Presse — n'arrêteront pas le mouvement.
Les Tchécoslovaques, les Yougoslaves et le discours du comte Czernin.
A la suite du discours du comte Czernin, le D'" Korosec, président du Club Yougoslave au Parlement de Vienne, a adressé à l'Union Tchèque, la chaleureuse lettre suivante:
« Dans son discours de Vienne, le comte Czernin s'est imaginé qu'en accusant les chefs du peuple tchèque de haute trahison, il réussirait, d'une part, à semer la discorde dans le peuple tchèque et de l'autre part à enfoncer un coin entre Tchèques et Yougoslaves. Il s'était dit: « J'accuserai les premiers de haute trahison; les autres, effrayés, se retireront ».
Le ministre d,es Affaires Etrangères s'est grossièrement trompé. Le peuple tchèque, comme un seul homme, s'est levé et a manifesté sa parfaite solidarité. Les quelques rares opportunistes tchèques eux-mêmes ont repoussé violemment toutes les accusations de Czernin. Les milieux les plus conservateurs ont également donné la réponse suivante: « Comte, si tu crois que les désirs de nos chefs diffèrent en quoi que ce soit de ceux du peuple, dissous la Chambre et ordonne de nouvelles élections; fais appel au peuple et tu verras quelle sera sa réponse! »
La spéculation de Czernin en ce qui concerne les Yougoslaves a tout aussi piteusement échoué. Chez nous, personne n'a pensé — ne serait-ce qu'un seul instanl — {quelques mots censurés en Autriche) à la possibilité d'une modification, si minime et si insignifiante soit-elle, à l'entente cordiale qui nous unit, nous Yougoslaves, au peuple tchèque. Tout au contraire, notre peuple s'est immédiatement rendu compte que maintenant plus que jamais nous devons nous soutenir fermement les uns les autres. La nouvelle que le peuple tchèque a repoussé à l'unanimité {un mot censuré) du ministre de Vienne, a provoqué dans notre opinion publique tout entière la plus vive satisfaction. Ce n'est pas autrement que nous nous imaginions les Tchèques et nous restons jusqu'au bout les alliés d'un tel peuple. C'est avec satisfaction que notre peuple approuvera la présente déclaration
du président du Club Yougoslave aux représentants parlementaires du peuple tchèque, déclaration qui ne laisse subsister aucun doute sur le fait que l'alliance fraternelle tchéco-yougoslave ne pourra être brisée par aucune intrigue. Nous, Tchèques et Yougoslaves, nous sommes unis dans notre lutte pour nos droits communs et nous avons la conviction la plus profonde qu'ensemble nous obtiendrons le triomphe définitif.
Que l'Union tchèque soit persuadée que les Yougoslaves, dans la tristesse comme dans la joie, resteront fidèlement unis au peuple tchèque dans la lutte pour son honneur et son existence. Unis intimement nous conduirons notre juste cause commune à la victoire. —
D"" KOROSEC. »
ÉCHOS ET NOUVELLES
Une gfrande manifestation anti-austro-hongroise à Prague.
Au moment où se tenait le congrès de Rome, des événements d'une importance exceptionnelle se sont passés à Prague. Le discours prononcé par le comte Czernin le 2 avril a procuré aux Tchèques une nouvelle occasion d'élever la voix contre la politique du Ballplatz, politique nettement antislave et réactionnaire, et, dans ces nouvelles circonstances, de proclamer une fois de plus l'union ferme et absolue de toute la nation tchécoslovaque dans sa lutte pour l'indépendance en même temps que sa foi inébranlable dans la victoire de sa cause.
Le 13 avril a eu lieu à Prague une manifestation grandiose à laquelle ont pris part tous les députés tchèques du Reichsrat et de la Chambre des seigneurs, ainsi que de nombreuses personnalités du monde des arts, des sciences et de la politique et à laquelle les Tchèques ont invité les représentants de toutes les nations opprimées d'Autriche-Hongrie. Une vingtaine de députés yougoslaves, le président du Club yougoslave, M. KoroSec, en tête, sont venus assurer les Tchèques de leur solidarité et de leur fidélité au programme commun qui veut la libération des Slaves du joug austro-hongrois.
Le président du Club polonais, M. Kendzior, a expliqué, par
une lettre, Tabsence des Polonais à cette manifestation, absence due à l'impossibilité matérielle de réunir, au dernier moment, les parlementaires polonais. 11 a néanmoins assuré en son propre nom les Tchèques de l'adhésion des Polonais à la protestation contre la provocation du comte Czernin.
Après la déclaration faite le 30 mai par les députés tchèques au Reichsrat et après la réunion de l'assemblée constituante de Prague du 6 janvier 1918, cette manifestation constitue, certes, l'événement le plus important dans la lutte des Tchécoslovaques pour leur indépendance. Elle a rnontré que notre mouvement national se renforce de jour en jour et combien profonde, ferme et résolue est la conviction de toute la nation de mener la lutte jusqu'à la victoire suprême. Elle a prouvé aussi bien l'admirable force morale du peuple que la sagesse de ses chefs.
L'assem^blée, qui se tenait au palais municipal, a été ouverte par une vibrante allocution du président de l'Union tchèque, M. Stanëk. 11 a expliqué les motifs qui ont provoqué la réunion et a fait appel à la solidarité slave et à l'union nationale.
Le romancier Aloïs Jirâsek a lu ensuite le serment solennel du peuple tchécoslovaque qui s'engage de ne pas cesser la lutte contre l'Autriche-Hongrie avant d'avoir gagné l'indépendance complète de ses pays.
Voici, pour aujourd'hui, les termes de la fin de de serment:
Jurons dans une puissante union de nos âmes aujourd'hui et pour tous les temps: Restons où nous sommes parvenus, Fidèles à la tâche, fidèles à la lutte, fidèles dans la vie jusqu'au tombeau. Tenons jusqu'à ce que nous soyons vainqueurs, tenons jusqu'à ce que nous fondions l'indépendance de notre nation.
Peuple tchécoslovaque ! Reste ferme et résolu jusqu'à ce que ton heure soit venue. Crois et fleuris libre dans ta patrie, dans la grande famille des peuples du monde pour ton propre bonheur et pour le bien de l'humanité bientôt libérée.
Après les déclarations des députés yougoslaves, M. Kramâf a pris la parole. Toute l'assemblée s'est levée au moment où le chef politique tchèque, salué avec le plus vif enthousiasme de toute l'assemblée, adressait au nom de la nation tout entière de chaleureux remerciements aux représentants yougoslaves venus
pour serrer la main aux Tchèques au moment où, en face des calomnies qui parlent de dissentiments entre le brave peuple et ses mauvais chefs, toutes ses classes, hommes et femmes, promettent solennellement de persévérer jusqu'au bout dans la lutte pour l'indépendance de leur nation:
« Nous vous remercions de tout notre cœur, continua l'orateur, d'être venus justement aujourd'hui pour témoigner au monde entier que nous mendhs une lutte commune, que nous souffrons en commun et que nous serons aussi unis dans la victoire commune.
Je vous prie de transmettre les salutations les plus cordiales de la nation tchécoslovaque et de toutes ses classes à tous le^ braves Croates, Slovènes et Serbes et de leur dire au nom de nous tous que nous resterons toujours solidaires avec eux dans la lutte, dans le bonheur et dans la joie et que nos cœurs sont pleins d'une foi sublime et sacrée dans notre victoire commune. Toute la nation tchèque crie à ses frères du Sud: De toute notre âme, fidélité pour fidélité et à jamais! »
Au moment où les chœurs du théâtre national terminaient la réunion par l'exécution des hymnes nationaux tchèque, yougoslave et slovaque, la déclaration votée par l'assemblée a été lue à la foule qui remplissait les vestibules et la place qui se trouve devant le palais. Elle l'a accueillie par des applaudissements frénétiques et chantant les hymnes nationaux.
La manifestation se termina par des grandes bagarres dans les rues de Prague et par des rixes de la police avec les manifestants.
Au point de vue politique cette manifestation est d'une importance capitale et complète la grande manifestation de la Constituante de Prague le 6 janvier 1918. Nous en donnerons des détails dans notre prochain numéro.
L'Union parlementaire tchèque et le Club youg:osIave contre le baron Burian.
Les bureaux réunis de l'Union tchèque et du Club yougoslave au Reichsrat de Vienne publient, à l'occasion du changement du ministre des affaires étrangères, une déclaration commune que le Bureau officiel de correspondance viennois a transmise à l'étranger, mais mutilée comme d'habitude.
En voici le texte intégral:
« Czemin s'est écarté du seul chemin pouvant apporter la
paix aux nations de l'empire qui souffrent horriblement. Il s'en est écarté en appuyant la politique annexionniste de l'empire allemand, en commettant de nombreuses fautes dans les affaires orientales et en jouant froidement avec la conception du droit des nations à disposer librement d'elles-mêmes.
« En faussant arbitrairement les textes de documents officiels, avec l'aide du ministre Wiesner, Czernin a ébranlé la confiance en la probité de la diplomatie austro-hongroise. Son dernier discours, prononcé devant un auditoire incompétent, son dernier discours où il essayait d'exciter les Allemands et les Magyars contre nos concitoyens, quoiqu'il sût fort bien que nos nations sont solidaires avec leurs chefs, son dernier discours par lequel il provoquait inutilement une discussion sur les tentatives de paix antérieures, prolonge la guerre à l'infini.
« Un second Kœniggraetz-Sadova a frappé l'indépendance diplomatique de la monarchie par la faute de Czernin. Malheureusement, le même coup a frappé la paix tant désirée par les nations démocratiques d'Autriche-Hongrie. Les Tchécoslovaques et les Yougoslaves ont toujours réclamé malgré la décision allemande, la démocratisation de la politique étrangère, mais surtout la participation des représentants des nations aux travaux de la paix. Notre proposition de modifier la Constitution dans ce but fut repoussée ironiquement par le gouvernement et les partis allemands.
« Si ces partis,. qui appellent sans cesse l'absolutisme à leur aide contre les Slaves, commencent aujourd'hui à parler de démocratie et à s'élever contre les facteurs irresponsables, nous ne pouvons qualifier ce fait que d'hypocrisie.
« C'est encore une hypocrisie que leur campagne d'indignation contre la haute trahison slave, car nous voyons les mêmes partis étaler leurs services, leur appui et leur fidélité aussitôt qu'arrive quelque chose qui leur déplaît.
« Ce vacarme est d'autant plus répréhensible que ses auteurs, les chrétiens sociaux, ne représentent au Reichsrat qu'une petite fraction de la population et que la majorité du Reichsrat désapprouve leur politique de guerre.
« Nos délégations poursuivront, comme jusqu'ici, une politique démocratique et s'efforceront d'apporter aux nations de l'empire une paix immédiate sur la base de laquelle une paix entre ellesmêmes pourra aussi être conclue. Nous n'avons aucune confiance dans le nouveau ministre des affaires étrangères, étant donnés son passé et sa nomination sous la pression des Magyars. Nous craignons que Burian, à l'exemple de Czernin, ne poursuive une politique qui lui sera imposée du dehors, inspirée par les intérêts de l'étranger et pour des buts nationaux unilatéraux, au lieu
d'adopter une tactique indépendante répondant aux désirs ardents, de paix qui remplissent le cœur des nations austro-hongroises. »
Les Usines §koda.
Les vastes usines de Skoda travaillent comme si l'état de guerre actuel devait durer indéfiniment. Cependant, elles ont pris des mesures qui permettraient de conclure que cette grande entreprise commence pourtant à envisager l'état de paix. Un bureau spécial d'ingénieurs et de directeurs commerciaux, une sorte d'état-major général, a été adjoint à la direction. Il se propose d'élaborer un plan détaillé destiné à transformer toute l'entreprise de guerre en une industrie de paix. On est en train d'élaborer ce projet.
La construction de nouveaux bâtiments pendant ces deux dernières années, prouve le désir de transformer le plus rapidement possible les usines de guerre en usines industrielles de paix. Les entreprises Shoda n,ont pas l'intention d'interrompre dès après la guerre la fabrication des armements. Les directeurs ne croient pas que le principe du désarmement puisse être entièrement adopté lors de la paix prochaine. Ils se préparent à exécuter après la guerre, non seulement les commandes des États aujourd'hui alliée à l'Autriche-Hongrie, mais aussi des États actuellement, en guerre avec elle, les produits des usines Skoda ayant rendu de si fameux services pendant la guerre. Néanmoins une grande partie des usines Skoda, dès que les hostilités cesseront, doit être transformée en fabrique de produits pacifiques.
Une section doit être transformée en immenses ateliers pour la construction de machinés.
On a l'intention d'y fabriquer des machines pour l'exportation, surtout des machines agricoles. La maison Skoda pense exporter ces machines après la guerre, surtout en Russie et dans les- Balkans, où elle veut accaparer le marché. D'après ses calculs, pour couvrir les besoins toujours grandissants de l'après-guerre, la Russie passera de l'agriculture extensive à l'agriculture intensive. Cela aura pour conséquence de favoriser d'heureuses conjonctures pour la vente des machines agricoles. Les fabriques associées à la maison Skoda possèdent dès à présent d'énormes stocks de machines entièrement construites, qu'elles se proposent de lancer sur le marché russe, dès que la frontière sera rouverte. La maison Skoda se prépare aussi à développer l'industrie agricole en Russie, à remplacer les vieilles machines par de nouvelles dans les anciennes entreprises agricoles qui seraient restaurées. En outre, elle veut maintenir l'équilibre dans ce domaine, et en 'particulier se mesurer et rivaliser avec la concurrence étrangère.
L'administration des usines Skoda compte sur le fait que l'un des résultats qu'apportera la prochaine paix sera, sûrement, la neutralisation des Dardanelles. Ce serait d'une extrême importantce pour la navigation sur le Danube. La maison Skoda veut jeter le plus grand nombre possible de machines sur les marchés des Balkans tout en occasionnant une baisse des frais de transport par le Danube. Elle a encore formé le projet d'organiser un atelier spécial pour la construction de bateaux automobiles qui seraient exportés en Turquie et en Bulgarie, où ils seraient utilisés pour le trafic par mer et par voie fluviale, ainsi que dans les ports.
Un autre plan des usines Skoda consiste à tirer le plus de profits possibles de toutes les combinaisons qui s'offriront à la production industrielle par la reprise de la navigation dans la mer Adriatique. Pour pouvoir largement participer à la construciton des navires la maison Skoda s'est associée avec les entreprises minières et industrielles de la maison Stark. Dès maintenant, la maison Skoda fabrique pour les mines de houille de cette maison des machines établies selon les brevets Stark. En compensation, la maison Skoda reçoit le goudron, qui, comme produit secondaire, est tiré du charbon des mines Stark, ce qui constitue une excellente force motrice pour les moteurs Diesel et pour les moteurs à bateaux. Se trouvant en possession de provisions accumulées de ce matériel,, aujourd'hui si rare, la maison Skoda a des perspectives très favorables lui permettant ainsi d'envisager l'idée que ces moteurs prendront le dessus après la guerre, lorsqu'on construira des navires qui sillonneront les eaux de la côte de l'Adriatique et des Balkans.
Enfin la direction de la maison Skoda s'ingénie à transformer pour l'après-guerre une section actuelle de ses usines d'armement en fabrique d'automobiles et d'appareils d'aviation.
D'après ses calculs, on aurait besoin d'automobiles, d'une part pour remplacer les automobiles usées pendant cette guerre, et, d'autre part, à cause du transport plus fréquent des étrangers, dont la circulation plus intense est prévue et attendue partout pour l'après-guerre. Quant aux appareils d'aviation, l'avis de Skoda est q.u'on s'en servira après la guerre pour le trafic postal et personnel non seulement sur le continent, mais aussi j^ur le trafic entre l'Europe et l'Arnérique.
Persécutions contre la presse tchèque en Hongrie.
L'administration des postes magyares a interdit le droit d'entrée en Slovaquie (Haute-Hongrie), à plusieurs journaux tchèques édités en Bohême et en Moravie. Les Tchécoslovaques, habitant la Hongrie du Nord (soit la Slovaquie) ont été douloureu-
sèment affectés par cette interdiction, car les journaux tchèques, venant de Bohême et de Moravie, n'étaient pas jusqu'à présent astreints à une censure aussi rigoureuse que les journaux slovaques édités en Slovaquie.
Plusieurs rédactions de journaux tchèques ont reçu d'émouvantes lettres de Slovaquie. Nous pouvons en reproduire quelques fragments :
« Nous avons reçu la triste nouvelle — dit-on, dans une de ces lettres — que votre estimé journal ne peut plus parvenir en Slovaquie. Et pourtant, les Magyars prétendent que la Hongrie est le pays de la liberté! Ah! bien oui... ainsi, grâce à cette liberté, je ne peux plus me délecter à la lecture des beaux discours de M. Stanëk (président de l'Union Parlementaire Tchèque, remarque le traducteur) ».
Dans une autre lettre, nous lisons des paroles encourageantes à l'adresse des défenseurs de l'indépendance nationale tchécoslovaque. En voici quelques lignes:
« Vive l'État tchécoslovaque indépendant! Frères tchèques, subjugués par l'Autriche, poursuivez la lutte que vous avez commencée. Que Dieu vous bénisse dans votre œuvre! Vous comprenez bien que nous, Slovaques, nous nous trouvons dans l'impossibilité de manifester librement notre opinion, sans cela l'emprisonnement et la pendaison sont notre lot! Votre cœur se fondrait de joie, si vous saviez combien de centaines de milliers nous sommes ici, en Slovaquie, qui sont de cœur avec vous. »
C'est là une nouvelle preuve de la solidarité tchécoslovaque. Tous les membres de la nation tchécoslovaque, les habitants de la Bohême proprement dite, de même que ceux de la Slovaquie, de la Moravie ou de la Silésie, tous portent en eux le même idéal: l'idéal de la liberté et de l'union nationale! Ceux qui gémissent sous le joug autrichien comme ceux qui souffrent sous le joug magyar, tous réclament l'État tchécoslovaque indépendant!
Le Gérant : l. matiiiku.
Imprimerie Slave, 182, rue du Faubourg St.-Martin, Paris.
Tchèoue
Revue bi-mensuelle
3' ANNÉE. 15 MAI-l"" JUIN I918. N° 23.
Charles l'Imprévu,
(( Les chroniqueurs, écrit M. Pfister, ont été sévères pour le roi Charles. Ils ont accolé à son nom les épithètes les plus désobligeantes: Simplex, Stultus, Hebes, Insipiens, Farvus, Minor », — le Simple, le Sot, l'Idiot, l'Ignare, le Petit, l'Inférieur. — M. Pfister parle du roi qui, « encore aujourd'hui, dans la nomenclature des rois de France, reste humilié sous le nom de Charles le Simple ». — On pourrait aisément s'y tromper.
Son homonyme de Budapest est encore trop récent aux affaires pour avoir réuni sur sa tête une aussi brillante guirlande d'adjectifs. Qu'il ne se décourage pas, il est en bonne voie et, pour peu que le Vieux Dieu que le Kaiser a incorporé dans sa garde lui conserve longtemps la couronne, il arrivera sans peine à atteindre la même renommée que le pauvre Carolingien. Il a déjà avec lui une ressemblance frappante. De même que le descendant légitime de Charlemagne sollicitait humblement la protection d'Arnulf, le Carolingien bâtard, l'héritier de la vieille maison de Habsbourg s'abaisse jusqu'à devenir l'agent provocateur des Hohenzollern, et, après s'être acquitté sans adresse de la mission qu'avait assumée sa suffisance ou que Guillaume avait imposée à sa faiblesse, il accepte avec une modes-
tie touchante les rebuffades ou les dédaigneux éloges de son suzerain.
Quand je suis arrivé à Prague pour la première fois, le vieux Prochazka jouissait en Bohême d'une impopularité solidement établie. On était au lendemain de la chute du ministère Hohenvvart et l'inconsciente déloyauté du souverain qui avait renié ses promesses les plus solennelles avait soulevé contre lui le dégoîit universel. L'indignation populaire se manifestait sous une forme qui ne manquait pas d'originalité : elle avait profondément modifié les motifs d'ornementation et les habitudes des arts décoratifs; dans les maisons, les petits locaux les plus retirés, étonnés de tant de luxe, s'étaient brusquement parés des images de l'empereurroi. Dans ses revirements les plus déconcertants, François-Joseph conservait du moins encore une certaine tenue et il parvenait à peu près à sauver la face. Comme il n'avait pas l'âme naturellement tendre et qu'il avait surtout peu de sympathie pour ses parents, du haut du ciel, sa demeure dernière, il doit sourire en voyant si fâcheusement embourbé son successeur, 1' Empereur IMPRÉVU, comme on le nomme en Autriche. Les jeunes gens bien doués terminent vite leur éducation et deux ans ont suffi au nouveau souverain pour dépasser les bornes du ridicule. Pauvre fantoche qui s'est cru capable de jouer un rôle politique et qui ne nous apparaît que comme lui Jocrisse ahuri ! On affirme que la France est le seul pays du monde où le ridicule tue. Je doute cependant que les Autrichiens les plus entêtés de loyalisme pardonnent jamais au monarque qui, dans ce mois d'avril, a mis la vieille dynastie des Habsbourgs en si fâcheuse posture.
L'histoire de la mésaventure Charles-Czernin a provoqué une telle émotion et donné lieu à des commentaires si abondants qu'il pourrait paraître superflu d'y revenir. Mais les bons sujets ne lassent jamais l'attention et ici la matière est inépuisable. La question
mérite d'être examinée dans son ensemble et reprise avec quelque détail. Malgré les articles excellents qui ont été publiés dans la presse quotidienne et en particulier dans les Débats, peut-être, en étudiant les choses de près et en groupant les textes, nous sera-t-il possible de mettre plus complètement en lumière la physionomie du duel Czernin-Clemenceau et les leçons qu'elle comporte.
Le 2 avril, le comte Czernin fut brusquement atteint d'un prurit d'éloquence ; il éprouva le besoin d'étaler à l'univers, qui s'en souciait peu, les dessous les plus mystérieux de son âme et, par une inspiration malencontreuse, il chargea le bourgmestre de Vienne de lui amener le Conseil municipal. Pourquoi ce choix inattendu ? Les auditoires autorisés à recevoir ses confidences ne lui faisaient pas défaut : la monarchie danubienne manque de beaucoup de choses; mais on nous accuserait justement de bourrage de crâne si nous prétendions qu'elle souffre d'une disette d'assemblées: à Vienne, chambre des Seigneurs et Reichsrath, Parlement de Budapest, Délégations. Le chancelier, ministre commun des Affaires étrangères, n'avait que l'embarras du choix. Ses fonctions et les termes de la constitution lui désignaient avant tout les Délégations comme le lieu le plus favorable à ses confessions. Peutêtre craignait-il d'y trouver des contradicteurs et n'avait-il pas été satisfait de sa dernière rencontre avec elles.
Le 4 décembre 191 7, quand il les avait réunies pour la première fois après trois ans de guerre, il avait prononcé devant elles une harangue piaft'ante et vibrante d'un belliqueux courroux: — Nous ne formons qu'un groupe avec l'Allemagne pour conquérir, après une guerre de défense, une paix juste. Nous combattons pour la défense de l'Allemagne, comme l'Allemagne a
combattu pour notre défense. « A ce point de vue, je ne reconnais pas de frontière territoriale. Je ne fais pas de différence entre Trieste et Strasbourg. Si les circonstances se modifiaient, je saluerais avec joie le moment où, à notre tour, nous combattrions à côté de nos alliés. S'il y a donc encore dans l'Entente des hommes qui vivent avec l'idée qu'ils pourront arriver à nous séparer de l'Allemagne, je ne puis que leur dire qu'ils sont de pitoyables psychologues et des esprits puérils. » Magnifiques accents et noble fidélité: Castor et Pollux, Achille et Patrocle, Nisus et Euriale, vous tous, qu'a immortalisés votre amitié fraternelle, combien votre renommée pâlit devant ce couple siamois, les comtes Czernin et Hertling unis dans un magnifique effort pour écraser les Welches convoiteux et âpres au butin ! — Czernin ne s'est-il pas demandé, au mois d'avril, à qui il ferait croire que, quelques semaines après ces déclarations guerrières, M. Clemenceau pouvait avoir eu l'extravagante naïveté d'ouvrir avec lui des négociations séparées? Le comte Czernin n'est pas un très grand clerc en politique et sa carrière diplomatique a été courte; il a pourtant passé quelques années en France et il eût pu se rappeler que notre Premier, s'il n'est pas sans défaut, n'a jamais passé pour un niais. Il est probable que le ministre avait oublié ses déclarations de décembre. Il n'attache évidemment pas beaucoup d'importance à ses paroles, — en quoi il fait preuve de sens et partage l'opinion commune.
Quand le Chancelier, à la tribune des Délégations, prenait ces poses épiques et, nouvel Olivier, demandait sa place de combat à côté de Roland-Hertling, il était au pouvoir depuis un an. Le 22 décembre 191 6, il avait remplacé le baron Burian au ministère des affaires étrangères qu'il devait conserver près de 16 mois, jusqu'au 15 avril 1918. Pourquoi Burian, que l'Empereur vient de rappeler, avait-il momentanément cessé de plaire? — Mystère. — Quelles raisons avaient brusquement attiré sur Czernin Tattenlion du souve-
— llh —
rain ? — Nous ne le savons pas davantage. — On peut cependant en découvrir quelques-unes. Tout d'abord, le souvenir de François-Ferdinand. On raconte que l'archiduc François-Ferdinand a laissé un testament politique où le jeune empereur puise volontiers ses inspirations. Czernin appartenait au groupe des familiers de François-Ferdinand; entre Konopicht et Vinorz, le magnifique domaine du comte à la porte de Prague, on voisinait volontiers; le comte organisait sur ses terres des tirs aux pigeons qui étaient célèbres et l'archiduc venait s'y préparer à de plus glorieux massacres. Il s'y rencontrait avec quelques-uns des chefs du parti constitutionnel bohème, le prince Égon de Furstenberg, le comte Erwin de Nostitz, le comte de Pouilly-Mensdorf , l'ancien ambassadeur à Paris, dont le nom reparaît sans cesse dans les amorçages autrichiens, et ce pauvre comte Clam-Martinitz, qui, après avoir abordé avec tant de fracas la carrière politique, donna si vite la mesure de son piètre génie et disparut dans la coulisse. avec sa courte honte, sous les pommes cuites de ses compatriotes.
Toute cette coterie de grands seigneurs se distingue par les mêmes traits qu'on peut résumer d'un mot : ce sont d'excellents élèves des bons pères. Fort riches, de manières parfaites, leur politesse raffinée exclut tout sentiment d'humanité sincère; à l'occasion, ils blâment les excès de zèle des germanisateurs et ils raillent les cuistres qui travaillent à substituer les écoles allemandes aux écoles tchèques : le mieux serait qu'il n'y eiît pas d'écoles du tout. D'ailleurs, ils ne sont pas autrement fâchés que les manants, sur lesquels ils régnent, parlent une autre langue que la leur, parce qu'ils y voient une preuve de leur supériorité et une marque de leur primogéniture, — à condition, bien entendu, que ce jargon de bas étage n'offusque pas la délicatesse de leurs oreilles aristocratiques. A Vinorz, les régisseurs et les employés sont tous Allemands ou du moins sont
tenus, dans leurs rapports avec les maîtres, à ne se servir que de l'allemand.
Ces messieurs se disent et se croient bons Autrichiens et ils n'acceptent pas sans quelque révolte la pesante domination des Hohenzollern. Leurs velléités de résistance sont courtes et inoffensives, parce qu'ils n'ont ni parti qui les soutienne, ni idéal qui les guide, et que leur pensée inconsistante les prépare aux plus dégradantes abdications. Dès leur première jeunesse, ils sont soumis à une discipline adroite qui supprime chez eux la conscience et tue la virilité. Friedjung qui, à force d'étudier le régime autrichien, a fini par en aimer jusqu'aux verrues et en a défendu les plus ignobles méthodes, nous a tracé cependant un tableau presque effrayant de la veulerie où tombent nécessairement ces eunu(|ues qui, incapables de volonté suivie et hors d'état d'apercevoir les conséquences inévitables de leurs actes, sont condamnés à être le jouet des circonstances et la victime de leurs combinaisons nuageuses et fugaces. Aucune expérience ne les instruit et les échecs les plus humiliants ne troublent pas leur inaltérable confiance. Leur fatuité est prodigieuse et, dans un certain sens, elle s'explique, puisqu'ils ont résolu le problème de vivre, — ou du moins de donner aux observateurs superficiels l'illusion de la vie, — en ayant l'épine dorsale brisée.
Vers 1848, on attribuait à Windischgraetz l'affirmation que l'homme commence au baron. Ses disciples reculeraient devant une formule aussi audacieuse ; ils n'ont pas le goût des sentences qui choquent l'opinion et leurs précepteurs leur ont enseigné que la pire des fautes consiste à scandaliser son prochain. De leurs aînés, ils ont hérité cependant le dédain absolu de la foule et la conviction que, pour que la loi divine soit réalisée et que le monde échappe aux catastrophes dé- 'chaînées par la liberté de pensée, la démocratie et au-
très diableries contemporaines, il est indispensable que le pouvoir soit concentré entre les mains d'un souverain absolu guidé par une poignée d'oligarques. Ils n'ont aucune objection contre la Constitution actuelle, parce qu'elle n'est qu'une forme vide de sens et qu'elle laisse intact le pouvoir de l'autocratie. Ils regrettent seulement que François-Joseph ait fait des concessions excessives à la petite noblesse magyare, qui n'est à leurs yeux qu'une assez misérable plèbe et qui, enhardie par la faiblesse du souverain, prétend quelquefois dicter sa loi à l'oint du Seigneur. — Par là, ils plaisent à Charles qui, comme tous les faibles, consent bien à être régenté, mais exige qu'on respecte les apparences. Il trouvait un peu rude la poigne de Tisza. — Louis XVIII avait signé la Charte et s'était même accommodé de Talleyrand. Quand on lui imposa Fouché, il jugea la pilule amère et eut quelques nausées. Il l'avala tout de même en faisant la grimace. Charles T"" y viendra et reprendra le joug de l'impérieux dictateur hongrois.
Czernin n'est pas Talleyrand, ni même Metternich. Cela ne l'empêchait pas d'avoir de hautes espérances et de magnifiques conceptions. Il s'agissait en somme de rendre à la Couronne son entière omnipotence en ramenant à l'obéissance le parti tchèque dont on se servirait pour mater les Magyars, — bien entendu, sans lui accorder pour cela aucune concession sérieuse. Exciter les nationalités les unes contre les autres, rien ne répondait mieux aux traditions des Habsbourgs et c'était une politique qui était à la hauteur de l'intelligence de Charles. Rien ne serait changé à la politique générale, et surtout on ne s'écarterait pas de l'alliance allemande. Mieux vaut douceur... et violence, dit un proverbe de Pailleron. Quelques concessions de mots apaiseraient les Slaves et on obtiendrait d'eux moyennant quelques ménagements, qu'ils abandonnassent leur programme d'indépendance; les Magyars, pour ne pas s'aliéner les sympathies du roi, se montre-
raient plus dociles; les difficultés intérieures écartées, la victoire sur les Alliés serait plus sûre et plus facile ; Naumann lui-même, le célèbre auteur du Mittel-Europa, ne recommande-t-il pas de ménager les diverses nationalités qui sont prédestinées à entrer dans le nouveau paradis germanique ? Et quelle admirable réponse à opposer aux théories du Président Wilson : — La liberté des peuples ? — Qui donc la désire plus que nous? lui répondrait-on — et quelle meilleure préface à la sodété des nations que cette Autriche où les races réconciliées accorderaient leurs voix dans un hosana reconnaissant et chanteraient à l'unisson les louanges de l'empereur pacificateur, qui répandait d'une main profuse sur tous ses sujets, sans exception, la gerbe de ses grâces.
La jument de Roland avait mille qualités plus merveilleuses les unes que les autres; elles étaient à peine atténuées par un léger défaut : elle était morte. Rien ne montre mieux l'incurable médiocrité des hommes qui gouvernent l'Autriche, — ou qui du moins, se le figurent, — que la pauvreté des moyens par lesquels ils se flattaient de réaliser de si vastes desseins. Ils se représentaient les Slaves comme des alouettes que l'on prend au miroir de quelques noms prestigieux; ils se figuraient que les Tchèques tressailleraient d'allégresse et tomberaient en pâmoison dès qu'ils verraient arriver au ministère un Clam-Martinitz, le neveu de l'illustre et vaillant compagnon de Rieger.
Et Czernin ! Quelle famille a laissé des traces plus illustres dans l'histoire de Bohême? C'était un Czernin fjui décida la défaite des Taborites à Lipa et un Czernin qui ouvrit aux Protestants la porte des Hradcany, le jour de la Défenestration. Dans la littérature comme dans la politique, leur nom revient avec éclat. Je me rappelle avoir feuilleté, il y a quelque cinquante ans, dans les archives de lindricho-Hradec, le manuscrit oii Hermann Czernin raconte son ambassade en Turquie
quand, vers la fin de la guerre de Trente ans, il sauva Ferdinand d'un des plus' redoutables dangers qu'il ait jamais courus, en décidant le Sultan à ne pas s'unir aux Suédois de Torstenson et aux Transilvains de Rakoczy. L'historien Dvorsky a publié en 1864 un recueil de lettres de Suzanne Czernin, un des joyaux les plus précieux de la littérature tchèque ; dans cette période affreuse d'angoisses et de misère matérielle et morale qui suivit en Bohême le triomphe de l'absolutisme habsbourgeois, au milieu de l'abaissement des caractères et de l'endurcissement des mœurs, la voix de Suzanne Czernin retentit, douloureuse et fière, comme la protestation d'un passé de gloire et l'espoir d'un avenir moins cruel. Bien des fois, j'ai pensé à traduire ce petit volume, oiî l'amour de la patrie s'unit aux plus simples et aux plus nobles accents de la pitié humaine; aucun livre peut-être ne ferait mieux comprendre à l'Europe l'âme tchèque, ennoblie par ses longues luttes pour la liberté, épurée par la souffrance, rayonnante, malgré les pires épreuves, de bonté et de confiance. Mais hélas! les années sont courtes et les éditeurs ne comprennent pas toujours le rôle qu'ils devraient jouer. Le petit livre de Suzanne Czernin est célèbre en Bohême. Comment les Tchèques seraient-ils insensibles à l'influence de semblables souvenirs ? Le comte Czernin se présentait à eux avec de tels garants qu'ils n'oseraient pas lui refuser leur confiance.
Les Slaves ont appris à connaître les Habsbourgs et ils savent qu'avec eux les promesses ne signifient rien, fussent-elles dix fois paraphées. Nous avons barré tous les t et mis des points sur tous les i, disait, il y a quelques années, un ministre russe au sortir d'une conférence avec un ministre autrichien, et il se félicitait de l'accord complet qui régnait entre son collègue et lui. Cela n'empêcha pas l'Autrichien de violer ses promesses, de renier ses engagements et de triompher bruyamment de la sottise de son partenaire. — Mais qui donc aurait pu soupçonner Czernin de vouloir con-
tinuer les errements du comte d'^hrenthal. Ses convictions n'étaient-elles pas connues et n'avait-il pas donné des gages palpables de sa bonne foi ? Les hommes de sa trempe ont toujours auprès d'eux quelques secrétaires diligents dont ils se servent pour rédiger de temps en temps un livre à qui ils préparent une bruyante réclame. Le volume va aux nues, non qu'il soit bien remarquable, mais parce qu'on s'étonne, en dépit de sa banalité, qu'il ait pu sortir d'un si noble cerveau. Quelques années avant la guerre, Czernin avait ainsi publié sur les nationalités en Hongrie un travail dont la valeur était assez modeste, mais qui témoignait de bons sentiments et blâmait la tyrannie magyare ; un peu plus tard, — en 191 2, si je ne me trompe, — il avait prononcé à la Chambre des Seigneurs, dont il est une des lumières, deux discours sur la politique générale,, où il protestait contre les habitudes de violence qui, sous l'influence d'Etienne Tisza et d'^hrenthal, s'introduisaient de plus en plus dans la diplomatie du Ballplatz. Quelles cautions pouvaient bien exiger les Tchèques, si celles-là ne leur suffisaient pas !
Le Chancelier connaît assez mal ses compatriotes r 11 ne s'était pas avisé qu'ils étaient depuis longtemps sortis de la période romantique ; l'heure était passée où ils s'enthousiasmaient pour un comte Thun qui, dans une brochure écrite en allemand, demandait timidement qu'on reconnût quelques droits à leur dialecte. Ils avaient un programme peu compliqué et qui se résume en un mot: — Nous ne voulons pas être Allemands. Depuis dix siècles, disaient-ils, c'est notre résolution inébranlable et, franchement, le spectacle que nous donnent les séides de Guillaume II n'a rien qui puisse nous décider à modifier nos intentions. Nous ne nous piquons pas de belles manières et nous n'avons pas d'armoiries. Cela ne nous empêche pas d'avoir des ancêtres, dont nous sommes fiers et que nous nous refusons à déshonorer. Les descendants de Hus, de Jérôme de Prague, de Komensky, de Dobrovsky, de Palacky et
de Havlichek entendent n'avoir rien de commun avec les corsaires qui ont coulé la Lusitania ou avec les hordes féroces qui, en Serbie, en Belgique et en France assassinent les femmes et les enfants. Nous avons été jetés malgré nous et en dépit de nos protestations les plus véhémentes dans une guerre que rien ne justifiait et qui nous inspire une insurmontable horreur. Nos fils ont été massacrés par millions. Dans le pays même, nous avons été soumis à la plus infâme tyrannie, nos journaux ont été supprimés, nos chefs emprisonnés et condamnés sous les prétextes les plus frivoles ; des milliers de nos compatriotes, — les meilleurs, les plus fermes dans leur amour pour la patrie, — sont morts dans les camps de concentration ou pourrissent dans les cachots. Et, pour que nous oubliions nos injures, pour que nous séchions nos larmes, pour que nous pardonnions à nos bourreaux, il suffirait de nous promettre que, — plus tard, quand l'occasion sera favorable, — on pensera à modifier quelques articles de la constitution ! Et quelle preuve de votre sincérité nous offrezvous? A qui nous demandez-vous de remettre notre destinée ? — A des hommes que nous voyons tous les jours à l'œuvre et qui nous ont donné cent fois l'occasion de les jauger à leur juste mesure, à des métis, qui ne savent pas à quel peuple ils se rattachent, à des apostats de leur patrie et de leur race ! Beaux chevaliers vraiment pour qu'on place entre leurs mains tremblottantes le drapeau national, ces transfuges qui n'inspirent ni confiance, ni sympathie, ni respect !
La nomination de Clam-Martinitz et de Czernin n'aboutit à rien qu'à exaspérer les Slaves. Ces concessions dérisoires étaient une provocation et une insulte, et, froissés dans leurs sentiments les plus chatouilleux, ils manifestèrent avec plus d'éclat que jamais leur résolution définitive de secouer pour toujours le joug des Habsbourgs. — Nous sommes unis à l'Entente, crièrent-ils aux diplomates béats qui les aspergeaient d'eau bénite de cour, par notre haine commune de la
\iolence et de l'iniquité; nous serons libres par elle et avec elle ; entre nous et vous, entre les défenseurs du droit et les janissaires qui font sous main le jeu des Hohenzollern, il ne saurait y avoir ni accord, ni compromis.
En présence de cette formidable huée d'un peuple soulevé tout entier pour défendre ses intérêts et son honneur, Clam-Martinitz prit la fuite. C'était le parti le plus sage.
Czemin demeura. — Pourquoi ? — Sans doute parce que ses maîtres le lui ordonnèrent : il n'entre pas dans les habitudes d'un noble autrichien d'avoir une volonté personnelle et,' pourvu que le maître le flatte de la main et lui offre un morceau de sucre, le plus aristocrate se rengorge et fait le beau. Les ministres à Vienne sont des bonnes à tout faire et on ne leur demande pas si la besogne qu'on leur assigne leur convient. Ils sont d'habitude de bonne composition et qu'ils aient des bottes à cirer ou des casseroles à nettoyer, ils s'en acquittent avec le flegme dédaigneux et hautain de valets de chambre bien stylés. Peut-être aussi Czernin avait-il pris goût au pouvoir ; il avait toujours aimé à s'intriguer et l'occasion lui semblait favorable de déployer ses talents de société. Son premier soin avait été de solliciter le pardon de Tisza en s'excusant des libertés grandes qu'il s'était permises jadis à l'égard des Magyars. Tisza est un bandit, mais de grande allure et d'intelligence supérieure. La fortune l'avait débarrassé au bon moment de l'archiduc François-Ferdinand, pour qui il éprouvait une haine féroce; il n'entendait pas que son spectre lui barrât la route. Éloigné momentanément du pouvoir, il n'en demeurait pas moins le dictateur de la Hongrie, et les ministres dont il tolérait l'intérim, étaient absolument hors d'état de faire aboutir sans sa permission la réforme la plus inoffensive. Il avait dès la prenn'ère heure montré sa puissance à Charles. Pour le moment,
cela lui suffisait et il ne désirait pas rompre brutalement avec lui. Il ne s'efïrayait pas de ses ruades inoffensives : caprices de jeune poulain, encore mal dressé ; il finirait bien par l'équiter, à condition d'avoir près de lui quelqu'un qui sût incliner docilement sa volonté. Il n'avait aucune raison de repousser la collaboration de Czernin et il daigna gracieusement lui accorder le pardon qu'il sollicitait si humblement. Les palinodies n'ont jamais gêné les grands seigneurs autrichiens, parce qu'ils n'ont pas de conviction, mais seulement de la vanité. Ils tiennent aux aiguillettes, aux broderies, aux titres, et pourvu qu'on leur colle sur la poitrine un crachat plus ou moins orné de brillants, ils sacrifient volontiers les programmes les plus bruyamment annoncés. On les accuse quelquefois d'orgueil. Quelle erreur ! L'orgueil consiste à imposer sa volonté et à dominer les événements, ils ne sont que des courtisans dont tout le génie se hausse à deviner la pensée du maître et à l'interpréter, si par hasard il ne sait pas très bien luimême ce qu'il désire.
Je ne voudrais pas me faire accuser de paradoxe. Je suis bien forcé de confesser pourtant que le comte Czernin n'est pas, quoi qu'en pensent les hommes qui ne le jugent que par les fâcheux incidents de ces dernières semaines, un simple niais. Il ne manque pas d'un certain talent d'observation: ministre à Bucarest, il a eu le mérite de comprendre que la politique des Magyars avait poussé la masse du peuple roumain à un tel degré d'exaspération que les ministres seraient obligés ed céder à ses exigences et de s'unir aux alliés. A la Hofburg, il s'était aperçu très rapidement que le véritable souverain n'était nullement Charles, mais Tisza qui avait derrière lui Guillaume II, Hindenbourg, Ludendorf, les Allemands de Bohême, les Chrétiens sociaux, la finance juive et la petite noblesse magyare. II prit le vent et, avec une noble fermeté d'âme, donna un vigoureux coup de gouvernail dans le sens opposé à la direction qu'il avait d'abord paru vouloir suivre.
Naturellement, il ne parla plus de tyrannie magyare ni d'égalité des races. Pour se faire pardonner ses erreurs passées, il affecta de ne jamais rien entreprendre que sur les conseils de Tisza, — même quand celuici fut pour un moment redevenu simple député; on le vit sans cesse sur la route de Budapest et il réserva soigneusement aux Hongrois la primeur de ses confidences.
A Berlin, où il avait été accueilli d'abord avec une réserve assez froide, Tisza lui servit de répondant et, après surtout l'arrivée aux affaires du comte Hertling, l'intimité fut complète. Ils ont eu les mêmes maîtres et appartiennent à la même école, adroits à cacher sous des paroles onctueuses les ambitions effrénées qu'ils servent, une main sur le cœur et l'autre dans la poche de leur voisin, tout gluants de protestations évangéliques et élevant vers le ciel leurs séraphiques regards tandis que leurs doigts papelards tâtent les genoux de la Pologne et de l'Ukraine.
D'après Take Jonesco, qui a eu l'occasion de connaître d'assez près le comte Czernin à Bucarest et qui nous a laissé de lui une esquisse pimpante, ce qui lui manque le plus c'est l'intelligence, — c'est-à-dire le sens de la situation et le don de s'y adapter. Il la remplace tant bien que mal par l'adresse. Incapable de discerner les forces réelles qui mènent le monde, enfermé dans le cercle étroit d'un horizon médiocre, étranger aux nobles spéculations de l'esprit et aux idées généreuses, il ne croit qu'à l'intrigue, aux manœuvres souterraines, aux combinaisons de corridor; il prend volontiers le Parlement pour un cabinet particulier. Pour lui le monde n'est qu'un tripot, où, entre deux portes et deux sourires d'augures, se nouent de petits complots et se préparent des marchés peu catholiques. Personne ne s'aviserait de lui attribuer le don de l'éloquence; familier cependant avec les ficelles de la rhétorique, il pratique avec une appréciable dextérité
l'art des sous-entendus et des insinuations; il procède par petites touches, avec des mines innocentes qui en disent long et qui sont calculées de manière à laisser tout soupçonner. C'est la Sainte Nitouche de la calomnie. Chaque pays a l'éloquence qui répond à ses besoins primordiaux: les orateurs anglais vont droit au fait; leurs discours sont précis et clairs, dédaigneux des brimborions, corrects, d'une brièveté un peu sèche, saisissants comme la réalité sur laquelle ils s'appuient. Malgré tous leurs efforts pour se rapprocher des modèles d'outre-Manche, et bien qu'ils rougissent un peu de leur goût pour la rhétorique, les Français ne se défendent pas toujours contre les généralisations hâtives et la pompe des images; ils n'oublient jamais tout à fait que depuis 1789, nos tribuns ont pour auditoire le monde entier. M. de Bethmann-Hollweg manquait à un degré rare d'esprit, de goût et de tact. — Quand un ministre autrichien parle, on aperçoit toujours derrière lui le policier, le robin, de bas étage, toujours occupé à tendre un piège à son interlocuteur et à lui préparer quelque embuscade. C'est un art inférieur, fort difficile cependant et où l'on court risque de s'empêtrer, si on ne le domine pas avec une complète maîtrise. Ne pas dire la vérité, sans se laisser convaincre de mensonge ; attribuer à son adversaire les actes que l'on a soi-même commis et ne pas lui fournir l'occasion de démasquer votre impudence et votre imprudence; falsifier les faits assez insidieusement pour ne pas se découvrir et sans donner barre à l'adversaire; détourner l'attention et obscurcir le débat par des digressions savantes au milieu desquelles le public perd de vue le point réel de la question; allonger une botte traîtresse en affichant un air de loyauté et en se drapant dans les plis d'une conscience très large et très flexible; — pour y réussir, il faut plus qu'un long entraînement et une rare souplesse, de la chance et une certaine complicité de la galerie. Mais la fortune est mobile, le public inconstant et les maîtres les plus ex-
périnientés dans ce genre d'exercices sont exposés à de fâcheux désagréments. Les pirouettes des étoiles de la danse sont quelquefois charmantes, mais quelle mine fait une étoile qui tombe sur le nez. C'est la mésaventure qui est arrivée à M. Czernin dans sa malencontreuse rencontre avec M. Clemenceau. Le pis est que, dans sa chute, il a entraîné son pauvre maître. Charles IV paraît avoir du goût pour les sauteurs et les faiseurs de tours; malheureusement, il n'a pas le coup d'œil très siir dans ses choix et, dans leurs entrechats mal calculés, ils lui écrasent les orteils.
Le 2 avril, le comte Czernin jugea le moment venu de déclancher sa grande offensive; qu'il fût d'accord avec Berlin, il ne saurait y avoir aucun doute. Je ne pense pas que le Chancelier autrichien, qui est plus souvent dans ses tirés que dans sa bibliothèque, ait souvent lu Clausewitz; mais il a entendu dire, comme tout le monde, que la guerre n'est qu'une autre forme et comme une conclusion de la politique et que les diplomates ont pour premier devoir de préparer l'action des soldats. Au moment où Hindenbourg se ruait à l'assaut de nos positions, il se devait d'apporter à son allié l'appui de son génie. L'armée autrichienne, malgré la défaillance russe, n'osait plus rien entreprendre depuis qu'elle avait été abandonnée à elle-même par les divisions allemandes, et, la facilité avec laquelle, au mont Tomba, les soldats tchèques s'étaient rendus, imposait à leurs chefs la plus extrême prudence. Pour que l'opinion à Berlin, nerveuse en dépit des assurances qu'on lui prodiguait et inquiète des pertes effroyables qu'elle prévoyait, n'accusât pas l'Autriche de trahison, il fallait, â défaut des généraux, que son ministre étalât sa vaillance et fît blanc de vSon épée.
Le discours dont le Chancelier avait réservé les honneurs au Conseil municipal de Vienne, parce qu'il
en savait la docilité, fut long et il mériterait une analyse détaillée. Il commença, pour établir sa loyauté, par confesser que, dans son dernier discours aux délégations, il avait grossièrement altéré la vérité, — «J'avais dit alors qu'au moment où je parlais, le Président Wilson devait déjà être en possession de mon discours. » — M. Wilson avait relevé sèchement cette déclaration et constaté qu'il n'y avait aucun contact entre le Chancelier autrichien et la Maison Blanche. — - Simple malentendu; — (( avant mon discours, je m'étais occupé de faire télégraphier mes paroles à Washington d'une source non officielle en pays neutre, de manière à prévenir les malentendus et les inexactitudes possibles. Mon discours devait être à Washington au moment où je le prononcerais. Il semble cependant qu'il n'est arrivé que quelques jours plus tard. Cela ne change rien à la chose. Je ne poursuivais qu'un but: faire connaître à M. Wilson le texte exact de mes paroles. Ce but a été atteint. Le retard de quelques jours est tout à fait secondaire. »
Délicieux détachement et ravissante désinvolture ! Vestris n'avait pas plus de grâce ! Avec quelle charmante négligence le ministre secoue le grain de tabac parfumé qui est tombé sur son jabot. — • Pourquoi avait-il donné à entendre que le Président des États- Unis avait eu connaissance de son discours avant même qu'il eût été prononcé, sinon dans l'intention de jeter la défance parmi les Alliés, de leur laisser supposer que les résolutions de M. Wilson demeuraient encore vacillantes et qu'il n'avait pas rompu toute relation avec les Habsbourgs; dans l'espoir aussi de semer le désarroi parmi les Slaves de la monarchie, un peu surpris et troublés par certaines paroles nébuleuses du Président. — M. Wilson avait renversé cet échafaudage en soulignant avec une rudesse qui n'est guère dans ses habitudes l'inexactitude des affirmations de Czernin, et celui-ci, sans être le moins du monde décontenancé par ce soufflet en pleine figure, encaisse et
croit se tirer d'embarras par une calembredaine. — Je ne vous ai pas communiqué mon discours? — Vous l'affirmez ? — Après tout, vous avez peut-être raison. Mais je vous assure que je l'avais mis à la poste ou du moins je m'étais occupé de vous le faire parvenir. — Qui sait ? Ne serait-ce pas Lloyd George qui l'aurait confisqué au passage. Quelle insupportable tyrannie anglaise et comme nous avons raison de réclamer la liberté des mers. Si la perfide Albion était écrasée, vous auriez sans conteste la primeur de mes élucubrations. — D'ailleurs, cela n'a aucune importance. Je ne tenais qu'à une chose, que vous connaissiez ma pensée, et vous la connaissez tout entière. Vous savez quelle estime m'inspirent votre caractère et votre talent. Je vous tiens pour le plus galant homme du monde, incapable de déloyauté, et par conséquent d'une probité aussi austère que la mienne. — Il serait intéressant de savoir quel sentiment a bien pu éprouver le Président Wilson, dont tout l'univers admire l'austérité et la conscience, en recevant d'une pareille bouche ces éloges suspects. Quant à M. Marguillier Blanc (Weisskirchner) qui avait conduit au prône ses conseillers municipaux, il dodelinait doucement de la tête, envahi d'une douce émotion en face de cette vertu prompte à s'émouvoir qui s'accusait avec tant d'humilité du malentendu qu'avaient provoqué ses paroles et, loin de se fâcher pour la leçon qu'il avait reçue de Washington, répondait à des ruades par des compliments. —
Oui, mon frère, je suis un méchant homme, un coupable, Un malheureux pécheur, tout plein d'iniquité.
Les Viennois n'ont jamais eu une grande réputation d'héroïsme: il fut un temps du moins oii ils n'étaient pas des sots et je me suis souvent fort anuisé, quand j'étais jeune, à quelques-unes de leurs farces burlesques; on m'affirme qu'ils ont beaucoup perdu de leur esprit depuis qu'ils se sont avisés de prendre pour guides les Chréti'-ii'; ^'^rianx.
Confesser un mensonge, quel meilleur moyen pour raviver la confiance et dissiper le scepticisme ! Chat échaudé craint l'eau froide et qui vient de se laisser prendre en flagrant délit d'erreur, surveille ses mots avec soin et s'applique avec une attention particulière à ne rien dire qui ne soit parfaitement conforme à la vérité. Cette réflexion serait partout topique, sauf en Autriche, dans l'Autriche officielle. L'atmosphère de la cour de Vienne favorise le développement luxuriant d'une flore marécageuse : inconscience, servilisme, défiance, hypocrisie, ingratitude, bassesse d'âme, toutes plantes vénéneuses qui s'épanouissent dans une fleur semblable, le mensonge. Quand un Occidental de distinction obtenait l'honneur de présenter ses hommages au Prince de Metternîch, il trouvait sur la table du Chancelier les plus récentes productions et les ouvrages les plus hardis des écrivains . contemporains ; ils servaient de paravent à un régime d'espionnage et de compression. — Si un historien sollicitait l'autorisation de consulter les archives, on lui ouvrait avec empressement les armoires et on vidait devant lui les casiers : seulement, la veille, on en avait retiré les pièces que Ton jugeait compromettantes. La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée: ce qui n'est ailleurs qu'une boutade que l'on répète avec un sourire, est à la cour de Vienne la constatation d'une pratique journalière et habituelle qui n'offusque personne. Je n'ai aucun goiàt pour le puritanisme et je ne joue pas les pharisiens : il nous arrive sans cesse de déguiser la vérité; encore faut-il que nous y apercevions quelque intérêt. Dans l'entourage des Habsbourgs, le mensonge est devenu une tradition, une nécessité, un besoin ; un engagement ne lie pas, une affirmation ne va jamais sans réticences, une promesse sous-entend toujours des réserves mentales et une direction d'intention ; dans tous leurs traités, ils introduisent une clause qui les annule. Chaque peuple a ses usages, ainsi que le disait le matelot marseillais qui venait annoncer à la
femme de son camarade que son mari avait été mangé par les anthropophages. — Je ne m'indigne pas contre les habitudes des ministres autrichiens. On m'accordera sans doute qu'elles ne sont pas de nature à créer une atmosphère de confiance et qu'elles ne facilitent pas les affaires ou les conversations.
M. Steed, dans son livre si connu et si suggestif sur l'Empire des Habsbourgs, cite quelques exemples caractéristiques de cette manie du mensonge. — Le 3 octobre 1908, le comte Khevenhùller-Metsch, ambassadeur à Paris, remettait au Président Fallières la lettre ou François-Joseph lui annonçait son intention d'annexer définitivement la Bosnie. — Et l'indépendance de la Bulgarie ? lui demanda le Président. L'ambassadeur lui répondit imprudemment : C'est tout arrangé. La Bulgarie nous devancera d'un jour. — Le même 3 octobre', Sir W.-E. Goschen, ambassadeur d'Angleterre en Autriche, interrogeait sur la même question le baron d'^Ehrenthal. Le baron lui affirma qu'il ne considérait pas comme imminente la proclamation de l'indépendance de la Bulgarie et qu'autune mention n'en était faite dans le rapport des agents austro-hongrois de Sofia. — Avant son départ pour Berlin où il venait d'être appelé, Sir W.-E. Goschen se donna du moins le plaisir de reprocher au baron sa déloyauté en présence de plusieurs diplomates. — Le ministre n'en fut d'ailleurs nullement énm ou, dans tous les cas, il ne modifia pas ses procédés, ainsi qu'en témoignèrent aussitôt après le célèbre ])rocès de Zagreb et les faux de la légation autrichienne à Belgrade.
— M. de Sosnowsky qui a écrit en deux volumes un panégyrique de la politique autrichienne, ne dissimule pas l'embarras (\ue lui cause l'épaisse mauvaise foi d'w^hrenthal. Il avoue que dans tout autre pays la piteuse attitude du ministre en face des attaques de Masaryk, les aveux auxquels il fut contraint après ses dénégations hautaines du début, ses reculades succès-
sives, ses faux-fuyants, auraient rendu impossible son maintien au ministère. En Autriche, et c'est le point qu'il importe de retenir, personne ne lui en tint rigueur, ni l'Empereur à qui il avait présenté des documents faux, ni l'historien Friedjung à qui il avait imposé un rôle aussi ridicule qu'odieux. Ce sont ces précédents qu'il est nécessaire d'avoir à l'esprit pour s'expliquer la conduite de Czernin. Partout ailleurs que sur les bords du beau Danube bleu, elle paraîtrait à la fois monstrueuse et absurde; à Vienne, elle trouve son explication dans l'atmosphère, dans les habitudes régnantes, dans les traditions constantes de la chancellerie. Peut-être la responsabilité du comte s'en trouve-t-elle légèrement atténuée, mais comment laisserait-on subsister au cœur de l'Europe une pareille sentine ?
A l'époque où Czernin était ministre à Bucarest, il dit, à ce qu'on raconte, à un ancien comitadji bulgare récemment promu à un poste officiel : « Nous ne ferons jamais de bons diplomates, moi, parce que je ne mens jamais; vous, parce que vous mentez toujours ». — Que Dieu nous garde de ces vertus trop immaculées qui n'ont jamais bronché: le diable ne perd jamais ses droits, et il leur prépare de redoutables embûches. Czernin n'avait-il jamais menti avant 1913? — Il a depuis largement rattrapé le temps perdu et nous devons admettre qu'il avait en lui une puissante virtualité de mensonge. Je ne saurais d'ailleurs pour ma part avoir aucune confiance dans les politiques qui, pour leur début, se séparent de leur peuple ; l'homme est faible qui n'est pas soutenu par son devoir envers sa patrie. Quiconque renie sa mère n'est plus qu'une épave perdue dans l'écume du flot, une feuille arrachée par l'ouragan et que le vent entraîne à l'égoût. Les derniers scrupules de conscience de Czernin, — s'il a jamais été capable d'en avoir, — avaient été emportés par sa récente palinodie quand, arrivé au pouvoir pour
battre en brèche roninipotence de Tisza, il avait accepté sa tutelle et s'était attaché à sa fortune.
Après avoir mélancoliquement battu sa coulpe et s'être ainsi acquis la sympathie de son auditoire, Czernin commença son boniment. On m'accusera d'être irrespectueux et trivial ; mais les élucubrations saugrenues dont Czernin favorise son complaisant auditoire, méritent-elles qu'on les prenne au sérieux ?
Elles ne brillent ni par leur originalité, ni par leur clarté, ni par leur ordre. L'ordre est une des formes de la loyauté de la pensée et il serait vraiment excessif de l'attendre d'un pareil orateur. En résumé, il reprit, avec moins de souplesse et d'agilité, les explications que Michaelis, de passagère mémoire, et le comte Hertling avaient ressassées au Reichstag. — Nous n'avons pas voulu la guerre et nous ne la continuons que pour nous défendre contre d'injustes convoitises. Nous sommes prêts à traiter aux conditions les plus modérées, et rien ne serait plus facile que de nous entendre si les Alliés acceptaient sincèrement les principes généraux proclamés par le Président Wilson. Puisqu'ils se montrent rebelles à nos appels de conciliation, force nous est bien de poursuivre les hostilités jusqu'au moment où nous aurons achevé de briser leur résistance. Ce moment n'est pas éloigné. Déjà, nous avons rompu le blocus par lequel ils prétendaient nous réduire à la famine. Nous avons traité avec l'Ukraine et la Russie, les négociations avec la Romnanie sont fort avancées et la signature du traité sur lequel nous nous sommes mis d'accord avec elle n'est plus qu'une question de jours et même d'heures. Grâce à ces conventions, nos populations, qm* ont supporté avec tant de dévouement et d'héroïsme les durs sacrifices qwe leur imposait la sauvage fureur de nos ennemis, seront soulagées et la monarchie sortira de cette crise plus solide et plus
puissante qu'elle ne l'a jamais été. Nous avons le droit d'espérer que nous ne serons plus troublés dans nos destinées par les artificieuses intrigues des adversaires qui jalousent notre prospérité, d'abord parce que, en prouvant la solidité de ce vieil Empire, nous avons confondu les prophètes de malheur qui parlaient de la dissolution prochaine de l'Empire, — et surtout parce que nous avons su ménager les vaincus et mis ainsi hors de doute la sincérité de notre désintéressement et la modestie de notre politique. Du côté de l'Ukraine, les « rectifications de frontières » de peu d'importance que nous avons obtenues ne sont pas des annexions ; ce sont des territoires presque déserts qui servent uniquement à nous donner des garanties de sécurité militaire. Nous avons dû exiger de la Roumanie quelques concessions plus étendues. — « A ceux, qui persisteraient à appeler ces rectifications de frontières des arfnexions et qui m'accuseraient d'inconséquence, je ne peux que rappeler mes déclarations répétées devant les Délégations: j'ai indiqué à plusieurs reprises que je me refusais à délivrer à nos ennemis un blanc-seing qui les assurât contre les risques de mésaventures militaires. Ce n'est pas de ma faute si la Roumanie ne s'est pas avisée en même temps que la Russie de l'utilité des conférences. Elle a manqué une occasion favorable ». Tant pis pour elle. Son obstination aurait pu lui coûter cher si elle avait eu en face d'elle des adversaires moins évangéliques; nous nous sommes même arrangés pour lui assurer des compensations. « Son avenir est à l'est, et elle peut, en Bessarabie, gagner beaucoup plus qu'elle n'a perdu dans cette guerre. Je me suis scrupuleusement efforcé, dans les rectifications de frontières, de ne rien lui prendre qui pût laisser des souvenirs cuisants dans la mémoire de ses peuples. Je veux que les blessures faites à la Roumanie dans cette guerre guérissent et se ferment. Je crois que, dans son intérêt bien compris, elle doit «e tourner vers les puissances centrales. » Si la Serbie parvient à se dégager du gar-
rot que les puissances occidentales lui ont passé autour du cou, nous lui donnerons les moyens de se développer: « Le meilleur égoïsme d'un État est de se mettre avec le voisin qu'il a battu sur un pied tel qu'il s'en fasse un ami durable. C'est cet égoïsme que j'ai pour la Monarchie. Je veux que nos ennemis, après avoir été battus par nos armées, soient conquis moralement » ; la Serbie connaît bien nos sentiments à son égard et elle ne demanderait qu'à en profiter; malheureusement elle est dans la main de ses Alliés qui la sacrifient à leurs puériles espérances.
Nous avons fait tout ce qui était en nous pour rendre inutile une nouvelle offensive. « Le Chancelier allemand m'a ôté le pain de la bouche, — et j'en suis fort heureux, — quand, dans son discours du 24 février, il a déclaré que les quatre principes posés par M. Wilson dans son discours du 1 1 février constituaient une base sur laquelle on pouvait parfaitement traiter de la paix générale. Reste à savoir s'il réussira à la faire adopter par ses amis. « Naturellement, il ne faudrait pas qu'on s'imagine que nous pourrions être amenés à sacrifier les intérêts de notre allié. « La fidélité des peuples qui habitent les rives du Danube ne le cède en rien à la fidélité de l'Allemagne. Ni nous, ni l'Allemagne, nous ne rêvons d'impérialisme ou d'annexions. Mais nous irons jusqu'au bout, pour notre défense, pour assurer notre existence nationale et notre avenir. »
Nos adversaires se montreraient moins intraitables s'ils ne se berçaient d'illusions sur l'état intérieur de la monarchie et s'ils n'étaient induits eh erreur par l'attitude de certains chefs politiques, — qu'il ne faut pas chercher en dernier lieu parmi les Tchèques, « Il y a peu de temps nous étions près d'entrer en négociations avec les Puissances occidentales. Le vent a tourné subitement. Pourquoi ? — Nous le savons de .source certaine. L'Entente a décidé qu'il valait nu'cux attendre
des événements parlementaires et politiques qui leur permettraient d'espérer que la monarchie serait bientôt hors de combat... Nos frères, nos fils combattent comme des lions sur les champs de bataille. A l'arrière, des millions d'hommes et de femmes supportent héroïquement leur dure destinée et envoient au Tout-Puissant des prières ardentes pour la fin rapide de la guerre. Et pendant ce temps, des conducteurs de peuples, des représentants du pays excitent les esprits contre l'alliance avec l'Allemagne qui a fait si glorieusement ses preuves. Ils prennent des résolutions qui visent la destruction complète de l'État; ils ne trouvent pas une parole de blâme pour les troupes tchèques qui combattent contre la patrie. Ils veulent démembrer l'État hongrois. Sous le couvert de l'immunité parlementaire, ils prononcent des discours qui sont un appel à l'étranger, ils le pressent de continuer le combat, ils excitent de nouveau l'ardeur belliqueuse qui s'éteint à Rome, à Londres et à Paris. Le misérable et pitoyable Ma- SARYK n'est pas le seul de son espèce. Il ne manque pas de Masaryks à l'intérieur de la monarchie... Je ne formule pas d'accusation générale. Je sais que dans son ensemble, le peuple tchèque est loyal et autrichien ; il ne manque pas de chefs tchèques dont le patriotisme autrichien est loyal et pur. Les chefs que j'accuse sont ceux qui veulent terminer la guerre par la victoire de l'Entente... Le peuple tchèque, les mères tchèques ne pensent pas comme ces hommes. Les mères, les femmes qui tremblent pour leurs fils ou leurs maris ne s'occupent pas de nationalité... Personne n'affirme que la Constitution ne soit pas susceptible d'amélioration et le gouvernement est disposé à en poursuivre la révision. Mais ceux qui espèrent dans la victoire de l'Entente pour réaliser par elle leurs aspirations, commettent une haute trahison et cette trahison est un poison qui cir- -cule dans les artères de l'État et représente le dernier espoir de nos ennemis... Eliminons ce poison et alors la paix honorable générale est plus rapprochée que le
public ne le suppose... Chaque Autrichien, chaque Hongrois doit courir à la brèche. Il s'agit du dernier combat, du combat décisif. Tout le monde sur le pont ! Et la victoire est à nous. »
Au lendemain du baptême orthodoxe de son fils Boris, à qui les envoyés du tsar avaient servi de parrains,. Ferdinand de Bulgarie écrivit, dit-on, à Guillaume II pour lui donner les détails de la cérémonie; il regrettait seulement de ne pas pouvoir lui envoyer une photographie de la solennité. Malheureusement, la piété, un peu étroite et surannée de l'exarque, s'y était opposée. « C'est dommage, concluait le prince, car je suis persuadé que V. M., avec le sens de l'humour qu'elle possède à un si haut degré, aurait apprécié comme il conconvient ce curieux spectacle. » — Guillaume II possède-t-il toujours au même degré le sens de l'humour ? — Dans ce cas et si ses conférences avec Ludendorf lui en ont laissé le temps, il aura apprécié la saveur de ce discours de Czernin et il en aura goûté la cocasserie cynique. Quelque domestiqué que fût l'auditoire du Chancelier, on s'étonne que quelqu'un ne l'ait pas interrompu, écœuré par ce flot ininterrompu d'assertions effarantes et de contre-vérités absurdes, et ne l'ait pas rappelé à la pudeur.
Oser dire que les Empires centraux combattaient uniquement pour leur défense ! — au moment où, dans l'Allemagne même, les derniers avocats de Guillaume II et de François-Joseph étaient réduits au silence par la publication du mémoire du Prince de Lichnovvsky, dont il résultait sans contestation possible que l'Angleterre avait fait à l'Allemagne des concessions qui nous stupéfient, qu'elle lui avait abandonné la Mésopotamie presque entière et un immense empire africain, et que personne, dans la Grande-Bretagne n'avait jamais songé à une agression.
Oser dire que l'Autriche et l'Allemagne acceptaient pour bases des n^ociations les principes proclamés par le Président Wilson ! — quand, au mépris de la volonté des peuples et au scandale de leurs socialistes les plus serviles, elles procédaient à un nouveau partage de la Pologne, démembraient la Russie, menaçaient la Hollande, livraient les Arméniens aux sanguinaires vengeances des Turcs et, violant elles-mêmes les traités qu'elles avaient imposés aux bolcheviks, poussaient leurs bandes jusqu'aux portes de Petrograd et d'Odessa.
Oser dire que l'Allemagne pas plus que l'Autriclie ne poursuivait des buts annexionnistes et impérialistes ! — quand Guillaume II se faisait offrir par quelques misérables à ses gages la Lituanie, TEsthonie, la Courlande, transformait la Baltique eii un lac allemand, pendant que ses généraux préparaient l'annexion de la Belgique, dont on supprimait déjà le nom et qui n'était plus que la Flandre et la Walhonie.
Oser parler des bons sentiments de l'Autriche pour la Roumanie que l'on détroussait et qui n'était plus qu'un pauvre lambeau de territoire, sans défense contre l'assassin, dépouillée de toutes ses richesses naturelles, condamnée aux travaux forcés à perpétuité au profit de ses sinistres conquérants !
Oser tendre une main généreuse à la Serbie pantelante, dont on avait exterminé la population, dont on avait détruit les monuments, qu'on avait frappée à la fois dans son passé, dans son présent et dans son avenir ! — N'était-il jamais arrivé au comte Czernin de parcourir les articles sanguinaires de la Danser' s Armce- Zeîtung: — « Ce n'est pas pour rien que notre génération militaire d'aujourd'hui est pénétrée de l'absence de tous ménagements guerriers. Si les insurgés serbes veulent mourir, ils peuvent être expédiés dans l'autre monde par hécatombes, jusqu^au dernier de la race. Ce monde-ci n'y perdra rien. Ce sera une guerre d'ex-
tcrmination. Nous saurons la faire... La création artificielle qui s'appelle royaume de Serbie représente aujourd'hui un abcès purulent qui menace de tout infecter. 11 doit être opéré. Nous châtierons la Serbie, nous la conquerrons, nous la détruirons.» — Le noble comte ignorait-il comment cette campagne de haine poursuivie sans interruption depuis 1908 avait créé chez les officiers allemands et magyars un état de fureur morbide qui s'était traduit depuis la guerre j^af les plus ignobles attentats et les crimes les plus abominables ? — N'avait-il jamais entendu parler des ordres du général Potiorek et de ses chefs de corps? Le bruit du procès de Banialouka n'était-il pas arrivé jusqu'à lui? Ne savait-il pas comment procèdent les Bulgares, ses alliés, dans les régions serbes qu'ils occupent ? Et il osait affirmer que les Serbes sont prêts à mettre leur main dans sa main dégouttante de sang. Certaines hypothèses sont tout de même trop ignobles pour qu'il soit possible de les évoquer. Après d'aussi scélérates ignominies, le traître le plus endurci reculerait d'épouvante et d'horreur à la seule pensée d'une réconciliation entre les bourreaux et les martyrs; il aurait peur de voir se lever contre lui le spectre vengeur des milliers de victimes innocentes dont le cri de désespoir monte vers le ciel avec une clameur sinistre et dont les mânes ne seront apaisées que quand les coupables auront subi l'expiation qui les attend !
La partie la moins étrange dans le discours de Czernin n'est pas celle où il dénonce les manœuvres insurrectionnelles des chefs tchèques. Le développement même qu'il lui a donné et l'insistance avec laquelle il est revenu à plusieurs reprises sur les dangers de cette trahison tchèque prouvent que c'est un des points auxquels il attachait une importance spéciale.
Signalons tout d'abord la bizarre contradiction qui compromet l'effet que le bouillant accusateur attendait de son réquisitoire. Il nous assure que le peuple tchèque, dans son ensemble, est loyal, fidèle à l'empereur, dévoué à l'Autriche. — Alors, pourquoi tant d'émoi ! — Si quelques meneurs isolés se mettent en opposition avec la majorité de leurs compatriotes, leur action ne vaut guère qu'on s'y arrête, et on comprend mal la fureur du Chancelier contre « le misérable et pitoyable Masaryk », si Masaryk ne représente que luimême et une poignée d'agitateurs sans mandat.
Masaryk est, de profession, un sociologue, ce qui prépare assez mal au métier d'émeutier ou de chef de vente; il a écrit des livres solides, très étudiés, que discutent les érudits, mais qui passent par-dessus la tête de la foule; ses leçons étaient suivies à Prague par un auditoire attentif et son influence était grande parmi les étudiants. Au point de vue politique, son action n'était pas très forte et le parti réaliste qu'il avait fondé n'a jamais eu de très grand succès parmi les électeurs. Depuis quand est-il devenu populaire ? — Du jour où il a écrit sur son drapeau: la destruction de l'Autriche. — Il représente aujourd'hui une force assez réelle pour que les gouvernements n'hésitent pas à traiter avec lui et que le Chancelier croie nécessaire de le prendre corps à corps à partie. — Pourquoi ? — Parce qu'il a derrière lui la foule des nations qui veulent en finir avec le despotisme jésuitique des Habsbourgs et leur oppression, à la fois hypocrite et sanguinaire. Les hommes sont grands, moins par euxmêmes que par le poste qu'ils occupent, l'idée qu'ils personnifient et la masse des haines et des désirs qu'ils concentrent en eux. Masaryk épouvante Czernin, parce qu'il incarne la protestation de la conscience humaine contre la politique de conquête, et que derrière lui se pressent les peuples qui réclament leur indépendance. Masaryk aujourd'hui, c'est la Bohême restaurée, les Slaves brisant la verge germanique ; c'est l'Europe af-
franchie, la morale vengée et le militarisme écrasé. — Voilà pourquoi Czernin en a peur, et quand il balbutie que le peuple tchèque désavoue Masaryk et les hommes qui, en Bohême ou au dehors, ont arboré le drapeau de l'indépendance, il se couvre d'un ineffable ridicule. — Le peuple tchèque est loyal dans son ensemble 1 — Comment expliquer alors que ses députés, unis dans ime même opposition irréconciliable, refusent de voter les crédits de guerre? — Ils ne représentent pas l'opinion actuelle de leurs électeurs ? — Vous avez un moyen bien simple de le constater: dissolvez le Parlement, ordonnez de nouvelles élections. — L'oserezvoiis, comte Czernin ?
Reste à savoir pourquoi le Chancelier a éprouvé le besoin de dévoiler si bruyamment au monde le cancer qui ronge la monarchie.
Quelques personnes ont supposé qu'il s'était laissé soudoyer par la Nation Tchèque et que nous l'avions, à prix d'or, décidé à faire à la cause que nous défendons la plus formidable réclame que nous ayons jamais pu espérer. — Ces bruits sont controuvés et je suis autorisé par le Comité tchécoslovaque à déclarer officiellement que nous n'avons jamais essayé de corrompre le comte Czernin. S'il fait notre jeu, c'est bénévolement. Nous ne lui en avons que plus de reconnaissance.
S'est-il figuré qu'il parviendrait à provoquer en Bohême un mouvement de réaction et de révolte contre les chefs du mouvement slave, en les dénonçant comme les seuls coupables de la prolongation de la guerre ? — Ils sont, a-t-il dit, la dernière carte et le suprême espoir des Alliés qui, sans l'appui qu'ils s'imaginent trouver dans la monarchie même, se seraient décidés à solliciter la paix. — Conclusion: vous tous, qui êtes las de la guerre, abandonnez vos chefs, reniez vos amis, indiquez nettement que vous n'êtes pas solidaires des Kramar et des Stanek, et vos souffrances seront aussitôt finies. — Cette manœuvre serait assez dans la manière
— solde la Chancellerie austro-hongroise. Comme tous les réactionnaires, les ministres de Vienne ont professé le pessimisme et ils font volontiers appel aux instincts inférieurs de l'âme ; ils s'adressent de préférence aux pusillanimes, aux pleutres et aux sots. Il ne manque pas,, même en France, d'ahuris qui, parce que nous ne voulons de paix que par la victoire, nous rendent responsables de la durée des hostilités. Supposent-ils peut-être que nous ne connaissons pas de plaisir supérieur à la lecture des communiqués ? — Croiraient-ils par hasard que nous sommes sur un lit de roses ? — Que ne donnerions-nous pas pour échapper à l'enfer de souffrances où nous nous débattons depuis quatre ans ? — A un sacrifice cependant nous ne consentirons jamais, à celui de notre honneur et de notre liberté. Qu'on nous tenaille, qu'on invente contre nous les supplices les plus raffinés. — Tout plutôt que d'accepter la domination de l'Ennemi.
(A suivre.)
E. Denis.
La grande crise
de rAutriche-Hongrîe
et les gouvernements alliés.
Les événements qui se déroulent actuellement à Prague, en Bohême et en Autriche-Hongrie sont excessivement graves. L'empire des Habsbourgs entre dans la dernière phase de sa terrible crise.
Le discours de Czernin, la lutte de Clemenceau contre l'Empereur et Czernin, les événements qui en sont
résultés, le congrès des nations opprimées tenu à Rome, la manifestation de Prague le 13 avril et le serment solennel qui y fut prononcé (dont on lira les détails plus loin), les événements de Prague, le 16 mai et les jours suivants, répétition à Prague du congrès de Rome, les ordonnances du gouvernement divisant la Bohême, ce sont là les symptômes d'une crise dont TAutriche-Hongrie ne se relèvera plus. Ajoutons à cela l'entrevue des deux Empereurs qui marque la disparition définitive de la dernière parcelle d'indépendance de la monarchie vis-à-vis de la Prusse, et nous comprendrons quelle est la véritable situation.
Elle peut être caractérisée de la manière suivante :
i" Les Polonais, les Tchécoslovaques, les Yougoslaves, les Italiens et les Roumains se sont mis définitivement d'accord au sujet du sort de l' Autriche-Hongrie ;
2° Ils poussent tous et systématiquement la monarchie dans le gâchis et dans l'anarchie : ils a sabotent » l'administration, la conduite de la guerre, la vie économique, la vie ix)litique. Ils poussent à l'anarchie et à la révolte ouverte. Ils attendent de cette révolte et de ce « chambardement » révolutionnaire leur libération.
3° Ils se rendent tous compte qu'il n'y a pas pour la monarchie d'issue à la situation. Elle ne peut être sauvée que par la réalisation du plan pangermanique, comme cela a été décidé lors de l'entrevue des deux empereurs, et par la victoire de la Prusse.
4° Les événements de Prague pendant ces deux derniers mois ne sont qu'une démonstration destinée à ouvrir les yeux du monde entier. Ils montrent qu'il \ a parallélisme absolu entre la politi(jue des représentants des Polonais, des Tchécoslovacjues, des Yougoslaves, des Italiens et des Roumains à l'intérieur et à l'extérieur de la monarchie. Le congrès tenu à Prague le 16 mai était la r<'n^"i'^<' nu Ponq-rès de Rome.
5° Les nations opprimées de r Autriche-Hongrie attendent dans cette situation quelle sera la conduite des gouvernements alliés.
Nous croyons que la situation est aujourd'hui très nette. Le gouvernement italien a parlé lors du Congrès de Rome, et récemment à l'occasion de la remise du drapeau aux troupes tchécoslovaques. Le gouvernement anglais s'est très nettement prononcé le 22 mai à Mansion House par la bouche de Lord Robert Cecil. Le gouvernement français a déjà plusieurs fois laissé entendre son point de vue.
La situation est grave ; elle est particulièrement grave en Bohême. Tout le monde sait que chez nous on a fait tout ce qu'il était possible de faire. Tout le monde sait qu'il n'y a rien d'autre à faire de l'Autriche, que la battre; qu'il faut la désagréger par les armes, par les manifestations politiques, par l'anarchie intérieure.
Les gouvernements ont une arme puissante pour réaliser ce but. Ils admettent tous que quelque chose de ce genre doit être fait immédiatement.
La seule chose qui reste à faire est donc de déclarer clairement et ouvertement quon reconnaît les nations opprimées de V Autriche-H ongrie comme indépendantes.
C'est la conclusion logique et fatale de tout ce qui s'est passé depuis le 6 janvier 1918 en Autriche-Hongrie.
La manifestation du 13 avril, à Prague.
Nous avons dit dans notre dernier numéro qu'une belle manifestation tchéco-yougosîave a eu lieu à Prague le 12 avril. Voici, in extenso, le serment prononcé par l'assemblée :
« A- la nation tchécoslovaque.
L'implacable guerre dans laquelle le monde entier est engagé, a atteint son point culminant. Une innombrable foule d'hommes et de femmes tchécoslovaques sont en proie à la douleur et à la terreur. Sur les champs de bataille, le sang tchécoslovaque a coulé et coule encore à torrents.
(7 lignes censurées en Autriche.)
Notre nation qui n'a pas été abattue, que les souffrances ont affermie, a cru et croit encore que, de la tourmente de cette guerre universelle, sortira enfin pour elle une vie nouvelle et meilleure, et que ses saintes aspirations humanitaires seront consacrées par une paix générale qui garantira pour toujours l'humanité contre le retour d'une catastrophe comme celle d'aujourd'hui. Nous ne voulions et ne voulons encore que vivre d'une vie libre et indépendante, régler notre sort (Censuré en Autriche) et organiser librement, sans entraves, notre existence, comme cherche à le faire toute nation consciente du monde civilisé. C'est notre droit le plus sacré; un droit national (Censuré en Autriche); le droit d'une nation qui a contribué à. la civilisation universelle et qui, par son instruction, par ses forces
morales et par son développement économique, s'est, grâce à son travail, placée avec fierté parmi les premières nations démocratiques du monde.
Telle est l'unanime et ferme volonté de la nation. {4 lignes censurées en Autriche).
Nation tchécoslovaque, nous nous sommes réunis ici comme tes représentants, pour manifester aux yeux du monde entier que la nation entière, unie comme ton histoire ne l'a pas vu encore, appuie comme un mur de granit tout ce que tes représentants ont exposé dans leurs mémorables et historiques déclarations. C'est <ians cet esprit que nous sommes ici.
Fermement, inébranlablement convaincus que nos droits sacrés triompheront enfin, convaincus de la victoire de la justice, du triomphe du droit sur la violence, ■de la liberté sur l'esclavage, de la démocratie sur les privilèges et de la vérité sur l'erreur à ce tournant de l'histoire universelle, nous levons la main et, nous souvenant de nos aïeux, aux yeux de la nation ressuscitêe, sur le tombeau de ceux qui sont tombés, dans l'union puissante de toutes nos âmes, nous jurons aujourd'hui et pour l'avenir entier :
Restons où nous sommes parvenus, fidèles à la tâche, fidèles dans la lutte, fidèles dans la souffrance, fidèles dans la vie jusqu'au tombeau. Tenons jusqu'à ce que nous soyons vainqueurs, tenons jusqu'à ce que nous ayons fondé l'indépendance de notre nation.
Nation tchécoslovaque, reste ferme et résolue jusqu'à ce que ton heure soit venue. Croîs et fleuris libre dans ta patrie, dans la grande famille des peuples du monde, pour ton propre bonheur et pour k bien de l'humanité bientôt libérée.
Restons tous unis pour l'État tchécoslovaque, unis avec les Yougoslaves, fidélité pour fidélité !
Pleins du souvenir sacré de nos aïeux, nous jurons de tenir jusqu'à notre victoire ! »
Voici maintenant les vibrantes paroles des représentants yougoslaves et du député Stanék, président de l'Union tchèque. M. Pavelic, député yougoslave, a parlé en ces termes:
Mesdames, Messieurs,
En tant que représentant de la nation unique des Croates, Serbes et Slovènes, je prends la parole pour vous exprimer, en ces moments décisifs, à cette réunion sacrée, mes bien sincères remerciements pour votre invitation. Je remercie de tout cœur le député Stanëk et M. Jirâsek des sincères paroles de salutation qu'ils ont prononcées. Je déclare tout d'abord que je souscris à chaque mot des déclarations présentées. Nous sommes venus vers vous pour nous réchauffer au foyer de votre civilisation et de votre concorde, pour nous raffermir dans la lutte qu'il nous faut soutenir contre nos ennemis communs. Nous, Croates, Serbes et Slovènes, nous avons également fort à faire avec les diverses entreprises des potentats diplomatiques. Je me contenterai de rappeler ici le fameux dossier de l'ancien ministre des Affaires étrangères Berchtold, qui a inauguré, au début de la présente guerre, les iniques persécutions contre les Yougoslaves.
Croates, Serbes et Slovènes, nous poursuivons le même but que vous. Le même ennemi lutte contre nous par les mêmes moyens. Nous devons donc en commun et avec les mêmes armes, nous défendre contre lui. Il me souvient des paroles que Mazzini, le grand apôtre de la liberté italienne adressait en 1862 aux potentats de l'Italie: « Si vous ne voulez pas ou si vous ne pouvez pas libérer et unir l'Italie, nous la libérerons et l'unirons sans vous et contre vous. » Il y a 70 ans, en 1848, nous sommes venus à Prague, nous, Croates. Slovènes et Serbes, pour sauver l'Autriche; aujourd'hui nous y revenons pour nous sauver nousmêmes. Nous sommes venus apporter notre adhésion à cette manifestation, avec la ferme conviction qu'il s'agit là d'une question politique de premier ordre et qu'il est de notre devoir de tendre honnêtement et sincèrement une main fraternelle à nos frères fidèles.
Le ministre Czernin vous a jeté le gant, à vous, Tchèques. Nous proclamons ici qu'il nous l'a jeté aussi. Nous acceptons le défi et nous l'aurions accepté même s'il n'eût été lancé qu'à vous seuls.
Je souscris entièrement à la critique et aux appréciations énoncées aujourd'hui par le député Stanëk, président de cette assemblée, au sujet des allégations de Czernin. En effet, seul un esprit impuissant pouvait devant le monde entier accuser de trahison la majorité des nations de cette monarchie. En face d'une telle déclaration officielle, il ne nous reste plus qu'à resserrer nos rangs et à montrer que nous formons un groupe tchécoyougoslave ferme et inébranlable.
(9 lignes censurées en Autriche.)
La question yougoslave ne peut et ne doit pas être résolue fragmentairement sous forme de question bosniaque, question dalmate, etc. Il en est de même du droit des nations à disposer d'elles-mêmes, qui ne saurait être réalisé par groupes, d'une façon pour les Tchèques; d'une autre pour les Slovènes, etc. Au contraire, l'indivisible droit des nations à disposer d'elles-mêmes doit être réalisé en même temps à l'égard de toutes les nations opprimées; il doit être réalisé en commun et simultanément à l'égard de nos deux nations désormais fermement et indissolublement unies. »
M. Stanék, répondant aux salutations des Serbes, Croates et Slovènes, s'est exprimé ainsi:
C'est la joie au cœur qu'une fois de plus nous accueillons au milieu de nous nos chers frères yougoslaves, nos fidèles camarades, nos compagnons d'arme éprouvés, nos frères. Croates, Serbes et Slovènes. Compagnons précieux d'un même combat, ils sont venus ici pour affirmer une fois encore leur communauté, leur solidarité avec nous et pour apporter à eux-mêmes et à nous, le réconfort et l'audace; pour se réchauffer avec nous à un feu commun, à la flamme ardente de l'enthousiasme pour notre cause commune, pour notre idéal commun et notre but commun. Nous vous souhaitons, au nom de la nation entière, la plus cordiale bienvenue. Toute la nation des Slovènes, des Croates et des Serbes est notre fidèle alliée; elle le restera dans le besoin et la peine, dans la souffrance et les tourments, tant que nous n'aurons pas atteint le but tant désiré.
A travers la campagne commence à souffler une brise tiède qui fait naître une vie nouvelle. Vous et nous, chers frères
Croates, Slovènes et Serbes, les brises glacées de la défiance nous soufflent au visage. Les brises glaciales n'arrêteront cependant pas le sang qui coule dans nos veines; elles ne font que le fouetter. Serrons nos rangs. Ni les fureurs ni les menace*, ne nous font peur. D'un pas ferme, l'esprit vaillant, nous sui\rons la voie que nous trace avec unanimité la volonté de nos nfitions. Chers amis, dites à tous nos frères du sud qu'en ce jour nos âmes s'envolent vers eux et y resteront dans la douleur et les larmes. Dites-leur que nous luttons en commun pour votre droit et pour le nôtre (une ligne censurée en Autriche) pour votre avenir et pour le nôtre.
Je vous salue aussi, vous tous qui êtes venus en délégués de tout le monde politique tchèque, en représentants et champions de notre travail intellectuel et matériel. Soyez les bienvenues, représentantes du mouvement féministe. Au nom des représentants tchèques, je vous salue tous, représentants autorisés de toute la nation tchèque.
Deux fois déjà nous avons exprimé la conviction politique, la volonté politique de notre nation tout entière. Deux fois déjà nous avons proclamé ce qui constitue l'évangile politique de toute la nation. On ne nous a pas crus. On a une fois de plus tenté de mettre en doute la volonté unanime de la nation afin de faire croire au monde qu'il y a conflit entre la nation et ses représentants politiques et que les députés tchèques ne sont pas autorisés à parler et à agir au nom de toute la nation.
Nous nous sommes donc réunis ici pour protester une fois pour toutes contre de telles tentatives, et manifester solennellement que la nation et ses représentants sont solidaires, solidaires jusqu'à la mort, et qu'aucune puissance au monde ne saurait briser cette solidarité.
Mesdames et Messieurs, l'homme qui s'est attaqué à nous est le représentant actuel de l'Autriche-Hongrie, le comte Ottokar Czemin, féodal allemand. Ce personnage, évitant le forum des Délégations et la responsabilité du Parlement, a lu son discours devant quelques membres inconnus du Conseil municipal de Vienne, qu'il avait conviés. (10 lignes censurées en Autriche).
Au moment où, autour de nous, s'effondrent les États, où des nations muettes avant la guerre se lèvent en faveur de leur indépendance, ce représentant officiel de l'Autriche-Hongrie reste encore prisonnier de cet antique anachronisme qu'est le dualisme austro-hongrois, vieux de 50 ans; dans cet État double, il ne connaît que les Allemands et les Magyars. (72 lignes censurées en Autriche).
Nous ne sommes pas des traîtres. Nous ne sommes que les serviteurs de notre nation. Nous ne poursuivons que ce qui est
notre conviction commune et celle de toute la nation. Le mépris, les menaces, rien au monde ne nous détournera de notre entreprise.
Nous nous contentons de réprouver la vieille idéologie de la trahison. Nous savons que ce à quoi on imprime les stigmates de la trahison,-. sera demain le bien commun à des millions d'êtres, le principe de nouvelles lois et que, sous les plis des drapeaux, les nations fleurissent la tombe de ceux qui n'ont pas hésité, même dans les souffrances, qui n'ont pas cédé devant les menaces et qui sont restés fidèles à leur devoir. (La foule applaudit en criant: « Vive Masaryk! » — 9 lignes censurées en Autriche).
Le comte Czernin pousse enfin l'audace jusqu'à rejeter sur nos têtes, à nous, députés de la nation tchèque, une terrible responsabilité. Il ose prétendre que nous sommes cause que des milliers de nos fils doivent tomber encore, que la misère augmente et que la fureur belliqueuse continue à agiter le monde. Il demande si cette responsabilité ne nous remplit pas d'horreur. Nous lui répondons aujourd'hui, en face de toute la nation que nous prenons à témoin :
(19 lignes supprimées par la censure autrichienne.)
Nos aspirations sont les aspirations du monde civilisé tout entier. Nous n'aspirons qu'à voir la vieille Europe impérialiste, qui, pendant cette guerre, maudite par l'humanité entière, est tombée en ruines, remplacée par la nouvelle Europe des nations libérées, démocratiques et indépendantes.
Nous n'avons pas de désir plus profond que de voir cette terrible guerre être, pour toujours, la dernière, le tombeau définitif de la séculaire culture humaine; que de voir surgir, des flots de sang versés, de la fumée des régions incendiées, des intarissables torrents de larmes amères, une nouvelle et large conscience humaine, une nouvelle autorité suprême dans le monde, de nouvelles lois humaines relatives aux droits nationaux et internationaux; et que de savoir que toutes les nations du globe, s'appuyant sur les principes de la démocratie universelle, pourront vivre tranquillement, conscientes qu'au-dessus de la violence armée et du crime, il y a quelque chose d'infiniment plus haut, de plus moral et de plus sacré: la paix universelle, la volonté et le pouvoir, pour l'humanité, de maintenir cette paix dans toutes les circonstances et à l'égard de quiconque.
Nous sommes donc fermement convaincus que de toutes les. horreurs de cette guerre universelle sortira pour notre nation même un nouvel et meilleur avenir.
(24 lignes censurées en Autriche.)
Nous voici donc ici, nous, vos députés, pour présenter notre cause à l'aréopage de toute la nation. Il vous appartient de parler et de manifester. Nous ne pouvons un seul instant douter de ce que sera votre sentence. Nous sommes fermement convaincus que la nation qui ne tire pas vanité du succès, que n'abat pas l'adversité, se dressera comme un mur et criera d'un^ seule voix: « Haut la tête ! Serrons les rangs ! Marchons tous unis en avant ! Que souffle la tempête, que frappe la foudre, l'avenir nous appartient, la victoire sera de notre côté ! »
Le député Koroséc, président du Club yougoslave, a dit à son tour la ferme résolution des Serbes, Croates et Slovènes de rester unis aux Tchèques.
« La jeune nation des Slovènes, Croates et Serbes, a-t-il dit, qui, irrésistiblement aspire de plus en plus haut, a de tout temps considéré avec admiration la fraternelle nation tchèque. C'est de celle-ci qu'elle s'est inspirée dans ses travaux intellectuels et économiques. Souvent aussi nous nous sommes associés dans la vie politique. Au moment où l'oppression faisait dans notre calice monter la lie jusqu'au bord; lorsque, malgré notre innocence, nous étions poursuivis, incarcérés, assassinés; lorsque notre vie nationale courait le plus grand danger, nous nous sommes rencontrés sur la même voie. Nous avons souffert ensemble, mais aujourd'hui nous travaillons ensemble à la libération de notre peuple, à la libération de nos nations. Ni vous, ni nous ne nous laisserons effrayer par les menaces ou les accusations. En vous comme en nous s'est enracinée la conviction qu'avec les horreurs de la guerre universelle est venu le moment historique où nous devons montrer au monde entier comme à nous-mêmes que nous sommes dignes de cette liberté à laquelle nos aïeux et nous avons jusqu'ici vainement aspiré. Nous avons senti que la justice immanente ne saurait permettre que le sang de nos hommes, que les privations de nos femmes n'eussent- servi qu*^ faire étouffer plus brutalement encore notre vie nationale par ceux qui nous contestent le droit à la liberté. Nous savions qu'il ne peut y avoir pour nous et notre avenir d'autre liberté que celle qui enlèverait à tous nos ennemis la possibilité d'étendre leur rude main sur la vie intellectuelle et économique de nos nations.
Nous souffrons ensemble, mais maintenant nous luttons aussi ensemble pour nous débarrasser du joug étranger et pour libérer nos nations. Notre tâche est rude et rencontrera beaucoup d'obstacles. La nation tchèque vient de jurer solennellement qu'elle
ne fléchira pas, quoi qu'il arrive, dans la lutte pour son indépendance. Nous, qui avons été témoins de votre serment, nous vous promettons en ces minutes mémorables, de rester pour vous de fidèles compagnons d'armes. Nous tenons à montrer que nous sommes vos frères fidèles. Nous avons souffert ensemble; nous luttons ensemble; ensemble, nous vaincrons. Le fruit de notre victoire sera l'indépendance tchécoslovaque et yougoslave. »
La journée de manifestation du 13 avril restera une journée historique pour la Bohême. Elle constitue une nouvelle et grande étape dans la lutte décisive des nations opprimées contre l'Autriche-Hongrie. Le serment solennel est un document qui restera à tout jamais célèbre dans l'histoire des peuples d' Autriche -Hongrie.
MÉMOIRES ET DOCUMENTS
Deutschbœhmen.
« Qui est maître de la Bohème est maître de l'Europe )) a dit Bismarck. Les Allemands le savent fort bien, aussi ont-ils résolu de s'emparer de ce « pilier angidaire » de la défense européenne. Ils réclament donc aujourd'hui, non pas le droit de disposer d'eux-mêmes, mais de disposer du royaume de Bohème, fondé par les Tchèques et oit les Germains, par des moyens divers, sont parvenus à s'infiltrer. Ils voudraient faire des Pays Tchèques un de ces Kolonisationsgebiete germaniques qui serait l'avant-garde de Berlin dans sa germanisation des régions slaves et latines de l'Autriche- Hongrie.
Les prétentions allemandes, qui tiennent à départager la Bohême en deux pays distincts, ne sont, d'ailleurs, fondées sur aucun droit. C'est ce que rappelle la
protestation du grand parti de la Démocratie tchèque du Droit d'Etat, que nous reproduisons ici :
Les députés allemands du royaume de Bohême ont enfin donné corps à leurs apirations visant à une séparation, en demandant que le territoire qu'il nous ont arraché soit constitué en un pays de la couronne indépendant, le « Deutschbœhmen ». Les quémandeurs allemands reconnaissent eux-mêmes que ce territoire n'est pas allemand, en demandant que tous les fonctionnaires et employés tchèques qui s'y trouvent en soient ra])pclés ; que la langue tchèque y soit supprimée dans les administrations, les écoles, en un mot, dans toute la vie publique. La population tchèque de ces régions serait alors absolument privée de tous droits. La Démocratie tchèque du droit d'Etat, d'accord avec tous les Tchèques des régions tchèques et des régions mixtes, déclare une guerre sans merci à ces prétentions.
Depuis le début des temps historiques, depuis des siècles, les Tchèques ont été les seuls habitants de tout le pays. Ils s'y sont installés depuis des temps immémoriaux, pleinement conscients du bien-être qu'offrent ses plaines et de la sécurité que garantissent ses frontières montagneuses. Ce pays est devenu leur terre patrimoniale, les Tchèques lui ont donné leur nom. Nom et peuple se sont fondus en un seul tout indivisible (i).
Bientôt, des colons sont, dans ce pays, venus des pays allemands de l'Ouest. Appuyés sur la faveur des puissants, favorisés par des circonstances défavorables aux Tchèques, profitant de la défaite de la Montagne-Blanche et de la brutale oppression qu'ensuite Vienne victorieuse fit pendant deux siècles subir aux Tchèques, et qui nivela et centralisa tout, ces nouveaux venus, qui avaient désiré devenir citoyens de l'Etat tchèque ont refoulé la population indigène et empiété sur la résidence des Tchèques, jusqu'à ce que fût rca-
(1) I>a Bohc-ni<- s iippolle en ii-li.(jn.- •i.rrliv. ■ i-,!-.!-..!!. i- i..-. , ■ u- ^^'l>•■^.
lise l'état présent. Tout le royaume reste néanmoins la patrie de la nation Tchèque, patrie à laquelle elle reste attachée par un même sentiment d'amour, qu'elle soit occupée par des Tchèques ou par des Allemands. Jadis encore le peuple allemand lui-même reconnaissait cette patrie avec amour et fierté. L'histoire de la Bohême enregistre des périodes où les Allemands de Bohême n'ont pas hésité, aux côtés des Tchèques, à sacrifier tout, même leur vie, pour défendre les libertés communes. Vers 1840 et 1860 encore, une partie des Allemands de Bohême, solidaires des Tchèques, revendiquaient l'indépendance du Royaume de Bohême.
L'idée de démembrer cette patrie commune n'a été que dernièrement répandue parmi le peuple allemand par les excentriques propagateurs allemands des haines nationales et de l'hégémonie. Ce sont ces mêmes éléments pangermaniques qui, précédemment, avaient publiquement déclaré que les Tchèques sont un obstacle à l'unification de tous les Allemands d'Europe en un seul corps d'Etat.
Habitués à jouir, dans toutes les directions et dans tous les domaines de la vie publique, d'une suprématie illimitée et injustifiée, au détriment des Slaves, les Allemands se sont également habitués à mépriser l'égalité des droits et à la considérer comme une oppression à leur égard. Les Allemands de Bohême ont, eux aussi, succombé à cette perversion.
N'étant opprimés par personne, jouissant, au contraire, dans la vie publique, non seulement de simples droits, mais de l'hégémonie, et menant une vie économique et intellectuelle libre, ils n'ont ni raison ni besoin de désirer un démembrement de notre patrie commune. En réalité, ils cherchent à ne pas perdre leur hégémonie et à empêcher l'avènement du droit. C'est pourquoi ils recourent à des procédés qui frisent l'arbitraire. L'un de ces procédés est la revendication d'une province indépendante, le « Deutschbœhmen ». Les ré-
gions de la Bohème occupées en majorité par les Allemands ne forment pas un tout compact, elles ne sont que des lambeaux séparés. Géographiquement, la constitution d'un « Deutschbœhmen » est donc impossible et ne saurait avoir un centre naturel. Quelle que soit la ville que les Allemands désignent comme chef-lieu de ce « Deutschbœhmen », elle n'aura jamais de rapports directs avec les autres régions.
La nation tchèque ne saurait permettre le partage et le démembrement de son pays historique, car :
I ° les frontières montagneuses forment le rempart naturel des Pays Tchèques ; les abandonner serait livrer la patrie au gré de tout ennemi ;
2° Le royaume de Bohême est un organisme naturel unique ; il n'est pas possible de le diviser, ses. différentes parties se complètent mutuellemennt ;
3° Prague, capitale du royaume, est le seul centre de cet organisme unique, centre autour duquel, pendant des siècles, et sans distinction de nationalité, toutes les régions du pays se sont groupées et continueront nécessairement à se grouper, même si elles étaient artificiellement séparées ;
4° Les territoires que revendiquent injustement les Allemands, ont, pendant des siècles, été en grande partie occupés par une population de nationalité tchèque. Aujourd'hui même, ce n'est pas un territoire allemand, mais un territoire mixte. Des centaines de mille Tchèques, politiquement et intellectuellement organisés, y forment une partie importante de la population, qui a largement contribué, par son travail et son talent, au développement de ces régions. Ix chiffre de ces Tchèques est beaucoup plus élevé que l'indiquent les statistiques officielles, basées sur un recensement illégal établi d'après la langue d'usage. Les Allemands le savent d'ailleurs fort bien, comme le prouve leur campagne contre les minorités tchèques, cjui, en réalité, sont souvent des majorités privées de leurs droits.
5" Un Deutschhœhmen indépendant, artificiellement constitué, ne tarderait pas à se désagréger en plusieurs parties (3 lignes 1/2 censurées en Autriche).
Les Allemands qui préconisent la création d'une province particulière, du Deutschhœhmen, ne cherchent pas seulement à réaliser cette bizarre conception. L'exposant à la suite de la mémorable et solennelle déclaration faite par tous les députés tchèques le 6 janvier 1918 {quelques mots censurés) ils opposent leur revendication à celle de toute notre nation qui réclame son Etat tchèque particulier. Ils veulent, avec l'appui des gouvernements austro-hongrois, faire obstacle à nos efforts en vue de la réalisation de cet Etat; ils veulent tromper l'opinion publique par une fausse interprétation du droit des nations à disposer d'elles-mêmes {quelques mots censurés). Néanmoins, nous, qui n'avons jamais renié ses droits civiques à la population allemande de ce royaume et ne songeons pas à les renier dans l'Etat tchèque reconstitué, nous avons et le devoir et le droit de déclarer solennellement au public que nous nous opposerons par tous les moyens à la constitution du Deutschhœhmen et à tout démembrement, quel qu'il soit, du royaume de Bohême ; que nous ne permettrons pas au courant pangermanique de pénétrer à l'intérieur de la Bohême; que nous ne livrerons jamais le sol de la Bohême et qu'en aucun cas nous n'abandonnerons les minorités tchèques. Leur avenir est l'avenir de la nation.
Les milieux politiques du monde entier (6 lignes 1/2 censurées)... nous affirmons également cette vérité historique que, dès l'époque de Hus, la nation tchèque a été sur son territoire naturel l'apôtre de la démocratie en faveur de laquelle elle a combattu. Elle l'est restée aujourd'hui en Bohême, seule même jusqu'ici de toute l'Europe centrale. Afin de rester fidèle à cet apostolat dans l'Etat tchèque reconstitué, comme elle veut réellement, consciencieusement et honnêtement le rester pour
le bien et l'honneur de tous les habitants sans distinction de nationalité, elle doit conserver intégralement et intact son territoire historique entouré des raontagnes^ qui le protègent, territoire où elle a déjà fait glorieusement valoir son droit à disposer librement d'elle-même. La nation tchèque a su, aux époques les plus difficiles, repousser toute attaque contre l'intégrité de son pays. Elle le fera encore dans cette dernière lutte et conservera à TEtat tchèque indépendant un royaume de Bohême unique et indivisible.
■Le Comité exécutif de la Démocratie tchèque du droit d'Etat.
La kulture allemande et les Tchécoslovaques.
Les Allemands ne cessent de répéter sur tous les tons que si les Tchèques sont ce qu'ils sont, c'est à la « kultur » allemande qu'ils le doivent. La Zeit du 1 1 avril, commentant le réquisitoire de Czernin contre les Tchèques, remet les choses au point. Nous sommes donc particulièrement heureux d'enregistrer les aveux de l'organe viennois qui, (bailleurs, n'est pas toujours doux à
l'égard de la nation tchèque.
«Le discours du comte Czernin doit aboutir à une sérieuse mise au point de la politique tchèque. Il n'est pas douteux, d'ailleurs, que les plaintes formulées par le Ministre des Affaires étrangères ont, plus que tout, ému le public tchèque tout entier. Qui s'est efforcé d'observer l'impression produite parmi les Tchèques, a pu se convaincre que les allégations du comte Czernin,. qui établissait une différence entre le peuple tchèque et ses chefs, ont été appliquées par le public non seulement aux hommes politiques, mais au peuple tout entier. On. n'avait jamais tant écrit sur Us Tchèques, leur politique et leur caractère, qu'au cours de cette guerre. Jamais non plus on n'a dit tant de choses fausses ou erronnées. Le discours de Czernin ayant porté un acerbe jugement contre la politique tchèque, l'occasion semble venue de mettre au point, clairement et sans préjugé, les choses auxquelles il tst comme on' le voit, impossible de remédier en lesvoilant ou en les palliant.
Comment expliquer que le peuple tchèque, bien que mêlé depuis si longtemps à notre politique, soit encore, pour ainsi dire, une nation inconnue, inexplorée, forme un chapitre à part ? On ne saurait, en tous cas, s'empêcher d'accuser le monde politique de Vienne d'être très mal informé sur les Tchèques. Les informations qui parviennent à Vienne au sujet des Tchèques ou bien représentent la tactique plutôt indifférente de la politique tchèque officieuse, la langue du Parlement, l'opinion de la presse; ou bien ne sont, vu la perspective des divergences nationales, qu'une carricature, voulue pu non, de la « politique tchèque ». En réalité peu de gens savent exactement quels sont les sentiments et les pensées intimes du peuple tchèque. Le comte Czernin, qui possède un château à Chudenic, en Bohême, a, il est vrai, dit qu'il connaît le «peuple » tchèque. On peut néanmoins présumer que s'il l'avait exactement connu, il serait allé moins loin. Il s'est ainsi rapproché de la façon de juger l'état de la politique autrichienne qui, depuis longtemps ne correspond plus à la réalité, mais constitue plutôt un idéal, une opinion assez semblable à celle des feuilletons politiques de quelque Hermann Bahr, qui a dévoilé son « cœur autrichien » et qui, comme on s'en souvient, a, dans un article paru dans la revue de Fischer, il n'y a pas longtemps, sur le « peuple tchèque », calmé le défi des gens sobres à l'esprit dénué de sentimentalité.
Par suite de plusieurs décades de luttes en Bohême, l'influence de la culture allemande sur la culture tchèque est de plus en plus devenue un mythe, surtout en ce qui concerne les affaires qui n'ont pas un caractère économique. Il suffisait notamment, surtout avant la guerre, d'examiner l'étalage d'une librairie tchèque; toutes les publications françaises, les journaux français, les plus récents auteurs français, y étaient exposés. On traduisait beaucoup les Russes. Il suffisait de considérer le répertoire des théâtres: avant même que certaines pièces eussent été traduites en allemand, elles y figuraient. Il n'en allait pas autrement en science. Il serait trop long d'entrer ici dans tous les détails. On peut cependant juger par ces incidents qu'intellectuellement et aussi politiquement les Tchèques ont été poussés vers une tendance déterminée. Il en ressort que les Tchèques sont ^vraisemblablement le peuple le plus démocratique de l'Autriche.
11 est sans doute historiquement vrai que la haine des Tchèques contre les Allemands doit son origine aux luttes soutenues contre le centralisme, qui était allemand, luttes dans lesquelles ont pris forme les relations des Tchèques à l'égard de « l'Autriche ».
Il n'est pas très simple d'exprimer toutes ces choses. On ne saurait nier toutefois que la politique tchèque, dont la guerre a rendu les buts quelque peu romantiques, a des racines profondes dans le peuple. Il ne résulte pas de là que la critique du comte Czernin à l'égard de certains cas particuliers, concrets, aurait dû s'appliquer à tout le public tchèque. // en ressort seulement que l'on se trompe grandement si l'on croit que le peuple tchèque pourrait encore se rallier amicalement à l'idée d'une « Autriche », telle qu'elle était avant que la guerre eût ouvert de nouvelles perspectives. // est vraisemblable que l'idée du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, d'une future reconstitution démocratie que de l'Europe, n'a nulle part plongé des racines plus profondes que parmi les Tchèques. Elle est accompagnée en outre d'un indéniable optimisme qui fait croire à l'idéologie de la résurrection du Royaume, C'est si vrai, et les Tchèques sont si résolus à défendre leur politique contre toutes les difficultés du temps, que les partis se rapprochent tous pour former dans la lutte un front unique. Reste à savoir s'ils s'engagent ainsi dans la bonne voie. Le romantique droit d'État est incompatible avec l'Autriche. Si enfin la politique tchèque se décidait à revenir en arrière et à adopter un point de vue plus réaliste — et elle devra y arriver, — elle payera cher, en tous cas, dans le peuple, son excursion dans le domaine romantique. »
Voilà un témoignage qui ne déplaira certainement pas à nos amis français. Il contribue à expliquer la conduite de notre nation dans la guerre actuelle.
Notre action.
Le Conseil National a fait preuve, le mois passé, d'une grande activité politique et militaire.
Le professeur Masaryk a terminé son œuvre en Russie. Nous pourrons, après son retour en Europe, exposer en détail tout ce qui, sous son impulsion, a été fait en Russie, depuis mai 1917, date où il a quitté l'Angleterre pour se mettre personnellement à la tête de notre action militaire et politique en Russie. En attendant, le résultat nous apparaît clairement: malgré les indicibles difficultés causées par le bouleversement de la Révolution russe ; malgré la difficulté des communications avec nous, à l'Occident, il a pu organiser notre armée nationale, forte de milliers d'hommes, et y maintenir le moral le plus élevé et la plus exemplaire discipline; il a pu lui assurer le passage à travers toute l'Ukraine, la Russie et la Sibérie jusqu'à Vladivostok. Notre Anabase moderne, dont les détails, les épisodes, surpassant tout ce que l'imagination humaine peut concevoir, entrera sûrement dans l'histoire. Les télégrammes qui parviennent au Conseil National indiquent exactement la marche de nos soldats vers l'Extrême- Orient et enfin leur arrivée à Vladivostok. Les préparatifs pour leur réception en France ont déjà été faits. Sous peu toute cette grande armée tchécoslovaque sera au milieu de ses Alliés d'Occident.
Au début de mai, le professeur Masaryk a débarqué au Canada. Il séjournera quelque temps en Amérique afin d'exposer notre situation aux sphères politiques américaines et de consacrer un certain temps à notre nombreuse colonie américaine.
Entre temps, en France et en Italie, notre action continuait avec succès. Au cours de ces deux derniers mois, M. R. Stefanik a traité avec le gouvernement italien en vue de la création d'une armée tchécoslovaque en Italie. On sait qu'au début, le gouvernement italien était fort hésitant. Il nous avait été permis jusqu'ici, néanmoins, de constituer des bataillons tchécoslovaques, mais ceux-ci devaient servir exclusivement en deuxième ligne. Le lieutenant-colonel Stefanik a fini par gagner le gouvernement italien à notre cause. A la suite de pourparlers avec M. Orlando, président du Conseil, M. Sonnino, ministre des Affaires étrangères, le général Diaz, un accord a été conclu avec le plus grand succès.
Une armée tchécoslovaque a donc été formée, et elle est aujourd'hui sur la ligne de feu. Son chef est l'un des meilleurs généraux italiens, le général Graziani.
Il est à remarquer qu'il a été tenu compte du principe d'unité de l'armée tchécoslovaque. Notre corps d'Italie est considéré comme corps expéditionnaire de notre armée de France.
Au point de vue politique, le Conseil National a agi surtout en Italie et en France. La part prise par les délégués du Conseil National au congrès des nationalités opprimées d'Autriche-Hongrie, a été considérable, et les résultats de ce congrès sont des plus appréciables. Le Conseil National participe, à cet égard, aux travaux relatifs à l'exécution des décisions prises par le Congrès de Rome aussi bien qu'aux préparatifs faits en vue du prochain congrès des nationalités qui aura lieu à Paris.
ÉCHOS ET NOUVELLES
Les députés tchécoslovaques demandent une paix immédiate et refusent des troupes à l'Autriche.
A la séance de la commission de l'armée au Reichsrat de Vienne, le député Kalina a déposé, au nom de l'Union parlementaire tchécoslovaque, la motion suivante (supprimée par la censure autrichienne):
« Le Reichsrat refuse de donner son approbation à l'ordonnance impériale du l*' mai 1915, n" 108 du code de l'empire, concernant un changement, pour la durée de la présente guerre, de la loi du 6 juin 1886, art. 90 du code de l'empire, se rapportant au Landsturm des royaumes et pays représentés au Reichsrat, à l'exception du Tirol et de Vorarlberg.
Signés: les députés tchécoslovaques membres de la commission: Kalina, Nëmec, Habrman, Janovec, PrâSek (ancien ministre), Exner, D"" Witt, Navrâtil, Bradac, D^ gubrt, Voita.
A l'appui de cette motion, les soussignés présentent la déclaration suivante, demandant qu'elle soit jointe au procès-verbal de la séance de la commission de l'armée du 23 avril 1918.
Exposé des motifs:
« La présente motion de tous les députs de la nation tchécoslovaque contre l'ordonnance impériale, décrétant l'extension du service de Landsturm aux hommes âgés de 43 à 50 ans, constitue une protestation solennelle et unanime de toute la nation tchécoslovaque, hommes et femmes indistinctement:
r Contre la guerre atroce en général, et ses auteurs, qui entendent régler les différends entre les nations par le fer et le sang, et au prix de sacrifices immenses de l'humanité entière;
2° contre le militarisme qui, dirigé par la volonté absolutiste des monarques a enchaîné la libre volonté des nations et leur a ôté le droit de disposer d'elles-mêmes;
3° Contre la tyrannie militaire qui s'est installée chez nous et qui a militarisé toutes les classes de la population, enfants et vieillards, hommes et femmes, ouvriers et savants, les arrachant tous à leurs occupations, et les obligeant à collaborer contre leur volonté à l'œuvre de destruction de toutes les classes productives ;
4° Contre l'esprit et la tendance des dirigeants de l'armée qui ont fait d'elle un instrument de germanisation et de magyarisation;
5° Contre les actes d'absolutisme, car Vordonnance impériale fut proclamée d'une façon anti-constitutionnelle, sans le consentement du Reichsrat, bien qu'elle entraîne une charge durable pour les finances de l'empire et qu'elle constitue une modification essentielle à la loi existante;
6° Contre les accords reposant sur le dualisme, car l'ordonnance impériale a été concertée entre le gouvernement absolutiste de Stûrgkh et les hobereaux de l'oligarchie magyare à l'insu des représentants élus du peuple et sans que l'on eût demandé l'avis des facteurs législatifs;
7° Contre la violation des promesses gouvernementales, qui pendant les discussions de la loi existante sur les services de guerre avait solennellement garanti à la majorité d'alors, que les classes de 43 à 50 ans ne seraient jamais employées sur le front et aux premières lignes;
8° Contre les dénonciations et persécutions systématiques auxquelles a été exposée la nation tchécoslovaque dès le début de la guerre;
9° Par cette motion, la nation tchécoslovaque proteste contre les intrigues de la diplomatie secrète, qui, dirigée par des facteurs inconnus et occultes, et par une caste privilégiée, constitue une violation flagrante de la libre volonté des nations réclamant le droit de disposer librement d'elles-mêmes;
10° Contre les velléités annexionnistes et contre une paix basée sur la violence;
1 1 " Elle est une protestation et une accusation contre la folie visant systématiquement à miner les forces morales des nations, contre la destruction de toutes les valeurs économiques de la propriété nationale, contre le gaspillage insouciant du « matériel humain »;
Contre F exploitation honteuse de notre territoire national tchécoslovaque, par des réquisitions et des contributions incessantes; contre Fintention d'affamer notre pays, qui était, au vrai sens du mot, le grenier de toute la monarchie des Habsbourgs, et dont la population, du moindre hameau jusqu'à Prague, la capitale, souffre maintenant atrocement de famine et de misère.
12° Notre proposition se fait en même temps l'interprète de l'indignation des femmes tchécoslovaques à l'égard du ministre de la maison impériale, Czernin, qui cyniquement essaye d'abuser de leur détresse pour les opposer à la politique des représentants de toute la nation;
13° Elle est une accusation et une protestation de tous ces vieillards mobilisés, de leurs femmes et orphelins, contre l'attentat commis contre leur liberté de citoyens, et contre la misère de milliers de gens qui s'ensuivra.
Et notre déclaration est avant tout une manifestation commune et unanime de la volonté collective de la nation.
« LA NATION TCHÉCOSLOVAQUE EST FERMEMENT RÉSOLUE A DISPOSER DÉSORMAIS ELLE-MÊME DE LA VIE ET DES BIENS DE SES ENFANTS, PAR LE SEUL IN- TERMÉDIAIRE DE SES REPRÉSENTANTS LIBREMENT ÉLUS,
« NOTRE NATION, ET EN PREMIER LIEU NOS FEM- MES, EXIGENT UNE PAIX IMMÉDIATE, GÉNÉRALE ET JUSTE, QUI SEULE PEUT APPORTER AUX NATIONS LA LIBERTÉ, L'INDÉPENDANCE ET LA JUSTICE AU MONDE ENTIER;
« NOUS VOULONS DÉSORMAIS VIVRE NOTRE PROPRE VIE DANS UN ÉTAT A NOUS, AU SEIN DE LA SOCIÉTÉ DES NATIONS LIBRES, SOCIÉTÉ QUI RÉSOUDRA TOUS LES DIFFÉRENDS ENTRE LES NATIONS SANS VIOLENCE, PAR UNE ENTENTE AMIABLE, ET DEVIENDRA AINSI LA BASE DU BONHEUR DE L'HUMANITÉ LIBÉRÉE. »
Vienne, le 23 avril 1918.
(Suivent les signatures).
Un manifeste contre la division de la Bohême et des Pays Youg;oslaves.
On connaît la politique du gouvernement autrichien en ces dernières semaines. On sait la façon dont Seidler, président du Conseil, entend résoudre la question tchèque et le problème yougoslave: il a ajourné le parlement de Vienne et prépare un coup d'État dans le but de diviser la Bohême et de séparer les pays Slovènes des autres régions yougoslaves, de façon à assurer définitivement la suprématie germanique en Autriche et à laisser ouverte aux Allemands la route de Trieste et de l'Adriatique. Après entente préalable, l'Union parlementaire tchèque et le Club yougoslave de Vienne, ont lancé, le 8 mai, un manifeste aux nations dont ils sont les représentants. La censure autrichienne a, il va de soi, fortement mutilé cette protestation des députés tchèques et yougoslaves. Nous avons pu néanmoins nous en procurer le texte intégral. Le voici:
« Au moment où, par une décision absolutiste du gouvernement Seidler, le parlement a été ajourné, contrairement à la vo-
lonté de la majorité, et où l'on se prépare, par-dessus la tête des peuples et contre leur volonté, à modifier profondément la constitution, l'Union tchèque et le Club yougoslave se sont réunis en séance commune pour lancer, au nom de la nation tchèque et de la nation yougoslave tout entières, sans distinction de parti, la présente protestation publique.
Les députés des nations tchèque et yougoslave protestent véhémentement contre toutes les tentatives du gouvernement en vue d'établir par voie de décret, sans la participation des peuples et contre eux, un nouveau règlement des rapports constitutionnels surannés qui ne reconnaissent pas les nations. Nous protestons encore plus énergiquement contre la création, extorquée par les chauvins allemands, de provinces en Bohême. De même, nous protestons au point de vue du droit public, contre la séparation, à laquelle il a été fait allusion à la même occasion, des pays Slovènes et du peuple yougoslave un et indivisible des Slovènes, Croates et Serbes, ainsi que contre l'invasion allemande des bords de l'Adriatique. Nous exprimons notre indignation de ce que le gouvernement ose agir ainsi au moment le plus difficile et le plus décisif de la guerre universelle et, à nos revendications pour les nations du droit de disposer d'elles-mêmes et d'une plus grande indépendance — revendications qui sont aussi celles de tout le monde civilisé et démocratique — , répondre par des mesures octroyées par un régime absolutiste, mesures qui ne sauraient être considérées comme constituant des garanties en faveur de la paix désirée et de la possibilité d'une vie commune et amicale des peuples, mais plutôt comme le commencement de luttes plus violentes que toutes celles qui ont eu lieu jusqu'ici et qui pourront aller plus loin que l'imaginent les auteurs de ces mesures octroyées.
Nous constatons publiquement que ces violations du droit à l'égard de nos nations ont lieu au moment où les grandes masses de nos nations, après des privations sans exemple, après ces interminables années de guerre ft une politique de ravitaillement qui a complètement échoué, se trouvent à la veille d'une véritable catastrophe. Nous portons cette grave accusation parce que, à une époque où le pain manque et où, par conséquent, nous ignorons de plus en plus ce qui nous attend demain, on ajoute encore à ces infinies souffrances économiques et sociales des souffrances politiques, nationales et publiques qui font que l'exaspération générale a atteint un tel point qu'il est impossible aujourd'hui d'en prévoir les conséquences.
Nous protestons en même temps contre l'acte révoltant du gouvernement qui, à une époque où les principes de la démocratie, de l'égalité civique et de l'autonomie nationale ont péné-
tré le monde entier, se livre à notre égard à des manœuvres qui ne constituent rien d'autre qu'un nouveau raffermissement de l'absolutisme et un renforcement nouveau du régime bureaucratique. D'autre part, on néglige sciemment ou l'on ignore intentionnellement les demandes de nos nations en vue d'obtenir leur pleine autonomie civique dans des assemblées législatives démocratiques.
Nous protestons avec la même fermeté contre le fait que, de nouveau, sans aucune raison, sans aucune nécessité et au détriment de la vie publique et du ravitaillement, le parlement autrichien a été ajourné au moment où les parlements de tous les États vraiment démocratiques participent constamment et résolument à la vie de leurs peuples, de même que contre le fait qu'on a encore privé les députés de nos nations de la tribune parlementaire dont, pendant les trois premières années de la guerre, ils avaient déjà été privés sous la pression de la dictature militaire.
La responsabilité de toutes les conséquences possibles retombe en premier lieu sur le gouvernement qui, par cet acte impardonnable, a une fois de plus prouvé au monde entier que l'Autriche ne saurait juridiquement être considérée comme un État constitutionnel, et qu'une oligarchie et une bureaucratie, sans importance numérique et sans responsabilité devant qui que ce soit, n'hésitent pas, sous la pression et avec l'approbation d'une partie des députés nationalistes allemands, à réduire au silence les membres d'un parlement issu du suffrage universel, dès qu'elles craignent que ce parlement ait le courage de se prononcer publiquement et de soutenir fermement ce qui est réellement la volonté et la conviction des nations représentées au parlement.
Les députés tchèques et yougoslaves déclarent donc qu'ils ne reconnaîtront jamais aucune mesure octroyée ni aucun décret administratif partial que l'on voudrait leur imposer, et qu'ils repousseront avec la dernière énergie toute mesure de ce genre; qu'ils n'assument aucune responsabilité pour le développement ultérieur de la situation; qu'ils ne se laisseront terrifier par aucune violence, mais qu'ils persisteront solidairement dans la lutte contre l'absolutisme pour la démocratie, la liberté, le droit à disposer de soi-même et l'indépendance politique. »
«■ Si TAutriche n'existait pas, que deviendrait Vienne? »
Si l'Autriche devait aujourd'hui conclure la paix, écrit la Zeit de Vienne, dans un éditorial récent, elle devrait alors subir la volonté de ses ennemis. Elle devrait céder ses provinces italiennes à l'Italie, les Yougoslaves à la Serbie. La monarchie serait
disloquée en une série d'États petits et moyens. — Il y a peutêtre des esprits politiques assez élevés pour lesquels cette perspective ne présente rien d'épouvantable? — ajoute le journal.
Oh, sans doute, il y en a. En ceci, la Zeit ne se trompe point. Il y en a même beaucoup. Les Tchécoslovaques, les Yougoslaves, les Polonais, les Roumains, les Italiens d'Autriche — bref, la grande majorité des nations vivant sous la tutelle de l'aigle bicéphale n'est nullement épouvantée à la perspective d'échapper enfin à ses serres.
Mais tel n'est pas l'opinion de la Zeit qui, renonçant à toute élévation d^ esprit exhale son épouvante dans le cri de: « Et Vienne ?, que deviendrait Vienne ? ! »
Eh bien, oui, parlons-en ! Que deviendrait donc Vienne si l'Autriche n'existait pas ?
(( Vienne,' dit le journal, serait décapitalisée ! Elle cesserait d'être la capitale d'une grande puissance, le centre du trafic d'un grand territoire économique; et cette dégradation entraînerait forcément la paralysie de son commerce, la fuite de son industrie, la dépopulation de la propriété immobilière, l'appauvrissement, le manque d'ouvrage, bref un déclin sans espoir de retour !
Dans les rues si fréquentées aujourd'hui, l'herbe couvrirait le sol ; les faubourgs déserts tomberaient en ruines. Et cet amas de débris lamentables dirait aux générations futures comment la faiblesse politique a été punie de mort économique !»
Voilà, l'aveu est net. Remercions le quotidien viennois de la belle ingénuité avec laquelle il découvre les mobiles cachés du centralisme autrichien, ne s'apercevant même pas, dans son égoïsme étroit et naïf, que son récit pathétique est un terrible réquisitoire contre la constitution de la monarchie.
En effet, la Basse-Autriche, avec Vienne sa capitale, en sa qualité de résidence impériale, absorbe en grande partie les produits du travail des pays les plus riches de la monarchie. Et tout cela devrait s'écrouler ! Si l'Autriche n'existait pas, la Bohême conserverait la richesse de ses produits naturels et de son travail; la Yougoslavie garderait son blé et son bétail; enfin Vienne, capitale d'un petit pays, serait condamnée à végéter lamentablement avec les paysans illettrés du Tirol et de la Styrie ! Jamais !
Et le journal, qui nous conte cette belle philosophie du parasitisme, c'est la Zeit, organe des soi-disant pacifistes autrichiens, des Meinl, des Frankfurter, qui, il n'y a pas longtemps, prêchait une politique de conciliation à l'égard des nations.
Quelle perspective séduisante pour les nations opprimées de l'Autriche! D'un côté, les pangermanistes, avec leur centralisation politique et militaire, avec la langue allemande comme lan-
gue d'État, la germanisation de l'administration publique et des écoles. De l'autre, les capitalistes et financiers, les pacifistes douceureux qui renoncent à tout cela, pour peu qu'on abandonne les nations à leur exploitation éhontée.
Jamais les Allemands d'Autriche n'abandonneront leur proie. Pour les pangermanistes, cela signifierait la fin du « Drang nach Osten », pour les bureaucrates, la fin de leur tyrannie; pour les capitalistes viennois, l'appauvrissement. Et ce serait la mort économique de Vienne, de cette grande sangsue du corps vivant des nations exploitées.
Dans ces conditions-là, on peut imaginer dans quel esprit sera conçue la réforme constitutionnelle que prépare le ministère Seidler.
L'Ukraine peut-elle ravitailler les Centraux ?
L'organe des radicaux tchèques que dirige le D"" Stransky, les Lidové Noviny, se moque des espérances des Allemands d'Autriche, qui pensent que l'Ukraine résoudra toutes les difficultés de ravitaillement de la monarchie danubienne.
« Les parties méridionales de l'Ukraine, disent les Lidové Noviny, comptent pour les plus fertiles de l'Ukraine entière. Cependant, un pain rond, qui pèse 1.600 grammes, y coûte 6 francs et un kilo de fromage « de mouton » 15 francs. »
Voilà un bien faible espoir pour l'estomac creux des Autrichiens !
Dans la langue tchèque, les mots « empires centraux » et « victoire » sont incompatibles.
Bohemia, journal allemand de Prague, écrit :
« Dans les cinémas de Prague, on fait passer maintenant une série de films de guerre allemands. Les inscriptions intercalées entre les tableaux sont rédigées en tchèque et en allemand. Les inscriptions originales allemandes sont traduites textuellement.
« Dans un seul cas, la traduction tchèque diffère. Voici les deux textes:
Allemand: L'Entente ne veut pas conclure la paix. Les Centraux doivent donc continuer à vaincre;
Tchèque: L'Entente ne veut pas conclure la paix. Les Centraux doivent donc continuer à combattre. »
« Il paraît, ajoute le journal allemand, que le vocabulaire tchèque ne connaît pas le mot « victoire ), quand il s'agit des puissances centrales. »
Le rôle de la social-démocratie autrichienne pendant la guerre.
On sait que les social-démocrates allemands d'Autriche ont récemment, au Reichsrat de Vienne, voté pour le budget. Ce vote est en flagrante contradiction avec leurs doctrines. Les Nârodni Listy, de Prague, dans un article intitulé « La fin d'une comédie » commente cette hérésie socialiste par quelques justes observations:
« Les députés de la social-démocratie allemande d'Autriche, écrit le journal, ont maintenant adopté ouvertement le chemin suivi par leurs camarades d'Allemagne dès le début de la guerre. Là, les social-démocrates s'abritaient derrière la devise: « Guerre au tsarisme ! » En Autriche, où le Reichsrat ne siégeait pas, dans l'Autriche dur comte Stiirghk et des tribunaux militaires, il n'y avait ni prétexte, ni non plus, heureusement, d'occasion de* pratiquer une politique gouvernementale. Après la chute du tsarisme, les social-démocrates ont masqué leur servitude par un mot d'ordre nouveau: « Paix de conciliation ». Couverts par cette parole, ils ont voté les budgets et sont allés à Stockholm. En Autriche, on n'avait pas encore besoin de leurs votes, — on avait les Polonais ! — Mais en cas d'urgence, Czernin aurait pu obtenir d'eux et de la populace de Vienne autant de votes de confiance qu'il en eiJt voulu.
Dans la politique suivie à l'égard de la Russie révolutionnaire, les puissances centrales distribuèrent ainsi les rôles: les dirigeants ont fixé les buts, la social-démocratie a fourni les moyens d'ébranler le front russe en démoralisant l'arrière.
Maintenant enfin, quand la paix « de conciliation n avec la Russie, l'Ukraine et la Roumanie est un fait accompli, la socialdémocratie allemande jette le masque et pratique ouvertement ce que, jusqu'ici, elle faisait en cachette et hors des frontières. Les social-démocrates allemands soutiennent de leurs votes le gouvernement; approuvant tout ce qu'il a fait jusqu'à présent et tout ce qu'il pense faire à l'avenir. Jusqu'ici le monde savait seulement qu'ils approuvent une paix sans annexions ni indemnités et qu'ils sont partisans du droit des nations, sauf les nations d'Autriche-Hongrie, à disposer d'elles-mêmes. Maintenant, on sait qu'ils approuvent n'importe quelle paix, pourvu qu'elle soit conclue avec le gouvernement dont ils se font l'honneur d'être les humbles serviteurs. Et le fait que les social-démocrates autrichiens soutiennent unanimement le gouvernement qui, il y a peu de semaines, s'était déclaré partisan des privilèges nationaux qui devaient frapper surtout les ouvriers tchèques (Seidler a déclaré qu'en cas de réforme électorale pour les conseils municipaux le '( Besitzstand » allemand devrait être garanti. — ) Ce fait nous
éclaire suffisamment sur leur politique intérieure. Leur portrait est désormais achevé.
La Censure autrichienne à Pragn&.
Il y a quatre mois, les journaux de Prague ont été informés par le Directeur de la police que la censure allait être supprimée et que l'on exécuterait uniquement une soi-disant élimination.
Le journal Vecer, de Prague, se moquait un jour de la mauvaise prononciation tchèque de l'archevêque de Prague, le comte Huyn, qui est d'origine allemande et pangermaniste fervent.
Les autorités autrichiennes « éliminèrent » cette critique de la prononciation et du style de l'archevêque Huyn, prétendant, dans l'arrêté officiel que « cette sorte de critique aurait pour l'Autriche-Hongrie une influence néfaste sur le résultat favorable de cette guerre ».
Le Pain K. K. autrichien.
Le journal tchécoslovaque Nârodni PoUtika publie le résultat de l'analyse de la farine qu'on met à la disposition des boulangers. C'est en réalité une sorte de son qui contient entre autres : du sable, de la terre glaise, des brins de paille moulue, du verre pilé, de la craie, des fèves de marais et, à côté de cela, des matières organiques, c'est-à-dire des détritus de matière animale. Le journal ajoute que vraiment l'on pourrait, au moins, se soucier davantage de la propreté, afin que l'on ne trouve pas dans la farine de dégoûtantes ordures.
La réforme électorale en Hongrie et les non-Magfyars.
Le journal tchécoslovaque Nârodni PoUtika, de Prague, critiquant le projet de réforme électorale en Hongrie, attire l'attention sur le fait qu'elle prive une grande partie des Tchécoslovaques de la Hongrie du Nord (de la Slovaquie), de même que des j^oumains de la Transylvanie et des Yougoslaves habitant le Sud de la Hongrie, de leur principal droit civique, du droit de vote. Un article du projet de réforme électorale dit notamment:
« Les illettrés n'ont pas le droit de vote. Tous les électeurs « doivent savoir bien lire et écrire, ce que doit prouver un cer- « iificat délivré par l'école qu'ils ont suivie. »
Donc, c'est l'école qui décide si le citoyen doit être considéré comme lettré ou illettré. Il y a un inconvénient, c'est que les non-Magyars ne parviendront pas à posséder leurs propres écoles. L'État n'organise que des écoles magyares et les hommes d'État crient à tue-tête qu'il n'y a que des Magyars en Hongrie. Le but
du projet de réforme électorale est clair: il vise à écarter des élections les non-Magyars, comme ce fut le cas jusqu'à présent, car les écoles magyares restreindront au strict minimum le « certificat d'aptitude électorale ». Un grand nombre de Slovaques, de Roumains ou de Serbes, dont la fermeté nationale sera connue des autorités magyares, passeront tout simplement pour des illettrés.
D'ailleurs, les parties non-magyares de la Hongrie sont en général les moins pourvues d'écoles. « Le Magyar subjugue en ta- « rissant les sources d'instruction — dit la Ndrodni Politika — « car il est persuadé qu'un Tchécoslovaque, un Roumain ou un « Serbe sans instruction peut être plus facilement réduit au si- « lence dans le domaine politique et national. Seuls 6 % de « toutes les écoles de la Slovaquie sont vraiment des écoles « tchécoslovaques. Les autres sont magyares. Il y a beaucoup de « communes slovaques, même des districts entiers, où les écoles « font entièrement défaut. Le plan du gouvernement hongrois « est clair. D'un côté, il voudrait limiter les écoles dans les ré- « gions non-magyares, afin d'y augmenter le nombre des illet- « très. De l'autre, là où les écoles sont déjà établies, le gouver- M nement affermira leur caractère magyar, pour former — puisce qu'on ne peut faire autrement — non pas des citoyens Slova- « ques. Roumains ou Serbes, mais uniquement des Magyars. »
A qui la faute ?
Le journal tchécoslovaque Moravsko-Slezsky Dennik publiait en date du 26 mars 1918, un long article expliquant pourquoi les Tchécoslovaques pratiquent actuellement une politique hostile aux empires centraux.
« Nos « amis » autrichiens et magyars — dit-il ~ nous demandent cent fois par jour : quelle puissance ennemie a provoqué ce mouvement pour l'indépendance nationale des Tchécoslovaques? Avec une grimace de cynisme, ils nous demandent ce que nous avaient promis l'ex-tsar, le président Wilson, Lloyd George et d'autres ?
(( Insensés, ils déploient avec le zèle et le flair d'un agent de la police secrète une habileté qui n'est pas de rigueur, ... et pourtant le problème est bien clair ! Ils ne savent rien de l'évolution? Ils n'ont pas appris ce que c'est que la tendance, innée en l'humanité entière, à se débarrasser de toutes les anciennes formes surannées ? Puisqu'ils veulent se saisir du coupable qu'ils mettent en prison la philosophie ! »
Le journal met ensuite en opposition le caractère tchécoslovaque et le caractère allemand, citant la parole d'un philosophe: « Pour nous autres Allemands, l'ordre seul a de la valeur ! » —
« Nous autres Tchécoslovaques — dit le Moravsko-Slezsky Dennik — nous prêtons l'oreille aux battements du cœur de l'humanité. Nous ne fermons pas nos cœurs aux grandes idées destinées à sauver l'humanité de l'humiliation, des difficultés et des souffrances que nous avons eues à supporter. L'idée ne peut être supprimée. Si nos ennemis (les Allemands et les Magyars) avaient la force d'éteindre le soleil et de détruire la vie sur cette terre — ils ne pourraient quand même pas arrêter la marche de la démocratie ! »
A Vienne, les prisons regorgent.
Elles sont même archipleines, de sorte que les autorités se voient dans l'obligation de laisser en liberté provisoire les heureux candidats, en attendant une conjoncture plus favorable.
Les journaux viennois qui nous apprennent cette étrange nouvelle contiennent des détails épouvantables sur l'accroissement de la criminalité dans la capitale autrichienne. Les meurtres, les vols, les escroqueries se multiplient. La guerre qui a donné naissance à tant de fortunes immenses, a jeté en même temps les classes moyennes dans la plus effroyable misère. C'est la misère, la famine qui poussent ces gens dans les bras du crime. Le pourcentage des jeunes criminels est inquiétant; ils se recrutent surtout parmi les classes ouvrières.
Mais les Viennois, légers comme ils le sont, ne semblent pas s'émouvoir outre mesure de ces signes précurseurs de la décomposition sociale. Quand ils ont appris que l'on refusait des prisonniers ils se sont contentés de plaisanter: « Vous n'êtes pas encore écroué? Dépêchez-vous, bientôt, il n'y aura plus de violons ! — »
La langue du vieux dieu.
Trois conseillers municipaux du xx* arrondissement de Vienne ont prié le conseil municipal de demander à l'archevêché qu'on supprime sans délai les sermons en langue tchèque qui depuis plusieurs décades ont lieu à l'église Sainte Brigite, et que ne soient attachés à ladite église que des prêtres sûrs au point de vue du nationalisme allemand.
Les Tchèques sont au moins 400.000 à Vienne. L'église Sainte-Brigite est la seule où l'on prêche en tchèque. A l'avenir le catholique tchèque habitant Vienne ne doit plus entendre parler à l'église sa langue maternelle. Il est vrai que le vieux dieu allemand ne peut pas être le dieu des autres nations. Mais pourquoi les Germains ne gardent-ils pas pour eux leur idole? Pourquoi tiennent-ils à imposer un dieu « made in Germany » et ses prêtres?
t L'Alsace est nôtre c déclarent les Viennois.
Un incident très caractéristique démontre que les Allemands d'Autriche cessent de faire une distinction entre l'Autriche et l'Allemagne. Le Vidensky Dennik, écrit dans un éditorial :
« Au moment de l'offensive victorieuse dirigée contre les Italiens, j'ai eu une conversation avec une dame de la société allemande. Je soutenais le point de vue que l'Alsace, qui avait été enlevée aux Français par l'Allemagne, devrait leur être rendue et que l'annexion des territoires et l'oppression des nations étaient des actes contraires à la civilisation. Notre conversation se termina de telle façon que la dame que j'accompagnais déclara : (( L'Alsace restera à nous. » Cette dame est une Autrichienne. Voilà les idées des Allemands d'Autriche, qui confondent déjà l'Autriche et l'Allemagne et prétendent que l'Alsace est à (( eux », Ils se sentent déjà liés à l'Allemagne en un seul bloc. Que devient le « patriotisme autrichien », dont ils se vantaient avec tant de morgue ?
Le Vidensky Dennik est un journal tchèque, l'organe principal des Tchèques de Vienne, dont le nombre s'élève à 400.000.
Fourberies électorales des Magyars.— Les inculpés politiques privés dit droit de vote en Autriche.
Suivant le projet de réforme électorale, présenté par le Ministre Vazsonyi, les trois catégories suivantes de citoyens hongrois doivent être privées du droit de vote :
l°Les personnes incapables de se servir de leur raison et les pensionnaires des établissements de charité publique ;
2^ Les personnes privées de leurs droits civiques à cause d'actes déshonorants (les criminels, les propriétaires de maisons de tolérance, etc.) ;
3° Les inculpés politiques, c'est-à-dire les personnes qui, à cause de leur activité politique, sont entrées en conflit avec le régime actuellement en vigueur en Hongrie (la fameuse « agitation contre la nationalité magyare », contre les classes, etc.), et qui ont été poursuivies pour cette activité. Dans cette catégorie, rentrent aussi tous les délits de presse, car, en temps normal, il existe en Hongrie « la liberté de la presse », c'est-à-dire qu'il n'y a pas de censure, mais les auteurs sont responsables des articles défavorables au gouvernement, et ils sont poursuivis et emprisonnés. La pratique d'après laquelle, en Hongrie, les Slovaques, les Roumains, les Serbes et les Social-démocrates étaient — et sont encore — condamnés pour leurs opinions, manifestées par la presse ou par la parole, est suffisamment connue.
Cette condition des droits de vote, donnée par le docteur Vazsonyi, signifie que presque tous les principaux facteurs politiques de nationalité non-magyare ne pourront être électeurs.
Les Slovaques pratiquaient une politique passive depuis 1881, c'est-à-dire qu'ils s'abstinrent de participer aux élections. Ce n'est qu'en 1898 que les Slovaques sont entrés en activité, et depuis lors, ils ont pris part quatre fois aux luttes électorales. En 1904, ils réussirent à élire quatre députés; en 1905, un seul. En 1907, ils en élirent sept à la Chambre de Budapest, mais en 1910, pas plus de trois. Ils ont pendant toute cette période, présenté vingtsix candidats, dont dix-sept n'ont pas été élus. Les huit candidats élus au parlement de Budapest subirent une persécution furieuse de la part des tribunaux hongrois. Ils furent poursuivis presque exclusivement pour leur profession de foi, car le programme slovaque signifie le partage de la Hongrie, et par cela même constitue un attentat contre l'intégrité de l'Etat hongrois. Ainsi, le député Dr. Ivanka a été condamné à une année de prison, le député Juriga à deux ans, le député Veselovsky à une année, le député Valasek à une année, le candidat Srobar à une année, le candidat Hlinka à deux années, etc., etc. De même l'ancien député Hodza et une foule d'autres Slovaques qui prennent part aux luttes politiques, ont été condamnés pour des crimes politiques.
La même chose se passe chez les Roumains et chez les Serbes. Le projet de réforme électorale de Wekerlé a, comme on le voit, pour but manifeste d'empêcher d'ores et déjà qu'aucun homme politique des nations non-magyares de la Hongrie ne puisse entrer au parlement de Budapest et que toute activité publique leur soit interdite.
Tel est le côté pratique de la réforme « démocratique » du droit électoral en Hongrie.
Le retour des prisonniers de Russie en Autriche.
Les prisonniers qui reviennent de Russie causent au gouvernement austro-hongrois de graves soucis, aussi les autorités militaires prennent-elles d'eux le plus grand soin. Une note communiquée par le bureau de presse de l'état-major, le 27 février, fait <:onnaître les paternelles mesures prises à cet égard.
« Les prisonniers qui reviennent ainsi, dit le document, sont concentrés dans la zone des armées. Ils y sont soumis à une quarantaine de deux semaines, de façon à éviter la propagation à l'intérieur des maladies contagieuses, telles que la fièvre pourprée, la fièvre typhoïde, la fièvre jaune, la dysenterie et la peste, qui sévissent en Russie. Dans les stations de quarantaine, dirigées par des médecins expérimentés et attentifs, des officiers et des
aumôniers ont été répartis pour recueillir les desiderata particuliers des hommes et aider les soldats à entrer en relations avec leurs parents. » La quarantaine sanitaire achevée, les prisonniers sont encore retenus quatre semaines dans la zone des armées. Il faut, paraît-il, s'assurer de leur identité réelle, car beaucoup d'entre eux ont des papiers insuffisants. Une enquête doit aussi être faite pour savoir s'ils n'ont pas commis quelque faute grave. Cette dernière mesure signifie que l'on tient à savoir si parmi ces prisonniers rentrés au bercail, il n'y a pas quelque Slave dont on puisse se débarrasser en l'accusant de désertion. Il faut également les équiper à l'austro-hongroise, car, paraît-il, beaucoup d'entre eux ont endossé l'uniforme russe.
Le charitable état-major ajoute: « Enfin il convient, après les fatigues qu'ils ont éprouvées, de leur assurer un régime alimentaire réconfortant qu'ils ne trouveraient sans doute pas à l'intérieur dans une mesure convenable. Cette période doit donc assurer aux prisonniers rentrant, le repos et le réconfort. Dans ce but, ils ont à leur disposition des salles de réunion et de cinématographe militaire. A cette occasion encore, des officiers et des aumôniers sont chargés de recueillir les désirs des soldats et dfe leur faire connaître l'état de la guerre et l'état de choses qui règne en Autriche-Hongrie. »
Pour qui sait ce que parler veut dire, le but de toutes ces mesures apparaît clairement. Il s'agit, d'une part, de fermer la frontière au « bolchévisme » ; d'autre part, on craint que les prisonniers slaves, particulièrement tchécoslovaques et yougoslaves, n'apportent avec eux un nationalisme plus dangereux encore que les idées socialistes russes. On leur fait donc la leçon avant de les envoyer à leur dépôt, d'abord, en congé dans leurs foyers, ensuite. Mais, comme le fait justement remarquer VArbeiter Zeitung, l'armée n'empêchera pas les idées de passer.
Bien autrichien!
Le ministre autrichien de la Guerre a donné à tous les officiers des ordres leur enjoignant de ne pas se lever quand on joue l'hymne national tchèque Kde domov muj l
Lt Gérsnt : h. JiATMiKt;.
Imprinieri* SUve, 182, ni* du Faulmurc St.-Mtrtia, Parla.
Revue bî-mensuelle