LA RÉDACTION
La manoeuvre autrichienne et la paix séparée
Le Korrespondenz-Bureau envoyait, il y a quelque temps à tous les journaux allemands d'Autriche, la communication suivante :
— La. National Zeitung de Bâle, dans son numéro du 22 avril, traite de la « Nouvelle orientation de la politique autrichienne ». Il constate que l'Empereur Charles se préoccupe de revenir aux traditions habsbourgeoises qui ont toujours respecté les droits des diverses nationalités. Pendant la guerre, ces traditions avaient été momentanément oubliées; le jeune souverain les reprend aujourd'hui. — L'Entente réclame la liberté des peuples. — Ce programme n'a rien d'effrayant pour T Autriche et il s'accorde parfaitement avec les désjrs de l'Empereur. Il convient que le monde se persuade de cette vérité qui est destinée à amener à bref délai la paix, et une paix favorable à la monarchie. L'Allemagne ne naurait que se réjouir d'une évolution qui ne peut avoir que des avantages pour elle. Elle a besoin d'une Autriche puissante et forte. La tactique nouvelle inaugurée par l'Empereur Charles n'implique aucune modification dans la politique extérieure : on ne voit pas en effet pourquoi l'Autriche n'entretiendrait pas avec l'Allemagne les relations les plus cordiales, tout en méritant la confiance de l'Entente. Sur aucun point essentiel, elle n'est en opposition ni avec la France, ni avec l'Angleterre,
ni même avec la Russie, puisque le gouvernement de Petrograd répudie les ambitions panslavistes de l'ancienne Cour. Elle peut donc intervenir avec une complète indépendance dans toutes les combinaisons diplomatiques. — Le Korrespondenz-Bureau ajoutait :
Ainsi, d'après l'organe du gouvernement autrichien, l'Empereur Charles désire la paix et rien ne s'oppose à ce que son appel soit favorablement accueilli par l'Entente, puisque les principes du gouvernement autrichien s'accordent sur tous les points avec ceux du président Wilson.
En même temps que paraissait la note de la National Zeitungy des rumeurs suspectes se sont répandues. On chuchote sous le manteau que l'Impératrice Zita, dont, suivant la formule consacrée, les sympathies pour la France sont si connues et dont les frères servent dans l'armée alliée, a rallié à la cause de son mari des intermédiaires influents. Quelques catholiques qui, par la plus singulière aberration, persistent à confondre la cause de l'Église avec celle des Habsbourgs, reprennent le thème rebattu de l'opposition naturelle de Vienne et de Berlin; ils dénoncent l'imprudence des théoriciens fantaisistes qui sacrifient à leurs chimères les intérêts permanents de la patrie et ils opposent à l'idéalisme nuageux des démocrates qui, comme nous, réclament l'affranchissement des peuples, la pure tradition monarchique des Pompadour, des abbés Bernis et des Soubise. Ils trouvent un écho empressé parmi quelques financiers suspects dont la guerre a troublé les tractations louches avec la Banque berlinoise et qui ont hâte de recommencer leur pêche fructueuse en eau trouble. Le comte Mensdorf les a persuadés aisément
de la pureté des intentions de son gouvernement
Sur quoi reposent ces racontars ? — Probablement sur pas grand'chose et peut-être sur rien. Que quelques courtiers véreux n'aient pas hésité à accepter une conversation avec le comte Mensdorf, il n'y a ni à s'en étonner ni à s'en scandaliser. A toutes les époques, les diplomates ont trouvé autour d'eux des aventuriers et des aigrefins prêts à se charger des besognes les plus répugnantes. Que ces entremetteurs jouissent de quelque crédit et que l'on ait accueilli leurs propositions, s'ils se sont hasardés à les présenter, autrement que par un haussement d'épaules, nous nous refusons à le croire.
, il y aurait quelque témérité à ne pas examiner la question d'un peu plus près. Depuis le début de la guerre, notre victoire a été retardée, sinon compromise, par de telles erreurs, — et si étranges, — que nous avons le devoir d'être sur nos gardes et de prévenir l'opinion avant qu'il soit trop tard.
Quel est le but de la manœuvre autrichienne ? — Le premier, — qui saute tout de suite aux yeux, — est de jeter un certain désarroi dans les esprits en suscitant des espoirs prématurés qui ne sauraient avoir pour résultat que d'énerver la résistance.
— Les cœurs les plus fermes ont leurs heures de défaillance et le Sauveur lui-même a demandé à son Père de détourner de lui le calice de la souffrance et de la mort.
. L'opinion joue aujourd'hui un rôle prépondérant dans les affaires publiques; elle est mobile, sujette aux entraînements, facile à surprendre : pourquoi n'essaierait-on pas de capter sa bonne foi et que risque-t-on à l'allécher par des promesses vagues qui flattent ses secrets instincts? La guerre est un fléau si épouvantable que, pour l'éloigner, les démocraties occidentales sont ailées jusqu'à l'extrême limite des abdications ; pendant de longues
années, avec une patience évangélique, elles ont supporté les avanies de T Allemagne et ses insolentes extorsions ;' au dernier moment, elles ne se sont résignées à courir aux armes que sous la menace directe de l'invasion. Elles gardent au, fond de l'âme l'horreur de la violence et le désir de la concorde. Si on leur laisse entrevoir un moyen quelconque de revenir à une vie normale, de rentrer dans les conditions de Thumanité, ne se jetteront-elles pas sur Tappât, si grossier soit-il ? — Les dirigeants de Vienne n'obtiendraient-ils que ce résultat, leur travail n'aurait pas été perdu, puisqu'ils seraient parvenus ainsi à diminuer, — ne fût-ce que pour une heure, — Pardeur des combattants et qu'ils auraient affaibli la résolution unanime qui est la condition et le gage de notre succès.
Ils espèrent aussi jeter par leurs intrigues entre les divers alliés des germes de défiance et de désunion, et fortifier du même coup la situation intérieure de la monarchie. Toutes les coalitions ont leur point faible ; elles ne durent et ne triomphent que si chacun de leurs membres comprend qu'il doit, tant que la guerre continue, abdiquer sa personnalité et la soumettre à la cause générale. Quand la parole est au canon, les tours de valse ne seraient pas seulement inconvenants, ils seraient criminels. En Autriche même, la résistance des Yougoslaves, des Roumains, des Tchécoslovaques, des Italiens, s'effondrerait du jour où l'Entente abandonnerait la moindre parcelle de son programme, qui est la libération des peuples, et suppose par conséquent la suppression de TAutriche.
La seule pensée d'une négociation séparée avec le gouvernement de Vienne équivaudrait donc pour nous à une défaite grave.
Un simple récit suffira pour montrer que Clam-Martinic et Czernin n'ont jamais été que les instruments de l'Allemagne, que ce sont ses intérêts qu'ils servent et que, quand par hasard ils semblent s'éloigner d'elle, c'est avec sa connivence et peut-être sur son ordre.
A la fin de l'année dernière, M. de Spitzmûller, qui avait succédé à M. de Kœrber, a cédé la place de président du Cabinet de Vienne au comte Clam-Martinic. Vers la même époque, le comte Ottokar Czernin était nommé ministre des affaires étrangères. Les noms des nouveaux ministres avaient une sonorité slave, et il n'en fallut pas davantage pour que
l'opinion s'accréditât aussitôt que leur arrivée au pouvoir marquait le début d'une ère nouvelle.
Le comte Czernin, de même que Clam-Martinic, avait été des amis de François-Ferdinand qui lui réservait le ministère des Affaires étrangères et qui, en 1913, l'avait fait nommer ambassadeur à Bucarest. Il passe pour un type excellent de la diplomatie autrichienne, de relations aimables, de manières courtoises, assez ignorant, d'une intelligence médiocre, mais souple, fin, peu chargé de scrupules, un roublard^ a dit de lui Take Jonesco.
Le comte Clam-Martinic est un homme jeune encore, — il est né en 1863, — qui possède de vastes domaines en Bohême. Bien que député de la Diète de Prague et membre héréditaire de la Chambre de seigneurs, il a, jusque dans les dernières années, consacré le meilleur de son activité à Texploiion de ses biens et à l'industrie. Neveu du comte Henri Clam-Martinic qui, de 1860 à 1873, ^ joué un rôle de premier plan dans les affaires de la monarchie autrichienne et qui était, à côté de Palacky et de Kieger, un des chefs du parti féodal et national, le nouveau ministre a été élevé à Prague, il parle le tchèque et n'a pas perdu tout contact avec les Slaves de Bohême. Comme Czernin, c'est avant tout un fidèle de la dynastie et il partage les convictions de la bureaucratie viennoise. Avec elle, il pense que la monarchie habsbourgeoise est un État germanique qui repose sur l'unité d'une armée et d'une administration allemandes, mais il ne juge pas indispensable de hâter la germanisation; si après tout les Tchèques tiennent à parler leur patois, pourquoi ne pas leur en passer la fantaisie ?
A peine arrivé au pouvoir, il court à Prague et entame des négociations avec les divers partis nationaux. Le plan s'indiquait dès lors, qui depuis a pris des contours de plus en plus précis. Il était depuis longtemps manifeste que la victoire complète de l'Allemagne était hors de question; l'Autriche risquait de payer les frais; l'important était de la tirer d'embarras. Clam-Martinic, comme jadis Bismark à la Diète de Berlin,tendaitun rameau d'olivier àl'opposition! — Vos morts se comptent par milliers; le gouvernement a emprisonné vos chefs, ils sortiront des prisons ruinés dans leur santé et dans leurs biens; votre jeunesse a été décimée, votre fortune est détruite; — oublions tout cela, passons l'éponge. Groupez-vous autour de l'Empereur; il ne vous ménagera pas ses sympathies... tant qu'il aura besoin de vous. Dès que
le moment lui paraîtra favorable, il retirera ses promesses et vous livrera de nouveau à T Allemagne. En attendant, offrons à l'Entente le tableau touchant de notre réconciliation ; émue par ce spectacle, elle nous rendra son amitié, — qui pour le moment nous est indispensable.
La situation de Clam-Martinic est délicate. Pour convaincre les Slaves de sa sincérité, il est indispensable qu'il se présente à eux comme dégagé de l'emprise germanique. C'est assez malaisé, parce qu'on le sait en très amicales relations avec Guillaume II, et surtout, si on prenait au sérieux son revirement, il se trouverait aussitôt exposé aux attaques furibondes des Allemands de la monarchie et des Magyars qui s'accrochent à leur hégémonie et se refusent à abandonner la moindre parcelle de leurs privilèges. Pour désarmer leur colère et prévenir leur défiance, le ministre est forcé de les mettre dans le secret de son jeu. Les journaux allemands, de leur côté, qui craignent que l'opinion publique ne s'alarme à la pensée d'une défection possible de l'Autriche, transmettent à leurs lecteurs les confidences qui leur sont murmurées à Toreille. Leurs révélations nous sont précieuses et grâce à elles nous lisons clairement dans la pensée de Clam- Martinic; mais quel peut être le succès d'intrigues dont le sens est ainsi révélé d'avance?
Les feuilles pangermanistes, dûment averties, saluèrent avec joie le nouveau Cabinet. — Excellent, disaient les Mûnchener Neueste Nachrichten (30 décembre IQ16); Clam- Martinic a de Tautorité près de ses compatriotes; grâce à lui, le Reichsrat se réunira, au plus grand profit de l'Allemagne. — Les Hamburger Nachrichten donnaient la même note (28 décembre).
Les Tchèques sont de bons financiers et avant d'escompter une travite, ils regardent les signatures. Les Hamburger Nachrichten et les Miinchener Neueste Nachrichten! La caution leur parut maigre. Ils refusèrent d'écouter l'appel du messager viennois qui leur demandait de proclamer leur fidéHté à la Monarchie et de désavouer Masaryk et Kramaf .
Le ministre repartit, déçu et penaud, non pas découragé. Dans son programme du 22 décembre, il déclara qu'il suivrait une politique de justice et de conciliation et il appela tous les peuples de l'Autriche, sans exception, à l'aider dans son œuvre d'apaisement et de concorde.
Cependant, en même temps, deux Allemands nouveaux, entraient dans le Ministère et ils annonçaient qu'ils avaient
reçu les promesses les plus formelles : l'allemand serait proclamé langue d'Etat ; la Bohême serait divisée en deux parties, de manière à y préparer la fusion complète avec la Prusse; le règlement du Reichsrat serait modifié, afin de briser d'avance toute tentative d'opposition. Le ministre polonais, M. Bobrzynski, promettait à ses compatriotes l'autonomie de la Galicie qui n'enverrait plusses députés au Reichsrat. — Le départ des Polonais et des Ruthènes suffisait à lui seul pour assurer aux Allemands la majorité dans le Parlement et pour condamner les Tchèques et les Slovaques à une éternelle servitude. — Ce furent de beaux jours pour le Casino et Ton y eût vidé en poussant des Hoch à Guillaume, plus d'une cruche, si la bière n'eût été si chère et si mauvaise.
A moins, — et je ne serais pas éloigné de le supposer, — qu'ils n'eussent été avertis sous main par leurs chefs que ces mirifiques engagements n'étaient qu'un épouvantai 1 avec lequel le ministre essayait de jeter l'alarme parmi les Tchèques et de les amener à des pensées plus conciliantes. Comme cependant, les Slaves persistaient dans leur réserve, il fit encore les premiers pas dès que l'occasion le lui permit. La révolution russe lui fournit le prétexte attendu.
Les politiques autrichiens rachètent leurs défauts par un remarquable sens de l'humour. La vie en Autriche est ordinairement pénible et quelquefois cruelle; mais le spectacle de l'Autriche, vue de loin, est un inépuisable sujet de comique. Tout le monde se souvient encore du rire inextinguible qui souleva l'Olympe européen quand M. de Berchtold protesta au nom du respect dû aux nationalités contre l'occupation de Skodra (Scutari) par la Tsrna Gora. Le spectacle ne fut pas banal non plus de la joie dithyrambique avec laquelle la Reichspost, la Neue Freie Presse et leurs commères saluèrent, — après réflexion et sans ardeur, — la magnifique récoluiion slave. Personne n'ignore que la Reichspost et la Nouvelle Presse Libre ont toujours été des foyers de propagande démocratique!
Le comte Czernin pleura de tendresse dans les bras du reporter du Fremdenblatt qui l'interviewait (31 mars) et lui confessa qu'il se voudrait maie mort, s'il ne se réconciliait pas le plus rapidement possible avec ces excellents internationalistes de Pétrograd qui ne voulaient rien savoir de Constantinople et qui étaient tout prêts à jeter par dessus bord les Yougoslaves, les Tchèques et toute cette embarrassante clientèle. Il revenait à la charge dans sa déclaration plus précise
du 15 avril, tout confit en douceur, baigné d'humaine pitié pour les maux dont souffrait le monde et qu'il convenait de guérir sans tarder.
Le gouvernement provisoire de Petrograd serait-il aussi facile à gagner que les extrémistes? Et il fallait aussi se concilier l'opinion de l'Occident. Continuer à persécuter les Tchèques alors que Fon tendait la main aux démocrates de Russie, c'était une contradiction un peu choquante. Il était sage enfin de compter avec l'émotion profonde qu'avaient provoquée à Prague les derniers événements. Les députés tchèques unis (cesky svaz) acclamaient le triomphe de la démocratie russe (14 avril) et y voyaient le gage d'une prochaine transformation de TAutriche ; ils parlaient d'une retraite en bloc si l'Empereur modifiait par décret la Constitution, comme le demandaient les Allemands. Les esprits étaient arrivés à un tel état d'exaltation que les incidents les plus graves étaient possibles. De nos jours, les révolutions sont difiîciles, bien qu'en somme la chute des Romanov prouve qu'elles ne sont pas impossibles ; du moins exigent-elles pour réussir un concours de circonstances que Ton ne trouve qu'assez rarement réunies. Il est infiniment vraisemblable que des émeutes en Bohème n'aboutiraient qu'à des massacres et décimeraient sans profit l'opposition nationale. Ellesn' en seraient pas moins un très désagréable incident que le ministre tenait à éviter.
Le comte Czernin réunit le conseil des Ministres (16 avril) et il y fit décider que le Reichsrat serait convoqyé pour la fin de mai ; il n'était plus question ni de l'allemand, langue d'État, ni de l'autonomie de la Galicie, ni de changement constitutionnel et de décret impérial. — MM. Urban, Baernreither et Bobrzynski sortirent en faisant claquer la porte. Il arrive, quand on tire trop brusquement une porte, qu'elle ne se ferme pas bien. Elle resta entrebaillée et on devina bientôt qu'ils n'étaient pas partis sans esprit de retour.
La comédie continuait. Pour donner confiance aux Tchèques et pour mériter les sympathies de l'Entente, il était indispensable que les Allemands parussent sacrifiés. Si même on leur imposait quelques concessions pénibles, ils n'avaient qu'à avaler cette amère pilule, pour le plus grand profit de l'Allemagne. — Le Berliner Tagehlatt le leur indiquait clairement, en même temps qu'il calmait l'opinion un peu désorientée par cet imbroglio. — Que cherche l'Autriche? écrivait-il. — Un accord avec la Russie. Si le gouvernement autrichien a recours à des méthodes réactionnaires, telles que
la modification par décret de la constitution, les radicaux de l'Entente le dénonceront auprès des extrémistes russes, qui ne resteront peut-être pas sourds à leurs représentations. La question aujourd'hui capitale, c'est la paix, et elle est d'une telle gravité qu'il est vraiment indifférent de savoir si c'est dans quelques semaines ou dans quelques mois que l'allemand sera proclamé langue d'État et que la Bohême sera partagée en deux régions. Après tout, cela finira bien tout de même pour arriver, si T Autriche ne veut pas retomber dans son ancienne misère d'avant-guerre.
Le Berliner Tagehlatt est d'un cynisme si scandaleux et en même temps d'une maladresse si prodigieuse, que son aveu ne sauraits'expliquer quepar lemépris absolu danslequel les Allemands tiennent leurs adversaires. Ils sont sérieusement convaincus que les étrangers ne savent rien et ne comprennent rien , et qu'il est par conséquent inutile de se gêner avec eux. Après tout, leur confiance s'explique. Pendant dix ans, leurs pamphlétaires ojit crié sur les toits leurs desseins, et leurs officiers ont préparé leurs armes sans que nous soyons sortis de notre quiétisme béat. Ils étalent de même aujourd'hui devant nous leurs cartes biseautées, et ils nous invitent à recommencer la partie ; si nous nous laissons de nouveau tromper par ces récidivistes du bonneteau, nous ferons preuve d'une si extravagante sottise que nous aurions désormais mauvaise grâce à nous plaindre de notre sort.
Il n'est pas sûr, dira-t-on peut-être, que le Berliner Tagehlatt interprète fidèlement les intentions du gouvernement autrichien, et il lui prête un machiavélisme qui est fort éloigné de son esprit. — Récusera-t-on aussi letémoignagnede l'Empereur? Le 19 avril, il a reçu la délégation des Partis allemands; le maire de Vienne, M. Weisskirchner, lui a exposé leurs inquiétudes et leurs vœux, qui sont, a-t-il dit, « des nécessités publiques ». L'empereur les a assurés de sa reconnaissance et de sa confiance la plus complète; pour le moment on allait au plus pressé, qui était la paix ; la reprise de la vie parlementaire en est la préface, parce qu'elle démontrera à l'Entente que la monarchie n'est pas un pays d'oppression et de servitude; il a terminé en ajoutant : -m je compte sur les Allemands d'Autriche; ce sont les plus fermes soutiens de l'Unité de l'État; à ce titre, un grand rôle leur incombera dans l'œuvre de réorganisation qui, commencée au cours de la guerre, doit être poursuivie avec constance et terminée ». Les délégués allemands se sont retirés, nous dit-on, pleinement satis-
faits. — Nous le croyons sans peine. Ce qui nous surprend, c'est qu'ils aient éprouvé le besoin de se faire confirmer des choses qui leur ont déjà été répétées cent fois et qyi d'ailleurs, pour peu qu'on se rapelle Thistoire des Habsbourgs, s'entendent sans avoir même besoin d'être dites. Ne se sont-ils pas demandé si les déclarations de l'Empereur n'étaiant pas de nature à jeter la défiance dans l'esprit de ceux qu'on tente de convaincre ? Quel plaisir prendrons-nous au spectacle d'apaisement auquel l'on nous convie, si l'on nous annonce qu'il n'est qu'un entr'acte pendant lequel se préparent de nouveaux conflits ? — Ajoutons que le premier ministre assistait à la réception des délégués, et que sa présence lui donnait un caractère officiel.
Quelle est en somme la situation? — Czernin et Clam- Martinic, à la suite d'Andrassy, essayent de prouver au monde que l'Autriche est par excellence le paisible refugeoù les nationalités les plus diverses peuvent en complète sécurité remettre leurs droits entre les mainsdu monarque indulgent et probe qui ne dilapidera la part de personne. Et en même temps, pendant qu'ils amorcent ainsi l'hameçon qu'ils tendent aux pacifistes de l'Entente, ils décochent aux Allemands leurs œillades les plus aguichantes! — Et c'est sur de pareilles garanties que l'on nous proposerait de traiter! Je suis oiseau, voyez mes ailes; je suis souris, ...vivent les Alliés ! — On apprend à hurler, dit l'autre, avec les loups. — Puisqu'il paraît que les peuples de l'Entente sont aujourd'hui férus de justice et de liberté, faisons la révérence à leurs principes. Ce sont gens frivoles et qui n'ont pas beaucoup de suite dans les idées. La paix signée, ils retomberont dans leur distraction coutumière et l'Autriche, sans danger, reprendra à côté de l'Allemagne son jeu de germanisation.
Ce ne sont pas là de vaines suppositions, des hypothèses gratuites. Nous avons le témoignagne des journaux allemands, nous avons la déclaration formelle de l'Empereur ; — nous avons plus encore, — car enfin, après tout, la parole d'un Habsbourg ou d'un Hohenzollern, cela ne pèse guère dans la balance, — nous avons la force des traditions et la logique des choses qui obligent l'Autriche, vassale et prisonnière de l'Allemagne, à la servir par la paix comme par la guerre, par la ruse comme par les armes. Qui donc dans ces conditions, pourrait penser à un traité qui serait déchiré avant même d'être signé?
(A suivre.) E. DENIS.
L'ancienne rivalité austro>prussienne
Il y a encore en France des publicistes, des « ex-diplomates », s'il vous plaît, qui rêvent de détacher l'Autriche de la Prusse et qui enseignent doctement que l'intérêt de la France est de maintenir la vieille monarchie des Habsbourgs, afin d'en faire un contre-poids à l'Empire des Hohenzollern. N'invoquez pas devant ces « sages » les droits des peuples opprimés. Ils sourient de pitié et ils vous répondent que l'intérêt bien entendu des Tchèques, des Ruthènes, des Roumains, des Croates, etc., est de continuer à porter le joug séculaire, car, s'ils en étaient délivrés, ils n'auraient rien de plus pressé que de se quereller entre eux, et leurs luttes intestines seraient un danger perpétuel pour la paix de l'Europel Si l'Autriche n'existait pas, il faudrait l'inventer. Elle est le bon gendarme qui garantit l'ordre et la tranquillité. II est visible que ces publicistes austrophiles vivent dans le passé plus que dans le présent. Ils s'imaginent connaître l'histoire et en dégager les leçons. Parce qu'il a existé autrefois une rivalité austro-prussienne, ils croient que cette rivalité est dans la nature des choses. Ils transposent dans l'avenir leurs stériles regrets du passé.
S'ils font bon marché du droit des peuples, c'est qu'ils sont habitués par leur éducation et par leur profession à ne concevoir les nations que sous la forme bureaucratique de l'État. Sourds aux leçons de l'expérience, ils ne voient pas que partout la vieille bureaucratie s'effondre. La Révolution Russe elle-même ne leur apprendra rien. Rien ne compte pour eux que les o maisons » et que les dynasties. Ils vivent toujours dans l'atmosphère d'avant 1789.
Aussi ne comprennent-ils que peu de chose à ces « leçons de l'histoire », derrière lesquelles ils abritent leurs sophismes et dont ils illustrent leurs routines fossiles. Ils sont hantés par les souvenirs confus et mal digérés d'une rivalité prussienne, dont ils n'ont pas saisi le caractère et le sens.
Née de la conquête de la Silésie au milieu du xviii» siècle, la rivalité des deux grandes puissances allemandes n'eut rien d'un antagonisme permanent et irréductible. Ce ne fut à aucun degré un conflit profond d'intérêts, une lutte de peuples ou de religions, ce ne fut qu'une compétition de
maisons princières, une lutte d'orgueil, rien de plus, rien de moins. Ajoutons tout de suite que la rivalité s'apaisa et fit place à des réconciliations, à des alliances même, toutes les fois que l'intérêt de l'Allemagne, l'intérêt de la race fut en jeu, et que l'étranger fit mine de pousser ses avantages à la faveur des divisions des frères allemands. Prussiens et Autrichiens prirent toujours l'Allemagne comme l'arbitre de leurs querelles. Afin de mettre de leur côté le sentiment national, ils se livrèrent à toutes les surenchères chauvines. L'alliance actuelle des deux Empires, loin d'être un fait anormal, a été préparée au contraire par toute une lente évolution deux fois séculaire.
A la veille d'envahir la Silésie, Frédéric offrait son alliance à Marie-Thérèse pour la défendre contre les ennemis de l'Allemagne, c'est-à-dire, contre les Français, avec lesquels il s'alliait, à la vérité, quelques semaines plus tard, mais qu'il abandonnait, en pleine guerre, à deux reprises, en traitant avec Marie-Thérèse une paix séparée.
Dix ans à peine après la guerre de Sept ans, la même Marie-Thérèse consentait à recevoir des mains de son ennemi Frédéric une bonne portion de la catholique Pologne, et cette communion eucharistique rapprochait les deux Cours de Berlin et de Vienne pour plusieurs années.
Quand Joseph II fit mine de s'emparer de la Bavière pour l'annexer à ses États, Frédéric mobilisa son armée pour venir aux secours des libertés des princes allemands. Les deux souverains parurent prêts à tirer l'épée. Simple parade! Au dernier moment ils se réconcilièrent dans la crainte que leur querelle fratricide ne profitât en définitive qu'aux Welsches et aux Slaves. L'intérêt allemand primait l'amour-propre des maisons.
Même comédie et même dénouement en 1790, au début de la Révolution française. Le ministre prussien Herzberg suscite partout des ennemis à l'Autriche, en Turquie, en Hongrie, en Belgique, en Pologne. On mobilise de part et d'autre comme onze ans auparavant. Puis, brusquement, tout s'arrange. Les deux souverains confèrent à Reichenbach. Ils décident de soutenir en commun les prétendus droits des princes allemands possessionnés en Alsace. La Prusse abandonne cyniquement ses alliés turcs et polonais. Deux ans plus tard, elle est aux côtés de l'Autriche dans la croisade monarchique que celle-ci dirige contre la France. Là perspective d'un riche butin à prendre sur le Welsche a fait cette
réconciliation. L'intérêt commun de la race a primé une fois de plus la rivalité des maisons.
Les Welsches s'étant mieux défendus qu'on ne s'y attendait, les Prussiens ayant laissé beaucoup de plumes dans une entreprise dont ils se promettaient monts et merveilles, les associés de la veille se séparent. La Prusse négocie avec la Convention la paix de Bâle et garde désormais la neutralité dans le conflit entre la Révolution et l'Europe. Mais l'intérêt princier n'est subordonné que pour un instant à l'intérêt national, à l'intérêt de la race.
Quand Napoléon, après Austerlitz, entend remanier sans la Prusse et contre la Prusse la carte d'Allemagne, les Hohenzollern tirent l'épée. Ils sont vaincus à léna et à Auerstaedt. Ils se recueillent jusqu'au jour où les neiges de Russie firent fondre la grande armée. Alors Prussiens et Autrichiens se retrouvèrent unis et amis contre les Français. Ils prirent leur revanche des déceptions de 1792 dans la campagne de France de 1814. Du coup, ils oublient leur vieille rivalité. Jusqu'en 1848 ils marchent la main dans la main. Le vin de France a fait ce miracle.
La brouille reprend au Parlement de Francfort qui se propose de constituer l'Allemagne nouvelle sur la base de nation. Un moment, la Prusse, profitant des embarras de l'Autriche en Hongrie et en Italie, croit pouvoir fonder une Confédération particulière sous sa direction, FUnion d'Erfurth. Mais FAutriche, que la rude main de Schwarzenberg a sauvée du démembrement, menace la Prusse, lui lance un ultimatum... et la Prusse, sentant qu'elle a contre elle la plupart des souverains allemands, recule, s'excuse et obtempère. C'est l'humiliation d'Olmiitz (1851), une réconciliation toute pareille à celle de Reichenbach (1790), à celle de Teschen (1779), toutes l'ustifiées par l'intérêt supérieur de l'Allemagne.
Huit ans après Olmûtz, les Prussiens avaient si peu gardé rancune aux Autrichiens, qu'ils mobilisaient leur armée sur le Rhin pour empêcher les Français, victorieux à Magenta et à Solférino, de donner la Vénétie aux Italiens. L'intervention prussienne arrêta une guerre qui eût pu être fatale à l'Autriche. Ici encore, les Prussiens avaient moins considéré leur intérêt propre que l'intérêt de l'Allemagne, solidaire de l'Autriche.
On sait la suite, la guerre des duchés que le ministre autrichien Rechberg propose à Bismarck, imprudence qui permit à celui-ci d'év>Qcer l'Autriche de l'Allemagne prussianisée.
Mais, dans le triomphe même, le vainqueur se garda bien de porter à l'Autriche un coup irréparable. Le traité de Prague préparait une réconciliation prochaine.
Quatre ans après Sadowa, TAutriche eût pu essayer de se venger de la Prusse. Napoléon III Ten pressait, François- Joseph ne voulut pas avoir l'air de faire bon marché du sentiment national allemand. Sa neutralité permit la fondation du nouvel Empire. Bismarck le dédommagea en lui montrant rOrient à conquérir et à asservir. Depuis, l'alliance des Hohenzollern et des Habsbourgs s'est montrée indissoluble. La rivalité princière d'autrefois s'est fondue dans l'intérêt de la race.
Est-il besoin de conclure? Si, dans le passé, la rivalité austro-prussienne n'a jamais été au fond qu'une querelle de préséance entre deux maisons, si elle n'eut ni continuité, ni profondeur, si elle s'est toujours effacée quand la race a été en jeu, combien chimérique la politique des publicistes d'aujourd'hui qui voudraient faire reposer sur une base historique aussi fragile l'équilibre européen de demain? Quelles déceptions nous révSer\'erait une telle chimère !
Albert Mathiez.
Lettre d'Autriche
Nous avons la bonne fortune d'avoir reçu une lettre d'Autriche qui décrit d'une façon admirable la situation en Bohême et qui fait surtout voir la psychologie toute spéciale de la population tchèque.
Voici quelques passages de ce document qui mérite vraiment d'attirer l'attention. Je les cite dans leur forme primitive, un peu naïve et un peu incohérente; mais on n'y sentira que mieux la vérité de l'impression vécue, de la chose vue et du mot entendu :
Prague, le 29 avril 1917.
Klofac et les autres députés (de même les autres condamnés politiques de Bohême, de Serbie et de Galicie) — sont tourmentés dans leur prison par le froid et la faim, Kramâf et Rasin un peu moins. Ce sont surtout les députés Klofac et Choc et autres socialistes-nationaux qui sont maltraités. Klofac est, paraît-il, dans un état lamentable. Il reçoit seulement une fois par semaine un morceau de mauvaise viande
et encore, bien souvent, le soldat qui doit le lui donner ayant lui-même très faim, le lui dérobe.
Le soldat de l'intérieur est très mal nourri ; on lui donne le matin du café nature (fabriqué avec une drogue spéciale) sans sucre; puis 1/4 de pain militaire noir pour toute la journée, qu'il mange ordinairement de suite. Ce pain, comme celui des civils, est fabriqué avec de la farine noire, composée de seigle, d'orge et de maïs, non blutée, pleine de saleté. Encore n'y a-t-il dans le pain que 60 0/0 de cette farine ; les 40 0/0 qui restent, sont faits avec de la farine artificielle : sciure de bois très fine. A midi, le soldat reçoit régulièrement : de la carotte, de la choucroute et du chou-navet, le tout avec de Teau grasse. Chaque jour le légume change. Deux fois par semaine seulement, un morceau de viande. Le soir rien du tout! ! ! La situation des prisonniers de guerre — surtout ceux qui sont internés ou travaillent dans les usines — est encore plus pénible. Seuls, ceux qui travaillent en Bohême chez les paysans ont un sort un peu meilleur : paysans et prisonniers se partagent leur misère.
Après la note de l'Entente à M. Wilson, l'empereur Charles avait proposé aux Tchèques de se faire couronner à Prague, s'ils désavouaient leur propagande à l'étranger et la politique del'Entcnte^^s'ils abandonnaient pour toujours leur programme slave, et s'ils déclaraient être des Autrichiens sincères, prêts à accepter une nouvelle organisation de l'Autriche et les nécessités préalables. Les représentants tchèques déclinèrent cette proposition, en disant qu'ils avaient été élus pour travailler à l'accomplissement d'un programme, que rien ne pouvait modifier sans le consentement national. Et chacun, partout, parle ouvertement de ce refus.
Des autres prisonniers politiques, je ne sais absolument rien. Quand je m'aperçus qu'on avait des soupçons à mon égard, je devins très prudent et je me tins sur mes gardes : je cessai toute relation avec les hommes politiques. Le Dr L.. avoua que je suis le premier homme des pays de l'Entente qui est venu chez lui. J*ai été aussi chez le professeur Pr... à P... II me donna le conseil d'être très prudent, car plusieurs personnes venues de l'étranger avaient déjà été emprisonnées. Il me cita les noms de Mme Linhart et de trois étudiants de théologie qui, retournant de Suisse, eurent l'imprudence d'emporter des notes : ils furent pris et condamnés. J'ai su hier que l'un d'eux, M. R... fut condamné à 18 ans de prison et qu'il a pu écrire à ses amis.
J'ai été rendre visite aussi à M. D... et à M. L..., mon ami intime et ancien collègue. Je lui ai dit ce qui se passait à l'étranger, en particulier que j'avais vu M. Masaryk. M, D... me pressa longuement les mains et me dit : « Que Dieu bénisse Masaryk et tous ceux qui travaillent avec lui ». Il ajouta que lui et ses amis, restés au foyer, étaient de tout cœur avec leurs concitoyens, qui agissaient à l'étranger, et qu'ils souhaitaient que Dieu permette à Masaryk et à ses collaborateurs d'atteindre leur but.
Dans la « Beseda », à Kr... mon arrivée fit sensation : tous les intellectuels se réunirent en mon honneur. Au fauteuil d'honneur était assis le prieur, puis, suivaient les fonctionnaires et les bourgeois et tous parlaient en toute sincérité, sans se soucier si leurs paroles sentaient la haute trahison.
De même à Z... Les fonctionnaires de la sous-préfecture, même le gendarme, tous se réunirent à la « Beseda » et me demandèrent de parler franchement, car, disaient-ils : (( Nous sommes entre nous ». Tous écoutèrent avidement ce que je leur disais de l'action tchèque à l'étranger et de l'amitié dans les pays de l'Entente pour les Tchécoslovaques.
Encore un détail, rapporté d'une ville du centre de la Bohême : les réquisitions d'automne ont été faites si brutalement que le sous-préfet lui-même s'y est opposé. Tout fut transporté en Allemagne par bateaux; certaines régions devaient fournir des quantités qu'elles ne produisaient même pas, ou dont la livraison privait la population indigène de l'indispensable; aussi le sous-préfet de cette ville — après avoir vainement et plusieurs fois protesté — a-t-il démissionné. Le fonctionnaire qui dirige actuellement la dite sous-préfecture s'est exprimé ainsi : « Nous allons « vaincre », j'en suis sûr. Cela craque déjà partout. Pourvu que cela craque d'abord en Allemagne! Sans cela, les Allemands nous mettront en pièces ». Je précise tous ces détails, parce qu'ils me semblent caractéristiques et qu'on y surprend le véritable esprit du peuple.
La mauvaise nourriture a amené dans toute la monarchie une mortalité très grande, surtout parmi les enfants. C'est à Vienne qu'elle doit atteindre son maximum. — Le manque de charbon, lui aussi, a causé beaucoup d'accidents morbides. Celui qui n'avait rien à faire restait au lit, tellement il faisait froid et on ne pouvait faire de cuisine. En ce qui concerne la mortalité, je peux citer les chiffres suivants pour Vienne :
en janvier et février, la grippe a sévi d'une façon terrible. La statistique officielle donne : 3.449 personnes pour janvier et 4.009 personnes pour février.
Les écoles sont dans un état lamentable. La misère rend les enfants stupides. Je n'ai entendu partout que lamentations et pleurs : nulle part je n'ai vu de progrès. Même les meilleurs élèves deviennent apathiques. Il est presque risible de voir tout ce qu'on a exclu de l'enseignement : ainsi, en géographie on n'apprend rien sur la Russie, la Serbie et l'Angleterre, mais des ordres sont donnés pour insister sur l'Allemagne, l'Autriche et la Turquie. De nouveaux manuels sont en préparation.
Un détail intéressant : l'Allemagne a mobilisé plus de 100 écrivains dans le Ministère de la Guerre avec ordre d'écrire des romans pangermanistes, d'y commenter les événements de la présente guerre, d'envoyer des articles aux gazettes, de recueillir et éditer les documents capables de montrer combien cette guerre est favorable pour Guillaume, sa dynastie et les Allemands en général. Ce bureau est dirigé par Rodolph Herzog, ancien rédacteur en chef des Hamburf/er Neueste Nachrichien et des Berliner Neueste Nachrichten et par le Dr Rod. Presber. Les membres de ce bureau sont peu satisfaits de leur rôle. Ils tâchent de s'en tirer de leur mieux et considèrent comme une faveur d'être envoyés en mission dans les pays neutres pour faire de la propagande. Un de ces propagandistes (dont notre informateur ne peut pas se rappeler le nom) fut appelle ces jours-ci de Suisse en Autriche, pour y faire un voyage d'observation et écrire un roman réclame sur la « Mitteleuropa » et l'union intime de PAutriche avec l'Allemagne. Ce roman doit être ensuite publié en milliers d'exemplaires.
La lettre n'a vraiment pas besoin de commentaire. Elle montre admirablement l'état d'esprit de la population en Bohême, la misère terrible en Autriche, le désespoir général et surtout les grandes espérances du peuple Tchécoslovaque.
MEMOIRES ET DOCUMENTS
Comment on juge notre action en Allemagne.
Dans la revue pangermaniste Der Tûrmer, publiée à Sttutgart, un publiciste allemand M. Ch. Hermann a écrit un article très intéressant (le numéro de mars 1917, 2= fascicule) sur les Tchèques pendant la guerre. Nous recommandons la lecture de cet article à tous ceux qui ont quelques doutes et sur la conduite des Tchécoslovaques pendant la guerre et vSur les sentiments de notre nation en ce qui concerne l'Autriche-Hongrie.
Voici quels sont les passages essentiels de cet article : (( L Information (i) aux sources douteuses, organe sinon officiel, du moins régulier et d'autant plus sans gêne, des cercles féodaux-cléricaux, disserte dans son numéro du 23 janvier sur les « Tchèques d'Autriche », sur leur union et leur serment de fidélité (2). On parle dans cet article des intentions de l'Entente en faveur des Tchèques, de la longue propagande de la Russie en Bohême et de leurs amères désillusions. Les régiments tchèques ont combattu avec bravoure et fidélité aux côtés' de leurs alliés allemands, et il ne convient pas de porter un jugement d'après la lâcheté et l'infidélité d'un tout petit nombre de gens corrompus et égarés. A présent, à l'intérieur du pays, les Tchèques sont les partisans déclarés et fidèles de TEmpereur, de la Dynastie, de l'État et du Royaume. La nation s'est formée sur de nouvelles bases de fer, qui, à elles seules, seront le rempart le plus puissant de la pensée autrichienne. L'Information {lucus a non lucendo) appuie ses articles pleins d'enthousiasme sur la déclaration de l'Union nouvelle tchèque, qui déclare qu'elle veut agir « selon l'intérêt de l'ancienne dynastie vénérable et selon la mission historique de l'Empire : l'union et le
(i) Un journal allemand de Vienne à tendances réactionnaires et aristocratiques, payé par le gouvernement.
(2) On voit bien l'ironie avec laquelle M. Hermann traite les informations du journal viennois.
maintien de l'unité des pays et royaumes ainsi que l'égalité absolue entre toutes les nations ».
La tactique tchèque à ce moment critique, alors que le sort réservé à la Galicie et le changement de souverains donnaient l'occasion à des transformations fondamentales dans la monarchie, est tout à fait caractéristique. Sa hardiesse n'aurait pas été possible, si elle ne pouvait pas compter sur deux choses : d'abord la bienveillance des milieux vieux autrichiens, (l) qui, très influents, ont aussi pour organe Vinformation^ et ensuite l'ignorance de l'Autriche et encore davantage de l'Allemagne sur les événements qui se sont déroulés en Bohême pendant la guerre.
On sait que pendant la guerre un professeur à l'Université tchèque, Masaryk, s'est enfui à l'étranger. C'est une des figures les plus caractéristiques de l'intelligence tchèque, de ce petit peuple à l'organisation tout à fait malheureuse, à l'esprit très vif et limité de tous côtés et qui s'est formé extraordinairement vite, peuple dont l'esprit d'indépendance et l'incertitude de vues au point de vue politique se transforme à chaque instant en hystérie politique. Il ne faut pas voir dans ces mots un blâme ou un reproche, mais simplement des faits.
Les buts de la politique tchèque avant et pendant la guerre, telle qu'elle est développée chez ses principaux chefs, Kramâf et Masaryk, ne doivent pas apparaître comme des buts d'une « politique réaliste », comme l'expression de vrais besoins de vie et des nécessités de développement du peuple, mais seulement comme les rêves d'une âme hystérique.
Ce serait pourtant une faute de ne pas apprécier ces utopistes et ces hystériques. D'abord travaille parmi eux une foule respectable d'intelligences puissantes; en second lieu, personne en politique n'est plus dangereux que celui qui n'a pas de direction, ou une direction équivoque, et qui se trompe lui-même comme il trompe les autres. Kramâf, le plus intime conseiller du gouvernement autrichien, doit en tant qu'adversaire de la monarchie dans sa lutte pour la vie, être condamné à mort, car — ceux qui connaissent le procès le savent — c'est le plus dangereux de tous. Masar3'k est l'âme de la propagande tchèque à l'étranger, propagande qui peut, avec raison, se glorifier d'avoir causé un tort considérable aux
(i) L'auteur combat ainsi l'opinion des cercles conservateurs de Vienne qui considéraient les persécutions des Tchèques comme nuisibles à la Monarchie.
Puissances centrales en Angleterre, en France, en Amérique, en Russie.
Elle a commencé à Paris, où paraissent les organes les plus importants : la Nation Tchèque et les Ceskoslovenskà Samostatnost. On peut se faire une idée générale des idées développées sous la direction intellectuelle de Masaryk, d'après un article du Times du 14 novembre 1916, les a Czech Aspirations » à propos d'une conférence de Masaryk à Londres. Le professeur Masaryk déclara que, dans cette guerre, la Bohême était contre l'Allemagne et l'Autriche. Des régiments tchèques avaient refusé de combattre. L'agitation en était arrivée à un tel degré qu'elle ressemblait à un soulèvement, ou à une révolution. Plusieurs de ses collègues avaient été arrêtés et quelques-uns de ses amis condamnés à mort, mais non exécutés. Lui-même s'était sauvé en Italie. Une sorte de révolution passive dure encore à présent. Les Tchèques sont en réalité pour l'entente; ils aspirent à l'indépendance. L'Allemagne s'efforce surtout d'englober l'Autriche-Hongrie et la Turquie et de fonder un empire en Asie et en Afrique. Le maintien de l' Autriche-Hongrie fait partie de ce plan, et l'Entente doit morceler l'Autriche-Hongrie. Sinon, toute paix durable est impossible.
Cette action est dirigée par un « Conseil National tchécoslovaque » à Paris, représenté en France, en Angleterre, en Russie et en Amérique.
L'organisation comprend deux millions de Tchécoslovaques, résidant à l'étranger, auxquels il faut ajouter, paraît-il, un demi-million de prisonniers tchèques à l'étranger. En Amérique elle se livra, à'] propos du torpillage du Lusitania et à d'autres occasions semblables, à une forte propagande germanophobe. En France et en Russie, on pense agir surtout par les volontaires, auxquels s'ajoute en Russie l'enrôlement des prisonniers . Les principaux
chefs agissants sont : l'ami de Masaryk, le Privatdozent à l'Université de Prague, Benes, qui a édité un petit livre contenant toutes les trahisons des régiments tchèques, qui, après la fuite de Masaryk, maintint encore longtemps ses relations avec sa patrie et dont la femme est actuellement en prison ; puis le député agrarien Durich, le collaborateur de Kramàf, Zdenek Reimann; le rédacteur du journal de Kramâi Nàrodni-Listy . Bogdan Pavlu, officier autrichien passé chez les Russes, le rédacteur Sychrava, dont la sœur est actuellement comprise dans un procès de haute trahison.
La preuve que les relations de cette organisation à l'étranger avec les Tchèques d'Autriche n'ont jamais été interrompues se trouve dans les informations parfaites de leurs organes sur toutes les choses tchèques, qui ne se trouvent pas dans la presse autrichienne....
Celui qui connaissait le véritable état d'esprit en Bohême avant la guerre sait aussi qu'il reste le même encore aujourd'hui, après les procès où les accusés sont considérés comme des martyrs, malgré les manifestations de loyauté et de fidélité de certains éléments à la dynastie.
Leur fidélité à l'Autriche dépend de conditions qu'on n'oublie jamais d'ajouter et qu'on a fait valoir également dans les dernières manifestations à mots couverts, il est vrai : derrière l'indivisibilité du royaume est toujours le » droit d'état tchèque » [indépendance] ; derrière l'égalité de droit est le désir d'être sur le même pied que la Hongrie; derrière le dévouement à la cause de la dynastie est la résistance passive contre l'union plus étroite avec l'Allemagne, qui apparaissait aux Tchèques eu début de la guerre comme le futur épouvantait et qui les avait amenés à une résistance passive contre l'Autriche.
M. Herrman après avoir fait voir ainsi que les Tchèques ne cessent pas de revendiquer leur indépendance, constate ensuite l'unité absolue dans la politique des émigrés tchèques à l'étranger et des partis politiques en Bohême par des citations des journaux tchèques de Bohême et de l'étranger. Puis il ajoute :
La Frankfurter Zeitung établit avec satisfaction, en commentaire de l'article du Times^ l'existence d'une contradiction «ntre ce que dit Masaryk et les assurances loyalistes des certains partis tchèques et s'en sert comme preuve que Masaryk et les Tchèques de l'étranger, contrairement à leurs assurances expresses, ne parlent pas au nom des Tchèques. Ce prétendu conflit se résout en un conflit plus grand entre les deux âmes tchèques, d'où sort Vunité d'un nationalisme fermé, qui considère exclusivement l'État comme un moyen et la nation telle qu'elle est, comme une fin. La politique extérieure et la politique intérieure des Tchèques se complètent toujours réciproquement comme moyen et comme fin....
Lorsqu'on s'est placé au point de vue de ce nationalisme infatigable, se suffisant à lui-même, n'ayant pas d'aspirations mondiales, on doit convenir qu'il faut accorder à ce système une utilité et une logique....
On croyait qu'au début de la guerre, une conscience de ses intérêts allait sortir des couches saines du peuple : une réaction saine contre ces intrigues à l'étranger et contre cette politique de double jeu et de conspirations en Bohême; une orientation politique nouvelle vers les forces véritables et vers les possibilités de développement du peuple tchèque, suivant ses facultés remarquables dans le domaine économique et intellectuel. Mais ses paroles et ses opinions, manifestées dans ces derniers temps, paraissent indiquer que la lourde main du destin, qui force souvent de revenir sur soi-même, n'a pas réussi à corriger ce peuple bien doué, mais qui se laisse si facilement entraîner par ses sentiments (i).
Quoiqu'il faille se méfier des jugements sommaires de l'auteur sur le caractère du peuple tchèque, de Masaryk et des intellectuels tchèques, nous croyons pouvoir tirer quelques conclusions de ce document :
1° L'auteur constate avec raison que la nation tout entière a passé dans le camp de l'Entente, et que les partis politiques en Bohême — malgré les manifestations loyalistes qu'on leur a imposées — sont foncièrement antiautrichièns et antiallemands.
2» Que la politique des Tchécoslovaques de l'étranger correspond à la politique de ceux qui sont en Bohême; qu'en Bohême la terreur seule maintient encore les Tchèques et que, par conséquent, les Tchèques de l'étranger sont les représentants véritables de la vraie politique tchèque et des vrais sentiments du peuple de Bohême.
3° Que l'action du Conseil National de Paris est forte, méthodique et systématique; qu'elle est dirigée par des hommes d'une grande intelligence et d'une activité remarquable, et que cette action a causé un grand dommage aux Puissances Centrales, autrement dit qu'elle a apporté un appui sérieux aux Alliés.
4° Que le Conseil National tchécoslovaque de Paris, étant constamment en relations avec la Bohême, agit en accord avec les hommes politiques des Pays-Tchèques.
Nous sommes vraiment heureux de pouvoir apporter à nos lecteurs un témoignage aussi important et qui ne peut être
(i) Cet aveu mélancolique est vraimeat une preuve éloquente des sentinaents antiautriehieus de uotre nation.
soupçonné d'être tendancieux, puisque c'est un témoignage de nos ennemis les plus acharnés. Certes, on doit voir aussi dans ce document une tentative d'abaisser notre nation, son idéal et ses aspirations. L'auteur ne se rend pas non plus bien compte de certaine réserve que montrent nos compatriotes en Bohême dans leurs manifestations publiques : ce n'est pourtant pas une politique dédouble jeu, c'est tout simplement la terreur établie qui les force à s'expliquer moins nettement que nous qui sommes à l'étranger.
Mais le document qui reste et qui est précieux pour nous, c'est cette reconnaissance du véritable état des choses en Bohême et l'appréciation de notre œuvre dans les Pays alliés. Les Pays-Tchèques sont complètement d'accord avec les hommes qui travaillent à l'étranger. Toutes les soi-disant manifestations publiques et déclarations plus ou moins loyalistes n'y peuvent rien changer. Ce sont les Allemands euxmêmes qui le déclarent.
Pour faire de parfaites semailles
Tous les préfets de Bohême ont reçu la circulaire suivante du gouverneur ;
De tristes nouvelles sont parvenues au bureau de ravitaillement de diverses régions. On remarque parmi les agriculteurs — de plus en plus . — une certaine indolence dans l'agriculture, et surtout, on nous annonce que la population agricole ne veut ensemencer que juste ce qu'il faut pour sa propre vie. Le paysan et la paysanne ne peuvent tolérer que par les réquisitions et autres mesures, on leur enlève la libre disposition de leurs récoltes et qu'on ne leur laisse même pas tout ce qu'il faudrait pour leur propre consommation. Ils n'ont pas l'habitude des choses et ils ne comprennent pas qu'on puisse suffire à tout uniquement avec les produits agricoles, à condition qu'ils soient justement répartis, entre toute la population : ils croient qu'on porte atteinte à leur travail et qu'on les abaisse àun travail mercenaireau profit des autres. Il s'ensuit qu'ilsne prenncntplus lapeine de maintcnirlaproduction normale, ou même de la dépasser. Quoique dans la plus grande partie des cas il faille croire qu'il n'y a pas de mauvaise volonté de la part de nos paysans, à cause, peut-être, des mesures prises, on ne doit pas perdre de vue que cette paresse
agricole pourrait mettre le pays en danger. Une pareille indolence serait d'autant plus dangereuse, que le mauvais temps a retardé les travaux du printemps et qu'il faudra faire les plus grands efforts pour que les semailles puissent être faites dans le plus court délai. Aussi est-il nécessaire que les sous-préfectures usent de tous les moyens pour expliquer à la population agricole l'importance de la production, pour lui dire qu'il faut sacrifier son bien-être au bien-être commun, et en même temps pour les exhorter à faire leur devoir avec la plus grande diligence. Vu le décret du 7 avril 1917 N» 4348 du bureau de ravitaillement, les souspréfectures devront assister par leurs conseils et les mesures qu'elles prendront les agriculteurs. Il faut que la production agricole soit suffisante et qu'on réserve de la semence, comme l'ordonne la circulaire ministrielle du 5 août 1914 et du 25 septembre 1914.
Dans le cas où l'on s'apercevrait que les agriculteurs se conduisent avec indolence et ne font pas les semailles de printemps comme il le faudrait selon le décret du26 février 1917 No 74, il sera du devoir de la sous-préfecture d'intervenir avec toute la rigueur d'après le droit qui leur est réservé par l'art. 4 du sus-dit décret et de tâcher que la culture des champs soit confiée à des personnes éprouvées. Il faut que les sous-préfectures sachent parfaitement, au plus tard le 25 avril, quels champs sont restés en friches et quelles communes ou quelles personnes doivent être chargées de leur mise en œuvre.
Les sous-préfectures par la présente circulaire reçoivent l'ordre catégorique de prendre immédiatement les dispositions nécessaires dans le sens indiqué et de porter à la connaissance de la Statthalterei dans leur rapport du 10 mai (d'après le décret du 7 mars 1917, N» 18/A 706, N» 59.450) la liste des champs qui jusqu'à ce jour sont restés en friches, malgré l'art. 4 du décret du 26 février 1917 N» 74.
Nous parlons plus loin du sabotage des emprunts autrichiens par des financiers tchécoslovaques. Nous sommes vraiement heureux de pouvoir donner à nos lecteurs un nouveau document officiel qui fait voir de quelle façon nos paysans pratiquent le sabotage économique de la monarchie.