‹ La Nation tchèqueChapitre 5 sur 45 · NOTRE ACTION · texte numérisé non relu

NOTRE ACTION

Quelques explications sur notre action politique en Russie

En présence des changements politiques en Russie, nous sommes obligés de donner à nos lecteurs quelques éclaircissements sur notre action en Russie et sur quelques modifications dans notre organisation intérieure.

Comme on le sait, un des membres du Conseil National des Pays-Tchèques, le député J. Durich, est parti en Russie il y a presque un an, pour y travailler en faveur de la réalisation de notre programme national. Quand fut créée notre organisation à l'étranger, nous avons accepté M. J, Durich parmi nous et il se déclara dans beaucoup d'occasions prêt à défendre notre programme, qu'il avait signé de sa main. Quand il partit en Russie, il affirma qu'il voulait travailler et qu'il travaillerait pour nous, en suivant toujours la tactique adoptée par le Conseil National des Pays-Tchèques de Paris.

jMais l'action n'était pas facile en Russie : M. Durich y arriva d'abord juste après la chute de M. Sazonof et ensuite la situation intérieure de la Russie était très complexe. Quand Sturmer arriva au pouvoir, il inaugura une politique de basses intrigues contre les aspirations slaves, comme il en commençait une pour faire une paix séparée au profit de l'Allemagne et de l'Autriche. Tous ces événements sont aujourd'hui connus et appartiennent à l'histoire. Ces circonstances aveuglèrent M. Durich, et malgré nos avertissements réitérés et judicieux, il s'entoura d'individus, agents du gouvernement réactionnaire qui ne faisaient que compromettre l'action tchécoslovaque; et c'est bien ce qu'escomptaient les agents de Sturmer. On commença par exploiter contre nous l'orthodoxie slavophile; un fonctionnaire de M. Sturmer voulut orienter l'action tchécoslovaque dans le sens des soi-disant intérêts russes contre l'Occident. En réalité il ne faisait que travailler, avec la plus grande habileté, contre les intérêts slaves. C'est là une parcelle de ce complot systématique de l'ancien régime, sur lequel, M. Milioukoff a jeté si admirablement la lumière à la Douma. C'est là que se trouve la source des racontars propagés en Russie sur notre

action dans les pays alliés, sur le Conseil National de Paris et sur le professeur Masaryk. On disait du professeur Masaryk qu'il était l'ennemi de la Russie, que son livre sur la Russie était interdit en Russie,

, et que les Puissances d'Occident aidaient notre action pécuniairement.

Sous ce masque délo3''al, après une suite de dénonciations déshonorantes, le même fonctionnaire de M. Sturmer essaya, de connivence avec M. Durich, d'offrir de l'argent à notre action en Russie, pour nous compromettre définitivement aux yeux du monde occidental.

M. Durich n'a pas su pénétrer toutes ces intrigues austro-allemandes; il fut leur victime. Contre toutes ces intrigues et spécialement contre les machinations financières, le Conseil National des Pays Tchèques, aidé par un groupe de nos compatriotes russes, dirigés par le membre du C. N. P. T., M. Stefanik, s'est élevé, déjà avant la révolution, avec la plus grande énergie.

. Le professeur Masaryk et nousmêmes, — tout en laissant la soliation définitive de cette question en suspens, car nous voulons êtred'accord avec tous les Alliés, sans aucune exception — nous avons toujours été partisans d'une solution démocratique de la question tchécoslovaque, c'est-à-dire, le cas échéant, même de la république. Les déclarations que nous avons faites à ce sujet, longtemps avant la révolution russe, ici mêmeetdans les brochuresetarticles publiés en France et en Russie, en sont les meilleurs témoignages. En somme, nous pouvons dire que notre action a traversé victo^ rieusement une crise difficile, qui dépasse de beaucoup les questions de personnalités. Elle est pleine d'enseignements sur nos rapports avec le monde slave et avec la Russie réactionnaire ; tels ou tels hommes, acteurs de ce drame, ne comptent pas. L'ancien régime est tombé en Russie et a\'ec lui tout ce qui indirectement collaborait avec lui. M. Durich a compris et s'est retiré de la vie politique.

Ces événements constituent encore un curieux document sur la politique réactionnaire russe.

Depuis le commencement de la guerre, l'Autriche- Hongrie et l'Allemagne ne cessent de crier au danger du panslavisme. Elles nous dénonçaient comme des agitateurs

panslavistes et essayaient d'épouvanter les milieux hésitants en France et en Angleterre, pour qu'on abandonnât les Tchèques. En Occident, on y croyait çà et là, et nous étions obligés de nous défendre très souvent en protestant de notre esprit démocratique, en faisant voir que nous voulions devenir maîtres de nous-mêmes et que nous n'étions pas des agitateurs à la solde de quelqu'un. Et en même temps nous défendions la Russie, le peuple russe, en démontrant que ces protestations contre le panslavisme de la Russie n'étaient que des manoeuvres et des intrigues austro-allemandes. On ne voulait pas nous croire, même au moment, où nous voyions les agents austro-allemands pousser quelques égarés dans le radicalisme panslaviste, et en profiter en attirant l'attention de ceux, qui, en Occident, croyaient au danger slave. Le comble était que quelques réactionnaires de l'ancien régime russe, au moment de leurs négociations pour la paix séparée, travaillaient dans le même sens soit pour nous compromettre, soit pour jeter le désarroi dans nos rangs.

Et nous étions dans une situation tellement difficile vis-àvis de tous les Alliés, que nous ne pouvions pas révéler toutes ces intrigues qui étaient destinées à nous pousser dans l'abîme.

Dans cette situation notre tactique était simple et claire : Nous avions eu toujours la plus grande confiance dans la Russie, dans le peuple russe. Nous continuions donc même dans ces moments difficiles, notre politique russophile, connaissant bien les milieux libéraux russes comme nos meilleurs amis et comme des amis sincères des Puissances Alliées et sachant aussi qu'en définitive et les intérêts tchécoslovaques et les intérêts russes et slaves étaient les mêmes en face du germanisme conquérant. Nous espérions aussi qu'un jour arriverait oîi nous pourrions montrer à ceux qui en Occident craignaient en nous le danger slave, que tous les racontars Austro Allemands sur le panslavisme russe n'étaient que des intrigues et des mensonges, auxquels collaboraient, au dernier moment, quelques réactionnaires russes. On escomptait uniquement le manque d'informations correctes et justes en Occident au sujet de la Russie, des Tchécoslovaques et du soi-disant danger slave en général.

Nous sommes heureux que la révolution russe ait ouvert les yeux à tout le monde et qu'elle nous ait donné l'occasion de faire voir le fond véritable de la question. Le danger panslaviste s'est évanoui complètement. Et comme dans le passé, nous continuerons dans l'avenir notre politique fonciè-

rement russophile et slave, étant sûrs que notre esprit démocratique et notre loyauté envers toutes les Puissances Occidentales sont déjà suffisamment connues et que cette politique slave démocratique antiprussienne est en pariait accord avec les intérêts vitaux de toutes les Puissances Occidentales.

ECHOS ET NOUVELLES

Une protestation des journalistes tchèques. — Nous avons déjà annoncé, à plusieurs reprises, que les journaux tchèques qui peuvent encore paraître sont obligés (sous peine de suspension et de poursuites judiciaires) d'insérer les articles imposés par le gouvernement sans en indiquer l'origine. Nous sommes heureux de pouvoir eniin appuyer nos affirmations sur un document authentique et irréfutable. U Union des Journalistes tchèques à Prague vient de publier, dans les journaux de Bohême du 25 avril, une protestation, envoyée en même temps au gouvernement du comte Clam-Martinic et à l'Union des députés tchèques, qui dénonce publiquement les procédés dégradants et honteux de la censure : « Nous attirons l'attention, disent-ils, avant tout, sur les procédés de la censure de Prague qui sont en contracdiction formelle avec l'esprit de moralité et avec tous les principes du journalisme civilisé. Nos journaux sont forcés d'insérer des articles envoyés par les bureaux offficiels de la presse comme s'ils étaient l'œuvre de nos rédactions et nous ne sommes pas autorisés à indiquer que ces articles sont imposés par Tautorité. Ce procédé est non seulement contraire aux principes fondamentaux du journalisme, mais il est aussi humiliant à l'extrême, car le journal se trouve en réalité rédigé non pas par le rédacteur responsable mais par les bureaux de la presse du gouvernement. » — M. Bainville et autres puhlicistes français et anglais qui persistent à croire fermement à la fidélité des Slaves autrichiens à l'égard de la monarchie dualiste, devraient lire attentivement ce document. Il leur expliquerait certaines citations de la presse tchèque, répandues par le B. V. C. qui leur paraissaient incompatibles avec nos informations sur l'état d'esprit en Bohême.

Les faux du gouvernement impérial. La censure autrichienne remanie à sa mode une motion cotée par l'union tchèque. — La censure autrichienne est une institution unique au monde tant par sa mission politique que par ses procédés d'action. Elle ne se contente pas de supprimer tout ce qui exprime la véritable pensée des peuples de la monarchie; elle falsifie ce qu'elle n'approuve pas, invente des opinions à son goût. On nous signale de Prague un exploit de ce genre sans précédent dans l'histoire de la censure de tous les autres pays : Une résolution votée par l'Union des députés

tchèques au Rcichsrat, qui protestait avec violence contre les projets absolutistes du gouvernement et qui saluait avec enthousiasme la révolution russe, a été non seulement supprimée mais encore remplacée par une résolution toute différente, de l'invention de la censure. Ce n'est qu'au bout de quatre semaines que le public put connaître ce faux inouï du gouvernement, par une autre résolution de l'Union tchèque, reproduite cette fois par la plupart des journaux tchèques, où Ton pouvait lire en particulier : < L'Union tchèque proteste avec la dernière énergie contre l'acte de la censure qui a complètement supprimé la motion de l'Union tchèque du 17 mars et a envoyé à sa place aux journaux une résolution toute différente rédigée par le Bureau de la Presse lui-même. Puisque le président du conseil, interpellé à ce sujet, a expressément approuvé cette mesure, nous sommes obligés d'en conclure aux principes suivis par le gouvernement... ^ Il va sans dire que cette protestation est restée sans résultat. La publication de la motion supprimée n'a pas été permise et le gouvernement continue à se proclamer autorisé à parler et à négocier au nom de tous les peuples autrichiens! Sans commentaires!

L'Autriche-Hongrie et la paix séparée. — Depuis quelque temps on parle de la paix séparée avec l'Autriche-Hongrie. Nous avons toujours combattu cette idée et nous avons toujours démontré que l'Autriche est tellement asservie à l'Allemagne qu'il lui est impossible d'entreprendre quoique ce soit, librement. Si elle paraît le faire, ce n'est qu'une manœuvre en accord avec l'Allemagne.

Nous pouvons citer aujourd'hui à ce sujet le témoignagne fort instructif d'un personnage dont l'autorité et l'impartialité ne peuvent être mises en doute. C'est l'ambassadeur des États-Unis à Vienne qui, revenant en Amérique, a donné un interview à un collaborateur du journal l'Information, voici ce qu'il dit :

« Mais l'Autriche, déclare le représentant des États-Unis, doit s incliner devant la rolonté allemande car — on Vignore trop chez nous, — l'unité de deux empires est un fait accompli, malgré les deux couronnes des Habsbourg et des Hohen::ollcrn. Berlin commande à Vienne, non seulemcnijau point de eue militaire, mais aussi au point de vue politique. Il n'g a qu'une tolonté qui gouverne les deux peuples : celle de l'empereur allemand. Ce que l'Autriche ne souhaiterait pas, ce qui cause ses répugnances les plus rices, le kaiser l'oblige à l'accomplir, de même qu'il lui interdit d'obéir aux cœux de sa lassitude et d'écouter les récoltes de sa fierté. »

Aussi l'ambassadeur croU-îl que ceux-là se leurrent étrangement qui, tablant sur les signes manifestes de cette lassitude et de cet écœurement, s'imaginent pouvoir escompter une paix séparée avec l'Autriche. L'Allemagne a pris à cet égard toutes les précautions utiles. Ni l'armée ni l'administration cieile de l'Autriche ne pourront secouer le joug des chefs qu'elles subistont et que le kaiser leur impose. Jus-

qu'au jour de la dislocation de l'empire par la victoire des Alliés^ l'Autriche ne sera qu'un des États confédérés de l'empire germanique. Voilà deux ans que nous necessons de proclamer ces vérités. On voit que malgré tout elles percent finalement à jour.

Le pain de bois. — Le journal Ankundigungs-Blats des œster. Forstwirtschaft, des Holshandels und der Holsindustrie (i) publie ces lignes dues à la plume du D' I. Ingowitz, à Brùk sur la Mure sur les expériences faites sur le pain de bois :

« En me basant sur la physiologie des plantes j'ai fait des expériences avec la farine séchée de bois et je pense avoir complètement réussi. Parle procédé, pour lequel j'ai pris un brevet, il est possible de fabriquer un pain savoureux, riche et digestible, composé de 70-88 Vo de la « farine de guerre » employée actuellement et de 20-30 •/. de bois. Comme il nous faut i million de kg. de farine par jour pour nourrir les prisonniers, l'économie ainsi réalisée représente 200-300 milles de kg. par jour. J'ai mangé pendant plusieurs semaines « ce pain de bois » avec ma famille sans que personne de nous ne ressentit un malaise quelconque. Le ministère de la guerre à Berlin sintéresse beaucoup à ce pain. On en a déjà fait l'essai sur 2.00(} prisonniers. Aussi en Autriche le ministère de la guerre étudie la fabrication du « pain de bois. »

On n'a jamais vu un cynisme aussi dégoûtant et une barbarie tellement sans scrupule : Les Allemands et les Autrichiens vont faire d'abord un essai sur les prisonniers français et russes...

Les Tchèques accusés de saboter les emprunts autri> chiens. — Le gouvernement austro-hongrois travaille de toutes ses forces et par tous les moyens qui sont à sa disposition à nettoyer le terrain en Bohême et à se débarasser de tout élément compromis dans les affaires de trahison des hommes politiques. Il terrorise en même temps la population en l'informant du régime terrible que subissent ceux qui sont en prison. La semaine dernière on a fait savoir au public que le chef si populaire des Tchèques, M. Kramar, qui représentait avant la guerre leur politique tout entière, était transféré dans la prison de Mœllersdorf en Basse-Autriche où il est obligé à travailler à des travaux de menuiserie. On a réservé le même sort à son collègue M. Rasin. On ne permet à Mme Kramar et à Mme Rasin de venir voir leur mari qu'une fois par mois.

Cette nouvelle a indigné la population tchèque d'autant plus qu'au même moment on sévit contre les amis de M. Kramar : on les accuse du crime de haute trahison et on les jette en prison. En effet, on a procédé à l'arrestation des cinq directeurs des banques tchèques de Prague, en particulier ceux de la Zivnostenska Banka, la plus grande

(i) « Le Bulletin forestier, du commerce et de l'industrie du bois en Autriche n qui paraît à Plana en Bohême.

banque industrielle tchécoslovaque, qui en dehors de ses vingt succursales en Bohême et en Moravie en a encore plusieurs à Cracovie, Tarnov, Lvov, Przemysl, Czernovce, Vienne, Budapest, Trieste, Zagreb, Belgrade, Sofia et ailleurs, de la Banque Centrale des caisses d'épargne tchèques, de la Banque Bohemia qui a déjà subi de nombreuses persécutions et d'autres banques encore. Le directeur de la Zivnostenska Banka, M. Jaroslav Preis est un des amis les plus intimes de Kramar. Le bruit de son arrestation courait déjà au moment de la condamnation de Kramar, car Preis a participé à tous les actes politiques de Kramar. Il fit plusieurs voyages avec lui en Russie, il prit part au Congrès Slave de Prague en 1908 et il fut rapporteur du projet de la fondation d'une grande banque slave. Il était rédacteur financier du journal de Kramar et il fut accusé souvent d'avoir dépeint sous des couleurs trop noires la situation économique de la monarchie. On est allé si loin à Vienne qu'on n'a pas hésité à le rendre responsable du fait que son beaufrère, le lieutenant Dostal, était chef des volontaires tchèques en France oii d'ailleurs, il se battait avec héroïsme et où il tomba enfin glorieusement à la bataille de Carency. Quatre collègues de Preis^ M. Appolo Ruzicka, Rodophe Pilât, Ladislas Sourek et Antoine Tille ont été aussi emprisonnés et leurs propriétés confisquées. Tous sont accusés d'avoir saboté l'emprunt de guerre et d'avoir répandu des nouvelles tendencieuses sur la mauvaise situation économique et financière de la monarchie. On les rend responsables de l'abstention systématique de la population tchécoslovaque dans les souscriptions aux emprunts. Le gouvernement pour étayer son réquisitoire et trouver des raisons à leur condamnation à mort ose même s'appuyer sur des chiffres : les 10 millions de Tchécoslovaques ont souscrit

I 1/4 de milliard, les 11 1/2 d'Allemands-Autrichiens presque 18 milliards de couronnes. Le gouvernement autrichien qui cachait jusqu'à présent ces échecs les dévoile aujourd'hui et s'en sert pour accuser le plus grand établissement tchèque de crédit et les hommes les plus importants dans le monde économique et financier tchécoslovaque,

II est intéressant de constater que ce procès politique des financiers tchèques a éclaté au moment où les scènes les plus scandaleuses eurent lieu devant le tribunal de Vienne; on y vit les financiers allemands et magyars dans le triste rôle de banquiers frauduleux, et oïl vit même trois ministres autrichiens gravement compromis dans cette aff'aire.Le comble de l'ironie est qu'un de ces ministres malhonnêtes, M. Krobatin, a ordonné lui-même l'arrestation des trois traîtres tchèques, au moment, où il était obligé de quitter son poste. En Bohême les commentaires vont leur train sur la finance austrohongroise, chacun se rend compte de la vérité : Les hommes d'affaires allemands et magyars volent l'état, les ministres les aident et on fait ensuite condamner à mort les financiers tchèques parce qu'ils décrivent la situation de l'État comme désespérée et ne font qu'un crédit restreint à la monarchie.

— sali n'est pas sans intérêt de constater que dix jours après l'arrestation des financiers tchèques, l'empereur suspendit le procès. Le gouvernement jugeait inopportun de traîner devant le conseil de guerre les notables tchèques au moment oii M. Czemin faisait des avances à la Russie et où on faisait des tentatives désespérées pour prouver que les nations slaves de l'Autriche étaient au fond contentes de leur sort.

Malgré tout, le gouvernement pensa qu'il était nécessaire de maintenir en prison celui des inculpés qui lui paraissait être le plus dangereux, c'est-à-dire M. J. Preis. Il sera jugé pour le même crime que M. Kramarsch et le gouvernement montera ce procès au moment qui lui paraîtra le plus opportun selon la situatiofi politique générale en Autriche.

La Terreur en Bohême. — Les pratiques honteuses du gouvernement autrichien pour terroriser la population tchécoslovaque continuent, se développent et se perfectionnent. L'autre jour les journaux français et italiens ont pu constater une nouvelle série de persécutions en Bohême. Une victime de ces persécutions est particulièrement populaire et son arrestation ne renforcera pas certainement les « loyaux » sentiments des Tchèques envers l'Autriche. C'est M. Victor Dyk, un des poètes les plus populaires en Bohême, écrivain dramatique et romancier remarquable. Il a surtout excellé pendant cette guerre dans le genre du feuilleton. Déjà avant la guerre il était considéré comme un des ennemis les plus acharnés de l'Autriche. Membre important du parti radical, il fut toujours irréconciliable avec l'Autriche et il fut l'âme de toute la politique du droit d'état dans le parti radical. Il expie actuellement dans les cachots autrichiens et sa courageuse conduite pendant la guerre, et son passé politique. C'est un nouvel outrage du gouvernement autrichien à la nation tchécoslovaque.

Le même parti radical fut l'objet encore d'autres persécutions. : on annonce de Prague l'arrestation de M. MoR, membre du comité exécutif du parti, qu'on accuse d'avoir été en relations avec les Tchèques de l'étranger. Pour la même accusation^ on a emprisonné un professeur de l'Académie de Commerce tchécoslave de Prague, M. Stepanek. Cette école est devenue du reste célèbre à Prague. On raconte que huit de ces professeurs se sont rendus coupables du crime de haute trahison : Tun est à Paris, l'autre s'est enfui en Suisse, quelques-uns sont en Russie, et finalement on en met en prison. L'Académie a dû même renoncer à porter son nom de « tchécoslave » à cause des méfaits de ses professeurs.

Une arrestation particulièrement odieuse est annoncée aussi de Prague aux journaux suisses : c'est celle de Mlle Olitch, fille de l'ancien président de police de Prague. On dit qu'elle fut emprisonnée à cause de ses relations d'avant la guerre avec Mme Benès, qui comme nous l'avions annoncé, fut aussi arrêtée, puis relâchée et enfin arrêtée de nouveau. Il paraît que le gouvernement a fait

toutes ces arrestations en vue d'impliquer tous ces « inculpés > dans le procès odieux intenté à une douzaine de personnes il y a quelques mois. Comme nous l'avons annoncé, le gouvernement faute de preuves du complot, avait dû ajourner le procès au mois de novembre 1916; il se livre maintenant à des arrestations sans fondements, en s'en prenant tout simplement aux amis ou aux parents de ceux qui travaillent à l'étranger pour l'indépendance de leur pays.

SITUATION ÉCONOMIQUE. — L'Autriche a toujours été le, pays des questions épineuses, mais jamais ses ministres n'en ont connu une si difficile à résoudre que celle de la nourriture des peuples de la double monarchie. Le fameux système des ajournements — si cher au gouvernement viennois — n'est pas malheureusement applicable. La population veut manger. La cherté des vivres de toutes sortes devenant scandaleuse, on a fixé un nouveau maximum, mais, déplorable conséquence, certaines villes, comme Prague, se sont trouvées, juste pour les Pâques, sans viande. La viande de cheval qui coûtait encore au mois de mars 6 couronnes le kgr., coûte à présent 8 couronnes et encore faut-il que les ménagères se lèvent de bonne heure, pour en avoir. La viande de bœuf est introuvable. — La vente du café fut suspendue et le gouvernement va mettre dans le commerce une drogue de sa fabrication. — La pomme de terre se fait de plus en plus rare et sa vente devient un événement qu'on s'annonce comme une grande nouvelle. A partir du 2 avril la ration fut abaissée à 500 gr., en moyenne 0.71 kg par semaine et par personne. Les légumes font absolument défaut et c'est à peine si on peut se procurer un peu de millet. Un chou se paye, quand on en trouve, 1.92 couronnes.

A Vienne pendant la semaine de Pâques tout juste une centaine de porcs ont été vendus, tandis qu'en temps normal on en consomme i.ioo. — Toutes ces privations seraient encore supportables, si on savait que la situation puisse s'améliorer, mais on n'y peut pas penser. Malgré la forte couche de neige qui — comme l'on espérait — devait protéger les semailles, celles-ci ont gelé complètement et l'hiver extrêmement rigoureux a jusqu'à la fin du mois d'avril empêché de recommencer les travaux des champs. La partie sud de la Bohême et le nord de la Moravie sont surtout éprouvés. — Le manque de charbon se fait partout sentir douloureusement. Il y a des villes entières en Bohême, comme Pardubice, qui sont sans charbon. Les statistiques de l'extraction de charbon, publiées par le Ministère des Travaux Publics, constatent pour le mois de février un déficit de 4.000 1/2 de quintaux, par rapport au même mois de l'année 1916.

La production agricole diminue chaque mois; l'épuisement est partout sensible. En même temps le système de la distribution des aliments se complique par la création de nouvelles « centrales » qui, exploitées ordinairement par des gens sans scrupule (rappelons-nous les derniers scandales) embrouillent plutôt qu'elles n'aident la distribution des denrées.

Un tout petit morceau d'un pain indigeste, qui en temps de paix aurait été rejeté comme dangereux à la santé publique, voilà la nourriture : tout le reste manque. Et même, avec les trop nombreuses cartes, qui fixent minutieusement la quantité et les prix des aliments, on ne peut se procurer ce qu'il faudrait pour manger à sa faim. Cette alimentation insuffisante porte déjà ses fruits et les statistiques — surtout dans les grandes villes — ont constaté le mauvais état de la santé publique et la mortalité toujours croissante, surtout parmi les citadins et les enfants.

A Prague, au commencement du mois de mai ont commencé à fonctionner des maisons pour la vente de la viande. Les boucheries ont été fermées. Comme ces maisons sont très peu nombreuses le public est obligé de stationner pendant de longues heures avant d'avoir un morceau de viande.

FAITS ET INFORMATIONS

Les conférences de la Chambre de Commerce francotchèque. — La Chambre de Commerce franco-tchèque a organisé une série de conférences sur la situation économique des Pays Tchèques. M. RENÉPlCHON(le 27 mars) a inauguré cette série de conférences en parlant des Tchécoslovaques. M. Pichon a prodigué ses efforts infatigables pour la cause tchèque et lui a rendu des services importants. Il a présenté le problème tchèque sous une forme toute nouvel le, pleine d'intérêt pour son nombreux public. La conférence était présidée par M. André Lebon, ancien ministre, qui clôtura la réunion par un discours fort intéressant et très applaudi. Nous aurons l'occasion d'y revenir. M. Benes se chargea de la seconde conférence (le 8 mai), sous la présidence de M. Noël, vice-président de la Chambre de Commerce franco-tchèque. Il parla de la puissance économique des Pays Tchèques et exposa en détail leurs ressources en produits agricoles, en minerai, en charbon, en produits industriels et en argent. Cette série de conférences sera poursuivie et on continuera à traiter les diverses questions touchant la vie économique de la Bohême. —

L'école d'anthropologie a organisé, pendant les premiers mois de cette année, une série de conférences sur les aspirations des diverses nationalités opprimées. M. Léon Sychrava, notre collaborateur et rédacteur de V Indépendance Tchécoslovaque a exposé ce que voulait la nation tchécoslovaque. L'orateur s'eiïorça surtout de faire voir l'emprise de l'Allemagne sur l'Autriche et de faire apparaître la nécessité de démembrer la monarchie dualiste si l'on voulait éviter la constitution d'une Europe Centrale pangermanique. Il tira surtout ses arguments de l'examen détaillé des manœuvres politiques des Allemands. Il montra comment les Tchécoslovaques avaient toujours été l'obstacle insurmontable à la réalisation de ces projets de domination auxquels les AUemands ne renonceront jamais. L'école anthropologique en organisant cette conférence qui remporta le plus grand succès et qui sera du reste publiée, a rendu un grand service à son public et à notre cause.

La jeune Russie et les Slaves. — La Colonie tchèque de France a organisé, le 26 avril, à Paris, une belle manifestation t en l'honneur de la Russie libre et en témoignage de la fraternité slave >. A l'heure actuelle, notre peuple ne peut dire à ses frères de Russie quelle joie profonde leur libération a provoquée chez lui; c'est aux Tchèques de l'étranger qu'il appartient d'affirmer, une fois de plus, dans ces grands moments historiques, les liens indissolubles de la fraternité et de la solidarité slaves et pour quel idéal nous luttons tous.

Les représentants de toutes les colonies slaves et un très grand nombre de leurs amis français s'étaient groupés autour de M. Ernest Denis et « cette réunion représentait, d'une façon vivante, l'union désormais indestructible entre l'Europe orientale affranchie et l'Europe occidentale qui l'a aidée et la guidera encore dans la conquête et dans le maintien de sa jeune liberté »,

Après avoir examiné la nature des événements révolutionnaires et précisé le caractère et Timportance de la révolution, M. Denis montre qu'on a les raisons plus sérieuses d'espérer que la Russie remplira jusqu'au bout l'œuvre qu'elle a assumée. Un sentiment réunit dans un même effort toutes les classes, c'est le sentiment national doublé d'un amour profond de l'humanité.

Les Russes ont une affection sincère pour les autres Slaves, et il est heureux pour ces derniers que les Russes aient enfin rompu les chaînes sous lesquelles ils gémissaient. Pour la France aussi c'est une satisfaction profonde. C'est en grande partie grâce à nous que la Russie a fait son éducation révolutionnaire, démocratique et libérale. Maintenant notre alliance avec la Russie est devenue complète, loyale, franche, absolue. Nous devons saluer avec confiance et avec la plus grande joie l'avenir qui nous attend, qui attend la Russie et tous les Slaves.

Après le discours de M. Denis qui, à chaque instant fut Interrompu par des applaudissements enthousiastes, M. A. Trumbic, président du Comité Yougoslave, M. Z. Zaleski, conservateur de la Bibliothèque polonaise, et M. F. Kupka, président de la Colonie tchèque, sont venus s'associer au nom des Yougoslaves, Polonais et Tchécoslovaques aux sentiments que le conférencier venait d'exprimer pour la nouvelle Russie.

Debout et dans un calme impressionnant, toute l'assemblée a accepté la résolution suivante proposée par M. Denis.

€ Les Français et les Slaves, rassemblés à l'hôtel des Sociétés Savantes, envoient au peuple russe, dont l'héroïsme vient de briser les fers de deux cents millions d'hommes, leur salut fraternel et l'hommage enthousiaste de leurs cœurs.

Résolus à ne déposer les armes qu'après avoir imposé à l'Allemagne la complète et impitoyable réparation des crimes et des infamies par lesquels elle s'est placée au ban de l'humanité, convaincus que la dislocation de l'Autriche est la condition nécessaire de toute paix durable, ils acclament l'entrée en ligne de la Démocratie russe. En jetant dans la lutte toutes les forces matérielles et morales du pays, elle hâtera l'affranchissement du monde et, en plein accord avec les nations libres de l'Europe et de l'Amérique, elle établira sur des bases inébranlables l'indépendance des Polonais, des Tchécoslovaques, et des Yougoslaves.

lin avant, la main dans la main, et jusqu'au bout ! >

Le Gérant : L. Mathieu.

Imp. (loi Beaax-ArU (A. MaixtiO, 19, rue Oareau, Puii.

1{EVUE BI- MENSUELLE

3' ANNÉE. 15 Juin- I" Juillet 1917 N" 2-3.

Un appel à l'Europe et à TAmérique.

Voilà six mois que les Empires Centraux tentent l'impossible pour amener l'Entente à une paix boiteuse, et il semble que dans leurs intrigues et leurs machinations, c'est le « brillant second » qui joue le premier rôle. En effet, TAllemagne aux yeux de tout le monde est Tagresseur principal, l'ennemi de l'humanité ; elle est le monstre qu'il faut dompter et qui est infiniment plus dangereux que FAutriche-Hongrie. Elle paraît irrémédiablement compromise et toutes les haines se dirigent contre elle, alors que la monarchie des Habsbourg bénéficie d'une demi-responsabilité.

Aussi ne manque-t-elle pas d'en profiter : elle occupe la première place dans le jeu des intrigues tandis que l'Allemagne reste cachée derrière elle et elle espère d'autant plus de ses négociations que chez les Alliés, bon nombre d'hommes politiques, de publicistes et de journalistes sont encore assez naïfs pour envisager la possibilité d'un détachement de l'Autriche de l'Empire d'Allemagne, ce qui permettrait ensuite d'abattre ce dernier plus facilement. ^

Aussi, chaque fois que les Puissances Centrales crurent le moment venu de proposer un accord quelconque, l'Autriche fut mise en avant. Souvenons-nous de décembre 1916, souvenons-nous des nombreuses tentatives faites depuis la note des Alliés à M. Wilson, observons surtout la politique depuis la Révolution russe. On a vu M. Czernin déclarer solennellement qu'il acceptait de tout cœur la fameuse formule « la paix sans annexion »; on a pu constater que l'Autriche la première, s'est entendue avec ses socialistes et les a envoyés à Stockholm.

Pendant ce temps on affectait de laisser passer par la Suisse des informations sur les nouvelles tendances politiques. On laissait entendre que certains changements dans le personnel dirigeant indiquaient clairement une modifi-

cation profonde dans la politique autrichienne intérieure et extérieure; on parlait même de démocratie et d'opposition à l'Allemagne, pour prouver que l' Autriche-Hongrie était aussi libérale et aussi amie du peuple que les États occidentaux. Après la Révolution russe c'était évidemment le masque indispensable qu'il fallait adopter.

Cependant, quelque chose subsistait et l'Autriche en ressentait une certaine gêne. Comment ne pas être taxée de duperie et de mensonge quand le régime de persécutions contre les populations slaves, tchécoslovaques et 3'Ougoslaves continuait et quand il restait impossible, depuis trois ans de convoquer le Parlement d'Autriche. C'étaient là des témoignages irréfutables de la gravité du mouvement des populations slaves contre l'Autriche, et de la répugnance du gouvernement à réunir la Chambre, car il craignait de voir éclater au Parlement, c'est-à-dire, aux yeux de l'Europe et de l'Amérique tout entières le scandale slave, que seul un cynisme monumental avait pu cacher.

Le problème était donc compliqué : il fallait convoquer le Parlement et obtenir avant tout une déclaration loyaliste des nations opprimées ; il fallait que dans ses discussions apparaissent la vitalité et la force intérieure de L'Autriche de la façon la plus claire, pourqu'on puisse infliger un démenti formel à tout ce qu'on avait dit à l'étranger de l'Autriche- Hongrie pendant ces trois dernières années.

Longtemps les négociations avec les partis nationaux restèrent sans résultat. Finalement on essaya des menaces contre les plus turbulents, c'est-à-dire contre les Tchèques. Par une série de décrets qui devaient détacher la Galicie de la Cisleithanie et diviser la Bohême, on décida de les réduire au silence et de faire des Allemands les maîtres absolus de l'Autriche. (Nous en avons parlé ici même, à plusieurs reprises.) Dans de telles circonstances, il était encore préférable pour les partis slaves de laisser convoquer le Reichsrat et de parler à la tribune. Ils cessèrent donc leur opposition, mais se préparèrent à jouer au gouvernement le mauvais tour de provoquer le scandale dont il avait si peur.

On lira plus loin les détails sur les premières séances du Keichsrat de Vienne, et on verra comment la manœuvre autrichienne de la convocîM^ion de la Chambre aboutit à un lamentable échec, que ni le gouvernement, ni les Allemands, ni les Magyars ne prévoyaient. Ils n'auraient jamais cru que la désagrégation de la monarchie fut si avancée, et le coup de

tonnerre n'en retentit que plus terriblement. Les Polonais dans leur déclaration solennelle énoncèrent leur volonté de se détacher définitivement de TÉtat austro-hongrois. Les Tchèques dans leur vigoureux manifeste allèrent plus loin encore. Ils portèrent un coup formidable à l'Autriche: car non seulement ils proclamèrent leur désir de former un État tchécoslovaque démocratique et indépendant, mais ils posèrent aussi le principe de la dislocation de la Hongrie en réclamant leur unification avec les Slovaques. Enfin, les Yougoslaves vinrent déclarer qu'ils voulaient leur union nationale et leur libération de l'ancienne Autriche-Hongrie; et les Ruthènes suivirent leur exemple. Telles sont les déclarations de loyalisme que l'Autriche entendit à la première séance de la Chambre. Pauvre Autriche! Les Allemands restent seuls pour la défendre avec les Magyars! Comme on le voit, il y a des alliés de T Entente en Autriche- Hongrie et ils demandent son démembrement; et il y a des ennemis de l'Entente, ceux qui ont déchaîné la guerre, et ils défendent son existence !

Peut-on vraiment infliger un désaveu plus formel et plus retentissant à tous les partisans de la conservation de l'Autriche en France et en Angleterre ? Existe-t-il un autre moyen de désarmer ceux qui reviennent parler de temps en temps des changements politiques de l'Autriche ?

Que personne ne vienne dire que tel ou tel orateur slave

a dit au Reichsrat que sa nation voulait rester sous le sceptre

des Habsbourg! Tout le monde sait en Europe que toute

autre parole aurait mené immédiatement son auteur à la

. potence.

Du reste, nous avons en mains des preuves inombrables qui montrent que pas un Autrichien et que pas un Allemand ne s'est mépris sur les paroles des Tchèques : tout le monde a vu qu'il ne s'agissait rien moins que de la dislocation de la monarchie. La Frankfurter Zeitung menace les Tchèques avec fureur et pousse la populace de Vienne contre leurs députés. Les Milnchener Neueste Nachrichten déclarent expressément que personne ne peut plus se laisser tromper et que les Tchèques visent ouvertement par leur déclaration le démembrement de la monarchie. Les journaux magyars s'expriment de la même façon ainsi que les Allemands de Bohême. Les tentatives de Clam-Martinic pour persuader les Tchèques de ne pas faire la déclaration redoutée, ne sont pas moins éloquentes, et la lecture seule des compte-rendus des séances,

bien que truqué set faussés, en dit pourtant assez sur l'état d'esprit en Autriche et sur la psychologie politique des nations slaves de la monarchie.

Où trouver une manifestation plus éclatante de la haine de l'Autriche que dans cet admirable geste de la délégation tchèque qui, au nom de toute la Nation, n'hésita pas à envoyer, par la bouche de son président Stanék, un salut fraternel à M. Kramâf, qu'on avait condamné à mort pour crime de haute trahison, se solidarisant ainsi avec lui en face de l'Autriche, en face de l'Empereur, en face de l'Europe toute entière ? Peut-on parler plus clairement que les radicaux tchèques qui, à la tribune duReichsrat adressent leurs meilleurs .vœux à la Révolution russe parce qu'elle apporte la libération à tous les peuples, et viennent féliciter avec enthousiasme la grande démocratie américaine ?

Enfin peut-on passer sous silence et négliger le vaste mouvement populaire déchaîné à la veille de la convocation du Reichsrat en Bohême, les manifestations publiques et les émeutes à Prague, Plzciî, Budéjovice, Prostéjov, Moravskâ Ostrava et ailleurs, ainsi que l'action spontanée et irrésistible de toutes les classes intellectuelles tchèques et le mémorandum des 150 écrivains tchèques, que nous publions plus loin, et qui constitue le véritable manifeste de la révolution tchèque?

Non, il n'y a plus de doutes! Depuis deux ans, l'action tchèque à l'étranger s'est efforcée de démontrer aux peuples et aux autorités compétentes des pays alliés que les Tchécoslovaques, tous les Tchécoslovaques, sont unanimes avec ceux qui travaillent en exil, pour la libération de leur patrie. Depuis deux ans, nous ne cessons de montrer que l'Autriche est condamnée à mort par les nations qui la composent, et que les Tchécoslovaques ne veulent plus avoir rien de commun avec elle.

Nous devons reconnaître que, bien souvent nous avons rencontré des doutes, soit sur les sentiments que nous prêtions à notre nation, soit sur l'hostilité des autres peuples slaves contre l'Autriche.

Aussi, sommes-nous infiniment reconnaissants à M. Clam- Martinic, à M. Czernin, à l'Empereur et à tous ceux qui ont collaboré à la convocation du Parlement, dont les jours, d'ailleurs, sont comptés. Ils ont forcé leur État à signer sa propre condamnation. Ils ont donné l'occasion à notre peuple de se prononcer clairement pour son indépendance d'abord

et pour l'unification avec les Slovaques de Hongrie ensuite. Ils lui ont donné la possibilité de manifester publiquement son adhésion au programme intégral que nous défendons depuis trois ans et de se ranger ouvertement du côté de l'Entente.

Nous trouvons un réconfort précieux dans cette confirmation inespérée, solennelle et unanime de nos amis de Bohême, pour tout ce que nous avons entrepris en Europe. Depuis deux ans, nous ne cessions de répéter et à TAi^triche et à l'Europe, que nous qui travaillions à l'étranger, nous étions en accord étroit avec les hommes politiques, les partis politiques, avec toute la nation tchécoslovaque, restée en Boliême.

Longtemps, le gouvernement essaya de cacher une telle solidarité, une telle communion de pensées. La suprême maladresse de M. Ciam-Martinic nous a apporté aujourd'hui le meilleur témoignage en notre faveur.

Nous désirons seulement que tous ceux qui jusqu'à présent n'étaient pas favorables à notre cause et à nos doctrines politiques, mais qui — après avoir vu la Révolution russe et l'entrée en guerre de l'Amérique — reconnaissent malgré tout qu'il y a un peu de vérité dans la formule : « les nations libres de disposer elles-mêmes de leur sort », étudient attentivement les événements qui se déroulent dans le Reichsrat de Vienne. Ils verront qu'une fois de plus, rAutriche-Hongrie s'est condamnée à mort. Ils reconnaîtront en même temps que les paroles des Tchèques, des Polonais, des Yougoslaves et des Ruthènes ne sont pas seulement une déclaration de guerre contre l'Autriche-Hongrie, mais en même temps un appel à la conscience de l'Europe et de l'Amérique.

Edouard Benes.

Qu*est=ce que l'Autriche^Hongrie ?

Les diplomates professionnels ou amateurs, les écrivains, les « nouvellistes » et les ignorants bien intentionnés qui nous répètent sans cesse qu'une paix avec l'Autriche-Hongrie serait facile, rapide, profitable à nos intérêts, fatale à l'Allemagne, destructrice de la force et de la grandeur de la Prusse, n'omettent tous qu'un détail, mais qui a son importance. Ils omettent de nous dire ce qu'ils entendent par <( l'Autriche-Hongrie ».

Est-ce les peuples qui sont aujourd'hui encore groupés sous le sceptre, en vérité sous le joug. du Habsbourg? Pour des démocrates — et tout le monde en France et en Angleterre prétend l'être — la question ne devrait pas se poser autrement : un Etat n'a de droit à exister que s'il est le cadre politique d'une nation. Mais qui donc peut ignorer qu'il n'existe ni une nation autrichienne r^i une nation hongroise? quant à une nation austro-hongroise, ce seul terme impliquerait la plus énorme contradiction, le plus absurde nonsens. Il y a quarante ou cinquante ans que tous les échos de l'Europe répètent la plainte des nations et des nationalités opprimées en Autriche ou en Hongrie. Quiconque a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre est convaincu, aujourd'hui, que le dualisme austro-hongrois est l'organisation de l'oppression germano-magyare sur les Slaves et ie^ T?(ni. mains d'Autriche et de Hongrie. — Alors?

Mais, dit-on, la monarchie peut se transformer, devenir juste envers tous ses peuples. Sitôt affranchis de l'oppression dualiste, Slaves et Roumains, libres de n'écouter que la voix de leur traditionnel lo3^alismc, s'empresseront de serrer les rangs autour de la d3'nastie à laquelle ils ont si souvent témoigné l'amour dont ils brûlent encore pour elle. S'ils ne l'aimaient pas, s'ils no lui restaient pas malgré tout fidèles, n'auraient-ils pas profité de la guerre pour se révolter contre elle? — Se révolter quand tous les hommes sont aux armées, sous la discipline de fer, tous ceux de l'arrière sous la surveillance de la police la plus soupçonneuse et la moins scrupuleuse; quand, dans les villes et les villages, canons et mitrailleuses sont tout prêts pour la répression sans merci; quand, pour plus de sûreté, on a installé dans le pays des garnisons de Prussiens et de Turcs, que nul scrupule, nul sentiment ne retiendrait d'exécuter les ordres les plus impitoyables — quel est le peuple qui le pourrait? Mais la révolte est dans les cœurs. Elle est attestée par les désertions en masse, que le gouvernemeut autrichien lui-même a reconnues et proclamées. Elle est inscrite dans les procès-verbaux des corps élus qui ont pu se réunir malgré la guerre, la Diète de Croatie, par exemple. Elle se lit, à travers les lignes, dans les déclarations de groupes et d'associations, que laisse passer la censure impériale et royale, toujours aveugle. Elle est la certitude qui résulte de toute l'histoire de ces peuples, remplie

depuis 1848 par l'aspiration toujours comprimée à la pleine liberté. Elle est affirmée par le témoignage irrécusable, celui des martyrs : martyrs illustres, comme Kramàf ; martyrs connus, comme Rasin; martyrs obscurs, tombes dans l'anonymat de la fosse commune, ces milliers et ces milliers de paysans, d'ouvriers, de soldats, d'intellectuels tchécoslovaques, yougoslaves, roumains, qui ont été pendus, fusillés, torturés et affamés à mort dans les prisons d'Autriche et de Hongrie; leur persécution même est, de la part de leurs maîtres du jour, l'aveu de l'implacable, de Tinflexible, de l'inexpiable révolte des peuples.

L'Autriche-Hongrie, est-ce donc les Allemands et les Magyars?

Les Magyars, peut-être : pour venir à bout des peuples non-magyars de Hongrie, ils ont besoin que les Allemands d'Autriche contiennent les Slaves cisleithans. Mais alors, leur attachement à l'Autriche-Hongrie n'a rien d'autrichien : il est pur égoismc magyar. Admet-on que l'Autriche ce soit, ce puisse être les Magyars, uniquement les Magyars?

Les Allemands d'Autriche tiennent à l'Autriche non pour elle, mais pour l'Allemagne. Ils sont Allemands d'abord, Autrichiens ensuite. Il y a eu un temps, sans doute, où il en était autrement : mais ce temps est passé depuis cinquante ans, si ce n'est même soixante-quinze. La seule (Autriche- Hongrie que conçoivent et que veulent aujourd'hui les Allemands d'Autriche, c'est l'Autriche-Hongrie alliée de l'Allemagne : ahiée, c'est-à-dire vassale, colonie, appendice; pont de l'Allemagne vers l'Orient proche et lointain, passerelle dy Mitteleuropa : Les Habsbourg, disait avec mépris Arndt, il y a quelque cent ans, régnent sur une « sale bouillie de peuples M. Treit'schke aimait ce mot. II rend exactement le sentiment des Allemands autrichiens pour l'Autriche-Hongrie. Dans cette bouillie, ils entendent être le levain, le ferment, dont le travail la clarifiera, — la germanisera.

Des démocrates, des Français peuvent-ils admettre cette doctrine de peuples maîtres prédestinés à régner sur des peuples esclaves? Peuvent-ils, eux qui se réclament chez eux et pour eux du droit des peuples, le sacrifier, ailleurs, dans

des combinaisons qui se croient de haute diplomatie? Ne voient-ils pas que l'intérêt de la France est partout avec la liberté des peuples? N'aperçoivent-ils pas la duperie que recouvrirait leur machiavélisme?

Est-ce pour les Magyars, est-ce pour les Allemands d'Autriche, est-ce pour l'Allemagne, est-ce pour Mitteleuropa que Ton veut, par une paix séparée, sauver l'Autriche-Hongrie?

Non. L'Autriche-Hongrie que l'on veut sauver,- c'est r Autriche-Hongrie dynastique. Il s'agit de conserver un empire à la maison^ de Habsbourg. C'est à J'intérêt d'une famille souveraine que Ton sacrifierait — sans le comprendre certes, sans le vouloir — mais que l'on sacrifierait trente millions d'hommes, dont l'ardente sympathie va à l'Entente, tout le fruit de cette terrible guerre, l'avenir de l'Europe et du monde.

(( L'Autriche, c'est une diplomatie et une armée ». A cette formule célèbre, il ne manque qu'un terme : la dynastie; mais il y est sous-entendu. L'Autriche-Hongrie, c'est une dynastie qui, par sa diplomatie, a fait sa monarchie en Europe, et, par son armée, l'a maintenue contre ses peuples.

La dynastie est allemande, et le restera. Le jeune Charles I/IV peut être animé des intentions les plus pures; la jeune impératrice peut être pacifique, antiprussienne, ententophile. Que peuvent-ils contre la géographie et l'Jiistoire? Contre la masse allemande qui fait pression sur les frontières de l'Autriche? Contre la tradition germanique de six ou sept siècles d'histoire habsbourgeoise? Contre le préjugé enraciné devienne contre les Slaves? Contre l'obtuse infatuation des Allemands d'Autriche, contre l'impérieux esprit de domination des Magyars? — Redresser l'injustice quatre fois séculaire de leur monarchie; établir le règne de l'égalité et de l'équité sur tous lears peuples; assurer à ceux qui ont été si longtemps opprimés et exploités les mêmes droits qu'aux oppresseurs et aux exploiteurs; s'affranchir delà dépendance de l'Allemagne, et faire une politique extérieure autrichienne, uniquement autrichienne, à laquelle puissent sincèrement et joyeusement s'attacher tous leurs sujets : la tâche serait gigantesque. Leur faiblesse, leur inexpérience, leur isolement peuvent-ils en venir à bout — et en quelques semaines ou quelques mois?

Les enthousiastes voient déjà la monarchie autrichienne, consohdée par cette rénovation, exercer une puissante attraction sur l'Allemagne du Sud, rompre ainsi l'unité allemande, ou du moins lui ôter son caractère prussien. Vienne neutraliser Berlin et l'Allemagne divisée cesser ainsi d'être un danger pour l'Europe. Confiance ingénue, qu'expHque la foi, mais que dément la raison! Si l'Allemagne, pour s'unifier, s'est tournée vers la Prusse, c'est que Berlin était vivant et Vienne déjà mort; Berlin une force. Vienne un souvenir; la Prusse dure, glaciale, cruelle, mais une tête et un bras; l'Autriche molle, douce, aimable, mais sans ressort et sans cervelle. Le Junker est haïssable; mais, dans Bismarck, il est grand. L'aristocrate autrichien, qui le haïrait? sa grâce nonchalante séduit ou désarme. Mais qu'a-t-il jamais fait? à quoi est-il bon? Bismarck sert un idéal, antipathique, brutal, presque contre nature, mais un idéal. Quel est l'idéal de l'aristocrate autrichien? La cour, les plaisirs, une religion facile, avec laquelle il est des accommodements, un étonnant mélange de foi et de scepticisme. Nul ressort, nulle volonté; des veliéités et des abandons. Taaffe a dit le mot caractéristique : Se laisser vivre, vivoter, fortwursteln. L'Autriche a fortgewurstelt pendant cinquante ans. Le jour où elle a voulu avoir une idée, se secouer pour un effort, faire un grand coup, tout le vieil édifice vermoulu a craqué ; et sitôt tombés les étais qui du dehors aujourd'hui le soutiennent, il sera à bas.

Est-ce pour les Berchtold, les Czernin, les Clam Martinic que l'on veut sauver l'Autriche-Hongrie? Les voit-on sincèrement convertis à l'autonomie des peuples, amis de la Russie orthodoxe, alliés de la France républicaine?

Il y a en Autriche-Hongrie des peuples opprimés, qui sont au moins les trois cinquièmes de la population, et qui veulent la destruction de la monarchie et leur affranchissement.

Il y a deux peuples oppresseurs, Allemands et Magyars, qui veulent le maintien de la monarchie, parce qu'ils veulent le maintien de leur domination sur les autres peuples, le maintien de l'alliance avec l'Allemagne, la réalisation de Mitteleuropa, qui serait la garantie de l'hégémonie germanique dans le Vieux Monde.

Et il y a un couple de jeunes gens, sans grande intelligence, sans mérites, qui n'ont pas commis certes de grandes

fautes ili de grands crimes, miiis qu'écrase un lourd héritage de fautes et de crimes. Autour d'eux, vingt, cinquante, cent familles, sans nationalité, sans vraie patrie, cosmopolites comme on l'était il y a deux ou trois cents ans, dernier refuge d'une tradition qui partout ailleurs cède devant l'esprit nouveau du monde moderne, sans coniact avec la démocratie, sans compréhension de ses aspirations et de ses besoins, figées et vieillottes, désemparées dans la tourmente qui sévit depuis tantôt trois ans sur le monde, perdant au spectacle terrifiant de l'intervention américaine et de la Révolution russe, le peu que leurs crânes aient jamais aorité de cervelle légère.

C'est ce groupe, dynastie et aristocratie,qui est l'Autriche- Hongrie, ce groupe seul.

C'est avec cela qu'on nous propose de faire la paix. Renier nos idéals, sacrifier nos amis, signer notre déchéance prochaine, voilà ce qu'on nous demande — pour sauver cela !

Les buts de guerre et le droit des peuples

Un questionnaire. — Quelques précisions.

Nous partageons tout à fait l'opinion sur la discussion intempestive des buts de guerre que M. Auguste Gauvain exprimait si opportunément, dans les Débats du 5 juin dernier. Avec la force et l'autorité que lui donne une doctrine de politique étrangère appuj'ée sur d'autres bases que l'actualité tiansitoire, avec celles qu'y ajoutent le courage et le talent qu'il déploie à la maintenir, au milieu des fluctuations changeantes, en l'adaptant aux réalités de chaque jour, "M. Gauvain montrait les inconvénients et les dangers de semblables discussions. « Malheureusement, disait-il excellemment, ces jeux de nobles esprits ne sont pas innocents. Il font oublier les réalités présentes et ils énervent les énergies... Tant que nous n'aurons pas contraint l'ennemi, par un moyen ou par un autre, à partir de chez nous, toutes ces discus.sions seront oiseuses et dangereuses. Elles permettront aux gouvernements germaniques de galvaniser leur opinion à l'intérieur et de dénaturer notre politique au dehors ».

L'un des plus graves parmi les inconvénients et les dangers que M. Gauvain signalait sans les indiquer tous, c'est

que ceux qui se laissent le plus facilement entramer à parler et à écrire, à propos des buts de guerre, ne sont pas toujours ceux qui ont le plus réfléchi sur ce formidable sujet, qui en ont mesuré l'étendue et la portée. Ceux-ci hésiteront naturellement à s'engager à fond dans de telles discussions tant qu'elles n'auront pas une portée immédiate. S'ils hésitent en face de tous ces territoires envahis qu'il faut d'abord libérer, ils n'hésitent pas moins s'ils songent à tous ces peuples opprimés qu'il est nécessaire d'affranchir. Plus ces deux termes, buts de guerre et droit des peuples, se lient étroitement dans leur esprit, plus leur fusion intime et profonde devient, avec l'aspect et l'extension qu'elle prend, le caractère de cette guerre, plus ils répugnent à jeter étourdiment dans le pêle-mêle de débats troubles et inutiles ce qu'ils considèrent comme le plus essentiel et le plus sacré. Car un autre inconvénient, qui découle d'ailleurs du premier, est que cela engendre fatalement, sur des points où elles peuvent avoir des conséquences si graves, les erreurs et les confusions. Ceci dit — et il fallait le dire — nous demandons la permission d'apporter sur quelques-uns de ces points de très simples et modestes précisions. Nous nous sentons plus libres de les formuler dans un organe comme la Nation Tchèque, qui y est intéressée, qui doit rester étrangère aux discussions où, sous une forme directe ou indirecte, l'esprit de parti peut exercer son influence. Il n'est pas de conception qui réponde mieux à la nôtre. S'il est des gens qui se préoccupent des idées ou du régime qui pourraient bénéficier de telle ou telle organisation de l'Europe de demain, nous avouerons ingénument qu'il y a là un état d'âme où il nous est impossible d'entrer. Et nous tenons à nous placer en dehors de toutes les discussions publiques ou secrètes ( relativement j qui ont agité cheznous, ces jours derniers, lepaySjleparlementetl'opinion.

Nous éprouvons le besoin de faire cette déclaration avant d'examiner sans parti-pris de complaisance ni d'hostilité à l'égard de qui que ce soit, un document assez curieux qui nous est venu de l'étranger, de source neutre, qui s'est trouvé mêlé à ces discussions où nous nous refusons à entrer. Nous voulons parler du questionnaire rédigé, nous a t-on dit, par une'comTnission hollando-scandinave, qui a été soumis et communiqué au Congrès national du parti socialiste français et

publié ensuite dans tous les journaux. Il nous Importe peu qu'il ait été envoyé comme base de discussion pour la fameuse Conférence de Stockholm. Il faut l'examiner indépendamment de la question de la participation à la Conférence. Celle-ci concernait les socialistes français qui l'ont tranchée, après des débats mouvementés, par Tacceptation. Ils ont nommé une commission qui, en tout état de cause, doit répondre au questionnaire. Quant à la question des passeports à accorder ou à refuser à des délégués socialistes français à Stockholm, elle a été tranchée par le gouvernement, par le parlement, par l'opinion publique française d'une façon qui enlève à l'examen du questionnaire toute espèce d'inconvénient. Il y a là une étude critique à laquelle nous pouvons nous livrer aujourd'hui avec une pleine et parfaite liberté d'esprit.

Ce qui rend le document intéressant, à titre d'indication psychologique, c'est d'abord le milieu d'origine, des gens qui représentent, en très grande majorité, dans le socialisme international et les pays neutres, les tendances les plus favorables à la cause générale de la justice et du droit. En première hgne, M. Branting, le leader du socialisme suédois, dont le rôle a été et est aujourd'hui si important dans son pays. Nul n'y a combattu avec plus de vigueur et d'efficacité les « activistes » c'est-à-dire ceux qui voulaient entraîner la Suède dans la guerre contre la Russie et aux côtés de l'Allemagne. A la Conférence socialiste de La Haye, l'an dernier, dans un milieu pilutôt hostile, il affirmait la nécessité de la restauration et des réparations pour la Belgique, la responsabilité de l'État allemand dans la guerre, la question de l'Alsace-Lorraine dont l'incorporation par la force à l'Allemagne en 1871 était qualifiée par lui d'acte de brigandage. M. Branting a pris récemment l'initiative et la direction en Suède de mouvements de protestation contre les déportations belges et en faveur des Arméniens. A côté de lui, M. Jacob Vidnes, l'un des chefs du socialisme norvégien, que nous avons eu le plaisir de connaître personnellement en France pendant la guerre, un homme d'une franchise absolue dans la manifestation ouverte de ses sympathies et dans la fermeté de ses convictions.

C'est aussi le contenu qui, à côté de certaines délectuosités, offre des choses excellentes. Il y a de très bonnes intentions, et même un peu plus; il y a des omissions, des questions mal posées, des confusions. Tout cela peut et doit êtrr

relevé sans animosité ni aigreur. Cela montre la complexité de tant de questions graves et difficiles. Des hommes bien disposés, des esprits intelligents et cultivés semblent avoir eu souvent de la peine à les comprendre, à les voir dans leur réalité, qu'ils aient subi ou non des influences dont ils ne se sont peut-être pas toujours rendu compte.

Il faut reproduire ici la première partie, qui nous intéresse davantage, de ce questionnaire qui est un « programme pour les discussions aux conférences préliminaires ».

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