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Les colonies

Il n'y a rien à objecter contre le préambule général qui semble poser des questions de principe d'une manière satisfaisante. De même, la partie qui vient après celle-ci, « Éléments fondamentaux des rapports internationaux », esquisse les grandes lignes d'un assez bon programme qu'on dirait rédigé par un professeur de droit international conformément à des idées qui ne semblent pas très éloignées de celles de M. Wilson et où il se trouve d'intéressantes indications. Il faut relever seulement, dans la première partie, les (( cas concrets » d'application des principes. C'est nous qui avons souligné ceux qui, pour des raisons diverses, nous paraissaient surtout appeler des remarques. Ce sont des cas de « nationalités ». Nous n'avons, on le pense bien, aucune objection à faire contre l'un ou l'autre des « cas » énumérés ici. Il en est que nous enregistrons avec un plaisir tout particulier. Nous constatons ceux qui manquent et, pour ceux qui figurent au programme, la place parfois assez singulière qui a été donnée à certains d'entre eux. Cette considéraion de la place n'est pas ici sans importance. La « place » peut suffire à fausser ou à présenter mal quelques questions; elle peut même, sans qu'on y ait réfléchi peut-être, modifier la physionomie du programme, lui en donner une que d'abord on n'apercevait pas.

Il est une place contre laquelle personne ne protestera^ d'un côté du moins de la barricade, c'est celle qui est donnée

à la Belgique dont le nom se lit le premier, en tête du programme, immédiatement après le mot restauration. La place est significative ; elle situe moralement le programme hollandais-Scandinave assez loin, et même fort loin, de celui, qu'on a publié pour la conférence de Stockholm, des socialistes autrichiens, plus encore de celui des socialistes hongrois qui confient le soin et le mandat de restaurer la Belgique. . . à l'Allemagne ! Que la Serbie fasse suite à la Belgique, cela complète et renforce la signification. On ne peut toutefois s'empêcher de remarquer qu'après ces heureuses précisions, après celle de la Serbie, vient cette énumération plus vague, autres pays balkaniques. Et l'on se demande pourquoi la restauration de la Roumanie n'est pas formulée en termes exprès au même titre que celles de la Belgique et de la Serbie et après, elles. On remarque aussi qu'il y a pour la Roumanie — comme pour la Serbie — des questions de revendications nationales qui ne se trouvent pas indiquées et qui portent sur des territoires austro-hongrois.

Plus loin, il y a la Finlande entre la Pologne et l'Alsace- Lorraine. Et pour la Finlande, cette place, non la mention, étonne d'abord quelque peu-. La condition de la Finlande est des plus intéressantes, on ne songe pas à l'oublier, et il est naturel qu'elle intéresse particulièrement des Scandinaves. Alais la position de la Finlande est si spéciale, si différente de celles de la Pologne et de TAlsace-Lorraine qu'on a peine à comprendre une telle assimilation. Il faut souhaiter ardemment le règlement du sort de la Finlande sans qu'elle ■devienne une colonie de Tinflucnce germanique. -Nous souvenant des déclarations de Brantingà La Haye, nous ne relèverons pas que, sur ce programme pour la conférence de Stockholm, la Finlande peut sembler mise avant l'Alsace- Lorraine. Nous aimons mieux relever que le nom de l'Alsace- Lorraine est suivi immédiatement de celui du Slesvig danois (écrit, il est vrai, à l'allemande). Ici au contraire, l'assimilation et la mention du Slesvig après la Pologne et l'Alsace- Lorraine sont ce qu'il y a de plus légitime et de plus naturel.

Le Slesvig se trouve à côté de l'Arménie. Deux infortunes émouvantes quoique différentes. L'Arménie crie vengeance cX'Aq Slesvig demande justice. Nous aimons prononcer le nom et la revendication du Slesvig dans la Nation tchèque, nous rappelant le plaisir que nous avons eu à constater que le Slesvig était marqué, et bien marqué, sur la carte que M. Masaryk présentait aux hommes d'Etat de l'Entente pour leur

expliquer l'Europe qu'ils devaient songer à faire s'ils voulaient arrêter aujourd'hui et écarter pour demain la menace pangermaniste. Alsace-Lorraine, Slesvig, Pologne, Bohême, Yougoslavie, c'est une seule et même barrière continue contre le germanisme.

Nous souhaitons à présent qu'il la montre aux hommes de la Russie nouvelle. Nous souhaitons qu'il la montre au Soviet. Ceci nous conduit au second paragraphe du programme qui est sans doute le plus singulier. Cette énumération : Lithuanie, Ukraine, les Tchèques et les Juifs, laisse un peu rêveur. Les mots Lithuanie et Ukraine prêtent à des interprétations fort diverses. Nous les recommanderions volontiers à l'attention du Soviet. Mais de voir les Tchèques mis à côté des Juifs, sur le même rang et dans le même ordre de questions, cela est fait pour donner envie de sourire... ou de crier. J'ignore si M. Vidncs a eu part à la rédaction de ce questionnaire et ce qu'il peut penser de ce point-là. Mais je garde le souvenir très net de l'avoir vu causer chez moi avec des Tchèques qui ne sont pas les premiers venus, avec M. Masaryk et avec notre ami Bencs. Cher M. Vidnes, dont j'évoque avec tant de plaisir et de gratitude l'esprit large et franc, les généreuses et fermes sympathies, excusez si, sans vous mettre en cause, je me préoccupe un peu ici de mes efforts de pénétration.

Ce qu'il y a de plus grave et de plus sérieux là-dedans, c'est que les Tchèques — sans les Slovaques — soient conviés vraisemblablement à se contenter d'une autonomie autrichienne. C'est qu'ils soient mis avec les Juifs, avec les Lithuaniens et les Ukrainiens pour lesquels on ne nous dit pas de quel côté ils se fixent; c'est qu'ils ne se trouvent pas à leur place naturelle, avec les Polonais et avec les Yougoslaves. Ceux-ci d'aillleurs ne sont pas mentionnés, en dehors de la Serbie, pas plus que ne le sont les Italiens irredenti. Contre une telle méconnaissance des aspirations nationales italiennes, la presse de l'Italie a élevé une protestation à laquelle les amis de ce pays sont heureux de s'associer.

Une Bohême incomplète et qui demeurerait dans le cadre autrichien, une Serbie qui ne serait pas la Yougoslavie, la négation totale des aspirations italiennes et roumaines, le silence même sur la restauration de la Roumanie, voilà qui serait assez significatif. Peut-être ne faut-il pas systématiser

trop des vues où il entre pas mal de confusion. On ne peut nier toutefois qu'il n'y ait là un ensemble de solutions favorables à l'Autriche et au principe de sa conservation.

Nous avons le droit et même le devoir d'être en défiance là-dessus, d'avertir ceux qui ont pu de bonne foi et sans intentions mauvaises se laisser abuser. Tout n'est pas sans doute autrichien dans ce programme de Stockholm, mais il y a là assez de choses autrichiennes, à côté d'autres choses qui ont un caractère fort différent, pour qu''il soit permis de s'inquiéter.

Il faut rapprocher tout cela de la série des manœuvres autrichiennes que nous avons vu se dérouler depuis les déclarations du comte Czernin jusqu'au discours du Trône, depuis ces étranges avances officielles à la révolution russe jusqu'aux déclarations non moins inspirées et extraordinaires des socialistes autrichiens et hongrois débarqués à Stocklolm.

Il faut se mettre en garde contre l'idée, lancée de divers côtés, qu'il y a lieu de changer nos buts de guerre. Les buts de guerre, nous pensons qu'il est inutile et qu'il peut être dangereux d'en trop parler. Mais les changer, pourquoi?

A cause de la révolution russe? A cause de l'entrée en guerre des États-Unis ? Nous avons lu dans un journal neutre, des plus sympathiques à notre cause, l'un de ceux qui ont pris à l'étranger et chez nous le plus d'autorité, nous avons lu dans le Journal de Genève, deux tois, qu'il y avait lieu maintenant, pour les Alliés, de modifier leur note du 10 janvier au président Wilson. Il y avait lieu de la changer parce que cette note, dirigée surtout contre l'Autriche, avait été imposée par la Russie de l'ancien régime.

Que la note du lo janvier ait visé l'Autriche avec "Allemagne, cela est vrai; nous avouons que cela n'a pas été pour nous déplaire. Que la note du lo janvier ait pu être considérée comme ayant été, nous ne dirons pas imposée, mais inspirée si peu que ce soit par la Russie tsariste, en ce qui concerne l'Autriche-Hongrie et les peuples à aff'ranchir de son joug, il 3'- a là une de ces assertions qui confondent. Bien que nous l'ayons lue par deux fois sous une plume aussi honorable qu'ici étrangement abusée, nous avons eu quelque peine à en croire nos yeux. Les gens quelque peu informes savent que la vérité, c'est exactement... le contraire. On com-

prend d'ailleurs quel intérêt l'Autriche aurait en ce moment à faire croire sur ce point le contraire de la vérité.

Nous demandons à maintenir la vérité ; nous demandons à mettre et à remettre en honneur cette note du lo janvier qui est certainement l'un des actes les meilleurs delà politique internationale des Alliés. Il est visible que des gens qui ont parlé chez nous de la changer ne l'avaient pas lue ou qu'ils l'avaient complètement oubliée. Une des raisons qu'on a invoquées pour la changer, c'est qu'elle donnerait Constantinople à la Russie qui n'en veut plus. Or la note du lo janvier ne dit pas un mot de la Russie à propos de Constantinople.

On nous excusera d'avoir tenu à rappeler ces précisions et surtout à déclarer que nous n'avons pas à modifier des buts de guerre qui sont basés sur le principe de l'indépendance des peuples et leur droit de disposer d'eux-mêmes. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances actuelles, de les changer; il y a lieu, bien au contraire, de les renforcer.

Pierre de Quirielle.

F. S. — Ceci était écrit avant que nous eussions pu lire successivement l'admirable message du président Wilson à la Russie et les deux réponses des gouvernements français et anglais à la note russe du 9 Avril. Ces trois documents, dont l'accord est parfait, s'accordent aussi parfaitement avec l'esprit qui a dicté la note du 10 janvier dans ses lignes essentielles. Ils précisent de plus en plus nos vrais buts de guerre. Ils proclament mieux encore, en le fixant sur des bases solides et inébranlables, le principe de l'indépendance des peuples.

Avant de former la revendication française de l'Alsace- Lorraine, avec les garanties qu'elle comporte, en termes plus explicites que n'avait pu le faire la note du 10 Janvier, la France « salue avec joie l'effort que poursuivent, sur différents points du monde, les peuples encore engagés dans les liens d'une dépendance condamnée par l'histoire, m Et l'Angleterre déclare qu'à ses buts primitifs de guerre, « défendre l'existence du pays et imposer le respect des engagements internationaux » est venu s'ajouter aujourd'hui « celui de libérer les nations opprimées par la tyrannie étrangère. »

Quant à cette voix d'Amérique, d'un accent si merveilleusement idéaliste et réaliste à la fois, qui fait entendre des paroles où il n'est pas un mot qui ne porte et qui ne sonne fort, qui s'adresse non seulement à la Russie, mais à tous,

est-il besoin, à l'heure actuelle, d'en souligner l'effet? Est-ce aux lecteurs de la Nation Tchèque qu'il faut expliquer que, quand le président Wilson dénonce les visées de l'Allemagne « depuis Berlin jusqu'à Bagdad », quand il affirme que « les mailles du réseau doivent être brisées » de façon à empêcher «qu'elles soient jamais renouées et réparées », il pose, telle que nous la posons, la question de l'Europe centrale et du démembrement de l'Autriche-Hongrie? Et nous ajouterons simplement: Que les sourds entendent et que les aveugles ouvrent les yeux !

La manceuvre autrichienne et la paix séparée

(Suite et fin)

Les négociations du ministre avec les députés de Galicie ne sont pas beaucoup plus édifiantes et elles montrent de même que l'Empereur Charles et ses agents, tout comme François-Joseph, sont absolument incapables, non seulement de respecter les droits des diverses nationalités, mais même de comprendre ce que signifie un gouvernement libre.

Les Polonais, à qui Czernin et Clam-Martinic avaient promis une autonomie voisine de l'indépendance, n'avaient pas accepté sans colère l'ajournement de leurs espoirs; leurs journaux haussaient le ton, encouragés par la situation extérieure, et leurs députés faisaient les grands bras. Heureusement pour eux, les ministres connaissaient le moyen de calmer ces colères; ils s'avisèrent que la Galicie avait terriblement souffert de la guerre : la monarchie était tenue de lui venir en aide : une des premières lois présentées au Reichsrat aurait pour objet (de relèvement économique» du pays. — L'argent n'est jamais mauvais à prendre, même quand il s'agit de couronnes qui ne valent pas grand'chose. — On affirme de plus que le gouvernement aurait promis qu'il ne s'opposerait pas à l'union de la Galicie avec une Pologne alliée des empires centraux. — A la suite de ces négociations, les partis polonais, à l'exception du parti populaire, — très peu nombreux, — résolurent de prendre provisoirement séance au Reichsrat et d'y soutenir le ministère.

Sur 516 sièges, 53 sont actuellement vacants: — onze députés, et parmi eux huit Tchèques, ont été déclarés déchus de leurs mandats à la suite de condamnations ; les Allemands unis aux Polonais disposeraient donc de 290 voix contre environ 170 Tchèques, Yougoslaves, Latins et Ruthènes et les ministres seraient sûrs d'une majorité assez forte et assez souple pour dominer la situation, sous quelque forme qu'elle se présentât.

A l'extérieur, il agirait par la Galicie sur les Polonais, qu'il attirerait dans sa sphère d'influence et amènerait peutêtre à chercher leur souverain dans la Maison de Habsbourg. Quelques magnats ne seraient pas fâchés de trouver à Vienne une protection contre les démocrates de Varsovie et plus d'un évêque songe aux vastes terrains qui s' ouvriraient à la propagande catholique dans la Russie divisée et affaiblie. L'Allemagne laisserait faire et, pendant que ses acolytes lui frayeraient la voie vers l'Est, ses industriels et ses professeurs accapareraient le marché et propageraient sa langue. Sous la raison sociale Austro-Magyaro-Pologne, l'Europe centrale se constituerait en douceur; nous retournerions à la grande époque de la colonisation germanique, quand, du xiiP au xve siècle, les immigrés germains arrachaient aux Slaves la Prusse, la Poméranie, la Silésie et la Bohême de l'Ouest et du Nord, et que leur langue dominait à Prague, à Cracovie et pénétrait jusqu'à Kief.

Pour que cette vaste combinaison se réalise, il est indispensable que l'Europe ne la soupçonne pas et on redoute que les Tchèques ne donnent l'alarme par de trop vives protestations. Aussi, d'après tous les indices, Czernin et Glam-Martinic ne songent-ils plus pour le moment à se servir contre eux delà majorité qu'ils se sont assurée au Reichsrat. Ils l'emploient comme une menace, afin d'amener l'opposition à un compromis. Leurs journaux ne lui ménagent ni les promesses ni les sourires. — Un député de V Union Allemande, d'après le Prager Taghlatt, conjure les Slaves de « déchirer la cloison de papier qui, comme le disait un de leurs chefs les plus intelligents, Kaizl, les sépare de leurs compatriotes du Royaume )). Dans la Reichenherger Zeitung, qui a toujours été leur intraitable ennemi, M. Zenker, député libéral-allemand, prévoit, avec des larmes d'attendrissement, un remaniement complet du système politique.

Les journaux de Guillaume II font chorus. — Les partisans du Mitteleuropa, écrit la Gazette de Franc/or^ -(18 avril)

ont pour programme : union de TAutriche avec l'Allemagne, mais respect de l'indépendance intérieure de la monarchie et ménagement extrême vis-à-vis des Slaves. Le docteur Lederer est plus précis encore [Berliner Tagehlatt, 2i avril): — Les Allemands ne sauraient imposer leurs revendicatiops aux autres peuples de TAutriche. « Les questions nationales ne peuvent y être résolues que par une libre entente avec les Slaves ; » le gouvernement a laissé passer à diverses reprises l'occasion favorable de les amener à un accord ; mais il peut encore réparer sa faute. L'Allemagne verrait sans déplaisir une évolution qui supprimerait les tendances séparatistes et rendrait à l'Autriche ainsi régénérée les sympathies de l'Europe occidentale et de la Russie. Amoindrie, elle resterait dumoins la fidèle alliéede l'Allemagne, et l'hostilité persistante des Tchèques et des Yougoslaves, même s'ils recevaient une certaine autonomie, cesserait d'être redoutable, puisqu'ils seraient facilement tenus en respect par la formidable coalition germano-magyaro-polonaise, qui formerait le cadre de l'Europe centrale future. —

(( Une Autriche forte, écrit M. G. Bernhard dans la Vo&sische Zeitung (23 avril), n'est possible que si ses divers peuples vivent paisibles et satisfaits sous le sceptre des Habsbourgs... Alors seulement, son alliance, aussi bien au point de vue politique qu'au point de vue économique, atteindra sa pleine valeur... Tant qu'elle gardait l'ambition d'être un État allemand, elle était — ou pouvait redevenir — un rival de l'Empire germanique. L'Autriche nouvelle, l'Autriche des nationalités (vielvolkiges Oesterreich) sera notre complément. Les États qui se complètent, c'est-à-dire qui ont quelque chose à s'otfrir réciproquement, peuvent seuls conclure des alliances durables ».

Ces révélations de la presse germanique ne sauiaieiit ajiisi nous laisser aucun doute. — L'Autriche cherche à nous amadouer en feignant de faire amende honorable; elle avoue qu'elle avait commis une dangereuse imprudence quand elle avait voulu d'un coup germaniser tous ses .sujets; elle les invite à oublier ses erreurs et elle les convie à se grouper sous la main protectrice et bénigne de Charles I". A l'arrière plan, Guillaume II donne sa bénédiction au groupe des ennemis de la veille réconciliés aux pieds de Clam-Martinic,

qui masque sa retraite et prépare sa revanche. Que manque-t-il pour que l'Europe Centrale soit constituée et que l'Autriche complémentaire de l'Empire germanique Taide à établir sa domination dans le monde ? — Le consentement de l'Entente. Aurons-nous la dureté de la lui refuser ? — En d'autres termes, scellerons-nous notre propre servitude? Permettronsnous aux Hohenzollern de reprendre leur politique de rapine et de domination? Leur laisserons-nous les moyens d'organiser le monde à leur guise?

Peut-être ne serait-il pas impossible de trouver encore en France et en Angleterre quelques sceptiques, qui se croient sages, pour nous dire : que nous importent toutes ces tribus lointaines? Qu'ils se gourment ou s'arrangent, nous n'en n'avons cure. Ce qui nous intéresse, ce sont nos soldats qui meurent et souffrent, c'est le pays qui s'épuise, c'est la race qui meurt. — Leurs angoisses nous les partageons et autant qu'eux, nous bramons après la paix. — A une condition, que cette paix ne soit pas une abdication et une félonie. Comment supporterions-nous la pensée de nos morts si, par sottise ou par faiblesse, nous trahissions l'avenir pour lequel ils ont allègrement marché et combattu ! . On parle d'égoïsme sacré, mais qui ne voit que notre cause est indissolublement liée aujourd'hui à la cause de la liberté des peuples? A l'heure oîi nous sommes, moins que jamais, il n'est permis de dire: que l'Europe périsse, pourvu que la France soit sauvée. La France n'existe qu'enfonction de l'Europe. L'Europe asservie, — et elle est destinée à devenir la proie des Hohenzollern, si on laisse à leur disposition les forces de l'Autriche, — la France cesse d'exister comme grande puissance et comme pays libre.

A ne vouloir regarder les choses que du point de vue le plus bas et le plus mesquin, quel profit tirerions-nous d'une paix séparée avec les Hasbourgs? Du jour où ils pourraient entrevoir la possibilité lointaine d'un armistice, ils commenceraient la démobilisation, c'est-à-dire qu'ils renverraient dans les champs et les usines quelques millions d'hommes qui se mettraient au travail — pour qui? Pour T Allemagne. Contre qui? — Contre nos soldats. — L'Allemagne manque de vivres ; ses usines suffisent à grand peine à ravitailler ses troupes. Et c'est à ce moment que nous lui offririons bénévolement les ressources qui lui manquent, — puisque l'Autriche, dégagée de toute inquiétude personnelle, deviendrait son grenier et sa manufacture de munitions.

Nos soldats ont été soutenus dans leurs épouvantables épreuves par l'espoir que sur leurs cadavres s'élèverait un monde meilleur. — Voulons-nous laisser subsister l'ancien édifice lézardé, vermoulu, de l'Europe féodale et mpnar-. chique ! Nos yeux en se fermant contempleront-ils toujours le système de la paix armée. Les fils de nos fils devront-ils passer leur jeunesse l'échinc courbée sous le sac et voulonsnous qu'ils ne voient la lumière du soleil qu'à travers les trous de leurs masques contre les gaz asphyxiants? — Mais y -aura-t-il un soleil encore et oserions-nous le regarder en face, si nous trahissions les Serbes avec qui nous lie la plus indissoluble fraternité, celle qui a été scellée par les larmes et par le sang, — si nous abandonnions les Roumains, qui se sont précipités dans l'abîme pour arracher leurs frères à la tyrannie magyare !

Je n'ignore aucune des angoisses que nous apporte chaque jour; je connais les affres qui nous étranglent en songeant aux événements de Petrograd, Nous avons connu des heures pires et personne n'a faibli. Nous souffrons. Croyez-vous que l'Allemagne soit sur un lit de roses? — Pour vaincre, il nous suffit de vouloir, de foncer sur l'ennemi, sans songer à des finesses qui ne sont plus de raison. Guerre à nos ennemis! Guerre sans merci et sans calcul, — Nous avons un terrain solide, la convention du 5 septembre 1914. Quiconque s'en éloigne, s'embourbe dans un marais pestilentiel, Diplomates attardés ou financiers en mal d'émissions, extrémistes empêtrés dans un marxisme mal digéré ou ressemeleurs de savates d'ancien régime, embochés de Zimmerwald ou Kienthaliens de la Haute, qu'il le veuille ou non, quiconque entrevoit, même comme une hypothèse lointaine, une paix séparée avec l'Autriche, trahit la cause de la France et

poignarde l'avenir.

E. Denis.

BIBLIOGRAPHIE

Ungarn nach dem Kriege. (La Hongrie après la guerre), par le prof. Roland von Hegedus, député et directeur de la •banque de Commerce magyare à Budapest (publié par Ed. Strache, Warnsdorf.)

L'auteur du livre fait observer dans sa préface que son œuvre représente un point de vue exclusivemcrtt magyar.

En quoi il a tout à fait raison. Il fait un parallèle entre les périodes 1848-1864 et 1914-1916, disant que l'une et l'autre ont ouvert une brèche profonde dans l'histoire de la Hongrie et une brèche si largement ouverte qu'il est impossible d'en réunir les deux bords.

La guerre a convaincu les Magyars quç le problème de leur race n'est pas résolu; aussi ne se sentent-ils pas en sûreté. Voici la mission historique des Magyars, selon le prof. Hegedus : placés comme un coin entre les Slaves du nord et les Slaves du sud, ils doivent empêcher leur unification d'un côté et de l'autre, car ils forment réellement l'élément de liaison dans le cadre établi par la culture allemande et qui s'étend sur les Magyars, les Bulgares et les Turcs. Les Magyars ne se sentiront plus si isolés s'ils arrivent à conclure une solide amitié avec la nation allemande. Le développement de la race magyare prouve dans cette guerre, l'Importance de l'État hongrois dans les intérêts du germanisme et de la Mitteleuropa. Les hommes d'État magyars étaient été poursuivis par l'inquiétude d'être ou bien séparés de la culture allemande ou bien privés de leur liberté : la guerre de 1914 a résolu le problème.

Et le prof. Hegedus sait que les Magyars ne seront pas isolés du côté des Balkans. Depuis que leurs armées ont réuni leur front avec celui des Bulgares et des Turcs, avec qui ils forment une réelle alliance de sang, ils ont cessé d'être isolés par les Slaves, et leur route les mène maintenant de la Hongrie à leur pays d'origine : la Turanie. Dans la guerre mondiale actuelle, dans la lutte des continents, les races turaniennes se découvrent elles-mêmes et c'est, à la grande joie du prof. Hegedus, la race magyare qui les met en rapport avec la culture allemande, par l'hégémonie allemande de la Mitteleuropa.

La pôhtique douanière des Magyars dans les Balkans est condamnée, car c'est à cause d'elle que les Magyars ont supprimé leurs exportations dans les Balkans, ont perdu les sympathies Balkaniques et leur influence économique. Hegedus pense que la Hongrie doit agir comme un filtre à travers lequel les matières premières des Balkans et du Levant passent dans l'Ouest après avoir fait profiter la Hongrie de ce commerce.

Hegedus traite alors des questions sociales et des problèmes de race en Hongrie. Il dit que la racine de ces problèmes est dans la vie économique de la nation. Ni les

problèmes sociaux, ni les problèmes de race ne seront résolus par la guerre. On a prédit que les races non-magyares abandonneraient les Magyars mais, — c'est le prof. Hegedus qui le dit — elles n'en feront rien. D'oîi il suit qu'après la guerre les Mag>'ars ne trouveront pas de très grosses difficultés du côté des nationalités. Hegedus oublie évidemment de nous informer que les prisons magyares sont remplies de Slovaques, deYougoslavesetdeRoumainsqui ont abandonné les Magyars; il ne nous dit pas le nombre de régiments Slovaques qui furent punis parce qu'ils ne voulaient pas combattre, il ne dit rien des redditions en masse des soldats non magj-ars.

De même que l'idée d'un état national magyar est sortie victorieuse des luttes religieuses qui commencèrent auxvi* siècle et ne finirent qu'au xviil« siècle, de même — toujours dans la pensée du prof. Hegedus, — l'idée magyare subsistera dans le conflit de races. Il est convaincu qu'à la fois le problème social et le problème de race trouveront leur solution sur le terrain économique. Dans les villes, l'industrie magyare mêlera ensemble les natiorialités non-magyares et la nationalité magyare. Et le prof. Hegedus nous dit qu'il en sera de même pour l'agriculture. Il est inquiet de voir que les Magyars qui avec le cens électoral de lo couronnes formaient 60 0/0 des électeurs, vont perdre cette majorité, si les électeurs ne paient plus que 2 couronnes d'impôt. Devant cet état de choses, le prof. Hegedus trouve qu'il y a un grand danger pour les Magyars dans ce fait que la classe des électeurs nouveaux serait recrutée parmi les nationalités Non-magyares. Il fait aussi mention de ce fait que les Magj'^ars ont moins d'hommes âgés de 24 à 2Q ans que d'hommes dépassant 30 ans. Aussi, quand le premierministre Tisza s'occupa de la réforme électorale en 1013, on ne donna la franchise électorale qu'aux hommes de plus de trente ans.

Il y a aussi une tendance accentuée pour que la terre passe des mains magyares entre les mains non-magyares et le prof. Hegedus peint cette situation comme alarmante, car les Magyars doivent rester la race dominante en Hongrie.

Il est d'avis que l'État ne peut tolérer, à l'avenir, que dans les districts frontières il y ait des forêts dont les possesseurs — nous l'avons vu dans cette guerre — ne puissent être considérés comme sûrs par les Magyars au point de vue militaire. L'État ne peut tolérer désormais qu'on laisse une partie des terres, surtout dans les districts frontières en la possession de l'Eglise et des organisations des nationalités

non-magyares. L'État ne doit pas tolérer encore que les chefs des plus grandes institutions des nationalités nonmagyares puissent se sauver à l'étranger dès que des bruits de guerre se répandent, puisqu'aucune demande et aucune prière ne peuvent les faire revenir. L'État doit donc adopter une politique d'expropriation des terres des races non-magyares et d'assimilation de ces races.

Il est assez curieux que dans la première partie de son ouvrage, le prof. Hegedus affirme que les races non-magyares n'abandonneront pas les Mag}^ars dans la guerre et que dans la dernière partie il dise ouvertement que les territoires des frontières (qui sont les territoires occupés parles nationalités non-magyares) ont montré dans cette guerre qu'ils étaient indignes de confiance et qu'il demande, par conséquent, l'expropriation des races non-magyares. En vérité, c'est bien là un point de vue particulier et très magyar. Il fait luimême justice des affirmations de son préambule.

En soinme, le livre démontre admirablement de quelle nature est la science magyare, comment les intellectuels magyars envisagent la politique en Hongrie après la guerre et comment ils sont décidés à réaliser à tout prix la Mitteleuropa pangermanique.

On, fera voir après la guerre aux Magyars que cette politique de violence et de barbarie ne pourra plus être pratiquée dans l'Europe nouvelle.

St. O.

Le comte Juuus Andrassy : Interesen-Solidaritaet des Deutschtums und Ungarntums. La solidarité des intérêts des Allemands et des Magyars. (Schweitzer, Berlin, 1916.)

Le comte Julius Andrassy, un des premiers hommes d'État magyar, président du parti constitutionnel, s'efforce dans ce pamphlet de mettre en lumière l'amour et l'affection des Magyars pour les Allemands. Autrefois, quand les Magyars craignaient que leur existence ne fût menacée par le germanisme, ils manifestaient des sentiments anti-allemands. Mais ces temps sont changés et le comte Andrassy exprime aujourd'hui la conviction qu'il n'existe pas en Europe deux États indépendants, dont la communauté d'intérêts soit si évidente que pour les Allemands et les Magyars ; d'après lui il n'y a aucune autre nation qui soit une amie plus sincère de l'Allemagne que la nation Magyare. Les sentiments hostiles des Magyars n'ont jamais été dirigés contre la nation allemande, mais contre les tendances anti-magyares exprimées en langue

allemande. Aujourd'hui les Magyars ont pour les Allemands une haute estime et une haute admiration, et, selon le comte Andrass}^ « de toutes les cultures, la culture allemande est celle qui se rapproche le plus de la culture magyare. » Les Magyars sont au courant des manifestations de Tesprit allemand, c'est pourquoi ils l'admirent.

Le comte Andrassy afirme aux Allemands que plus ils seront haïs et attaqués, plus les Magyars leur seront attachés. Mais ne voulant pas être accusé de ne s'appuyer que sur des considérations sentimentales, il esquisse l'histoire des relations germano-magyares pour prouver qu'Allemands et Magyars sont unis par une communauté d'intérêts, et que ni les uns ni les autres ne peuvent être indifférents à leur sort réciproque. Les dissensions passagères entre Allemands et Magyars n'eurent qu'un « caractère très temporaire et résultèrent d'erreurs ou de jalousies personnelles. »

Les Magyars, en se ralliant à la religion occidentale dont le Kaiser allemand était le plus puissant prince séculier, ont définitivement rompu avec l'esprit oriental, et c'est ce tait qui, dans l'esprit du comte Andrassy, a donné, jusqu'à ce jour, sa réelle direction à la destinée magyare et a lié les Magyars aux Allemands. Les Magyars sont devenus, à l'Est, la sentinelle avancée de cette communauté. Il estime que combattre pour l'Allemagne sera toujours un acte de bonne politique pour les Magyars.

Le compromis austro-hongrois de 1867 est à ce point de vue très significatif, car la solidarité germano-magyare s'y affirme avec force. Le comte Andrassy montre avec orgueil les résultats du compromis : défaite de la cour de Vienne qui voulait aider la France en 1870, l'alliance allemande de 1878 conclue entre Andrassy l'ancien et Bismarck. Le comte Andrassy se félicite de la grande victoire que la Prusse gagna sur la France en 1870. Il rend hommage au génie de Bismarck qui vit, après Kônigràtz, qu'aucun Allemand sain d'esprit ne pouvait demander la conquête de l'Autriche, car les 10 millions d' Austro-Allemands sont plus utiles à la cause du germanisme s'ils contribuent à assurer une alliance avec une monarchie de 150 millions d'habitants, qu'en apportant des éléments de discorde à l'intérieur de l'Allemagne. Le comte Andrassy met en lumière cette grande vérité, et son affirmation est corroborée par le plan actuel de nos ennemis, qui consiste, en cas de victoire, à lier étroitement l'Autriche à l'Allemagne.

Depuis le règne de Guillaume, la communauté de vues germano-magyare s'est affirmée, dit Andrassy, principalement par Tappui que les Magyars prêtèrent à l'Allemagne dans la crise d'Algésiras et par celui que les Allemands prêtèrent aux Magyars dans la crise de Bosnie. Si Bethman- HoUweg ne s'était pas mis du côté des Magyars dans la querelle avec la Serbie, il aurait été en contradiction liagrante avec la politique de Bismarck. D'après le comte Andrassy la paix du monde ne pourra être assurée que par l'organisation de la Mitteleuropa après la victoire germanomagyare.

Le pamphlet du comte Andrassy montre ce que seraient la paix magyar et la paix allemande. Heureusement, les puissances alliés ne sont pas disposées à accepter une paix dictée par la Mitteleuropa germano-magyare.

St. O.

D' Victor Kuhnh : Ceux dont on ignore le martyre (Les Yougoslaves et la guerre). — Librairie Kuiidig, Genève, içi?-

Le message du président Wilson qui, naguère, proclamait le droit à l'existence libre de toutes les nationalités grandes et petites, embarrassa fort ie gou\'ernement austro-hongrois. Bien que le président des États-Unis ne l'eût pas expressément nommé, il se sentit néanmoins visé et se défendit comme un beau diable. Qui se sent morveux se mouche. Le gouvernement austro-hongrois se moucha bruyamment dans toutes les feuilles à sa solde, u Nous déclarons dès maintenant, formula le Neues Wiener Tagblati, que les nationalités qui vivent dans le cadre de la monarchie n'ont jamais demandé et ne demandent pas à être séparées de nous. » Le Fremdenhlatt ajoutait, sur le même ton : « En ce qui touche les petites nationalités, un plébiscite aurait vite fait de prouver au président qu'une majorité écrasante des petites nationalités de la monarchie ne veut pas autre chose que rester parmi nous, d Enfin, l'officieux Pester Lloyd avançait hypocritement : u Si M. Wilson a voulu parler de nos nationalités, nous nous contenterons de faire remarquer comment celles-ci ont manifesté leurs sentiments de bons citoyens au front comme à T arrière. »

Le livre du Dr Victor Kuhne, qui répond par des faits authentiques à toutes ces rodomontades, ajoutera encore à l'embarras des politiciens de Vienne et de Budapest. Le Dr Kuhne est un neutre qui, bien que ne restant a pas indifférent aux souffrances des Tchéco-Slovaques et des Ruthènes », a surtout étudié le martyre des Yougoslaves. Il montre com-

ment la politique antislave, surtout antiserbe, de l'Autriche- Hongrie, eut pour résultat la coalition croato-serbe dans les régions méridionales de la double monarchie. 11 expose les divers attentats que cette politique suscita contre les représentants de la monarchie — sans oublier le drame de Sarajevo. 11 étudie les scandaleux procès intentés contre les Yougoslaves avant et pendant la guerre. Il reproduit enfin, dans diverses annexes, des articles de journaux autrichiens, hongrois, allemands ou bulgares, qui prouvent de façon irréfutable les violations du droit des gens dont les Empires centraux se sont rendus coupables dans les pays yougoslaves.

Tous ces procès, toutes ces pendaisons, toutes ces violences contre des Slaves de la monarchie montrent clairement que «les petites nationalités» souifrent sous le joug des Habsbourgs. Les motifs de tous ces soi-disant actes de justice, motifs qui sont ou crimes de haute trahison, ou désertion, prouvent que ces petites nationalités désirent ardemment se débarasser du joug austro-hongrois.

11 était donc nécessaire qu'un livre comme celui du Dr Kuhne fût écrit impartialement en faveur des Yougoslaves. 11 résume ou condense les nombreuses brochures parues depuis la guerre et par là rend un immense service aux neutres soucieux de s'informer. Sa conclusion, conclusion quel'étude des faits impose aussi bien à un neutre informé qu'à nous mêmes, est que l'Autriche-Hongrie a perdu le droit d'exister». Maintenant que nous avons dit notre pensée sur son livre, M. Kuhne nous permettra sans doute une petite remarque personnelle. II a bien voulu, à propos du drame de Sarajevo, mentionner l'hypothèse que nous avons émise dans un article du Mercure de France. Il ajoute à ce sujet, la note suivante: « M. Chopin pense à tort que l'attentat de Gabrinovié aurait été un simulacre, car le prince reçut la bombe sur ses genoux et la lança en arrière au mo5'en de la couverture qui les couvrait. En éclatant, cette même bombe perfora le rideau métallique de la devanture d'un magasin ». Nous n'avons dit nulle part que l'attentat de Cabrinovic eût été un simple simulacre. Le journal la Serbie, que cite M. Kuhne (p. 46), rendant compte de notre article dans son numéro 15 en date du 13 août ic)i(). l'a fort bien compris, d'ailleurs. Nous nous sommes contentés d'écrire que, vu le peu de précautions qu'il a fait prendre, l'archiduc a été « ou bien d'une impardonnable légèreté en jouant ainsi sa vie; ou bien qu'il savait à quoi s'en tenir sur le peu de danger du complot qui se pré-

parait. » Quant à l'attentat lui-même, nous en avons reproduit la relation officielle du k. k. Korrespondenz- Bureau, avec ses variantes. Cette relation — dont le gouvernement garantit d'ailleurs l'authenticité — la voici : « En premier lieu, sur le quai Appel, du trottoir de droite fut lancé vers Tautomobile de l'archiduc un petit projectile à détonation faible, qui passa derrière le dos de la duchesse. Peu après tomba une bombe qui éclata lorsqu'arrivait la deuxième automobile». Ce n'est donc pas d'une, mais de deux bombes qu'il s'agit. Le maire de Sarajevo, dans sa proclamation aux habitants, et le chevalier von Storck, conseiller à la légation austro-hongroise de Belgrade, dans une dépêche {Livre Rouge, n" i), ont reconnu cette pluralité. Nous pouvons donc dire que «le petit projectile à détonation faible », qu'un témoin, M«>e Dimovicova, femme du président de la Diète de Bosnie, décrit comme « semblable à une lanterne de poche », projectile destiné à l'archiduc, était sans danger. Le second seul, destiné à tomber quand le prince serait passé, était à craindre pour la suite des époux archiducaux et pour les curieux d'alentour. Nous avons si peu songé à montrer cet attentat comme un simulacre que nous avons, d'après une variante du récit officiel, donné le nombre des blessé^ et que, d'autre part, nous avons reproduit le témoignage de M"'^ Dimovicova, ellemême victime de la seconde bombe. Quant à l'histoire de la couverture, nous ne l'avons trouvée dans aucun des journaux austro-hongrois, pourtant nombreux, que nous avons lus au sujet de l'affaire de Sarajevo. Celle du tablier de devanture défoncé par la bombe semble n'avoir été donnée que par la presse étrangère. Ces deux détails, d'ailleurs, n'infirment en rien notre thèse et notre petite critiqvie n'enlève rien à la valeur du livre de M. Kuhne.

Jules Chopin.

MÉMOIRES ET DOCUMENTS

Manifeste révolutionnaire des écrivains tchèques

Le 19 mai 1917 , les gens de lettres tchèques, qui représentent tout ce qu^il g a de meilleur parmi les intellectuels en Bohême, adressèrent aux députés tchèques du Parlement de Vienne, un mémorandum qui restera à jamais célèbre. C'est le véritable manifeste de la révolution tchécoslovaque. A la suite de sa publi-

cation, un vaste mouvement populaire se déchaîna en Bohême et provoqua les déclaratirns des députés tchèques au Parlement en faveur de l'indépendance de la Bohême unie à la Slovaquie.

Nous citons ce document historique en entier :

Nous nous adressons à vous, Messieurs, à une grande époque de notre vie nationale, à une époque qui comporte pour nous tous une responsabilité devant les siècles à venir. Nous nous adressons à vous, représentants du peuple tchèque, nous gens de lettres tchèques, parce que notre activité publique et notre renommée nous donnent non seulement le droit, mais nous imposent le devoir de parler au nom de l'écrasante majorité des intellectuels tchèques, et même au nom du peuple tchèque qui, de lui-même, ne peut faire connaître sa volonté.

Prochainement, le Parlement sera convoqué, et pour la première fois depuis le début de la guerre, l'occasion s'offrira aux députés tchèques de proclamer à la tribune de cette assemblée tout ce que, jusqu'à présent, il a été impossible de dire par la presse ou par tout autre mode d'exprimer sa pensée. Nous regrettons, certes, que ce ne soit pas la glorieuse Diète du Royaume de Bohême qui leur serve de tribune, et nous tenons à déclarer expressément que la Diète de ce Royaume est la seule assemblée dont nous reconnaissons la compétence, pour discuter les désirs de notre peuple. Mais malheureusement la Diète tchèque n'existe pas pour le moment. Ce n'est donc qu'au Parlement que nos députés peuvent se prononcer librement. Eh bien. Messieurs, soyez les interprètes vrais de votre peuple; déclarez à TÉtat et au monde tout entier quelles sont ses aspirations et quelle est sa volonté. Remplissez votre saint devoir, défendez les droits et les revendications tchèques à l'heure la plus terrible de l'histoire du monde, de toute votre énergie et au prix des plus grands sacrifices. La destinée de notre peuple sera décidée aujourd'hui pour des siècles!

Mais vous ne pouvez remplir complètement votre devoir que si les conditions constitutionnelles de la vie parlementaire sont observées. II s'agit non seulement de l'entière liberté de réunion a\ant la session du Parlement, pour permettre aux représentants du peuple de se renseigner sur tous les désirs et sur toutes les plaintes de leurs électeurs : non seulement de la suppression de la censure de la presse sur les sujets qui n'ont pas rapport à l'armée, mais de la liberté complète et de l'immunité pour toutes les paroles

prononcées au sein du Parlement et dans la presse et, avant tout, de la liberté et de l'immunité pour les représentants élus par le peuple. Un grand nombre de députés tchèques et slaves ont été privés de cette liberté et de cette immunité; plusieurs ont été condanmés à la prison ou même à la mort, d'autres sont internés sans qu'on sache, jusqu'à présent, de quoi ils sont coupables. Les persécutions politiques ont augmenté pendant la durée de la guerre dans des proportions inouïes. Si une vie civique nouvelle doit renaître, et c'est la condition de toute action parlementaire, il est absolument nécessaire que vous exigiez d'abord l'amnistie générale pour tous ceux qui ont été condamnés par des tribunaux militaires pour des motifs d'ordre politique et non militaire. Le peuple tchèque ne peut accorder à la représentation tchèque le droit de parler et d'agir au Parlement en son nom, tant que la liberté complète ne sera pas effectivement assurée au citoyen dans notre vie publique. En même temps nous protestons contre l'intention de ce Parlement, incomplet et décimé, à qui il manque aujourd'hui plus de quarante députés dont la moitié sont vivants et ont droit à l'exercice de leurs fonctions, de proroger arbitrairement son mandat : le peuple seul peut donner et renouveler les mandats, et c'est seulement des mains du peuple qu'un Tchèque peut accepter la mission politique de représenter les droits et les aspirations nationaux.

Ces aspirations et ces droits du peuple tchèque reçoivent de nouveaux encouragements et prennent une nouvelle importance du fait de la guerre mondiale qui tend à donner à l'Europe future un aspect nettement démocratique. Toute notre politique doit être inspirée par les grandes idées libératrices, et nous devons, pour les servir, retrouver toutes les anciennes qualités du peuple tchèque : l'ancienne loyauté tchèque, l'ancien goût du sacrifice et l'ancien dévouement, l'ancien respect glorieux de la patrie et du jugement de l'histoire. Ces belles qualités, le peuple tchèque les a manifestées par le calme conscient qu'il a su garder pendant la guerre, malgré tous les efforts pour le séduire, sans avoir besoin d'être guidé par ses députés et conseillé par ses politiciens. Ce calme conscient, cet instinct de conservation de soi-même est l'expression la plus vraie de nos sentiments. Ce silence éloquent de la nation qui n'a pas été troublé par l'oppression la plus dure, n'aurait jamais dû être interrompu pendant la lutte mondiale. Mais maintenant les portes du Parlement autrichien s'ouvrent et, pour la première fois,

l'occasion s'offre aux représentants des peuples de parler et d'agir librement, comme il leur plaît. Tout ce qu'ils diront et ce qu'ils feront sera connu non seulement chez nous, mais dans l'Europe toute entière et même dans les pays transatlontixjues. Le présent et l'avenir cous regardent, représentants du peuple tchécoslovaque, et il n existe aucun doute sur ce qu'ils tous demandent. Le programme de notre peuple est dicté par son histoire, par son unité nationale, par son évolution politique moderne, par ses droits et par tout ce qui a donné naissance et garantie à ces droits. Le temps présent précise ce programme et exige aujourd'hui qu'il soit poussé jusqu'à ses dernières conséquences: si jamais il a paru possible de l'ajourner ou de le restreindre, la situation actuelle rous oblige à le développer devant l'Europe tout entière, à le défendre jusque dans ses derniers détails et à exiger .sa réalisation sans réserves. Les Tchèques ne l'ont jamais abandonné, la foi dans sa réalisation glorieuse n'a jamais disparu de leurs crrurs.

La guerre mondiale, dans son évolution et dans sos résultats, a abouti à ce moment historique. L'Europe démocratique, l'Europe des peuples autonomes et libres, voilà l'Europe de demain et des temps futurs. Le peuple vous demande. Messieurs, d'être à la hauteur de ce grand moment historique, de lui consacrer tout votre talent, de lui sacrifier toutes les autres considérations, d'agir comme des hommes indépendants, comme des hommes libres de tous engagements et de tous avantages personnels, comme des hommes doués d'une haute conscience morale et nationale. Si voti^ ne pouvez satisfaire à tout ce que le peuple cous demande, ni accomplir tout ce dont il vous charge, démissionne:^ plutôt, avant d'entrer au Parlement, et appelez en à l'instance suprême : votre peupk.

En Bohême et en Moravie, mai IQ17.

150 signatures.

L'ouverture du Reichsrat de Vienne

Comment l'Autriche-Hôngrie a signé sa condamnation à mort Le plan du gouvernement

En décidant la convocation du Reichsrat, fermé depuis plus de trois ans, le conseil des ministres autrichiens du 16 avril dernier, pensait obtenir un double résultat : i) amener les Slaves, et surtout les Tchèques et les Yougoslaves à désavouer publiquement et solennellement les tendances

séparatistes, représentées par leurs compatriotes à l'étranger et à proclamer leur fidélité à l'Empereur et à la monarchie. 2) faire croire à l'étranger et surtout dans la Russie révolutionnaire qu'un revirement démocratique s'était produit dans la monarchie^ que toutes les nationalités y pratiquaient l'union sacrée et étaient attachées à l'Autriche.

Les partis allemands ne s'opposaient pas en principe à la convocation du Reichsrat, mais ils exigeaient avant tout l'autonomie effective de la Galicie, le partage de la Bohême et Pintroduction de l'allemand comme langue d'État unique par voie des décrets impériaux; ils proclamaient ces trois réformes nécessaires dans l'intérêt de l'État et de la dynastie.

Le gouvernement savait très bien que ce programme se heurterait à l'opposition irréductible des partis. slaves; les leaders tchèques avaient déclaré au ministre des travaux publics M. Trnka, envoyé au milieu du mois d'avril à Prague pour tâter le terrain, que les députés tchèques déposeraient en bloc leurs mandats, si l'Empereur signait les décrets demandés par les Allemands. Les Yougoslaves protestaient non moins énergiquement contre les projets absolutistes en les déclarant contraires aux intérêts de l'État et de la dynastie. Les Ukraniens enfin annonçaient publiquement une « obstruction par tous les moyens », si on réalisait l'autonomie de la Galicie qui les aurait livrés aux Polonais.

Le cabinet de Clam-Martinic pensait cependant exploiter le radicalisme allemand pour exercer une pression sur les Slaves et racheter à très bon compte, relativement, leur opposition.

C'est la pensée qui a inspiré au gouvernement l'abandon du projet des décrets impériaux annoncé le 16 avril par un communiqué ofiiciel qui était destiné avant tout à convaincre les Slaves de la bonne volonté du gouvernement. Le comte Czernin qui dirigeait d'ailleurs toute la campagne, est allé plus loin encore en déclarant dans une interview dont on a ■beaucoup parlé, que toutes les nationalités autrichiennes allaient être récompensées pour les sacrifices consentis à la défense de la monarchie.

Malgré les protestations très bruyantes qu'a provoquées la décision du gouvernement dans la presse allemande, il est bientôt apparu que le plan était conçu d'accord avec les partis allemands. Dès le 27 avril, les ministres allemands MM. Urban et Baernreither ont retiré leur démission pré- V, sentée après le 16 avril, et expliqué que l'intérêt commun de

la monarchie leur imposait de renoncer pour le moment à la réalisation de leur programme national.

Le coup était bien préparé et le gouvernement espérait déjà pouvoir enfin organiser une session calme du Reichsrat; il l'espérait d'autant mieux, que M. Bobrzynski lui-même, représentant des Polonais avait retiré sa démission sur la promesse qu'on lui fit de larges concessions économiques et financières à la Galicie.

Les Allemands et les Polonais devaient former une majorité d'environ 250 voix contre les 170 voix des autres Slaves et Latins, Certains espéraient même pouvoir rallier à la majorité quelques Tchèques et Yougoslaves qui consentiraient à se détacher de leur bloc national .

La riposte des Slaves

Le plan du gouvernement et des partis allemands a échoué complètement, grâce à une opposition des partis slaves, admirablement concertée et préparée dans un secret absolu. Le premier coup a été porté au gouvernement par les Polonais qui, d'une façon tout à fait inattendue, ont désavoué leur ministre M. Bobrzynski et ont décidé de passer à l'opposition.

Le Kolo Polskie a adopté dans sa session du 16 mai une résolution proposée par le député Tetmayer, demandant l'unification des trois tronçons de la Pologne en un État indépendant avec un débouché sur la mer Baltique. Cette résolution a fait sensation à Vienne.

Les comtes Clam-Martinic et Czernin se sont efforcés désespérément d'amener les Polonais à revenir sur leurs décisions, en leur prodiguant les plus belles promesses. Toutes ces tentatives restant vaines, le gouvernement s'est tourné du côté des socialistes tchèques. Le bruit courut même que le député Smeral, rédacteur de l'organe central du parti social-démocrate tchèque, allait devenir ministre à côté de M. Renner, représentant des s^îcialistes austro-allemands.

La presse socialiste tchèque (Prâvo Lidu, Nova Doba, etc.) a rejeté avec indignation ces avances du gouvernement et a saisi cette occasion de manifester encore une fois la complète solidarité des socialistes avec l'ensemble de la nation.

M. Soukup, un des députés les plus populaires du parti social-dé'Ti'>'-^r if.. «rhèquc, a érrit rï^rm Ir. Prnvo Lidu du 23 mai :

« Nous ne sommes pas entrés dans le comité national et dans l'union de tous les députes tchèques pour nous construire des ponts vers les portefeuilles ministériels; nous y sommes entrés uniquement pour manifester, au moment de la plus formidable révolution du monde, que le peuple tchèque est aujourd'hui comme un seul bloc d'airain et que tous, nous voulons nous soumettre à Tunique et souveraine autorité de la nation ; nous voulons faire voir, qu'à l'intérieur, en matière d'intérêts communs nationaux et politiques, aucune partie du peuple n'est autorisée à entreprendre quoi que ce soit à son propre compte, mais qu'en de tels moments c'est exclusivement la volonté de la nation tout entière qui peut et doit être exécutée. C'est pour cela, je le proclame et le répète sans cesse, qu'en cette époque historique qui ne reviendra jamais ni pour nous ni pour toute une série de générations futures, tout doit s'effacer complètement et sans condition devant la souveraineté majestueuse de la nation. »

Le mouvement révolutionnaire en Bohême

En Bohême a surgi-, en attendant, un mouvement populaire, de caractère presque révolutionnaire en faveur du programme de l'indépendance tchécoslovaque.

Le signal en a été donné par un manifeste vibrant de 150 écrivains tchèques (l) les plus éminents et les plus populaires qui exhortaient les députés à défendre devant le Reichsrat et devant C Europe entière le programme de l'unification et de Vindépendance nationale.

Ce manifeste, publié dans la presse tchèque du iq mai, a provoqué dans toute la population une profonde émotion.

Presque toutes les municipalités tchèques de Bohême, de Moravie et de Silésie, toutes les organisations et associations littéraires, scientifiques et universitaires, les artistes, les étudiants, les organisations féministes et ouvrières ont affirmé dans des proclamations spéciales leur adhésion enthousiaste au programme publié par les écrivains tchèques.

En même temps, pour la première fois depuis le début de la guerre, les organisations politiques ont élevé la voix. Les assemblées publiques des électeurs ont été convoquées par les partis jeune tchèque, social-démocrate et socialiste national pour décider de l'attitude des députés dans le Reichsrat.

(ï) Voir le texte du manifeste dans la rubrique : Mémoires et Doctiments.

Partout a été voté un ordre du jour à peu près identique, réclamant énergiquement l'indépendance et l'unification nationale.

La résolution \'otée le 23 mai à Prague à la réunion convoquée par l'ancien ministre M. Fiedler^ député jeune tchèque, a surtout causé à Vienne une grande impression par son radicalisme peu ordinaire. La résolution était ainsi conçue :

« Les électeurs de Prague expriment leur conviction que les députés tchèques réunis en Union Tchèque protesteront au Reichsrat avec la dernière énergie contre l'oppression brutale dont notre peuple a été l'objet, surtout au cours des trois dernières années. Ils supportent péniblement la suspension de la constitution du Royaume de Bohême et réclament son rétablissement et sa démocratisation. Ils manifestent en même temps la conviction profonde que l' Union Tchèque luttera avec courage et sans fléchissement pour que le droit public soit établi de façon à garantir au peuple tchécoslovaque le droit de disposer de lui-même et de gérer librement ses propres affaires, de façon que toute domination étrangère soit à jamais écartée. »

Une assemblée du parti socialiste national tenue à Prague le 28 mai a voté une motion « saluant avec enthousiasme la révolution russe qui, d'accord avec la grande démocratie des Etats-Unis de l'Amérique du Nord et avec la démocratie du monde entier, veut étabHr sur la base de la liberté de tous les peuples une paix mondiale durable. »

Dans une autre grande réunion, le député social-démocrate tchèque M. Léon Winter a déclaré que son parti n'abandonnerait jamais le programme de l'unification des Tchèques a\ ec les Slovaques en un même État.

Le même jour (le 28 mai) a eu lieu à Prague une grande manifestation déplus de 15.000 ouvriers qui ont voulu défiler devant le palais du Statthalter pour lui présenter leurs revendications sociales et nationales. La troupe les ayant empêché d'approcher le palais du Statthalter, les manisfestants se sont rassemblés sur la place historique de la Cité oîi des discours violents et antidynastiques ont été prononcés.

La formation du Club Yougoslave

Un mouvement analogue à celui de la Bohême s'est dessiné, pendant les dernières semaines qui ont précédé l'ouvertuFC du Reichsrat, chez les Yougoslaves, et sa tactique, très réservée, n'avait inspire jusque-là aucune inquié-

tude au gouvernement. Le gouvernement se félicitait surtout de voir les Yougoslaves divisés en deux clubs (le club croato-slovène présidé par M. Korosec et le club dalmate présidé par M. Smodlaka) qui jusqu'ici, malgré de nombreuses tentatives d'accord, n'avaient pas réussi à fusionner. Aussi espérait- on dans les milieux gouvernementaux gagner au moins une partie des Yougoslaves au programme de l'annexion de la Serbie et du Monténégro, aune monarchie dans laquelle les Yougoslaves, ainsi englobés, devaient obtenir une assez large autonomie. Dans l'espoir de [rallier les Yougoslaves, le ministre allemand Baernreither et M. Karl Danzer, rédacteur de la fameuse Danzers Armée Zeitung^ convoquèrent pour le 19 mai une conférence qui devait discuter cette question. Cette tentative échoua complètement. Les quelques députés yougoslaves (Korosec, Krek, Kovacevic, etc.) qui, à titre privé avaient pris part à cette réunion, rejetèrent énergiquement le plan annexionniste de M. Danzer et votèrent line résolution toute différente, déclarant que la monarchie des Habsbourgs, avant de penser à l'expansion territoriale dans les Balkans, devait tout d'abord réaliser l'unification en un État complètement autonome de tous les Serbes, Croates et Slovènes habitant l'Autriche et la Hongrie,

Tous les journaux yougoslaves reprirent immédiatement ce programme en déclarant que la politique du Gouvernement actuel était désastreuse pour la monarchie et la dynastie.

Quatrejours après la réunion faite par M. Danzer, tous les députés yougoslaves formèrent un Club Yougoslave unique, suivant l'exemple des députés tchèques, sur la base du programme de l'unification et de l'indépendance nationale.

Polski Sejm (la Diète Polonaise)

Des événements très importants se déroulaient en même temps à Cracovie. Conformément à la résolution de AL Tetmayer adoptée par le Kolo Polskie le 16 mai, une a Diète Polonaise », composée de tous les députés polonais au Reichsrat, à la Diète de Galicie et à la Chambre des pairs, s'était réunie le 26 mai à Cracovie, pour décider définitivement de l'attitude qu'adopteraient les Polonais vis-à-vis de l'Autriche. De nombreuses personnalités de Varsovie, dont plusieurs membres du Conseil d'État ptirent part aux délibérations. Au bout de trois jours, la décision du Kolo Polski de passer à l'opposition et de réclamer l'indépen-

dance complète de la Pologne intégrale et unifiée fut de nouveau solennellement confirmée, malgré l'opposition du groupe conser\'ateur, et proclamée au milieu des acclamations de la foule enthousiaste.

Vaines interventions de la Couronne

Il est important de constater que tous ces événements qui se sont produits simultanément et de façon inattendue, n'ont pas pu être empêchés par des interventions personnelles et réitérées de l'Empereur quia donné ainsi une preuve éclatante de son inexpérience politique, de son incapacité et de son impuissance. Les comtes Czernin et Clam-Martinic ont voulu tout d'abord employer l'autorité de l'Empereur pour exercer une pression sur les Polonais et les amener à agréer le projet gouvernemental de l'autonomie de la Galicie qui devait être présenté au Rcichsrat. A cet effet, ils organisèrent le voyage de l'Empereur à Cracovie; là, le 5 mai, répondant à une allocution de M. Bilinski, Charles I*'' proclama de nouveau sa ferme volonté de réaliser le rescrit du 4 novembre, par lequel son prédécesseur promettait à la Galicie qui demeurait une province de l'Autriche, une très large autonomie.

Au bout de dix jours M. Bilinski était obligé de donner sa démission de président du Kolo Polskie et les Polonais votaient la résolution Tetmayer qui exigeait le rétablissement pur et simple de la Pologne indépendante et unifiée.

L'Empereur n'a pas essuyé un échec moins sensible auprès des Ukraniens lorsque, au cours d'une réception organisée à Lvov, il essaya de leur persuader de ne pas s'opposer au projet de l'autonomie de la Galicie. Peu après cette intervention et malgré elle, les Ukraniens votèrent une résolution annonçant l'opposition la plus énergique au gouvernement.

La troisième intervention enfin, et la plus importante de l'Empereur, auprès des Tchèques et des Yougoslaves a abouti à un véritable scandale. Pour se tirer des embarras causés par le revirement de la politique polonaise, le gouvernement organisa le 21 mai à Laxenbourg une réception privée des chefs des deux partis par l'Empereur qui insista surtout auprès des Tchèques sur la nécessité d'une session calme et ordonnée du Reichsrat et sur le devoir de tous les députés de soutenir le Gouvernement.

On garda sur le résultat de cette audience le silence le plus profond; ce silence s'est expliqué plus tard, lorsqu'on

apprit que les Tchèques et les Yougoslaves avaient présenté au monarque leurs revendications en faveur de l'indépendance et de l'unification nationale, revendications développées plus tard devant le Reichsrat. L'Empereur s'est efforcé en vain d'amener les délégués slaves à renoncer à ce programme en leur affirmant que plus tard ils pouvaient espérer de larges concessions.

Le lendemain, le député Fiedler qui était à la tête de la délégation tchèque fit voter à Prague, par ses électeurs, la résolution citée plus haut, demandant pour le peuple tchécoslovaque unifié le droit de disposer de lui-même ; trois jours après l'audience, les Yougoslaves formèrent un Club unique, après s'être mis d'accord sur le programme de l'unification et de l'indépendance yougoslaves.

Voyant cet échec, les Allemands reprochèrent amèrement au Gouvernement de n'avoir pas préparé l'audience et d'avoir exposé l'Empereur à un insuccès aussi complet.

(( C'est au gouvernement, écrit M. Lederer dans le Berliner Tagblatt du 30 mai, qu'incombe la responsabilité de l'échec de cette intervention qui a été un « coup d'épée dans l'eau » et n'a nullement contribué à augmenter les chances de la session du Reichsrat... L'autorité de la Couronne est un bien qui ne doit pas être dépensé en petite monnaie pour couvrir les besoins du jour ».

Cependant la plupart des députés allemands et de la presse allemande ne se sont pas rendu compte, jusqu'au dernier moment, de la gravité de la situation. A la veille même de l'ouverture du Reichsrat, la Gazette de Francfort affirmait que les Tchèques se garderaient sûrement de faire un pas qui pût être interprété comme une infidélité vis-à-vis de la monarchie. La presse tchèque annonçait depuis quelque temps qu'une déclaration allait être déposée au Reichsrat par r Union Tchèque pour formule r les revendications anciennes et nouvelles du peuple tchécoslovaque; mais le gouvernement s'attendait tout au plus à une protestation modérée, comme elle avait été déjà auparavant formulée par les députés tchèques au commencement de chaque session du Reichsrat.

La séance du Reichsrat

La surprise des Allemands et du gouvernement n'en a été que plus grande lorsque, dans la matinée du 30 mai, dans la réunion des chefs de partis parlementaires, qui précéda la séance plénière du Reichsrat, M. Stanèk, prési-

dent de l'Union Tchèque, vint déclarer qu'au nom de tous les partis tchèques, il ferait une déclaration demandant l'unification de tous les Tchécoslovaques en un État démocratique, et lorsque les représentants des Polonais, des l'kranicns et des Yougoslaves annoncèrent qu'au nom de leurs groupes respectifs ils déposeraient des déclarations analogues.

Le député radical allemand, M. K.-H. Wolff, protesta immédiatement contre l'intention des Tchèques. Il déclara avec véhémence que, s'il réalisait son projet, le groupe tchèque prenait la responsabilité de l'échec possible de la session parlementaire, et qu'en conséquence, les Allemands étaient dégagés de toute responsabilité.

Encouragé par cette inter\'ention du pangermaniste Wolif, le président du Conseil, le comte Clam-Martinic, qui n'avait pris connaissance du texte de la déclaration tchèque que quelques instants auparavant, fit appel aux Tchèques pour les prier de renoncer à leur intention. ^ Si l'étranger lit, a-i-il dit, que la première séance du Parlement autrichien a démontré l'antagonisme irréconciliable des grands partis, il dira (jue toutes les calomnies répandues en dehors de nos frontières sur le compte de notre monarchie sont exactes, et les racontars de l'Entente seront ainsi confirmés. »

(( Depuis longtemps, lui a répondu le député Tuzaz, t Union Tchèque avait publiquement annoncé son intention de lancer une protestation à l'occasion de l'inauguration du Parlement, et il en avait informé le Président du Conseil lui-même. On ne peut donc parler d'une surprise. Quant à l'étranger, il connaît sûrement beaucoup mieux' notre situation que nous ne le croyons ; ce jeu de cache-cache est donc tout à fait futile. Au contraire, nous croyons et nous sommes' convaincus que nous servirons utilement le pays en disant franchement comment nous comprenons la réorganisation de l'Etat dont nous sommes citoyens. Ce n'est pas le moment de cacher le véritable état des choses. »

Après une longue et vaine discussion, la conférence des chefs de partis finit par prendre acte de la décision immuable des Slaves; les Tchèques, Yougoslaves, Ukraniens et Polonais feraient leurs déclarations aussitôt après l'élection du bureau de la Chambre. Les nationaux allemands se contentèrent de déclarer qu'ils protesteraient immédiatement contre les déclarations slaves.

Mais le comte Clam-iMartinic n'avait pas encore renonce atout espoir d'empêcher les déclarations slaves qui, comme

il le redoutait, montreraient, dès la. première séance du Reichsrat que la majorité des peuples autrichiens- souhaitait le démembrement de la monarchie. Après Télection dul bureau (le député allemand, le D"^ Gross, fut élu président par 2/5 seulement des députés présents, la majorité slave s'étant abstenue), le président du Conseil fit interrompre la séance pour parlementer avec l'Union Tchèque; il appela son président, M. Stanëk, dans les couloirs, et eut avec lui une longue conversation. Il lui demanda de convoquer immédiatement V Union Tchèque et de décider ses membres à renoncer à leur déclaration qui, dans les milieux allemands, était considérée commue un acte de haute trahison , étant donné que l^ Entente offrait aux Tchèques les avantages mêmes qu'ils réclamaient à V Autriche. Mais tous ces efforts furent vains. Il était impossible de changer quoi que ce fût à ce qui avait été mûrement réfléchi, discuté et décidé dans les moindres détails depuis longtemps. De son côté, le président du Parlement (le docteur Gross), intervient auprès des députés tchèques, pendant que, sur leurs bancs, les ministres manifestaient une extrême nervosité. En effet, les députés pangermanistes de Bohême avaientdécidéleursdeuxministres,MiM.BaernreitheretUrban, à annoncer au président du Conseil leur démission immédiate, au cas où il hésiterait à répondre énergiquement et sans délai à la déclaration tchèque.

De nouveau, le comte Clam-Martinic va trouver le député Stanëk, président de l'Union Tchèque. Informés que le président du Conseil s'opposerait immédiatement à leur déclaration, les députés tchèques qui, comme d'ailleurs tous les députés slaves, restaient calmes parce que la situation était claire et nette pour eux, décidèrent de proposer d'entamer immédiatement la discussion sur la déclaration éventuelle du gouvernement. Cette proposition approuvée par tous les Slaves, y compris les Polonais aurait démontré aussitôt que le Cabinet n'avait pas la majorité. Pour parer à ce danger, le comte Clam-Martinic se contenta enfin d'annoncer que le gouvernement se réservait de répondre aux déclarations slaves aprrès le discours du trône, dans une séance prochaine.

C'est ainsi qu'après deux heures d'interruption extrêmement mouvementées, au cours desquelles les députés tchèques et slaves résistèrent avec un calme et une fermeté admirables à toutes les supplications et à toutes les menaces du gouvernement, on lut enfin, l'une après l'autre, au milieu

d'une émotion profonde de la Chambre les déclarations des quatre groupes slaves formant la majorité de la Chambre, et réclamant tous l'unification et l'indépendance de leurs peuples.

Les applaudissements frénétiques dont tous les députés slaves accompagnèrent chaque fois la lecture de ces déclarations, témoignèrent d^une unanimité parfaite entre tous les groupes slaves, telle qu'elle ne s'était encore jamais manifestée au sein du Reichsrat.

En premier lieu le député Stanek lut la déclaration de V Union Tchèque, ainsi conçue :

- Les représentants du peuple tchèque des trois pays de la Couronne de Saint- Venceslas, en entrant au Parlement en ce moment historique de la guerre mondiale, considérant ce mouvement désormais général qui tend à empêcher la domination d'un peuple par un autre, font la déclaration suivante :

La délégation du peuple tchèque est pénétrée de cette conviction profonde que la forme dualiste actuelle a, créé, au détriment des intérêts communs, des peuples dominateurs et des euples opprimés. En conséquence, il est devenu indispensable que la monarchie Habsbourg -Lof raine se transforme en un État fédéré composé d'États nationaux libres et égaux en droit, dans le but de supprimer à l'avenir tous les privilèges nationaux et d'assurer le parfait développement de chaque peuple au profd de toute la monarchie et de la dgnastie.

Nous basant donc, en ce moment historique, sur le droit naturel des peuples de disposer d'eux-mêmes et de se développer librement, droit renforcé chez nous et formellement reconnu par des actes d'État historiques indiscutables, au nom de notre peuple, nous réclamons la fusion de toutes les parties du peuple tchécoslovaque en un État démocratique, en tenant compte aussi de la branche slovaque dont le territoire forme un tout , avec notre patrie historique tchèque. (Vifs applaudissements). P2nsuite le député slovène KorosEC commença son discours en croate, le continua en slovène et enfin, en allemand. Il lut au nom des députés yougoslaves appartenant au Club yougoslave, la déclaration que voici :

Les députés soussignés, réunis en un Club yougodave, se basant sur le principe des nationalités et sur les droits de l'État croate, viennent demander que toutes les contrées de la monarchie sur lesquelles vivent les Slovènes, les Croates et les Serbes, soient réunies en un État indépendant organisé

diaprés les principes démocratiques, libre de la domination de toute nation étrangère et placé sous le sceptre de la dynastie Habsbourg-Lorraine ; ils déclarent qu'ils mettront toutes leurs forces à la réalisation de ces revendications de l'union de leur peuple. Les soussignés prendront part aux travaux parlementaires après avoir faitces réserves. (Vifs applaudissements.) Le député radical tchèque M. Kalina fit ensuite une déclaration au nom du parti du droit historique tchèque, en disant que, loin de vouloir s'opposer à la déclaration commune de l'Union Tchèque, il en voulait donner seulement la vraie interprétation. L'État tchécoslovaque démocratique, réclamé par la déclaration de l'Union Tchèque, doit être complètement indépendant.

« En qualité de représentants élus par le peuple tchèque, a-t-il dit, nous refusons énergiquement d'endosser toute responsabilité au sujet de la guerre. Nous nous inclinons avec une émotion profonde, devant les innombrables victimes de la furie guerrière, nous pensons avec respect et vénération aux centaines de milliers de nos chers fils et frères qui ont sacrifié leur vie avec un héroïsme de martyrs. Nous espérons qu'un avenir nouveau surgira de leurs cendres. Le gouvernement convoque aujourd'hui, après trois ans, le Reichsrat que les Tchèques n'ont jamais reconnu pour leur tribune légitime et contre la compétence duquel ils renouvellent leurs anciennes protestations, ainsi que contre la soi-disant constitution. La grande Révolution russe oblige le gouvernement et les milieux compétents à procéder à un prétendu renouvellement de la vie constitutionnelle. C'est avec un enthousiasme et une admiration sans bornes que le peuple tchèque salue la libération de toute l'Europe orientale accomplie parla victoire du peuple russe. Les idées générales de cette révolution dont on se souviendra éternellement, correspondent à nos anciennes traditions, c'est-à-dire aux idées de liberté, d'égalité et de fraternité de tous les peuples. La Bohême est un pays de liberté. Jamais au cours de l'histoire de son indépendance personne n'a su lui imposer des lois, pas même ses plus puissants voisins. La liberté des hommes, la liberté des peuples reste tovijours notre devise, celle que le peuple de Jean Hus a victorieusement proclamé à la face du monde entier. En ce moment historique où une Europe nouvelle va germer dalis le sang des champs de bataille et ovi l'idée de la souveraineté des peuples se fraie une route victorieuse dans le monde, le peuple tchèque proclame solennellement devant l'univers tout entier sa volonté d'être libre et indépendant sur un territoire ne relevant que dp l'ancien droit de la couronne tchèque. Le peuple tchèque conformément aux idées de la nouvelle démocratie, réclame pour toute la famille nationale tchéco-slovaque le droit de disposer d'ellemême dans un État indépendant. {Applaudissements des députés slaves).

Cette déclaration du député Kalina, dont la plus grande partie à été supprimée par la censure, a provoqué de violentes protestations des députés allemands qui l'accusèrent de se rallier ouvertement aux soldats tchèques traîtres sur les champs de bataille et à ses compatriotes traîtres à l'étranger.

Le député ukrainien Petrouchévitch fit son discours en ukranienet le termina par ladéclarationsuivanteenallemand:

Tenant compte de la situation créée par les événements de la guerre, ainsi que de la lettre autographe de l'Empereur du 4 novembre 1910 annonçant l'organisation nouvelle de la Galicie, les représentants du peuple ukranien d'Autriche croient nécessaire de faire la déclaration suivante au' sujet de leurs droits d'État:

I) Le pays de la couronne de Galicie, tel qu'il est aujourd'hui, ne représente qu'une unité artificiellement créée au point de vue administratif, en contradiction avec les droits historiques et naturels. Par le diplôme d'octobre 1860 et par la patente de février 1861 le royaume historique ukranien de Galicie et de Lodomérie a été soudé au duché de Cracovie et aux principautés d'Oswiecim et de Zator pour former une unité constitutionnelle sous la dénomination de « pays de la couronne de Galicie >. Cela a toujours été considéré par le peuple ukranien comme une infraction au droit et comme une violation de nationalité. {Applaudissements) . En face des grands événements mondiaux de la guerre, les représentants du peuple ukranien insistent avec une vigueur toute particulière sur le droit d^État imprescriptible du royaume ukranien de Galicie et de Lodomérie et demandent que les territoires ukraniens soient de nouveau réunis par une unité constitutionnelle dans le cadre d'une organisation complète de l'État. Ils protestent solennellement contre le dessein de confondre encore une fois ces pays ukraniens avec les territoires polonais dans une même unité constitutionnelle en faisant bénéficier ceux-ci d'une simple autonomie commune. {Vifs applaudissements).

z) Les représentants du peuple ukranien réclament qu'aucune partie, si petite soit-elle, du territoire ukranien de Cholm, Podlachie et Volhynie ne soit attachée au futur royaume de Pologne et considèrent toute tentative de ce genre comme une violence contre la vie du peuple ukranien, comme une infraction à ses droits historiques et comme une marque de mépris pour Je principe du droit des peuples de disposer librement d'eux-mêmes, [Applaudissements).

3) Les représentants des ukraniens d'Autriche saluent chaleureusement les efforts des Ukraniens de Russie qui demandent la reconnaissance de leur droit constitutionnel et du droit de disposer d'euxmêmes et ils déclarent qu'ils mèneront sans répit la même lutte en Autriche pour que la grande nation ukranienne recouvre complètement ses droits dans l'ensemble de son territoire national. {Vifs applaudissements) .

Le député allemand Pacher, au nom des membres de r Union des nationalistes allemands et de l'Association des chrétiens sociaux vint faire la déclaration suivante : Pour les Allemands de tous les pays et de tous les partis, le droit historique tchèque, qui consiste à sacrifier des millions d'Allemands habitant les pays de Sudètes et à les incorporer, contre leur volonté, dans un nouvel État, n'existe pas. Chaque tentative de rappeler à la vie le droit d'État tchèque qui est en contradiction formelle avec le droit des Allemands de Bohême d'avoir leur propre autonomie nationale, provoquera l'opposition la plus acharnée de tous les Allemands de la monarchie.

Il en est de même pour les revendications constitutionnelles dont parlent dans leur proclamation les députés yougoslaves; elles se heurteront à une résistance résolue de tous les Allemands d'Autriche. Mais ce que les Allemands condamnent le plus sévèrement, c'est que ces questions soient soulevées précisément au moment où la guerre mondiale exige l'unité absolue et inébranlable de la monarchie. II n'est pas permis au Reichsrat appelé à collaborer à la restauration de l'État dans le sens de son unité et de sa force, de perdre son temps et son activité à éclaircir des questions litigieuses qui — comme il est bien démontré — ne peuvent aboutir à rien. A ce moment plus que jamais, tous doivent respecter l'État. Les Allemands le font et rien ne pourra les détourner de ce devoir, pas même les déclarations constitutionnelles lues aujourd'hui.

Le député polonais M. Lazarski commença son discours en polonais et le termina en allemand. Il déclara que le Club polonais se prononcerait le moment venu, sur les délarations faites en ce jour, en même temps que sur la question polonaise en général conformément à la décision unanime, prise le 28 mai 1917 à Cracovie, au sujet de la Pologne unifiée et indépendante.

Le député polonais Stapinski commença en polonais et continua en allemand : a II est certain, dit-il, que l'occasion s'offrira encore de préciser et de motiver le point de vue du peuple polonais qui n'a pas changé depuis le début des hostilités. Puisque aujourd'hui presque toutes les nationalités ont présenté leurs réclamations, on est obligé de constater que les Polonais sont unanimes à affirmer que tous les territoires habités par les Polonais doivent être réunis. C'est le point de vue qui a été accepté à l'unanimité par la réunion des députés polonais. »

Le président du conseil, le comte Clam-Martinic prononça ces mots : « Je me permets d'annoncer à la haute assemblée que le gouvernement fera connaître son point de vue sur les déclarations qui ont été faites dans une des prochaines séances, après le discours du trône. »

Le député tchèque STANëK prend alors la parole : « Comme M. le président du Conseil n'a l'intention de ne répondre aux manifestations qui ont eu lieu aujourd'hui qu'après le discours du trône, il n'y a pas lieu pour le moment, de demander la discussion sur la proclamation du gouvernement. Les députés tchèques proposeront la discussion tout de suite après le discours de M, le président du Conseil. )>

L'attitude des Allemands

Dans les milieux politiques allemands les déclarations des groupes slaves ont causé une véritable consternation. La fureur des députés et des journaux allemands s'est tournée avant tout contre les Tchèques auxquels ils attribuent l'initiative et la direction de cette démarche concertée et soHdaire des Slaves; il ne s'agit ni plus ni moins que du démembrement de l'Autriche et de la Hongrie.

Par une résolution extrêmement violente votée à Prague, le parti progressiste allemand de Bohême exhorte le gouvernement à prendre les sanctions les plus sévères contre les députés tchèques qui ont osé prêcher ouvertement à la tribune du ReicJisrut le démembrement de la monarchie et se sont solidarisés avec la propagande de haute trahison menée à l'étranger depuis le début de la guerre par des hommes politiques tchèques émigrés.

« Une déclaration pareille, dit la résolution, est en contradiction flagrante avec le serment de fidélité prêté par les députés, et d'après les lois en vigueur, elle devrait être punie par la perte du mandat... Ceux qui déclarent à présent désirer la formation d'un État tchèque, se déclarent hostiles à l'État autrichien. C'est sous la forme précise d'un programme, que l'on manifeste au nom du peuple tchèque les tendances auxquelles il faut attribuer tous les actes criminels ouvertement hostiles à l'État qui, dcjàavant la guerre, ont affaibli, amoindriet désorganisé la monarchie, et qui au cours de la guerre ont menacé son honneur et sa puissance combattice par de graves dangers qui n'ont été conjurés que grâce aux efforts surhumains et au dévouementsans bornes des Allemandsd'Autrichc. La dépréciation de la constitution et des lois en vigueur démoralise les masses populaires que ne protège pas l'immunité parlementaire et qui,

en suivant ses députés, deviennent passibles de la justice correctionnelle, comme nous Tavons déjà vu mainte et mainte fois. Après les expériences de la guerre mondiale, il est impossible que le gouvernement continue à pratiquer vis-à-vis de ces tendances séparatistes l'ancienne condescendance criminelle. Il ne faut pas que le gouvernement et les partis fidèles à l'état laissent subsister le moindre doute sur leur ferme résolution de s'opposer à ces menées avec la plus grande énergie. La déclaration des Tchèques doit être réfutée non seulement par des paroles^ mais atissi par des actes. »

« Que les Allemands fassent ce qu'ils veulent — répond le plus grand journal de Prague (le Venkov). Nous attendons tranquillement leur campagne, leurs représailles. Rien ne nous détournera de notre route. Nous poursuivons notre droit, calmes, inébranlables dans nos décisions et conscients de notre force. Et nous vaincrons infailliblement ! »

Les journaux d'Allemagne n'ont pas pu eux non plus cacher leur surprise et leur consternation devant les événements du Reichsrat ; ils ont manifesté la même fureur.

Dans un article de son correspondant de Vienne la Gazette de Francfort du i^r juin signale avec amertume le silence glacial avec lequel les députés slaves ont accueilli les éloges du président Gross à l'égard des troupes : ces députés sans exception, se sont abstenus de tout applaudissement au moment où le même, président invitait la Chambre à acclamer l'Empereur et la monarchie des Habsbourgs,

(( Cette attitude incroyable des Slaves, ajoute la Gazette de Francfort, aurait dû provoquer des manifestations dans les rues. Le peuple autrichien de langue allemande aurait dû se masser devant le Parlement et dicter aux députés leur devoir, mais le peuple est resté indifférent et le gouvernement n'a rien fait pour le tirer de sa torpeur. De même, les députés allemands vont jusqu'à tolérer que leurs collègues tchèques s'expriment dans leur langue, ce qui est déjà une capitulation. On a quitté la sajle avec l'impression que la guerre n'a développé en rien les sentiments patriotiques des diverses nationalités. La population de Vienne elle-même, est restée complètement indifférente. Il faut espérer que les séances du Parlement prendront un cours plus favorable que celui que laissent prévoir les tristes manifestations de la séance du début. »

Cet article lurieux de la Gazette de Francjort exprime exactement l'état d'esprit des Allemands de Vienne, qui

réclament la iermeture immédiate du Reichsrat, si le gouvernement ne réussit pas à ramener les Slaves à la raison ou à rompre leur solidarité.

Il ressort, d'après la Gazette de Francfort du 4 juin, que le comte Clam-Martinic lui-même, ne voit pas d'autre issue possible à la situation. Suivant ce journal, le président du Conseil a dit à un ami du député slovène Ivorosec, qu'il regrettait de n'avoir pas pu réaliser les réformes intérieures par la voie des décrets impériaux, et il fit entrevoir qu'un retour prochain au régime absolutiste était probable.

La plupart des journaux de Vienne, auxquels la censure a d'ailleurs imposé le silence complet sur la suite des événements parlementaires, prévoient la même solution.

La presse tchèque et la déclaration des députés tchèques au Reichsrat

Nous pourrions citer les manifestations très intéressantes et très significatives de toute la presse tchèque, faites à l'occasion de la déclaration des députés tchèques. Il nous suffit de mentionner, à titre d'exemple, l'opinion des socialistes tchèques qui pendant longtemps sont restées sceptiques et hésitants au sujet du démembrement de l'Autriche- Hongrie. On peut dire que leurs paroles sont aujourd'hui non moins énergiques — si non phis — que celles de autres partis bourgeois tchèques.

L'organe des sociaHstes tchèques, le Prdvo Lidu^ a intitulé son article de fond : « Pour l'État tchèque ». Il écrit :

. Les espérances mises sur les députés tchèques à roccasion de leur rentrée au Parlement et qui, ces derniers jours ont été encore renforcées par le manifeste des écrivains tchèques, n'ont pas été vaines. La déclaration de l'Union Tchèque dépasse de loin le sens d'une protestation au nom du droit d'État. En des mots sobres et concis, elle présente le dernier et suprême but de la politique tchèque; cette aspiration s'appuie, il est vrai, sur le grand passé du peuple, sur son droit d'État historique, mais, dans sa substance, elle est née dans le nouvel esprit qui anime aujourd'hui TEurope et qui dictera, on peut l'espérer, la solution des problèmes de la guerre mondiale. A partir d'aujourd'hui, la politique tchèque ne doit connaître qu'un but, qui est l'État tchèque, l'État tchèque démocratique... Il ne s'agit point d'une autonomie des pays ou des contrées où l'on nous accorderait la possibilité de pourvoir librement à nos besoins de progrès national et de civilisation, mais d'une forme véritable d'État, fédéré avec les États voisins : —c'est là, à partir d'nijonrd'hni. le but politique du peuple tchèque.

La proclamation de ce but sera reçue sûrement, avec la plus profonde satisfaction et avec le plus grand enthousiasme dans tous les pays tchèques. Elle est l'expression de tous les partis politiques et de tous les milieux sociaux, car elle est l'œuvre commune de l'entente de tous leurs représentants politiques, unis sans défection aucune dans l'Union Tchèque, Les socialistes tchèques qui, auparavant ne pouvaient se conformer à la conception du droit d'État tchèque au nom seul de l'histoire, mais qui réclamaient toujours l'indépendance du peuple tchèque au nom du droit naturel de disposer de soi-même, n'ont pas hésité à s'associer à cette action nationale qui ouvre à la politique tchèque une perspective grandiose et lui prête un caractère positif. Il a fallu trouver le compromis entre ce point de vue et les idées conservatrices du droit historique. La déclaration prouve que nous avons réussi à aplanir cette difficulté, car à côté de la mention des droits historiques inaliénables qui sont un argument puissant pour la création de l'État tchèque, nous lisons la réclamation expresse d'un État démocratique.

Si la proclamation de l'Union Tchèque signifie, de ce point de vue, une tran^formation profonde et un grand progrès dans les idées générales de la politique tchèque, les paroles qui la terminent sont d'une signification toute exceptionnelle, car elles supposent une nouvelle conception du peuple tchèque au point de vue politique. Sans se contenter de la situation géographique de l'ancien État tchèque, elle énonce la nécessité « de l'union de toutes les branches du peuple tchécoslovaque en un État démocratique, sans oublier la branche slovaque. C'est pour la première fois que dans l'histoire moderne tchèque, notre unité, non seulement de race et de civilisation, mais aussi notre unité politique avec les Slovaques de Hongrie est formellement proclamée. Même cette branche de notre famille que les événements historiques ont séparée d© nous et qui subit une lourde oppression, doit être unie avec nous d'après les décisions spontanées qu'elle a prises au nom du droit naturel de disposer de soimême. L'État tchèque que la politique tchèque réclame, doit être l'État qui unit dans ses frontières le peuple tchécoslovaque tout entier, c'est-à-dire, un peuple de dix millions d'habitants doiit la civilisation est supérieure et le développement économique immense.

La tactique de l'Union Tchèque au Reichsrat

Le député tchèque Strânsky, qui souleva dans la dernière session du Reichsrat une véritable fureur chez les partis allemands quand il fit allusion à la possibilité d'une révolution en Autriche, vient de publier dans son organe le Lidové Noviny qui paraît à Brno, un courageux article où il définit avec une franchise absolue la tactique politique de l'Union Tchèque au Reichsrat.

(( Notre Union se rend bien compte, dit-il, qu'au moment actuel, quand la question tchèque, la question de la indépendance des peuples et la question de leur droit de disposer librement de leur sort ont été posées et développés par notre politique étrangère officieuse, quand nous les avons prises comme base de la paix telle que nous la comprenons, nous sommes obligés de liquider nos comptes politiques sans rien rabattre, et nous ne pouvons pas attendre leur solution du parlement de Vienne ou d'un ministère quelconque de coalition. Trois cent. ans d'histoire nous ont appris la patience, ces quelques trois ans ne nous la feront pas oublier. A Theure qu'il est, il s'agit uniquement de ne pas nous compromettre, de ne pas céder, de ne pas marchander. Ce n'est pas au Reichsrat que seront résolus les grands problèmes nationaux. Certes, nous y avons dit de nouveau ce que nous voulons, de façon énergique et solennelle et sous la forme adoptée par le Comité national et nos milieux éxtraparlementaires, mais personne ne s'attend à nous voir tomber d'accord avec les Allemands qui avec leur état d'esprit actuel et leur mépris dédaigneux pour les peuples non allemands, espèrent obtenir par voie de décrets ce que nous ne voudrons pas leur concéder. 11 ne nous reste qu'à attendre tranquillement qu'ils reconnaissent que l'idée de la liberté humaine est plus forte qu'eux, et que notre droit de disposer de nous-mêmes exige que, chez nous, nous soyons nous mêmes nos maîtres. Il n'y a rien à rabattre, nous voulons ce qui nous appartient et nous ne céderons pas. Il faut donc que nous nous gardions d'approuver le système actuel et la constitution de 1867 par la participation à n'importe quelle coalition gouvernementale qui d'ailleurs deviendrait pour nous source de discorde ».

Les Magyars et le Reichsrat

La déclaration des députés tchèques au Reichsrat en faveur de l'indépendance de la Bohême et de son unification avec le nord de la Hongrie (Slovaquie) a rencontré en Hongrie émotion et fureur. Déjà le i^juin le parti national du travail s'était réuni à Budapest et après une discussion mouvementée, il avait demandé à M. Clam-Martinic de repousser avec la dernière énergie les prétentions des Tchèques. Les parlementaires hongrois se sont du reste décidés à s'occuper de la question lors de la première séance de la Chambre de Budapest.

A Prague on a goûté avec une réelle satisfaction les déclarations du professeur de l'Université de Budapest, le Docteur Charles Kemety, qui s'exprime comme suit :

« Le mieux serait de ne pas prendre au sérieux la déclaration des Tchèques. Si au contraire on voulait la prendre au sérieux, on devrait la repousser avec la plus grande énergie. Ce serait une injustice criante si l'État, avec lequel nous luttons ensemble contre les ennemis communs dans une guerre aussi terrible, voulait aider nos ennemis à démembrer notre pays. Les revendications des députés tchèques nous paraissent une déclaration de guerre formelle contre la Hongrie. A cela nous devons répondre très énergiquement. Les exigences des Tchèques sont dirigées contre la monarchie et contre le trône, et nous saurons nous défendre contre ces empiétements injustifiés sur nos droits ».

On peut ajouter que la presse hongroise tout entière proteste violemment contre les Tchèques, car elle n'ignore pas que par leur déclaration la question du démembrement de la Hongrie — à côté de celle de l'Autriche — est nettement posée. Les journaux expriment leur satisfaction de voir que les xMagyars ont compris qu'en Bohême on marchera à fond désormais contre les Magyars.

Voici quelques citations des journaux magyars, qui nous paraissent les plus intéressantes :

Le Budapesti Hirlap, dans un article de fond du i^f juin écrit :

« Une chose est certaine, c'est que la proclamation tchèque est une déclaration de guerre et je crois que nous ne devons pas attendre' longtemps avant que les hostilités n'éclatent entre les partis. Clam- Martinic va regretter d'avoir convoqué le Reichsrat. »

Il explique alors que Tisza fut retiré du gouvernement par la camarilla de Vienne pour pouvoir progresser dans le sens de la paix et que le Reichsrat fut réuni dans la même intention. Et il continue sur les déclarations tchèques et yougoslaves :

« Naturellement, les Magyars sont pétrifiés sur place devant cette audace. Est-ce que, après les épisodes si pénibles du front nord et du front sud la (jyête de coq des Tchèques a repoussé? Dites-moi, d'où vient cela? Où ont-ils gagné une victoire? Dites-moi où ils ont sauvé la monarchie? Qu'ont-ils donc fait dans les jours d'épreuve qu'ils osent parler de diviser la Hongrie parce que l'Entente leur promit un état tchèque indépendant et le démembrement de rAutriche-Hongrie? Clam-Martinic et le comte Czernin sont de parfaits patriotes et des hommes d'une loyauté absolue : Que répondent-ils à cela? N'est-ce

pas là une communion dans la friponnerie de l'Entente? Est-ce pour cela que nous avons répandu du sang pour la monarchie, pour que les Tchèques viennent briser cette petite unité qui avait été donnée à l'Autriche par l'égalité du suffrage universel et qu'ils viennent attenter de leur main destructrice à l'unité hongroise à laquelle le jeune roi, aujourd'hui même, a prêté serment au nom du ciel? Est-il possible de partir en guerre contre nous avec les vieilles manœuvres sournoises? Si cela dépend des Tchèques et de ceux qui leur permirent de plonger la Hongrie dans les complications d'une crise, c'est évidemment une chose possible. Alors nous devons vivre pour écouter sur la Leitha et la Morava la rumeur des cris de détresse qui se feront entendre pour que nous sauvions l'Autriche des Tchèqiaes, de l'état démocratique fédéré et du suffrage universel secret. Ce sont ceux avec lesquels ils veulent briser, mais aujourd'hui ils voient ensemble que l'unité de l'Autriche n'a plus été qu'une ombre dès que l'unité nationale hongroise a été établie. »

Le Alkotmàmj du 3 mai, dans un article de fond, Les Tchèques et les Yougoslaves contre le dualisme, écrit :

< Les déclarations qu'on appelle de droit d'État ne sont pas de nature platonique; oh! il n'y a pas là que l'écho des souvenirs historiques de l'époque de saint Venceslas ; elles expriment en un langage réaliste, non-seulement le principe d'une nationalité qui travaille au premier plan dans le cadre de la guerre, mais en même temps un certain accord avec la Révolution russe, manifesté par le langage tenu au parlement. 2-

Après avoir établi ce que demandaient les Tchèqu(;s et les Yougoslaves, VAlkotmàny continue :

« La situation est telle que par la conduite héroïque de nos armées et les torrents de sang magyar répandus nous n'avons pas réussi à déblayer les questions intérieures de l'Autriche et de la Hongrie : les voix fidèles ne se font entendre que plus fort. Que dire à tout cela? Devons-nous dire que le Reichsrat a été convoqué pour cela? Est-ce pour cela que nous avons demandé si souvent qu'on fasse revivre le parlementarisme constitutionnel pour leur permettre de nous envoyer leur coude, sinon fort, au moins osseux dans l'oeil? »

Az Est, le i«" juin, dans un article de tête dit :

« Je me pince le bras. Suis-je endormi? Je m'examine : ne suis-je pas ivre? Je suis réveillé et à jeun. Je ne lis pas le compte-rendu de la Chambre française ni de la Chambre des Communes anglaises, ni du Parlement italien, mais celui de la séance d'ouverture du Reichsrat autrichien. Dans le Parlement de l'autre moitié de la monarchie, tout craque entre les mains des Tchèques qui, comme avec des ciseaux, veulent découper la Hongrie. Les loyaux Tchèques, de leur côté, veulent mener une vie indépendante comme état tchécoslovaque, et pour cela, ils demandent les pays du nord habités par les Slovaques, les arrachant ainsi à la Hongrie. Pour le moment, la modes-

tie tchèque n'en veut pas davantage. Qu'arrive ra-t- il quand ces chefs qui résident pendant la guerre en pays étrangers reviendront? Et quand les meneurs emprisonnés ou condamnés à mort pour haute trahison bénéficieront de l'amnistie de l'Empereur? Nous ne pouvons le savoir. Nous pouvons dire franchement que les Tchèques ne nous intéressent plus. Nous n'aurions pas pris garde à eux s'ils avaient limité leur activité dans l'Autriche. Mais les Tchèques, s'appuyant probablement sur leurs splendides exploits guerriers, veulent enlever à la couronne de Saint-Étienne un beau morceau. Et ce plan, ils ne l'ont pas exposé à une réunion ordinaire, mais à la séance d'ouverture du Reichsrat autrichien. Par ce plan, les Tchèques passent dans le camp de nos ennemis car, de même que nos ennemis, ils veulent nous démembrer. »

Le sort des leaders tchèques emprisonnés

Peu avant la rentrée du Reichsrat autrichien, le bruit a couru aans la presse, issu d'une source autrichienne, que l'empereur Charles allait bientôt gracier les leaders tchèques emprisonnés vou ant manifester ainsi ses bonnes intentions à l'égard de la Bohême et préparer des séances parlementaires normales. Certains austrpphiles incorrigibles de Londres n'ont pas même attendu la confirmation de la nouvelle pour en déduire toute une théorie sur la liquidation prochaine des difficultés intérieures en Autriche : ils s'attendaient à voir la session du Reichsrat réhabiliter de façon éclatante la monarchie des Habsbourgs {The Nation, The Daily Netcs, The Westminster Gazette, etc.). Leur déception n'en doit être maintenant q^ue plus grande en voyant que les événements ont démenti une fois de plus leur optimisme, et prouvé de la façon la plus claire que l'abîme qui sépare l'Autriche de ses peuples slaves est de plus en plus profond et de plus en plus infranchissable. Sans aucun doute le gouvernement aurait très volontiers relâché les députés tchèques si, pour ce geste de clémence, il avait pu obtenir une capitulation de rUnion Tchèque au Reichsrat et dissiper ainsi la menace du bloc de l'opposition slave, suspendue sur le Reichsrat.

En entrant au Reichsrat, les députés tchèques ont réclamé énergiquement la libération immédiate des huit députés tchèques emprisonnés et leur admission aux séances du Reichsrat, mais ils Tont demandé sans condition, comme une simple mesure de justice, conforme au droit cpnstitutionnel. Ils ont insisté surtout sur la libération .immédiate du député. Klofâc, emprisonné dès le début de la guerre sans aucun

— Oo —

jugement et sans Tombrc de toute raison. Même le représentant des social-démocrates allemands, le député Pernerstorfer s'est vu obligé de protester, le 24 mai, dans la réunion des chefs des partis, contre la façon de procéder ignoble et scandaleuse d'un gouvernement qui, pendant trois ans, a traîné d'une prison dans une autre le chef d'un grand parti politique sans déposer l'acte d'accusation et sans même le faire interroger. Le comte Clam-Martinic, qui déjà alors, faisait des efforts désespérés pour empêcher les déclarations révolutionnaires préparées par l'Union Tchèque et par les autres groupes slaves, opposa un refus catégorique à toutes les réclamations et se borna à annoncer que l'acte d'accusation contre le député Klofàc dont l'absence venait d'être l'objet de récriminations, serait déposé dans quelques jours. Et, en effet, le procès Klofâc, ajourné depuis trois ans, commença deux jours avant la rentrée du Reichsrat pour mettre un obstacle définitif à l'apparition du leader tchèque si redouté du Reichsrat.

En ce qui concerne les'députés Kramâf et Rasin, l'intervention de l'Union Tchèque n'a pas obtenu de meilleur résultat. Non seulement les deux chefs les plus émments du parti jeune tchèque n'ont pas été libérés, mais le gouvernement, exaspéré par l'altitude de l'Union Tchèque au Reichsrat, leur a intenté un nouveau procès qui commencera le 27 juin devant le Tribunal d'appel de Prague. Le procureur exige que Ton condamne les deux leaders tchèques à payer une somme de 7 millions comme ^dommages et intérêts pour les dépenses que leurs trahisons ont imposées, car (( certains phénomènes, dit le nouvel acte d'accusation, qui ont apparu au cours de la guerre et qu'il faut attribuer à l'action criminelle des accusés, ont obligé l'État à faire de gr'osses dépenses dont il exige le remboursement. »

Il est évident que ce nouveau procès, où l'affaire Kramâr doit être de nouveau développée dans toute sa monstruosîté, contribuera à surexciter plus encore l'esprit des populations tchèques qui sont décidées, plus que jamais, à soutenir leurs députés dans la lutte pour le droit.

Mais la série des mesures disciplinaires qui doivent taii\ sentir aux Tchèques la main forte du gouvernement ni^ s'arrêtera pas^là. D'autres procès encore, préparés depuis longtemps et destinés à exercer une pression sur les députés tchèques, doivent commencer au mois de juin. Le financier tchèque le phis cii \\\v, .M. Jaroslav Preis, auquel <>ii

reproche une agitation criminelle contre les emprunts de guerre autrichiens et contre les emprunts des États amis, doit comparaître le i8 juin devant le Tribunal de division de Vienne, sous l'inculpation de haute trahison, et peu après lui, doit être jugé M. Hàjek, rédacteur de l'ancien organe de M. Masaryk, sous l'inculpation de relations avec les Tchèques de l'étranger.

Ce fut cependant une erreur capitale de la part du gouvernement autrichien de vouloir décourager, par ces persécutions, les députés tchèques et de les amener à la raison, L'Union Tchèque y a trouvé plutôt un nouvel argument pour une attitude encore plus radicale et plus intransigeante, et elle a eu le courage de manifester, dès la première session du Reichsrat, son entière sohdarité avec les leaders tchèques emprisonnés. Le député Stanêk a lu, à l'adresse du député Kramâf, un chaleureux salut au nom de tous ses collègues et de la nation toute entière qui a été, naturellement, supprimé par la censure, mais qui pourtant est arrivé à son destinataire. M. Kramâf a répondu par une lettre touchante, écrite dans sa prison à Môllersdorf, où. il a su traduire en quelques mots de remerciements, toute sa fermeté et tout son espoir. Les radicaux qui, à la veille même de la rentrée du Reichsrat, ont élu pour son président le député Klofàc, ont trouvé un autre moyen encore de manifester leur sympathie au député Kramâf : lors de Télection du président de la Chambre, ils avaient écrit son nom sur leur bulletin de vote.

Le député Strânsky, ancien adversaire de Kramâf, est allé encore plus loin en déclarant, au milieu d'un orage de protestations et d'injures, dans la cession du il juin :

(( Non seulement j'espère formellement que nos députés actuellement emprisonnés sortiront de leurs geôles, mais je suis convaincu que le moment viendra oîi le Saint-Pierre et Paul autrichien s'ouvrira et où les détenus politiques seront remplacés par leurs adversaires actuels ».

Cette attitude des députés tchèques qui n'hésitent pas à parler ouvertement de la révolution, est sans doute un symptôme très grave qui montre comme il serait néfaste et dangereux d'admettre aujourd'hui encore la possibilité d'un arrangementquelconque entre l'Autriche et ses peuples slaves, capable de dispenser TEntente de penser à la liquidation désormais inévitable de l'empire des Habsbourgs.

ÉCHOS ET NOUVELLES

L'armée polonaise en France. — Le 28 mai 1917 tous les journaux français ont publié un décret du gouvernement français annonçant la constitution d'une armée polonaise indépendante sur le front occidental.

C'est un grand triomphe pour la cause polonaise, c'est une fête pour tous les patriotes polonais qui voient enfin se réaliser des désirs exprimés depuis longtemps mais toujours entravés par mille difficultés. C'est enfin une de ces garanties formelles qui donnent à nos frères polonais la certitude que leurs espérances ne seront pas déçues. Après tant de souffrances, tant de misères, tant de travail infatigable, après tant d'intrigues du côté germano-autrichien, les homriies politiques polonais exilés dans les pays de l'Entente, sont arrivé enfin à une chose positive et concrète, qui montre la décision inébranlable qu'on a prise au sujet de la question polonaise.

Nous en sommes très heureux et nous félicitons sincèrement nos amis polonais de ce grand succès politique et diplomatique. Nous le faisons d'autant plus volontiers que nous mêmes nous nous efforçons depuis longtemps d'atteindre le même but, et que les mêmes difficultés qui ont contrecarré les plans polonais se présentent à nous. Le succès de nos amis nous reconforte, car il est aussi pour nous une preuve que notre travail assidu et persévérant doit finalement aboutir. Nous suivrons cet exemple et nous espérons que bientôt à côté de l'armée polonaise il y aura en France une autre armée slave, l'armée tchécoslovaque.

Les socialistes français et la question d'Autriche- Hongrie. — Dans son article très documenté qu'on peut lire plus haut, M. P. de Quirielle parle du questionnaire que les partis socialistes hollando-suédois ont adressé aux socialistes des divers p*ys pour qu'ils puissent s'expliquer sur les buts de guerre de l'Internationale. Nous avons pu constater que le parti socialiste français est en général réellement disposé à comprendre notre question et nos revendications nationales. Nous sommes très heureux de trouver dans le sein de ce parti un groupe d'homme nombreux qui possède une parfaite compréhension des affaires de rAutriche-Hongrie. Nous en avons une nouvelle preuve, et excellente, dans la petite brochure du comité socialiste pour la paix du droit qui est une réponse au questionnaire cité plus haut et qui est publiée sous le titre : Le parti socialiste et les buts de la guerre. Képonsc au questionnaire. (9, rue de Val-de-Grâce, Paris.)

Nous témoignons avec une ré»lle satisfaction que les idées exprimées dans la brochure au sujet des Slave»-Autrichicns et des pro-

blêmes de l'Autriche-Hongrie font preuve d'une connaissance vraie et approfondie des questions internationales eÇ nous souhaitons qu'elle se répandent largement dans Tlnternationale tout entière.

Tous les députés tchèques solidaires avec Kramar. —

Dans la première session du Reichsrat, le député Stanek, président de l'Union Tchèque, a pris l'initiative d'envoyer, au nom de tous les députés tchèques et au nom de la nation tout entière, un salut fraternel à l'adresse du député Kramér condamné à mort, puis gracié et emprisonné pour haute trahison. Il a déclaré que l'Union Tchèque défendrait avec fermeté et jusque dans ses dernières conséquences l'ancien programme national pour lequel Kramér a souffert et pour lequel le peuple tchèque tout entier est décidé, aujourd'hui plus que jamais, à combattre. Ce salut adressé à Kramar qui a soulevé chez les députés allemands une véritable fureur, a été supprimé dans la presse. Le député Kramar a répondu au président de l'Union Tchèque par une lettre écrite de la prison qui, naturellement, n''a pu contenir qu'un très court, mais chaleureux remerciement. En voici le texte:

Mes chers amis!

Je vous renxerciepour votre aimable souvenir qui m'a profondément ému, et je vous prie d' agréer aussi de ma part mes meilleures salutations. A vous tous, une amicale poignée de main et Je reste votre

Kramar.

Cette manifestation significative de l'Union Tchèque qui, nécessairement est interprétée comme une déclaration de solidarité avec la haute trahison de Kramar a exaspéré au plus degré le gouvernement et les partis allemands. Elle indique admirablement quels sont les sentiments de la délégation tchèque au Parlement de Vienne et de la nation tout entière.

La question slovaque et le démembrement de la Hongrie.— Les journaux de Prague annoncent que le gouvernement du comte Tisza a entamé, peu avant sa démission, des pourparlers avec les réprésentants des Slovaques au suiet de l'autonomie des territoires slovaques de Hongrie. C'est surtout le parti des comtes Karolyi et Bathyanyi, ainsi que le groupe progressiste mené parle sociologue Jaszi, qui ont insisté pour donner le plus rapidement possible une solution à la question slovaque en Hongrie, jugeant que c'était nécessaire non seulement pour l'assainissement intérieur de l'état, mais avant tout pour des raisons de politique extérieure.

Le gouvernement du comte Tisza a essayé déjà, il y a un an, d'amener les Slovaques à un compromis" qu'on aurait pu exploiter contre l'Entente et contre l'action politique des Tchèques et des Slovaques à l'étranger. Les Slovaques à ce moment rejetèrent les propositions du gouvernement qui leur paraissaient insuffisantes,

et réclamèrent la création d'un territoire autonome englobant tous les départements habités par les Slovaques. Le projet gouvernemental offrait aux Slovaques les postes de préfet dans six départements du nord de la Hongrie, tandis que les Slovaques en occupent seize, formant une masse compacte.

Les négociations reprises récemment sous Timprcssion de la note des Alliés au président Wilson et sous l'influence de la révolution de Russie, ont de nouveau complètement échoué. Les Slovaques, en effet, encouragés pir Tattitude énergique des Polonais et des Tchèques, aussi bien que par les promesses de libération apportées à tous les peuples opprimés par les Alliés, se rendent bien compte qu'ils cVmpromettraient leur avenir national en acceptant un compromis, quoiqu'il soit, qui maintiendrait la domination si détestée des Magyars. Les Slovaques ont rappelé aux délégués du gouvernement magyar qu'un demi-million de leurs compatriotes habitaient la Moravie, tout auprès de leurs frères tchèque;;, et ils déclarèrent ne pouvoir envisager la solution de la question slovaque que dans le sens du' droit de tous les peuples à disposer d'eux-mêmes. Cette courageuse déclaration des Slovaques qui, sans aucune ambiguïté est une adhésion au programme de Tunification des Tchèques et des Slovaques en un état indépendant, a produit à Budapest une profonde impression.

On s'attend à" voir le nouveau gouvernement de coalition qui succédera au cabinet du comte Tisza essayer à son tour de gagner au moins une partie des Slovaques pour obtenir une déclaration de fidélité à la Hongrie, en échange de quelques nouvelles promesses. Il est fort douteux, malgré tout, que le nouveau cabinet ait plus de chance que son prédécesseur.

L'Autriche libérale et démocratique! — Depuis quelques jours les agents de l'Autriche restent en Suisse en permanence. Ils ont en effet beaucoup de mal à effacer l'impression fi^cheuse des séances du Reichsrat et des discours des députés slavei. Pour que cette besogne leur soit plus facile on s'est décidé à Vienne, — malgré les protestations des députés tchèques — à établir une crnsure parlementaire.

On nous annonce en effet, de Vienne qu'un comité de censure s'est installé dans les bureaux de la Correspondance du Reichsrat, agence chargée de publier les comptes rendus des débats du Parlement : ce comité comprend trois censeurs, dont un major pour le ministère de la Guerre, et deux fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères.

Le D' Gross, président de la Chambre, a déclaré que ce comité de censure n'aurait qu'un rôle consultatif, et que la censure ne serait effectivement exercée que par la présidence elle-même. L'émotion et la désapprobation provoquées parmi les députés n'en sont pas moins fort considérables.

Cela ne nous étonne en rien, car nous avons pu déjà remarquer que le discours séditieux du député tchèque Kalina, que nous publions plus haut, a été honteusement truqué et faussé et que les protestations de ce même député restèrent sans effet. On nous annonce en même temps que cette mesure a été prise pour couper court à l'agitation des Tchèques, qui ont voulu provoquer de gros scandales par leurs interpellations sur l'emprisonnement de Klofac et sur le régime de terreur en Bohême pendant la guerre. Nous devons donc nous attendre à ignorer à peu près tout de ce qui se passera d'intéressant au Reichsrat.

Les volontaires tchécoslovaques aux États-Unis. — De

même que les Tchécoslovaques de France, de Russie et d'Angleterre ont montré l'empressement le plus enthousiaste pour s'enrôler dans les armées alliées, nos compatriotes d'Amérique ont manifesté les mêmes sentiments au moment de la déclaration de la guerre des États-Unis à l'Allemagne.

Nous sommes heureux de pouvoir citer aujourd'hui un document officiel, témoignage éloquent du dévouement de nos compatriotes à la cause sainte des Alliés. En effet, M. Jaroslav F. Smetanka, secrétaire de l'Alliance Nationale Tchèque des États-Unis et membre de la section militaire de cette Alliance, a reçu la lettre suivante du commandant de bureau de recrutement de Chicago, le capitaine F. R. Kennej' :

Cher monsieur Smetanka, Je vous prie d'exprimer les remerciements les plus sincères du département de la guerre à l'Alliance Nationale Tchèque, aux Sokols tchèques et à tous les citoyens américains d'origine tchèque pour les résultats remarquables qu'ont donnés les efforts de vos compatriotes pour servir dans notre armée. La réponse de votre peuple à mon appel aux combattants a été la bonne. J'ai plaisir à constater qu'aucun groupe d'Américains ne s'est précipité avec autant d'enthousiasme à la défense de la patrie que les Américains d'origine ou de naissance tchèques.

Permettez-moi de vous demander au nom du gouvernement des État-Unis de persévérer dans vos efforts patriotiques et de nous aider à trouver de nouveaux contingents pour notre armée régulière qui est le pivot de notre défense nationale et en même temps la plus parfaite école pratique militaire de notre peuple. Votre patrie vous appelle aux armes!

F. R. Kenney Capitaine, commandant de district.

La retraite de Tisza et la presse magyare. - - Il est certes réconfortant de voir la presse alliée prendre intérêt aux affaires d'Allemagne aussi bien qu'à celles d'Autriche. Le public commence à observer les choses de Hongrie : les discussions plus violentes et plus approfondies qu'on trouve dans la presse au sujet des problèmes

soulevés en Hongrie par le départ de Tizsa nous le montrent clairement. Certains journaux, essayant d'en analyser les causes et d'en prédire les conséquences possibles, en arrivèrent à en tirer les déductions les plus encourageantes. La chute de Tisza était un coup terrible contre la tyrannie magyare et elle signifiait la rupture de l'Autriche- Hongrie avec l'Allemagne. Une telle opinion française et anglaise n'échappe pas à l'attention de la Presse magyare qui la rapporte et s'en amuse sans détours : Ainsi le Az Est, journal hostile à Tisza, publie le 26 mai sous le titre < L'opinion d'un journal anglais sur la chute de Tisza », les paroles suivantes: « La presse ennemie s'occupe aussi très vivement de la chute du gouvernement de Tisza et en tire les plus folles déductions. Le plus amusant des articles est celui que le Dailij News publie dans son édition d'aujourd'hui. Notre correspondant à Rotterdam nous écrit que, selon le journal anglais, il n'a pas d'autre signification qu'un coup terrible contre la tyrannie magyare, que le gouvernement de l'Empereur signifie pour les Slaves de la monarchie un renouveau d'espérance. Si cette tendance trouve immédiatement son expression, les relations delà monarchie et de la Russie seront si améliorées que la chute de la tyrannie allemande, magyare et autrichienne s'en suivra. Il est évident qu'il ne faut pas supposer qu'il ne s'agit là que des affaires intérieures de la monarchie : aussi l'Entente ne doit rien ignorer de tout cela. Puisqu'il en est ainsi, dit le Dailij News, TEntente devra refaire une nouvelle proclamation définitive et sous une autre forme, de ses buts de guerre. C'est ainsi qu'apparaît la retraite de Tisza dans l'imagination anglaise et telle est la valeur des commentaires anglais sur la politiquemondiale. — Voilà, certes, une opinion du A^^'si qui n'est pas flatteuse pour la connaissance du Daily News des affaires magyares.

Alors, pourquoi Tisza se retira-t-il? Il y a des symptômes positifs qui montrent que cette retraite fut dictée par des considérations internationales. De temps en temps, on publie des informations dans la presse magyare qui montrent que Vienne a trouvé opportun et nécessaire qu'en ce moment de la guerre le comte Tisza, qui est considéré par toute l'Europe comme le principal responsable de l'effusion de sang— disparaisse de la scène politique de la monarchie dualiste. Le Vilag du 24 mai dit que la démission du comte Tisza fut un coup de surprise auquel l'opposition ne s'attendait pas. Il ajoute : < Ils (l'opposition) pensent par conséquent que c'est Tisza lui-même qui provoqua la crise. >

UAlkotnxnnji, du 24 mai, va plus loin et dit : « Il est vraiment désirable et même nécessaire que les plans de paix de l'Empereur Charles et du comte Czernin ne rencontrent pas le même état d'esprit qui alimenta et nourrit le système de Tisza >.

Enfin le PcstiNaplo du 24 mai écrit ce qui suit : < C'est un besoin de toute transformation intérieure démocratique d'adopter des conceptions de politique extérieure, qui s'harmonisent avec elle. La démocratie dans la politique extérieure, c'est la paix; nous ne

disons pas que Tisza était opposé à une paix qui nous aurait délivrés de la guerre mais il restait le premier ministre de cette Hongrie qui avait déchaîné la guerre. En Europe, tous ces hommes politiques qui occupaient les places prépondérantes au début de la guerre et dont les noms y étaient mêlés, n'avaient plus aucune autorité. Il est inconcevable que les mêmes hommes qui firent la guerre fassent aujourd'hui la paix ; ce serait une injure non seulement aux plus hautes règles de morale historique mais aussi une dérogation à la simple convenance, y Devant ces indications positives prises dans la presse magyare la conclusion est plus qu'évidente: la retraite de Tisza fut dictée par la politique Austro-Hongroise qui évolue vers la paix. Mais c'est une illusion de penser, même un instant, que la chute de Tisza met fin à la tyrannie magyare et qu'elle indique une séparation entre l'Autriche et l'Allemagne.

Vers l'Europe Centrale Pangermanique. — Dans la séance de l'Assemblée générale delà « Ligue des Industriels Autrichiens» au mois de mai dernier^ le ministre du commerce le D' Urban, prononça un discours oîi il traitait avant tout des mesures économiques d'après la guerre et où il insistait sur la nécessité d'une union économique plus étroite avec l'empire allemand. Le ministre constata d'abord que l'industrie et le commerce autrichiens avaient été gravement endommagés par l'impossibilité d'exporter et d'importer, mais justement pour cette cause il voit qu'il convient de faire tous les efFortts pour organiser dès à présent la période de transition. A telle fin, on a créé au ministère, un « Commissariat général pour l'économie de guerre et pour la période de transition » qui doit travailler en accord avec la commission interministérielle. Onvafonder prochainement un « Comité pour l'économie de guerre et pour la période de transition » où seront représentés tous les intéressés. Toutes ces organisations doivent — avec le concours des « Ligues économiques de guerre » — placer l'industrie autrichienne sur de nouvelles bases. Mais parmi tous les buts accessoires, le but primordial qui occupe la première place, est le nouveau règlement des rapports politico-économiques avec l'empire allemand. D'accord avec l'Allemagne on se préoccupera surtout de créer des conditions favorables au commerce des deux états. Il faudra s'occuper largement de l'exportation ; pour l'augmenter le plus possible, on, développera toutes les sources d'où elle prend sa force et on coordonnera l'activité de toutes les branches de l'industrie nationale. — On voit que le plan de la « Mitteleuropa » domine toujours la pensée des ministres autrichiens. Et dire que c'est un ministre de Charles I" qui parle ainsi, du même Charles qui, suivant les légendes racontées par certains journalistes en France et en Angleterre, veut s'émanciper de l'Allemagne et a déjà fait les premiers pas !

Le Staatenbund de l'Europe Centrale. — Pendant que le ministre des Affaires étrangères le comte Czernin et M. Scheidemann vont faire à l'étranger, chacun à sa façon, de la propagande pour

l'idée d'une Autriche et d'une Allemagne douces et pacifiques, Tagitation pour la plus grande Allemagne ne faiblit pas à Tintérieur. Au contraire, on voit que les Germains, sentant que la fin de la guerre approche, tâchent de profiter encore du temps qui leur reste pour réunir toutes les garanties qu'ils peuvent pour leur domination. C'est ainsi qu'on crée diverses unions et sociétés, dont le but réel est de mieux asservir les alliés actuels. Le 31 mai fut fondée à Francfortsur-Mein L'Union des États de l'Europe Centrale. Elle comprend déjà 1500 membres, dont 200 membres du Parlement allemand. Simultanément on a procédé à la fondation de succursales en Autriche, où on a réuni 500 membres. Les buts de cette union nous sont expliqués clairement parles discours qui ont été prononcés par le président Stepas et autres membres, à l'assemblée constituante. Voici ce qu'on réclame : l'union entre l'Allemagne et l'Autriche doit être maintenue après la guerre, car le salut de rAllemagne repose sur cette union étroite; puisqu'elle a besoin de l'Autriche, qui fait une sorte de pont pour l'expansion allemande en Orient. Le principe monarchique doit prédominer et l'union se défend d'une calomnie qui la mettrait parmi les pacifistes. Les buts de l'Autriche-Hongrie sont: l'unification de tous les peuples qu'elle domine, la mainmise sur le Danube jusqu'à la Mer Noire et sur la Mer Adriatique. Il faut empêcher la dislocation de l'Autriche-Hongrie, parceque ce serait un coup mortel à l'expansion allemande. On le voit, le véritable ^ sens de ces revendications est la conservation de l'Autriche. L'Allemagne ne se trompe pa'? là-dessus. Aussi a-t-on cité dans tous les journaux allemands, en Allemagne et en Autriche, les articles de VAction Française et de l'Œucre parlant en faveur de l'Autriche- Hongrie.

SITUATION ÉCONOMIQUE. - Quand l'empereur Charles, dans sa proclamation aux peuples de l'Autriche, a parlé des longs mois de grandes souffrances, il n'a pas menti. La population de l'empire austro-hongrois souffre et elle souffre plus que n'importe qui de ses alliés. Il est certain que l'Allemagne est privée de bien des choses, que ses habitants doivent se serrer la ceinture, mais elle a l'avantage d'une organisation et d'une discipline fortes, et de la prépondérance qu'elle a su conquérir sur ses alliés et qu'elle exploite sans scrupules. Fin veut-on un exemple? La Bohême — le principal fournisseur de l'Autriche-Hongrie en charbon — - souffre d'un manque absolu du charbon. Eh bien, M. Bethman-Hollweg a promis aux propriétaires des fabriques de papier de journaux de les approvisionner en charbon, car dii-il, les mines de Bohême ont déjà reçu l'ordre de leur en envoyer.

Le manque de vivres est grand en Autriche-Hongrie, mais son intensité varie selon les endroits. La situation la meilleure est sûrement celle de la Hongrie, car non seulement elle possède des respources agricoles, mais les Hongrois ne permettent pas que le ravitaillement de leurs alliés soit assuré aux dépens de leurs estomacs. Dans les autres pays, la plus grande misère règne partout, même dans les Pays Tchèques, qui étaient pourtant réputés comme les plus

riches. Dès le début de la guerre le gouvernement autrichien s'est acharné sur ces contrées, comme s'il voulait, avant de les lâcher, les saigner à blanc. Cet hiver fut désastreux surtout pour le paysan de Bohême et de Moravie. Tout ce qu'il possédait fut réquisitionné : son blé aussi bien que ses vaches et ses chevaux. Ensuite, quand il fallait faire les semailles on l'obligeait à. acheter ce qu'on lui avait pris, mais avec quelle perte. Citons seulement cet exemple : les pommes de terre qui ont été réquisitionnées au prix de 9 cour, le quintal, sont revendues à présent au paysan 40 cour, le quintal, et elles sont gelées et pourries. Et les réquisitions n'ont pas encore pris fin, car à la fin du mois de mai on en a ordonné de nouvelles. Cette fois-ci il s'agit de blé.

Quelle vie que celle d'une ménagère de Bohême ? Pour acheter les vivres, il faut faire la « queue », souvent à partir de trois heures du matin. Mais on ne peut se procurer que peu de choses, car à Prague et presque partout ailleurs^ il n'y a plus ni viande, ni pommes déterre ; le sucre, le beurre, le saindoux et même — chose incroyable — les légumes font absolument défaut. Dans les campagnes la situation n'est pas meilleure. Cet extrait d'une lettre publiée dans un journal nous le prouve : « Il n'y a pas de graisse et il n'y a rien non plus d'autre chose. Nous sommes devenus des squelettes ». La négligence apportée dans la culture des champs a pour conséquences différentes maladies des plantes et des bêtes. Ainsi les champs de navets en Moravie sont envahis par de petits vers qui les ont complètement détruits; dans certaines sous-préfccturcs les oies ont été d^imées par la peste.

L'industrie — quand elle ne travaille pas pour l'armée — est dans une situation très précaire. C'est surtout le cas des brasseries qui ne recevront plus d'orge cette année et seront ainsi obligées de s'arrêter. L'industrie textile est aussi très réduite faute de matières premières. Les filatures de coton sont toutes fermées ou transformées en fabriques de tissus en papier. La métallurgie — la plus prospère de toutes les industries — se ressent vivement du manque du laiton. Pour lui venir en aide le gouvernement a ordonné pour le l^' juin la réquisition de toutes les poignées de laiton ; on donnera à la place des clanches de fer. L'administration de l'armée espère obtenir ainsi 9 millions de kilogr. de laiton par la réquisition de 18 millions de loquets, qui seront remplacés par des loquets de fer fabriqués à Vienne par une société créée spécialement à cet effet. Si quelq'un s'opposait à la réquisition, la police serait autorisée à pénétrer de force dans son appartement avec un serrurier et à procéder en son absence, au remplacement des poignées.

La mise en commerce de la farine de Roumanie a fâcheusement déçu les espérances qu'elles avaient fait naître, La farine sent a pourriture et n'est pas mangeable^ On constate à présent que le blé de Roumanie dont la plus grande partie a été d'ailleurs expédiée en Allemagne, avant d'être moulu doit être d'abord très bien lavé et séché. Les provisions de ce blé seront bientôt complètement épuisées. La Bohême qui a besoin au moins de 1200 vagons de blé par jour, n'obtiendra plus que 800 à 1200 vagons.

Le tableau que nous venons de tracer de la vie en Autriche est bien sombre, et le lecteur peut se demander comment la population

réagit à toutes ces mesures draconiennes. Ici il faut faire la différence entre les Allemands et les Slaves. Les premiers se tiennent tranquilles, sachant bien qu'ils sont seuls responsables de cette misère, et que s'ils sont mécontents de leurs gouvernants, c'est seulement parce que la guerre n'est pas mieux conduite; les Slaves, en premier lieu les Tchèques, exaspérés par la brutalité sans exemple de Vienne, rongent leurs freins et leur passivité augmente les difficultés du gouvernement. Cette passivité devient d'ailleurs de temps en temps fort active ; la preuve en est dans les graves désordres qui se sont produits ces jours-ci à C. Budéjovice et qui eurent pour suite une ordonnance, par laquelle on défendit à tous les habitants de la ville de sortir après 19 heures, et ordonna que les maisons devaient fermer leurs portes à cette heure.

FAITS ET INFORMATIONS

Réunions franco-slaves. — Dans aucun pays étranger, les études slaves n'ont trouvé autant de fervents protagonistes qu'en France. Quelques noms, qu'il serait bien inutile de citer dans notre revue, résument toute la grandeur de l'oeuvre accomplie jusqu'ici, qui doit sceller l'entente la plus sûre et la plus durable entre la France et le monde slave. Des ouvrages de premier ordre ont initié le public à la connaissance des peuples slaves, et chaque jour, de nouveaux collaborateurs, savants, publicistes, politiciens, augmentent la légion des slavisants français.

Un groupe d'amis français des Slaves ont cru utile de coordonner et d'organiser tous ces etîorts et d'offrir à tous ceux qui s'intéressent au mojide slave l'occasion de discuter les questions d'actualité qui les préoccupent et de compléter leurs recherches par les informations de première main que leur offriraient les représentans des divers groupes slaves présents à Paris. Le petit comité qui s'est formé sous la présidence de M. Ernest Denis a été généreusement secondé dans sa tâche par le Comité parlementaire d'action à l'étranger qui lui a prêté tout son appui, non seulement en lui offrant gracieusement ses salons pour les réunions, mais en s'associant à l'œuvre par l'aimable concours de ses membres, en particulier celui de son très sympathique président, M. Franklin-Bouillon, député de Scine-et-Oise, et de son secrétaire, M. E. Fournol, a qui ses études sur les questions de l'Europe centrale et orientale ont valu une sérieuse autorité. C'est ainsi que, depuis le 19 mai, les Français qui s'intéressent au monde slave et les représentants slaves actuellement à Paris se réunissent régulièrement tous les quinze jours (le premier et le troisième jeudi de chaque mois), 243, boulevard Saint-Germain. Les premières réunions ont prouvé, aussi bien par la nombreuse assistance que par les vifs débats sur les questions d'actualité (la Révolution russe, l'ouverture du Parlement autrichien et les Slaves d'Autriche-Hongrie, les questions religieuses chez les Yougoslaves) que l'oeuvre créée ne pourra que renforcer efficacement les relations entre la France et les pays slaves, dont les événements actuels et l'organisation de l'Europe nouvelle soulignent de plus en plus l'importance.

Le (iérant : !.. Mathieu.

Imp. dof Beaux-ArU (A. MoLLBn^ ~9, ruo Pareau, Parti.

Revue bi-mensuelle

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