ANNÉE. 15 JUILLET-I''' AOUT I917 N
Les obstacles à notre propagande,
{Lettre à mes amis tchèques)
Au moment où va s'ouvrir la quatrième année de la grande guerre, — au moment aussi où la Nation Tchèque commence une nouvelle étape de son infatigable propagande, — il n'est peut-être pas mauvais de nous recueillir un peu, de voir où nous en sommes et ce qui nous reste à souhaiter. Voulez-vous, mes chers amis tchèques, que nous dressions ensemble notre bilan ?
Ce n'est pas un bilan de faillite, tant s'en faut, il est même réconfortant. Votre situation morale en France, et, je crois, chez tous les Alliés, est infiniment meilleure qu'en 19 14. Le monde officiel ne vous ignore plus; il vous a confié, peu à peu, un statut personnel qui, sans être irréprochable, sauvegarde au moins les plus essentiels de vos intérêts; et surtout, en une circonstance solenwelle, dans la Note au Président Wilson, il a inscrit en toutes lettres votre nom parmi ceux des peuples qui doivent bénéficier de la restauration du droit national. La presse, trop longtemps muette, commence à parler de vous, et à en parler sans trop d'incompétence : à part deux ou trois exceptions, — qui sont dans le journalisme ce que sont les fossiles dans le monde géologique, les vestiges d'un état de choses antédiluvien, — elle sait en gros ce ,que vous êtes, et pourquoi nous devons vous appuyer. Enfin, de même qu'on lit moins de sottises sur votre compte, on en entend moins débiter aussi dans les conversations : à défaut des masses populaires, les milieux un peu cultivés se guérissent de là vieille habi-
tude qui vous faisait confondre, soit avec les Romanichels, soit avec les Hongrois, soit même avec les Allemands. Quand j'ai commencé à m'occuper de vous, un ancien officier de marine me demandait si les Tchèques n'étaient pas des Allemands, tandis qu'une jeune femme, pourtant fort instruite, m'exprimait le désir de se documenter sur les Tchèques parce que la musique des Tziganes lui semblait très intéressante! Actuellement de pareilles méprises seraient beaucoup plus rares. Votre cause a donc réalisé de grands progrès, dont on ne saurait trop féliciter l'ardeur et l'activité de vos chefs.
Mais, en pareille matière, il faut être comme César, et considérer que « rien n'est fait tant qu'il reste quelque chose à faire ». Or il reste encore beaucoup à faire. Pour nous en convaincre, si vous le voulez bien, passons en revue les principaux obstacles que votre propagande a jusqu'ici rencontrés, et demandons-nous, chemin faisant, comment on pourrait triompher de chacun d'eux.
Le premier de tous, c'est l'ignorance. Elle a diminué, disais-je tout à l'heure, mais elle n'a pas disparu. Ceux qui vous connaissent vous sont en général sympathiques, mais il subsiste trop de gens qui ne vous connaissant pas. Même dans les cercles relativement renseignés, les notions que l'on a sur votre pays, sans être fausses dans l'ensemble, ne sont vraies que d'une vérité superficielle et approximative. On sait, par exemple, que vous êtes des Slaves: mais sait-on quelle place précise vous tenez dans le slavisme, quelles affinités ou quelles divergences vous présentez avec les Russes, les Polonais ou les Serbes? Ces données de psychologie ethnique seraient pourtant utiles pour asseoir notre conception des rapports franco-tchèques. De même on sait que vous êtes un des éléments actifs.
vivants, de la monarchie des Habsbourg : mais sait-on votre importance réelle, les ressources de votre pays, le chiffre de votre population, votre activité économique ? Il serait indispensable que ceux qui s'intéressent à votre expansion commerciale fussent fixés, pour employer l'expression américaine sur ce que vous « valez ». De même encore, on sait que vous désirez l'indépendance de votre pays : mais pourquoi ? et comment ? quelle est votre situation politique dans l'empire austro-hongrois? quelles sont vos relations avec les Habsbourg et avec les autres nationalités de la double monarchie ? d'où vient l'importance que vous attachez au « droit d'Etat », et à la question du couronnement? le sait-on chez nous, le comprend-on? Je n'oserais pas l'affirmer, et il en va ainsi pour bien d'autres problèmes, cependant essentiels, posés par votre histoire nationale.
A cela quel remède? Il faut que vous, mes chers amis, et que nous, vos collaborateurs, nous ne perdions pas une occasion de dessiner d'un trait plus ferme et d'un coloris plus poussé, l'image trop floue que le public français se fait jusqu'ici de la nation tchèque. Multiplions les tracts d'information, les brochures portatives et légères. Si quelque événement se produit qui soit un prétexte à reparler de la Bohême, saisissons-le. Si quelque journaliste, même bien intentionné, commet sur les choses tchèques une erreur, même vénielle, rectifions-la. Organisons des conférences aussi fréquentes que possible, sans craindre ni les importunités ni les redites : je ne sais plus qui a dit que le rabâchage était la vertu des professeurs, c'est aussi celle des propagandistes, et l'indiscrétion également !
En même temps, varions nos moyens de pénétration. Adaptons notre matière aux divers milieux où nous voulons porter la bonne parole. Devant les auditoires populaires, évoquons les épisodes grandioses du passé tchèque, les sites pittoresques de la Bohême ou de la Slovaquie: ici, c'est en racontant des histoires et en
montrant des images que nous vaincrons l'inertie du public. Devant une salle de commerçants ou de financiers, on parlera des ressources économiques de votre pays, comme l'a si bien fait M. Benes devant la Chambre de commerce ifranco- tchèque. Ailleurs ce seront les questions diplomatiques qui seront mises au premier plan, ailleurs les questions militaires, scientifiques, sportives, etc. La vie nationale des Tchèques est assez riche pour qu'on y puisse découper chaque fois ce qui est le plus capable d'éveiller l'attention des auditeurs français.
Avec l'ignorance, l'ennemi le plus redoutable dont vous ayez à vous défier, c'est peut-être l'indifférence. Que de fois n'est-il pas arrivé à vos défenseurs, après avoir montré combien votre cause est juste, sacrée, émouvante, de recevoir une réponse — non pas hostile, certes, mais évasive et languissante, à peu près dans ce genre : « Oui,... oui,... les Tchèques sont très intéressants, en effet, et la France n'aura aucun motif de ne pas les soutenir.. Seulement, cela ne la regarde pas directement... » Au commencement de la guerre, on ajoutait en général : « C'est l'affaire de la Russie, qu'elle prenne en mains la cause des Tchèques, et nous l'appuierons; mais nous ne pouvons pas mous substituer à elle. )) Depuis que les révolutionnaires russe-s semblent se détacher de toutes questions extérieures, on a modifié légèrement ce refrain : « Du moment que les Russes ne s'occupent plus du sort des Slaves autrichiens, ce n'est pas à nous, qui ne sommes pas Slaves, d'y songer à leur place. » Un journaliste, poussant jusqu'au bout ce sophisme paresseux, a osé écrire que, depuis la retraite de Milioukofï, le problème de la liquidation de l'Autriche ne se posait même plus !
Je ne connais pas de pire sottise, et il faut le crier bien haut, non seulement dans l'intérêt des Tchèques,
mais, tout autant, dans l'intérêt de la France. J'enrage lorsque je vois des publicistes à mentalité étriquée, distinguer, opposer même la question du Rhin et celle de la Bohême ou celle des Balkans, et déclarer que la première seule nous importe, ou condescendre à envisager les autres par pur esprit de concession, avec un sourire de générosité dédaigneuse. Au fond de leur pensée règne encore l'absurde conception des « guerres juxtaposées )) : une guerre, ici, entre la France et l'Allemagne, — une autre, un peu plus loin, entre l'Autriche et l'Italie, — et {mis là-bas, une troisième entre l'Autriche et la Serbie, — entre la Russie et la Turquie, entre l'Allemagne et le Japon, — tous ces conflits indépendants les uns des autres ; le hasard veut que la France soit du même côté que l'Italie, et l'Autriche dans le même camp que l'Allemagne ; mais ce pourrait tout aussi bien être l'inverse. Que la masse populaire se représente les choses ainsi, son inexpérience politique peut l'en excuser. Mais que des orateurs ou des écrivains, qui s'arrogent la mission de la guider, partagent son préjugé sur ce point, c'est lamentable, c'est ridicule, — et, si j'ose le dire, c'est dangereux. Car c'est en s'appuyant sur cette conception des guerres séparées que nos ennemis reprennent avec une sournoiserie incessante la m'anœuvre de la paix séparée. Ils en perdraient le goût si tous les Alliés étaient bien convaincus qu'il n'y a pas plusieurs guerres, mais une seule, pas plusieurs questions, mais un problème unique et tragique: l'Austro- Allemagne, étayée sur ses vassales, la Hongrie, la Bulgarie, la Turquie, étendra-t-elle sa domination d'Anvers à Bagdad? C'est en fonction de ce problème que se posent tous les autres, plus particuliers, d'Alsace ou de Belgique, de Bohême ou de Serbie, d'Arménie ou de Palestine. Pour casser les reins à l'ambition allemande, l'indépendance de la Bohême n'est pas moins nécessaire que celle de l'Alsace-Lorraine. Prague vaut Strasbourg — je dis même pour nous Français. Militairement, nous ne savons pas dans quel ordre les événements se dérou-
leront: est-ce Strasbourg qui libérera Prague, ou Prague Strasbourg? est-ce à Belgrade ou à Kiel, à Trieste ou à Bagdad que la prépondérance germanique sera tout d'abord blessée mortellement? Mais ce que nous devons savoir, c'est qu'elle ne s'effondrera que si on lui ôte tous ces supports. Prague et Strasbourg seront libres ensemble ou resteront ensemble esclaves. Voilà ce que les apôtres de la cause tchèque ne doivent pas se lasser de proclamer, avec d'autant plus de confiance qu'ils servent, en le disant» la France non moins que la Bohême.
Troisième obstacle à vaincre: la défiance, la peur d'être dupe. Le caractère français est sur ce point assez singulier. Notre premier mouvement est celui d'un accueil généreux, mais le second, qui suit immédiatement le premier, est une réaction de timidité et de doute. Malheureusement, cette tendance au soupçon a été fortifiée par plusieurs expériences fâcheuses. Les grandes nations, il faut bien l'avouer, n'ont pas toujours eu à se louer d'avoir libéré les petites: celles-ci ont quelquefois, à l'indépendance politique, ajouté l'indépendance du cœur. Pour ne pas remonter trop haut, la Bulgarie a mal témoigné sa reconnaissance au descendant du (( tsar libérateur » ; la Grèce officielle a étrangement compris ses devoirs envers les « puissances protectrices )). Sur ces exemples, et sur quelques autres, de graves docteurs ès-sciences politiques se sont fondés pour ériger toute une théorie d'égoïsme obligatoire et de systématique sécheresse de cœur. Selon ces soi-disant réalistes, nous ne devons pas songer aux peuples opprimés, ni en attendre aucune gratitude. L'intérêt, entendu au sens le plus étroit et le plus dur, doit être notre seule loi.
Ce néo-machiavélisme, qui s'arme volontiers de formules tranchantes et de sarcasmes cyniques, fera-t-il
jamais beaucoup de progrès dans la patrie de Lamartine et d'Edgar Quinet? Je veux espérer que non. Mais enfin, dans la mesure où il existe, il faut le reconnaître, et le combattre, car il peut tuer dans leur germe toutes les bonnes volontés tchécophiles.
On le combattra, d'abord, en rappelant, en regard des exemples décourageants d'ingratitude les exemples réconfortants de reconnaissance. Les gestes de large désintéressement se trouvent quelquefois, par une sorte de justice immanente, être finalement les plus profitables, et une bonne action peut devenir une bonne affaire. N'en avons-nous pas, dans cette guerre même, des preuves éclatantes? Qui oserait affirmer que, pour lancer l'Italie à l'assaut de l'Austro-Allemagne, le souvenir de Solférino n'a pas pesé autant que la convoitise de Trieste? Qui oserait affirmer que les Etats-Unis auraient pris l'admirable décision qui nous comble de joie si jadis Lafayette, le « chevaleresque » Lafayette, Lafayette le « philosophe », n'était allé aider le peuple de Washington à conquérir son indépendance? Chevalerie et philosophie, — ces grandes choses en qui les tenants de la politique positive ne veulent voir que de grands mots, — peuvent donc avoir leur utilité !
Que si les précédents historiques sont trop ployables à tous sens pour fournir des arguments invincibles, vous en avez un, mes chers amis tchèques, dont vous me permettrez de dire que vous n'usez peut-être pas assez. Ne parlez pas seulement des services que vous pourrez nous rendre dans l'avenir; insistez davantage sur ceux que vous nous avez déjà rendus. Rappelez-nous votre protestation de 1871 en faveur de l'Alsace- Lorraine, votre charité envers nos soldats blessés ou fugitifs, la manifestation de vos députés en 1892 en faveur de l'alliance franco-russe. Redites-nous le splendide élan de vos volontaires en 1914, aussi glorieux pour votre peuple que pour le nôtre: ils n'étaient pas des milliers, mais qu'importe le nombre? et, si jamais d'autres viennent
remplacer ou renforcer les premiers, ne craignez pas de faire un peu de bruit autour de cette collaboration significative. Vous avez le dévouement trop modeste! Montrez aussi ce qu'ont fait, contre l'Autriche, et par conséquent pour nous, vos frères restés sous le joug autrichien: comment la reddition volontaire des régiments tchèques a aidé les Russes et les Serbes, conmient la mauvaise volonté des populations tchèques a gêné, ralenti, paralysé l'action autrichienne, comment les journalistes de Prague et de Brno ont entretenu dans leur public la volonté de résistance,. comment les financiers tchèques ont (de l'aveu même du gouvernement viennois) « saboté » les emprunts autrichiens, etc. Tout cela, ce ne sont pas des hypothèses ni des promesses, ce sont des faits, des faits qui prouvent ce que vous êtes capables d'accomplir, et devant lesquels il faut bien que désarme le scepticisme le plus méfiant.
Reste enfin un dernier facteur qui peut vous être nuisible, et qu'il n'est pas d'ailleurs très facile d'expliquer : c'est une espèce d'attachement pour l'Autriche. Il n'est pas fort répandu. Dans le grand public, l'Autriche est plutôt ignorée que détestée, ou, si l'on veut, elle n'est détestée qu'après l'Allemagne et à cause d'elle. Dans les milieux intellectuels et libéraux, elle est haïe non seulement pour ses crimes actuels, mais pour tout le long passé d'atrocités et de turpitudes dont elle traîne le poids sanglant. Au contraire, un certain nombre d'hommes politiques et d'hommes du monde, de journalistes, de diplomates surtout, professent envers elle une extraordinaire indulgence. J'en ai souvent cherché les raisons: j'en aperçois de multiples, et toutes assez médiocres. Chez les uns, c'est le snobisme mondain: ils ont connu des membres de l'aristocratie viennoise ou magyare, les ont trouvés aimables, bien mieux élevés
que les Allemands, et, de cette courtoisie superficielle, ont conclu, — un peu vite ! — que ces gens-là étaient tout prêts à aimer la France. Chez d'autres, c'est ce que j'appellerai le snobisme érudit: ils s'imaginent qu'en recommandant, comme Choiseul ou Talleyrand, une alliance avec l'Autriche, ils sont par là même de nouveaux Talleyrand ou de nouveaux Choiseul. Mais surtout cette lamentable austrophilie est une des formes de la maladie la plus invétérée dans certaines sphères, d'une rnaladie qu'il faut bien nommer de son vrai nom: la routine. Pour beaucoup de personnes, la disparition de l'Autriche créerait un vide dans l'Europe, un trou qui en compromettrait l'équilibre. Puisque l'Autriche a toujours existé, que deviendrait-on si elle cessait d'être? Ce raisonnement, inconscient la plupart du temps, ressemble un peu, si j'ose le dire, à la sensation des malades qui ont une dent gâtée: elle les fait souffrir, mais il leur semble que si on la leur enlève, il leur manquera quelque •chose.
Contre la naïve illusion de ces malades, que fait le dentiste ? Il essaie de les convaincre qu'une fois délivrés de la dent cariée, ils n'en mangeront que mieux. De même nous devons nous appliquer à démontrer aux partisans de l'Autriche que l'Europe, après l'extraction de ce gros abcès, s'en trouvera mieux portante. Ne craignons pas, s'il le faut, de secouer un peu rudement leur fidélité moutonnière à des traditions mal comprises. A leur insu, — et pas seulement sur ce point là, — ils retombent toujours dans leur conception d'une Europe d'après-guerre aussi semblable que possible à celle d'avant. Eh bien non ! la guerre n'aurait pas de sens si elle devait aboutir à reconstituer un statu quo à peine replâtré. Il faut que nous ayons le courage de comprendre que nous entrons dans un monde nouveau et de bannir nos petits frissons égoïstes au seuil de l'inconnu. L'Europe de 1920, que nous le voulions ou non, ne sera plus du tout celle de 1910. Si les Austro- Allemands
— IIO —
avaient été vainqueurs, ils l'auraient transformée radicalement contre nous: nous ne pouvons pas ne pas la transformer radicalement contre eux.
Vous le voyez, mes chers amis, de tous les obstacles qui ont pu jusqu'ici retarder la marche de votre propagande, aucun n'est invincible. Il vous suffira de marcher résolument sur eux pour les faire évanouir. Obligez le public français à s'instruire du problème tchèque, à le comprendre, à y réfléchir, et vous verrez que, tout naturellement, il le résoudra comme vous-mêmes. Fidèles au sublime précepte de votre Jean Hus, cherchez la vérité, servez la vérité, prêcher la, criez la aux pires sourds, et elle vous délivrera.
René Pichon.
La Bohême, TEurope centrale et ritalie.
Notre ami Edouard Benes vient de faire paraître à Rome un livre La Bohême contre l'Autriche-Hongrie dont le titre et le contenu sont excellents. L'histoire qui s'écrit en ce moment se charge de donner chaque jour au titre une actualité plus forte, une plus grande et plus profonde vérité. Le contenu est à peu de chose près celui du petit volume français: « Détruises l'Autriche- Hongrie )).
Le volume italien est précédé d'une remarquable préface de M. Andréa Torrc, qu'on lira ci-dessous. Nul' n'avait plus d'autorité pour appuyer et présenter cette
pénétration tchécoslovaque en Italie que celui qui signe ces lignes peut suivre avec un intérêt particulier. Les événements accomplis depuis que la préface d été écrite lui donnent aussi plus d'actualité; les idées qu'elle exprime si bien ont une portée générale qui les rend excellentes à répandre en dehors de l'Italie.
M. Terre est un député et un publiciste qui a pris part à de récentes discussions publiques et secrètes devant le Parlement et devant l'opinion; s'il fait parfois au ministère actuel une opposition qui s'est manifestée dans ses votes, cela est du ressort d'une politique intérieure ovi nous n'avons pas à entrer. Pour la politique étrangères, l'historien devra marquer la part qui lui revient dans l'évolution de celle de l'Italie au cours des cinq dernières années. Depuis le début de la deuxième guerre balkanique et le renouvellement anticipé de la Triple-Alliance à la fin de ïgï2 il n'a pas dévié de la voie droite qu'il a indiquée à l'Italie avant qu'elle ne s'y engageât. Il a continué à l'y pousser et à l'y fixer. Après avoir travaillé efficacement à l'entrée en guerre de l'Italie il n'a cessé de collaborer éner giquement à l'élargissement de la guerre italienne.
Originairement professeur de philosophie, jeune directeur de la Riforma, quand elle était organe officiel, puis collaborateur important du « Giornale d'Italia )), directeur assez longtemps à Rome, des services du grand journal milanais, « le Corriere délia Sera », aujourd'hui au « Messaggero », député depuis un certain nombre d'années, depuis deux ans président de (( l'Association de la Presse », fonction morale et professionnelle d'un ordre élevé, M. Torre qui a le goût de l'action comme il a le sens des idées, a une intelligence, une culture, une situation de publiciste et d'homme politique qui l'autorisent aux plus hautes ambitions. Qu'il nous excuse, si nous plaçons en première ligne celle de voir réalisé, grâce à son influence et à son appui, le triomphe en Italie d'idées communes
■qui se répandent de plus en plus dans ce pays, le succès •de la cause qui nous est chère et qui ne saurait être en de meilleures mains.
Pierre de Quirielle.
Edouard Benes expose dans ce livre « La Bohême contre l'Autriche-Hongrie » les raisons historiques, civiles, politiques et économiques qui justifient l'indépendance et la liberté du peuple thécoslovaque, la création d'un Etat bohème qui puisse garantir la vie et le développement national. Les faits et les dates qu'il a rassemblés, les arguments dont il les entoure, sans aucun apparat de rhétorique donnent à cette œuvre qu'on peut appeler un mémorial anti-impérial pour la défense d'une nation qui a bien mérité de la civilisation et de la culture, un caractère de grande efficacité. Ce qui est vrai et juste a en soi une force qui s'impose aux esprits et aux consciences.
En Italie le problème tchécoslovaque a été assez peu discuté en comparaison des autres problèmes slaves, le polonais, le serbe, le croate, le bulgare. Il est pourtant d'une importance capitale pour l'avenir de la nouvelle Europe. Il est bon qu'il soit connu dans toute son ampleur et compris dans toute son acception. Le livre de Benes peut aider beaucoup à atteindre un tel but.
Le pangermanisme a considéré la question tchécoslovaque comme une de celles qui ne doivent pas être résolues par les transactions ou les arrangements, mais par la violence, par la décomposition et la destruction de la nationalité, par la germanisation. Ernest Haase, le principal inspirateur de la Ligue pangermqnique, dont l'influence sur le gouvernement allemand a été si puissante, a énuméré dans son grand ouvrage sur la Politique allemande les peuples qui, dans l'Europe centrale de l'avenir ont le droit de vivre, parce qu'ils en
ont la force et ceux qui n'ont pas le droit de vivre par eux-mêmes et qui doivent être assimilés par la Grande Allemagne. Parmi les premiers sont les Allemands, avant et par-dessus tous, et puis les Français, les Italiens, les Slaves du sud, les Roumains, le§ Ruthènes, les Grands-Russiens et les Scandinaves. Parmi les autres au contraire sont les Polonais, les Tchèques, les Magayars, les Slovaques, les Slovènes, les Latins, les Rhétiens, les Wallons, les Lithuaniens, les Esthoniens et les Finlandais. Les territoires occupés par ces peuples sont considérés comme des territoires coloniaux que le germanisme doit transformer et rénover. Ce que signifient pour l'Allemagne la transformation et la rénovation, on le sait, et les Polonais le savent mieux que tous : cela veut dire expropriation des terres, immigration artificielle des Allemands, persécution de la langue, abolition de la personnalité politique, destruction de la nationalté.
Ce n'est pas le cas d'examiner les droits de tous les peuples que les Allemands voudraient assimiler et parmi lesquels beaucoup ont de hauts titres historiques et une énergie civile puissante. Mais certes, il est fort étrange que parmi ceux qui sont notés comme incapables de vivre par eux-mêmes les pangermanistes placent les Tchèques et les Slovaques. Cela est suprêmement injuste, et il n'y a que la haine de race qui puisse expliquer une telle conception qui est en contradiction avec l'histoire et avec les manifestations indiscutables de la force et de la vertu ethnique de cette nationalité. La haine allemande est inspirée par la crainte de la résistance tenace que les peuples de Bohême savent opposer au germanisme et au magyarisme, par la crainte qu'une organisation stable de la Bohême représente une digue et une menace devant l'inondation de la puissance allemande.
Mais ce sont justement cette force de résistance, cette énergie traditionnelle, cette puissance de civilisa-
lion, cette capacité sociale et politique qui constituent les raisons pour lesquelles la Bohême a le droit de se gouverner elle-même et de se faire sa propre histoire.
L'Autriche-Hongrie n'a su faire autre chose que l'opprimer et f exploiter. La Bohême est la plus grande source de richesses de l'Autriche: richesses agricoles, minières, industrielles. Elle a une histoire glorieuse; elle a montré dans les temps anciens et dans les plus récents une admirable vaillance spirituelle. Mais le gouvernement de Vienne, qui a pourtant pensé à une nouvelle organisation d'Etat où pourrait avoir une .autonomie plus ou moins embryonnaire, la Galicie, la Croatie avec la Dalmatie, et même une grande Yougoslavie n'a jamais eu la moindre idée d'émanciper la Bohême. La Bohême est crainte ; la Bohême ne sfe prêterait pas à être un pays de « colonisation ». Bismarck disait que « le maître de la Bohême est le maître de l'Europe » et cette phrase paradoxale démontre quelle importance a la Bohême dans le centre du continent d'un côté vis-à-vis de l'Allemagne et de l'autre vis-à-vis de r Autriche-Hongrie, importance qui, ne vient pas seulement de sa situation géographique, mais encore de sa puissance politique au double sens du mot. Elle peut vivre économiquement par ses propres ressources (tandis que l'Autriche et la Hongrie seraient énormément appauvries si ces territoires leur étaient enlevés), et sa vigueur intellectuelle, morale, sociale, lui permet de maintenir et de développer un Etat fort et créateur de civilisation au cœur de l'Europe. Mais ce sont justement ces raisons — positives pour la Bohême, négatives pour les Allemands et les Magyars — pour lesquelles l'Allemagne met dans son programme la suppression du peuple tchécoslovaque et l'Autriche-Hongrie ne veut reconnaître aucun droit d'existence à un Etat bohème dans le sein de la Monarchie. Un Etat bohème introduit comme quatrième membre dans un hypothétique Etat nouveau austro - magyar - yougoslave - tchécoslovaque constituerait une puissance inquiétante et certes ne
pourrait être soumis à cette « dictature politique et civile » que rAllemagne a eu l'idée de faire exercer par l'Autriche sur les peuples slaves méridionaux et dans les Balkans.
La Bohême, d'ailleurs, ne peut se faire d'illusions sur la possibilité d'un arrangement avec l'Autriche- Hongrie. Clam-Martinitz et Czernin s'efforçaient de lui faire croire que la docilité, la fidélité au nouvel empereur, l'acceptation des desseins politiques germanoaustro-magyars seraient toutes choses hautement profitables aux Tchécoslovaques. Mais qui pourrait sérieusement y prêter foi? Il faudrait ignorer ce que la Bohême sait fort bien, que les Germains et les Magyars apportent avec eux, avec leur système ethnique et politique, la domination unique de leurs nationalités et de leurs Etats, l'asservissement pour les peuples étrangers. Leur idée directrice, qu'ils suivent avec une méthode rigoureuse et intransigeante, se traduit par la négation de la liberté d'autrui. Tout le programme pangermaniste, qui forme le fond essentiel de la politique allemande a pour but primordial la destruction des peuples qui n'ont pas le « droit de vivre ». Les Allemands d'Autriche et les Magyars de Hongrie sont irréductiblement exclusifs dans leur politique; et ils ne peuvent changer puisque c'est d'elle et par elle qu'ils tirent leur puissance d'Etat et leur suprématie de race.
La Bohême ne peut donc chercher de salut que dans la résistance. Le jour où elle céderait aux flatteries, elle se livrerait à la force dissolvante de ses ennemis. Il serait ingénu de supposer que les Allemands d'une part et les Magyars de l'autre pourraient adoucir leur politique; au contraire, s'ils continuaient à avoir entre les mains tout le pouvoir de l'Etat, ils useraient, après la guerre, d'une méthode plus rapide, de mesures plus sévères pour submerger les oppositions, pour bouleverser les éléments qui forment la base et l'aliment des libertés nationales. La philosophie pangermaniste s'exprime dans ce principe : « La nation est au-dessus de
l'humanité. » La nation, mais non pas toute nation; la. nation est pour le germanisme l'Allemagne, c'est-à-dire la nation par excellence ; nationaliser à la manière allemande est un droit vis-à-vis des non Allemands en même temps qu'un devoir vis-à-vis des Allemands. Et germaniser veut dire absorber tout un peuple, par la langue et la culture, par l'appropriation des terres, par la dépopulation et la repopulation artificielles de populations (et, si besoin est, par la prohibition de la fécondité entre Allemands et non Allemands) et par l'hégémonie politique et civile : hégémonie répulsive, qui est une sorte d'isolement mystique, isolement ethnique et spirituel.
Les Italiens et les Tchécoslovaques peuvent travailler ensemble pour les mêmes fins. Les uns et les autres ont besoin, pour être libres, de lutter contre les mêmes ennemis. Ils n'ont pas d'intérêts opposés : ils ont dans l'industrie, dans l'agriculture, dans le commerce, beaucoup d'intérêts qui concordent; ils ont par-dessus tout des intérêts politiques qui se complètent et il convient qu'ils s'aident les uns les autres. Ils peuvent donc marcher la main dans la main et s'appuyer mutuellement. Ils le peuvent, et pour le bien de la civilisation, ils le doivent. Dans l'Europe de demain, la Bohême indépendante peut être une alliée naturelle de l'Italie et plus qu'une alliée, dans le simple sens diplomatique du mot, elle peut être la collaboratrice naturelle économique et politique de l'Italie. Aussi les Italiens ont-ils intérêt à regarder a\%ec la plus grande sympathie l'aspiration tchécoslovaque vers un Etat de Bohême arbitre de ses propres destinées.
Cette guerre immense a le sens d'une énorme tragédie, européenne ^ans son essence, mondiale dans son extension. Si l'idée fondamentale du pangermanisme prévalait — l'idée de la suprématie intolérante d'un (( peuple élu » qui subjugue les autres peuples, qui décompose les nations qui sont « sans droits » et pénè-
tre les autres qu'il n'admet à parler de leurs droits à l'existence qu'autant qu'elles sont collaboratrices a latere du pangermanisme organisateur et dominateur, qui pénètre en anéantissant et en desséchant tous les éléments de vie — si l'idée pangermaniste avait le dessus, le monde non allemand serait dénaturalisé. L'Europe devendrait la plus grande Allemagne, et la plus grande Allem^ne continuerait vis-à-vis du reste du monde, avec une force gigantesque, à employer le même système.
La guerre se fait pour éviter cette catastrophe des nationalités. C'est une guerre de défense. Mais la défense est la tâche immédiate, non la seule fin pour laquelle on lutte. On lutte pour l'organisation nationale et rationnelle des Etats, rationnelle, c'est-à-dire conforme aux nécessités historiques, à celles nées de la civilisation, et à celles de la défense ensemble. On lutte pour détruire et pour reconstruire, pour détruire l'impérialisme de race agressif, envahisseur, tentaculaire, dominateur, oppressif, pour détruire tout ce qui prend la forme idéalique et économique du pangermanisme ou les formes parasitaires des tendances autrichiennes, magyares ou turques; pour reconstruire les nations et les Etats dans leur édifice extérieur et dans l'esprit fécond qui les dirige. La reconstitution n'est pas simplcr ment un but créé par l'arbitraire ou la bonne volonté des Etats et nations ; c'est quelque chose de plus : c'est une obligation morale, un devoir vital. C'est le plus grand devoir qui découle de cette guerre et qui naît de la nouvelle situation européenne. L'Allemagne a su lier ensemble et coordonner son idéal de race avec son programme économique, avec son programme d'instruction et d'éducation, avec son programme militaire, avec son programme d'expansion, avec la discipline unitaire de son action politique intérieure et extérieure: son idéalisme et son réalisme tendent à s'identifier. Le programme allemand est monstrueux parce qu'il comporte la destruction de quelques peuples, pour d'autres l'hu-
niiliation et la déformation; mais il y a là, dans cette conception, une logique organique et constructive, constructive pour elle-même, que les peuples qui veulent être libres et rendre leur liberté productive ne doivent pas déprécier.
Le temps de la politique empirique, fragmentaire, épisodique, occasionnelle, devrait être fini pour jamais. La politique intérieure et la politique extérieure devront s'accorder et tendre, avec une solide discipline d'idées et d'action à constituer et à fortifier une société vigoureuse, un Etat actif, — et non plus un Etat, puissance de police et d'arrangements passifs — un organisme économique fécond, une instruction et une éducation qui orientent les consciences — et non plus un enseignement qui conduira d'un côté à la pure érudition, de l'autre à la pure idéologie. — Les Etats et les nations devront choisir et laisser à cette capacité de création cette force d'organisation ou bien renoncer à la vie.
Et une autre chose est nécessaire. L'Allemagne veut faire disparaître les petits Eltats et les nationalités moins fortes dans son grand Etat de race, agglomérer et niveler sous sa dictature, dans l'Union douanière de la Grande Allemagne, les autres pays non assimilables. Si la guerre est une victoire pour l'alliance anti-impériale, la nouvelle Europe devra avoir pour base — si on ne forme pas immédiatement de vastes fédérations — non plus des alliances fondées presque uniquement sur le critérium politico-militaire, mais bien des unions qui justifieront l'accord politique par l'accord économique, et l'accord économique par le politique. C'est sur ces groupements amples et complexes qu'on pourra établir, ferme et durable, un nouveau système européen de nationalités libres et associées.
Mais il faut d'abord créer les nations libres. Les Alliés dans la réponse au Président Wilson ont indiqué comme un des buts de guerre « la libération des Tchécoslovaques dé la domination étrangère ». Thomas G.
Masaryk — le grand Tchèque qui est à la fois un philosophe, un sociologue, un homme politique, un apôtre admirable et une conscience prophétique — a écrit dans un récent article sur la Bohême future: « Je n'affirme pas que l'émancipation de la Bohême soit la question la plus vitale de la guerre, mais je puis dire sans exagération que les buts de guerre proclamés par les alliés ne peuvent être atteints sans l'émancipation de la Bohême. Sa destinée future sera la pierre de touche de la force, du sérieux et de l'habileté de la politique des Alliés. » Ce sont des paroles d'une vérité évidente pour qui considère le danger et le mal que constituent l'œuvre et les ambitions du pangermanisme jointes à la tyrannie que les Autrichiens et les Magyars exercent sur les peuples de la Monarchie danubienne.
La libération de la Bohême serait la garantie la plus efficace pour une organisation nouvelle anti-impériale de l'Europe centrale. Les Alliés, et l'Italie en première ligne, ont de puissantes raisons de vouloir une telle organisation.
Andréa Torre.
Le socialisme autrichien, le congrès
de Stockholm et la question
d'Autriche-Hongrie.