I. — Le socialisme autrichien avant la guerre
Avant la guerre les socialistes se trouvaient en Autriche dans une situation assez trouble. En 1889 ^^ avait fondé à Hainfeld le parti social-démocrate autrichien unifié, homogène; il englobait toutes les nationalités autrichiennes. Bientôt après on s'aperçut qu'il
était ini-possible aux Tchécoslovaques, aux Polonais, aux Yougoslaves et aux Italiens de demeurer dans le parti unifié et centralisé de Vienne. Les désaccords commencèrent sur les questions nationales et ils devinrent plus violents à mesure que la tendance à la centralisation uniforme, fort nuisible à la propagande socialiste au sein de chaque nation, s'accentuait davantage.
C'est pour cette raison qu'en 1897, le parti socialiste autrichien se décida, au Congrès de Vienne, à se transformer en une fédération des partis socialistes allemand, tchèque, polonais, ruthène, yougoslave et italien.
Voici quelle était l'organisation de ce nouveau parti socialiste autrichien: Les partis socialistes nationaux avaient leurs congrès annuels, leurs comités exécutifs, leurs chefs, leurs journaux, etc., avec des délégués spéciaux au secrétariat de l'Internationale à Bruxelles. C'étaient des partis absolument autonomes, possédant la même indépendance que par exemple le parti socialiste français. Mais au-dessus d'eux il y avait un parti socialiste a autrichien » dont l'unité était vague et tout artificielle. Cet organe central se réunissait en congrès de r (( Internationale autrichienne », tous les trois ans. De plus le club socialiste unifié au Parlement de Vienne, composé des députés de tous les partis socialistes, était chargé de maintenir l'unité de vues des socialistes autrichiens. Par contre il n'y avait pas de pouvoir exécutif dans ce parti pan-autrichien.
Ces divers partis nationaux acceptèrent le programme politique de la fédéralisation de l'Autriche, formulé au Congrès de Brunn, en 1899. Ils voulaient changer l'Autriche en un Etat fédéral, où toutes les nationalités jouiraient de leur autonomie.
Ils se rendirent compte, d'ailleurs, bien vite, que la réalisation de ce programme était très difficile, et ce fut un sujet de disputes entre eux, comme ce l'avait été ])our les partis bourgeois. Les socialistes tchécoslova ques en ])articulier, en adhérant au ])arti unifié aulri-
chien en 1897, renoncèrent au porgramme historique des autres partis tchèques, c'est-à-dire à la reconstitution de la Bohême comme Etat indépendant. L'acte solennel de 1897 en faisait foi. Des luttes furieuses éclatèrent en Bohême au sein de la nation tchèque après une telle déclaration et elles aboutirent à la fondation du parti socialiste national, dirigé par M. Klofatch, emprisonné au début de la guerre et inculpé du crime de haute trahison.
Quant au parti autrichien proprement dit, il n'était pas très solide. Déjà en 1905 de graves dissentiments s'étaient produits entre les socialistes tchécoslovaques et allemands ; les premiers se trouvant fort mal du voisinage des derniers. Plusieurs raisons les poussaient les uns contre les autres.
Comme on le sait, les syndicats ouvriers sont très intimement liés en .Autriche-Hongrie aux partis socialistes,'*'de sorte que les congrès des syndicats ne sont que les secondes éditions des congrès du parti socialiste. C'était très important pour les partis pplitiques; en effet l'ancienne constitution centraliste du parti socialiste autrichien avait été changée, comme nous l'avons indiqué plus haut, en une constitution fédéraliste, mais cette fédéralisation n'avait pas été réalisée du même coup au sein des syndicats. Les socialistes et les syndicalistes allemands refusaient catégoriquement d'accepter le fédéralisme sur le terrain syndical.
Les Tchécoslovaques étaient les seuls à le demander catégoriquement. Nombreux et très bien organisés, ils entendaient vivre de façon indépendante dans leurs organisations syndicales comme dans leurs partis politiques. Ils réclamaient cette autonomie pour plusieurs raisons : raisons financières, possibilité d'une meilleure organisation des ouvriers et d'une plus active propagande dans la masse, etc., enfin, avant tout, ils commençaient à accuser les socialistes allemands d'être trop nationalistes, et d'oublier trop facilement la justice
qu'on doit aux nationalités, en particulier à la nation tchèque, etc. De leur côté les socialistes allemands ne manquaient pas de retourner les arguments en taxant les socialistes tchécoslovaques de chauvins.
La lutte se poursuivit sur le terrain syndical. Les Allemands portèrent le conflit devant les congrès syndicalistes internationaux et ils réussirent finalement à enlever aux socialistes tchécoslovaques leur représentation spéciale dans les congrès syndicalistes internationaux. (Pour la première fois au congrès de Stuttgart de 191 5). C'était exiger des Tchèques la soumission aux Allemands.
Les socialistes tchécoslovaques répondirent par un geste qui fut un scandale terrible dans le parti socialiste autrichien : ils le quittèrent, faisant ainsi en Autriche bande à part. (Ainsi il y avait en Autriche deux groupements socialistes: le parti tchécoslovaque d'un côté, et les partis allemand, polonais, ruthène, yougoslave et italien de l'autre côté, ces cinq derniers restant encore liés par un lien vague et prenant encore part au congrès commun pan-autrichien, où. le parti tchèque avait cessé de se faire représenter depuis 1909).
L'affaire en arriva, en fin de compte, devant le Congrès international de Copenhague : le parti tchèque y fut condamné comme chauvin et l'Internationale donna définitivement raison aux socialistes allemands autrichiens, défenseurs de l'unité du mouvement syndical autrichien.
La lutte ne s'arrêta pas là et les Tchécoslovaques continuèrent la résistance. Les Allemands firent tout pour la briser, en particulier ils tentèrent de dissocier l'unité du parti tchécoslovaque. En effet, avec l'aide de quelques syndicalistes tchèques renégats de la Moravie et de la Basse-Autriche, ils fondèrent en 1910 un troisième parti socialiste tchèque dans les Pays tchèques, le parti soi-disant centraliste.
Ainsi en Bohême nous sommes en présence de trois partis ouvriers :
1° L'ancien parti socialiste (social-démocrate), uni primitivement au parti allemand, puis émancipé : le parti autonomiste;
2° Le parti socialiste national (de Klofatch), auquel sont mêlés des éléments bourgeois, fondé contre le parti social-démocrate autonomiste à cause de sa renonciation au droit historique de la Bohême à l'indépendance ;
3° Enfin le parti socialiste centraliste, tout à fait impuissant, sans importance, à la solde du parti allemand et qui aujourd'hui fait le jeu des Allemands.
IL — Les parfis socialistes autrichiens et la guerre. Le parti allemand
Le parti socialiste allemand se conduisit lâchement, dès le début de la guerre. Il n'a pas même osé faire la plus petits opposition au gouvernement dont il devint le serviteur absolu. Avant la guerre, déjà, beaucoup de ses membres doutaient de la possibilité de faire évoluer l'Etat autrichien vers la démocratie, vers un gouvernement constitutionnel et fédéraliste, et ne défendaient ce programme que pour la forme. Quand la guerre éclata, ils virent bien que c'était tout simplement la condamnation à mort de cet Etat, mais ils n'osèrent pas bouger. Ils craignaient les persécutions. Ils laissèrent faire, et Frédéric Adler, qui a tué le comte Sturgkh, a, dans son fameux plaidoyer, expliqué cette renonciation de la façon la plus claire.
Longtemps, ils hésitèrent sur l'attitude qu'ils devaient prendre au sujet de l'issue de la guerre et du sort de l'Autriche. Mais malgré tout, depuis le 4 août 1914, ils restèrent très nettement nationalistes, et sous ce rapport, ne changèrent en rien depuis les premiers moments de la guerre. Là-dessus un épisode singulière-
ment instriKtif mérite d'être raconté. Il fut publié par le socialiste tchèque Haberman dans son journal A^ova Doba, paraissant à Plzen :
« Immédiatement après le commencement des hostilités )), dit-il, « eut lieu une réunion des représentants des différents clubs des députés socialistes en Autriche, qu'on avait même convoqués avant l'ultimatum. Un des députés socialistes tchèques proposa en termes chaleureux une discussion sur l'unité d'action de tous les partis social-démocrates d'Autriche, et il démontra qu'une action comnume de tous les prolétaires aurait en temps de guerre une grande importance morale. Un des chefs les plus en vue de la social-démocratie austro-alleniande répondit ainsi à cette proposition : « Camarades, n'en parlons pas ! Cela n'a pas de sens. Soyons sincères et disons la vérité. Ce sont les canons qui ont à présent la parole. Si leur langage vous est plus favorable dans ses conséquences, nous nous montrerons plus doux et plus conciliants envers vous, socialistes tchèques. Si, au contraire, leur langage vous est moins favorable, nous serons moins conciliants et plus durs. »
Le député Haberman ajoute que ces paroles allemandes furent pour lui une grande surprise et une grande déception. « Je n'ai pas pu comprendre », dit-il, (( et je ne comprends pas encore, comment de telles paroles ont pu sortir de la bouche d'un social-démocrate. Elles m'ont montré combien il serait fou et naïf de se fier, dans les questions de justice nationale, aux camarades allemands d'Autriche. »
Voilà qui montre, en toute évidence, que la furie guerrière s'empara des socialistes allemands dès que la guerre fut déclarée et qu'ils ne firent rien pour la refréner. Enfin, quand les socialistes allemands de l'Empire, le 4 août 1914 d'abord, puis le 16 avril 1915, proclamèrent leur solidarité avec les partis bourgeois au sujet de la conservation de l'Autriche-Hongrie, des Balkans et de la Turquie, et de l'établissement de la « Mitteleu-
ropa » allemande, ils firent mieux encore : ils devinrent les défenseurs furieux de l'Autriche, les serviteurs du gouvernement dans sa politique et, quand ils se disaient les protagonistes de la paix rapide sans annexions et sans indemnités, cela voulait dire: conservation de l'Autriche-Hongrie et du statu quo ante hélium, c'està-dire victoire allemande.
La conduite de l'organe central du parti socialdémocrate allemand, de VArbeiter Zeitung, fut à ce point de vue très intéressante. Ce journal tâchait de faire excuser sa conduite par des attaques contre le tzarisme russe, en démontrant que la monarchie se défendait contre les Cosaques et que par conséquent, les socialistes devaient prendre parti contre les Cosaques. Il démontrait aussi que la vraie cause de la guerre était l'impérialisme anglais ; çà et là il glissait des critiques contre les « junkers » prussiens et les chauvinistes de Vienne. Il abondait en plaisanteries innocentes que personne ne prenait au sérieux à l'égard du gouvernement de Vienne et de Budapest.
De temps en temps on lisait aussi dans VArbeiter Zeitung des réflexions marxistes orthodoxes sur les origines de la guerre et sur la paix future durable qui ne serait réalisée que dans la société socialiste. Au sujet des réformes en Autriche, le journal prêchait d'une voix grave et solennelle la fédéralisation des nations.
Mais de là à un examen de conscience sincère, et à un acte contre les coupables de Vienne et de Budapest — il y avait très loin. Frédéric Adler était dégoûté de •cette tactique hypocrite qui le poussa à son acte de désespoir. Cet acte d' Adler était le J'accuse contre le parti qui sera jugé un jour sévèrement par tous les •socialistes sincères et droits.
Le parti polonais Le parti polonais, avant la révolution russe, mar-
chait nettement avec TAutriche, travaillant indirectement avec le parti allemand pour la conservation de l'Autriche-Hongrie tout en réclamant la reconstitution de la Pologne. Quand la révolution éclata, il changea de tactique: il est à présent pour l'indépendance et l'unification de la Pologne, sans toutefois marcher à fond pour le démembrement du reste de la monarchie. Il ne se prononce pas nettement, ne sachant quelle position définitive il devrait adopter.
Le parti ruthène et yougoslave
Le parti ruthène ne joue aucun rôle, et le parti socialiste yougoslave est nettement pour le démembrement de r Autriche-Hongrie. Il a déjà formulé son programme d'unification de la race serbo-croate-slovène en 191 2 au congrès de Loubliana, et il l'a toujours défendu. Malheureusement les persécutions de l'Autriche l'ont radicalement réduit au silence pendant la guerre.
Le parti italien
Le parti italien fut toujours irrédentiste, tout en îivant dans son sein des « marxistes », prétendant que le problème social ne sera pas résolu par le détachement du Trentin de l'Autriche. Comme on le sait, le chef du parti, Cesaro Batisti, fut pendu par les Autrichiens.
(A suivre.)
Les Italiens et les Tchèques.'^
Permettez-moi de commencer mon article par im souvenir personnel :
(1) M. Arnaido Agnelli, député de Milan, iin des membres les plus distingués du Parlement italien, qui a passé récemment quelques jours à Paris, a bien voulu nous donner un article très intéressant sur la Bohême et l'Italie. M. Agnelli exprime les sentiments et les idées qui int/'resseront beaucoup nos lecteurs. Nous saurons tous apprécier les éloquentes paroles de ce grand ami de la nation tchécoslovaque.
C'est dans un vers de notre poète national, Giuseppe . Giusti, que j'ai entendu, pour la première fois, le nom de votre patrie.
J'étais presqu'un enfant encore, et l'on m'expliquait qu'aux temps jadis, lorsque la Lombardie et la Vénétie étaient sous la domination autrichienne, les garnisons étaient composées par des soldats provenant des autres provinces de l'Empire; — mais on m'expliquait aussi les sentiments si humains et si fraternels du poète.
Giusti avait écouté la Messe dans l'église de Saint Ambroise à Milan, et, après la Messe, ces soldats, des Croates et des Bohèmes, si raides, si durs dans leur uniforme militaire, (il les trouvait même un peu ridicules) avaient chanté en chœur.
« C'était une prière, le poète observe; mais cela paraissait une plainte, d'un ton grave, tendre et solennel, qui m'est restée dans l'âme...
(( Je sentais dans cet hymne la douceur amère des chants entendu lorsqu'on est tout petit: le cœur, qui les apprend par des voix familières, nous les répète aux jours de la douleur.
C'était une pensée mélancolique pour la mère chérie, un désir d'amour et de paix; un effroi pour l'exil si lointain de la patrie... Et lorsqu'ils se turent, je restai rêveur... Ces gens, pensais-je, sont arrachés à leurs foyers, par un roi qui a peur des émeutes des Italiens et des Slaves.
Il les pousse ici comme des troupeaux, esclaves eux-mêmes, pour nous tenir en esclavage.
« Et ils restent muets, bafoués, solitaires, condamnés à cette vie dure, à cette dure discipline ; ils sont les instruments aveugles d'une habile rapine, qui leur est étrangère et qui peut-être ils ne connaissent même pas; et cette haine, qui éloigne toujours les Lombards de ces soldats, cette haine profite à celui qui ne peut
régner qu'en divisant, et qui craint surtout la fraternité des peuples opprimés.
Les pauvres gens! Si loin de leur famille, dans un pays qui les haït, peut-être au fond de l'âme maudiront-ils le patron, peut-être ils s'en soucient autant que nous... »
Et le poète s'enfuit de l'Eglise; car, assure-t-il, il avait une grande envie d'embrasser un caporal.
Cette première impression d'enfance n'a pas été effacée par les études et les connaissances acquises depuis. En effet, le véritable esprit de notre Risorgimento a été tel qu'il s'exprime dans ces vers, si simples et si touchants, de Giusti.
Témoin, le vers tant de fois répété; Passât e l'Alpi e tornerem fratelli (passez les Alpes et nous serons encore des frères). Témoin, la propagande de , Mazzini, qui a fondé la « Jeune Europe )) après avoir fondé la « Jeune Italie ».
Aucune exclusivité, aucune étroitesse de vues, aucune haine de race: mais un sentiment de justice, si vif, si profond, si instinctif même, qu'il n'a jamais oublié de demander, en même temps que la délivrance de l'Italie, une vie nouvelle pour toute J'Europe, une vie nouvelle fondée sur l'équilibre pacific^ue des nations libres et sœurs.
Telle est encore, croyez-le bien, la pensée qui domine en Italie encore aujourd'hui; l'inspiration grâce à laquelle notre pays a été conduit à se jeter dans la mêlée. Toute la propagande qui a précédé ce grand acte n'a fait aucunement appel à des cupidités de conquête, mais à des revendications de justice. Le sort de la
Belgique, les brutalités de l'Allemagne, son mépris pour la foi jurée, ont pesé sur nos délibérations autant que les justes et légitimes espérances de réunir à la. mère-patrie nos connationaux des provinces que seulement la violence et l'iniquité historique avaient assujetties à l'Autriche. Leur cause nous est sacrée parce qu'ils sont insultés, brutalisés à cause de leurs aspirations nationales.
Et si cela est notre conviction profonde, pourrait-on donc mettre en doute la vive et sincère sympathie du peuple italien pour les revendications tchèques ?
Nous savons ce que vous avez souffert, ce qu'il a fallu de luttes acharnées, de ténacité, de fidélité, de confiance dans l'avenir pour vous donner une conscience nationale. Nous savons que vous résistez au plus brutal terrorisme et même, ce qui est plus difficile, aux fausses douceurs de l'Autriche. Nous les avons connus aussi, avant et après 1848, et rien n'a pu ébranler notre ferme volonté d'avoir une patrie à nous.
Il est difficile, et même un peu ridicule, de vouloir prétendre donner des conseils ou prévoir l'avenir. « L'avenir, a dit Anatole France, est caché même à ceux qui le font. » Et la tragédie qui se joue sous les yeux de l'Europe et du monde entier est trop vaste et compliquée pour qu'on puisse en indiquer le dénouement dans des lignes précises et déterminées. Mais une certitude pénètre de plus en plus dans la conscience commime : et c'est que cette Paix à laquelle les peuples aspirent si ardemment ne pourrait être durable que si on donne satisfaction aux nations opprimées, que si l'on résout ces problèmes de nationalité qui ont troublé l'Europe depuis le commencement du dix-neuvième siècle.
Vous avez pris conscience de votre problème, vous l'avez consacré dans le jugement du monde par l'abnégation patiente et par un labeur infatigable qui dure depuis des années, et même, lorsque cela a été nécessaire, par la courageuse affirmation de vos droits, même si cela vous coûtait des persécutions implacables.
Vous pouvez donc compter sur l'appui sûr et fraternel de l'Italie — non ignara uiali — le jour où la justice triomphera.
Travaillons ensemble, avec^ tous les moyens moraux €t matériaux, afin que ce jour approche !
Arnaldo Agnelli, Député de Milan.
BIBLIOGRAPHIE
René Pinon, François-Joseph, essai d'histoire psychologique 1830-1916. (Librairie académique Perrin et Cie, prix 1 fr.).
Un beau petit livre, extrêmement utile et instructif qui se range parmi les meilleures œuvres françaises sur l'Autriche-Hongrie. M. René Pinon connaît à fond l'Autriche-Hongrie, son histoire récente aussi bien qu'ancienne, et en analysant sans parti pris et avec une méthode rigoureusement scientifique la vie, le caractère et l'œuvre de François-Joseph, il développe tous les éléments du problème austro-hongrois puisque — comme il dit — « la monarchie des Habsbourg, c'est d'abord une dynastie, une Maison » et « la dynastie est la raison d'être de l'empire ».
La personnalité de François-Joseph manque de grandeur et n'inspire aucune dynastie: dureté, égoïsme, orgueil et, au fond, faiblesse. S'il était mort dix ans plus tôt, l'histoire aurait pu lui réserver quelque indulgence en tenant compte de ses malheurs; elle aurait eu tort; il fut lui-même l'auteur de ses malheurs et à la fin de sa vie il devint l'auteur responsable du plus grand malheur de l'humanité. Il fut un mauvais roi, mais un bon
Habsbourg, le représentant-type de sa Maison qui a sa personnalité historique, sa tradition, allemande et antislave, Comme chef de la Maison il considérait que son premier devoir était de maintenir et d'accroître ses Etats et il n'existait pas pour lui de droit autre que le droit des rois. Les nationalités n'existaient pas pour lui dans ses Etats; il ne voulait connaître que ses sujets, envers lesquels il ne se croyait pas obligé de tenir ses engagements. Les maximes directrices de sa politique dataient du moyen-âge; il a été, lui et son Etat, un anachronisme, une survivance d'un passé aboli partout ailleurs ou prêt à disparaître.
Ces traits fondamentaux du régime de François-Jpseph se manifestent dans la structure et la politique intérieure de la -monarchie aussi bien que dans sa politique étrangère. Les facteurs qui comptent en Autriche, à côté de la cour, sont l'armée et la bureaucratie, la police et enfin l'église, exploitée et -subjuguée par l'Etat. L'empereur ne fait de concessions qu'après les défaites et il les retire dès qu'il le croit utile pour l'intérêt de sa couronne. Le Parlement n'est qu'une soupape de sûreté sans influence réelle et il sert plutôt à paralyser qu'à satisfaire les vœux et les besoins des jeunes peuples qui voudraient secouer l'hégémonie magyare et allemande.
François-Joseph ne s'est jamais rendu compte que par cette politique, il travaillait directement contre les intérêts de sa Maison. Le caractère des transformations organiques qui s'opéraient au sein de ses peuples lui a échappé et il n'a pas compris la force du mouvement national des Slaves. Il n'a jamais su que son intérêt devait le porter à ménager la loyauté des Tchèques et des Yougoslaves, à les soutenir et à s'appuyer sur leur reconnaissance. Il a fait juste le contraire, aveuglé qu'il était par son orgueil et par son horreur de tout ce qui efet slave; il préférait soutenir et récompenser les Allemands et les Magyars qui, en réalité, n'ont jamais désiré une Autriche forte et vraiment indépendante qui seule, pourtant aurait pu faire jouer aux Habsbourgs un rôle important à côté de la nouvelle Allemagne.
Dans la politique extérieure, même erreur, même aveuglement. L'intérêt de la dynastie et de l'empire aurait exigé de bons Tapports avec la Russie et avec les ennemis naturels de l'Aile-
magne d'où François-Joseph fut chassé en 1866. Au lieu de cela l'empereur s'est jeté dans les bras de la cour de Berlin pour chercher sa revanche dans les Balkans et pour se faire l'agent du Drang nach Osten allemand. Cette politique devait aboutir nécessairement à la catastrophe actuelle, dont François-Joseph porte l'entière responsabilité.
Monsieur Pinon s'arrête là en s'abstenant de toute prophétie pour l'avenir. Il croit qu'avec un régime plus démocratique, moins bureaucratique et moins féodal l'Autriche aurait pu devenir un élément de stabilisation et de pacification en Europe, mais il n'ose pas affirmer qu'un retour à une politique pareille soit possible. Les événements ont prouvé en effet que François-Joseph a beaucoup trop gaspillé « les profondes réserves de dévouement à la Couronne qui existaient dans toutes les parties de la monarchie » et qui, pouvons-nous ajouter, se sont épuisées beaucoup plus vite qu'on ne le pensait. Charles P"" s'est montré incapable d'arrêter la marche de l'histoire qui tend irrésistiblement vers un ordre nouveau dans l'Europe Centrale, où il n'y a plus de place pour l'Autriche-Hongrie. François-Joseph pouvait conjurer la tempête ; son successeur sera impuissant à l'apaiser. C'est bien là, la conclusion que M. René Pinon suggère par son analyse, et qui, à mesure que les événements suivent leur cours en Autriche-Hongrie apparaît chaque jour plus inévitable.
MÉMOIRES ET DOCUMENTS
Comment rAutrlche-Hongrie traite ses nations.
Immédiatement après la déclaration de guerre le gouvernement autrichien procéda à l'arrestation en masse de tous les gens jugés dangereux au point de vue politique: les Tchèques, les Ruthènes, les Yougoslaves et aussi les Polonais furent les victimes chpisies. A Terezin, au nord de la Bohême, il y avait dans la première semaine du mois d'août 1914 plus de 3.000 internés
politiques : Tchèques, Ruthènes et Serbocroates. Le premier mois, 1.200 Tchèques, internés politiques, furent transférés de la Bohême et de la Moravie à Goellersdorf (Basse-Autriche) où ils furent soumis à un régime inhumain et barbare. Il en fut de même pour les Tchèques, Ruthènes et Polonais qu. furent déportés de Galicie et de Bohême à Thalerhof en Styrie, Les maladies épidémiques, la faim, le froid, les vexations, rien ne manqua. Le meurtre fut organisé et on fit endurer aux malheureuses victimes de François-Joseph un lent et douloureux martyre. Les procédés lépugnants du P"" régiment de Vienne (les Deutschmeister), ses brutalités, ses outrages à la pudeur, voilà l'œuvre de la monarchie dualiste.
Nous avons reçu d'un Tchèque qui a réussi à s'enfuir du camp de prisonniers de Goellersdorf et qui a passé les premiers mois de la guerre au camp de Thalerhof (en Styrie), une lettre écrite par un Ruthène à sa famille. La lettre est originale et authentique. Elle n'a pas besoin de commentaires, et voici son texte in extenso:
« Le 31 août 1914 on nous embarqua dans des wagons de marchandises. Il y avait 76 à 82 personnes par wagon, hommes et femmes. Le train comptait 92 wagons dont beaucoup, ayant servi au transport des chevaux, étaient sales. Nous fûmes forcés de nous accommoder de ce fumier. On nous fit voyager pendant cinq jours pour lier à Thalerhof, dans un camp près de Gratz (Styrie) ; d'ailleurs, à cette époque, il n'y avait pas encore de baraquements; ils ne furent construits qu'après notre arrivée.
Le voyage fut terrible. Pendant les deux premiers jours, on ne nous donna rien à manger, à Lvov on mourait déjà de faim, tant on était mal nourri. Nous sommes restés quatre heures debout, dans la gare, en attendant le départ du train. Durant le voyage, quatre personnes, dont un professeur de lycée, sont mortes, frappées et massacrées à coups de sabre par les soldats. Ce ne fut que le troisième jour qu'on nous donna un peu de thé et de pajn.
Dans le wagon, on nous défendait de nous asseoir ou de nous coucher. C'était épouvantable. Nous étions accroupis, et lorsque nous tombions à terre, on nous commandait aussitôt de faire de
la gymnastique: « auf » et « nieder »! On n'avait aucun égard même pour les vieillards que les jeunes soutenaient pour leur permettre de supporter tout cela.
Le 3 septembre 1914 nous arrivâmes à Kosice (Hongrie) en passant par Resov et Novy Sandec (Galicie occidentale). Là, il y avait de quoi manger, mais pas pour tout le monde. Après avoir passé par Budapest, nous sommes enfin arrivés à Thalerhof. Rien n'y était prêt; pas une seule baraque; on commençait seulement à les construire. Obligés de dormir dehors, nous eûmes grand froid; les Deutschmeister (l*"" régiment de Vienne), ne nous permettaient même pas de marcher pour nous réchauffer. La moindre résistance était réprimée à coups de baïonnette.
Quand les baraques furent construites, nous y avions toujours froid. Nous étions couverts de vermine, des poux énormes. On nous avait commandé de nous frotter avec du pétrole. Quelques dames qui ne voulaient pas se dévêtir, furent déshabillées de force devant nous, car hommes et femmes restaient entassés et dormaient ensemble, et les soldats leur frottèrent, avec du pétrole, les parties susceptibles d'être envahies par la vermine. Il y avait parmi nous des mouchards et des filles publiques. Nous mangions tous à la même gamelle, souvent 4 ou 5 personnes à la fois.
Pour nos besoins intimes nous étions obligés d'aller à une fosse creusée devant une palissade entre deux baraques. Ces fosses n'étaient pas encloses; ce n'est que plus tard qu'on limita un endroit avec une clôture en planches. Si quelqu'un de nous sortait de cette place, il était condamné à s'enfoncer jusqu'aux genoux, sur l'ordre des Deutschmeister, dans l'ordure, — et s'il ne faisait pas ses besoins au commandement, il était abattu; à la moindre résistance on le tuait à coups de baïonnettes.
Beaucoup sont morts ainsi: sur 12.000, 2.000 au moins ont péri. Il y avait, en outre, beaucoup de cas de typhus et autres maladies, mais surtout de typhus.
Beaucoup de personnes ne savaient pas pourquoi elles étaient internées. Tous ceux qui avaient été pendus, avaient été exécutés sans jugement et sans interrogatoire, sur simple dénonciation.
On leur mettait la corde au cou, et c'en était fait. Beaucoup résistaient et mouraient lentement. Les soldats du régiment
« Wiener Edelknaben » (les nobles gars de Vienne) se conduisaient comme des sauvages. Ils me volèrent personnellement 800 couronnes, et quand je leur demandai de me les rendre, ils me répondirent que l'argent était à Przemysl. Jusqu'à ce jour je n'ai encore rien reçu. Mes parents ne savent rien de moi depuis le commencement de la guerre.
La vie humaine n'a aucune valeur. Les soldats ont l'ordre de battre et de frapper les prisonniers de leur baïonnette au moindre mouvement. Pas de distinction qui tienne, tout leur est égal. Beaucoup de gens portaient sur tout le corps des plaies innombrables des coups de crosse et de sabre; leur corps était bariolé de meurtrissures. A côté des Deutschmeister il y avait aussi des soldatdats slaves de Bosnie et de.Dalmatie qui montaient la garde. L'un d'eux, un jurisconsulte, Arsenevic, nous avertit de nous tenir sur nos gardes, car les soldats avaient reçu l'ordre de frapper de leur baïonnette quiconque commettrait la moindre faute. Luimême fut d'ailleurs arrêté ensuite.
Un jour, on invita les femmes qui savaient le russe, l'anglais, le français, etc., à se présenter. Quand elles se présentèrent, on leur commanda de laver le linge des forçats et de nettoyer les cabinets. Un Ruthène s'étant permis de répliquer on le perça de coups de baïonnette immédiatement. Il resta pendant cinq jours entre la vie et la mort entre deux baraques. Il était tout vert/ couvert de gros poux et les mains liées; les officiers et les soldats le martyrisèrent jusqu'à la mort. Aucun des Tchèques, des Polonais ou des Russes ne se hasardèrent à s'approcher de lui, pour lui porter secours. Durant les premières semaines on ne prit aucun soin du camp. La plupart d'entre nous dormaient encore n la belle étoile, exposés au froid du mois de novembre.
La nourriture était insuffisante. Ce ne fut que plus tard, quand on eut construit les baraquements, qu'on nous donna des assiettes à soupe. Au commencement nous puisions la soupe à la marmite avec les mains, et on recueillait ainsi la soupe pour la mettre dans nos casquettes ou nos chapeaux^ Plus tard nous avons mangé jusqu'à quatre à la même gamelle.
C'est la faim qui causa le plus grand nombre des cas de typhus. Si cuclou'un bousculait son voisin en allant à la soupe,
il recevait un coup de baïonnette; pour aller à la soupe il fallait marcher au milieu d'une haie de soldats.
Sur la route de Thalerhof à Resov, des jeunes filles nous avaient donné à manger. Mais quand les nôtres crièrent : u de l'eau, de l'eau » ! ils furent battus par les soldats qui nous conduisaient. L'un d'eux dit: « Les Moscovites nous nourrissent avec des obus et nous devrions vous donner de l'eau! » A Kosice le train s'arrêta pendant 2 heures. On nous laissa descendre pour faire nos besoins. Un prêtre gréco-roumain nommé Durkol, septuagénaire, homme d'une stature imposante, avec une longue barbe toute blanche, restait debout à la portière du wagon, les mains croisées sur sa poitrine; il contemplait les gens de Kosice qui, attirés par son apparition, et rassemblés autour de lui, crachaient sur lui et le frappaient. Ses deux fils, docteurs en droit, qui étaient près de lui, n'arrivaient pas à le protéger. Il se tenait debout comme Jésus-Christ. Ce vieillard fut obligé, à Thalerhof, de faire comme les autres intellectuels un travail pénible. On le contraignit à nettoyer les cabinets et lorsque ses deux fils voulurent l'aider, on les en empêcha.
Les outrages à la pudeur, prémédités et voulus, furent l'atrocité la plus douloureuse; on ne faisait aucun cas du sexe. Non seulement les hommes et les femmes étaient obligés de coucher ensmble, mais ils devaient aussi aller ensemble aux lieux d'aisance communs, où hommes et femmes se découvraient les uns à côté des autres. Cette « feuillée » était accessible aux regards du public passant près de la palissade.
C'était même là l'un des sports favoris de la société de Graz (Styrie), qui venait nous regarder à travers la clôture et nous photographier.
Combien de gens furent tués à coups de baïonnette? Combien de morts en tout? — on n'en sait rien. Chaque jour, les Deutschmeister ont tué quelqu'un d'entre nous. » —
Il y a deux ans que nous avons reçu ce document véritablement effrayant. Nous n'osions pas le publier, craignant que l'on
ne veuille pas croire que l'Autriche était un Etat si horrible. Nous craignions qu'on nous accusât d'exagération dans notre lutte contre nos ennemis. Aujourd'hui, après les révélations de persécutions inouïes faites par les députés tchèques au Reichsrat et surtout celle du député Stribrny, qui en parlant du traitement honteux des internés slaves dans ce même camp d'où nous avons reçu cette lettre, a provoqué les cris d'indignation, du monde tout entier, et nous publions à l'usage du public français ce document que nous avons depuis deux ans.
Cette lettre de Thàlerhof prouve une fois de plus ce qu'est l'Autriche-Hongrie. Si l'on a hésité à croire le député polonais qui accusait l'Autriche d'avoir fait pendre 30.000 personnes en Galicie, on pourra voir par cette lettre les moyens que les Autrichiens pratiquaient pour y arriver.
Oh, quel doux pays, cette Autriche-Hongrie!
Horreur des prisons autrichiennes.
Interpellation des députés socialistes tchèques Binovec, Filipinsky et Stejskal sur le régime dans les prisons militaires
Les principes modernes de la procédure criminelle exigent que toute personne incriminée ou se trouvant en détention préventive soit traitée de façon que sa santé ne s'en ressente pas et qu'elle puisse, une fois rendue à la vie civile, se livrer sans inconvénient aux occupations qui feront d'elle un membre utile de la société.
Chez nous cependant ces principes restent jusqu'à présent complètement méconnus et on a mis en vigueur pratique dans nos prisons un régime vraiment barbare et indigne d'un Etat moderne.
C'est surtout la situation des détenus et des condamnés politiques dans les prisons militaires qui est triste et déplorable. Leur nourriture est tellement insuffisante qu'ils meurent en masse et que l'épidémie la plus affreuse, la fièvre typhoïde,
causée par la famine, sévit parmi eux. C'est le résultat de ce qu'on appelle l'inanition, c'est-à-dire l'épuisement complet de Vestomac.
A l'appui de ces affirmations nous attirons surtout l'attention sur le régime terrible introduit dans la prison de la garnison de Vienne où plus de 50 personnes ont été jusqu'ici condamnées à mort pour des délits politiques. L'instruction d'une affaire y est mené parfois pendant une ou deux années. Toutes les règles concernant les détenus politiques sont suspendues. Tout dépend du bon gré d'un sous-officier quelconque et il arrive souvent que des détenus politiques de la plus haute intelligence et d'une haute situation sociale sont emprisonnés en commun avec les criminels de profession, les voleurs et les assassins, et leur refuse-t-on obstinément pendant de longs mois le rtioindre morceau de papier et le plus petit bout de crayon, ce qui mène un intellectuel au désespoir. La faim dont souffre tous les détenus dans cette prison aggrave cette situation qui, en ces derniers temps, est devenue effroyable. Celui qui n'a pas les moyens de se faire apporter des plats du restaurant ou à qui l'administration ne veut pas le permettre, est condamné impitoyablement à mourir de faim. Si l'on ne remédie pas immédiatement à cet état de choses, une terrible catastrophe est inévitable.
Pour comble de misère, l'administration de cette prison viennoise n'a même pas permis aux familles des prisonniers de leur envoyer de temps en temps des colis de vivres. Si, craignant pour la vie d'un de ses membres, une famille envoie tout de même quelques vivres, tous les envois de ce genre sont retournés à l'expéditeur après un certain délai pendant lequel les denrées s'abîment sans aucun profit pour personne. Ce manque de vivres est poussé si loin que l'on ne permet même pas d'envoyer des médicaments aux détenus tombés malades. Personne ne comprend quelles raisons dictent de telles mesures. Si l'administration manque de vivres pour les personnes détenues dans les prisons militaires, il n'y a qu'une alternative pour le gouvernement, ou bien .abréger le plus possible la détention de ces personnes ou bien leur permettre de se procurer de la nourriture avec le concours de leurs familles, mais on ne doit pas condamner ces personnes à mourir de faim.
La situation est non moins déplorable dans la prison du tribunal ■d'appel à Vienne où sont détenues les femmes accusées de délits politiques, et pour lesquelles il n'y a pas de place dans la prison de la garnison. Ici, de même, les détenues sont affamées peu à peu, car la nourriture qui leur est donnée, est une plaisanterie et ne représente en rien la nourriture élémentaire de l'homme. L'administration de ce tribunal prétend ignorer tous les décrets concernant les détenus politiques et, se référant uniquement au règlement de la prison comme à la loi suprême, elle ne permet pas aux prisonners de se procurer de la nourriture à leurs frais au dehors ou de recevoir un envoi de leur famille. Là encore la situation est absolument intolérable.
S'il est possible de constater un tel état de choses dans la résidence de Vienne, on peut s'imaginer quelle est la situation dans les prisons de garnison en provinces. La prison militaire de Terezin où est emprisonné le député Dimitrij Markov, est un véritable cimetière où deux ou trois ans de prison signifient la mort; résultat inévitable de l'insuffisance de nourriture et de la lente paralysie de tout organisme. La même situation se répète à Mœllersdorf où deux ou trois personnes meurent par jour, et à Arad. On a emprisonné là de nombreuses personnes condamnées primitivement à mort et amnistiées ensuite. Elles doivent subir de longues années d'emprisonnement pour certains pamphlets bien connus sous la dénomination de maniteste du tsar dont personne ne connaît ni la provenance ni l'auteur. Il a suffît qu'une personne montre ce morceau de papier à une autre pour les voir
condamnées à mort.
Inspirés par les sentiments d'humanité et désireux de faire
des efforts sincères pour amener une amélioration dans les cas
indiqués, les soussignés demandent :
1° Si Monsieur le Ministre a connaissance de cette situation
déplorable?
2o Que fera-t-il pour soumettre tous ces faits à l'enquête la
plus juste et la plus minutieuse et pour établir dans toutes les
institutions pénales citées plus haut un état qui réponde à la loi
et aux exigences primordiales de l'humanité?
A Vienne, le 5 juin 1917.
Les Slaves et les Latins dans l'armée austro-hongroise.
Les députés Tusar (Tchèque), Conci (Italien) et Bacynskif (Roumain) ont apporté le 14 juillet à la tribune du Reichsrat de nouveaux documents authentiques sur le sort réservé par les autorités militaires aux soldats non-allemands et non-magyars qui, considérés comme suspects, sont réduits généralement au simple état de « chair à canon » quel que soit leur âge ou leurs capacités physiques. Dans une circulaire secrète du ministère de la guerre du 26 avril 1917 on ordonna l'envoi au front des hommes des classes 1870 et 1867 de nationalité tchèque, ruthène, roumaine, serbe et italienne qui, à la suite des décisions antérieures n'avaient pas été admis au service de garde dans les camps de prisonniers et avaient été classés comme « disponibles ». Les dits députés ont demandé au ministre l'explication de cette mesure qui ne peut évidemment qu'aggraver l'état de décomposition de l'armée austro-hongroise en encourageant la méfiance et la haine entre les différentes nationalités qui y sont représentées. Le débat engagé au Reichsrat sur cette interpellation a donné lieu à des scènes extrêmement violentes. « C'est une politique d'extermination que mène le gouvernement contre les non Allemands », criait le député Kalina en ajoutant lui-même de nouveaux documents.
D'après un ordre du 23* corps d'armée du 8 juillet 1917 il apparaît, en effet, que les soldats allemands sont dirigés vers l'arrière du front, par étapes, tandis que les non Allemands sont envoyés directement au front où, paraît-il, ils peuvent être mieux surveillés. Le député Stanek a cité de son côté une circulaire du ministre de la défense nationale du 21 août 1915 d'après laquelle tous les intellectuels non-allemands en entrant dans l'armée étaient désignés dans les registres comme « suspects au point de vue politique ». Le ministre a donné aux Tchèques une réponse qui était facile à prévoir et que les interpellateurs avaient, semble-t-il, souhaitée. Ne cherchant nullement à s'excuser, le général Czapp a avoué ces mesures qui, dit-il, ont été prises en tenant compte de « l'état d'esprit des peuples en question ».
Massacres de civils en Autriche.
Le député agrarien tchèque, M, Bradac, a apporté à la session du Reichsrat du 15 juillet des photographies d'exécutions en masse de civils sur les fronts de Galicie, de Pologne et de Serbie, pendus ou fusillés sans jugement, avec une bestialité inouïe, qui dépasse toute imagination. Des milliers d'hommes et d'enfants ont été tués de cette façon sans que personne se souciât de leur identité et des preuves de leurs crimes. Le réquisitoire du député Bradac provoqua une profonde émotion parmi les députés qui se détournaient avec un frisson d'horreur des effroyables photographies que l'orateur avait pu se procurer. Le ministre s'est abstenu de toute réponse.
Depuis deux ans nous apportons des preuves et des témoignages des véritables carnages qui ont eu lieu en Dalmatie et Bosnie- Herzégovine, en Galicie et dans les Pays Tchèques. On était quelquefois enclin à ne pas les croire. Le Reichsrat a fermé enfin la bouche à tous ceux qui osaient encore défendre l'Autriche sur ce point.
Notre action.
Action politique
L'organisation des forces tchécoslovaques dans les pays alliés progresse d'une façon vraiment satisfaisante. Le Conseil National des Pays Tchèques Continue ce travail d'organisation méthodiquement, systématiquement, et il obtient des succès surprenants.
M. Masaryk, président du Conseil National, est parti ai mois de mai pour Petrograd, où il s'est mis avec ardeur au travail politique et à l'œuvre d'organisation. Nous avons fondé une section du Conseil National à Petrograd. Elle a constitué dans son sein plusieurs commissions; ce sont particulièrement la commissionmilitaire et la commission de propagande qui travaillent le plus activement et avec succès.
M. Masaryk a développé en Russie une grande activité. Comme auteur d'un grand nombre d'études sur la Russie moderne, il est particulièrement apte à apprécier les événements qui se passent actuellement chez nos frères slaves. Il a eu l'occasion de faire valoir son influence à plusieurs reprises dans différentes questions qui touchent les affaires de tous les Alliés en général, et son influence fut très salutaire.
Il est particulièrement intervenu à plusieurs reprises dans les milieux dirigeants au sujet de nos affaires tchécoslovaques. Ainsi le Conseil National des Pays Tchèques (avec sa section russe) a été officiellement reconnu comme organe central de tout le mouvement politique tchécoslovauqe. Il a surtout négocié avec succès au sujet des affaires touchant notre action militaire en Russie.
Nos compatriotes de Russie ont dernièrement modifié les statuts de leur organisation intérieure. Jusqu'à présent c'était la Fédération des Sociétés tchécoslovaques de Russie qui s'occupait de toutes nos affaires politiques, diplomatiques et militaires en Russie. Du jour où la section russe du Conseil National a été reconnue par le gouvernement, la Fédération (le Svaz) de Kiev — comme, du reste, toutes nos colonies à l'étranger — a renoncé à toute activité politique, diplomatique et militaire, remettant ses pouvoirs aux mains du Conseil National des Pays Tchèques, et s'occupant uniquement de la défense des droits civils et des intérêts moraux de nos compatriotes (droits consulaires), de la propagande quotidienne, etc.
Ainsi nous avons rétabli — à notre grand avantage — l'ordre complet en Russie. Nous avons de cette façon Funité complète et l'ordre absolu dans nos grandes colonies. Notre mouvement est fort, parce qu'il est homogène et uni. La présence de Masaryk à Petrograd a accéléré cette évolution.
La situation dans notre grande colonie d'Amérique -est analogue. L'activité politique de cette colonie d'un million et demi de personnes est très grande. Nos compatriotes (Alliance Nationale Tchèque de Chicago) et Ligue Slovaque de Pittsbourg) ont fondé" un Slav Press Bureau à New- York dont l'activité se fait déjà sentir sur l'opinion publique américaine. Il est dirigé par un publiciste éminent qui a déjà rendu de grands services :â notre cause, M. Charles Pergler. On a en même temps commencé la publication d'une revue anglaise consacrée à notre lutte « The Bohemian Review », rédigée par wk de nos meilleurs collaborateurs M. Emil Smetanka. Une foule de nos savants et publicistes (Aies Hrdlicka, Mme Wittstein, Mme Sarka Hrbkova, D"" Bauer, M. Tvrzicky et autres) travaillent sans relâche à répandre la connaissance des questions tchèques et slovaques aux Etats-Unis. L'Alliance Nationale de Chicago a ses organisations locales dans plus de i8o grands centres et compte plus de 120.000 membres ractifs.
L'activité de nos compatriotes d'Amérique a été particluièrement renforcée par la visite récente de M. R. Stéfanik, membre du Conseil National, commandant dans l'armée française, qui est parti pour l'Amérique avec une mission spéciale du gouvernement français. Son action aux Etats nous a déjà apporté les premiers résultats : une collaboration plus étroite encore qu'auparavant entre les Tchèques et les Slovaques, et puis une action plus importante dans les questions militaires. Nos compatriotes ont déjà fait beaucoup en s'engageant volontairement en grand nombre dans l'armée américaine. M. Stéfanik a réussi par ses interventions à rendre cette action plus systématique, plus suivie et surtout plus effective. Nous aurons bientôt v^ncore à revenir sur cette question.
Action luilifaire
Au cominenceRient du mois de juillet les Tchécoslovaques ont pris part, pour la première fois, d'une manière un peu plus marquée, à l'action militaire des Alliés. Certes, on sait que les Tchécoslovaques ont leurs légions de volontaires en Russie et en France. Mais on ignorait presque qu'en Russie les Tchécoslovaques forment déjà la seconde division, que la brigade tchécoslovaque se battait courageusement au front depuis longtemps, et que bientôt un nombre plus important de soldats tchèques apparaîtra sur les champs de bataille.
Ce fut une grande joie pour tous les Tchécoslovaques, quand la dernière offensive russe a été déclanchée, que de lire le communiqué russe du 3 juillet 191 7, qui était ainsi conçu :
Petrograd, 3 juillet.
Dans la direction de Zolotchoff, notre offensive continue efficacement.
Le 2 juillet, vers 15 heures, après un combat acharné et obstiné, le régiment de Zaraisk s'est emparé du village de Pressovce, et -les vaillantes troupes de la 4*^ diz'ision finlandaise, ainsi que la brigade des Tchécoslovaques, se sont emparées de la position ennemie puissamment organisée sur les collines ouest et sudouest du village de Zboroff, et du village fortifié de Korchilouf, ayant enfoncé trois lignes de tranchées ennemies. L'adversaire s'est replié au delà de la rivière Mala Strypa.
Une division finlandaise a capturé 1.500 officiers et soldats, ainsi que 4 canons de tranchées, 9 mitrailleuses et un lance-mine. La brigade de Tchécoslovaques a capturé 62 officiers, 3.150 soldats, 15 canons et beaucoup de mitrailleuses, dont la plupart ont été dirigées contre l'ennemi.
M. Masaryk a immédiatement envoyé, au nom du Conseil National des Pays Tchèques, une dépêche au général Broussilofif félicitant la brigade tchécoslovaque pour son succès.
Voici le texte de la dépêche de M. Masaryk :
(( Le Conseil National a été profondément ému à la lecture du communiqué de l'Etat-Major russe relatif à ■vos actes héroïques qui sont en ce moment de la plus haute importance pour la Russie et ses Alliés. N'ous ■vous remercions de tout cœur. Les descendants des Hussites ont fait et feront leur devoir envers leui^ patrie, la démocratie et V humanité. Vive la Bohême indépendante unie à la Slovaquie ! Vivent la Russie révolutionnaire et ses Alliés! »
Le généralissime russe Broussilofif a répondu à M. Masaryk par la dépêche suivante :
« Au nom de l'armée héroïque revenue de l'offensi- ■ve, dans laquelle a brillamment excellé votre brigade, qui s'est couverte de gloire en brisant les lignes d'un ennemi astucieux, je vous prie de transmettre à votre Conseil National mes remerciments sincères et je salue la résolution de tout le reste de votre nation en Russie, dont je suis prêt à seconder les efforts de toutes manières. ))
Il est intéressant de constater que le texte du communiqué russe du 3 juillet publié en France ne contenait pas les phrases concernant la brigade tchécoslovaque.
Nous nous réjouissons de ce grand succès et nous espérons qu'on parlera bientôt des grands efiforts militaires, faits par nous, dans les autres États alliés.
ÉCHOS ET NOUVELLES
La déclaration du premier ministre Seidler contre le droit des peuples de disposer d'eux mêmes.
Répondant à l'interpellation du député Daszynski concernant les conditions de paix de l'Autriche-Hongrie, le premier ministre von-Seidler a fait dans la séance du 27 juin la déclaration suivante :
(( J'ai l'honneur de donner à la Chambre, d'accord avec le ministre des Affaires étrangères, l'explications suivante : La supposition formulée dans l'interpellation du député Daszynski d'après laquelle le gouvernement impérial et royal aurait reconnu le droit des peuples de disposer d'eux-mêmes comme base d'une paix durable, est une erreur. Le gouvernement impérial et royal se base sur l'article 5 de la loi fondamentale du 21 décembre 1867 qui réserve la Conclusion de la paix à Sa Majesté l'empereur, lui confiant ainsi la défense des intérêts des peuples autrichiens, en ce moment décisif. Le député social-démocrate allemand Seitz a critiqué très sévèrement cette déclaration, déclarant que c'est une provocation. « Si Lloyd George et Ribot sont assez malins, dit-il, ils ordonneront l'affichage de cette déclaration du comte Czernin dans toute la France et dans toute l'Angleterre pour démontrer une fois de plus à leurs peuples égarés combien il est nécessaire de combattre les empires centraux pour conquérir aux peuples qu'ils oppriment la liberté et le droit de disposer d'eux-mêmes. »
Le député tchèque Prunar a protesté énergiquement contre la déclaration du comte Czernin en disant que le peuple tchèque ne renoncera jamais au droit de disposer de lui-même lors de la conclusion de la paix.
Le député tchèque Baxa a dit au milieu d'un grand vacarme: « La volonté du peuple tchèque de conquérir un Etat indépendant est inébranlable. »
Article du < Fremdenblatt > de Vienne.
Le « Fremdenblatt •> du 1" juillet a publié un commentaire officiel de la déclaration de M. Seidler où on l'explique de la façon suivante :
« La formule sur le droit des peuples de disposer d'eux-mêmes a paru pour la première fois dans le message du président
Wilson du 23 janvier 1917 comme une revendication pour que la démocratie sympathique et justifiée fût aussi exprimée dans le discours du trône.
Plus tard le gouvernement provisoire russe a donné à cette formule un sens international dans sa déclaration du 1 1 avril 1917. En repoussant toute pensée de dominer les peuples et de les priver de leur patrimoine national, le gouvernement russe a revendiqué pour les Etats belligérants le droit de décider librement, lors de la conclusion de la paix, du sort de leurs peuples. ^ Cette conception répondait également au point de vue du gouvernement austro-hongrois qui a pu l'accepter.
Depuis, le sens de la formule a été peu à peu modifié par différentes déclarations des gouvernements de l'Entente. On a commencé par s'en servir pour exiger que la monarchie renonce à son intégrité et à sa souveraineté et pour justifier une intervendans la structure intérieure de la monarchie. A la place de la liberté de l'Autriche-Hongrie de disposer librement de son territoire on met le droit, prêté par l'Entente aux peuples de l'Autriche-Hongrie, de choisir librement l'Etat sous lequel ils voudraient vivre...
... Le gouvernement impérial et royal n'a jamais reconnu et n'a pas pu reconnaître le droit des peuples de disposer d'eux-mê- 1.. interprêté dans ce sens. »
Arrivée triomphale du docteur Kramar en Bohême.
Rien ne montre mieux l'état d'esprit révolutionnaire de la Bohême que l'accueil magnifique et enthousiaste qu'elle a fait au docteur Kramar à sa sortie de prison. La masse du peuple, municipalités en tête, accourait à chaque station pour saluer le: chef vénéré et admiré qui revenait non pas comme un criminel repentant mais comme grand vainqueur. Différentes organisations et sociétés étaient venues avec leurs drapeaux et leurs musiques, et des discours enflammés ont été prononcés. Kramar s'abstenant de toute manifestation politique, se bornait à remercier de toutes ces marques d'affection qui lui étaient prodiguées. Il se contenta, par quelques allusions que tout le monde comprit et que la presse tchèque tout entière a reproduites, de révéler sa pensée politique. « J'espère, a-t-il dit à la gare de Mlada Boleslav, qu'après la guerre il n'y aura pas chez nous tant de partis que jusqu'à présent. Nous n'atteindrons notre but que si nous restons unis. » Et dans sa ville natale de Vysoka où il était allé pour saluer le tombeau de ses parents, le docteur Kramar a dit, dans le cimetière-
ces quelques paroles qui ont ému profondément la foule des assistants: « L'heure est venue pour la politique tchèque de passer des paroles à l'action et chaque citoyen tchèque doit aujourd'hui sacrifier à ses convictions sa tranquillité et sa vie. » La presse allemande et magyare a commenté avec fureur cette rentrée triomphale du grand traître tchèque. On n'avait, certes, pas compté sur ce résultat de l'amnistie impériale.
Le fiasco de la réformel constitutionnelle.
Dans une réunion tenue à Vienne le 10 juillet les radicaux tchèques (groupes de Stransky et Klofac) ont voté la résolution suivante: u L'assemblée s'est prononcée à l'unaimité contre la participation des Tchèques aux débats de la commission de réforme constitutionnelle, et a manifesté, avec la même unanimité la conviction que la délégation tchèque ne pouvait, avant la fin de la guerre, envoyer de représentants dans aucun gouvernement autrichien. Le point de départ de la politique tchèque se trouve dans la déclaration de l'Union Tchèque du 30 mai 1917 dont l'idée principale est l'opposition contre le dualisme et la revendication d'un Etat tchèque indépendant, englobant la Slovaquie hongroise. »
La plupart des journaux allemands considéraient comme certain que la séance plénière de l'Union Tchèque dont les radicaux font partie et qui deux jours plus tard devait décider de l'attitude générale de toute la délégation tchèque, allait rejetter la motion radicale et choisir une attitude plus modérée. Ce fut une erreur. Le 12 juillet l'Union Tchèque a adhéré, en principe, au point de vue des radicaux en décidant de s'abstenir complètement de toute discussion sur la réforme 'constitutionnelle et en déclarant que la matière devait être avant tout discutée à fond par tous les partis et par le Comité Nationale.
Sans se laisser décourager le président du conseil prononça le 14 juillet dans la session de clôture du Reichsrat son fameux discours sur le droit que l'Autriche était prête à accorder à ses différents peuples de décider de leur sort, à condition toutefois de ne pas compromettre l'unité de l'empire et la souveraineté de la Hongrie. »
Si le président du conseil avait l'intention d'amener les Tchèques à préciser encore leur point de vue et à montrer jusqu'à quel point ils prennent au sérieux leur revendication d'un Etat tchéco-slovaque indépendant, il a réussi amplement. La presse tchèque tout entière a rejeté aussitôt avec indignation les condi-
lions auxquelles le chef de cabinet entendait concéder aux peuples le droit de décider de leur sort. « Ce n'est pas de cette façon, écrivait le Venkov, que le peuple tchèque entend la forme future de sa vie politique; il aspire à un arrangement tout différent et il l'a déjà montré énergiquement en réclamant l'Etat tchéco-slovaque, qui reste et restera le but qu'il n'abandonnera jamais et à aucune condition. »
Et le Narodni Listy écrivait le même jour: <( La délégation politique du peuple tchèque s'oppose résolument non seulement au centralisme, même maquillé et remis à neuf, mais aussi au dualisme dont le président du conseil se fait l'avocat. La délégation tchèque réclame l'unification des pays en unités étatiques plus grandes qui auraient toutes les attributions des Etats indépendants... La réponse des députés tchèques aux déclarations de M. Seidler ne peut être que négative, ce qui d'ailleurs est tout à fait évident. »
Le gouffre qui sépare les deux points de vue, tchèque et autrichien, saute aux yeux: d'un côté l'unité de l'empire et l'intégrité de la Hongrie, de l'autre Etat tchèque indépendant avec la partie slovaque de la Hongrie. Les Tchèques ont dit leur non possumus et si le gouvernement s'effraie, ils peuvent ajouter: tu l'as voulu, Georges Dandin!
Un conseil du « Pester Lloyd s.
L'organe officieux du gouvernement de Budapest se montre très étonné de l'inexpérience politique du gouvernement de Vienne, de sa faiblesse et de ses embarras vis-à-vis des menées slaves, dont, en Hongrie, on aurait eu très vite raison. Voici ce que conseille le « Pester Lloyd » aux gouvernants de l'Autriche: « Les peuples autrichiens ont démontré avec force, radicalement, qu'ils souhaitaient une Autriche forte et unie; il faut donc créer d'un poing ferme et énergique un Etat national autrichien à la hongroise, il faut créer une idée de l'Etat autrichien, créer une langue de l'Etat, une administration, une armée autrichienne, supprimer dans les livres de classe et dans les codes les mots « Volker » (les peuples) et le remplacer par le mot « Oesterreichisches Volk » (le peuple autrichien). Il faut mordre (!) la tête de « l'hydre nationaliste » et créer quelque chose de tout à fait nouveau. Que les hommes d'Etat autrichiens viennent apprendre l'art d'organiser un Etat chez les Magyars qui, d'un pays polyglote, formé d'éléments ethniquement disparates, ont su créer un Etat purement national complètement homogène au point de vue de la langue. » Tableau!
Un article sensationnel de l'ancien ministre tchèque Ckarles Prasek.
On se souvient que le leader du parti agrarien tchèque, le député Praseky ancien ministre sans portefeuille dans le cabinet du baron Beck, a prononcé dans la séance du Reichsrat du 26 juin un grand discours contre l'Allemagne et contre l'Autriche où il a déclaré que le peuple tchèque se préparait à conquérir l'indépendance nationale complète et qu'il ne soutiendrait plus aucun gouvernement autrichien. Ce discours, qui a fait à Vienne une énorme sensation, a été pour la plus grande partie supprimé par la censure, surtout dans ses passages hostiles à l'Allemagne, contre lesquels le président du conseil a formellement protesté au nom du gouvernement. Revenant, dans la presse, sur son discours supprimé, le député Prasek a écrit dans le « Venkov » du 21 juillet un article extrêmement courageux qui a été reproduit par toute la presse tchèque et allemande comme un document de première importance. La politique tchèque au Reichsrat, ses buts et sa tactique s'y trouvent exposés avec une telle netteté et une telle franchise que tous les doutes sur l'attitude des Tchèques dans les pourparlers engagés en vue de la révision constitutionnelle sont complètement dissipés et le démembrement de l'Autriche-Hongrie peut être désormais considéré comme le programme officiel et publiquement avoué de l'Union Tchèque, dont M. Prasek représente le parti le plus puissant et le plus nombreux.
Voici ce qu'écrit M. Prasek: i» Les événements de la récente session du Reichsrat ont prouvé qu'un esprit nouveau pénétrait désormais tous les Slaves de l'Autriche, la confiance, la croyance en leur propre force, la ferme volonté de réorganiser la monarchie au nom de la liberté et de l'indépendance de ses différents peuples constitués en Etats distincts. Mais cette session du Reichsrat et notre lutte sur ce terrain défavorable n'a été — il faut le di're — qu'un prologue de la lutte, âpre et immense, où nous sommes engagés pour nos droits historiques et naturels. Pour cela il faut non seulement de la fermeté chez les députés, mais aussi de l'enthousiasme dans la nation tout entière et la forte résolution d'aller jusqu'aux derniers sacrifices.
Aujourd'hui ou jamais — tel doit être notre mot d'ordre! Si nous laissons échapper cette unique et grande occasion nous n'en trouverons jamais une autre pour réparer les fautes que nous commettrions. Ce serait un péché impardonnable et une trahison envers la patrie si nous hésitions pour entreprendre tout ce qu'il faut pour arriver à notre but. Nous ne pouvons admettre aucun compromis au sujet de notre revendication d'un Etat tchèque indépendant uni avec la Slovaqui hongroise; il faut que nous établissions notre programme maximum de façon claire, nette et hardie,
pour que nous puissions ensuite faire des compromis — et ce sera à mon avis notre devoir — au sujet du statut intérieur de notre Etat avec ceux qui en feront partie et qui doivent y trouver, eux aussi, leur bonheur et leur bien-être.
Le président du conseil, M. Seidler, a déclaré devant la commission de révision constitutionnelle que le gouvernement désirerait que les questions politiques et nationales soient résolues avant le congrès mondial de la paix. Nous n'avons pas de raisons de nous opposer à n'importe quel essai de solution dans le sens de notre programme. Nous voulons prendre part à ces travaux tant que nous verrons que les procédés proposés par le président du conseil ne sont pas un narcotique, un voile, un rail latéral destiné à faire dévier la question tchèque.
Si nous prenons part aux discussions de la commission de révision constitutionnelle, ce qui d'ailleurs n'est pas encore sîîr, car beaucoup de raisons s'y opposent, nous ne le ferons que pour développer encore plus clairement, avec plus de vigueur et plus de précision notre programme du 30 mai, de sorte que tous les éléments qui se trouvent non seulement au sein de cet Etat, mais aussi à l'étranger, puissent bien se rendre compte que nous prenons au sérieux notre revendication de l'Etat tchécoslovaque complètement indépendant et que notre manifeste n'était pas le résultat d'une exaltation passagère, mais l'œuvre de la p'rofonde et inébranlable conviction que nos droits historiques et naturels doivent finalement triompher.
Nous voyons que les Allemands et les Magyars ne sont pas encore mûrs pour la solution de ces grands problèmes et quiconque s'attendrait à ce que tôt ou tard ces deux peuples cessent de défendre l'injustice contre le droit commettrait une grosse erreur.
Ce serait tout simplement une naïveté que d'espérer que le Reichsrat pourrait résoudre ces grands problèmes qui remuent l'humanité tout entière.
Dans mon discours récent j'ai indiqué le chemin qui conduit à la paix. Cette guerre terrible ne finira pas, à mon avis, tant que ne disparaîtront pas toutes les craintes de nouveaux armements qui menacent successivement l'un ou l'autre des voisins paisibles (de l'Allemagne) ; cette guerre ne finira non plus tant qu'existeront des peuples privilégiés et des peuples esclaves, tant que la société humaine n'établira pas comme une loi l'égalité des peuples et l'égalité des hommes ».
Cet article a produit à Vienne une profonde impression et la plupart des journaux allemands lui ont consacré des articles •entiers. On a remarqué surtout que la censure n'a pas osé le sup-
primer, se souvenant probablement du scandale provoqué par la suppression du discours de M. Prasek du 6 juin.
Un seul journal slovaque autorisé à paraître en Hong^rie.
Malgré les persécutions continuelles et violentes auxquelles leur Presse était soumise, les Slovaques, avant la guerre, réussissaient à faire paraître quelques journaux qui leur appartenaient en propre, mais au cours de la guerre ces persécutions ont pris un tel degré d'intensité contre la Presse slovaque que le Slovensky Tyzdennik du 15 juin peut écrire dans son article de. tête « qu'il est maintenant le seul journal populaire slovaque qui existe ». Ainsi, pensez que les 3 millions de Slovaques n'ont reçu des Magyars la permission de ne lire qu'un seul journal — même pas quotidien — hebdomadaire! Encore sa publication n'est-elle autorisée que parce qu'il ne touche à aucune question politique: il dit en effet: « En vérité le Slovensky Tyzdennik n'est pas jusqu'à ce jour un journal politique, car il lui est défendu de toucher aux questions politiques. Cette abstention des questions politiques va très loin: il est facile de l'augurer de ce fait qu'il ne fut pas permis au Slovensky Tyzdennik de publier la note des alliés à M. Wilson demandant la libération des Tchéco-Slovaques de la domination étrangère. On lui interdit aussi de publier le compte rendu du Parlement autrichien où les Tchèques ont demandé l'unification de la race tchéco-slovaque en un Etat démocratique indépendant. » Tel est le sort des Slovaques au centre de l'Europe embrasée, au 20* siècle, au moment où les Magyars clament par le monde qu'il n'y a pas un autre endroit de la terre où le principe des nationalités soit mieux respecté qu'en Hongrie.
Les Maj:>'ars et la Brig:ade Tchéco-Slovaque.
Le communiqué russe du 3 juillet annonçant le vaillant combat mené par la brigade tchéco-slovaque dans les rangs de l'armée russe près de Brzezany, qui a amené la capture de 62 officiers et de 3.150 soldats, a causé une véritable consternation en Hongrie et la presse magyare n'a pas manqué de souligner la grande signification politique d'un pareil événement. Le récit de la conduite des régiments tchéco-slovaques sur les champs de bataille était depuis le commencement de la guerre sur les lèvres de tous les Magyars, mais la presse magyare nous dit qu'on lui interdisait de la révéler.
La presse magyare rapproche l'intervention de la brigade tchéco-slovaque de la récente proclamation du député tchèque Stransky au Parlement de Vienne, où il disait que les Tchécoslovaques n'attendaient pas une solution à leur problème de l'indépendance des Allemands et des Magyars, mais qu'ils étaient décidés à le porter devant la prochaine conférence de la paix. Le Budapesti Hirlap du 6 juillet relate l'incident dans un article de fond et après avoir cité la déclaration du député Stransky, il dit : « Voilà qui est inédit: une race contre son propre Etat et son souverain veut faire des hommes politiques des Etats ennemis les arbitres et les protecteurs de son statut légal futur. Si nous n'avions pas cor iris jusque-là les raisons supérieures et la conduite des homm.i politiques tchèques, la désertion des soldats tchèques et la ) ^te de la brigade tchèque au milieu des Russes, nous avons maii .^nant le secret des choses. »
L'opinion du Az Ujsag du 7 juillet, est plus caractéristique encore, nous disons plus caractéristique parce qu'elle montre que les Magyars savent fort bien que les soldats tchèques refusent de combattre pour la cause de l'Autriche-Hongrie.
Le Az Ujsag écrit: « Enfin nous avons un document officiel de guerre qui salue les prouesses du drapeau tchèque. Et nous n'hésitons pas à changer notre opinion; nous ne croyons plus que les Tchèques soient des soldats peureux. Ceux qui se rendirent à l'ennemi et coururent dans ses lignes ne l'ont pas fait par crainte pour leur vie.
« Dans un combat à mort héroïque ils ont occupé les positions de Zborow et ont capturé 62 officiers et 3.150 soldats. En combattant avec l'Autriche ni le but de la guerre ni l'ennemi ne leur plaisaient. Du côté russe, oii ils combattent et sont victorieux, ils se battent pour un but qu'ils désirent et ils haïssent mieux l'ennemi. Quand ils furent en face des soldats magyars et allemands leur courage de lions les enflamma et ils trempèrent avec joie les pointes de leurs baïonnettes dans le sang allemand et magyar. Le communiqué russe proclame hautement leur gloire. Si les Tchèques demandent encore nos provinces slovaques pour les unir à leur royaume indépendant, ils pourront nous donner comme références leurs beaux faits d'armes. »
Le Az Ujsag a bien raison de dire que lorsque les soldats tchéco-slovaques étaient forcés de marcher avec les Austro-Hongrois le but de la guerre leur répugnait. Pourquoi les Tchéco-Slovaques auraient-ils combattu pour la conservation de la tyrannie germano-magyare? Dans l'armée austro-hongroise ils n'étaient pas à leur place, car leur idéal national et humanitaire est radicalement opposé à tout ce que défendent les Austro-Hongrois. Ni
le but de la guerre, ni l'ennemi qu'ils devaient combattre n'était le leur. Les buts de guerre de l'Entente au contraire, sont les buts de guerre tchéco-slovaques et les ennemis de l'Entente sont les ennemis des Tchéco-Slovaques.
Polonais et Tchèques.
Dans une des sessions récentes du Reichsrat de Vienne le président du « Kolo Polskie », M. Lazarski, et le président du « Cesky Svaz », M. Stanek, ont adressé au gouvernement une interpellation qui met en lumière la crainte qu'inspirent à l'Autriche les relations nouvelles, intimes et cordiales, qui se sont établies depuis quelque temps entre les Tchèques et les Polonais. Voici l'histoire: le recteur de l'école polytechnique tchèque de Prague a sollicité au mois d'octobre 1915 l'autorisation du ministère de l'Instruction publique d'inscrire six étudiants polonais du Royaume, désireux de faire leurs études à Prague. Le ministre refusa l'autorisation en ajoutant que les étudiants en question étaient libres de s'inscrire dans n'importe quelle école polytechnique allemande d'Autriche. Cette décision du ministère fut maintenue malgré l'objection,, en vérité fort justifiée, du recteur de l'école polytechnique de Prague, qui attirait l'attention du gouvernement sur le fait que les six étudiants polonais ne comprenaient pas un seul mot d'allemand tandis que la langue tchèque, qui se rapproche du polonais, leur serait plus facile à comprendre.
Qu'est-ce qui justifie, demandaient les députés interpellateurs, cette inimitié du gouvernement contre l'école polytechnique tchèque? La raison est simple et tout le monde la connaît en Bohême aussi bien qu'en Pologne, malgré le mutisme du gouvernement qui n'a pas répondu à l'interpellation. On craint à Vienne la solidarité des Tchèques et des Polonais, qui se manifeste de plus en plus clairement et qui constitue un grave danger pour l'hégémonie germanique. Surtout depuis la révolution en Russie et depuis la convocation du Reichsrat de Vienne la collaboration tchéco-polonaise devient chaque jour plus intime. La déclaration de l'Union Tchèque du 30 mai, réclamant la création de l'Etat tchécoslovaque, a trouvé en Pologne un écho extrêmement sympathique et chaleureux. « En revendiquant un Etat indépendant, écrivait le Glos Naroda, les Tchèques ne formulent, en réalité, qu'un programme minimum; ils ne peuvent accepter un autre régime politique quand des peuples beaucoup plus jeunes au point de vue intellectuel et politique réclament l'indépendance complète.
D'autrçs journaux polonais, le Czas, le Nowa Reforma, etc., ont écrit dans le même sens et on a vu plus tard qu'il ne s'agissait pas de simples paroles de sympathie. Les Polonais ont repoussé le projet de l'autonomie de la Galicie qui devait livrer les Tchèques aux Allemands, ils ont refusé de former avec les Allemands une majorité gouvernementale et de faire partie d'un cabinet de coalition où les Tchèques ne seraient pas représentés. Ce fut un précieux réconfort pour les Tchèques qui d'autre part exercent une influence considérable sur l'évolution intérieure des partis polonais, en encourageant par leur radicalisme hardi et franc les éléments polonais populaires et démocratiques. Certes, les anciennes traditions polonaises aristocratiques et autrichiennes n'ont pas encore tout à fait disparu et continuent à exercer une certaine influence. Mais la coalition du parti populaire, du parti social-démocratique et du parti de l'Union nationale gagne chaque jour du terrain sous la direction sage et énergique de MM. Glombinski et Tetmayer, qui veillent attentivement à ce que l'opportunisme des conservateurs ne revienne plus jamais au pouvoir. Cette nouvelle orientation polonaise qui n'a plus rien de commuti avec l'Autriche rencontre en Bohême de profondes sympathies qui ne peuvent que consolider l'alliance tchéco-polonaise.
En l'honneur de la Pologne
Une matinée solennelle a eu lieu le jeudi 5 juillet, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, en l'honneur de la Pologne. Elle était organisée par le comité « l'Effort de la France et de ses Alliés )), sous la présidence de M. Stephen Pichon, sénateur, ancien ministre des Affaires étrangères. M. Pichon, au début de la séance, a donné lecture d'un télégramme envoyé au nom des organisations polonaises aux Etats-Unis de l'Amérique du Nord par MM. Paderewski et Smulski qui adressent leurs salutations à l'assemblée et affirment leur adhésion aux idées doht elle est l'expression. Dans son discours inaugural M. Pichon a formulé une admirable caractéristique des moments décisifs de l'histoire polonaise:
« La Pologne, c'est au xv* siècle, une efflorescence d'art et de liberté, succédant à la défaite des Brandebourg; c'est, au xviii^ siècle, la victoire de la civilisation sur la barbarie orientale; c'est, au xviii^ siècle, la camaraderie de La Fayette et de Kosciuszko sur les champs de bataille ovi naissait la République des Etats-Unis d'Amérique; c'est, au xix«' siècle, la gloire conquise sous les dra-
peaux de la Grande Armée, puis, aux jours cruels de l'Année terrible, les épreuves subies avec nous dans des combats désespérés; c'est, aujourd'hui, la fraternité d'armes pratiquée avec les troupes alliées dans la plus meurtrière des guerres pour le salut du monde entier ».
Passant à la question polonaise et au rôle qu'elle joue dans la guerre actuelle, le président associe les Polonais et les Alsaciens-Lorrains qui, dit-il, « partagent à nos yeux la fraternité du malheur » et qui ont droit aux mêmes réparations, aux mêmes revanches de la justice.
Un exposé capital de la question polonaise a été donné par M. Georges Leygues, député, ancien ministre, président de la commission des affaires extérieures du Parlement. L'orateur, après avoir examiné les raisons sociales, économiques et politiques de la résurrection de la Pologne, a défini le problème tel que la grande guerre l'a posé devant les Alliés:
« Les Empires centraux ont essayé de procéder à un quatrième partage. Les Alliés veulent la reconstitution de l'unité de la Pologne, c'est-à-dire la réunion en un seul corps de nation des terres polonaises appartenant aux Etats co-partageants. Ils veulent, en second lieu, l'indépendance de la Pologne, en vertu du principe des nationalités et du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. »
Après les réconfortantes paroles de M. Bracke, député socialiste de la Seine, qui a constaté que tous les représentants de tous les partis sont rassemblés dans le salut à la Pologne rétablie, c'est à M. Denys Cochin, sous-secrétaire d'Etat du blocus, qu'a incombé la tâche de parler aa nom du gouvernement français. Il rappelle les plus saisissants souvenirs de l'histoire de Pologne et termine en disant:
« Cette guerre. Messieurs, cette guerre soutenue pour le salut de la liberté en Europe, peut-elle s'achever sans la délivrance d'une des grandes nations de l'Europe; une nation de vingt-cinq millions d'âmes, restée saine sous le joug, indépendante d'esprit sous une triple oppression, unie malgré le déchirement, vivante bien que d'abominables traités aient dressé son acte de décès: cette nation, toute prête à ressusciter, comme la Grèce après Navarin, sera-t-elle une fois de plus oubliée et abandonnée?
Si après cette longue et horrible épreuve, la nation polonaise ne devait pas retrouver son indépendance, sa souveraineté; si ses trois tronçons n'étaient pas réunis, avec un accès donné au rivage de la mer; si cet Etat ne devait pas renaître en Europe avec assez de force pour devenir un élément essentiel d'équilibre et de paix durables, alors les promesses faites au monde civilisé par la France et ses Alliés ne seraient pas tenues. Alors l'espérance
qui a rangé à côté de nos armées celles de tous les peuples libres serait déçue. Mais l'œuvre de justice s'accomplira tout entière ».
En résumant les déclarations et les discours tenus, M. Pichon conclut que les paroles prononcées sont un engagement de la France, d'accord avec les alliés, de libérer la Pologne, de réunir ses trois tronçons et de lui donner un accès à la mer; de lui assurer sa pleine et entière souveraineté d'Etat indépendant et de considérer la restauration de la Pologne comme un des buts de guerre et une condition de la paix.
« Il en sera ainsi ! » — s'écria-t-il pendant que la salle comble éclatait en applaudissements prolongés, auxquels sont venus se mêler les accents de la marche guerrière polonaise: « Jesze Polska nie zginela! » (Non, la Pologne n'est pas encore morte). Cette émouvante manifestation s'est terminée par la récitation de poèmes de Lamennais et de Mickiewicz et par l'exécution de chants polonais et de la « Marseillaise ».
Situation économique.
Nous avons déjà dit que la récolte des Empires centraux sera cette année vraiment maigre. Les nouvelles qui nous viennent des Pays Tchèques et de Hongrie, et qui sont absolument sûres, nous le confirment. Voici un aperçu général de la situation :
Dans les régions du Nord de la Bohême: La chaleur est tellement accablante que le sol est presque brûlant. Les champs sont brûlés. Les semailles de printemps n'ont rien donné. Une bonne moitié des épis de seigle est vide; les champs de trèfle sont desséchés, il y a peu de foin ; deux jours après le fauchage la prairie est brûlée par le soleil. Le navet et les légumes ne peuvent pas être plantés à cause de la sécheresse.
Dans la région de Kolin: Pas de pluie durant le mois de mai et de juin. Le seigle est rare et sèche vite. Le froment et l'orge de printemps sont desséchés pour plus d'un tiers. On n'aura pas d'avoine cette année. La pomme de terre a mal germé et ses fanes sont sèches. Il y aura peu de trèfle et point de regain.
Dans la région de Nachod: La presque totalité des récoltes est desséchée. Le vent chaud a séché entièrement le sol; on coupe le seigle de printemps. Les fruits sont tombés avant d'être mûrs. Il y avait très peu de foin et il n'y aura pas de seconde coupe.
De la région de Sumava: La région souffre de chaleurs terribles. Les semailles de printemps sont desséchées pour la plus grande partie et il n'y a pas le moindre espoir d'avoir du regain.
De la région de Mlada Vozice: Pas de pluie depuis le 30 avril- Dans le sol léger les semailles de printemps sont complètement desséchées. Là où le sol est plus compact elles sèchent aussi, mais ne sont pas encore tout à fait anéanties. Tout ce qu'on a semé plus, tard — et c'est la plus grande partie — a peu germé, ce qui a germé est rare et pauvre. Le froment mûrit à peine et sèche déjà. Les prairies sont brûlées par le soleil, on n'aura point de foin de seconde coupe. Impossible de planter des choux et de la betterave. Les champs préparés pour cela sont ou comme de la cendre ou comme de la pierre. Le trèfle est desséché.
C'est à peine si la pomme de terre commence à se montrer. Les arbres fruitiers qui n'ont pas gelé ont été brûlés et ont perdu leur feuillage. On n'aura pas de fruits.
Dans la Valachie morave: La chaleur et la sécheresse de cette année produisent un effet désastreux; tout est brûlé partout.
Dans la région d'Olomouc: Les champs sont desséchés. Les fruits sont tombés. Le baromètre est à 757 m 'm et le thermomètre à 30° R. Une chaleur tropicale. Dans aucune partie des Pays tchèques ni les champignons, ni les fraises, ni les mûres ne se sont montrés cette année. Telle est la situation en Bohême et en Moravie; elle n'est guère meilleure en Hongrie. Le seigle supporta bien les froids de cet hiver, mais aujourd'hui ce n'est plus que de la paille; les épis sont à moitié vides. La floraison fut bonne, mais la sécheresse et les vents ont empêché le développement du grain. Le froment ne donne pas de meilleur espoir; il y a seulement un peu moins de paille. En ce qui concerne les semailles de printemps, elles sont tristes à voir; il n'y a que dans les régions les plus fertiles, telles que le Banat et la région de Hatvan, qu'on espère obtenir une récolte qui payera les dépenses; dans toutes les autres régions on ne récoltera même pas les grains des semailles. Nombreux sont les districts où la betterave ne s est pas encore montrée; l'engrais est très rare; le paysan est obligé de \endre son bétail. Les froids qui ont subit&ment passé sur tout les pays pendant quelques jours du mois de mai, ont anéanti tout le froment. Le blé manquera, et aussi l'engrais et la pâture.
Il est intéressant de constater que certains journaux allemands comme par exemple « Vossische Zeitung », « Berliner Tageblatt », « Munchener Neueste Nachrichten », décrivent l'état de la récolte comme très bon grâce, paraît-il, au soleil qui ne cesse de répandre sa bienfaisante chaleur. Les journaux tchèques s'en moquent ouvertement et dans un article intitulé « Y a-t-il des miracles? » un journal pose la question: comment se fait-il que la chaleur accablante qui brûle tout en Autriche-Hongrie est
avantageuse à la récolte allemande? Et il ajoute: personne ne s'y trompera, surtout à l'étranger.
Les pays tchèques sont exploités par Vienne et par Berlin de la plus honteuse façon, en voici encore la preuve: Les députés Pik et Jirasek ont interpellé le gouvernement sur l'extermination de la race bovine en Bohême et en Moravie. En Bohême on a réquisitionné dernièrement 70.000 bêtes, dont seulement 8.000 ont été laissées pour le ravitaillement de la population civile. En Moravie on a réquisitionné 12 0/0 de la totalité du bétail.
Quoique cette année la récolte des fruits en Bohême atteigne à peine 8.000 wagons, la Centrale Viennoise, pour les fruits et les légumes, a donné des ordres pour que 5.000 wagons de fruits fussent exportés en Allemagne et 5.000 à Vienne. Le reste peut rester en Bohême...
Il en est de même pour les œufs et le charbon. Les villes de Bohême sont absolument dépourvues d'œufs: mais le gouvernement en exporte en Allemagne, de la seule région de Pisek, un wagon par semaine. Le charbon de Bohême, dont on manque partout, est exporté en Saxe par milliers de tonnes.
Différence des prix des divers articles entre 1914 et 1916
Prix des 100 unités 1914 1916
Couronnes Couronnes
Sucre 74,50 102*
Chicorée 52 150
Haricots 27 400
Pois 32 84*
Millet hongrois 36 450
Cumin 68 900
Orge perlé 25 72*
Malt à café 32 90*
Farine de seigle 24,50 46*
Farine de froment 39 110*
Miel 120 960
Pavot 56 150*
Noix 94 450*
Concombre (une caisse) 11 45
Tomate (une caisse) 13 65
Choucroute 16 58
Pommes de terre 4,80 15*
Les prix marqués par une * sont taxés par les autorités.
Fécule de pomme de terre. . . . 33,50
Pruneaux de Bohême 35
Légumes secs 90
Marmelade de prunes 45
Marmelade ordinaire 68
Thé 400
Figues 42
Fenouil 52
Amandes 300
Café 240
Epices 110
Poivre 170
Poivre rouge 160
Riz 35
Raisins secs 130
Cannelle 190
Vin (ordinaire blanc) 52
Vin (ordinaire rouge) 56
Savon (62 0/0 d'huile) 60
Pétrole 24,50
Carbonate de soude 5,80
Bougies 62
Bonbons 82
Chocolat 180
Mélasse 56
Papier d'emballage 22
Vinaigre 15
Allumettes 103
Suif fondu 120
Beurre 280
Margarine 164
Graisse fondue 142
Ouvrag;es reçus à la Rédaction.
Ernest Denis: Les Slovaques, chez Delagrave.
Charles Rivet. Le dernier Romanof, chez Perrin et Cie.
P.-G. La Chesnais: La Révolution russe et la Paix; librairie de
l'Humanité.
A. Chervin; L'Allemagne de demain, chez Berger-Levrault. Le Monde Slave, revue mensuelle. Directeurs: Ernest Denis, Robert de Caix. — Paris, rue Cassette, 19-21.
Alphonse Muzet; Le Monde balkanique, chez Ernest Flammarion.. H. Angell; Le Soldat serbe, traduit du norvégien; librairie
Delagrave.
Stanislas Posner; La Pologne d'Hier et de Demain, chez Félix
Alcan.
Marius-Ary Leblond; En Allemagne une Révolution est-elle possible? chez Albin Michel.
Charles Gide; La Politique Commerciale après la guerre. — Ligue des Droits de l'Homme et du Citoyen, Paris, 1, rue Jacob.
Parmi les livres qui sont parvenus à notre Rédaction, ceux de l'Edition Bossard méritent une attention toute spéciale parmi ceux qui étudient l'Europe Centrale et surtout le problème de l'Autriche-Hongrie. Nous ne manquerons pas de publier dans La Nation Tchèque le compte-rendu des livres les plus intéressants. Jules Chopin: L'Autriche-Hongrie « brillant Second » ; préface
de M. E. Denis, Edition Bossard.
Emile Laloy; La Diplomatie de Guillaume H; Edition Bossard. Auguste Gauvain; L'Europe au jour le jour; Tome I; La Crise
Bosniaque 1908-1909; Edition Bossard.
Harold Begbie; L'Angleterre justifiée; traduit de l'Anglais par
Price Hubert; Editions Bossard.
Jean Ajalbert.- L'Heure de l'Italie, voyage de Guerre 1916; Edition Bossard.
Gabriel Arbouin; Les Nations d'après leurs Journaux; Edition Bossard.
Supplément à «La Nation Tchèque»
La Session du Reichsrat»
Les mauV'Ais jours de l'Autriche
Pendant les premiers jours du mois de juin la plupart des journaux allemands de Vienne ont tâché de diminuer l'in-^portance des déclarations par lesquelles les quatre groupes slaves au Reichsrat avaient proclamé dans la session du 30 mai, la volonté de leurs peuples de se constituer en Etats indépendants. Il ne s'agit, disaient-ils, que de proclamations oratoires dont il n'y a pas lieu de s'inquiéter et qui ne sont destinées qu'à extorquer du gouvernement des concessions., Il est vrai que ces déclarations étaient extrêmement nettes et radicales, surtout celle des Tchèques qui réclamaient un Etat tchécoslovaque démocratique englobant la Slovaquie hongroise sans dire un mot du régime et de la dynastie éventuelle de cet Etat. Mais les députés tchèques ne déposaient-ils pas à l'ouverture de chaque session du Reichsrat une protestation traditionnelle contre la constitution autrichienne, sans en tirer de conséquences pratiques? Et les Yougoslaves, comment pourront-ils résister à l'offre d'un ou de deux portefeuilles ministériels que, avant la guerre, ils ont longtemps sollicité en vain? Les milieux allemands étaient encore moins inquiets au sujet des Polonais. On ne croyait pas
•à leur défection, leur opportunisme étant devenu un dogme de la politique autrichienne. Ils ne feraient pas, pensait-on, de. sérieuses difficultés au gouvernement à condition qu'ils obtiennent quelques concessions économiques immédiates et quelques promesses pour l'avenir. Cet optimisme des milieux politiques de Vienne n'a pas été de longue durée et les événements ont montré bientôt que M. Ganz avait raison quand il écrivait dès le 7 juin dans la Gasette de Francfort que « l'histoire mondiale désignera un jour la première semaine du mois de juin 191 7 comme fatale pour l' Autriche-Hongrie. » La constitution du bloc d'opposition slavo-latine, la chute du comte Clam-Martinitz et l'échec complet du nouveau cabinet de M. Seidler, qui a amené la fermeture prématurée du Reichsrat, ont porté, en effet, des coups terribles à l'Autriche qui s'est vue abandonnée par la majorité de ses populations, résolues à travailler à sa dissolution. Ces coups peuvent être mortels mais seulement à une condition : que ITintente se rende bien compte du sens et de la portée internationale de la lutte engagée actuellement entre les Slaves et les Germains à l'intérieur de la monarchie, et qu'elle en déduise les conséquences pour sa f)ropre politique et la conduite de la guerre. Si elle omet de le faire et si elle ne prête pas la plus grande attention aux événements extrêmement importants que nous nous proposons de suivre ici, elle commettra à son tour une erreur fatale non seulement au préjudice des peuples slaves de l'Autriche-Hongrie, mais avant tout au préjudice de ses propres intérêts.
Le programme du comte Clam-Martinitz
Le premier engagement des deux blocs, slave et germain, qui a prouvé aux Allemands et au gouvernement le sérieux de la situation a eu lieu le 5 juin lors du vote du nouveau règlement du Reichsrat. Les 185 députés allemands se trouvèrent complètement isolés contre 203 Slaves, Italiens et Roumains qui votèrent
solidairement pour le projet de loi du député tchèque Franta, statuant que les discours des députés non allemands seraient désormais juibliés dans le « Bulletin officiel » dans leur langue originale. Ce fut pour les Allemands et pour le gouvernement une grande surprise et une défaite très sensible. « Ce n'est pas un groupe de députés qui s'est trouvé isolé, mais l'Etat lui-même » écrivait la Ncuc Frcie Presse », qui reprochait amèrement aux Polonais d'avoir abandonné l'Etat et les Allemands au moment le plus critique.
Mais le comte Clam-Martinitz quoique indigné et inquiété, ne désespérait pas encore; il ne croyait pas aux bruits qui couraient sur la formation d'un bloc slave d'opposition et il gardait toujours l'espoir qu'au moment décisif les Polonais reviendraient à leur ancienne tactique opportuniste.
C'est dans cette pensée qu'il a prononcé son grand discours du 12 juin, qui fut son chant du cygne et même le véritable chant funèbre de l'Autriche.
L'impression qu'il produisit fut désastreuse même dans les milieux allemands. Ce ne fut pas, écrivait la « Zeit », un discours du premier ministre, mais le compte rendu du secrétaire d'une société anonyme qui déclame devant l'assemblée générale des bailleurs de fonds les choses que tout le monde sait, et garde prudemment le silence sur les secrets commerciaux. « Le gouvernement ne comprend pas les signes du temps », écrivait l'organe des socialistes austro-allemands en flétrissant la stérilité et l'étroitesse d'esprit d'un président du conseil cjui ne sait expliquer les revendications des quatre peuples slaves ([ue ])ar 1' « exaltation nationale ».
Cette phrase d'ailleurs provoqua un orage formidable sur les bancs slaves. Les députés tchèques, polonais et yougoslaves se ruèrent de tous les côtés vers la tribune pour protester contre cette insulte <( Traître f Renégat! Criminel! », telle était la réponse des Tchè-
ques qui, au milieu d'un vacarme indescriptible, quittèrent la salle avec la plupart des députés slaves, sans attendre la fin du discours du président du conseil. Devant la Chambre à moitié vide le comte Clam définissait son programme.
« Notre but c'est l'Autriche, ses fondements séculaires et son unité doivent rester intacts. Jamais encore dans l'histoire les peuples autrichiens n'ont manifesté de façon aussi éclatante leur union indissoluble, leur volonté de former un seul Etat, et leur force victorieuse dans la défense et dans l'attaque... Le gouvernement respectera même à l'avenir la structure historique de la monarchie et veillera à ce que le libre développement intellectuel des peuples égaux en droit soit assuré... Mais le gouvernement se voit obligé de protester énergiquement contre la discussion des connexités politiques touchant la sphère de souveraineté territoriale de l'autre Etat de la monarchie... Le gouvernement se réserve pourtant de présenter lui-même, au moment opportun, de vastes propositions qui, à son avis, pourraient amener une heureuse conciliation entre les nécessités de l'Etat et les vœux justifiés des nations. »
La réponse que firent à ce discours les partis slaves sera considérée un jour par l'histoire comme la sentence de mort de l'Autriche-Hongrie. L'un après l'autre, les représentants des groupes slaves montèrent à la tribune pour déclarer que leurs peuples ne voulait pas de, l'Autriche que comportait le programme du com'je Clam. C'est en vain qu'en des phrases dictées par B'.rlin et Budapest le comte Clam repoussait les revendications d'unité et d'indépendance polonaises, tchécoslovaques et yougoslaves. Ce n'est pas l'Autriche, ni la Hongrie, ni l'Allemagne c[ui décideront du sort des Slaves, ce n'est pas non plus le Reichsrat ou la dynastie, mais la force des choses, l'idée triomphante de la justice, portée à la victoire par les armes de la démocratie mondiale.
DisceuRS DU DÉPUTÉ Stransky
Le député tchèque Stransky prit le premier la parole pour répondre au président du conseil; son discours
vibrant rappelait les paroles prononcées au congrès révolutionnaire de Prague en 1848, ou les appels lancés dans les rues de Petrograd aux jours turbulents de la grande révolution. Plus de cent députés slaves vinrent serrer la main au leader tchèque quand il eut terminé son réquisitoire fulminant contre la terreur sanglante dont les Slaves et les Latins de la monarchie sont devenus l'objet depuis trois ans et Fexposé magistral du programme révolutionnaire des Slaves autrichiens.
Dans son commentaire du programme politicjue tchèque proclamé dans la première séance du Parlement, voici ce que dit le Docteur Stransky :
Nous voulons devenir une nation heureuse et libre, libérée de toute domination étrangère. Nous voulons que nos enfants soient élevés en notre langue et dans nos écoles d'après notre morale et notre culture nationale, qu'ils deviennent de bons citoyens de notre pays tchèque. Nous voulons nous gouverner nous-mêmes; la magistrature doit se servir de notre langue et avoir sa résidence dans notre pays; nous voulons contracter nous-mêmes nos alliances internationales et nous ne voulons pas qu'elles soient conclues par-dessus notre tête et sans notre consentement. Mais avant tout nous demandons le droit de constituer un Etat. Nous réclamons notre droit et les garanties de notre existence nationale que, ces dernières années, la monarchie et la dynastie ont déshonoré et foulé aux pieds.
Mais aujourd'hui nous sommes convaincus qu'aucun des grands vroblèmes qui agitent aujourd'hui l'Europe et le monde entier râi sera résolu dans ce parlement. Que vient faire ce parlemeint avec ses débats et ses disputes auprès de la dialectique sanglante des champs de bataille? Nous savons très bien aussi que la protestation tchèque ne résoudra rien non plus. Mais le droit d'état tchèque n'est pas périmé. Nous vivons à une époque où les réalités se dressent inflexibles et où le mensonge tombe infailliblement... Et si l'intérêt d'un Etat n'est pas identique avec la liberté et les intérêts du peuple, cet Etat n'a aucun droit à l'existence.
Le député Waldner (Allemand) : Ah, à présent nous le savons !
« Oui, répondit le député Sransky, le monde entier admet maintenant ce principe. Dans le discours du trône nous voyons un essai pour faire revivre l'ancien principe de l'Etat tel que Joseph II le comprenait: L'Etat en premier lieu et les peuples ensuite. Mais la démocratie moderne a introduit un principe tout
opposé: le peuple d'abord et l'Etat ensuite. L'Etat ne peut être qu'un moyen dont les peuples se servent pour atteindre leur but. C'est pourquoi nous voyons que le monde entier exige que la paix soit fondée sur le bien-être et la satisfaction de tous les peuples. »
Le sens des discours du député Stransky était clair : les Tchèques veulent l'unification et l'indépendance nationales; ils n'attendent plus rien de l'Autriche, de son gouvernement et du Reichsrat. D'autres députés tchèques dirent la même chose, tout aussi clairement. Le député socialiste national tchèque Stribrny déclara que les Tchèques voulaient se constituer en république libre et le député radical Kalina indiqua ouvertement comment les Tchèques espéraient atteindre ce but : <( On voit bien, dit-il, que nous sommes très faibles dans cette monarchie pour résoudre les quatre grands problèmes politiques, polonais, tchécoslovaque, allemand et yougoslave. Mais l'histoire travaille et Némésis approche!»
Les Yougoslaves, eux aussi, déclarèrent avec la plus grande énergie qu'on avait tort de mésestimer la force de leur décision et l'importance de leur déclaration du 30 mai. (( Nous voulons être libres de toute domination étrangère » dit le président du nouveau Club yougoslave, M. Korosec.
Et le nouveau président du Kolo Polskie, élu à la place du chevalier Bilinski, M. Lazarski déclara non moins énergiquement que les Polonais non plus n'abandonneraient jamais le programme de la Pologne unifiée, complètement indépendante, et qu'ils ne pouvaient pas soutenir un gouvernement qui s'était montré si ouvertement l'ennemi de la Pologne.
La chute du comte Clam-Martinitz
Cette décision polonaise, ratifiée formellement le 16 juin par un vote de la séance plénière du Kolo Polskie, fut décisive; le cabinet Clam Martinitz,
n'ayant pas la majorité, se vit obligé de donner sa démission. L'empereur ne voulut pas l'accepter. Il gardait toujours l'espoir qu'on pourrait gagner au moins une partie des Slaves pour former une majorité gouvernementale et ordonna le 19 juin au comte Clam-Martinitz de faire aux partis slaves de nouvelles propositions précises au sujet d'un cabinet de coalition. Les Allemands ne firent aucune opposition à ce projet et tâchèrent, au contraire, de le faire aboutir. Le « National Verband » entra directement en contact le 19 juin avec la présidence de l'Union Tchèque pour lui proposer de constituer un ministère comprenant 17 membres dont trois Tchèques, trois Polonais, un Yougoslave et un Ruthène.
Ces tentatives ayant complètement échoué, le gouvernement se tourna du côté polonais et yougoslave. Le 21 juin, le président du Club Yougoslave, M. Korosec fut convié chez l'empereur qui, au cours d'une longue audience, s'efforça de le gagner pour vme majorité de coalition. Le même jour la présidence du Club Polonais eut un long entretien avec le comte Clam-Martinitz qui espérait toujours briser le bloc slave et amener les Polonais à revenir sur leur décision. La réponse définitive de ces deux groupes slaves aux propositions du gouvernement et de la couronne fit sensation. Le député Korosec dit ouvertement à Tempereur que les Yougoslaves ne pouvaient dans aucun cas abandonner les Tchèques et le Club Polonais déclara d'autre part que les Polonais ne pourraient entrer que dans un ministère où tous les peuples slaves et avant tout les Tchèques seraient représentés.
Là-dessus le cabinet du comte Clam-Martinitz se retira définitivement pour faire place à un cabinet l)uremcnt bureaucratique présidé par M. Seidler.
Le ministère bureaucratique de M. Seidler
Le nouveau président du conseil se convainquit bientôt que son prédécesseur ne lui avait laissé qu'un héritage de ruines et que la crise profonde dont le comte Clam-Martinitz était devenu la victime touchait aux bases mêmes de la monarchie. La presse allemande a tout d'abord annoncé que M. Seidler n'était nommé qu'à titre provisoire et que sous peu son cabinet devait être remplacé par un ministère de coalition parlementaire auquel il préparerait le terrain.
Il sembla à un certain moment que M. Seidler n'était pas loin de réussir et qu'il pourrait atteindre son but au moins partiellement en détachant des Tchèques les Polonais et les Yougoslaves. Ce fut après le vote du budget provisoire qui a rallié, dans la séance du 26 juin, 290 voix contre les 1 50 voix des Tchèques, des Ruthènes, des socialistes allemands et des six députés italiens. On a vu plus tard combien cette opinion était erronnée. « Nous ne voulons nullement témoigner la moindre confiance au gouvernement, déclarait le président du Club Yougoslave, le député Korosec, dans une interview accordée au rédacteur du journal tchèque Venkov, où il expliquait l'attitude de son parti — nous voulons tout simplement empêcher la dissolution immédiate du Reichsrat et le retour de la terreur dont nous avons tant souffert, mais nous restons solidaires des Tchèques. »
Tout le monde comprit que l'attitude des Polonais avait les mêmes motifs et que ces deux groupes, polonais et yougoslave, sans rabattre la moindre parcelle de leur programme s'étaient mis complètement d'accord avec les Tchèques pour leur laisser la direction de l'opposition.
Cette tâche, les Tchèques la remplirent bien. Dans la séance du 26 juin le député Staniek déclara que les Tchèques refuseraient le budget non seulement au
gouvernement actuel, mais à tout autre gouvernement qui n'accepterait pas dans son programme le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.
({ Nous ne consentirons jamais, ajoutait l'ancien ministre tchèque, M. Prasek, dans la même séance, à envoyer nos représentants dans un cabinet autrichien pour qu'ils prennent la responsabilité de la guerre et de l'alliance néfaste avec l'Allemagne qui a amené la monarchie à la ruine. Nos collègues emprisonnés ont été condamnés pour avoir prêché l'alliance avec la France et la Russie. Nous étions avant la guerre tous du même avis. Si vous traitez nos collègues de traîtres, vous devez nous donner le même nom. Nous sommes tous des traîtres. Actuellement nous ne saurions soutenir aucun gouvernement qui ne s'engage à abolir le dualisme austro-hongrois et à créer avec les deux parties de la monarchie des Etats nationaux indépendants. »
Le député socialiste Bechyné et le député catholique Zahradnik parlèrent dans le même sens au nom de leurs partis. Leurs paroles déchaînèrent à plusieurs reprises un tumulte épouvantable. Les députés allemands Fâcher, Heine et d'autres se précipitaient, fous de colère, sur les bancs des députés tchèques en les accusant de trahison. « Fourra-t-on jamais compter, criait le député Wolf, combien de victimes sanglantes nous a coûté la propagande traîtresse des Kramar et des Klofac avec lesquels vous vous déclarez solidaires et qui ont amené même les Polonais et les Slovènes dans les rangs de nos ennemis? »
Ces événements produisirent dans toute la monarchie une profonde impression et en Allemagne même on finit par voir clair dans la situation. « Les Tchèques, les Polonais et les autres Slaves — écrivait le docteur Gîinz dans la Gazette de Francfort — ne se sont nullement montrés disposés à certifier que dans l'Etat autrichien aucun peuple ne se sent opprimé. Leur politique
s'appuie sur une thèse tout à fait contraire. Ils ne veulent plus de l'Autriche mais ils demandent des Etats nationaux distincts pour lesquels ils réclament le droit d'engloutir et d'opprimer les minorités allemandes. Le conflit qui en surgit ne saurait être aplani par de petits moyens comme celui d'un cabinet parlementaire. Aussi il semble bien que la crise ne pourra pas être résolue à rintérieur de l'Autriche. »
Le droit de l'empereur contre
le droit des peuples
Une déclaration très importante du comte Czernin vint bientôt confirmer cette thèse de la Gazette de Francfort en mettant en lumière le caractère international des problèmes nationaux en Autriche-Hongrie. Le ministre des Affaires étrangères croyait impossible de laisser sans réponse les déclarations réitérées des différents députés slaves qui contestaient la compétencedu Reichsrat pour la solution des problèmes nationaux de la monarchie et qui, comme les socialistes Daszynski (Polonais) et Soukup (Tchèque), allaient jusqu'à contester à l'empereur le droit de statuer sur les conditions de la paix en se réclamant du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.
C'est pour cela que le comte Czernin fit lire au Reichsrat, le 27 juin, par le président du conseil M. von Seidler, sur le droit des peuples une déclaration sensationnelle qui eut une répercussion énorme aussi bien en Autriche qu'à l'étranger. Voici textuellement la déclaration lue par M. Seidler :
« J'ai l'honneur de faire donner à la Chambre, d'accord avec le ministre des Affaires étrangères, l'explication suivante: La supposition formulée dans l'interpellation du député Daszynski d'après laquelle le gouvernement impérial et royal aurait reconnu le droit des peuples de disposer d'eux-mêmes comme la hase d'une paix durable est une erreur. Le gouvernement impérial et royal se base sur l'article 5 de la loi fonda-
mentale du 21 décembre 1867 qui réserve la conclusion de la paix à Sa Majesté l'empereur en lui confiant ainsi la défense des intérêts des peuples autrichiens en ce moment décisif. Sous la réserve expresse de ce droit suprême de la couronne le gouvernement impérial et royal est prêt à chaque moment, d'accord avec ses alliés, à entrer en négociations avec les Etats ennemis sur la base d'une paix honorable, mais il repousse avec énergie toute autre base de négociation. »
Cette d-éclaration monstrueuse, fondée sur les principes politiques du moyen-âge, provoqua au Reichsrat une véritable consternation.
« C'est une provocation stupide et intolérable, déclara le député social-démocrate allemand Seitz, en prenant le premier la parole après le président du conseil. — Si Lloyd George et Ribot sont assez malins, dit-il, ils ordonneront l'affichage de cette déclaration du comte Czernin dans toute la France et dans toute l'Angleterre pour démontrer une fois de plus à leurs peuples égarés combien il est nécessaire de com' battre les empires centraux pour conquérir aux peuples quils oppriment la liberté et le droit de disposer d'eux-mêmes. »
Le député Seitz a sans doute raison ; mais la déclaration du'^bmte Czernin était beaucoup plus qu une provocation : elle formulait d'une façon nette et précise le problème vital de l'Autriche tel qu'il était posé par les partis slaves: les questions de nationalité auirichienne seront-elles résolues à l'intérieur de la monarchie ou bien doivent-elles être considérées comme des questions internationales. Est-ce l'empereur qui fera la paix ou les peuples qui décideront eux-mêmes de leur sort et du régime politique sous lequel ils désirent vivre à l'avenir. Une réponse à cette question n'était, certes, pas superflue et le comte Czernin la donna en réclamant pour la couronne le droit divin imprescriptible de faire la guerre et la paix et de décider de la structure politique de l'empire.
Les Tchèques, d'autre part, ne tardèrent pas eux aussi à préciser leur point de vue dans cette question capitale. Dans la séance du Reichsrat, le 28 juin, le député tchèque Baxa déclara au nom de ses collé-
:gues: « Le peuple tchèque n'abandonnera jamais sa revendication de former un Etat indépendant. Après les déclarations que le président du conseil a faites hier, nous sommes obligés de proclamer de nouveau qu'à notre avis, la question tchèque et les autres questions slaves de cette monarchie ne seront résolues ni au Reichsrat ni aux Délégations ni dans les chancelleries des ministres autrichiens, mais uniquement au congrès général de la paix où l'on statuera sur les droits des petits peuples. Nous attendons que les représentants de tous les grands peuples libéraux défendent les droits du peuple tchèque. »
Cet appel ouvert et hardi aux peuples de l'Entente ne laissa plus subsister aucun doute sur le caractère de la crise autrichienne et sur les buts poursuivis par l'opposition tchèque.
(( Nous voici enfin fixés, criait le député allemand Wichtl, sur les buts de guerre de Messieurs les Tchèques. Ils se préparent à conquérir un Etat indépendant qui serait même capable de signer des contrats internationaux et de conclure des alliances... Suivant leur fantaisie, cet Etat tchèque doit englober non seulement la Bohême, la Moravie, la Silésie et le comté de Glatz (Kladsko) qui fait partie de la Prusse, mais aussi la partie supérieure de la Hongrie habitée par des Slovaques. ))
Il paraît cependant que le comte Czernin prenait un peu plus au sérieux que M. Wichtl, la « fantaisie » des Tchèques. Le même jour, le 28 juin, l'empereur conviait à son château de Baden le président de l'Union Tchèque pour lui demander à quelles conditions les Tchèques seraient disposés à faire partie d'un ministère de coalition. Le même jour les journaux de Prague reproduisirent une interview accordée par le député ■ Stanek au rédacteur de VAz Est de Budapest, qui ne laissait aucun doute sur la réponse que l'empereur avait pu obtenir, a Les députés tchèques, disait M. Stanek,
ne soutiendront aucun gouvernement qui ne s'appropriera pas le programme de l'Union Tchèque, c'est-àdire de l'unification des Pays Tchèques avec les Slovaques de Hongrie en un seul Etat. »
Tout le monde comprit qu'en posant cette condition inadmissible pour le gouvernement autrichien tant que l'empereur d'Autriche gardera sa qualité de roi de Hongrie, les Tchèques ont voulu simplement annoncer que jusqu'à la fin de la guerre ils ne traiteront ni avec les Allemands ni avec la couronne, et qu'ils combattront pour la réalisation de leur programme jusque dans ses dernières conséquences.
L'amnistie
C'est dans ces conditions que l'empereur signa, le 2 juillet, le fameux rescrit d'amnistie qui ne fut pas une récompense, mais un don comme la « Neue Freie Presse » elle-même le constata. En ordonnant la mise en liberté de plus de iS.cxx) détenus politiques, dont le plus grand nombre étaient des Tchèques et des Yougo-Slaves, l'empereur voulait faire ime suprême tentative de compromis avec les Slaves. « La politique de haine et de vengeance qui, nourrie par des circonstances mal éclaircies, a provoqué la guerre, doit faire place à une politique de conciliation... J'espère que tous mes peuples suivront l'exemple qu'ont donné, à ma grande satisfaction, les Allemands et leurs députés par leur attitude pleine de modération et de patriotisme dans les dernières séances du Reichsrat... Je choisis pour mon acte de grâce le jour de la fête patronymique de mon fils aîné, de sorte que la main d'un enfant destiné un jour à diriger les destinées de mes peuples, ramènera les égarés dans le sein de la patrie. »
Ces paroles du rescrit impérial exposaient d'une manière assez claire le but poursuivi par l'amnistie. Sans froisser les Allemands dont il louait en même
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temps le patriotisme exemplaire, l'empereur voulait racheter l'intransigeance irréductible des Tchèques par un acte de justice. L'attitude de la plupart des journaux allemands de Vienne (Zeit, Arheiterztg et autres.) montra que les Allemands étaient loin de désapprouver l'acte de l'empereur et qu'ils se félicitaient plutôt de pouvoir compter enfin sur un revirement dans la politique nettement révolutionnaire des Tchèques qui n'hésitaient plus à proclamer à haute voix la nécessité du démembrement de l'Autriche et de la Hongrie. Il est vrai que plusieurs députés radicaux allemands protestèrent violemment contre l'acte de grâce de l'empereur pendant sa lecture au Reichsrat et s'attirèrent ainsi la réprobation de leurs propres collègues socialistes et progressistes. Ce n'est pourtant que trois jours après la publication du rescrit impérial, lorsqu'il fut bien démontré que l'acte de l'empereur resterait sans la moindre influence sur l'attitude des partis tchèques que le président de l'Union Allemande, le député Dobernig, déclara que « son club refusait de prendre la responsabilité des conséquences incalculables de l'amnistie qui voulait étendre le voile de l'oubli sur des actes de trahison qui avait coiité le sang de milliers de soldats allemands. »
Vu la répercussion qu'avait eue l'amnistie dans les Pays tchèques, dans la presse et dans les milieux politiques tchèques on ne peut, en effet, nier qu'au point de vue allemand et autrichien les appréhensions de M. Dobernig étaient pleinement justifiées. Seule une profonde méconnaissance de la situation en Bohême et de la psychologie du peuple tchèque peut expliquer l'espoir du gouvernement de provoquer chez les Tchèques des sentiments de reconnaissance et de conciliation par un acte de grâce, fait au moment où l'édifice pourri de l'Autriche avait déjà commencé à s'écrouler.
La nouvelle de l'amnistie provoqua, bien entendu, une grande joie en Bohême. Mais dans cette jo'e il n'y avait ni reconnaissance, ni regret, ni abdication. Dès-
la publication du rescrit les grands journaux de Prague ouvrirent des souscriptions au profit de la Matice Skolska et d'autres institutions nationales, pour fêter la libération des chefs emprisonnés, et d'innombrables témoignages de sympathie et de reconnaissance pour les députés condamnés dont on espérait la libération arrivaient au Reichsrat qui montraient clairement que loin d'être paralysée ou affaiblie la résistance tchèque ne trouvait dans l'acte d'amnistie qu'un réconfort et un encouragement.
Les Tchèques en appellent a la Conférence DE LA paix
Le 5 juillet un incident se produisit enfin qui écarta les dernières incertitudes et qui prouva de la manière la plus irréfutable que « les Tchèques ne songent en aucune manière à se laisser ramener par la main d'un enfant dans le chemin de la vertu » comme la Gazette de Francfort le constata par la suite.
En réponse au député allemand Redlich qui proposait une discussion entre les partis sur la réorganisation de l'Autriche, le vice-président de l'Union Tchèque, le député Stransky, âéda.r3. devant la commission de révision constitutionnelle que :
« Les députés tchèques refuseraient de participer aux travaux de la commission de réforme constitutionnelle, car . l'Autriche légitimement ne peut s'occuper de donner à chaque nationalité la place qui lui revient, Les Allemands en Autriche avaient la meilleure part, et désiraient la garder. Les Tchèques ne trouveraient donc pas opportun de s'engager dès à présent dans des pourparlers sur leurs revendications et préféreraient attendre la conférence de la paix. »
Cette déclaration du leader tchèque provoqua chez les Allemands une véritable consternation. Le « National \'erband » (L'Union Allemande) fut aussitôt convoqué pour discuter la nouvelle situation et le lende-
main un communiqué du Club allemand paraissait déjà, dans les journaux, qui flétrissait l'attitude des Tchèques comme une trahison ouverte.
« Le député Stransky, disait le communiqué, a réclamé que la solution des problèmes intérieurs de l'Autriche soit réservée à la conférence de la paix, et il a formulé ainsi un programme qui est identique aux plans de nos ennemis. Il en ressort que les Tchèques malgré le décret d'amnistie refusent d'entamer les pourparlers avec les Allemands. »
Les journaux de Berlin et de Francfort du 6 et du 7 juillet écrivaient de la même façon. « Les députés tchèques, disait la Gazette de Francfort, ont fermé leur compte avec l'Autriche. Le sort de l'Autriche dépend de la force que le gouvernement emploiera pour faire valoir son autorité. »
L'émotion à Vienne était profonde. Le président du conseil demanda au député Stransky de rétracter ses paroles et exigea en même temps de l'Union Tchèque qu'elle désavouât son •membre. Le résultat auquel aboutit cette démarche ne fit qu'augmenter encore l'importance des déclarations de M. Stransky. « Je n'ai rien à rétracter de mes paroles, déclara-t-il le lendemain devant la commission de révision constitutionnelle. Peut-on me reprocher d'être prêt à accepter du monde entier et de sa force ce que l'esprit obtus et borné de cet Etat nous refuse? »
L'Union Tchèque ne donna pas non plus suite à la demande du gouvernement; elle déclara qu'elle ne s'occuperait pas d'un incident qui s'était produit dans la séance secrète d'une commission parlementaire et qui n'avait été connu que par indiscrétion.
Cette attitude courageuse des députés tchèques exaspéra au plus haut degré les Allemands et le gouvernement, et la situation devint de plus en plus tendue au fur et à mesure qu'arrivaient les nouvelles de l'offensive des armées de Broussilof. En particulier, le communiqué russe du 3 juillet glorifiant l'exploit de la-.
brigade tchéco-slovaque qui a fait près de Zborov 3.212 prisonniers autrichiens et ramassé un butin important, provoqua parmi les Allemands une véritable panique. (( Lorsque les journaux du soir furent apportés au Parlement, écrivait le « Venkov )> du 6 juillet, une émotion indescriptible s'empara des députés allemands. Les radicaux allemands, complètement affolés, couraient dans les couloirs, convoquaient des réunions et ne cachaient nullement leur intention d'exploiter la nouvelle contre les Tchèques. Mais ils se trompent ! Les Tchèques ne se laisseront détourner par rien du chemin qu'ils ont choisi. »
Et, en effet, les députés tchèques ne se montrèrent nullement embarrassés par la nouvelle du succès de la brigade tchéco-slovaque dans l'armée russe, ni par le rapport sur la reddition en masse des troupes tchèques aux Russes, que le député allemand Hummer apporta en attendant à la tribune du Reichsrat. Loin de paralyser leur opposition, ces nouvelles décuplèrent leur couragfe et fortifièrent leur décision.
'^fc.'
Le projet du Conseil d'Etat
C'est au milieu de cette émotion générale que le gouvernement de M. Seidler présenta à la Chambre une proposition qui, un mois auparavant, aurait, certes, provoqué une énorme sensation, mais qui dans la nouvelle situation fut aussitôt écartée avec mépris par tous les partis slaves. M. von Seidler proposait la création immédiate d'un Conseil d'Etat composé d'un nombre égal de députés du Reichsrat et de la Chambre des pairs, ainsi que d'un certain nombre d'experts en matière de droit public: ce Conseil d'Etat procéderait sans délai à l'étude des changements constitutionnels, devenus inévitables. Les Tchèques et les Yougoslaves ayant immédiatement refusé de ])rcndre en considération ce projet, sorti évidemment des embarras du gouvernement, le Club allemand fit aussitôt une autre proposition : Téla-
boration du projet des réformes constitutionnelles serait confiée à une commission purement parlementaire choisie parmi les membres des deux chambres du Reichsrat et chargée de pouvoirs spéciaux. Aussi cette deuxième proposition se heurta à la résistance unanime des partis slaves qui s'opposèrent par principe à toute influence de la Chambre des pairs.
Le même sort était réservé à un troisième projet fait par le gouvernement qui offrait aux Slaves la formation immédiate d'un grand ministère « à deux étages » dans lequel, à côté des dix ministres chargés des affaires courantes, entreraient quatorze ministres sans portefeuille, dont trois Allemands, trois Tchèques, trois Polonais, un Yougoslave, un Ruthène, un Roumain et un Italien, qui auraient pour tâche d'élaborer au plus tôt un projet de constitution.
Les Slaves encouragés par les succès russes en Galicie ont rejeté toutes ces propositions. « Il est tout à fait évident, écrivait alors la Gazette de Voss, que les Tchèques et les Yougoslaves veulent éviter toute discussion sérieuse de la révision constitutionnelle et qu'ils se réservent de présenter leurs vœux politiques à la conférence de la paix. Il paraît donc que tout essai d'inaugurer les pourparlers entre les partis est condamné à un échec. »
Des faits nouveaux venaient chaque jour confirmer ce jugement pessimiste de la Gazette de Voss et il apparaissait de plus en plus clairement que la banqueroute du Reichsrat était irréparable. Les mêmes Yougoslaves qui, dans la séance du Reichsrat du 26 juin, avaient voté encore pour le budget provisoire rejetaient le 8 juillet toutes les propositions du gouvernement concernant la révision constitutionnelle par une argumentation qui mettait en fureur les députés allemands les plus modérés. « Nous sommes prêts à discuter ici la question yougoslave, déclarait un leader slovène devant la commission de révision constitutionnelle.
mais nous nous réservons de continuer ou d'interrompre la discussion d'après l'accueil qui feront à nos revendications le gouvernement et les partis intéressés dans la solution du problème. On verra bientôt si notre programme politique peut être réalisé dans le cadre de la monarchie. Nous sommes prêts à donner carte blanche aux minorités nationales qui habitent sur le territoire que nous réclamons pour qu'elles définissent ellesmêmes les garanties qu'elles croient nécessaires pour la liberté complète de leur développement; pour ce qui est du port de Tricste nous sommes prêts aux plus vastes concessions, mais nous réclamons d'autre part pour nous une partie de la Carinthie. »
On ne saurait, en effet, indiquer plus nettement et plus hardiment aux yeux des Allemands, mais aussi des Puissances alliées, 4e caractère international du problème yougoslave.
La réponse des Tchèques a été encore plus précise et catégorique. Une conférence du parti socialiste tchèque tenue à Prague le 8 juillet vota une résolution proposée par le docteur Meissner où l'on demandait la convocation de tous les députés tchèques et allemands élus dans les Pays tchèques pour statuer sur le. régime futur de l'Etat tchécoslovaque avec les pouvoirs d'une assemblée constituante et deux jours plus tard le Club des députés tchèques radicaux votait une résolution sensationnelle déclarant qu'avant la fin de la guerre aucun Tchèque n'entrerait dans aucun cabinet autrichien puisque le but des Tchèques était la création d'un Etat tchécoslovaque distinct.
Les Allemands croyaient d'abord à une scission au sein de la délégation tchèque en remarf|uant f|ue ces décisions n'avaient pas été prises par l'Union de tous les députés tchèques, mais seulement par deux clubs qui en représentaient l'aile radicale. Leur joie fut cependant très courte. Dès le I2 juillet, la séance plénière de l'L'nion Tchèque adoptait en principe le point de vue
des radicaux et décidait qu'en attendant les Tchèques ne s'engageraient avec les Allemands et le gouvernement dans aucune discussion des questions constitutionnelles tant que le Comité National Tchèque présidé par M. Matus, en sa qualité d'instance politique suprême du peuple tchèque, n'aurait pas terminé l'étude préalable des matériaux.
Ajournement du Reichsrat
C'est dans ces conditions que le président du conseil a annoncé le 15 juillet l'ajournement du Reichsrat dont la session devenait de jour en jour plus orageuse et plus désordonnée. Il a fini par reconnaître qu'il serait tout à fait inutile de poursuivre les tentatives de conciliation au sein du Reichsrat au moment même où le canon recommençait à parler à la frontière orientale et où, en Allemagne, le chancelier Bethmann-Hollweg, l'auteur principal de la manœuvre pacifiste en Russie, se retirait pour faire place à un homme de confiance du parti militaire. Comme les Russes, les Slaves d'Autriche, eux aussi, refusaient de causer, en appelant à la conférence internationale de la paix et en tournant leurs regards exclusivement vers les événements des champs de bataille. Il ne restait donc au gouvernement qu'à prendre acte de la situation et qu'à attendre, comme les Slaves, le résultat des opérations militaires.
Tandis que, cependant, les Slaves l'attendent avec une ferme confiance, le gouvernement l'envisage avec crainte et inquiétude. Aussi s'est-il ^ardé de brûler derrière lui tous les ponts et de proclamer aux Slaves la guerre à outrance. <( Nous soutiendrons, a déclaré M. Seidler, dans la séance de clôture du Reichsrat, toute tentative de conciliaton qui sortira du Parlement puisque nous tenons à démontrer qu'il n'y a pas dans l'empire de races ou de nations opprimées. Après avoir assuré la paix entre les différentes nationalités d'Autriche, nous pourrons beaucoup plus facilement envisager
les conditions dans lesquelles pourrait se faire la paix mondiale. »
Ce langage hypocrite, si différent de celui que le même ministre tenait encore le 27 juin dans sa fameuse déclaration sur les droits des peuples, n'a trompé personne. M. von Seidler sait sans doute lui-même que la vérité était juste le contraire. Le bilan désastreux des six semaines de la session du Reichsrat prouve, en effet, que -l'Autriche ne pourra envisager « les conditions dans lesquelles pourrait se faire la paix entre les nationalités » qu'après avoir obtenu des A'IIiés une paix boiteuse qui, seule, pourrait faciliter la reconstruction de ce monstrueux empire. Toutes les tentatives de le reconstruire à l'intérieur par la conciliation de ses peuples sur le terrain du Reichsrat ont piteusement échoué, mettant en lumière, aux yeux du monde tout entier la désagréation profonde de l'Autriche.
Les Slaves ont proclamé hautement qu'ils ne demandaient pas des réformes mais l'unification et l'indépendance dans les Etats nationaux. Ils veulent décider eux-mêmes de leur sort dans le sens intégral du mot, ils contestent la compétence du Reichsrat dans leurs questions nationales, en affirmant le caractère international de leurs revendications, ils vont logiquement jusqu'à contester à l'empereur le droit de conclure la paix et de décider du règlement des problèmes qui surgissent à l'intérieur de la monarchie.
Ce n'est rien moins qu'une révolution consciente de ses forces et de ses buts, longue mais persévérante, silencieuse, mais décidée à marcher jusqu'au bout tarit que les Alliés ne déposeront pas les armes.
En un mot, l'Autriche comme Etat a cessé d'exister et elle ne pourra être rétablie, comme un danger constant pour la paix et comme un foyer des guerres futures, que par la victoire de l'Allemagne. Aux Allies la parole !
Le Gérant : i,. mathiku.
Imprimerie Slave, 182, rue du Faubourg St. -Martin, Paris.
La NationTchèque
Revue bi-mensuelle
3' ANNÉE. 15 Août 191 7 N° 6.
La Bohême, T Autriche-Hongrie et TAllemagne.^^
Le public anglais, toujours enclin à considérer les affaires" étrangères comme mystérieuses et incompréhensibles, s'est essayé durant les deux ans et demi qui viennent de s'écouler à prendre une connaissance profonde des causes de la guerre et des conditions fondamentales d'une paix durable. Ses connaissances sont encore rudimentaires. La négligence des générations ne peut être réparée en si peu de temps, même avec le stimulant de la lutte la plus formidable que l'histoire ait connue. Cependant, bien qu'il ne soit possible de s'appesantir sur l'examen de ce que les Anglais doivent faire aujourd'hui pour obtenir une paix satisfaisante, on peut au moins leyr enseigner les larges leçons de l'histoire, de la géographie et dé l'ethnologie, pour leur donner des points de repère qui leur permettront de juger la situation et les événements.
En même temps que la question de l'indépendance €t de l'unité polonaise, qui lui est intimement liée, et que celle de l'unité et de l'indépendance des peuples slaves du sud, qui en forme le pendant nécessaire, la question de Bohême apparaît comme l'un des points cardinaux du ciel politique quand l'œil se met en quête
(1) Nos lecteurs connaissent suffisamment le distingué directeur de la politique étrangère au « Times », M. H. Wickham Steed. L'auteur du livre remar quable et universellement connu, sur la monarchie des Habsbourgs, a écrit l'article que nous publions aujourd'hui comme préface au livre de M. Benes, The case of independent Bohemia, publié tout récemment à Londres.
d'une paix stable. Il est vrai que rindépendance de la Bohême, c'est-à-dire rindépendance de la race tchécoslovaque revient au « démembrement de l'Autriche » contre lequel les pacifistes anglais protestent si étrangement. Une sollicitude aussi subite que touchante pour conserver les royaumes des Habsbourgs, sous une forme fédéraliste, a pu être observée depuis longtemps dans des milieux qui avaient tiré vanité de leur « Libéralisme ». Le jugement de Gladstone « L'Autriche a-telle jamais fait quelque chose de bien? », semble avoir été oublié par ces partisans ultra-libéraux de l'intangibilité autrichienne. Ils ont pris la position des Tories de la moitié du règne de Victoria contre qui, en 1866, on avait fait la fameuse parodie de « Qui est Sylvia ? » dans la' Macmillan's Magazine.
Qu'est donc l'Autriche? qui est-elle?
Que tous nos élégants la louent?
Elle est hargneuse, fière et grossière; Le ciel ne lui a donné comme destin Que celui d'être détruite.
Mais qu'est donc l'Autriche? Est-il bien
De citer parmi les nations
Des Allemands qui ont empoigné aux cheveux
Diverses populations
Et qui maintenant, restent là, pour les torturer?
A partir du moment où l'Autriche-Hongrie, sur les instances de l'Allemagne, décida de se servir des assassinats de Sarajevo comme prétexte à cette « expédition répressive » longuement préparée contre la Serbie, j'ai eu la conviction — le comte Albert MensdorflF peut s'en souvenir — que la monarchie des Habsbourgs se suicidait. Il était évident pour ceux qui étaient réellement au courant des affaires austro-hongroises que, des deux côtés, si l'Autriche écrasait la Serbie sans intervention des grandes puissances ou si le conflit devait dégénérer en guerre européenne, la réelle indépendance
des Habsbourgs devenait une chose du passé. Ils ne pouvaient envahir et annexer la Serbie sans contracter des obligations telles vis-à-vis des Allemands qu'ils en. étaient, plus que jamais, les vassaux. Dans le cas de l'incendie européen, ils ne pouvaient espérer la victoire que grâce à l'aide allemande et la victoire devait faire d'eux un simple anneau dans la chaîne pangermanique des États qui devaient s'étendre de la mer du Nord au golfe Persique. Dans le cas d'une défaite dans une guerre européenne, ils ne pouvaient espérer résister aux aspirations de leurs peuples vers la liberté, et, sans doute, aux demandés de leurs adversaires victorieux, de garanties politiques contre le retour d'une conspiration si insensée contre la tranquillité et l'équilibre européen.
Le cours de la guerre et l'évolution politique qui Ta accompagnée dans l'Europe centrale, ont justifié cette opinion; mais nous avons pu voir aussi qu'il pouvait exister un quatrième dénouement dont les Habsbourgs pourraient espérer profiter. C'est devant ce dénouement que les Alliés se trouvent placés aujourd'hui. L'Autriche-Hongrie et ses partisans déclarés ou cachés arriverait-elle à persuader aux alliés que le léopard peut changer ses desseins, qu'il y aurait encore une chance pour qu'une formule comme « l'Autriche fédérale » trouve assez d'adhésions pour que l'Allemagne soit sauvée de toutes les conséquences de son crime : elle garderait, sous un nouvel habit, le vieil État des Habsbourgs qui a été, est encore et restera la principale base des calculs politiques allemands. Des écrivains allemands remarquables, comme Herr George Bernhard,. dans la Vossiche Zeitung du 23 avril, ont, il est vrai, montré avec clarté la grande importance pour l'Allemagne d'une Autriche fédérale, a Tant que l'Autriche conservait l'ambition d'être un État allemand, écrit-il, elle était, ou elle serait devenue, une rivale de l'Allemagne. Mais une Autriche-Hongrie nouvelle, « forte
et bien peuplée sera pour nous une puissance complémentaire »... « Des changements dans la politique intérieure de la Double Monarchie n'impliquent pas de changements dans sa politique étrangère car la monarchie peut conserver les meilleures relations avec l'Allemagne et gagner la confiance de l'Entente. » Une Autriche fédéraliste serait « un front allemand de l'ouest à l'est». On ne peut vraiment démentir la vigueur avec laquelle Hcrr Bernhard entrevoit les choses au point de vue allemand. Il continue en disant, ou en essayant de dire, que la faiblesse du point de vue des alliés est également incontestable.
Les considéi^ations qui doivent guider les Alliés dans la solution du problème autrichien peuvent être brièvement exposées. En mettant à part les revendications libérales et humanitaires qui se manifestent sous le nom de « droits des nationalités » ou « droit des peuples à déterminer leur propre destinée» il est évident que le pouvoir qu'ont les Allemands de disposer des 50 milli')ns de sujets des Habsbourgs pour réaliser leurs desseins militaires et politiques a été la source principale de la puissance germanique. C'est de cette source qu'on doit priver l'Allemagne. La création d'une Bohême indépendante, ou plutôt d'un État tchécoslovaque mettra 12 millions de Slaves sujets des Habsbourgs hors du contrôle allemand et en fera des gardiens actifs de la liberté européenne. Le docteur Benes insiste à bon droit sur les ressources économiques de la Bohême. Il donne des preuves abondantes du dévouement des Tchèques à la cause des alliés. L'étonnante vitalité d'un peuple qui a survécu à une persécution et à une oppression sans précédent dans l'histoire européenne, n'a pas besoin d'être démontrée. L'unification de la Pologne priverait l'Autriche et l'Allemagne de quelques millions de Slaves opprimés qui, comme les Tchèques, aideraient à sauvegarder les libertés de l'Europe. De même, la constitution d'une Roumanie ethniquement complète,
d'une Slavie du Sud unifiée, d'une Italie intégrale enlèverait lo ou 12 millions d'hommes de plus aux Habsbourgs et ces hommes étaient auparavant à la disposition des Hohenzollern. Les Magyars conservant de façon indépendante la possession de la plaine de la Hongrie centrale, la véritable terre magyare, mais demeurant privés du pouvoir d'oppression sur les non- Magyars trouveraient place dans la Fédération des États danubiens que Louis Kossuth avait rêvée ; tandis que les Allemands d'Autriche resteraient libres, s'ils le désiraient, de se joindre aux peuples de l'Empire allemand actuel.
Leur adhésion à l'Allemagne ne compenserait 'pas sa déperdition de force dont la combinaison Hohenzollern-Habsbourg aurait souffert par la^ liberté rendue aux peuples non-magyars.
Telles sont les lignes d'un plan vrai de réorganisation durable de l'Europe centrale. La Bohême indépendante jouerait là un rôle dont l'importance peut être facilement évaluée par ceux qui connaissent l'histoire et les capacités de la terre bohème et de la race tchécoslovaque. Pour ce qui est des Habsbourgs qui pendant si longtemps ont « saisi aux cheveux les diverses populations » les termes de la fameuse parodie, sont encore bons :
Ils ont eu leur part, car, en gros,
Toutes les nations eurent un commencement.
Mais les Habsbourgs ne sont pas assez malins
Pour gagner quelque chose de solide
Ou autrement, leur ouvrage serait bien résistant.
f Le moment est venu pour les peuples qu'ils ont sH mal gouvernés d'une façon si continue, de pouvoir travailler à leur propre salut et parmi ces peuples la race bohème, si prospère, si active et si bien douée, occupe une place qu'aucune autre lui peut disputer.
Henry Wickham Steed.
Le socialisme autrichien, le congrès
de Stockholm et la question
d'Autriche-Hongrie.
(Suite et fin) Les partis tchécoslovaques
Le parti socialiste tchécoslovaque autonomiste — le plus nombreux après le parti allemand — était très hésitant au commencement de la guerre. Il se divisait en deux courants : Le premier, groupant peu d'adhérents, était opportuniste ; il craignait l'oppression nationale des Tchèques, les massacres de la population et l'écrasement du parti; il conseillait la prudence, la passivité et calmait les esprits trop excités. Au sujet du sort de l'Autriche, il était d'accord avec toute la nation (c'est-à-dire qu'il voyait la nécessité de démembrer la monarchie et de constituer la Bohême indépendante), mais il restait sceptique au sujet de l'issue de la guerre, des intentions de l'Entente et de la possibilité de vaincre l'Allemagne. Ses chefs étaient Smeral, Tuzar et Vanek.
Le second courant nettement anti-autrichien, constituait la majorité écrasante du parti, ayant avec lui tous les ouvriers et toutes les organisations, et un grand nombre de chefs. Au point de vue socialiste, il considérait comme un devoir du parti de se dresser contre le gouvernement criminel ; au point de vue de la politique nationale tchèque, il marchait d'accord avec tout le reste de la nation. Ses chefs étaient les hommes les plus éminents du parti : Haberman, Modracek et Soukup.
Ils invo(|uaient pour constituer les Pays tchèques en un État indépendant des raisons toutes particulières qui ne .sont pas toujours celles des partis tchèques bourgeois : les intérêts du socialisme et du progrès démocratique.
Les Tchèques, disent-ils, sont, en effet, un peuple absolument démocratique et très avancé. Ils n'ont pas de noblesse nationale. Plus de 40 0/0 des électeurs sont socialistes ; la classe ouvrière tchèque est la mieux organisée du monde tout entier. Le peuple est très instruit (pas d'illettrés), l^s pays très riches, nourrissent véritablement le reste de l'Autriche à cause du système d'exploitation qui y règne. La nation a une très forte conscience de son individualité. Or, cette nation est exploitée honteusement par le régime social, économique et politique de l'Autriche. L'Autriche ne se tient debout que par la violence. Cinq puissances du moyenâge y jouent le rôle principal : la dynastie, l'aristocratie allemande, la bureaucratie allemande, le capitalisme, haute finance allemande, et enfin l'église catholique. Ces puissances antidémocratiques vivent toutes dans une grande mesure du travail de dix millions de Tchécoslovaques. Faire la Bohême indépendante, c'est abattre d'un seul coup ce système moyen-âgeux de l'Autriche, vu l'importance que les pays tchèques ont en Autriche-Hongrie.
Ce serait une vraie révolution démocratique et sociale en Autriche-Hongrie, parce que l'exploitation sociale et économique y était liée à l'exploitation nationale. Avec la chute de l'oppression nationale (aristocratie, bureaucratie, armée et dynastie) tomberont aussi nécessairement les formes les plus criantes de l'oppression économique et sociale. Et comme les pays tchèques sont les plus importants de l'Autriche, la chute des puissances moyenâgeuses en Bohême provoquera nécessairement les mêmes conséquences dans tous les pays de l'ancienne monarchie dualiste.
Cette révolution sociale en Bohême et dans les autres pays autrichiens ne pourrait jamais être assez profonde ni assez complète, si on essaie d'améliorer le sort des Tchèques par une autonomie quelconque qui main-
tiendrait forcément les principaux éléments de la construction sociale actuelle de l' Autriche-Hongrie. Les Tchèques sont en état de devenir une république démocratique, et étant voisins des autres Etats slaves démocratiques, polonais et russe, ils pourront constituer un élément qui sûrement contribuera au progrès et au triomphe du socialisme et de la démocratie européenne. Ils seront un de ces noyaux dans l'Europe centrale, autour duquel les pays actuels, gouvernés autocratiquement pourront se développer dans la voie du démocratisme pour rendre possible la Société des Nations.
Tels sont les arguments socialistes des autonomistes tchèques en faveur de leur thèse de l'indépendance de la Bohême et de la disparition de l'Autriche.
Les deux courants du parti autonomiste luttèrent furieusement l'un contre l'autre. Le courant opportuniste recevait les faveurs du gouvernement, parce qu'il prêchait le calme et le sang-froid, ne croyait pas que l'Autriche serait écrasée et démembrée et se bornait à démontrer la nécessité pour le parti, de défendre son ancien programme de fédéralisation de la monarchie. Le gouvernement lui laissait faire sa propagande, tandis qu'il persécutait les chefs du courant radical. Il apparaissait même, à certains moments, que le parti socialiste allait être finalement dominé par ce courant opportuniste.
Les choses allèrent ainsi jusqu'à la révolution russe. C'est elle qui bouleversa tout dans le parti.
D'abord, quelque temps avant la révolution, tous les partis tchèques avaient signé la paix entre eux, réalisé l'union sacrée et fondé i^n seul club au Parlement, l'Union tchèque, avec une seule tactique et un seul programme. Les socialistes autonomistes, poussés par le grand mouvement populaire, y entrèrent eux aussi. C'était la première fois dans l'histoire du partie qu'on le voyait faire de telles concessions.
Le mouvement populaire en Bohême commença alors à s'accentuer et quand la convocation du Reichsrat fut décidée, il avait déjà pris une tournure véritablement révolutionnaire. C'est alors que le revirement dans le parti se produisit et il fut complet. Le programme national des socialistes autrichiens voté an congrès de 1899 fut abandonné, ce qui n'était rien autre que la négation complète de la politique socialiste autrichienne poursuivie depuis la naissance du parti. On adopta, au contraire, le programme des autres partis tchèques, c'est-à-dire le programme de rindépendancc de la Rohcme et du démembrement de V Autriche-Hongrie: le parti autonomiste en revint au programme qu'on avait solennellement répudié en 1897, par une déclaration solennelle, et qui, à ce moment, avait eu pour conséquence, comme nous l'avons dit, la fondation du parti ouvrier nationaliste de Klofatch.
Quand le Reichsrat s'est réuni le 30 mai 191 7, la déclaration tchèque lue à la tribune de la Chambre par les partis bourgeois fut lue aussi au nom du parti socialiste autonomiste et elle réclamait, on s'en souvient, la constitution de l'Etat indépendant tchécoslovaque et, par cela même, le démembrement de F Autriche.
Le parti socialiste centraliste resta attaché, pendant la guerre, au parti socialiste allemand et suivit sa politique : son influence resta minime et il ne jouit d'aucune considération même dans le miHeu allemand ouvrier.
Le parti socialiste national de M. Klofatch fut écrasé tout de suite au début de la guerre comme le plus dangereux en Bohême. M. Klofatch fut jeté en prisni dès les premiers jours; quatre autres députés du parti l'y ont suivi depuis quelques mois, la presse du parti fut ^supprimée et une grande quantité de ses membres sont internés depuis longtemps. Ses intentions, ses idées et les désirs du parti ne font de doute pour personne. C'est du reste pour cela que le gouvernement s'en est débarrassé au début de la guerre.
III. — Les socialistes autrichiens et le Congres de Stockholm
Cet aperçu historique et politique .peut facilement, faire prévoir la conduite des divers partis socialistes à l'égard du Congrès de Stockholm.
Les socialistes allemands y sont allés pour défendre le programme politique autrichien, la paix autrichienne. A ce point de vue nous connaissons des faits particulièrement importants. Les députés allemands de Bohême ont révélé qu'avant le voyage de Stockholm des socialistes autrichiens allemands, un véritable complot avait été ourdi par les socialistes et le gouvernement.
Les partis bourgeois allemands poursuivaient à ce moment, par voie de décrets, la réalisation de certaines mesures absolutistes, germanisatrices et antilibérales (par exemple l'établissement de la langue allemande comme langue d'Etat, division de la Bohême, etc.). Les i^ocialistes ne pouvant pas se taire devant ces mesures f[u'ils trouvaient, malgré toutes les trahisons à leurs anciens principes, .véritablement trop injustes, promirent au gouvernement de hâter la conclusion d'une paix J'avorable à l'Autriche, si le gouvernement se décidait à ne pas publier ces décrets. Dans le conseil de cabinet (lu i6 avril 1917 le gouvernement accepta cette offre. ]^à-dessus le comte Czernin vint proposer la paix à la Russie, en mettant en avant la formule « sans annexions et sans indemnité ». Pendant ce temps, les socialistes allemands d'Autriche i^artirent pour Stockholm, où ils publièrent leur programme bien connu qui souleva l'indignation générale: C'était le programme de Czernin. un peu retouché et. remis à neuf sous des couleurs libérales, mais au fond le programme de la l?aix allemande. Les socialistes autrichiens repoussent ]îar exemple Vindcpcndance et l'unification de la Pologne et proclame que c'est l'Autriche qui soutient 1(< ])etitcs nationalités!
Voici les passages essentiels de la déclaration des socialistes allemands autrichiens :
« 1° La déclaration de la délégation socialiste autrichienne réciame une paix sans annexion ;
2° Elle rend responsables de la guerre tous les gouvernements bourgeois, à un degré égal, par suite, il n'y a pas iieiî de répondre à la question de savoir qui est cause de la guerre.
La déclaration est opposée à l'annexion de la Belgique. L'indépendance politique du peuple serbe doit être rétablie : la Serbie doit recevoir des communications avec la mer par une entente avec le Monténégro. Les Etats balkaniques devraient régler eux-mêmes leurs relations réciproq^ues.
3° Les nations sud-slaves et les pays de la couronne d'Autriche- tlongrie, la Bosnie comprise, doivent rester unis à l'empire. Cependant, la délégation s'engage à appuyer en tout temps les aspirations de ces peuples vers l'autonomie.
4° L'autonomie de la Finlande et de la Pologne russe doit être assurée. Les Polonais de Galicie et de Prusse doivent aussi recevoir l'autonomie nationale, mais en restant attachés à l'Autriche et à la Prusse.
5° La délégation affirme que cette guerre n'a pas pour but la libération des petites nationalités d'Autriche; au contraire, c'est l'Autriche qui soutient ces petites nationalités. » (i)
On reste v aiment stupéfait à la lecture de ce document; Le c : i ' Czernin n'aurait pas parlé autrement.
La décla a !on du parti socialiste hongrois était à peu de chose près la même. Le nom des Tchécoslovaques et de la Bohême n'y est pas même mentionné, quoique la question des Tchèques fût nettement posée par le questionnaire.
(1) \oirVn„^ r ■ .1.1 3 juin 1917.
Les partis socialistes tchèques étaient liés par tout ce qui, en Bohême, avait précédé le Congrès de Stockholm. C'est au moment où les deux courants luttaient encore l'un contre l'autre et où l'on ne voyait pas que le courant radical et antiautrichien allait sortir victorieux de la lutte, que le parti avait élu ses délégués pour Stockholm: deux opportunistes (Smeral et Nemec) et un radical (Haberman). Un grand mouvement se déchaîna alors contre Smeral : ni le parti, ni les ouvriers ne voulaient le garder comme délégué à cause de ses articles et de ses déclarations fédéralistes, de sorte que partirent Nemec et Hab'erman seuls. Smeral ne put rejoindre ses collègues que plus tard, sous la menace des ouvriers eux-mêmes. Ce parti ne pouvant pas résister au mouvement populaire, publia alors une note indiquant que ses délégués allaient défendre à Stockholm le programme que V Union Tchèque avait proclamé au Reichsrat le i" juin 191 7 (l'indépendance de l'Etat tchécoslovaque) et l'organe des socialistes tchèques, de Prague, le Pravo Lidu, publia le 22 juin 19 17, un article où il montrait quels principes le parti socialiste tchèque veut défendre à Stockholm et quelles idées il entendait présenter au congrès. En voici les passages suivants :
« La délégation des socialistes tchèques à Stockholm défendra les programmes des Slaves autrichiens tels qu'ils ont été proclamés dans la mémorable séance du Reiciisrat du 31 7nai. Leur réponse au questionnaire du bureau hollando-scandinave sera à peu près la suivante: Le prolétariat tchèque réclame un Etat tchèque démocratique englobant la Slovaquie. Le prolétariat tchèque soutiendra les Yougoslaves dans leur effort vers l'unification de tous les territoires habités par les Slovènes, les Croates et les Serbes en un Etat indépendant et démocratique dans le cadre de la monarchie. Le prolétariat tchèque approuve avec sympathie la lutte des Ukrainiens pour la constitution de l'unité étatique de tous les t-crritoircs ukrainiens dans le cadre de l'Etat^
Le prolétariat tchèque approuve aussi la revendicatîoit des Polonais pour l'unification de tous les territoires polonais en un Etat polonais indépendant ayam accès à la mer...
... La social-démocratie tchèque doit repousser le point de vue des socialistes allemands d' Autriche d'après lequel une simple autonomie nationale sans la création d'Etats indépendants pourrait satisfaire les vœux des différents peuples. « Si la social-démocratie autrichienne aussi bien que la social-démocratie magyare et allemande a reconnu le droit des Polonais et des Finlandais à des Etats indépendants et refuse en même temps de reconnaître aux Tchèques le droit à un Etat indépendant englobant les Slovaques, elle se montre infidèle à ses propres principes. » ( i )
Il est donc clair que le programme de l'indépendance de la Bohême et du démembrement de l'Autriche-Hongrie a triomphe intégralement dans le parti socialiste autonomiste, malgré les réserves continuelles du courant opportuniste, qui lui-même, finalement, l'a accepté par respect pour la décision de la majorité. (2)
Le parti socialiste centraliste envoya deux de ses chefs (Stein et Burian), et ils firent une déclaration analogue à celles des socialistes allemands autrichiens. Ils ont fait quelques petits changements dans la résolution de leurs camarades allemands, ce qui ne leur a valu que des réprimandes et l'expression d'un dédain suprême de la part de ces derniers. Ils sont si peu de chose. ^
(4) Il est intéressant de constater que le texte définitif de la résolution du parti tchécoslovaque, présenté à la commission hollando-scandinave, n'a jamais été publié en Bohême. Le monde tout entier a pu le lire, les Tchèques seuls n'ont pu en avoir connaissance. Les socialistes des pays alliés prendront sûrement tout cela en considération. Inutile de dire que les socialistes tchécoslovaques parlent avec »ne certaine réserve en se servant des expressions, comme par exemple «dans 1« cadre de la monarchie», parce que autrement ils seraient accusés du crime de kaute trahison et emprisonnés.
(2) En dehors du parti socialiste français qui dans sa réponse au questionnaireé& la commission hollando-scandinave s'était prononcé vaguement pour l'indépendance de la Bohème, il y avait encore le parti socialiste belge qui s'exprima nettenient en faveur de l'indépendance de l'Etat tchécoslovaque.
l'ar contre, quand ces deux deicL;ue.s soi-disant Tchèques, sont revenus de Stockholm, une telle tempête de protestations se déchaîna contre eux ^n Bohême dans toutes les classes de la nation tchécoslovaque (le parti socialiste autonomiste y compris) qu'ils ont déclaré eux-mêmes aux journaux qu'il y avait un malentendu, que leur déclaration de Stockholm avait été mal comprise et qu'au, fond ils étaient du même avis que les autres, c'est-à-dire partisans de l'indépendance complète de chaque peuple.
Le parti national socialiste a demandé aussi au gouvernement des passeports pour Stockholm. Le parti socialiste allemand en fut indigné et protesta violemment en disant que ce parti ne pouvait aller à Stockholm puisqu'il n'avait jamais fait partie de l'Internationale à cause de son nationalisme et de son chauvinisme.
Le gouvernement refusa donc les passeports.
Telle est à peu près dans ses grandes lignes l'état ■du socialisme autrichien actuellement. Telle était sa situation avant la guerre, telle fut sa conduite pendant la guerre et son point de vue au sujet de la conférence de Stockholm.
La lutte pour Fenfant tchèque.
Il est sûrement peu de peuples qui aient du, cunmie les Tchèques, lutter si longtemps et si âprement pour leur conservation. Pendant trois siècles le gouvernement auquel ils étaient soumis, a employé tous les moyens propres à leur enlever l'usage de leur langue et à en faire un troupeau obéissant et soumis à ses mai-
très. Dès le début, les gouvernants allemands ont compris l'importance de l'école et ils se sont mis à la germaniser avec cette brutalité et ce sans-gêne qui leur sont habituels. La germanisation méthodique a commencé sous Marie-Thérèse. Pour elle l'école fut « politicum » et devait alors subir la centralisation et par cela même la germanisation. En 1774 elle décrétait la première loi scolaire, qui ne tolérait la langue tchèque que par exception et seulement au niveau le plus bas de l'éducatior: populaire et qui devait disparaître peu après. Pour K>;n successeur Joseph II, la centraHsation et la german . ation sont devenues les buts suprêmes de son règne. L'unification de toutes les méthodes et de toutes les prescriptions va si loin, qu'il décrète la même écriture pour tous les écoliers. La réaction qui suivit la mort de Joseph II fut encore plus dangereuse, car non seulement elle maintenait la méthode de germanisation, mais encore elle exigeait que le niveau d'instruction fiit aussi bas que possible, ce qui menait le (( réformateur » Rottenhann à demander que les écoles fussent mises sous la dépendance de la police d'État. Toutes ces idées, nous les retrouvons dans la loi scolaire de 1805 qui resta en vigueur, presque sans changements, jusqu'en 1869. En 1870 fut décrétée une nouvelle loi scolaire, suivie, en 1882, d'une autre. Mais malgré la forme différente, malgré l'article 19 de la loi fondamentale de 1867 qui accordait à tout peuple le droit de recevoir l'instruction dans sa langue maternelle, une chose n'a pas changé : l'élément tchèque reste opprimé, et les entraves qu'on met à son développement sont plutôt aggravées. — Jusqu'à 1879 c'était principalement le gouvernement qui germanisait les peuples non-allemands, mais cette année-là les Allemands, ne trouvant plus l'action gouvernementale assez énergique, fondèrent la société <( Schulverein », dont le but est d'entretenir des écoles allemandes partout où l'élément allemand doit être développé et où l'on peut espérer mne « assimilation » des autres peuples. Depuis, d'autres
sociétés ont été fondées, et en 1907 on comptait en Autriche 13 sociétés avec 358.900 membres, dont le but unique était la germanisation. — Le péril était grand et les Tchèques, qui, avant tout, en étaient menacés, ont fondé, eux aussi, des sociétés de défense nationale, en premier lieu la « Ustredni Matice Skdlska » (en 1880) qui est devenue un modèle pour toutes les sociétés de ce genre. — La lutte qui s'est alors engagée eut quelc|ue chose de sublime. D'un côté un gouvernement dis- })osant de toutes les ressources d'un grand État, et une nation nombreuse et forte s 'appuyant, non seulement sur son propre gouvernement, mais encore sur l'aide nîorale et financière — surtout sur cette dernière — de l'empire allemand; de l'autre côté une nation relativement peu nombreuse, opprimée, mais forte de son 1)on droit et gardant le souvenir d'un grand passé. Bien que honteusement exploitée par son gouvernement, elle s'impose volontairement une contribution nationale, et riche ou pauvre apportant sa part, elle réunit assez de fonds pour construire ses propres écoles et pour arracher ses enfants à la germanisation. Quel effort fallait-il aussi faire! Qu'on en juge seulement d'après ce seul chiffre. La « Ustredni Matice Skolska », à elle seule, a dépensé dans la période de 1880 à 191 1, c'est-à-dire en 31 ans, 16.858.938 couronnes! Une seule société qui dépense 17 millions pour les écoles absolument nécessaires à une nation ! Et à cela il faut ajouter encore les dépenses de beaucoup d'autres sociétés poursuivant le même but. Tous ces millions n'ont pas été donnés pour ce qu'on pourrait appeler le luxe d'une nation (grandes bibibliothèques, laboratoires, etc.), mais pour la, défense de son existence, de cette existence à laquelle elle avait non seulement droit d'après la loi imprescriptible de l'humanité, mais d'après les lois édictées par le gouvernement qui était le premier à les violer. — Telle fut et telle est la situation en Bohême. Mais bientôt les Allemands se sont aperçus que malgré toute leur injustice et leur brutalité le nombre des écoles tchèques-
augmentait, au lieu de diminuer et que tant que les Tchèques pourraient fonder une école, leur progrès ne pourrait s'arrêter. En Bohême et en Moravie l'état de choses ne pouvait plus changer, mais en Basse et Haute Autriche et surtout à Vienne, où Télément germain est en majorité, il fallait se mettre vite à l'œuvre. 11 existe, en effet, dans la Basse Autriche une importante minorité tchèque qui ne consiste pas seulement en immio-rants, — comme les Allemands de Bohême et de Moravie, — mais qui habite le pays depuis des temps historiques, surtout sa partie nord-ouest qui faisait autrefois partie de la Bohême et n'en a été séparée qu'après la malheureuse bataille de 1278 pour être incorporée, par Rodolphe de Habsbourg, à la Basse Autriche. Pour empêcher cette minorité slave, qui compte pourtant des centaines de ijiille d'individus, de se développer, les Allemands, qui ne connaissent aucun scrupule humanitaire, ont voté à la Diète, d'abord en 1870, la loi, d'après laquelle les écoles supérieures ne peuv.ent être que de langue allemande, ensuite en 1907 une autre loi statuant la même chose pour les écoles complémentaires et en 1909 pour les écoles normales d'instituteurs. Ainsi toute éducation' supérieure des Tchèques est rendue impossible et il né leur reste que l'école primaire. Cela encore parut dangereux, et les Allemands déclarèrent cyniquement : pas d'écoles tchèques, l'enseignement sera donné partout uniquement en allemand. La Diète procéda donc immédiatement au vote de la loi Kolisko-Axmann, interdisant tout autre enseignement, même privé, que celui de l'allemand. Cette loi, qui était dirigée contre les écoles tchèques qui existent à Postornà et à Vienne, n'a pu, quoique quatre fois votée, être encore réalisée. Mais pour mieux éclairer l'injustice des Allemands, il faut s'arrêter à la minorité tchèque de Vienne, car rien n'illustre mieux la brutalité des Allemands que les procédés qu'ils ont employés à Vienne pour réduire les Tchèques.
L'cLranger qui rend seulement une courte visite à A'ienne, ou qui se contente d'une promenade dans les 'principales rues s'imagine facilement que la capitale autrichienne est purement allemande. Les Allemands le savent bien et font l'impossible pour garder à la capitale cette façade allemande. Ce n'est pas facile, car Vienne renferme une importante minorité tchèque c|ue nous estimons à 500.000 âmes, que la dernière statistique officielle de 191 o fixe à 98.461. On peut juger des procédés ])ar lesquels on est arrivé à ce chiffre, si au-dessous de la vérité, en songeant que les fonctionnaires de l'État et (le la ville, tous les enfants fréquentant les écoles alleliiandes (sauf ceux qui ont eu le courage et la possibilité (le s'en défendre), les personnes ayant le droit de cité à A'ienne, tous ont été inscrits comme Allemands. A cela ii fai,it ajouter encore la pression des patrons et des I propriétaires allemands. Malgré tout, il y a des arrondissements c[ui sont tchèques presque en entier. Ainsi par exemple le X^ où l'on a compté 18.489 Tchèques et le XVr où il y en avait 10.957. Q^^ ^^ chiffre x)iûciel est totalement faux, j'en veux fournir encore une îiutre preuve. En 1910 on a compté officiellement à \'ienne 126.9^)3 personnes provenant de 16 sous-préfectures tchèques du sud de la T>ohême. On peut donc dire (lue ce sbnt autant de Tchèques, et il ne s'agit là que d'une ])etite partie du territoire d'où viennent les Tchè- (jues. En effet le plus grand nombre viennent de Mora- \ ie et spécialement de la Slovaquie niorave, qui est tout à fait tchèque. Tousxes gens-là ont disparu dans les statistiques officielles.
Mais les Allemands ont eu beau falsifier lé véritable nombre des Tchèques viennois,' il n'en reste pas moins certain que, même d'après leurs statisticiues, il y a joo.ooo Tchèques à Vienne et pour ceux-là il devrait exister des écoles. Est-ce que la loi fondamentale ne dit pas que chaque citoyen a le droit d'être instruit dans sa langue maternelle? La loi le prescrit, mais le gouverne-
ment, qui devrait construire les écoles, est toujours resté sourd aux justes demandes des Tchèques, li n'en est point ainsi lorsqu'il s'agit des Allemands. Là, tout de suite on voit le danger que court la nation allemande, et le gouvernement s'empresse de construire des écoles. Prenons par exemple la ville de Trieste. 8.880 Allemands habitent cette ville ; on leur a édifié 3 écoles prin:aires et une école primaire supérieure formant en tout 55 classes qui sont fréquentées' par 901 (!) enfants allemands. 83 instituteurs y enseignent et ces écoles coûtent à l'État 518.571 couronnes par an. Si la justice régnait en Autriche, le .budget scolaire tchèque de Vienne devrait s'élever à 2.920.978 couronnes. Non seulement le gouvernement ne donne rien du tout, mais encore il prête son concours à la municipalité de Vienne quand celle-ci décide que même les écoles tchèques qui existent déjà et que les Tchèques ont péniblement construites à leurs propres frais, doivent disparaître. En efifet. quand les Tchèques se sont aperçus que le gouvernement ne ferait rien pour leurs enfants, ils se sont réunis en une société appelée (( Komensky » (analogue à la a Matice Skolska », et subventionnée par çeile-ci)\qui devait se charger d'entretenir au moins- une école tchèque, pour prouver au gouvernement que l'élément tchèque est fort à Vienne et qu'il doit, par conséquent, avoir ses propres écoles. Les Tchèques se sont trompés, le gouvernement n'a rien donùé; mais ils n'ont pas abandonné l'œuvre commencée. La société (( Komensky » fut fondée en 1871 ; en 1883 fut ouverte la première école primaire, en 191 3 cette société possédait :
4 écoles primaires à Vienne (dont 3 scellées), comptant 1.199 écoliers;
I école primaire à Postorna, comptant 341 écoliers;
2 écoles maternelles à Vienne, comptant 109 enfants ;
I école maternelle à Postornâ, comptant 124 enfants ;
3 écoles de langue àV'^ienne, comptant 311 écoliers;
^ âo^ —
I école complémentaire pour apprentis a Vienne, comptant 63 écoliers.
Les Allemands n'ayant pas réussi à faire sanctionner leur fameuse loi « Kolisko-Axmann » qui aurait mis fin d'un seul coup à toutes les écoles tchèques, ils ont inventé un autre moyen plus simple, mais non moins efficace. Chaque fois que les Tchèques, après mille difficultés, ont construit une école, une commission a trouvé de tels défauts au bâtiment qu'il devait être fermé — par mesure de sécurité publique, naturellement. Au mois d'octobre 191 2 ils. ont ainsi procédé à la fermeture d'une école, troisième fermeture de ce genre. Seulement cette fois ils sont allés un peu trop loin. L'école — un bâtiment moderne et pourvu de tous les perfectionnements — avait déjà été fermée, mais la municipalité fut obligée de la rouvrir. A peine futelle ouverte et l'enseignement avait-il commencé, qu'une commission vint chasser les enfants et leurs maîtres. Les parents tchèques, exaspérés par cette action sans précédent, se rendirent au Parlement, forcèrent le cordon d'agents de police, et, pénétrant dans la salle, protestèrent contre cette brutalité. Les députés tchèques élevèrent aussi la voix. Tout fut vain, l'école saccagée, resta scellée quand rrlême. Il est intéressant de noter que les parents tchèques s'adressèrent à cette occasion au lord-maire de Londres. Juste au moment où cet acte brutal avait lieu, la municipalité de Vienne rendait une visite à la capitale britannique. Les parents envoyèrent alors au lord-maire la dépêche suivante: « Lord! Aujourd'hui ou demain vous recevrez des hôtes de Vienne, et parmi eux le maire, le Docteur Neumayer. Nous regrettons d'être obligés de vous annoncer que le maire de Vienne opprime violemment nos écoles privées tchèques et empêche nos enfants de participer aux bienfaits de la civilisation. Notas apprécions pleinement les devoirs de l'hospitalité, mais nous sentons profondément les devoirs de l'humanité et de la civilisation
moderne. C'est pourquoi nous estimons que nous avons le droit de vous dire quels sont vos hôtes et comment ils traitent leurs propres concitoyens. »
Voyons maintenant quel est le nombre des enfants tchèques à Vienne. En 191 1 on comptait à Vienne 21.893 écoliers et étudiants tchèques; de ce nombre 12.300 étaient des écoliers des écoles primaires et primaires supérieures, et tous étaient obligés (sauf les 1.199 fréquentant l'unique école tchèque) d'aller dans les écoles allemandes. Ce nombre ne répond nullement à la réalité, car, comme je l'ai déjà dit, l'enfant doit posséder un courage tout à fait singulier pour se dire Tchèque et s'exposer, par cette déclaration, à des poursuites mesquines de la part des instituteurs et des autres enfants. Le plus ^rand nombre d'écoliers tchèques se trouvent dans les écoles spéciales pour les apprentis. Leur nombre est si élevé que la grande statistique scolaire ne veut même pas les mentionner. Ainsi, par exemple, dans les classes oour les cordonniers il y a Q27 Allemands, mais 1.131 Tchèques : dans celles des tailleurs 862 Allemands et 2.500 Tchèques. En tout, dans i=;4 écoles, il V a 7.650 apprentis tchèques ! Dans tcfutes les écoles de Vienne les Tchèques possédaient 5,7 0/0 des enfants inscrits.
Qu'on trouve encore un autre État au monde, qui <=e dise civilisé et qui laisse 21.893 enfants — rien que dan<; sa canitale — sans une seule école publique! un tel État n'a pas le droit de dire OM'il est le protecteur de ses pennies. La lutte entre les Tchèques et les Allemands a été lonp-ue. mais ceux-ci ne peuvent s'enorfrueillir des succès nu'ils ont pu obtenir de temps à -antre. Enlever la langue à un peuple, lui arracher ses enfants, ce ne sont pas des buts dont on peut être fier. Les Tchènues ont au contraire montré, en défendant lenr lano-ue et leur race, non seulement qu'ils sont décidés à défendre leur nationalité, mais encore qu'ils aiment profondément la civilisation et le progrès. Les Habs-
bourgs, avec l'aiclh dcscincls les Allcmamls brutalisent le peuple et l'enfant t-cbèques, ces llabsbourgs, qu'ils pensent àleur devise: Jiisfidaregnontiii finidamcntuin! C'est cette devise qui prédit leur châtiment prochain.
BIBLIOGRAPHIE
EMILE Laloy ; La Diplomatie de Guillaume II (Éditions Bossard, Paris, 1917).
Marius-Ary Leblond : En Allemagne une Révolution est-elle possible? (Albin Michel, Paris).
« Je .n'ai pas voulu cela », a dit et répété Guillaume II en parlant de la guerre. Certains l'ont cru sur parole, même parmi ses ennemis. On se souvenait qu'il fut même quelque temps question, naguère, de lui attribuer le prix Nobel de la Paix. On a donc imaginé que l'empereur allemand, dont l'âge aurait affaibli l'énergie, a été entraîné à la guerre par un parti belliqueux, très puissant, présidé par le Kronprinz. Au fond, ceux qui connaissent l'Allemagne et les Allemands, ceux qui ont suivi pas à pas les évolutions de l'impérial comédien de Potsdam, de l'o-ateur à « la poudre sèche » et à « l'épée bien affilée », savent à quoi s'en tenir. Il était bon néanmoins qu'une étude sérieuse, bien documentée, vînt éclairer tous les esprits. M. Emile Laloy a donc rendu service à l'opinion en s'imposant cette tâche et en démontrant, pièces en mains, que Guillaume II a bien voulu « cela », que tous ses actes, depuis son avènement au trône, concouraient à amener le conflit d'où devait sortir la « plus grande Allemagne ». Son caractère orgueilleux le poussait à la guerre. « Le rêve de Guillaume II a toujours été de dépasser la gloire de son grand-père, comme Alexandre le Grand a dépassé celle de Philippe. »
Il s'est donc appliqué à rendre la guerre possible d'abord, in» v^itable ensuite. On sent, on voit même sa main dans toutes les
tensions diplomatiques qui jusqu'en 1914 ont troublé l'Europe. Il essaye, dès le début, de s'attacher l'Angleterre pour lutter contre la France. En 1891 il s'ouvrit même à sa grand'mère, la reine Victoria, de son intention de nous attaquer avant le printemps de 1892. La reine ayant dé/oilé le projet, le coup rata. La politique de Guillaume II zigzagua alors, se tournant tantôt contre la Russie, tantôt contre la France, tantôt même, comme lors du télégramme à Krieger, contre l'Angleterre. Elie trouva, pour quelque temps, un dérivatif dans les affaires d'Extrême-Orient, essayant alors de pousser l'Europe à une entreprise contre « le péril jaune ». Guillaume en revient ensuite à son ennemi favori, la France, va lui chercher noise au Maroc et la conduit à la Conférence d'Algésiras. Il se montre si peu pacifique qu'en 1907, à la Conférence de La Haye, il s'opposa de tout son pouvoir à l'arbitrage en cas de différend entre les nations, et à la limitation des armements. Le seul arbitrage qu'il pouvait accepter était, en effet, celui qui peut le plus sûrement aviver les conflits. Il le montra lors de l'injuste annexion de la Bosnie-Herzégovifie par l'Autriche, où il soutint énergiquement contre presque toute l'Europe la mauvaise cause de son alliée. En fait d'armements, il signifia aussi nettement sa volonté en affichant un programme naval qui lui aliéna les sympathies de l'Angleterre. On sait enfin son rôle dans « le coup d'Agadir », dans la crise des Balkans, en 1912 et en 1913, et la part qu'il a prise dans le conflit ausïro-serbe d'où est sortie la guerre actuelle. Toujours et partout, donc, dans toutes les mauvai"'ses affaires son influence personnelle se fit sentir dans un sens belliqueux. Telle est la thèse que M. Laloy a solidement établie en un livre que les historiens de notre époque troublée consulteront avec charme et avec profit.
En lisant cette œuvre de M. Laloy, on se demande fréquemment comment il se fait que le peuple allem.and se soit ainsi laissé conduire vers l'abîme par un monarque orgueilleux. On s'étonne en voyant un empereur entraîner ainsi à toutes les aventures périlleuses, et finalement à la boucherie, une si nombreuse
population qui le suit docilement, sans aucune velléité de révolte. Et une question se pose: une révolution est-elle possible en Allemagne? C'est justement celle que MM. Marius-Ary Leblond avaient posée en 1914, pour leur revue la Vie, aux principaux penseurs de l'Europe. C'est celle qu'ils leur ont de nouveau posée, cette année, après la révolution russe. Il résulte de cette enquête que tous les esprits avertis — même M. Romain Rolland dont les sympathies vont aux libéraux allemands — croient impossible de voir le peuple de Guillaume II s'élever contre le despotisme de son maître. Le mot de Bebel à l'abbé Wetterlé est caractéristique à cet égard. « Il vous a été facile, à vous autres, Français, disait le vieux chef socialiste, de faire votre révolution. Vous n'avez eu qu'une tête à couper. Chez nous, il faudrait en couper vingtcinq. » 11 avait raison, il y aurait, dans les États de l'Allemagne, à couper vingt-cinq têtes couronnées. Combien d'autres, non couronnées, faudrait-il trancher encore dans le monde des Junker pour rendre l'Allemagne pacifique? Le pangermanisme, qui domine tout l'Empire, est une hydre. Je doute qu'elle trouve un Hercule; les bénévoles collaborateurs de MM. Marius-Ary Leblond en doutent aussi. Leurs opinions, toujours expliquées par des faits ou par des idées, méritent d'être Jues et nous devons remercier les directeurs de la Vie de nous les avoir présentées.
Jules Chopin.
LÉON Sychrava .' La Question Tchécoslovaque.
Le N° 3 de la Revue Anthropologique était entièrement consacré à <( La Question Tchécoslovaque », à propos d'un discours prononcé par M. L. Sychrava à la Société d'Anthropologie de Paris.
M. L. Sychrava donne d'abord un court aperçu de l'histoire des Pays Tchèques depuis les temps les plus reculés; il passe ensuite en revue, d'une façon plus détaillée, la dernière période, qui commence à l'avènement de François-Joseph !'% et qui, dans son ensemble, constitue la plus significative des manifestations de ce pani'cnnHiii'^iiu' nu'i'.'ilomane et vorace qui a provoqué la
guerre mondiale. M. Sychrava ne se contente pas d'attirer l'attention du public sur ce danger pangermaniste, il démontre aussi qu'il y a un moyen pratique qui réalise en même temps une œuvre de justice et qui enrayerait à jamais ce fameux « Drang nach Osten », devise des Puissances Centrales. C'est la création d'un État tchécoslovaque libre et indépendant. En réalité, il ne s'agira pas de la création d'un État nouveau, dont le peuple n'a pas encore donné la mesure de sa puissance ni les garanties de sa maturité: les Tchèques ont formé un État qui leur appartenait en propre — ils le forment même encore — leur histoire donne la preuve qu'ils savent et qu'ils peuvent, quand ils sont libres, jouer un rôle primordial. Mais ce n'est pas uniquement sur le droit que se base le désir des Tchèques d'avoir leur État propre, c'est aussi sur leur grande prospérité économique. N'est-ce pas la Bohême, avec ses sœurs la Moravie et la Silésie, qui est la plus riche contrée de toute la monarchie? Ne paye-t-elle pas plus d'impôts à Vienne que de nombreux États indépendants? Enfin le dernier titre, — et il n'est nullement négligeable, — que les Tchèques peuvent invoquer en faveur de leur indépendance, c'est leur attitude au cours de la guerre actuelle. Ce sont eux qui ont désorganisé l'armée austro-hongroise et leurs volontaires sont venus offrir leurs vies au bel idéal d'une Bohême libre créée par l'Entente. — La place considérable réservée à « la Question Tchécoslovaque » prouve, d'une part, que cette question attire de plus en plus l'attentioo du public français, et, d'autre part, que le discours de M. Sychrava a porté ses fruits.
The Heart of Europe, par M. Charles Pergler, avec une préface de M. Al.-F. Kovarik. Chicago, 1917.
Le livre de M. Charles Pergler n'est — il est vrai — qu'une conférence qu'il a faite devant le congrès des nationalités opprimées, mais il contient un nombre considérable d'informations sur la Bohême et ses habitants. Il montre la nation tchèque sous un autre aspect que celui que le public américain était accoutumé
de voir. Il tâche en outre de prouver que, si la Bohême réclame son indépendance, non seulement elle en est moralement digne, mais qu'encore elle est en possession de ressources abondantes qui assurent son existence libre de toute tutelle.
Ne pas résoudre la question tchèque équivaudrait au consentement à une nouvelle guerre, car la nation tchèque ne voudra jamais rester sous la domination de deux puissances dont les principes directeurs sont « la force prime le droit » et « domination par l'oppression et l'injustice ».
MÉMOIRES ET DOCUMENTS
Le martyre des intellectuels tchèques dans les prisons autrichiennes.
Leg députés Prokes, Jaros et Charvat ont remis au ministère de la landwehr l'interpellation suivante :
En été 19 15, le commandement militaire de Vienne a publié un décret par lequel les instituteurs tchè(|ues de Moravie étaient désignés comme peu sûrs au point de vue politique. Ceux qui avaient été classés par la commission de révision dans la catégorie C (service non armé) et qui, reconnus ainsi inaptes au service, devaient être ajournés en qualité d'instituteurs, ont été emprisonnés. Ils ont d'abord été déportés à Krapfenwald près de Vienne, puis quand leur nombre augmenta, ils furent transportés à Hameau près de Neuwaldegg. Là, dans des baraques où Ton mit plus tard des prisonniers russes, 300 intellectuels vécurent une vie atroce, entièrement isolée; ils ne surent jamais le motif de leur détention et les autorités civiles ou militaires n'ouvrirent aucune instruction. Le seul crime que l'on pouvait leur rei)rocher, était d'être instituteurs tchèques. Dans un endroit entouré de fils de fer barbelés, complètement séparés du monde extérieur, car l'accès était interdit
au public, ils étaient gardés par des soldats du 59^ régiment, baïonnette au canon, et obligés d'exécuter les travaux les plus durs. Les uns extrayaient des pierres, d'autres en transportaient sur des brouettes, d'autres réparaient les routes, d'autres abattaient des arbres et coupaient du bois, d'autres épluchaient des pommes de terre ou traiisportaient de l'eau d'une source située tout au bas de la vallée. Les colis et les lettres étaient impitoyablement arrêtés, les visites des parents n'étaient pas permises. Ceux qui furent réclamés par les autorités scolaires, n'ont pas été libérés; ceux 'qui avaient des examens à passer ou qui voulaient assister aux funérailles des membres de leurs familles, n'ont pas eu la permission de s'éloigner. Un instituteur qui devait se marier, a été licencié pour quelques heures seulement pour aller à. Vienne. Sous la conduite d'un soldat, baïonnette au canon, il fut mené à l'église comme un assassin. Le soir quand il fut de retour dans la baraque, il se jeta sur son lit et pleura amèrement. Ses camarades ne pouvaient retenir leurs larmes.
Après un séjour de quatre mois à Hameau, une moitié des internés fut conduite à Prensbourg, l'autre à Komarno (en fiongrie), où, grâce aux commandants des camps, le traitement fut moins dur. Mais cet internement que rien ne motivait a eu des conséquences néfastes pour la santé des prisonniers. Plusieurs sont morts, d'autres se traînent dans les hôpitaux. Qui les dédommagera pour les souffrances morales auxquelles ils ont été soumis, qui leur rendra les forces perdues, qui effacera de leur souvenir les nuits passées dans de terribles insomnies?
Il y en a qui, grâce à l'intervention des préposés militaires, ont obtenu de ne plus porter le signe « P »■ (suspect ])olitique) et ont réussi à échapper à la détention en entrant dans l'armée, mais la plupart souffrent encore.
Ces instituteurs reprendront plus tard leur fonc-
tion. Va-t-on leur demander d'apprendre aux enfants à aimer leur « patrie autrichienne» ? Dans l'intérêt de tous ces instituteurs et au nom de l'humanité nous réclamons que satisfaction complète soit donnée à nos demandes.
Jostice autrichienne.
Interpellation des députés Fr. Stanek, Zdenko Tobolka, etc.
« Le député Vaclav Klofatch a été traité d'une façon inouïe. Bien que jouissant de l'immunité parlementaire, il a été arrêté le 7 septembre 1914 et jusqu'ici il n'a pas été remis en liberté. Une plainte n'a été hâtivement déposée contre lui que le 24 mai 1917, à l'époque où le Parlement était convoqué, c'est-à-dire au bout de trois ans.
De même que dans le procès contre le docteur Kramar et ses co-accusés, l'instruction contre le député Vaclav Klofatch a été conduite pour le conseil de guerre de la Landwehr de Vienne par le colonel-auditeur Gliwitzki et le lieutenant-auditeur Preminger, d'une façon telle qu'aucun juge d'instruction civil n'aurait pu la conduire.
Outres les députés déjà cités, on a arrêté, emprisonné et condamné les députés Burival, Choc, Netolicky, Vojna ; arrêté et emprisonné le député-docteur Soukup. Les journalistes et écrivains V. Dyk, C. Dusek, J. Hajek, K. Kunte, J. Hantich, docteur Jos. Scheiner, docteur Jar. Preis, le directeur R. Pilât, docteur Fr. Slama. docteur Th. Bartosek, Jul. Myslik, l'ingénieur J. Svehla, Mme et M. Fajfarova, etc., etc.
La façon dont les conseils de guerre se sont conduits à l'égard des gens du peuple, ressort des quelques faits suivants :
Le tailleur Smejkal, encaisseur de la caisse de secours médical des maîtres-tailleurs de Vienne, a été condamné à 6 mois de réclusion (art. 65) pour avoir dit: « Mais le gouvernement ne veut même pas nous accorder d'écoles tchèques à Vienne. »
Le garçon jardinier Tesar se vit infliger 6 mois de prison, portés à IG mois par la haute cour (art. 65), pour ces mots : « Je
ne sais vraiment pas si l'empereur se fera jamais couronner roi de Bohême. » (Le malheureux est mort en prison).
L'ouvrier cordonnier Hamouz, de Vienne, âgé de 67 ans, malade, d'esprit faible, a fait, dans sa jeunesse, son service au 28* régiment d'infanterie. 11 défendit ce régiment en disant : {( C'est pourtant un bon régiment. » Il a été condamné à 6 mois de prison (art. 65). (1)
Le soldat de la Landwehr Cepera, originaire de Moravie, fut condamné à trois ans de détention pour avoir dit : « L'empereur d'Allemagne est responsable de la guerre. »
L'artilleur Purs, de la Landwehr, natif de Stary Benatky, pour avoir dit : « Ceux du 28® sont des gars à mon goût », a été condamné à 4 ans de prison et emmené, les poings liés, à la prison militaire de Mœllersdorf.
Le docteur-médecin Hoffner, de Kvasic, — médecin des enfants de feu l'archiduc-héritier et médecin personnel du beaufrère de celui-ci, le comte Jar. Thun - — a écrit, dans une lettre à son neveu, que, selon sa conviction de médecin, la portion de pain prévue était insuffisante pour un ouvrier ou pour une personne se livrant à un dur travail. Il a été, pour ce fait, condamné par le tribunal de Brno, à la perte de son doctorat et à 16 mois de détention, ramenés ensuite à 8 mois.
L'ingénieur Bartos, de Brèclava, se trouvant au buffet de la gare, ne s'est pas levé lorsqu'on a chanté « Die Wacht am Rhein» ; il a été poursuivi pour crime de lèse-majesté en vertu de l'art. 63. Un seul témoin, le garçon du buffet, a soutenu la prévention. Bien que plusieurs Allemands, deux institutrices allemandes et un professeur de lycée allemand eussent démontré que l'hymne autrichien n'avait pas été joué, l'ingénieur Bartos a été condamné par le Conseil de guerre de Brno à un an de réclusion et à la perte de son diplôme d'ingénieur.
Un seul exemple, pris parmi beaucoup d'autres, montrera l'arbitraire des cours martiales qui, dans beaucoup de cas, atteignit à une véritable haine envers tout ce qui est tchèque.
(1) On sait que le 3 avril 1915 le 28' régiment d'infanterie, de Prague, composé de Tchèques, se rendit tout entier aux Russes et- fut, ensuite, rayé des cadres do 'larméo par l'empereur François-Joseph,
Emile Spatny, rédacteur au journal Ceské Slovo, de Prague, a été arrêté le 26 septembre 1914 et, sans qu'aucune raison en eût été donnée, interné à Prague. En mars 1915, il fut transféré au camp d'internement de Goellersdorf, en Basse-Autriche. Les Tchèques qui y étaient internés organisèrent le 5 juillet une fête en l'honneur de Jean Huss. Le rédacteur Spatny et le docteur V'rbensky rappelèrent en quelques mots la vie et l'importance du martyr de Constance. Sur la dénonciation d'un de leurs compa- ^;nons d'internement, Davidovski, prétendant que l'on avait parlé contre les Allemands et que « les orateurs avaient attendu leur délivrance d'un certain Etat, mais qu'ils avaient été déçus », tous deux furent conduits à la prison de la garnison de Vienne. Le lieutenant Zechmeister, juge d'instruction, se rendit à Goellersdorf où personne, à part Davidovski, ne soutint la prévention. Furieux de cet insuccès Davidovski fit arrêter et enfermer en cellule l'un des témoins, le garçon de café Janny. Lorsqu'il fut de nouveau interrogé Janny affirma ensuite tout ce que le lieutenant voulait, bien qu'il n'eiàt pas même assisté à la fête. Le rédacteur Spatny et le docteur 'V^rbensky furent poursuivis pour crime de haute trahison (art. 58 c). Ce dernier fut acquitté faute de preuves; le rédacteur Spatny fut condamné à 14 ans de réclusion.
11 ressortit des débats que le témoin principal, Davidovski, avait, pour escroquerie, été condamné deux fois, une fois à 3 ans 12, une autre à 2 ans 12 de réclusion, et qu'il avait six fois été poursuivi pour espionnage. Les médecins légistes de Vienne ont émis, au sujet de son état mental l'avis suivant : « Psychisch minderwertig, fabuloes, grosser Liigner ». (Psychiquement inférieur, grand menteur.) Mais la cour, présidée par le lieuten&nt Koenig a soutenu la déposition de Davidovski enregistrée dans les procès-verbaux en disant que : « Auch ein pathologischer Liigner kann ausnahmweise Wahrheit sprechen (un menteur pathologique peut aussi par exception dire la vérité). Le docteur Vrbensky, revenu le 20 novembre 1915 à Goellersdorf, dénonça au tribunal le témoin Janny comme ayant menti parce qu'il n'avait pas assisté au discours du rédacteur Spatny. Se basant sur ce fait, le docteur Meissner demanda la révision du procès; mais le lieutenant Koenig rejeta cette demande sur
l'affirmation réitérée de Davidovski que Janny était présent à la fête, bien que les témoins eussent démontré que Janny n'était pas parmi les auditeurs du discours sur Jean Huss.
En décembre 1916 le rédacteur Spatny fut conduit à Moellersdorf. Bien que condamné pour délit politique et malgré sa position sociale, il fut rangé dans la seconde catégorie de détenus, portant l'uniforme des prisonniers, les cheveux ras, la barbe rasée et, « vu son crime », mis en cellule bien que l'arrêt ne le porte pas. Pendant les plus grandes gelées, il fut enfermé dans une cellule en béton des bâtiments neufs, sans feu, sur un sol carrelé. On ne chauffe que dans le couloir et la chaleur pénètre dans la cellule par un jour ouvert au-dessus de la porte ! Il a subi le terrible supplice du froid uniquement par suite de l'arbitraire du geôlier-chef Skarich et du colonel Nawratill qui, à leur guise, renforcent la condamnation des prisonniers qui ne leur sont pas sympathiques.
D'autres cas montrent jusqu'à l'évidence cet arbitraire. C'est ainsi, par exemple, que l'on n'a pas permis aux condamnés de Sarajevo de recevoir des visites, bien que ce soit contraire aux prescî-iptions du livre de service D 6. Sur cinq de ces condamnés, trois sont morts; un quatrième est mourant. Après deux ans de détention il n'a été permis à l'étudiant Cubilovic, le seul qui soit bien portant, de recevoir une visite que lorsque la session du Parlement était décidée.
La situation de la prison d'État de Moellensdorf est la meilleure preuve de la façon dont les détenus sont maltraités et insuffisamment nourris dans les prisons de l'État. En 1915 et en 1916, sur un nombre de 350 à 450 prisonniers, 61 sont morts. Mais du V janvier à mai 1917, il en est mort 101. Il ressort de là que, dans la situation actuelle, un des détenus sur six est livré à la mort. La plupart sont de malheureux prisonniers de la seconde catégorie. Les voleurs, les assassins, les escrocs, pour peu qu'ils eussent été d'anciens soldats ou officiers, jouissent à Moellersdorf d'extraordinaires avantages. Ils portent un costume civil; on Ifs traite avec égards et ils sont substantiellement nourris. Par contre les condamnés politiques, et notamment ceux qui ont été classés dans la seconde catégorie de détenu?, meurent par suite dts mau-
- ais traitements et d'une insuffisance presque continuelle de nour- : iture.
Le lieutenant-auditeur A. Koenig, dont nous avons parlé, lameux par ses jugements contre les Tchèques, est, dans le civil, secrétaire d'avocat et il recommande aux inculpés riches ses amis avocats de Vienne comme d'excellents défenseurs dans les causes politiques.
C'est ainsi, par exemple, qu'il a imposé comme défenseur à M. Kotik, adjoint au maire de Vel. Byter, le docteur Glaser. Kotik a été condamné à mort par Koenig et, pour sa si effective défense de l'inculpé, Glaser s'est fait payé 10.000 couronnes. Le fanatisme nntitchèque de Koenig va si loin qu'il a interdit aux accusés tout livre tchèque. »
ÉCHOS ET NOUVELLES
La politique slovaque et les mensonges magyars.
Comme il fallait s'y attendre, le gouvernement magyar, outré de la déclaration des Tchèques à la séance du Reichsrat du 30 mai, se mit aussitôt à l'œuvre en vue d'obtenir des Slovaques une déclaration protestant contre la réunion de la Slovaquie aux pays tchèques pour former un État indépendant, et en vue de réprimer tout mouvement en faveur de ce programme. Il s'aperçut bientôt que ses efforts étaient vains. Les Slovaques, cette fois, ne s'y laissèrent pas prendre.
Les chefs politiques slovaques ayant repoussé toute idée de protestation, le gouvernement magyar s'y prit autrement. Un beau jour, les journaux de Budapest annoncèrent que les chefs du parti national slovaque, Samuel Mudron et Matus Dula s'étaient lendus à Vienne pour y protester, dans les bureaux du cabinet, contre l'insolente idée qu'avaient les Tchèques de séparer la Slovaquie de la Hongrie. Il s'agissait de tromper le pubh'c étranger et nous avons trouvé cette information non seulement dans les journaux neutres, mais même dans quelques journaux français.
Ce coup a néanmoins fait long feu. Comme il n'a pas été permis aux journaux slovaques de démentir cette nouvelle, les
journaux tchèques s'en sont chargés. Ils annoncèrent donc qu'il n'existe aucun Samuel Mudron. Il y eut bien jadis un Pavel Mudron, chef du parti national, mais il est mort il y a plusieurs années. Quant à Matus Dula, chef actuel du parti, non seulement il n'est pas allé à Vienne, mais ne veut pas y aller. Matus Dula enfin publia lui-même dans les Narodni Noviny de Turcansky Sv. Martin, en date du 28 juillet, la déclaration suivante :
(( Note de 'la présidence du parti national slovaque.
<( Plusieurs amis et membres du parti ayant demandé ce qu'il y a de vrai dans la nouvelle disant que j'aurais, relativement à la question de nos rapports avec les Tchèques, fait des démarches près des bureaux du cabinet, je réponds que cette information est dénuée de tout fondement. Je n'ai fait aucune démarche ni en mon nom ni au nom du parti et je ne sais d'où vient cette information. Je suis trop modeste pour, dans un cas si grave, me permettre d'agir de ma propre autorité sans consulter préalablement mon parti. D'ailleurs il est absolument impossible dans les circonstances actuelles, de procéder à cette consultation. Je crois que cette déclaration suffira à dissiper tout soupçon futile. — Turc. Sv. Martin, le 27 juillet 1917. — Matus Dula.
Et voilà un nouvel exemple de ce qui s'appelle la politique magyare.
Les Slovaques, les Tchèques et les Magyars.
La question de la déclaration tchèque au Reichsrat a été portée à l'ordre du jour du parlement hongrois. Comme le député Juriga protestait contre les violences et les illégalités commises par les Magyars à l'égard des Slovaques, le comte Tisza lui cria qu'il n'avait pas le droit de parler au nom du peuple slovaque, mais que, s'il en avait le droit, il devrait d'abord protester contre les prétentions tchèques visant à séparer la Slovaquie de la Hongrie.
Les Narodni Noviny ont répondu à cette attaque du comte Tisza par l'article suivant qui montre bien les véritables sentiments du peuple slovaque :
« Donc Juriga ne serait un représentant du peuple slovaque. Le peuple slovaque ne serait pas d'accord avec ses tendancer dangereuses et provocatrices. Le parlement a répondu à ses paroles de Tisza : « Amen ! il en est bien ainsi, c'est vrai ! » S'il en est ainsi, si les intellectuels des villes et des villages et les députés slovaques eux-mêmes, ne sont plus reconnus comme les véritables représentants du peuple slovaque, pourquoi, grand Dieu, demandez-vous que nous protes-
tions au nom du peuple slovaque contre les revendications tchèques? Qu'on s'en réfère au témoignage de Rakovszky, Szmecsanyi, Rudnyanszky, Benicky, Osztroluezky, Paroy, Baltik, etc., etc., des puissants députés, des honorables préfets, des éminents évêques. C'est eux que vous considérez comme les vrais représentants du peuple slovaque tout comme vous regardez les journaux Slovenské Noviny, Obzor, Krest'an (1) comme les vrais représentants de l'opinion publique slovaque. Il en est ainsi, chers messieurs, avouez-le vous-mêmes. » Le gouvernement magyar ne pouvait recevoir une réponse meilleure et plus explicite. Personne n'arrêtera plus le mouvement slovaque en faveur de la liberté et de l'union avec les Tchèques. Tous les journaux tchèques publient régulièrement sur la Slovaquie des informations de plus en plus réjouissantes et qui témoignent que le glas du « Magyar Orszag » commence à sonner. Le gouvernement magyar a protesté à Vienne et la censure commence à Prague à supprimer les articles relatifs aux Slovaques. Vienne et Budapest ne font ainsi que fortifier le mouvement tchécoslovaque. Nous sommes dans la bonne voie.
M. Albert Thomas et la questions tchécoslovaque.
Nous parlons en un autre endroit du socialisme autrichien et de la question tchèque. Nous disons que le parti socialiste français, parlant dans sa réponse au questionnaire de la section hollando-scandinave du principe des nationalités, s'est prononcé indirectement en notre faveur.
C'est avec une grande satisfaction que nous enregistrons aujourd'hui un passage, relatif à ce problème, dans l'important discours de M. Albert Thomas, prononcé le 12 août à Champigny:
« Et c'est le même accord qui règne encore entre nous quand il s'agit de soutenir la volonté d'indépendance ou le droit à l'autonomie des peuples d'Europe opprimés encore par des dominations qu'ils supportent impatiemment.
Ce n'est pas pour revendiquer des territoires que la France est si passionnée pour le retour de l'Alsace-Lorraine. C'est parce que la violation du droit a pour elle une valeur symbolique, et c'est parce qu'elle veut dans toute l'Europe délivrer les Alsaces- Lorraines.
C'est là une de nos plus vieilles et de nos plus chères traditions. De tout temps, depuis la Révolution française, en 1830, en 1848, le parti républicain et le parti socialiste ont revendiqué l'indépendance des peuples. Je me suis plu, au cours même de cette guerre, à constater dans toutes les réunions la même una-
(1) Ce sont les journaux dirigés ci payé» par les Magyars et imposé.^ au public slovaque.
nimité française pour demander la libération des Polonais, des Tchèques, des Yougoslaves, de toutes les provinces asservies. »
M. Albert Thomas est un des personnages qui, au cours de cette guerre, se sont acquis une autorité incontestable et un très grand prestige dans tous les pays de l'Europe. Il exerce une influence réelle dans les pays de l'Entente. Il a rendu à notre cause de grands services et il a toujours été un de ceux qui suivent avec intérêt la lutte pour notre indépendance. Avant la guerre déjà il suivait avec la plus grande attention les luttes des socialistes tchèques en Autriche. Nous sommes fiers de pouvoir compter cet admirable défenseur de la cause du droit et de la justice parmi les meilleurs amis de notre cause.
Les Magyars et la fédéralisation de l'Autriche.
Le comte Jules Andrassy a publié dans la Nouvelle Presse Libre du 8 juillet un important article sur les événements en Autriche au point de vue des intérêts magyars, qui devrait être lu par tous ceux qui considèrent la fédéralisation de l'Autriche comme la meilleure solution des problèmes nationaux de l'Europe centrale. Nous avons dit souvent que le programme de l'Autriche- Hongrie fédéraliste, qui contenterait à la fois les Allemands, les Magyars, les Slaves et les Italiens, n'est qu'une utopie dangereuse dont les Allemands et les Magyars eux-mêmes se servent quelquefois pour tromper l'opinion de l'Entente mais qui n'a aucune chance d'être réalisée. Nous ne pouvons que savoir gré au leader de l'opposition magyare de venir confirmer notre point de vue par le veto absolu et catégorique qu'il oppose à toute idée d'une Autriche fédérale qui constitue, selon lui, un casus belli pour tout homme d'Etat magyar.
« Avec l'étendue et la structure actuelle de la monarchie, écrit le comte Andrassy, le maintien du dualisme et de la parité entre l'Autriche et la Hongrie constitue la seule politique juste et possible. Une constitution qui concéderait à une partie de l'Autriche ou bien à une nouvelle formation étatique quelconque composée de certaines parties de l'Autriche et de la Hongrie, les mêmes droits que ceux dont jouit la Couronne de St-Etienne serait ■contraire non seulement au développement historique et au réel équilibre des forces, mais aussi à la conscience politique de la nation magyare, et elle serait nécessairement impossible. Si le peuple magyar voyait le royaume de Bohême ou bien un Etat yougo-slave recevoir les mêmes droits que la Hongrie, les Magyars deviendraient immédiatement des ennemis irréconciliables de cette nouvelle formation. L'idée d'une monarchie fédéra-
liste, comme il s'est, toujours produit dans le passe, se heurtera aussi à l'heure actuelle à la résistance la plus énergique des Magyars. Est-il, d'ailleurs, imaginable que ces peuples de l'Autriche qui s'étaient fait entièrement de l'idée fondamentale, de l'existence, de la grandeur, de la gloire de la dynastie et de la monarchie leur idée propre, puissent accéder à une solution fédéraliste? Jamais! Une organisation quelconque de la monarchie austro-hongroise autre que le dualisme apparaît comme absolument impossible et je me refuse à croire que ceux qui servent les intérêts de la monarchie et de la dynastie, puissent prendre sérieusement en considération un changement de l'organisation dualiste actuelle, ce qui entraînerait naturellement dans une lutte à mort les éléments qui ont fait de la grandeur de la monarchie leur propre cause. »
Ce langage clair et net ne prête certainement à aucun équivoque. Mais, comment expliquer le fait que certains journaux de Paris, en commentant l'article du comte Andrassy, ont affirmé qu'il s'était déclaré pour l'Autriche fédéraliste?
Pour les Tchécoslovaques et les Polonais en France
La Lij^ue des Droits de THomnie demande un statut clair.
La Ligue des Droits de l'Homme est intervenue auprès du Président du Conseil pour que les Tchèques et les Polonais, auxquels s'impose un statut contradictoire, ne soient pas considérés à la fois comme honorables par le ministre de l'Intérieur qui leur accorde un permis de séjour, et comme suspects par l'autorité judiciaire, qui leur inflige le séquestre.
La Ligue a demandé, pour les Polonais et les Tchèques, des mesures unitaires, analogues à celles qui ont été prises à l'égard ues A^aciensl^orrains.
Des commissions de triage compétentes, faisant de sérieuses enquêtes, donneraient toutes les garanties désirables.
Le premier acte du Gouvernement de Esterhazy.
Quand le comte Etienne Tisza donna s» démission de Premier ministre hongrois, des voix se firent entendre, acclamant cet événement comme l'aurore d'une ère nouvelle pour les pauvres races non-magyares, gémissant sous le joug indicible des Magyars. On considérait ce fait nouveau comme le signe de la fin de la tyrannie magyare en Hongrie, Tisza était pour elles, le seul représentant responsable de l'oppression magyare tandis que l'opposition portait le drapeau du libéralisme, de la tolérance et de la démocratie.
Tisza parti, l'opposition vint au pouvoir. Le comte Maurice Esterhazy, le nouveau Premier ministre, dès son arrivée au ministère, nous donna immédiatement la preuve que, à l'égard des races non-magyares, il entendait marcher sur les traces de son prédécesseur. Dans les premières paroles qu'il prononça sur la politique du nouveau gouvernement, il indiqua aux représentants de la presse magyare qu'il « désirait travailler dans le sens de la démocratie, mais que, naturellement, la démocratie en Hongrie ne pouvait être qu'une démocratie magyare ». Ainsi en Hongrie, où les Magyars sont une minprité, la démocratie ne peut être que magyare. C'est ce que le comte Esterhazy appelle la démocratie.
Voici maintenant ce que le cabinet Esterhazy a fait depuis qu'il est au pouvoir. En 1907 le Parlement hongrois, avec un cabinet de coalition, vota la fameuse loi « Apponyi » sur l'instruction: elle avait pour but de transformer la Hongrie polyglotte en un État national magyar. Interprétant cette loi, le comte Albert Apponyi, ministre de l'Instruction publique, fit passer un ordre pour que dans les écoles magyares la seule langue de l'instruction fût le magyar et pour interdire aux instituteurs l'emploi du slovaque, du serbe, du roumain et autres langues. Dans les prières, il était expressément défendu de parler une autre langue que le magyar.
Quand le comte Tisza devint Premier ministre hongrois en 1913, son ministre de l'Instruction publique, Jankowich, allégea un peu le poids de la prodigieuse injustice commise par le cabinet de coalition en ordonnant que dans les écoles publiques des districts slovaques, serbes et roumains on ne devait mettre que des instituteurs comprenant la langue de la population et capables d'employer cette langue dans l'instruction, comme moyen accessoire, la langue de l'instruction dans leurs écoles restant toujours le magyar.
Le premier jour de son arrivée au pouvoir, dans le cabinet Esterhazy, le comte Albert Apponyi abolit la circulaire de Jankowich.
Le premier acte du gouvernement Esterhazy montre donc qu'il est moins libéral, moins démocrate à l'égard des Slovaques, Serbes et Roumains que ne le fut le précédent gouvernement du comte Tis2:a, dont la cruauté est pourtant si bien connue dans le monde tout entier.
Il n'y a pas à se tromper. Aucun homme d'Etat magyar, aucun politicien magyar ne supportera jamais une démocratie réelle en Hongrie. La suprématie magyare en Hongrie s'est basée sur la force brutale et ne peut être perpétuée que par la loi de la force. *Un Esterhazy, un Karolyi, un A^i-drassy ou un Apponyi, peuvent
être plus souples et plus ondoyants que Tisza. Tous ont la même horreur de la démocratie, quand il faut l'appliquer aux Slovaques, aux Serbes et aux Roumains.
La police autrichienne contre la jeunesse tchèque.
Pendant cette guerre, les étudiants tchèques paraissaient, à la bureaucratie autrichienne, particulièrement dangereux pour la sécurité de la monarchie. Aussi la police a-t-elle été chargée de surveiller étroitement tous ceux qui jouent un rôle plus ou moins important dans le mouvement de la jeunesse intellectuelle en Bohême et et en Moravie. Parmi ceux que l'on n'a pu éloigner en les envoyant au front ou dans quelques dépôts perdus dansles plaines de Hongrie, nombreux sont ceux qui ont été emprisonnés ou, tout au moins, surveillés. Mais par toutes ces persécutions le gouvernement n'a pu obtenir aucun autre résultat qu'un accroissemertt de l'ardeur patriotique de, la jeunesse qui, dans les Pays tchèques, s'est toujours fait un honneur d'être la gardienne la plus vigilante de l'idée de notre libération. Encore au mois de juin, sous un prétexte futile de participation des étudiants à une réunion organisée à Prague, la police a commencé à sévir de nouveau contre les membres de l'Association générale des étudiants tchèques. De nombreuses perquisitions furent faites et on arrêta les membres les plus actifs, ce qui démontre une fois de plus, quelle foi on peut ajouter à toutes les promesses de liberté étalées tout dernièrement avec tant de fracas en Autriche et combien il est humiliant d'être citoyen d'un Etat dont le régime policier, qui nie stupidement et cyniquement toutes les libertés des peuples et des citoyens, ne peut disparaître qu'avec lui-même.
Le Gouvernement hong;rois de Esterhazy et l'Allemagne.
Des gens mal informés furent assez cruels pour prédire que la chute de Tisza et l'arrivée au pouvoir de l'opposition signifiaient la rupture irrémédiable entre la Hongrie et l'Allemagne. S'il y eut quelque doute — et il n'aurait pas dû y en avoir — sur la politique étrangère que le nouveau ministère avait l'intention de poursuivre, il n'y en a plus maintenant, après l'interview entre le représentant de la Vossische ZeitunR et le Premier ministre Esterhazy, qui eut lieu le 23 juin. Le représentant du journal, le Docteur Stein, demanda au premier ministre hongrois quelle serait sa politique à l'égard des alliés de la double monarchie. Voici la réponse du comte Esterhazy: « Dans une de mes déclarations.
précédentes je me suis déjà prononcé: j'ai dit que j'étais en parfait accord avec le ministre des Affaires étrangères, le comte Czernin, pour toutes les questions touchant la politique étrangère de la Double monarchie. Le cabinet tout entier approuve unanimement le programme que j'ai exposé. La déclaration du ministre délégué à la cour du roi, le comte Batthyani, vous prouve en outre que la gauche du parti de l'indépendance se range aussi à mon avis. » En effet, le comte Batthyani: a parlé en ces termes : « Malgré mon opinion sur les questions de politique étrangère, j'ai accepté un portefeuille dans le cabinet. Avant de le faire, j'ai examiné sérieusement et dans son intégrité le programme du comte Esterhazy sur la politique étrangère et je dois déclarer, loyalement, que j'accepte ce programme et que je n'ai aucune objection à formuler contre lui. »
On doit se souvenir que le comte Batthyani est vice-président du nouveau parti de l'Indépendance dont le président est le comte Karolyi. Le comte Batthyani fut choisi à l'unanimité pour représenter le parti dans le cabinet Esterhazy. On avait primitivement pressenti le comte Karolyi et pendant un moment il était disposé à accepter le poste. En fin de compte il déclina l'offre et déclara que bien que son parti fût en accord avec le programme du comte Esterhazy, il croyait, personnellement, qu'il était préférable, pour le pays, qu'il ne fasse pas parti du gouvernement. La seule raison qu'il invoqua fut qu'il désirait, personnellement, rester pendant l'époque actuelle, les mains libres. « Les mains libres », pourquoi? Pour flirter avec les pays de l'Entente, pour se livrer à des manœuvres politiques de consomption étrangère. C'est ce qu'il a déjà fait. Quand on s'attendait à une victoire germano-magyare le comte Karolyi garda le silence, mais quand il devint évident que la partie des Empires centraux était perdue, il sortit de sa coquille pour flirter avec les peuples de l'Entente.
Cette manœuvre du comte Karolyi ne peut certainement tromper personne, car tous les partis politiques magyars — y compris le parti Karolyi — ont soutenu la politique du Premier ministre Esterhazy: l'alliance solide et sincère avec l'Allemagne.
Les Tchécoslovaques dans l'armée américaine.
Dans le bataillon de l'armée américaine qui vient d'arriver à Paris se trouvent plus d'une centaine d'Américains d'origine tchécoslovaque qui se sont enrôlés comme volontaires dans les premiers jours qui suivirent là déclaration de guerre. De même dans les autres unités américaines débarquées en France, les Tchécoslovaques sotn très fortement représentés et forment même la majorité de certaines. compagnies.
Ce sont, pour la plupart, de jeunes garçons pleins de vie et d'enthousiasme et ils se disent extrêmement heureux de pouvoir combattre, à côté de la glorieuse armée française, l'ennemi héréditaire de tous les Slaves, en leur double qualité d'Américains et de Tchèques.
Ils affirment tous que la déclaration de guerre à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie a provoqué dans la colonie tchécoslovaque des Etats-Unis, qui compte plus de 1.500.000 habitants, un enthousiasme énorme surtout quand le président Wilson a déclaré que l'Amérique adoptait entièrement le programme de la libération des Tchécoslovaques proclamé par les Alliés. Rien qu'à Chicago -plusieurs centaines de Tchèques s'engagèrent volontairement dès le premier jour de la mobilisation et le capitaine Kenney, commandant du district de Chicago, a officiellement certifié à la commission de recrutement de la Fédération Nationale Tchèque à Chicago, qu'aucune classe d'Américains n'a montré un tel enthousiasme à combattre les Germains, que les •Américains d'origine tchèque et slovaque.
Les organisations tchèques et slovaques aux Etats-Unis poursuivent énergiquement leur propagande et organisent aussi une vaste action militaire parmi les Tchécoslovaques, très nombreux d'ailleurs, qui ne sont pas encore citoyens américains.
L'Europe Centrale pangermanlste.
Deux projets grandioses préoccupent les milieux compétents autrichiens. Il s'agit d'assurer à Vienne une place prédominante dans les communications de la Pangermanie avec l'Orient. La Société de navigation sur le Danube a l'intention de créer dans les environs les plus proches de Vienne, sur la rive droite du Danube, un immense port de transbordement du charbon provenant de la Haute Silésie et de la Haute Allemagne et destiné à remplacer le charbon anglais en Orient. Sur la rive gauche du Danube, la ville de Vienne construirait un autre port commercial. Le canal Danube-Oder doit déboucher dans ces ports. A la station de Zwischenboiiche serait l'entrepôt du charbon ramené par les chemins de fer.
Situation économique.
Ces jours derniers les journaux ont apporté la nouvelle de graves manifestations qui se sont produites dans plusieurs villes -de la Bohême et qui ont été causées par les terribles conditions alimentaires dans lesquelles se débat actuellement ce riche pays.
Il serait naturellement faux de croire que ces manifestations ne sont qu'une protestation contre la vie chère. Elles ont un fond politique qui se manifeste par les cris de : « A bas Guillaume ! A bas l'Autriche », etc. Les difficultés d'existence ne sont qu'un bon prétexte pour organiser ces manifestations. Peu importe d'ailleurs; le manque de pain a toujours été le meilleur agitateur en faveur d'une révolution. La dernière révolution russe en est une nouvelle preuve.. Qu'on ne s'étonne donc pas, si malgré le régime qui pèse sur tout le pays, le peuple commence à manifester bruyamment son mécontentement et son inquiétude. Dans notre dernière chronique, nous avons montré par des exemples empruntés aux journaux du pays, à quelle maigre récolte on pouvait s'attendre. Aujourd'hui, la récolte étant faite, le résultat en est pire que ce que, l'on avait prévu. Le peuple se demande de quoi il vivra cet hiver. La sécheresse tout à fait exceptionnelle de cette année, jointe au manque d'engrais et à la mauvaise volonté du paysan, exaspéré par de fréquentes et brutales réquisitions, ont causé une récolte des plus déficitaires. Rien ne prouve mieux « le soin paternel » que les Habsbourgs prennent des peuples qui ont le malheur de se trouver sous leur domination ni la haine des gouvernants viennois pour la nation tchèque que la façon dont ils rançonnent le malheureux pays.
Pendant la période allant du mois d'octobre 1916 jusqu'à la première moitié de mai 1917 on a expédié des régions tchèques à Vienne et en Allemagne 20.711 wagons de pommes de terre et 43.120 wagons de blé. Pour le bétail nous pouvons donner les chiffres suivants:
De juin 1916 au 31 décembre 1916 on a réquisitionné :