FÉVRIER
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c \£' LA NATIONALITÉ
Les Allemands prétendent que la nationalité du Slesvig est allemande, et que l'un des objets de la guerre actuelle est de délivrer des populations de leur race opprimées par les Danois. 11 n'en est rien; j'en puis parler avec autorité, ayant parcouru le Slesvig en tous sens, étudié sur les lieux la situation respective des races qui '"habitent ce pays, et recherché dans l'histoire des éclaircissements j sur leurs rapports mutuels dans les temps passés. J'ai acquis la ' certitude que la nationalité du Slesvig était danoise à l'origine, et que la majorité de la population est encore danoise de langue et de cœur. Les Allemands sont des nouveaux venus et ils ont toujours été en minorité. Mais, aux' diverses époques, il est sorti du sein de cette minorité des meneurs qui ont affiché la prétention de faire la loi à tous les habitants ; et les populations allemandes ou gerf manisées n'ont pas moins souffert que les Danois ou les Frisons de la 2. tyrannie de ces oppresseurs. Les Danois, après s'être émancipés dans ^.la guerre de 1848-1850, ont usé de la victoire avec une modération r^ sans égale ; ils ont traité les Allemands du Slesvig' beaucoup plus libéralement qu'aucune autre nation ne traite ceux de ses membres qui diffèrent de la majorité, soit par l'origine, soit par la langue, soit par les opinions politiques ou religieuses, L'Allemagne n'est pas satisfaite de leur générosité ; elle voudrait les replacer sous le joug de quelques factieux ; mais comme ceux-ci, réduits à leurs propres forces, ne pourraient maîtriser tout le pays, elle tient à leur assurer l'appui des Holsteinois, en constituant un Etat de Schleswig-Holstein, où la nationalité danoise serait en minorité. Les Allemands sont partout les mêmes. Personne n'ignore qu'en Posnanie comme en Gallicie, en Hongrie comme en Vénétie, ces intrus ne songent qu'à opprimer les indigènes. Je me propose de montrer ici que leur politique n'est pas moins odieuse en Slesvig. Après cet exposé, il ne sera plus permis de douter qu'ils se font un système de persécuter le faible et de calomnier le juste. Puisse le spectacle de tant d'iniquités arracher un cri de réprobation à l'Europe libérale et la déterminer enfin à mettre terme aux sanglants excès du teutonisme !
1° Ii» nationalité du Slesvig était danoise à l'origine».
Tout l'atteste, aussi bien les antiquités et les noms de lieux que les documents historiques les plus anciens. Les objets des âges de pierre, de bronze et de fer, que Ton recueille en Slesvig, sont identiques à ceux que Ton trouve en Jutland et dans les îles danoises. On est en droit d'en inférer que, dès les temps les plus reculés, les trois parties du Danemark avaient des habitants de môme race. Cette induction est confirmée par une foule de témoignages historiques et philologiques. On a découvert en Slesvig des inscriptions runiques, gravées non-seulement sur de petits objets, mais aussi sur d'énormes blocs de pierre, qui n'ont certainement pas été apportés du Danemark. Elles diffèrent essentiellement des runes germaniques, et ne peuvent se lire et s'expliquer qu'au moyeji des alphabets et des idiomes Scandinaves.
Les noms de lieu du Slesvig, dont un assez grand nombre rappellent les dieux et les héros de la mythologie Scandinave, sont analogues à ceux du Danemark. Us n'ont pas de racine dans le tudesque ; mais, quand on remonte à leur ancienne forme, on leur trouve d'ordinaire un sens très raisonnable dans le vieux danois. UEider, par exemple, dont la forme latine est ^Egidora, jEgdora, doit signifier la porte d'Œger (génit, OEgis), le Neptune de l'Edda ; et ce sens est d'autant plus satisfaisant que l'Eider a dû être, avant l'exhaussement des côtes de la Baltique, un détroit qui mettait cette mer en communication avec celle du Nord. Le nom de la Slie, dont les Allemands ont fait la Schlei, ne signifie absolument rien dans leur langue, tandis que, sous sa forme Scandinave, il rappelle très justement le roseau (sle), qui croît en abondance extraordinaire dans le golfe qui baigne la ville de Slesvig.
Autre exemple non moins concluant contre les Allemands : quand ils vont de Kiel à Slesvig, le premier canton qu'ils aient à traverser s'appelle, dans leur propre langue, Dœnischwald (forêt danoise), par opposition à l'ancienne forêt holsteinoise, le Isarnho, qui s'étendait sur la rive droite de la Levensau. Comme cette contrée est située au sud de Danevirke (fortification danoise), on aurait pu douter qu'elle eût appartenu de temps immémorial au Danemark, si le nom que lui donnent les Allemands ne nous éclairait à cet égard. Le Danevirke, cet antique retranchement qui existait déjà du temps de Charlemagne,n'apas été élevé sur la frontière extrême du Danemark, parce qu'il aurait fallu lui donner trop d'étendue. On a préféré
le reculer de quelques myriamètres au nord, afin de trouver une position assez étroite pour être facilement défendue. Malheureusement, les contrées situées au sud de la Slie et du Danevirke, restant ouvertes, ont été disputées aux Danois par une race essentiellement envahissante, qui a pu germaniser les indigènes, mais qui n'a pas réussi à leur faire renier la mère-patrie.
Et comment le peuple du Slesvig oublierait-il une origine que tout lui rappelle? Et le nom du champ qu'il laboure, et celui du village, qu'il habite et les monuments qu'il a sous les yeux, et les traditions populaires, qui sont l'unique histoire des classes non lettrées. Dans aucune partie du Danemark, le souvenir des anciens rois danois ne s'est mieux perpétué qu'en Slesvig. Rien que par la comparaison des traditions de ce duché avec celles du Holstein, on peut juger que les riverains de l'Eider forment deux peuples, quoiqu'ils parlent la même langue. Ils apprécient différemment le même personnage ; pour le Slesvigois, la reine Marguerite Valdemar est une bonne fée ; aux yeux du Holsteinois, c'est une méchante sorcière. Celui-ci n'a conservé la mémoire que de quelques familles nobles; celui-là a localisé en Slesvig les traditions les plus populaires du Danemark; il se rappelle Gœtrik, le Godefred'des chroniqueurs, qui sut résister à Charlemagne. Il lui donne pour fils Holger Danske (Ogier le Danois), ce défenseur de la nationalité danoise, qui sommeille dans sa tombe, jusqu'à ce que sa présence soit nécessaire pour le salut de la patrie ; le héros secoue alors son linceul, monte sur son cheval blanc et conduit l'armée danoise à la victoire. Pour l'insulaire de la Sélande, qui a tout à craindre d'une flotte ennemie, Holger doit reposer au Kronoborg, cette forteresse qui ferme l'entrée du Sund et de la Baltique. Le Slesvigois ne voit pas le danger de ce côté, il le voit dans l'invasion du Slesvig par les Allemands ; aussi place-t-il le tombeau d'Holger dans un tertre qui < s'élève près de Tœnning^ sur les bords de l'Eider.
Voilà un spécimen des traditions que les paysans du Slesvig se transmettent de père en fils et qui ravivent continuellement leur affection pour la mère patrie ; l'habitant des villes les a oubliées, mais il peut apprendre par l'histoire que les prétentions des Allemands sur le duché n'ont pas le moindre fondement.
Le voyageur norvégien Other, qui navigua dans la mer Baltique à la fin du dix-neuvième siècle, dit dans sa relation, qui nous a été conservée par le roi Alfred le Grand : « Le port, que l'on nomme Hedeby, est situé entre les Vendes, les Saxons et l'Angel. » Or, Hedeby est l'ancien nom de la ville de Slesvig, et les Saxons habitaient au sud de l'Eider, les Vendes dans l'île de Fémern et les environs de Kiel .
Le Danemark ayant été converti au christianisme par des Allemands, les Etats septentrionaux furent placés sous la suprématie des archevêques de Hambourg, plus tard de Brème. Ceux-ci montraient une certaine tendance à choisir les prêtres et les évoques de Slesvig parmi leurs compatriotes. Mais le roi Svend Esthridsen y mit ordre : le siège épiscopal de Slesvig étant devenu vacant par le décès de l'Allemand Rodolphe, en 1061, le roi lui donna pour successeur un Danois, «parce que, disait-il, les ecclésiastiques qu'envoie l'archevêque de Hambourg, ignorant le danois, langue du pays, ne sont pas aptes à instruire les habitants (1). »
Au quinzième siècle, lors des querelles du roi Erik le Poméranien, avec les comtes de Holstein, comme il fondait ses droits à la possession du Sudjutland ou Slesvig, sur la communauté de langue, de mœurs et d'institutions, qui existait entre ce duché et le Nordjutland, les notables des deux Juûands, réunis à la diète de Ribe, en 1421, furent consultés sur l'état des choses. Cette assemblée, composée de cinq évoques, de huit abbés, de vingt-deux chevaliers et des magistrats et conseillers de onze villes, rendit le témoignage suivant :
« Le Jutland, qui fait partie du royaume de Danemark, porte le double nom de Sudjutland (Slesvig) et de Nordjutland, à cause de sa longueur, de sa largeur et de son étendue. Ce n'est pourtant qu'un seul pays et il n'y a qu'une seule langue. — Si quelqu'un voulait contester cette assertion, voici les preuves : premièrement, ledit Sudjutland et ses habitants ont conservé les lois danoises, ainsi que le Nordjutland, et cela depuis leur promulgation; secondement, les vieux privilèges et franchises dont jouissent les établissements religieux à Slesvig, à Ribe et à Haderslev, ainsi que tous les cloîtres et toutes les villes du pays, ont été, dès l'origine, octroyés et scellés par les rois dç Danemark ; troisièmement, on connaît parfaitement la limite entre le Holstein et le Slesvig ; or, c'est la même qui sépare le royaume de Danemark du comté de Holstein ; enfin, quatrièmement, la langue la plus répandue jusqu'à ce jour, dans le Sudjutland, aussi bien que dans le Nordjutland, c'est le danois (2).
(1) Docens incolas maie instrui religione ab Us, qui ab Hamburgensi mitterentur, Unguœ patriœ et danicœ rudibus. — Langebek, Scfipt. rerm danic. In-foL, t. VII, p. 270.
(2) Jugements et sentences arbitrales dans le procès entre le roi Erik et les comtes de Holstein (1413-1424), formant le 14 e fascicule àeAniislesvigholsteenske Fragmenter. 16 fascic. in-8°. Copenh., 1848 et suiv.
A Foccasion-du même procès, l'abbé de Ryeklo$ter, dans le pays d'Angel, « attesta qu'il avait souvent entendu dire proverbialement que le château de Gottorp (dans la ville de Slesvig) est la. clef et la serrure du royaume de Danemark ; il ajouta que tout le Jutland méridional (ou Slesvig) avait le même idiome que le reste du Danemark, et les mêmes lois et institutions que le lutland septentrional. On lui demanda comment il le savait ; il répondit qu'il avait assisté aux assemblées du Sudjutland, et qu'il y avait vu appliquer et observer les mêmes lois que dans le Nordjutland (4) . »
Ces témoignages clairs et précis, que l'on choisit au milieu d'une foule d'autres de même teneur, n'ont été récusés par aucun contemporain. Les comtes de Holstein ne purent en produire de contradictoires, quoiqu'ils fussent maîtres de cinq à six villes dn Slesvig. On sait d'ailleurs que l'empereur d'Allemagne se prononça contre ses propres vassaux, et donna raison an roi de Danemark. Ainsi, l'on peut affirmer avec autorité que tout ce qui constitue une nationalité ; les lois, les mœurs, les institutions, les sentiments, tout était danois dans le Slesvig^ dès les temps les plus anciens. Il faut maintenant montrer que
•° La nationalité du Slesvig est restée danoise.
Les preuves abondent ; boraons-nous à rapporter les plus concluantes.
En 1652, le Slesvigois G. Danckwerth écrivait, dans sa Nouvelle description du Slesvig et duHolstein: «Actuellement, ledjiché deSlesvig est habité par les Danois ou Jutes, les Saxons et les Frisons. Les Jutes en possèdent la plus grande partie, puisque tout, depuis Kolding jusqu'à la ville de Slesvig, est jute et se sert de la langue danoise, à la réserve peut-être de la ville de Flensborg, où le danois et l'allemand sont mêlés. La ville de Slesvig et la contrée qui s'étend de la Slie à l'Eider et au Levensau, sont principalement habités par des Saxons, qui parlent le bas allemand, ainsi que les habitants de l'île de Fémern. Sur la côte occidentale, il y a des 1 Jutes depuis la frontière, c'est-à-dire depuis la rivière de Skodborg jusqu'à Tœnder, où commence le pays des Nordfrisons (2) . »
En 1770, le Slesvigois J. F. Hansen atteste, dans sa description
(1) Langebek, Script, rerum danicarum. VH, 447-448.
<2) Netoe Landesbeschreibung von Schlesswich und Holstein, p. ë4, 55.
du duché de Slesvîg, que « les paysans de la partie du bailliage de Gottorp située au nord de la Slie, et que ceux du bailliage de Flensborg, parlent communément danois, quoique le service divin ne soit célébré qu'en haut allemand (1). »
En 1813, un voyageur allemand, qui a gardé l'anonyme, écrivait : « La contrée située sur la rive méridionale de la Slie s'appelle Schwansen (Svansœ). Les habitants y sont également de purs Danois, quoique leur dialecte ne puisse être facilement compris d'un habitant de Copenhague (2) . »
Le pasteur Knud Aagaard, qui avait longtemps habité la ville de Slesvig, et que ses études spéciales mettaient à même de bien connaître les circonstances locales, dit, dans sa description du Tœrning- Lehn: «Si Ton évalue à 17 milles (120 kilom.) la longueur du Slesvig, du Kongeaa à l'Eider, la langue danoise est employée comme idiome vul'gaire sur une longueur de 14 milles (98 kilom.) et le bas allemand sur une longueur de 3 milles (21 kilom.). Pour avoir la limite des deux langues, que Ton se figure une ligne transversale, tirée de Husum à la Slie et faisant un coude au nord de Slesvig» Sur la côte occidentale, la population, à la réserve des Frisons, parle le danois jusqu'à Husum. Sur la côte orientale, on parle danois dans le pays d'Angel, presque jusqu ? à Slesvig, par exemple à Hclligbaek. L'allemand commence à Idsted, sur la frontière du bailliage de Gottorp, à un mille et demi (10 kilom.) de Slesvig. Au sud de la Slie, dans la Péninsule de Svansœ, on parle la même langue. Naturellement, le danois du pays d'Angel n'est pas pur, mais un peu mélangé, et ce qui y contribue surtout, c'est que l'enseignement se donne, non pas en danois, mais en allemand, et que personne n'apprend à lire un livre danois (3). »
E.-C.Kruse, pasteur de Neumiinster, qui avait fait une étude particulière de la question, et qui, en qualité de Holsteinois, n'était rien moins que favorable aux Danois, Kruse écrivait en 1817 : «Depuis les temps les plus reculés, ou, en d'autres termes, depuis le temps de Charlemagne et de ses successeurs immédiats, le domaine de la langue danoise n'a rien perdu en extension. Alors comme aujourd'hui, il était limité par le Widau, la Treene, la Slie et le Danevirke (?), mais il a beaucoup perdu en intensité ; c'est-à-dire
(1) Vollstœndigere Staatbesehreibung des Herzogthums Schleswig. — Flensborg, 1770, in- 4°, p. 40.
(2) Reise durch einen Theil von Sachsen und Dœnemark. — Altona, 1813, in-8°, p. 299.
(3) Qe<krivelse over Tœrning-behn. — Copenhague, 1815., in- 12, \}. 47,4$,
que, dans les localités où les habitants ne parlaient anciennement que danois, les plus cultivés d'entre eux parlent aujourd'hui plutôt l'allemand que le danois ; et l'allemand est, dans des contrées autrefois danoises, la seule langue admise dans les églises, les écoles, les tribunaux* et les actes officiels (1) » . Cet aveu coûte d'autant moins à l'écrivain allemand qu'il repousse d'avance toutes les conclusions pratiques que l'on en pourrait tirer r il veut que l'allemand reste la langue officielle, même dans les localités où le danois est parlé par la majorité des habitants, par exemple, « dans le pays d'Angel, où le danois est partout la langue propre de la famille (2). »
Kruse confirme ce que d'autres écrivains nous ont déjà appris sur l'extension de la langue danoise dans le Slesvig. « Le danois, comme langue de la famille, dit-il, a un domaine incomparablement plus étendu que l'allemand. Ce n'est pas seulement dans les bailliages septentrionaux de Haderslev, Aabenraa, Tœnder (à l'exception des îles et des terres d'alluvion), que le danois est la langue ordinaire de la famille; il l'est aussi dans les bailliages moyens de Flensborg et de Slesvig ; de plus, il est presque partout compris dans les bailliages et les districts les plus méridionaux, dans ceux de Husum, de Bredsted et de Htitten. Il s'étend comme langue de la famille jusqu'à la paroisse de Schwesing, à un mille à l'est de Husum. 11 n'y a que l'Eidersted, les îles du Nordstrand, Schwabsted, le bailliage de Htitten et le Daenischwald, qui n'appartiennent pas au domaine extensif du danois ; car, ici, la langue de la famille est presque partout soit l'allemand, soit le frison (3) . » Plus ldin, il résume en ces termes le résultat de ses recherches : « Si l'on considère l'extension des deux langues, on peut dire que le domaine de l'allemand est à celui du danois comme un est à trois (4). )>
En 1833, un autre Slesvigois, A. C. Gudme, écrivait : « Le danois est la langue commune de la famille, non-seulement dans les districts septentrionaux des duchés, comme dans les bailliages de Haderfclev, d' Aabenraa, et dans la plus grande partie de celui de Tœnder, mais il l'est également dans les bailliages moyens de Flensborg et de Gottorp ; il domine même dans les bailliages et les
(1) Les rapports du danois avec V allemand en Slesvig, dans Kieler Blœtter. — 1817, t IV, p. 373.
(2) Eie'er Blœtter, t. IV, p. 391.
(3) Kieler Blœtter, t. V, p. 3, 4. * (4)./Wd., p. 6.
districts méridionaux, depuis Husum jusqu'à la paroisse de Schwesing. Lç danois est compris dans les districts de Bredsted et de Hutten. Mais l'enseignement religieux et laïque ne se donne pas en danois partout où cette langue est parlée ; à la vérité, le danois et l'allemand se font entendre alternativement du haut'de la chaire, mais on n'enseigne qu'en allemand dans les écoles (1). »
Ces témoignages, émanant d'hommes bien informés, qui écrivaient avant les luttes qui maintenant passionnent les esprits, que l'on ne peut par conséquent taxer de partialité pour les Danois, d'autant plus que la plupart de ces écrivains étaient Allemands, sinon de naissance, du moins de langage et "d'éducation, et qu'ils publiaient leurs ouvrages en allemand pour les Allemands ; — ces témoignages prouvent que les Danois sont en majorité dans le Slesvig. Comment se fait-il que la minorité allemande ose réclamer l'hégémonie, veuille imposer sa langue au plus grand nombre des habitants, prétende disposer du pays, l'unir au Holstein et l'incorporer dans la Confédération germanique, enfin que ses meneurs les plus exaltés réclament l'intervention de l'Allemagne ? — Ce sont là des questions que le lecteur ne manquera pas de nous adresser. Nous allons y répondre en exposant
3° I/histoire de la minorité allemande en Slesvig.
La race allemande, qui a si peu contribué aux progrès de la civilisation générale, qui n'a guère fait que transmettre au nord les lumières qui lui venaient du sud et de l'ouest, la race allemande, dans son désir de s'élever au premier rang, a imaginé un moyen facile d'augmenter sa gloire et le nombre de ses grands hommes. Elle revendique tout ce qu'il y a d'illustre dans le monde ; à l'exemple des Chinois, qui s'empressent d'inscrire sur la liste de leurs tributaires tous les peuples dont ils apprennent le nom, les écrivains allemands affirment sans vergogne que les Grecs et les Romains étaient des Germains ; ils appellent germanique la race indo-européenne ; ils comptent Thorvaldsen parmi les sculpteurs allemands ; Œhlenschlaeger est un de leurs poètes ; Œrsted, un de leurs physiciens ! Si du moins ils traitaient en frères les peuples à qui ils font des emprunts de ce genre ! Mais quand ils les ont ainsi dépouillés, ils les regardent comme inférieurs et se croient en droit de les opprimer.
* (1) Schleswig-Holstein. — Kiel, 1833, in-8°, p. 83, 84.
Un chroniqueur suédois du quinzième siècle, Ericus Olaï, nous ipprend que, ,de son temps, les Allemands étaient déjà les mêmes ju'aujqurd'hui. « Les Holsteinois, mus par une certaine ambition laturelle, dit le chanoine d'Upsal, et se croyant supérieurs en intelligence aux Danois, leurs voisins du Nord, cherchent à les dominer, et quand ils les trouvent récalcitrants ou se voient éconduits, ils les poursuivent d'une violente haine (1). »
Dès que les comtes de Holstein furent maîtres du Slesvig (1386), ils adoptèrent pour système de ne confier les fiefs et les charges qu'à des compatriotes, afin de s'en faire des suppôts, et de se créer par là des auxiliaires contre les indigènes et les rois de Danemark, leurs suzerains. La noblesse originaire finit par être totalement supplantée par les chevaliers du Holstein, qui, ayant amené avec eux des serfs allemands pour cultiver leur domaine immédiat, s'efforcèrent de réduire à la même condition leurs tenanciers slesvigois. Le droit de justice patrimoniale, qu'ils s'étaient arrogé, leur en fournit le moyen, puisqu'il leur permettait de disposer arbitrairement de la vie et des biens de leurs subordonnés; Le roi 'Christian II ayant entrepris de faire cesser ces abus, ils le renversèrent et mirent à sa place un prince aristocratique, Frédéric 1 er , duc de Gottorp, qui leur accorda des privilèges exorbitants. « Les prélats et la chevalerie des duchés de Slesvig et de Holstein, dit-il dans sa confirmation des privilèges (1524), auront la haute main et la juridiction suprême sur leurs tenanciers et leurs serviteurs (2). » C'est par là que le servage s'introduisit en Slesvig, dans les cantons occupés par les nobles allemands. Il ne fut jamais connu dans les districts purement danois du duché, non plus qu'en Jutland. Les Slesvigois du nord ne furent pas non plus sans éprouver les pernicieux effets de l'influence germanique. « Les paysans du Slesvig, dit Falck, furent exclus des tings (diètes et assises) d'Urnehoved, par suite des rapports plus intimes de leur pays avec le Holstein et de l'influence delà constitution holsteinoise (3). » Frédéric 1 er leur ôta jusqu'à la faculté d'assister à ces réunions en plein air ; il ordonna que les
(1) Holsatici vero Danis vicini, sed ab eis australes, sapientiores se putantes, naturali quadam ambitione eis prœesse laborant; prohibiti autem, aut non admis si, gravi eos odio persequuntur. — Scriptores rerwn suecicarum medii œvi, t. II, p. 102.
(2) Falck, Sammlung der wichtigsten Urkunden welche auf das Staatsrecht der Herzogthùmer Schleswig und Holstein Bezug Jw»6en. — Kiel, 1847, in-8°, p. 43.
(3) Falck, Handbuch des Schlesivig -Holsteinischen Privatrecht. — Altona, t. II, 1831, p. 207.
séances du ting se tiendraient à l'Hôtel-de-Ville de Flensborg, les portes closes , de manière que le peuple ne put y avoir accès. El comme un noble, le fameux Torben Oxe, avait été condamné mort par une assemblée où siégeaient des paysans, Frédéric I établit qu'à l'avenir les nobles ne seraient plus jugés que par leurs pairs. De plus, les paysans qui avaient des procès avec les nobles ne pouvaient les poursuivre en vertu du droit danois; il fallait qu'ils adoptassent le droitféodal holsteinois (1). D'un autre côté, comme les nobles jugeaient sans appel leurs subordonnés, et qu'eux se uls faisaient les lois, ils imposèrent le bas-allemand, comme langue officielle, à tout le pays, où l'on parlait alors exclusivement le danois et le frison.
Le germanisme s'était propagé dans les campagnes à la faveur du droit féodal et du servage ; il s'installa dans les villes sous la protection de la ligue hanséatique. Cette puissante association de marchands avait obtenu, dans tous les Etats du nord, le monopole du commerce et le privilège exclusif d'exercer les arts et les métiers. Il fallait, par exemple, être bourgeois d'une ville hanséatique pour avoir le droit de fabriquer en Danemark des caques de harengs. Dans des circonstances si défavorables, la marine, l'industrie et le commerce ne pouvaient manquer de tomber en décadence ; ils ne se sont relevés qu'au fur et à mesure qu'ils s'émancipaient de la tyrannie allemande.
Cette tyrannie ne fut pas suffisamment combattue par les rois de la maison d'Oldenbpurg ; presque tous ces princes furent plus ou moins Allemands par la langue; l'éducation, les sentiments, comme ils l'étaient par l'origine et les relations. Quatre d'entre eux avaient gouverné des pays allemands avant d'arriver au trône de Danemark, et la plupart étaient mariés avec des princesses allemandes. Que des princes résidant à Copenhague aient pu rester Allemands, c'est ce que l'on ne conçoit plus de nos jours, mais il faut se reporter au bon vieux temps * la cour de Danemark n'était pas plus nationale que ne le furent, au dix-huitième siècle, celles de Frédéric II de Prusse, et de Catherine II de Russie. Tandis que les princes d'Allemagne singeaient les rois de France, ceux de Danemark singeaient l'empereur romain-germanique. Ils se faisaient un point d'honneur de gouverner leurs sujets en allemand, même au temps que l'aristocratie danoise jouait encore un grand rôle. Ce fut bien pis après la révolution monarchique de 1660, qui anéantit tout autre pouvoir que celui du roi. Les nobles danois montrèrent en gé-
(i) Falck, Sammlung, p. 43.
néral plus de dignité que ceux des autres pays ; au lieu de se faire les serviteurs de celui qui n'avait été que le premier d'entre eux et (lui venait de les dépouiller, ils aimèrent mieux se retirer dans leurs domaines pour y vivre isolés et sans crédit. Dans ce siècle de Louis XIV, un trône ne pouvait cependant se passer d'ornements et de soutiens»! Le roi, ne trouvant pas assez de courtisans dans le Danemark, en fit venir du Holstein, à qui il confia toutes les hautes fonctions, et dont les descendants ont accaparé, jusqu'à nos jours, les postes de ministre, ambassadeur, évéque, préfet; sur trente et un comtés et baronnies qui existaient en Danemark, au milieu du dixhuitième siècle, il n'y en avait que onze entre les mains des nobles danois ; tous les autres appartenaient à des familles allemandes. L'armée était en grande partie composée de mercenaires étrangers et commandée en allemand par des Allemands. A l'école militaire de Copenhague, il était défendu, sous des peines sévères, déparier danois ; les cours- s'y faisaient en allemand ; aussi voyait-on des élèves qui, ne comprenant pas un mot de ce que l'on enseignait, rester six ans dans la plus basse classe sans rien apprendre.
Les hauts fonctionnaires, de leur côté, aimaient à s'entourer de leurs compatriotes ; il afflua en Danemark une foule d'aventuriers allemands, qui obtinrent tous les emplois et formèrent une hiérarchie compacte et mue par l'esprit de corps. Cette bureaucratie gouverna sous le nom du roi, qui n'était absolu que de nom ; c'est elle qui l'était de fait. Voilà comment il put se faire que la germanisation du Slesvig, commencée par les comtes de Holstein, se continua sous les Oldenbourg, sans que la majorité danoise pût s'y opposer. 11 n'y avait pas de presse, pas dé tribune, nul organe de l'opinion publique, peu de dignitaires indigènes, pour défendre les intérêts de la nation. La voix du peuple n'arrivait pas jusqu'aux oreilles du roi ; les pétitions étaient interceptées à l'un des nombreux degrés par où elles devaient monter. D'ailleurs peu importait aux rois que le Slesvig fût danois ou allemand, pourvu qu'il restât sous leur domination. Ils croyaient attacher plus fortement le Holstein " à leur monarchie, en unissant les deux duchés par le lien de la noblesse, lien si solide efsi serré qu'il a failli étrangler la nationalité danoise. Et, pourse mieux concilier cette aristocratie étrangère, ils lui permettaient de tyranniser et d'exploiter le pays. On a ingénieusement comparé le Slesvig à un appât tendu au Holstein; mais lé poisson a si grand appétit, qu'il veut avaler tout à la fois appât, ligne et pêcheur.
La religion compléta l'œuvre de la politique. Après la réforma-
tion, l'Eglise fut de nouveau remplie d'Allemands, comme elle Ta vait été, dans les premiers siècles, après la propagation du christia nisme. La réformation était née en Allemagne ; elle était prêché» par des Allemands, et la plupart des surintendants et pasteurs di Slesvig étaient venus d'outre-Eider ; ou bien, s'ils étaient indigènes ils avaient du moins étudié aux Universités de Wittenberg, Mar bourg et autres écoles allemaivdes.
La langue de Luther fut naturellement en grande faveur partoui où ses écrits devinrent la base de l'enseignement religieux. Lehaui allemand tendit donc à supplanter le plat-deutsch, ou bas allemand: à partir du seizième siècle, il fut exclusivement employé par l'administration dans tout le Slesvig, sans distinction si l'acte officiel s'adressait à des Danois, à des Saxons ou à des Frisons. Après 1600, il s'introduisit dans les tribunaux, s'étendant peu à peu vers le nord, jusqu'à ce qu'il eût envahi tous les districts sans exception. Voici un tableau de ses dernières conquêtes, qu'il n'acheva qu'en 1833. 11 pénétra dans l'île d'Aïs et dans le canton de Gram, dès le milieu du dix-huitième siècle ; mais il fut bien des années avant de pouvoir supplanter totalement le danois. Dans les domaines nobles de Gram et de Nybel, le danois fut usité jusqu'en 1810, pour toutes les affaires judiciaires, à l'exception de celles qui exigeaient l'intervention des avocats. Dans les cantons de Hviding et de Nœrre- Bangstrup, qui forment la partie sud-ouest du bailliage de Haderslev, le danois se perpétua comme langue judiciaire jusqu'en 1833; mais alors, le juge Timmermann, qui ne parlait pas le danois, rédigea ses protocoles en allemand, et cet abus se maintint jusqu'en 1850. Dans lescantons de Frœset de Kalvslund, qui sont au nord des précédents, le danois, qui était employé dans les procès en concurrence avec l'allemand, fut exclusivement usité dans les affaires contentieuses jusqu'en 1820, à dater de quelle année on remarque un tel mélange des deux langues, qu'il y a des pièces écrites, partie en danois, partie en allemand.
Ces substitutions n'avaient été nulle part autorisées par loi ou par ordonnance ; c'était le fait arbitraire de juges et de greffiers ignorants, qui savaient que leurs supérieurs fermeraient les yeux sur ces abus; et quoique, dans les cantons cités plus haut et dans beaucoup d'autres, la totalité de lapopulation ignorât l'allemand, tous les écrits émanés des tribunaux inférieurs ou supérieurs furent rédigés dans cette langue. Les parties étaient obligées d'avoir recours au maître d'école ou à un interprète pour savoir ce que portait la sentence du juge. Dans les enquêtes ou les auditions de témoins, les réponses
en danois étaient transcrites en allemand ; on peut s'imaginer combien il se glissait d'erreurs dans une si rapide traduction. Ces* pourtant sur ces documents défectueux que reposaient l'honneur, la sécurité et la fortune des citoyens. Les paysans qui étaient appelés aux audiences en qualité de témoins ou de jurés, ne comprenant pas ce qui se débitait dans une langue étrangère, se faisaient remplacer par des mercenaires, qui n'entendaient pas davantage la langue allemande. L'adoption de cet idiome dans les tribunaux danois est si absurde qu'elle paraît être l'œuvre delà démence. Voilà pourtant ce que les Allemands sont parvenus à maintenir jusqu'en 4848, voilà ce qu'ils veulent rétablir, en dépit de la loi, de la raison et de la protestation des intéressés. '
Puisque la langue de Luther était ainsi imposée par la bureaucratie à ses administrés et par les juges à leurs justiciables, les ecclésiastiques devaient être encore plus portés à la répandre dans leurs paroisses. Celui qui contribua le plus au triomphe de cette propagande 'fut le Westphalien Stephan Clotz, qui devint, en 1636, surintendant général de la partie royale du Slesvig, bien qu'il ne sût et ne daignât pas étudier le danois.
Au mépris de l'ordonnance de 1650, qui défendait d'enseigneT en allemand dans les districts où cet idiome n'était pas parlé, il procéda arbitrairement à l'introduction de sa langue maternelle dans les contrées danoises et frisonnes. Tous les moyens lui étaient bons : il défendit, par exemple, aux pasteurs de marier ceux qui ne pouvaient répondre en allemand aux interrogations sur le cathéchisme! Il fallait renier sa langue pour jouir de ses droits civils i La population, indignée de cette tyrannie, porta plainte à plusieurs reprises. Toutes ces pétHions ne nous ont pas été conservées ; mais il en reste quelques-unes qui permettent de juger des autres. Dans la supplique que les habitants de Hanved, près Flensborg, adressèrent au roi, en 1661, pour se plaindre de ce que Clotz leuT eût donné un pasteur allemand, ils disent : « C'est un grand sujet de douleur pour nous de ne pas recevoir de consolations religieuses dans notre langue danoise : nos moribonds ne peuvent plus être réconfortés dans les angoisses de la mort, parce qu'ils ne comprennent pas l'allemand du pasteur (1). »
(1) L'histoire de la langue danoise en Slesvig et de ses luttes avec l'allemand, a été supérieurement écrite par M. le professeur Allen, dans Det danske Sprogs Historié i Hertugdœmmet Slesvig eller Sœnderjylland. — Copenhague, 1857-58, 2 vol. in-8° ; 2 e édit, 1860 ; aussi en allemand sous le titre de Geschichte der dœnischenSprache und Nationalitœt irnHer-
Tous les hommes éclairés, qui avaient pu observer par eux-mêmes l'état des choses, en faisaient un sombre tableau. « A cette époque, dit un estimable historien du dix-huitième siècle, l'évêque Pontoppidan, à cette époque, on faisait venir de Magdebourg et de Witlenberg une foule d'étudiants allemands, sans se montrer exigeant sur leurs connaissances linguistiques. Le service divin continua cependant longtemps à être .célébré en danois, dans la plupart des localités. Mais peu à peu des prêtres, qui n'avaient étudié qu'en Allemagne et trouvaient quelque difficulté à s'exprimer en danois, s'efforcèrent, dans ' leur propre intérêt, d'introduire l'usage de prêcher en allemand dans les lieux mêmes où. le peuple ne comprenait pas un mot de cette langue. Dans quelques paroisses, on conftriença par prêcher en allemand une fois par mois, ensuite tons les quinze jours, enfin tous les dimanches. Cet abus n'aurait pu s'introduire si les prévôts et surtout les surintendants généraux n'y eussent prêté la main, en leur qualité d'Allemands; comme ils ne pouvaient souvent rien comprendre dans leurs visites pastorales, ils désiraient voir adopter un idiome qui leur était familier, mais qui était presque totalement inconnu de la population. Et, sous ce rapport, je tiens que le docteur Stephan Clotz, surintendant général, a agi très illégalement, au milieu du siècle passé, lorsque, aux applaudissements du clergé, mais au grand déplaisir du peuple, il substitua l'allemand au danois dans toutes les églises de l'Angel, qui dépendent du bailliage et de la prévôté de Flensborg. »
Un des plus fameux propagandistes était le Saxon Fischer, pasteur de Hyrup dans l'Angel (1730-1750). 11 voulait forcer tous ses paroissiens à consacrer l'après-midi des dimanches à des exercices de langue allemande. Mais les paysaus s'y refusèrent, trouvant que le danois, leur langue maternelle, suffisait à leurs besoins. Irrité de « cette obstination d'un peuple égaré à persister dans ses mauvaises habitudes » , le pasteur s'écria un jour du haut de la chaire : «N'ai-jepas voulu vous enseigner l'allemand, séquelle du diable, fagots d'enfer ? Mais à quoi bon ces soins? Ces possédés s'opiniâtrent
zogthum Schleswig. Slesvig, 1857-58, 2 vol. in-8°. — Cet ouvrage, basé sur une foule de documents authentiques, dont il reproduit les plus importants, détruit complètement toutes les erreurs répandues par les Slesvig-Holsteinois quant à la nationalité allemande du Slesvig. Aussi ont-ils mieux aimé le passer sous silence, dans leurs livres et journaux, que d'en entreprendre une réfutation impossible. On trouvera dans l'ouvrage de M. Allen les textes de tous les documents qui sont cités plus bas.
à parler leur absurde danois, dans leurs maisons, entre eux et partout.» » ;
Si de tels faits se produisaient dans la partie royale, que devaitil donc se passer dans la partie gottorpienne, dont les possesseurs avaient tout intérêt à dénationaliser leurs sujets, pour les détacher du Danemark ? Un contemporain, le prévôt Balthazar Petersen de Tœnder, va nous rapprendre :• « Le gouvernement des princes de GottOTp considérait le duché comme une province allemande : les surintendants étaient tous Allemands, les prévôts en partie, et conséquemment, ils ne pouvaient se rendre compte de l'instruction religieuse de la jeunesse et du peuple. Cela eut tant d'influence sur les pasteurs, qu'ils se mirent à ne prêcher qu'en allemand, et ils firent par là beaucoup de dommage.»
Dans les localités où l'allemand se faisait entendre à la chaire, il tendit aussi à s'introduire dans l'école, qui était intimement liée à Féglise et placée sous la surveillance du pasteur. Mais il fallut un certain temps pour effectuer la substitution de l'idiome étranger à la langue nationale, car l'enseignement était fort mal organisé* « Beaucoup de propriétaires, écrivait au dix-huitième siècle le pasteur Scholtz de Hadeby, s'opposaient à l'instruction des paysans* de peur que l'écriture ne fût, pour les serfs fugitifs, un moyen de se mettre en communication avec leurs parents et apiis, ou de débaucher d'autres personnes par correspondance. Ils ne souffraient pas volontiers qu'on apprît à calculer, craignant que leurs serfs ne devinssent trop intelligents. »
Certains conseils de paroisses professaient le même système d'obs-^ cuTantisme : ils se gardaient d'établir des instituteurs à po^te fixe et de leur faire un sort tolérable, de peur que ceux-ci ne finissent par leur, tenir tête. Naturellement, on ne trouvait pas des sujets bien distingués pour une fonction qui ne rapportait ni honneur ni argent (tout au plus cinquante francs par an). Les maîtres d'école étaient d'habitude des infirmes qui ne pouvaient travailler la terre, ou de jeunes adolescents, qui attendaient l'occasion de se placer comme domestiques. On conçoit qu'ils ne fissent pas de longues études ; ils ne savaient ordinairement que le patois de la contrée. C'est à cette circonstance que le danois doit d'avoir pu se conserver si longtemps dans les paroisses où l'allemand était la langue offik cielle. Mais à mesure que l'on approchait de nos temps, les instituteurs devenaient plus instruits, et, dès qu'ils purent enseigner l'allemand, cette langue se propagea rapidement par l'effet de la contrainte imposée aux écoliers.
Partout où le Westphalien Clotz avait introduit l'allemand dans les églises du Slesvig moyen, le Brandbourgeois Adam Struensée astreignit les maîtres d'école à n'enseigner qu'en cette langue, lors même qu'il n'y avait pas un individu qui la comprit. Ce personnage, qui était père du fameux ministre, occupa le poste de surintendant général de 1759 à 1791. Les nombreux rapports qu'il écrivit sur les visites et les examens, qu'il était tenu de faire, jettent la plus grande lumière sur le système de germanisation adopté par lui et ses consorts.
« Un des principaux obstacles aux progrès de l'instruction religieuse, dans beaucoup de paroisses, dit-il, c'est que tous les habitants de T Angel se servent du danois dans leur intérieur et pouT les relations privées. Et, comme le culte public est célébré en allemarid et que les enfants n'ont presque aucune occasion d'apprendre cette langue, ils ne peuvent, quand ils sont grands, tirer aucun profit pour leur âme du service divin. Cela s'applique surtout aux femmes, qui presque toutes ne savent pas d'autre langue que le danois. C'est seulement lorsque les enfants se préparent àla Sainte-Céne qu'ils commencent à apprendre l'allemand. 11 y a même des instituteurs qui parlent danois dans leurs classes ; bien que j'aie blâmé cet usage, il a jusqu'ici occasionné d'incroyables difficultés aux pasteurs, qui sont obligés, en préparant les enfants à la confirmation, de leur enseigner tout à la fois l'allemand et le catéchisme. D'après mon opinion, il serait utile que, dans tout le pays d' Angel, on parlât exclusivement soit le danois, soit l'allemand, et que le-culte fût célébré dans une langue connue des habitants* » Tout homme de sens aurait cru qu'il fallait s'en tenir au danois, langue maternelle des habitants. Mais le profond Germain n'en jugeait pas ainsi, lui. Qu'on écoute ses ingénieuses réflexions : « Quant au danois, il y aurait de grands inconvénients à l'adopter, partie à cause des relations que Lbs habitants de l' Angel ont avec leurs voisins, qui parlent allemand ; partie à cause que les pasteurs établis ne comprennent presque absolument pas le danois; il faudrait donc enjoindre rigoureusement aux maîtres d'école de n'enseigner qu'en allemand. »
Le premier de ces motifs est sans valeur, puisque les habitants de l'Angel ont beaucoup plus de relations avec leurs voisins les Danois, dont ils sont entourés à l'ouest et au nord, qu'avec les districts allemands du sud, dont ils sont séparés par un long bras de mer.
Quant à la seconde raison, ne dirait-on pas que c'est une sanglante ironie contre les prétentions germaniques? 11 n'en est rien, le grave ecclésiastique parle très sérieusement. Un* pasteur ne sait pas la langue de ses paroissiens. — Alors qu'il l'apprenne ou soit
destitué! s'écrierait un Français. — Non, répond Struensée, il est plus raisonnable que raille à quinze cents personnes abandonnent leur langue maternelle pour adopter celle de l'individu étranger. — Mais le prêtre serait pourtant plus à même de faire cette étude, pour lui facile et peu coûteuse, que ne le sont de pauvres paysans, tout occupés du soin de gagner leur vie. Tous, d'ailleurs, n'ont pas le don des langues, et puis, ils sont chez eux ; si l'étranger ne veut pas se conformer aux mœur3 du pays, qu'il retourne parmi les siens. — Sornettes ! le mouton, le Danois a été créé pour être tondu par le pasteur, l'Allemand ! C'était une disposition de l'ancien droit allemand, que, le Germain emportait sa loi avec lui. En vieillissant, ce principe a gagné en force et en extension Autrefois, l'Allemand seul était jugé d'après sa loi ; sous Frédéric I er (1524), il entraînait le Danois à son Forum; aujourd'hui, il impose cette loi à tous les habitants du pays où il pose le pied. S'il faut toute une colonie de Yanfeespour gagner un territoire désert à PUnion américaine, il suffit qu'un Allemand obtienne une place ou achète une maison dans un royaume pour que la Confédération réclame ce pays, dès qu'elle se croit en mesure de faire valoir sefc prétentions. Telle est la thèse soutenue par Struensée, rééditée de nos jours par le gouvernement prussien, et par lui appliquée au duché de Posen aussi bien qu'au Slesvig. La conquête de Frédéric est maintenant légitimée, dit-il, parce que des Allemands ont acquis des terres en Posnanie ! Le Slesvig doit adopter la langue allemande, doit être incorporé à la Confédération, parce que des nobles tyrannisent le pays depuis cinq siècles ! parce qu'ils y ont transporté des serfs ! Risum teneotis> ou plutôt contenez votre indignation, si vous le pouvez î
Mais qui en serait capable à la vue des pitoyables résultats du système de Struensée. C'est lui-même (et non pas un de ses ennemis) qui nous les fait connaître. Après avoir visité, en 1777, la prévôté de Toender, où tout les habitants parlent danois, mais où l'instruction se donnait en allemand dans plusieurs paroisses, il fit le rapport suivant: «Dans les examens, j'ai parfaitement, observé l'état de l'instruction religieuse et laïque. Presque partout où l'on prêche et l'on enseigne en danois^ j'ai remarqué que les connaissances étaient satisfaisantes; mais V ignorance est grande dans quelques paroisses ou le service divin est célébré en allemand. Une des causes plausibles, c'est que les habitants parlent danois entre eux, et frison sur la côte maritime du district de Hviding. Il est, à la vérité, rigoureusement enjoint d'enseigner partout, à la jeunesse, la langue adoptée pour l'église; mais cette très salutaire prescription n'est
pas exécutée partout. Dans les paroisses danoises et frisonnes où l'on prêche en allemand, les enfants ne comprennent ni les mots, ni le sens des sermons, attendu que, jusqu'à leur confirmation, ils n'entendent parler que danois ou frison. Je n'ai pas négligé de prescrire sévèrement aux pasteurs et aux instituteurs de ne parler à l'école que la langue usitée à l'église. J'ai surtout remarqué que les femmes du peuple n'entendaient pas un mot d'allemand; dans quelques endroits, j'ai eu occasion, pour affaires particulières, de converser avec elles ; mais elles ne pouvaient ni me répondre en allemand, ni me comprendre lorsque je leur adressais la parole en cette langue. Et pourtant, il faut que ces personnes écoutent des sermons allemands, chantent des psaumes allemands, et récitent en allemand le formulaire delà confession! »
11 eût été facile d'éviter ces inconvénients : le moyen était simr pie et il n'était pas besoin d'un grand effort de génie pour le trouver ; quelques contemporains l'indiquaient d'ailleurs assez clairement. « Il est juste, disait le consistoire supérieur de Gottorp, que les pasteurs et les maîtres d'école adoptent la langue des paroissiens, et non les habitants celle des fonctionnaires. »
Quelques ecclésiastiques, qui connaissaient le mal de visu, signalèrent le remède, dans un rapport rédigé en leur nom, par l'un d'eux, A. G. Fabricius de Humtrup.
« Parmi les abus qui régnent ici dans le service divin, on doit avec raison compter l'usage de la langue allemande. C'est elle qui est employée dans tous les actes du ministère ecclésiastique, à l'école, à l'autel, au lutrin, à la chaire, si ce n'est que de temps à autre on prêche en danois. Les habitants en masse parlent danois, langue qu'il faut employer en toute occasion avec tout un chacun. Il y a bien quelques personnes qui parlent l'allemand, et peut-être plusieurs qui le comprennent un peu ; mais le même cas se présente aussi dans les paroisses voisines, où pourtant le service divin se fait en danois. J'ai, par une longue expérience, acquis la certitude que la plupart des vieillards et des jeunes gens. n'entendent que peu ou point l'allemand. L'instituteur du lieu parle allemand â l'école, mais jamais écolier nje lui répond en cette langue, à moins que ce ne soit un génie supérieur, doué d'aptitudes extraordinaires. Pour cette raison, la plupart des enfants sont passablement ignorants sur le catéchisme, et il est rare qu'ils aillent plus loin qu'à répondre oui ou non , parce qu'ils ne'peuvent ni ne veulent s'exprimer en allemand, quoique l'on passe beaucoup de temps à leur faire traduire en danois des phrases allemandes. Aussi, dans
les divers actes du ministère ecclésiastique , à la confession, dans' les rapports avec les enfants, doit-on toujours se servir du danois, lorsque Ton veut être intelligible et inspirer la confiance. Et si Ton prêchait plus souvent ou toujours en danois, le rituel et les chants allemands deviendraient de plus en plus inintelligibles. Mes voisins, les pasteurs d'Aventoft et d'Udbjerg, dont les paroisses sont dans le même cas que la mienne, partagent en ce point mes opinions et mes désirs. Lors de la visite générale à Aventoft, ils s'accordèrent à déclarer avec moi que les habitants auraient plus de profit d'entendre en danois le service divin et les instructions religieuses. Si Ton en excepte Laek, Enge et Stedesand (villages frisons), on en peut dire autant de toutes les paroisses du district de Kjaer, où la langue danoise est partout employée dans les relations ordinaires, et où il faut toujours s'en servir avec ses paroissiens. Un tel changement de langue, dans le rituel, le chant, l'enseignement, serait d'autant plus facile, et entraînerait d'autant moins de dépenses, que l'adoption de nouveaux livres allemands semble être prochaine. Beaucoup de mes paroissiens et d'habitants des villages voisins désirent cette réforme et sont persuadés qu'elle aura lieu, bien qu'il ne doive pas manquer de gens qui s'y oppo*seront par esprit de routine. Mais quoique, pour ma part, je parle plus volontiers l'allemand que le danois, les nombreux avantages que produirait le rétablissement du danois, l'éducation de la jeunesse plus facile et plus profonde, les sermons mieux compris, et, comme conséquence, le développement de la vie religieuse, qui a aussi tant d'influence sur la prospérité sociale, — tout cela fait que je souhaite pour mes paroissiens cette juste réforme, et pour moi la satisfaction de remplir mon ministère avec plus d'utilité. Si tout ne pouvait se faire à,la fois, il serait bon du moins que l'on employât les deux langues dans le rituel, le chant, l'enseignement ; on pourrait ainsi, peu à peu et sans grande difficulté, passer de l'allemand au danois. — A la visite générale de Humtrup , 3 septembre 1780. Fabricius. »
Cet exposé clair, simple, plein d'idées humaines, ne fut pas sans produire quelque impression sur le surintendant. Struensée eut le courage de reconnaître qu'il avait fait fausse route pendant plus de vingt ans ; il transmit donc le rapport à la chancellerie allemande, avec l'apostille suivante : « Pour ma part, je trouve ce rapport bien fondé ; il y a plusieurs paroisses, surtout dans le bailliage de Tœnder, ei quelques-unes aussi dans celui de Flensborg, où les habitants ne se servent que du danois entre eux, et où les enfants n'en-
tendent- pas parler d'autre langue; c'est pourquoi il leur est difficile et môme impossible de comprendre un sermon et un discours allemand. // est aisé de concevoir que c'est la cause de la grande ignorance dans ces paroisses. »
Mais la résistance que Fabricius avait prévue se rencontra effectivement : toute la bureaucratie allemande, les baillis, le grand consistoire, les prévôts, se coalisèrent pour empêcher la réforme. En présence de cette opposition, le faible surintendant changea d'avis et revint à ses anciens errements. Les abus se perpétuèrent donc jusqu'en 1850, où le gouvernement danois les abolit, un peu tard, il est vrai, puisque les paroisses limitrophes du Holstein étaient en partie germanisées.
Le surintendant général (évoque) Adler, successeur de Struensée, améliora l'instruction publique, en quoî il est à louer, mais il est à blâmer d'avoir maintenu f allemand comme langue de l'église et de l'école, dans soixante-cinq paroisses, où cet idiome avait été adopté par le pasteur, mais où la population (environ 100,000 individus) était exclusivement danoise. Autrefois, la fréquentation des écoles était facultative, l'enseignement était mauvais, l'instituteur le plus souvent incapable, de sorte que les enfants n'apprenaient rien. L'allemand n'avait donc pu se répandre par cette voie; mais à partir des réformes d'Adler, inculqué aux indigènes dès l'enfance, il ne tarda pas à s'installer au foyer de la famille, à côté du danois, sans pourtant le supplanter. Il ne prédomina que dans les localités où la population était soumise à l'influence immédiate des propriétaires ou des commerçants d'origine allemande.
En résumé, l'allemand a été introduit en Slesvig, soit par les nobles holsteinois, qui l'imposèrent à la totalité des habitants comme langue officielle, et à leur subordonnés, comme langue quotidienne ; soit par les industriels, les ouvriers et leg commerçants allemands, qui s'établirent dans toutes les villes ; soit enfin par les prêtres et les maîtres d'é'cole, qui s'en servaient pour renseignement. Voilà comment les Slesvigois des frontières méridionales ont perdu leur langue primitive et adopté cellede leurs oppresseurs. Voyons jnaintenant comment une partie d'entre eux ont été amenés à faire cause commune avec les Holsteinois et â travailler aussi à la dénationalisation du Slesvig.
Au congrès de Vienne, les princes faisant partie de la Confédération germanique s'étaient engagés à octroyer des chartes à leurs sujets et à rétablir les anciennes assemblées d'Etats ou à en constituer de nouvelles. Les Holsteinois avaient donc droit à certaines
libertés, et si le duc-roi tardait à les leur accorder, ils pouvaient réclamer la protection de la Diète de Francfort. Un certain nombre de Slesvigois enviaient cette garantie pour leur pays ; la noblesse surtout, qui aspirait au rétablissement de privilèges tombés en désuétude, prétendit que le nexus socialis, le lien de corporation, qui l'unissait à celle du Holstein, n'avait pas seulement pour objet le maintien de ses intérêts privés, mais qu'il avait aussi une portée, politique ; que les deux duchés étaient unis par elle, et que par conséquent les Etats du Slesvig devaient être rétablis en même temps que ceux du Holstein. Elle se joignit donc à la chevalerie holsteinoise pour pétitionner auprès de la Diète de Francfort (1822). Mais celle-ci, qui ne songeait guère alors à établir son autorité sur les provinces danoises, répondit que les affaires du Slesvig n'étaient nullement de sa compétence (1). Les libéraux Slesvigois ne perdirent cependant pas tout espoir de ce côté ; n'attendant rien du roi de Danemark, qui était, sinon de fait, du moins de droit, l'un des souverains les plus absolus de l'Europe, ils s'efforcèrent de démontrer que le Slesvig était indépendant du Danemark, qu'il était uni au Holstein, et formait avec lui un Etat souverain. C'est ainsi que furent inventées les théories slesvig-holsteinoises, vers 1830, par Dahlmann, Falck, et Uve Lornsen. Les gens influents du Slesvig, qui étaient Allemands d'origine ou d'éducation, qui tenaient plus à la liberté qu'à la nationalité danoise, adoptèrent avec empressement des doctrines qui flattaient leur désir de s'émanciper et de jouer un rôle. Le peuple, au contraire, et surtout les populations rurales, qui n'avaient rien à espérer de » la résurrection de vieilles chartes aristocratiques, qui avaient conservé en grande partie leur langue nationale, qui du moins étaient restées danoises de cœur, les populations rurales restèrent indifférentes au mouvement qui entraînait vers l'Allemagne et les grands propriétaires et les riches commerçants. Elles demeurèrent fidèles à la patrie, et leurs députés aux Etats provinciaux furent, avec quelques députés des # villes, les seuls qui parlèrent en faveur de la langue et de la nationalité danoises. Mais les efforts de ces derniers échouèrent presque toujours, parce que la majorité était allemande, à cause du cens élçvé, qui ne donnait le droit électoral qu'à un petit nombre de privilégiés. Cette majorité factice poussa l'intolérance jusqu'à interdire l'usage du da-
(i) Dos Herzogthum Schleswig nicht zu den deutsehen Bundeslamdem gehœrt, und daher ganz ausserhalbe des Einflu&m des Bundes liegt. (Séance de la Diète du 19 juin 1823.)
noïs eux députés des districts purement danois. C'est en vain que Peter Pjort -Lorenzeto protesta contre cette prohibition ; ses discours n'étaient pas même insérés au'procès- verbal des séances, qui contenait simplement la mention suivante : Lorenzen continue à parler danois. Comme d'habitude, le gouvernement supérieur trahit la nationalité qu'il était chargé de protéger ; le roi trancha la question par le rescrit du 13 octobre 1847 : il autorisa les députés qui déclareraient ne pas savoir l'allemand à se servir du danois ; mais leurs motions devaient être écrites en allemand, et leurs discours publiés en allemand, de sorte que les électeurs danois ne pouvaient comprendre ce qu'avaient dit leurs députés. La même année, Christian VIII décréta que les cours se feraient en danois au collège de Haderslev. Rien de plus juste : la majorité danoise, qui contribuait pour la plus grande part à l'entretien des collèges, n'en avait pas un seul pour elle, tandis qu'il en restait trois à la minorité allemande. Il faut ajouter que Haderslev est situé au milieu d'une contrée où l'on ne parle que danois à plus de cinq myriamètres à la ronde. Mais les Slesvig-Holsteinois se mirent à ckbauder contre la tyrannie et la propagande danoise, et dès* que les Allemands eurent envahi Slesvig en 1848, ils se hâtèrent de décréter le rétablissement de leur langue au collège de Haderslev. Heureusement qu'ils ne purent se maintenir dans le duché, et, lorsque le territoire eut été purgé de la présence des envahisseurs, le gouvernement danois fit étudier la question des langues et promulgua, le 15 février 1854, un règlement qui, bien loin de favoriser la nationalité danoise, ne lui accorda pas même ce qu'elle pouvait raisonnablement exiger, tant il était difficile, à la cour de Copenhague, même sous un roi national comme Frédéric VII, de s'émanciper des fo* nestes traditions de la bureaucratie allemande î
4° lift llniite et le règlement des langues* .
Si nous nous reportons aux témoignages cités dans les deux premiers paragraphes, nous voyons que la langue allemande domine seulement le long des frontières méridionales du Slesvig. Sa limite septentrionale suit la Slie, fait une courbe au nord de la ville de Slesvig, longe le Danevirke, passe au nord de Hollingsted, de Os-tenfeld, de Husum, et englobe les îles de Pelworm et de Nordstrand. Les contrées germanisées du Slesvig, embrassant une superficie de 1,547 kilomètres carrés-, étaient peuplées, d'après le recense-* ment de 1860, de 118,977 individus, qui se répartissent auisi :
lie de Femern , 9,594
Daenischwald 13,772
Syansœ. 10,972
Bailliage de Hûtten et Stapelholm 28,779