‹ La Nature 1873Chapitre 12 sur 171 · LIEBIG · texte numérisé non relu

LIEBIG

Justus,barondcHebig,estmortàAlunieh,lcl8 avril dernier; c'était une des gloires de l'Allemagne. Il n'a jamais montré contre la France, à laquelle tant de glorieuses amitiés le rattachaient, cette haine violente qui anime quelques-uns des professeurs de Berlin, et sans craindre de blesser le patriotisme le plus ombrageux, nous ne devons pas hésiter à rappeler brièvement ses travaux qui ont puissamment contribué à fonder la chimie agricole.

Il élait né à Darmstadt, en 1803; après avoir fait ses études dans celte ville, et montré, dès l'âge le plus tendre, son goût dominant pour la chimie, il entra, comme élève en pharmacie, dans une officine d'Ueppenheini ; il n'y séjourna guère, et en 1810 il était déjà étudiant à l'université de Bonn. Eu 18ï!2,pourvu malgré ses dix-neuf ans, du grade de docteur en médecine, il partit pour Paris, aux frais du grand duc de liesse, et là, sous la direction de (iay-Lussae,

il poursuivit sus études de chimie, ayant pour camarades ctamis l'elouze et M. Dumas. Sou premier mémoire sur la constitution de l'acide, fulminique et des fulminates, fut accueilli avec nue. faveur marquée, et lui valut l'amitié et l'appui .de M. de Humboldt. Keveiiu en Allemagne, il fut nommé, sur les re-

commandations de son illustre protecteur, professeur extraordinaire à l'université de Giessen ; il avait alors vingt et un ans. Deux ans après, il était professeur titulaire, et fondait le laboratoire, qui, pendant près de quarante ans , donna à cette petite ville, une si haute renommée. C'est là que vinrent suceessive-

Liebig.

ment étudier Hoffmann, Fresenius et notre compatriote Gerhardt.unodes gloires de l'infortunée Strasbourg. Les travaux les plus importants de Liebig ont trait à l'application de la chimie à l'agriculture , iïs curent un immense retentissement et bien que les erreurs y abondent, une influence des plus heureuses.

Le premier, Liebig analysa la terre arable, et y reconnut la présence d'une masse considérable d'a-

zote combiné, élément constitutif de ces principes albumitioïdes, semblables, par leur composition, au blanc d'ienf qui donnent aux végétaux leurs qualités nutritives. Les diverses combinaisons de l'azote ne sont pas seules indispensables au développement des plantes, pour qu'elles croissent régulièrement et atteignent leur maturité, il faut encore qu'elles rencontrent, dans h; sol où elles enfoncent leurs racines, certaines substances minérales, qu'on relruuve

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(buis leurs cendres après la calcination : ce sont l'acide pliosphorique, !a potasse, et la chaux : la chaux est abondante à la surface de la terre, et il n'v a pas lieu de s'en préoccuper; la potasse et surtout l'acide pliosphorique sont infiniment moins répandus, et c'est surtout, sur eux que Liebig porta son attention. 11 comprenait bien, en effet, que l'azote gazeux, qui coguiose les 4/5 de notre atmosphère, intervient. [i'uTfe façon quelconque dans la formation de cette masse de composés azotés, que recèle le sol arable, et que dès lors il n'était, que médiocrement, nécessaire de se préoccuper de sa restitution , tandis que les phosphates et In potage, étant, fixes, restant là où ils sont déposés, pouvaient finir par faire défaut, dans une terre d'où ils étaient constamment exportés avec, les récolles, et n'étaient restitués que très-partiellement.

Un exemple fera comprendre nettement l'idée mère de tous les travaux agricoles de Liebig, qu'il a développée dans tous ses ouvrages : un champ est soumis à un assolement quinquennal, on le laboure, on le fume, puis on lui demande successivement des pommes de terre, du blé, du trèfle, encore du blé, et la dernière année de l'avoine. Les pommes de terre et le blé; sont, vendus au marché; le trèfle a servi à nourrir un bœuf, qui est encore vendu. Or il est clair que les pommes de terre et le blé renfermaient, des phosphates oL de la potasse prélevés dans le, champ, que le beeuf a constitué des os, encore avec duphospale provenant de la terre du domaine et que tout cela soit de la ferme et n'y rentrera pas. On retrouvera sans doute dans le fumier une partie des phosphates et, de la potasse du trèfle, et de l'avoine, si celle-ci a été consommée sur la ferme., mais on no restituera, avec le fumier, qu'une fraction de ce qu'on a pris, et- si on continue à enlever toujours [dus qu'on ne rend, on finira par appauvrir la terre, par la stériliser.

De là, les sinistres prédictions que biehign'a cessé de formuler sur le système de culture basé sur la production du fermier, de là les épithèfes les plus dures dont il se plaît à l'accabler, de là ces noms d'agriculure spoliatrice, d'agriculture vampire qui reviennent à chaque page, de ses ouvrages. 11 ne se contente pas au reste de jeter l'alarme; il indique le remède. D'abord il préconise l'emploi, comme engrais, des os riches en phosphate; il trouve qu'il srésistentà la décomposition dans le sol, qu'ils produisent, peu d'effet, il invente alors de les attaquer avant de les jeter sur le sol, par de. l'acide sulfurique, et il crée ainsi une des industries agricoles les plus prospères, la fabrication des superphosphates.

Les effets obtenus sont merveilleux. La récolte des turneps, en Angleterre, double sous l'influence du nouvel engrais, aussi l'emploi des superphosphates se généralise ; d'Angleterre il passe en Franco, en Allemagne, en Amérique, et bien des gens qui mangent du beau pain de froment au lieu de galettes d'orge ou de sarrasin, ignorent que c'est à la sagacité de Liebig qu'ils doivent ces améliorations dans

leur alimentation journalière. I,a consommation des superphosphates, s'aceroissant sans cesse, les os ne suffirent plus, il fallut chercher de nouvelles sources de phosphates. Les géologues se mirent à l'œuvre, et bientôt Nesbitt, en Angleterre, Delannoy, puis de Molon, en France , en découvrirent d'importants gisements ; Liebig n'était pas seul au reste à poursuivre ces recherches, et 11. Flic de Iîeaumont, dans sa publication remarquable sur l'utilité agricole du phosphore, montra l'importance qu'avait la découverte de nouvelles mines de phosphates.

Ce. n'est pas seulement aux géologues que Liebi" adressait des objurgations, c'était encore à tous les administrateurs qui laissent perdre toutes les matières fertilisantes des grandes villes. On sait qu'à l'aris les matières des vidanges sont extrades des fosses et conduites à des réservoirs à la Villette. puis de là poussées par une machine à vapeur jusqu'à liondy, où l'on sépare les matières solides, qu'on fait dessécher et qu'on vend sous le nom de poudrefle, des liquides qui, naguère encore, étaient jetés à !a Seine. Tous le^sels ammoniacaux, les phosphates qu'ils renferment étaient perdus. A Londres les choses étaient, encore pires : foutes les matières, envoyées dans les eauxd'égout, étaient jetées dans la Tamise; leseffets de celte méthode pernicieuse ont été tellement désastreux fors de la dernière épidémie, do choléra de 1 8(>f>, qu'on a construit des galeries d'évacuation qui vont porter les eaux en aval de Londres, assez loin pour que le fleuve cesse d'être empoisonné, mais si la question de salubrité est résolue, la question agricole reste entière, et la solution est. même moins avancée qu'à Paris, qui a trouvé dans la plaine de Génevilhers un sol perméable qui est en voie de devenir, sous l'influence des eaux d'égout un des jardins maraîchers les plus riches du pays.

Liebig est resté constamment sur la brèche; par ses lettres, par ses leçons, par ses livres, il revenait toujours sur la nécessité d'utiliser toutes ces richesses perdues, de restituer aux champs, d'où ils proviennent, toutes ces matières minérales, phosphate et potasse, qui, se trouvant dans les matières alimentaires, consommées dans les villes, passent dans les matières des vidanges, et devraient retourner aux terres qui les ont fournies. 11 prêchait l'exemple de la Chine qui nourrit une population extrêmement dense et serrée sans importer d'engrais, mais qui utilise, toutes les immondices des villes sans en rien perdre; il citait l'agriculture des Flandres, de l'Alsace, qui utilisent Y engrais flamand, et qui jouissent d'une si admirable prospérité; il les comparaît au gaspillage de l'agriculture anglaise qui, pour se soutenir, est obligée d'envoyer ses vaisseaux, chercher sur tous las les points du globe le, guano, qui commence à s'épuiser.

Four Liebig, c'étaient toujours au reste les matières minérales qui restaient les engrais par excellence, il avait poussé, bien à tort, ses idées à l'extrême hors de la vérité, et n'attachait aux engrais azotés qu'une médiocre importance : de là do longues discussions avec

ÏA NATURE.

]es chimistes anglais et français, dans lesquelles il j n'eut pas le dessus. Les Anglais cependant admiraient son talent ; ils lui étaient reconnaissants du ses efforts pour faire de l'agriculture un art. basé sur de solides principes scientifiques, et en 1856 on ouvrit, en Angleterre, une souscription publique, et sous l'impulsion de sir David Brewster, on réalisa I une somme de vingt-cinq mille francs qui fut en ' partie remise à Liebig, et en partie consacrée à l'achat de cinq pièces d'argenterie destinées à rappeler à chacun de ses enfants l'estime dans laquelle l'Angleterre tenait leur glorieux père. '

Les honneurs lui étaient venus. En 1840, la société royale de Londres lui avait décerné la médaille de Copley, et l'avait appelé dans son sein, Lu 1*4-5, le grand duc de liesse Darmstadt l'avait fait baron ; eiilin en 1801, notre académie des Sciences l'avait nomme - un de ses huit associés étrangers.

Le caractère dominant de l'œuvre de Liebig est le désir d'être utile, et de l'être immédiatement ; de là ses travaux appliqués à l'agriculture, de là ses ouvrages plutôt destinés au pub'ie qu'aux savants : son Traité de Chimie appliquée à la Phgxiotogie végétale et animale; sis Lettres sur la Chimie, ses Lettres sur l'Agriculture qui eurent un si grand retentissement: enfin sondernier ouvrage : les Lois naturelles de l'Agriculture, dans lequel on rencontre tant de Mies ingénieuses, tant de renseignements précieux, un peu confondus sans doute, sans grand ordre ni méthode, à l'allemande, mais quiresteronlcepeudant comme une marque de sa bienfaisante, activité ; il ne se lassait pas, il savait que les plaines herbacées de l'Amérique méridionale, nourrissent un nom T breux bétail qu'on es p!oi te seulement pour le suif et le cuir, et qu'il est là des matières alimentaires perd lies; il imagine de faire, avec cette viande abandonnée , des extraits qui sont aujourd'hui justement estimes dans les ménages pauvres ; il avait indiqué aussi les heu roux résultats qu'on obtient pour soutenir les forces des personnes atteintes de maladies graves, des extiaits de viande faits à froid; il avait composé, un lait artificiel, il s'efforçait d'être utile, et sa renommée était grande.

Et, il faut bien le reconnaître, elle était exagérée ; tandis que tout le monde connaît le nom de Liebig, les savants seuls répètent ceux de Wohler , de Bunsen, de Kirsclioff, de Mayer, d'ifelmotz, Allemands comme Liebig, et qui ont fait plus que lui. Son œuvre de science pure reste movenne; il n'a créé aucune grande théorie, il n'a imaginé aucune méthode d'analyse d'une fécondité comparable à l'analvse spectrale. Quand il a voulu baser la chimie organique sur l'inpothèse des radicaux composés, il a échoué, et a dû abandonner l'entreprise commencée. (( La chimie de M. Liebig, n disait avec raison Laurent, est l'étude des corps qui n'existent pas ; il n'a rien laissé do complet, d'achevé, et, malgré cette, insuffisance., son influence a été considérable. Il écrivait beaucoup, il n'avait pas cette dignité un peu hautaine du véritable savant, à qui lé témoi-

gnage de ses pairs suffit et qui craint les acclamations bruyantes du grand public; il aimait au contraire le mouvement, la polémique, son style était véhément, familier, fait pour frapper les indifférents et forcer l'attention.

Peut-être l'éclat qui s'attache au nom de Liebig ne sera-t-il pas de longue durée ; les œuvres d'utilité immédiate qu'il a eu surtout en vue sont de celles qui profitent à l'humanité, mais dont elle ne garde pas le souvenir aussi profondément gravé que celui qui s'attache aux grands travaux théoriques qui servent pendant plus d'une génération de guide, de fanal aux. efforts des chercheurs.

Je, viens de relire pour écrire ces pages quelquesunes des œuvres de Liebig. La Chimie appliquée à la physiologie est dédiée au baron Tiiénard, à l'illustre chef de cette double génération de savants qui porte si dignement, son nom 1 ; les secondes lettres sur la chimie sont dédiées à M. Dumas; elles ont été traduites par Gerhardt.

Combien nous sommes loin do cet heureux échange de patronages scientifiques! Quand reviendra-t-il? Jamais à coup sûr tant qu'une partie de la France restera injustement entre les mains de l'Allemagne 5 .

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