DES DEUX INDIVIDUS EXHIBÉS
sous le nom d'hoiimes-chiems.
C'est sous ce nom très-peu scientifique, conime ou voit, que l'on présente au publie parisien un paysan russe et son fils âgé de trois ans, qui doivent aux
longs poils soyeux qui couvrent tout leur visage, de faire le tour de l'Europe. Cette bizarrerie est d'ailleurs la seule justification du nom dont les ont affublés les plaisants de notre capitale.
Ces individus, examinés récemment par quelques anthropologistes, sont on outre remarquables parl'atrophie du système dentaire. Nous passerons succès
isl»
£mlrian Jcftichjew, <liL VUvpntw-Chki!, dessiné d'après naLurc.
Mvenient eu revue chacune de ces difformités, et nous verrons que ce n'est pas une simple coïncidence qui les fait rencontrer toutes doux chez les mêmes individus.
Cet homme, appelé Andrian Jeftîcbjew, se présente vêtu de la chemise de soie rouge que portent les propriétaires russes. 11 est né dans le gouvernement de Kostroma, pays couvert de forets; il a cinquante-cinq ans. Quoique de taille moyenne, il est taillé en Hercule ; sa démarche est lourde, son intelligence obtuse, ainsi que doit l'être d'ailleurs celle de tout paysan russe. Disons enfin qu'il a été strumeux dans
sou enfance, ainsi que l'attestent les taches blanches que l'on remarque au-devant de sa pupille.
Les longs poils qui couvrent tout son visage sont d'un blond assez sale. Relevés sur le front pour ne pas gêner la vue, ils tombent du nez, des tempes, des joues, et surtout de l'intérieur des conduits auditifs, en longues mèches soyeuses d'une longueur de 7 à 8 centimètres qui donnent à leur porteur la physionomie d'un chien griffon.
Le devant de la poitrine est couvert de poils serrés et nombreux ; ses uvant-bras ont des poils follets assez, longs, mais clair-semés. Nous aurions voulu
examiner le reste du corps, mais l'homme refusa absolument de se déshabiller.
On se tromperait si on attribuait cette difformité à une extension de la barbe à tout le visage. Loin de là, cet homme dépossède à vrai dire ni hachis, ni sourcils, ni même de cils, enfin, aucun des poils normaux du visage humain. 11 est impossible eu effet de confondre avec les poils rudes de la barbe, ces longs filaments plus lins et plus soyeux que les cheveux. Pour mieux établir cette différence, j'ai comparé au microscope un des poils qui poussent sur le menton d'Àndrian, avec un poil d'une barbe très-douce. Ce dernier, ayant près de ^ de millimètre, était trois fois plus épais. J'ai comparé également au microscope un des poils qui poussent sur sa tète avec un cheveu ordinaire; celui-ci était de pius de moitié plus épais.
De quelle nature sont donc ces poils longs, fins et soyeux, sans moelle, développés eu foule sur le visage de cet homme? Nous croyons que ce sont les poils follets répandus normalement sur le visage humain, qui ont pris ici une longueur extraordinaire, sans augmente! do beaucoup de grosseur.
Notre visage, en effet, est en temps normal, littéralement couvert de poils extrêmement nombreux et serrés mais invisibles, tant ils sont lins et courts. Kt ici je ne puis mieux faire que citer notre plus savant auatoniiste, M. Sappey : u Sur la peau des ailes et du lobe du nez, les poils sont aussi rapprochés que ceux qui végètent au-devant des lèvres et du menton. Le pavillon de l'oreille, dont la peau est si mince et fi douce au toucher, présente lorsqu'on l'examine à la loupe, une véritable forêt de poils. Il en est de même de la peau plus mince et plus transparente encore qui recouvre les paupières. Le sein le plus blanc et le plus uni en est ombragé sur toute sa surface. »
On conçoit que cette forêt microscopique dontparle le savant professeur puisse cruître au point d'acquérir les dimensions que nous lui voyons chez notre pavsan russe. Nous verrons tout à l'heure que cette exubérance du système pileux a été déjà, mais bien rarement observée.
Passons à présent à son petit garçon, Fédor. Il est âgé de trois ans ; il est très-vif et paraît plus intelligent que son père, comme la plupart des enfants du peuple. Son visage est également velu, et il le sera peut-être plus que son père; à présent, les poils sont plus blonds, plus courts et encore plus (îus ; ils sont disposés sur sou nez en forme de couronne, ce qui donne au visage une expression singulière.
Le soi-disant Russe qui a conduit ces denx hommes à Paris raconte que lanière, morte depuis peudetemps était également poilue, et ne donne aucun autre détail sur leur famille, il raconte, eu outre, qu'Antlrian Jeftiehjew est un « homme des bois n vivant dans les forêts, se nourrissant de racines, etc., renseignements qui ne méritent qu'une confiance relative.
Un phénomène d'une haute importance, parce qu'il se rattache à plusieurs autres du même ordre, est relatif à la denture de ces individus. Le père n'a que 5 dents en tout, une en haut et 4 en bas, et on
nous dit qu'elles n'ont poussé qu'à l'âge de 17 ans, et sou fils n'en a que -4 en bas et pas une seule en iiaut. Or les quelques individus velus dont on connaît les observations avaient également des mâchoires fort mal garnies. Ou a souvent parlé d'une danseuse espagnole, Julia P..., qui vécut assez longtemps à Londres, et dont le visage (d'ailleurs parfaitement hideux), était tout couvert de poils, assez semblables à ceu'i d'Àndrian, mais plus roides, je crois ; le savant dentiste, le docteur Magitot, a bien voulu me montrer le moule des deux mâchoires de cette horrible personne ; eh bien, on y constate l'absence des dents de sagesse en bas et en haut, celle des incisives inférieures et de plusieurs autres dents. Ce n'est donc pas sans surprise qu'on lit ensuite dans M. Darwin que Julia P... possédait double rangée de dents. — La jeune Espagnole eu question possédait., entre autres agréments , d'énormes tumeurs fongueuses des gencives, ce qui donnait à sa bouche l'extérieur d'un museau de singe, mais il me parait difficile de confondre ces masses rouges et charnues' avec des dents.
Des voyageurs anglais ont observé dans la Birmanie une famille de <i personnes (le père, la fille et deux petits-fils) absolument velues. 11 n'y avait de nu, au moins chez l'homme, que les mains et les" pieds. Tous avaient des râteliers fort incomplets. De même qu'Aiulrian, l'Indien d'Ava, Slrwe Maong, n'avait ni barbe, ni sourcils; la tète et le tronc étaient couverts de pods soyeux, venus à l'âge de (5 ans; il n'avait que 9 dents.
Tels sont les exemples les [dus authentiques d'hommes velus que je connaisse, et on voit que chez tous, on observe simultanément à la vigueur du système pileux un élat misérable du système dentaire. Evidemment il n'y a pas là une simple coïncidence.
Nous admettrons donc, avec M. Darwin, une relation entre ces deux svstèmes, et voyant, dans les exemples précédents, l'un péricliter tandis que l'autre prospère, nous dirons avec lui qu'il y a eu ici balancement entre eux. D'autres faits observés chez les animaux nous montreront la sympathie qui lie quelquefois leur sort.
Tout le monde sait qu'en passant à l'état de cochou, le sanglier perd à la l'ois sa rude fourrure et ses redoutables défenses. Ici, les dents ne diminuent pas eu nombre, mais en puissance; le système dentaire s'atrophie.
On a pu voir à la récente exposition des chiens, au Jardin d'acclimatation, plusieurs espèces de chiens nus. Tels sont les chiens égyptiens, les chiens turcs, les seuls balayeurs de Constautinople, enfin les chiens dont se régalent les Chinois. Eh bien, ces animaux ont des mâchoires trcs-inconiplétcment garnies, et qui certainement ne leur permettraient pas de vivre à l'étal, sauvage. Ces exemples semblent indiquer certaines relations entre le développement des poils et celui des dents, mais le lecteur voit combien ces relations sont mal connues, et combien de nouvelles observations sont nécessaires pour les éclairer.
Mais nous voilà bien loin d'Andrian et de Fédor. On peut se demander à quelle cause il faut attribuer leurs deux anomalies. 11 faut, comme dans les cas de ce genre, interroger : 1° le milieu dans lequel ils ont vécu; 2° l'état de leurs ancêtres. — Nous ne prétendons pas établir à quelle cause il faut s'attacher davantage, mais la question méritait d'être posée. Les milieux ont une influence des plus promptes sur la toison des animaux; ainsi nos moutons changent sous les tropiques leurs riches toisons contre une jarre courte et rare; par contre, les animaux qui viennent des pavs chauds, dans notre jardin d'acclimatation, acquièrent en quelques années une robe protectrice. Mais, sur le système pileux de l'homme , les milieux paraissent avoir peu d'influence.
Nous ne connaissons pas les ancêtres d'Andrian, mais nous voyons qu'il a transmis sa difformité à son fils ; celle-ci peut donc être héréditaire, comme elle l'a été durant trois générations chez les Birmans que je citais tout à l'heure. Nous ne parlons pas des parents de la danseuse Julia; ils sont l'un et l'autre inconnus.
L'hérédité est une cause trop puissante pour que nous n'en tenions pas le plus. grand compte. Elit nous parait la cause la plus probable delà difformité qui iwus occupe.
Terminons par un nouveau trait anthropologique touchant Andriau Jeftiehjew ; ceux qui regardent la religiosité comme caractérisant l'humanité apprendront avec intérêt que cet homme-chien, doué d'ailleurs d'une intelligence moins que rustique, destine tout l'argent qu'il pourra récolter à un ordre religieux de sou pays, pour faire dire des prières après sa mort, car il tient, paraît-il, à porter son affreux visage en paradis. D 1 ' J. Bebïiuo*.
LE PHARE D'ÀIHIEN
Pendant bien longtemps le nombre des feux protecteurs fut très-peu considérable sur nos côtes ; nos rivages étaient encore presque partout obscuis quand un phare fut élevé, en 1095, sur la pointe (lu Stitf, dans l'île d'Ouessant et un autre, au siècle suivant, en 1740, sur le cap Saint-Mathieu ; cesdeuv feux étaient destinés à signaler les abords de Bresl, notre grand arsenal.
Néanmoins on ne pouvait toujours pus entrer de nuit dans le chenal de la rade de Brest, sans risquer detomber sur les écuoils qui le limitent aunord et au sud; aussr, les bâtiments de guerre et de commerce s'arrêtaient-ils en pleine mer, pour attendre le jour. Dans le but de leur procurer un refuge en rade, pendant les tempêtes nocturnes, bien plutôt que pour accélérer la navigation, on construisit, aux pointes, du Petit-Minou et de Portzic, deux phares, d'après le rapport de Beautemps-Beaupré ; vus l'un au-dessus de l'autre dans le même plan vertical ou
cachés l'un derrière l'autre, ils indiquent que l'on est dans le bon chemin pour arriver à Brest; il suffit de naviguer en gardant les deux feux dans cette même position relative pour atteindre au port. Ces deux phares ont été allumés le l or janvier 1848. Dixhuit mois plus tard, un nouveau feu était inauguré, le 1 er juillet 1849, sur la pointe de Kermorvan ; il permettait, en se mettant dans la direction qu'il jalonne avec le phare de Saint-Mathieu, de suivre la nuit le chenal du Four et de pénétrer de la Manche dans la rade de Brest; il jouait un rôle analogue aux feux du Minouet de Portait- qui, dans le chenal de l'Iroise, donnent la possibilité d'entrer à Brest en venant de l'Océan.
La Bretagne forme un môle immense, allongé vers l'Amérique et, par suite, Brest, le port de la France et de toute l'Europe médiane le [dus rapproché du nouveau monde, est devenu le point de départ des steamers transatlantiques.
Dès lors, le commerce, les passagers, la poste n'ont pu tolérer les lenteurs que subissaient la marine de l'Etat et le petit cabotage; actuellement les navires réclament la possibilité d'arriver et de partir, à jour et à heure fixes, quel que soit l'état du ciel et de la mer, et l'on a eu à s'occuper de signaler complètement les côtes. Un grand phare de premier ordre, projetant sa clarté à 43 kilomètres et présentant un caractère nouveau, un éclat lumineux de 20 en 20 secondes, un éclat rouge alternant avec deux éclats blancs, a été construit à la pointe de Créac'h, dans l'ouest de l'île d'Ouessant ; on l'a allumé le 20 décembre 1805.
La Cornouaille française, comme sa sœur britannique, léchée par les courants chauds dérivés du yulf-stream est, pour cette raison, fort brumeuse. Or, en temps de brouillard, les phares deviennent, invisibles et cessent de guider les navigateurs; alors, la lumière étant impuissante, ou a recours au son et les endroits à signaler sont pourvus d'appareils acoustiques. Le plus habituellement on emploie des cloches, mais, pour porter le son très-loin, il est préférable de se servir d'une trompette à air comprimé, dont l'invention appartient à M. Daboll et a été perfectionnée par M. Holmes.
Une trompette de ce genre a été établie eu 1 867 sur l'extrémité la plus au large de l'île d'Ouessant, au point le plus occidental de la France par 7 U 28'39" de- longitude 0. La trompette résonne {tendant les brumes de 10 en 10 secondes, pendant 2 secondes, et son bruit puissant se fait entendre à 1 1 kilomètres par un temps calme. La portée varie de 3 à 15 kilomètres suivant que le navigateur se trouve du côlé du vent ou sous le vent. L'air destiné à faire résonner le puissant instrument est comprimé dans un grand réservoir en tôle, par deux pompes mises en mouvement au moyeu d'une machine à vapeur de trois chevaux; cette machine ouvre et ferme la communication entre l'instrument et les réservoirs aux intervalles adoptés, et fait tourner la trompette sur son axe, de façon à diriger supeessi-
veinent son pavillon sur tous les points Je l'horizon maritime 1 .
L'île d'Ouessant est reliée à la côte Jerme par une longue suite d'écueils; pour signaler leur limite méridionale (qui forme la rive nord du chenal de l'iroise), oïl a élevé sur un rocher, en pleine mer, le phare des Pierres-Noires; ce feu est rouge, à éclipses totales de 10 en 10 secondes, et une cloche suppléé la lumière, en cas de brume ; on l'a allumé le 1 er mai 1872.
Du côté du passage du Four, il y a, au débouché de cette passe, dans la Manche, à deux milles (3 k. 7) du port d'Argenton, un roc isulé qui a donné son nom au chenal; on résolut d'y élever un phare pour éclairer 1 issue septentrionale de cette passe. L'entreprise était difficile, le roc du Four ne dépasse le niveau de la haute mer que de deux mètres et ne présente qu'une masse abrupte- et glissante d'un granit très dur. Néanmoins la construction a pu être effectuée eu trois ans sans accident. Actuellement on procède à l'aménagement intérieur du phare et ou compte pouvoir l'allumer à la fui de l'année (1875). 11 se compose d'une tour en granit surmontée d'une tourelle en tôle.
Les phares étant très-multipliés sur cette cote, comme ou peut le voir sur notre carte, il importe de varier le caractère de leur lumière pour rendre impossible la confusion des feux entre eux ; aussi le nouveau foyer lumineux du four, élevé de 28 mettes au-dessus de la haute mer, présentera-t-jl un caractère spécial, encore inappliqué ; il sera alternativement (i\e et scintillant pendant 50 secondes pour chacun des deux aspects, les éclats delà scintillation se succédant à des intervalles de 5 secondes trois quarts. La lumière sera fournie par une lampe â trois mèches concentriques alimentées à l'huile minérale,
Ku temps de brume une trompette à air comprimé résonnera toutes les 5 secondes; mais, comme dans le phare, on dispose de trop peu de place pour y installer les pompes et réservoirs de la trompette do IJaholl, M. Lissajous, notre savant professeur de physique, a simplifié beaucoup les dispositions de l'instrument : les chaudières, d'une force totale de 4 chevaux, envoient directement dans le cornet un jet de vapeur; ce jet entraîne de l'air qui fait résonner la trompette, et un mouvement d'horlogerie règle le jeu des tiroirs (mus par la vapeur), qui, aux intervalles choisis, ouvrent et ferment la communication entre la chaudière et l'appareil. L'approvisionnement du phare, en charbon et eau douce, est suffisant pour alimenter les chaudières pendant plus de 150 heures.
L'extrémité intérieure du chenal du Four sera signalée pendant les brumes par une cloche placée au phare de Kermorvan.
' On nous écrit qui; la portés? est, e:n fait, ex Iréineinent variable, et parfois tellement réiluite qu'elle n'atteint pas la limite des écueils d'Ouessant (qui s'étendent à 4 kilomètres au large) : l'instrument cesse alors d'assurer la sécurité des navigateurs.
Désormais les issues de la rade de lirest, vers le nord et l'ouest, seront convenablement signalées, mais si les phares de Crcac'h (Ouessant) et des Fierres-Noires guident, du côté du nord, dans le chenal de l'iroise, la chaussée de Sein, qui le borne au sud, est encore très-mal éclairée.
Le cap dit Bec du Raz de Sein se prolonge vers l'Ouest, d'abord par l'île de Sein, puis par une longue suite d'écueils à fleur d'eau, formant la chaussée de Sein, et s'étendant jusqu'à 27 kilomètres du Bec du Raz. Ces écueils sont les plus dangereux de nos eûtes ; ce sont eux qui rapportaient chaque année aux seigneurs de Léon, leurs possesseurs, dix mille sous d'or par le a droit de bris », par la vente des épaves des navires qui s'y brisaient; ce sont ces rocs maudits qu'un de ces princes harat.es qualifiait de « pierres précieuses plus que celles qu'on admire aux couronnes des rois. »
Depuis le temps où Giulhomcr de Léon a proféré ce blasphème, dont il n'avait point conscience, peu à peu la lumière s'est faite, à la fois matériellement et moralement, sur les rivages et dans les lois. La baraterie, autrefois droit régalien, est aujourd'hui qualifiée crime et les phares ont illuminé les écueils.
La commission de 1822 proposa, pour éclairer la chaussée de Sein, d'élever deux phares de premier ordre : sur le Ree du Raz et dans l'île de Sein. Ces deux feux ont été allumés le 15 mai 1859, celui du cap est. fixe, celui de l'ile fait briller un éclat de 4 en 4 minutes. Comme la chaussée se prolonge dans !a direction de la ligne droite passant par les deux phares, tant que l'on aperçoit les deux feux éloignés horizontalement l'un de l'autre, on est assuié que l'on est en dehors des dangers : quand ils apparaissent dans la même verticale, on sait qu'il faut gouverner de manière à voir le feu (ixe du cap, à gauche du feu changeant de l'île, si l'on veut entrer dans l'iroise. Le feu du cap doit être, au contraire, à la droite de celui de l'Ile, si l'on veut passer dans le sud de la chaussée.
Mais, dans tous les cas, comme la lumière du phare du Bec du Raz ne se voit pas à plus de 7 kilomètres au delà de la chaussée, on sait que, dès que les deux feux sont visibles, l'un à côté de l'autre, ou doit changer de route, car le péril est imminent, on arrive sur l'éeueil.
Ces indications snflisent à peu près eu temps ordinaires ; mais, dès qu'une brume, même légère, obscurcit l'air, le danger et les incertitudes ne peuvent plus être conjurés, car alors la lumière ne porte pas jusqu'à la limite des récifs. Pour remédier à cet état de choses, il faut établir un feu près de cette limite même, et la nature inégale et rocheuse du fond ne permettant point de mouiller un feu llottant ni d'élever un phare en fer, la difficulté est extrême. Néanmoins, en avril 1860, la commission des phares demanda qu'une étude de la chaussée fût faite sur place pour s'assurer si l'un des écueils de l'extrémité ne pourrait servir d'assiette à un phare en maçonnerie. Cet examen eut lieu en juillet de la même année.
On reconnut que, par les plus basses marées, il apparaît une roche à 3 kilomètres do l'extrême pointe occidentale du bas-fond, mais elle découvre à peine et ce n'est qu'à 6 kilomètres dû cette extrémité, à H kilomètres de l'île de Sein, qu'on trouve un écueil dépassant de 3 mètres le niveau des plus basses mers; mais cette roche, appelée Ar-Men, n'a pas plus de 8 mètres de large sur 15 de long, aussi ne semblât-elle pas propre à recevoir les fondations d'un grand phare et l'on se résigna à proposer l'érection d'une tour sur une roche plus grande qui n'est qu'à 5 kilomètres seulement de Sein. La commission des phares n'accepta point cette solution imparfaite et demanda, à l'administration de la marine, de nouvelles études; elles eurent lieu en 1805 et ne furent pas plus satisfaisantes. Sans se décourager, on confia, en 18G6, à M. l'ingénieur Ploix , la mission dVxplorerune troisième fois la chaussée de Sein ; son examen ayant été plus complet, sa conclusion futplus hardie ; il proposa de s'établir sur la roche Ar-Men.
« C'est une œuvre, excessivement difficile, presque impossible , mais peut-être faut-iî tenter l'impossible, eu égard à l'importance capitale de l'éclairage de la chaussée. » Telles étaient les conclusions du rapport de M. Ploix ; elles furent adoptées le 26 novembre de la même année, par la commission des phares, qui proposa la construction sur cet écueil d'un soubassement en maçonnerie destiné à devenir la base d'un phare.
Pourtant, la mer est si grosse dans ces parages, même par les temps les plus calmes, les courants sont si violents (17 kilomètres à l'heure), que la roche, incessamment couverte par les lames, n'avait jamais été foulée par un pied humain. 11. Ploix s'en approcha à 15 mètres, M. l'ingénieur Joly en fit le tour encore de plus près, mais ni l'un ni l'autre ne purent aborder cette masse de gneiss coupée en deux par une profonde fissure où la vague rejaillissait, et se terminant à pic du côté de l'est, où l'abordage se-
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Carte des phares des abords de Brest.
rait le plus facile. Ce furent les pêcheurs de l'île de Sein, leur syndic le premier, qui eurent l'honneur de débarquer d'abord. Eux seuls pouvaient guetter et saisir l'instant favorable, si excessivement rare, oïl la roche devenait accostable ; eux seuls étaient assez bons nageurs, assez bons marins pour naviguer entre ces rocs sur cette mer qui jamais ne s'apaise et conquérir cet affreux écueil. Ces hommes, qui ne s'étaient jamais servis d'un autre outil que de leur filet, consentirent à manier le marteau et le fleuret du mineur pour creuser des trous dans la roche. Ces trous
étaient destinés à recevoir des barres de fer verticales, ayant pour but de relier les maçonne] ries au rocher, et, par suite, les différentes parties de celui-ci entre elles.
Les trous devaient avoir 50 centimètres de profondeur sur 7 environ de diamètre ; le percement de chacun d'eux devait être payé cinq cents francs 1 . — Ce chiffre seul donne une idée des difficultés auxquelles on s'attendait ; ici nous laisserons parler le rapport officiel , saisissant dans la sobriété administrative de son style:
« Les pêcheurs se mirent résolument à l'œuvre en 1867.
Dès qu'il y avait possibilité d'accoster, on voyait accourir des bateaux de pèche ; deux hommes de chacun descendaient sur la roche, munis de leur ceinture de. liège, s'y cramponnant d'une main, tenant de l'autre le fleuret ou lu marteau, et travaillaient avec une activité fébrile incessamment couverts par la lame qui déferlait pardessus leur tête. L'un d'eux était-il emporté, la violence du courant l'entraînait loin de l'écneil contre lequel il se serait brisé; sa ceinture le soutenait et une embarcation allait le prendre pour le ramener au travail. A la fin de la campagne, on avait pu accoster sept fois, on avait en tout huit heures de travail, et quinze trous étaient percés sur les points les plus élevés. L'année suivante, on se trouvait en présence do
1 Au total, l'admraisfralion a pajé 29,000 francs pour 55 trous. Elle a fourni en outre If s outils et Ira cciuturvs de samntage.
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plus grandes difficulté? puisqu'il fallait se porter sur des points plus bas qui découvraient à peine, mais on avait acquis de l'expérience; on eut seize accostages, dix-huit heures de trimait et l'on parvint à creuser quarante nouveaux trous ; on put même exécuter les dérasements partiels nécessaires à l'établissement de la première assise des maçonneries. »
La construction proprement dite fut entreprise en 1809. Des barres de fer furent implantées dans les trous et l'on maçonna en petits moellons bruts et ciment à prise rapide 1 ; son emploi était indispensable, car oti travaillait au milieu des lames qui se brisent sur la roche et parfois a: radiaient des mains de l'ouvrier la pierre qu'il se disposait à placer. Un marin expérimenté, adossé contre une pointe du rocher, était au guet et l'on se bâtait de maçonner quand il annonçait une accalmie, de se cramponner quand il annonçait l'arrivée d'une grosse lame. Plus de la moitié de la base du phare a été fondée à i m ,50 seulement au-dessus des plus basses mers; c'est ce qui a rendu les difficultés tout, à fait exceptionnelles.
Les ouvriers, le conducteur, l'ingénieur, il. Cahcn, qui encourageait toujours les travailleurs par sa présence, étaient tous munis de ceintures de sauvetage. Toutes les fuis que l'état exceptionnel de la mer présentait quelques chances de débarquement, une petite chaloupe à vapeur, portant le personnel elles matériaux, partait de File de Sein, de manière à arriver en vue de l'écueil quatre heures après la pleine mer, mais on ne trouvait pas toujours le calme sur lequel on comptait et la journée était perdue. Quand on pouvait débarquer, on transbordait les matériaux de construction dans les canots d'accostage, et c'est à la main qu'on les déposait sur la roche. 11 s'ensuivait que moellons en granit de Kersanton et sacs de ciment devaient être assez petils pour être portés par une personne.
Kxécutéos dans de semblables conditions, ou ne peut, s'étonner que les maçonneries du soubassement reviennent à près de mille francs le mètre cube.
Eu 1869, il en fut exécuté 25 mètres cubes, 11 mètres et demi en 1870, 23 mètres et demi en 1871 54 mètres et demi en 1872, 22 mètres en 1873; au total 1 56 mètres cubes et demi.
Elles dominent do lîi mèties environ le, niveau des plus basses mers et atteignent, celui des hautes mers ordinaires, à 1"',50 au-dessous des plus hautes mers. Entre ces deux niveaux le massif plein formant le soubassement forme un cylindre de 7 n, ,20 de diamètre.
Le plus difficile est l'ait : on est parvenu à combler la fissure qui divisait la roche et dans laquelle les vagues rejaillissaient. On a établi sur le piton sud-ouest de l'écueil d'Ar-llen une plate-forme en maçonnerie, qui permet d'y faire accoster la chaloupe ou d'assez forts bateaux et d'y débarquer les matériaux directement à l'aide d'un petit appareilde levage dont ils sont porteurs. On peut employer aujourd'hui le ciment de Portland, à prise lente, qui résiste mieux à l'eau de mer que le ciment à prise rapide de
Parker-Médina, et toutes les maçonneries exécutées avec cette dernière matière seront recouvertes de ciment de Porlland pour en assurer la conservation.
Sur le suubassement, qui sera exhaussé à 2 mèlres au-dessus de la pleine mer d'équinoxe, ou construira un phare de premier ordre dont le projet, ainsi que celui de toute cette construction, est dû à If. Léonce Revnaud, directeur du service des phares. I.e phare d'Ar-Men sera scintillant et de premier ordre, il sera éclairé par une lampe du nouveau modèle alimentée à l'huile minérale d'Ecosse, provenant de la distillation du bnghûad. La nouvelle lampe porte cinq mèches concentriques ; la flamme a 0'°,11 de diamètre et l'éclat du feu fixe (égal dans toutes les directions) équivaut à celui de 820 lampes carcel ordinaires. En outre, à égalité de lumière, le nouvel éclairage coûte près de quatre fois moins cher que celui à l'huile de colza.
La tour du phare aura 30 mèlres de hauteur sur 0'", 50 de diamètre à la base et ^'",90 au sommet; elle comprendra sept étages, dont l'un sera occupé par un appareil sonore destiné à signaler la position en temps de brume.
Les ouvriers ne pouvant encore travailler que trèscxocptionnellement à Ar-Men, on les emploie pendant, le reste du temps à élever des digues de défense dans l'île de Sem qu'ils habitent et à construire un phare en maçonnerie sur l'îlot Tévennec. De même que la rade de Brest communique au nord avec la Manche parle chenal du Four, à l'ouest avec l'Océan par l'Iroise, elle se joint au sud avec le golfe de Gascogne par le Raz de Soin. C'est pour éclairer ce dernier détroit qu'un phare a été construit sur le Tévennec et qu'un autre feu, logé dans une tour eu tôle, sera ensuite élevé sur l'écueil la Vieille. Le phare du Tévennec est terminé, il pourra recevoir sou appareil optique et être allumé avant la lin de cette année (1873).
Il est impossible, d'assigner une limite à ces travaux plus téméraires que tous ceux qui jusque-là avaient été tentés pour l'érection des phares. On devrait s'estimer heureux de les terminer en 1870.
Alors la redoutable côte armoricaine sera vaincue, humanisée ; elle sera devenue hospitalière comme le sont ses enfants bretons, parmi lesquels les ingénieurs ont recruté les obscurs et héroïques soldats du travail, pêcheurs et ouvriers, qui, par un labeur inouï, vont faire d'un éeue.il inabordable le piédestal d'un phare protecteur. Charles Boissat,