LES PÊCHES DU CHALLENGER
(Suite nt lin. — Yoy. p. 29:1.) FI.ABELLUM ET CEIUTOTROr.lir/S.
Les doux coraux sur l'organisation desquels nous avons à appeler l'attention de nos lecteurs appartiennent tous deux à la classe très-nombreuse des polypes à tige. Ils ont l'un et l'autre dans leur intérieur un prolongement de ce pivot central, qu'on ne pourrait voir sans en pratiquer uno coupe. Mais la tige intérieure n'est pas le point de départ do cloisons véritables. Les seules séparations qui existent dans la cavité centrale, sont dues à des expansions latérales qui se révèlent au dehors par des cicatrices ou côtes dont le nombre est variable et leur donnant un aspect particulier.
Ces caractères essentiels sont ceux de, la grande famille des Turbinoliens, auxquels nos coraux appartiennent. Quoique ollrant des différences essentielles, que nous allons faire connaître, ils font partie de deux genres très-voisins l'un de l'antre.
On pourrait appeler le Ceratotrochus rotifère ou ombellifère, parce que ses tentacules sont disposées
CeriUotrocliua trouvé il une. profondeur
en cercle autour de l'orifice servant à la fois Je bouche et d'anus, suivant les cas.
Le Flabellum ou éventail est comprimé dans le stns latéral. A cette différence d'aspect extérieur il faut enjoindre une plus essentielle qui sert à caractériser l'espèce. Le Flabellum est recouvert d'une sorte d'épiderme, tandis que l'épiderme du Ceratotroehus se borne à envelopper d'un bourrelet l'extrémité du calice. Aussi le Ceratotroehus ressemble à une coquille d'un beau blanc, tandis que le Flabellum offre des teintes très-variables.
L'épitbélium du Flabellum est brillant et, sur le bord du calice, teinté eu rose léger.
Il est hors do doute, d'après ce qui précède, que la génération ne doit point se produire par scissiparité, mais que le Flabellum, aussi bien que le Ceratotroehus, donne naissance à des animaux qui jouissent d'une grande motitité, et qui font l'essai de la vie nomade avant de se fixer d'une façon définitive.
Ces êtres sont l'un ct r l'autre aussi parfaits que peuvent l'être dos animaux qui n'ont qu'une bouche pour organe, et qui n'appartiennent pas, par conséquent, à la classe des coraliaires perforés comme les rayonnés supérieurs.
La disposition des tentacules duFlabellura est très-belle et peut se résumer à peu près corarnii nous allons le faire.
L'orifice commun ( bouche - anus ) est environné do petits bras mobiles régulièrement rangés en cinq cercles , et correspondants chacun à une division longitudinale de la cavité viscérale.
La cavité viscérale possède dans son intérieur des cloisons très-minces qui sont disposées suivant le système du développement binaire : 3 du premier cycle, 6 du second, 12 du troisième, 24 du quatrième, et AS du cinquième.
De chaque espace limité par deux cloisons, jaillit un tentacule; finalement il se trouve autour de la bouche-anus 00 tentacules. Ces 90 tentacules sont disposés sur quatre rangées de manière que tous les tentacules émanant d'un même cycle sont répartis sur le même cercle.
Les tentacules les plus voisins de la bouche sont
au fond île l'Océan de 1,800 miHreç.
flabellum trouvé au fond de l'Océan, à uno profondeur de 1,800 mètres
ceux qui émanent du troisième cycle. Ceux du cinquième et du sixième, de beaucoup les plus nombreux et qu'on rencontre les premiers, sont les plus courts. En outre, chacun d'eux est accompagné de petits tentacules supplémentaires qui n'émanent point des cloisons intérieures.
Il n'y a rien d'arbitraire dans ce bel ordre digne des plus brillantes fleurs qui déi-aJjËi corent nos parterres. Un esprit
/■■:, ■■■■ philosophique trouverait incon-
fe.J, •■( /'■'"' :, \ lestablement la raison de chacune Y ' : '"" I de ces dispositions eu rieuses , ,'■, dont nous devons abstraire cer-
[j'ï?'-: taiiies irrégularités de détail pour
''."'.- mieux faire comprendre le ma-
gnifique plan d'ensemble.
Le Flabellum est si vivace que deux spécimens ont épanoui leurs tentacules à bord du Challenger aussitôt qu'on les a mis en contact avec de l'eau de mer.
Ces jolis tentacules sont coniques, ils sont nuancés d'une légère teinte rougeâtre, et délicatement veinés près de leur base par des bandes de gris et de jaune tirant un peu sur le rouge. Les Flabellums paraissent être beaucoup plus communs que les Ceratotroehus dans les parages sous-marins voisins des Açores, car on en a
retiré plusieurs spécimens au commencement de juillet, par une profondeur del,0U0 brasses. Celui dont nous devons la reproduction à Nature possède une hauteur de 0°',050.
Le grand diamètre du calice est de O^OnS, et le plus petit de m ,030. Nous ferons remarquer que les côtes latérales font un angle de 120° à 1 10° et que, sans être à proprement parler épineuses, elles sont très-fortement dentelées, ainsi que les autres eûtes. Le bord du calice lui-même affecte assez bien la forme d'un cercle entamé d'une façon semi-régulière.
Le genre Ceratotroehus et le groupe Flabellum ont été tous deux créés par M. Mihie Edwards père, lorsqu'il a établi les luis de la classification des coraliaires.
Nous ne pouvons malheureusement ici nous attacher à montrer les différences spécifiques qui sont très-curieuses, mais, somme toute, moins profondes qu'il ne le semblerait probable, si l'on tenait compte de l'immense différence de milieux, il est facile
d'en conclure qu'en établissant ses divisions, le célèbre naturaliste français a bien réellement mis la main sur un groupement qui existe dans les procédés créateurs de la nature.
Le. Ceralotrochiis dont la muraille (nous sommes tentés de le dire, la coquille) est blanche, est coloré en garance foncée. Cette matière colorante tirée du fond de l'abîme a été analysée au spectroscope. On lui a trouvé une propriété optique caractéristique. Son spectre d'absorption se compose île trois bandes distinctes. Qui s'attendait à ce qu'il fût aussi curieux à étudier que celui des nébuleuses !
W. J. MACQUORN MNKHÏE
S'il est de toute justice que nous rendions un hommage mérité aux savants que la morl. enlève à la France , bien fréquemment hélas ! depuis quelque temps, il importe de signaler au moins d'une manière sommaire les travaux des hommes illustres qui succombent à l'étranger. Trop souvent, nous devons le reconnaître, nous avons ignoré jusqu'au nom de théoriciens et de praticiens qui jouissaient dans les pays voisins d'une réputation méritée. Il faut s'efforcer au moins que leur mort ne nous laisse pas indifférents ; il iaut (pie nous sachions aussi pourquoi nous avons à les regretter.
W. J. Maequorii Hankine, que la mort a enlevé à l'Angleterre, était, un de ces savants dont le nom était peu connu en France. Ses travaux sur la thermo-dvnamique ont. contribué grandement à l'établissement de cette partie de la science et suffiraient cependant pour que son nom doive échapper à l'oubli ; il avait d'ailleurs une réputation méritée comme ingénieur, et savait mener de front les recherches de théorie pure et [es applications les plus variées de la pratique. Ne fût-ce qu'à cet égard, il serait intéressant de rappeler eu quelques mots les travaux de Rankine. et de montrer, par =011 exemple, qu'il n'est nullement impossible d'être à la fois théoricien et praticien.
W. J. Macquorn Rankine 1 naquit à Edimbourg, le 5 juillet 1820. Ses études, dirigées spécialement par son père, furent très-complètes. L'Académie d'Ayr, l'Ecole supérieure (fligh Sehool) de Glascow, l'Université d'Edimbourg, le comptèrent successivement parmi leurs élèves et il y prit tout d'abord un goût très-vif pour les sciences naturelles.
Avant même d'avoir terminé ses études (1838). M. Hankine avait manifesté la tendance philosophique de son esprit, par un essai sur les Méthodes de recherches en physique; quelques années plus tard (1842), cette même tendance se retrouvait dans sis travaux sur les Conséquences de l'hypothèse des tourbillons moléculaires, de laquelle il déduisait par
' Nous empruntons à YEntjinwrhig une partie lira rp.nFclgnfimfnts qui suivent.
le calcul une théorie de l'élaslicié, entre autres. La mémo année, il publiait un travail d'une autre nature : Recherches sur l'emploi des roues cylindriques, etc., dans lesquelles il montrait d'ingénieuses applications de la théorie à la pratique. Ces travaux intéressants à divers égards étaient, en outre, remarquables par la netteté des descriptions et la clarté du st.vle, qualités rares chez un jeune homme (il avait "22 ans) et que l'on trouve à un haut degré dans tous ses ouvrages.
En 1849, les travaux de M. liegnault et du docteur Ere, eu fournissant à Macquorn Rankine des données expérimentales qui lui manquaient, lui permirent de reprendre ses travaux sur la chaleur, qu'il avait abandonnés ; il réunit les recherches qu'il avait faites dans un mémoire présenté, en 1 850, à la Société royale d'Edimbourg : Action mécanique de la chaleur principalement sur les gaz et les vapeurs. Ilieu que les idées qu'il émettait dans ce travail ne fussent pas absolument nouvelles, la manière remarquable dont il les traite le lit distinguer spécialement. Ce travail un peu modifié sur les indications et les critiques du professeur Thomson, de Glascow, fut publié eu 181)1 dans le Philosophical Magazine, sous le titre suivant : Théorie centrifuge de l'élasticité appliqué aux gaz et aux vapeurs.
La Ihormo-dvuamiijue, dont les premiers principes furent établis par Mayer, Joule et Coldiug, est redevable de nombreux progrès à Clausius, à W. Thomson, à W. Rankine. Le mémoire de ce dernier Sur une loi générale de la transformation de l'énergie, est des plus importants, et nous regrettons de ne pouvoir nous y arrêter, non plus que sur un mémoire (Oldlines of the science of energetirs), dans lequel il crée une science nouvelle Y énergétique, \m<év. sur les considérations de l'énergie et île laquelle la mécanique rationnelle ne serait qu'un cas particulier.
Nous sommes obligés de passer sous silence de nombreux travaux de mathématiques pures et de mécanique; nous voulons cependant citer encore le discours qu'il prononça à l'ouverture des cours de l'Université de Glascow (1830) : Harmonie de la théorie et de ta pratique dans la mécanique, et un rapport qu'il présenta, eu 1858, à la Philosophical Society de Glascow Sur les progrès de la mécanique appliquée.
On peut se rendre compte par l'énuniéralion que nous venons de faire, bien qu'elle. ^ oit incomplète, quel intérêt s'attache aux travaux théoriques de Macquorn Rankine et de quelle importance sont les titres scientifiques que nous venons de résumer.
D'un autre côté, les travaux pratiques de Macquorn Hankine méritent également d'être signalés, bien que peut-être d'une valeur moindre que ses recherches de théorie pure.
M. Rankine prit part, en 1850, à la construction des chemins de 1er de Dublin à Drngheda (Irlande), sous la direction de sir John Macmill ; de 1841 à 1851, il s'occupa des chemins do fer d'Ecosse; il fit, vers la même époque, un projet de distribution
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d'eau pour Edimbourg, qui ne fut pas exécuta ; il eu fut de mêmed'un projetd'alimentation et de distribution d'eau pour la ville de Glascow (1852), qu'il fit eu collaboration avec Johti Thomson et dans lequel il utilisait les eaux du lacKatrine.
Après une série de lectures faites par Rankinc sur la théorie mécanique de la chaleur à la demande du professeur Louis Gordon, et à la retraite de celui-ci (1855), Rankhie fut nomme professeur de génie civil et de mécanique à l'Université, de Glascow et sa réputation comme professeur égala bientôt celle qu'il s'était acquise comme savant. 11 prit, vers la même époque, une part active aux discussions relatives à l'art de l'ingénieur qui furent soulevées, dans les congrès tenus à Glascow, par l'Association britannique, pour l'avancement des sciences, puis par Ike Institution ofthe. mechanical engineers. 11 fut, en 1858, nommé président de la première session de l'Institution des ingénieurs d'Ecosse: for the encouragement and advancement of engineering science and praclice. Et cet honneur lui était bien du tant à cause de sa valeur comme ingénieur, que du zèle qu'il avait montré lors de Ja fondation de cette institution.
Les rapports qu'avait Ilankine avec les ingénieurs qui s'occupaient des travaux de construction do navire, et ces travaux sont très-importants à Glascow, le conduisirent naturellement à s'occuper d'architecture navale, et bientôt il devint, dans ces questions, une autorité dont la réputation s'étendit dans tout le rovaume. Ses recherches sur ce sujet, recherches dans lesquelles il sut allier avec succès le calcul à l'expérience, ouvrirent des voies nouvelles à certains égards.
Outre de nombreuses notices biographiques sur des ingénieurs et des savants et des articles remarquables pour le journal the Engineer, Ilankine a écrit des traités pratiques qui jouissent encore en Angleterre et en Amérique d'une grande réputation: nous citerons entre autres les traités de mécanique appliquée (1 848), de machines à vapeur (1852), de génie civil (1802), etc., et un Traité théorique et pratique de la construction des navires, en collaboration avec Watt, Papier et Bames.
Lorsque nous aurons ajouté que Macquorn Rankine avait de nombreuses occupations comme ingénieur consultant, on sera étonné qu'il [lût encore trouver le temps de s'occuper de recherches abstraites.
Une carrière aussi bien remplie, aussi féconde que celle que nous venons do retracer devait attirer à Ilankine des honneurs de tous genres : ils ne lui manquèrent pas. Dès l'année 1842, il lut nommé membre de la Société royale des arts d'Ecosse, et l'année suivante il était élu membre associé de Y Institution des ingénieurs civils. Ses travaux sur les gaz et les vapeurs lui valurent le titre de membre de la Société royale d' Edimbourg (1850), et cette même année il était désigné comme secrétaire local de la section des sciences mathématiques et physiques au congrès tenu
à Edimbourg, par l'Association britannique pour l'avancement des sciences.
A la suite des travaux de Rankinc sur l'énergétique, il fut nommé membre de la Société royale de Londres et reçut le prix Keitli, qui lui fut décerné par la Société royale d'Edimbourg. Enfin, en 1861, Hankine devint président de la PhUosophical Society, de Glascow, et présenta à cette société, jusqu'à la fin de sa vie, des travaux remarquables ; le dernier parut la semaine qui précéda sa mort. W. J. Macquorn Rankine fut atteint, en 1872, d'une maladie qui l'avait éloigné de ses occupations, tout en lui laissant l'intégrité de ses facultés intellectuelles. On pouvait espérer qu'il reprendrait bientôt ses recherches et qu'il pourrait mener à bonne fin plusieurs travaux qu'il avait entrepris, lorsqu'il fut enlevé brusquement par une attaque de paralysie ; il était âgé de 53 ans seulement.
Telle fut, esquissés rapidement, la vie du savant ingénieur et de l'éminent professeur auquel la thermodynamique est redevable de quelques-uns de ses progrès. Nous regrettons de n'avoir pu insister davantage sur l'importance d'un certain nombre de ces travaux et nous souhaitons que les indications que nous avons pu rassembler puissent être utiles à quelquesuns de nos lecteurs et leur donnent le désir de re-
courir aux ouvrages onjisnaux.