PISCICULTURE ET LA PÊCHE EN CHINE
Pur M. P. Damu- de Thieiisant 1 .
Après de longues années passées en Chine, après des voyages nombreux exécutés dans des diverses régions du Céleste-Empire, M. P. Dabry de Thiersant, consul de France et savant distingué, a spécialement étudié la pisciculture chinoise, dont les méthodes, offrent un degré de perfectionnement que nous sommes loin de soupçonner. Non-seulement cet observateur infatigable, dont il a déjà été parlé précédemment (p. 378), a décrit les engins dont les Chinois se servent pour leurs pèches, les procédés qu'ils mettent en usage, mais il a étudié les innombrables espèces de poissons qui vivent dans les eaux de l'extrême Orient, et il a rapporté en France 850 espèces, dont une grande quantité étaient inconnues jusqu'ici aux naturalistes européens. L'ouvrage qu'il a récemment publié, avec le concours du gouvernement français, est une œuvre capitale que, nous ne saurions passer sous silence, en raison des révélations dont il abonde. « C'est aux Chinois, dit M. de Thiersant, que revient l'honneur d'avoir créé l'aquiculture, c'est-à-dire l'art de faire produire à l'eau tout ce qu'elle peut fournir à l'homme d'utile et
1 1 vol. in-folio, fivoe bO |ilanclica ni fciillc-rtoucp. (i. Mas- I ton, 1K7n.
de profitable à l'agriculture. Ce sont eux également qui ont inventé la pisciculture ou l'élevage artificiel des poissons domestiques. Au milieu des espèces si variées qui peuplent leurs eaux fluviales, ils ont su en distinguer un certain nombre auxquelles, en raison de leurs caractères physiologiques, de leur conformation et de leurs instincts, ils ont cru devoir donner le nom de poissons de lu famille [Kia-yu). Ces espèces, que l'oz» retrouve dans les viviers de toutes les fermes, appartiennent au genre cyprin... Leur origine est encore inconnue. Les ouvrages d'iclithyologie chinoise disent qu'elles ont existé dans les grands fleuves de l'empire, où, suivant l'expression des pêcheurs, « elles sont aussi nombreuses que les étoiles au firmament, i) M. de Thiersant indique les procédés, aussi simples que pratiques, que les Chinois mettent en usage pour élever les poissons domestiques , et il décrit les admirables dispositions que les législateurs ont prises pour protéger les habitants des eaux contre leurs ennemis, et pour assurer leur développement et leur propagation.
« Hâtons -nous , dit-il , de suivre l'exemple du peuple le plus industrieux de l'univers ; et tâchons d'appliquer avec discernement à nos contrées le résultat de sou expérience séculaire. »
La multiplicité des filets, des appâts, des engins de pêches employés par les Chinois, est vraiment effroyable ; lignes de fond, crocs en fer, éperviers de toute grandeur, de toute forme, sont maniés là-bas avec une habileté, une précision inconnues à nos pêcheurs européens, — Au milieu des nombreuses descriptions de M. do Thiersant, nous choisissons quelques faits curieux, pris à peu près au hasard, car ils ne représentent qu'une bien faible partie des surprises que nous offre son bel ouvrage.
La pêche aux cormorans, très-usitée en Chine, dans les lacs et les étangs où il n'y a pas de courants est d'autant plus attrayante pour nous, qu'elle pourrait très-bien s'exécuter dans nos climats; elle a été pendant quelque temps l'objet d'une pratique assez assidue en Angleterre. Voici les curieux détails que M. de Thiersant nous donne à ce sujet:
Le cormoran est tres-estimé des Chinois pour la pèche. Ils lui donnent le nom de lou-sse; on le
Fig. 1. — PÊchr. sus cormorans, d'après un dessin chinois
trouve dans plusieurs provinces, mais on recherche particulièrement ceux du Hou-nan et du llonan. Bien dressés à la pêche, le prix des cormorans est assez élevé et va jusqu'à 00 talels (160 ir.) la paire. Ce prix s'explique par les longs soins et. la patience qu'exige leur éducation. Les cormorans peuvent pondre à deux ans, et au moment de cet acte, qui a généralement lieu à la troisième lune, on préparc dans un endroit retiré et obscur, un nid de paille sur lequel la femelle vient pondre ses œufs, qu'elle couve presque toujours ellemême. L'incubation dure trente jours. Pendant les sept premiers jours, on donne aux oiseaux de la viande hachée très-menue qu'on leur distribue trois fois par jour et qu'ils préfèrent à toute autre nourriture.
Néanmoins , après ce lemps, on ajoute à la viande de bœuf, des petits poissons. Le dis sème jour, l'éleveur transporte les petits cormorans sur sou bateau , où ils prennent aussitôt place sur le perchoir commun, dont les bois sont garnis de chanvre ;" dès qu'ils sont assez forts, on les met à l'eau et on les laissequclques minutes au milieu de leurs aînés. Au bout de quelques semaines, ils sont déjà merveilleusement dressés à happer et recevoir au passage les petits poissons qui leur sont jetés du bateau.
Ce n'est qu'a sept ou huit mois qu'ils sont bien dressés pour la pêche.
On leur met alors autour du cou un collier de teng-tser. (rotin) pour les empêcher d'avaler le poisson ; on leur attache à la patte una cordelette longue de deux pieds environ, et terminée par une flotte en bambou ou en bois. A un signal donné par le pêcheur qui est posté sur son bateau, la main armée d'une gaule fourchue de cinq à dix pieds de longueur, tous les cormorans plongent dans l'eau, cherchent leur proie, et quand ils l'ont saisie, reparaissent à la surface tenant le poisson dans leur bec (fig. 1). Le pêcheur accroche alors la flotte avec sa longue perche, sur laquelle monte aussitôt le cormoran, et, avec sa main retire le poisson, qui est jeté dans un filet. Lorsque le poisson est très-gros, et pèse, par exemple de sept à huit livres, les cormorans se prêtent une mutuelle assistance, l'un prenant le poisson par les nageoires, un autre par la queue, etc. Les plus petits poissons qu'ils
rapportent pèsent un quart de livre. Chaque capture est récompensée pur uu petit morceau de poisson, que l'oiseau peut avaler malgré son collier.
11 arrive souvent que les cormorans fatigués de ne rien prendre, ou bien par paresse, essayent de se reposer : alors le maître impitoyable, frappe à côté d'eux, l'eau avec sa gaule, et les pauvres oiseaux, effrayés ; s'empressent de continuer leur travail, qui n'est suspendu que de midi à deux heures. La irait, on les laisse dormir tranquillement.
Cette pèche, qui n'est interrompue que par les grands froids, est assez productive; vingt à trente tousse peuvent prendre plus de six franc i de poissons par jour. Lu général, les pêcheurs aux cormorans sont associûs, et lus oiseaux , appartenant à chaque société, portent une marque particulière; on a le plus grand soin d'eux, et lorsqu'ils sont malades , on leur fait prendre de l'huile de sésame. Les cormorans peuvent rendre des services jusqu'à l'âge de dix ans.
Les Chinois l'ont une chasse active aux oiseaux d'eau , et les procédés qu'ils emploient sont si bizarres , que s'ils n'avaient été sérieusement étudiés et vus de près, on croirait qu'ils sont l'oeuvre de l'imagination d'un conteur. Tantôt ils tendent à la surface de l'eau, de grands filets verticaux, à. mailles larges, nommés me - îso-ouang.
Lorsque les vols d'oiseaux viennent pour se poser sur la surface de l'eau, ils s'emmaillent dans les filets qui sont flottants et y ig: 3 s'y prennent en grand nombre. Dans d'autres
endroits, ils fout usage de sorte de trébuehets en filets , ye-yany- ouang qui sont tenus ouverts au
Fig. ï. — l'ioiigoui' chinois prenant j la m iiu dos oitoaus d'eau.
moyen de bambous, très-faiblement maintenus contre les bords de l'ouverture et qui tombent dès que les oiseaux se perchent dessus.
Ailleurs , des hommes entièrement nus, entrent dans l'eau , ne laissant au-dehors que leur tête, couverte d'une sorte de casque, percé de trous qui leur permet de respirer et de voir (fig. 2); sur les épaules repose une sorte de rebord sur lequel sont placées des mangeoires, remplies d'appât et qui attirent les oiseaux. Dès que ceux-ci se sont posés sur l'appareil, tcho-ye-yâ, l'homme les saisit et les place dans un filet qu'il porte suspendu au-devant de lui.
Notre fig. 3, représente un pêcheur se servant du Kta-pany-ovanij , formé de deux longs hâtons à l'extrémité desquels est une double de raquette.
En rapprochant les deux raquettes, l'homme saisit les coquilles et les remonte jusqu'à lui.
Le lecteur a compris que nous avons choisi, dans l'ouvrage de M. de Thiersant, quelques faits attrayants sans dépouiller le côté essentiellement sérieux et utile de son œuvre. Nous n'eu finirions pas s'il fallait énumérer les innombrables ressources qu'il est possible de tirer, non-seulement de la pisciculture et de la pèche en Chine, mais de la sage et prudente législation qui les régit. Malheureusement, nous autres , Français , qui nous plaisons à railler les habitants de l'Extrême-Orient, à nous moquer de leurs préjugés séculaires, de la résistance qu'ils opposent au progrès et à l'innovation, 11c sommes-nous pas souvent, par ici, aussi Chinois que là-bas? Le mépris que nous aimons à
Pécheur cLmoi;, recueillant des coquillages au fa ad d'un lac.
professer à l'égard de nations que nous ne connaissons pas n'est— il pas le caractère d'un orguail mal placé, d'une sotte présomption et. d'une ignorance coupable'; 1 Sachons gré aux hommes, comme M. Dabt'Y de Tliiersaut, qui après avoir quitté le foyer et la patrie pendant de longues années, viennent nous éclairer, sédentaires incurables que nous sommes, et nous apporter le fruit de longues études , dont nous ne manquerions pas de tirer un profit immense, si nous savions secouer le joug de la routine.
Gasiot TissAKDim.
CHRONIQUE
l.c Challenger a. l'ilc Siiint-l'iiul, — Le CJiallen~ yer, poursuivant son voyage de circumnavigation, est arrivé le 27 août dernier à l'ilo Saint-Paul, roelier isolé nu milieu de l'Atlantique, sans eau, sans autres habitants que îles oiseaux de mer. L'exploration avait pour but principal l'examen géologique du sol de ce point, distant de plus de 100 milles des deux continents. La constitution du. sol est un mélange de feldspath et de silicate d'alumine et de magnésie, ayant quelques rapports avec la serpentine. Il n'y a pas de. traces d'éruptions volcaniques. Les membres de l'expédition n'ont rencontré que deux espèces d'oiseaux Sula fusca et Stertia Siolida, qui sont eu telle abondance qu'il suffit de frapper avec un bâton leurs bandes épaisses pour en abattre une quantité. Il ne pou-se aucune plante sur ce rocher ; aucune graniiuée, pas même de. lichens. Lis rocher solitaire fut visité, en 1852, par M. Darwin, pendant la campagne du Ileagle et par sir James Ross, à boni de VErebus et de la Terror en 1859. Les navires du commerce y relâchent rarement, à moins qu'ils n'v soient contraints par les circonstances de la navigation. Les savants du Challenger y trouvèrent néanmoins une note renfermée dans une bouteille, laissée par le capitaine Pack, diii'Ann Millicenl, datée du 19 juillet 1872.
Mort de M. Mac ( lure, — La marine anglaise vient de perdre un de ses meilleurs et de ses plus brillants officiers dans la personne de ce héros des explorations polaires.
M. Mac Clure n'était encore que mid.shipiiian lorsqu'il débuta dans la carrière des explorations arctiques, on il devait se distinguer d'une façon si brillante. Il faisait partie de l'expédition de lord Ross eu 1820. Pendant l'insurrection du Canada, il eut le commandement d'un navire du guerre sur les lacs. Mais ses services militaires sont complètement effacés par le succès de son expédition à la recherche du capitaine Franklin. U reçut de l'Amirauté britannique le prix de 10,000 sterling pour la découverte du fameux passage Nord-Ouest. Mais la navigation profitera peu de cette découverte géographique, qui semble devoir rester à l'état purement théorique, car les détroits de l'archipel arctique sont encombrés de glaces qui le rendent impraticable pour les navigateurs. Le navire du capitaine Mac Clure lui-même n'a point passé d'un océan dans l'autre, et il n'a pu donner cette preuve matérielle, inutile du reste, de la réalité de ses assertions. Lad y Franklin ayant vu dans les journaux qu'on attribuait à Mac Clure la "découverte du passage, a protesté en faveur de son mari. Car la découverte d'un squelette faite près du passade
semble indiquer que les compagnons de l'infortuné martyr ont usé de ce détroit, liais les malheureux perdus dans les glaces ignoraient peut-être qu'en continuant leur route, ils auraient pu changer d'Océan. Du reslc, ils ont bientôt après emporte dans l'autre monde le secret de leur trouvaille. Or il est admis en principe qu'une découverte non publiée est comme nulle cl non faite. Dans ce cas particulier, on doit, tout en défendant les droits de Mac Clure, combattre avec les plus grands égards l'honorable exaspération d'une femme aussi digne d'intérêt à tous égards.
Retour de la Diana. — M. Leigh Smith est de retour en Angleterre. H a eu une entrevue avec le correspondant du Herald, sur les résultats de sa campagne et sur son opinion relativement à la possibilité de gagner le pôle Nord par le Spit/berg.
M. Leigh Smith, ainsi que nous l'avons raconté dé^à, a été arrêté par des banquises plus hautes et plus nombreuses que celles qu'il avait déjà rencontrées. Il n'a pu parvenir ainsi près du pôle Nord. Il est d'avis que la seule route qui soit à essayer encore est celle du détruit de Smith, où le malheureux capitaine Hall avait guidé le l'olaris. C'est en effet de ce cùlé que seront dorénavant concentrés tous les efforts des explorateurs. M. Leigh Smith a fait, du reste, remarquer que ses explorations n'avaient un caractère scientifique que par-dessus le marché, s'il est permis d'emploi er ce terme. Elles sont avant tout des excursions de chasse et de pêche ; à ce point de vue, le Spilzherg doit être considéré comme le paradis terrestre des chasseurs. M. Smith se propose d'y retourner en touriste et pour se distraire.
Il n'est peut-être pas inopportun de citer une légende norwégiennc en vertu de laquelle le purgatoire est au pèle îiord. ba porte de. l'enfer serait au contraire le Muclstrom. fille ne s'ouvre qu'une fois Fan, le jour anniversaire de la fête des Morts.
Une vaehc de 2IM»,OIIII francs. — Le Scientifir. American nous fait le récit d'une vente extraordinaire de bestiaux qui a eu lieu à New-York-Mills, près d'Utiea, s. v. Les animaux mis en vente appartenaient, pour la plus grande part, à l'espèce des Duchesses et des Oxiords. Une vache duchesse d'Oueida a été achetée par lord Skelmcrsdale d'Angleterre la somme de 12,1)00 dollars. Lue autre appartenant à la même espèce a été vendue -40,000 dollars, c'est-à-dire plus de 200,000 francs de notre monnaie. Cette vente, qui comprenait 111 animaux, a atteint le chiffre fantastique de 590,890 dollars. Le propriétaire de ce bétail, l'honorable Samuel Campbell, est un éleveur fort célèbre aux États-Unis. On voit que, de. l'autre côté de l'Atlantique, les boeufs et les vaches destinés à faire des élèves sont disputés avec autant de passion que les tableaux de nos maîtres, vendus aux commissaires-priscurs.
1ÏIBLI0GRAPH1E
La Marine cuirassée, par M. P. Dislùhe, ingénieur des constructions navales, etc. — Un vol. grand iii-8" avec 7 planches. — Gauthier-Villars, oô, quai des (kands- Augustins. — Paris, 1873. —Prix: 7 francs.
Cet ouvrage est, de l'avis des hommes compétents, un des plus remarquables qui aient été écrits sur l'importante