UN 1 MIRACLE DE U SCIENCE
Le 19 juin 1875, le Great-Eastern, escorté do trois ou quatre puissants steamers, quittait Yak'titia et mettait le cap vers l'Amérique.
Cette nouvelle cxpiîditioii , dont nous retracerons toutes les péripéties, avait pour but la pose du calée jeté, comme ses deux aînés de la verte Eriu à la blanche Terre-Neuve, voie ouverte à l'éclair galvanique, cet admirable véhicule de la pensée moderne.
A peine si les journaux des grandes capitales ont daigné enregistrer la nouvelle qui, dix ans plus tôt, aurait tenu le monde civilisé en suspens.
Le navire géant a lassé notre curiosité par le nombre des lils conducteurs qu'il a semés au fond de tous les océans du monde. Nous sommes décidément blasés par ses victoires antérieures.
Un spectateur qui n'aurait point été prévenu ne se fût pas douté, du reste, que. les marins qu'il avait devant lui suspendaient bu bout d'un câble, gros connue le doigt, trente ou quarante millions de francs, une fortune pareille à celle que se partagent les plus opulentes familles pi'iucières.
Qu'un charlatan, ou que quelque halluciné annonce avoir été témoin d'un fait douteux, obscur, paraissant contredire les lois naturelles de l'évidence et de la logique, la renommée n'aura point assez de ses cent bouilles pour lui servir du trompettes; cm créera s'il est besoin de nouvelles feuilles spirites, pour nous tenir au courant de toutes ces sornettes; mais après avoir accusé de présomption et de témérité les hommes intelligents et courageux qui ont pris l'initiative de ces grandes expéditions électriques, à une époque où les lumières de la science oflicielle les condamnaient ouvertement, nous ne nous apercevons point qu'ils exécutent sous nos yeux de véritables miracles. En effet, l'entreprise gigantesque à laquelle des électriciens expérimentés procèdent avec, un calme si rassurant pour les actionnaires échouerait misérablement, si une seule des innombrables conditions nécessaires n'était point remplie de la façon la plus radicale, la plus complète, la plus brillante.
Ne faut-il point un premier miracle pour qu'un fil long de plusieurs millions de mètres n'offre pas le moindre défaut sérieux de conductibilité? est-il raisonnable d'espérer que sans un hasard extraordinaire ce cylindre pourra se dérouler nuit et jour pendant ^ un demi-mois peut-être, avec une vitesse constante de cinq nœuds à l'heure, sans que son éeorce soit écaillée, sans qu'il éprouve une tension trop grande? est-il dans l'ordre naturel des choses qu'il puisse se précipiter au milieu des gouffres océaniques sans se blesser en tombant trop lourdement sur des rochers ? .
Mais aucune péripétie n'épouvante les poseurs de câbles. Ils comptent sur les qualités exceptionnelles du navire géant qu'ils ont appris à manier avec tant de dextérité. Que le ciel et l'eau se mêlent, que lu
foudre gronde autour de leur tête, ils ne feront au" ciin sacrifiée aux dieux inconnus, car leur divinité, c'est l'Expérience. Le Grenl-Easlern saura toujours retrouver le bout du fil qu'il aura abandonné au caprice des éléments dans le moment où leur insurrection semble triompher de la boussole ou de la vapicor.
Toute ville assiégée est une ville [irise, mais à condition, que l'assaillant ne néglige aucune des précautions qu'exige l'art militaire.
L'histoire, des poses télégraphiques, malgré quelques insuccès, quelques défaillances, nous prouve qu'il n'y a pas de siège scientifique qui ne doive réussir, à condition qu'on complète l'investissement. Le triomphe n'est plus qu'une affaire de temps, suivant les cas, d'années ou d'heures.
Ces miracles s'accomplissent au vu et au su du genre humain tout entier. Il ne tient qu'à nous de les imiter du moment (pie notre génie industriel sera, comme celui de nos voisins, une longue patience, doublée de beaucoup d'audace et de. beaucoup d'or.
Ne négligeons donc aucune circonstance qui nous permette d'exciter la jalousie française et de montrer ces hauts faits de la grande armée du travail, dont la réorganisation permettrait de prendre de grandes et salulaires revanches.
N'oublions pas que les câbles ont supprimé l'Océan si longtemps infranchissable, parce que les poseurs ont été avant tout des oscurs, parce qu'ayant une idée juste en tête, ils sentaient qu'ils avaient, par cela même en main, tout ce qu'il faut pour forcer la nature, pour lui arracher son consentement à l'union des deux mondes, aprèsquelques sommations respectueuses.
Les premiers audacieux qui ont ouvert la voie à la télégraphie océanique avaient foi dans le pouvoir de la science; c'est celte foi éclairée par la raison, soutenue par l'expérience, qui leur a permis d'accomplir des hauts faits industriels, bien plus dignes d'exciter notre admiration que les plus brillantes fictions de la Fable ! YV. de Fohvielle.