‹ La Nature 1874 S 2 N 53a 78Chapitre 104 sur 229 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

LES ANABANTIDÉS

Le curieux Anabas, poisson à respiration aérienne, ■qui rampe aussi bien à travers les plain:s qu'il nage au sein des fleuves, se trouve pour la premiî re fois à l'état vivant en France, ^ràee aux soins de notre

habile pisciculteur M. Carbon nier. Au premier coup d'oeil, les Ânabantidés, dans la famille desquels sa place le singulier Anabas, sont les poissons les moins ext r airdinaires; il faut en ouvrir la tète pour voir l'organe sp'cinl dont ils sont munis et qui leur donne des mœurs toutes particulières, puisqu'il leur permet, comme nous venons de le dire, de conserver

L'anabas rampant sur le sol et respirant à la surface de l'eau.

fort longtemps la vie en dehors de leur élément ordinaire, et de présenter une double, vie, aquatique et aérienne.

Les Anabantidés habitent les eaux douces de l'Inde et des archipels voisins, ainsi que la partie méridionale de l'Afrique. Ils aiment à vivre dans les rivières, les petits ruisseaux et les étangs qui assèchent facilement; ils se plaisent dans les eaux bourbeuses chargées de couferves et privées d'air, lis 'y

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mourraient s'ils n'étaient construits pour y humer l'air atmosphérique en nature, à la surface, et pour ne se servir de l'eau que comme d'un milieu dans lequel ils changent de place commodément.

Quand les rayons du soleil ont desséché la rivière ou l'étang, quand ils ont enlevé la dernière humidité, l'Anabantidé fuit ! Il quitte ce qui fut sou habitation, et, poisson, se met à ramper à travers la campagne, à la recherche de l'eau qui lui manque !

Pendant plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs mois même, assure-t-on, il marche ainsi, guidé sans doute par un instinct particulier.

D'après les expériences de M. Francis Day, faites aux Indes, les Anabanlidcs meurent quand ils sont privés de l'accès de l'air atmosphérique, tout simplement parce qu'ils ne peuvent pas vivre seulement d'air obtenu de l'eau : la respiration aérienne leur est indispensable. Singuliers poissons, que l'on tue en les empêchant de sortir rie l'eau !

De chaque côté rie la tête, au lieu d'être dures et rigides comme chez les autres poissons, les deuxième et troisième arcades pharyngiennes des Ànabantidés se développent en lames fines, minces, contournées, dressées et enchevêtrées avec des lames semblables s'élevant du crâne, dans une cavité formée pour contenir cette sorte de frise. Cette chambre, placée au-dessus des branchies ordinaires, est contîguc aux. yeux, et tapissée d'une membrane vasculaire que parcourent de nombreux vaisseaux sanguins.

Cuvier avait cru que cette cavité labyrinthiforme était un réservoir d'eau que l'animal emportait plein avec lui et qui servait à humecter lentement ses branchies placées au-dessous. Il n'en est rien. La cavité crânienne ne contient jamais d'eau, mais a seulement une surface sécrétant une certaine humidité où l'air est maintenu par la respiration. Cet air,, après avoir servi à cet objet est rejeté par la bouche et non avalé, car il devrait être rendu alors par l'extrémité des voies digestives.

Si on tient le poisson dans l'eau et qu'on l'empêche de venir à la surface, avaler de l'air atmosphérique, Corinne il le fait habituellement, l'appareil labyrintlii forme s'emplit d'eau qui ne peut plus en sortir puisque les parois ne possèdent aucun caractère contractile. Or, comme il n'existe aucun moyen de le vider, l'eau se charge d'acide carbonique et no peut plus oxygéner le sang de sorte que la totalité de la respiration doit se faire par les branchies.

Rien n'est plus curieux, plus intéressant que la progression de ï'Aiiabas que l'on retire de l'eau et que l'on abandonne à lui-même sur le sol. Par sa forme générale ce poisson rappelle un peu une perche maigre. Il porte à la naissance de la queue, sur chaque côté, une tache noire. Dès que cet animal est sur le sol il ferme sa bouche et ses opercules ; aucune contraction ne s'y fait plus voir, aucun battement. Alors par un mouvement général, toutes les nageoires se dressent; les pectorales s'étendent comme deux petits bras, le poisson s'appuie dessus et au moyen de coups de queue donnés à droite ou à gauche, aidé sans doute par une propulsion inférieure obtenue par la nageoire anale, il progresse assez vite en faisant aller ses bras alternativement l'un après l'autre, d'accord avec le fouettsment de sa queue.

Ce mode de progression, saisissant pour le spectateur qui l'observe, est évidemment dû, non plus aux efforts désordonnés d'un poisson mis à sec, mais aux mouvements coordonnés d'organes, détournés cependant de leur destination normale.

D'après Duldorff et Bloch, et d'autres observateurs, les Anabas auraient pu monter aux arbres à plus de deux mètres pour trouver sur les feuilles l'eau nécessaire à leur respiration. Ces récits ont souvent excité l'incrédulité des naturalistes. Cependant, l'un de nos amis nous a raconté que M. TJacourt, du Muséum, lui a dit avoir tué un poisson analogue, d'un coup de fusil, dans un arbre. En face d'une semblable affirmation nous n'avons plus à rappeler que le vrai ne paraît pas toujours vraisemblable. Ce qui semble beaucoup plus facile à expliquer, c'est (pie ces petits poissons — ils n'ont pas plus de 0",16 à m ,20 de longueur — savent, quand ils ne peuvent ou ne veulent aller à la recherche de l'eau à une trop grande distance, se cacher, s'enfouir dans la vase desséchée et y demeurer engourdis. De sorte que si de l'eau revient tout à coup dans ce creux par un orage, leur réapparition subite peut faire croire qu'ils sont tombés du ciel.

Il n'en faut pas tant pour acquérir, aux yeux des peuples grossiers et naïfs qui habitent les pays où vit l' Anabas, une foule de vertus plus fantastiques les unes que les autres. C'est sous le prétexte de ces vertus que l'Anabas est consommé en assez grande quantité, quoique sa chair soit fade et pleine d'arêtes ; mais les femmes sont persuadées qu'il a la vertu d'augmenter leur lait, et les hommes qu'il excite leurs forces : il n'en faut pas tant pour le rendre populaire !

Qu'il nous soit permis en terminant de donner la classification des Anabantidés.

Quatre espèces, jusqu'à présent, sont arrivées vivantes en France et, grâce aux soins et à la science de M. Carbon nier, ont pu être maintenues en bonne santé; nous les marquerons par un astérisque dans les groupes.

Premier groupe. — Caractéristique: Bouche de grandeur moyenne, dents au palais, c'est-à-dire sur le vomer seulement et sur les os palatins ou sur les deux à la fois. Genres : Anabas* , Ctenopome et Spirobranches.

Deuxième groupe. — Caractéristique: Bouche petite, pas de dents au palais. Genres : Polyacanthc, Macro} iode* , Orphromène* , Trich opus, Tr ichops is * , Trichogaster , Betla.

Troisième groupe. — Caractéristique ; Bouche transverse très-petite, dents mobiles attachées sur des lèvres protractiles. Genre : Heloctome.

Le rang dans lequel nous rangeons ces groupes pour en constituer une famille est très-probablement incorrect, ainsi qu'on le reconnaîtra; car si nous voulons examiner les degrés de relations de ces groupes ensemble, nous sommes obligés de réunir les deux premiers qui contrastent trop avec le troisième, lequel représente les plus grandes déviations de la forme typique. Les espèces des deux premières sections ont d'ailleurs les arcades operculaires armées sur leur tord concave de dents et de tubercules, tandis que la dernière est désarmée et n'a qu'une

simple membrane vasculaire. Tout cela prouve que le caractère séiial choisi n'est pas suffisant dans cette famille, et qu'il faudra trouver mieux lorsqu'on la

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