LE YOYAGE AÉRIEN DE J. DURUOF
(Suite et lia. — Viiy. p. 227.)
Nous avons vu que le ballon le Tricolore, après avoir plané pendant plus de dix heures au-dessus de la mer du Nord, lut conduit pur Duruof à la surface mémo des vagues, dans l'espoir de rencontrer le navire qui s'était présenté à l'horizon. Mais l'aérostat éluit sans cesse couvert par les lames, les voyageurs eux-mêmes à moitié plongés, dans l'eau, avaient à souffrir des plus cruelles morsures du froid.
h Tous nos membres étaient engourdis, dit Duruof,
! dans le récit qu'il a communiqué au Times. La forcenous abandonnait. L'espoir d'être recueillis par les
i pêcheurs était la seule chose qui nous donnât un reste de vigueur. Ma femme était toute glacée, et chaque secousse du ballon la rendait de plus en plus faible. Le bateau, cependant, continuait d'a-
, vancer vers nous ; il n'était plus qu'à 500 mètres. Je fis voir cela à ma femme pour accroître encore son énergie. Mais il fallut bientôt la prendre dans mes bras.
« Le bateau était alors tout près de nous ; je me hissai, comme je pus, avec une corde, et je hélai l'équipage. Les marins nous" virent, et de nouveau mirent
Le Lalion la Tricolore emporté vers la inar du Nord. - Voyage aérien de M. et madame Duruof, exécuté à Calais> le 51 août 1874.
leur chaloupe à la mer, étant alors à 200 mètres de nous. Cette chaloupe était montée par le capitaine, William Oxley, et un matelot. Ils approchèrent de notre nacelle et commencèrent à tirer une de nos cordes. A ce moment, leur canot faillit chavirer à cause d'une forte secousse que nous imprima le ballon. Mais ils ne perdirent pas courage, et, saisissant ma femme par le bras, ils la- hissèrent le mieux qu'ils purent dans la chaloupe. Je voyais le danger qu'ils couraient et je me hâtai alors de couper les cordes qui nous attachaient au ballon. J'avais fait le plus fort de cette besogne, quand je fus moi-même lancé par une vague contre la chaloupe; j'y grimpai et je m'y laissai tomber, épuisé. J'y restai avec ma femme dans une sorte d'anéantissement. Les m.ate-
î* année. — 2* semeslre,
lots, cependant, avaient lâché les cordes de notre nacelle. Le ballon s'éleva avec une rapidité prodigieuse dans la direction de la Norvège. La chaloupe accosta le bateau-pêcheur ; on nous porta à bord, où l'on nous donna une cabine avec un bon feu qui nous réchauffa. Nous ne saurions trop remercier l'équipage pour les soins qu'il a eus et pour la bonté qu'il nous a témoignée pendant le trajet jusqu'à Griinsby, où nous avons débarqué à 7 heures ce matin.
Les aéronautes, comme nous l'avons dit précédemment, avaient quitté la place de Calais la veille, et se trouvaient déjà sur la mer à 7 h. 30 m. Emportés par le vent du sud-ouest, ils descendirent à la surface des vagues à 5 h. 30 m. environ, et furent sauvés à 7 heures du matin.
Tel esllc résumé succinct d'un voyage aérien qui restera comme une des page u les plus palpitantes de l'histoire de l'aérostatioii. On ne saurait trop rendre hommage à la magnifique intrépidité de l'aéronautc Duruof, à l'étonnante fermeté de sa courageuse compagne. L'audace, l'énergie, le sang-froid, ont toujours eu le privilège de séduire la foule ; ce sont là en effet de ces vertus rares qui captivent l'admiration, et qui sont dignes de nos plus sincères applaudissements.
Cependant il nous paraît nécessaire d'exprimer quelques regrets, à l'égard de semblables entreprises, qui sont exécutées dans des conditions si dangereuses»
La météorologie aurait tout à gagner dans les ascensions océaniques, où les courants aériens offrent sur les côtes comme en pleine mer un intérêt particulier; mais pour s'engager dans cette voie, d'une façon régulière et suivie, pour hasarder de grandes traversées, il serait indispensable de se pourvoir d'aérostats de grandes dimensions, perfectionnés et capables de séjourner dans l'atmosphère pendant une longue durée; il faudrait surtout se munir d'appareils flotteurs qui, attachés à l'extrémité d'une corde, permettraient au ballon d'être relié comme par une bouée à la surface océanique. Un simple sac, attaché au bout du guide-rope, et qui plongerait dans la mer, suffirait à apporter un frein à la marche de l'aérostat. II permettrait ainsi au voyageur aérien de séjourner près de la mer, sur une surface déterminée, sans craindre d'être entraîné par les vents trop rapides.
Une des conditions indispensables pour le succès de ces e\pc'ditions, serait de choisir à son gré le jour favorable pour le départ, d'attendre le vent propice, afin de s'élancer dans une direction déterminée. Mais les aéronautes qui, par suite de leurs engagements, sont contraints de partir à jour fixe, ne peuvent entreprendre de telles explorations méthodiques. Gardons-nous toutefois de leur refuser notre admiration, surtout lorsqu'ils font preuve, comme Duruof, d'un courage sublime, d'un véritable amour de l'aérostation, et d'une dignité qui leur fait affronter la mort, plutôt que d'entendre dire d'eux : « Cet homme a eu peur! »
Magnifiques sentiments, qui sont pour tous un grand exemple. Laissez dire ceux qui prétendent qu'il y a dans de tels actes une témérité stérile. Happelez-vous que des hommes capables de ces témérités sont rares, et que s'ils ne concourent pas directement au progrès scientifique, on sait les trouver à l'heure où la patrie en danger les appelle! 1 »
GASTOS TlSSAXDIER.
1 Au moment du sauvetage en mer, le ballon le Trûvlore, détaché de la nacelle par Duruof, s'est enlevé seul, et vient d'être retrouvé. — Cet aérostat, que nous avons vu à Calais, cubait 800 mètres; il était blanc, entouré à l'équatcur d'une large bande, ornée d'arabesques, bleues, blanches et rou^e?, comme le montre notre gravure. La nacelle, très-petite, était munie de deux boites à air, qui ont du contribuer à la maintenir à la surface de l'Océan. La ville de Calais, d'abord dans la consternation jusqu'au moment delà nouvelle du sauvetage de? voyageurs, a manifesté un grand et louable enthousiasme