LA COMISSIO.N DE PÈCHE
AUX ÉTATS-UNIS
(Suite. — Voy. p. 35Ô.)
Supposons que d'après les indications de la sonde, on se soit assuré qu'il faille, pour faire des captures, racler le fond de la mer. Nous emploierons à cet effet la drague. Cet instrument ressemble à peu près à une valise pour le transport des lettres aux États- Unis, avec cette différence que celle-ci est fermée, tandis que l'orifice de la drague est toujours ouvert. Une pareille valise eût été bien efficace au temps de Washington, alors que tout ce qui entrait dans le filet, était poisson. La drague doit toucher à plat le fond pour être traînée l'orifice en avant. Les lèvres de cet orifice sont des pièces rigides en fer. A mesure que lu drague s'avance, tout ce qu ; lalèvreinférieure ramasse, entre dans la boîte; celle-ci n'est qu'un treillis protecteur d'un filet intérieur qu'il empêche de se déchirer.
Le grand inconvénient de ces appareils, c'est qu'arrivés au fond pour l'exploration, ils peuvent s'y accrocher et y rester. La drague emportée pour la laineuse expédition du Hassler, avec un bagage considérable de lignes et de cordages, lut perdue la première fois qu'on la descendit au fond de l'Océan. Cet accident causa la plus vive douleur au professeur Agassiz, qui se promettait de rapporter de son exploration monts et merveilles.
Quand la drague s'attache ainsi au fond du sol océanique il y a différents moyens connus par les marins pour l'en dégager. Si la traction exercée sur la drague est considérable, l'une des cordes fixée à l'un des coins de l'orifice de la boîte, à dessein plus faible <pie les autres, se rompt 11 en résulte que la boîte traînée par un seul coin, tourne sur elle-même et se dégage. ^
La méthode imaginée par le capitaine Beardslec est encore très- efficace, fcàlc consiste à tenir en réserve une certaine quantité de corde lâche, au moyen d'une cordelette plus légère que l'on y attache de distance eu distance. Lorsque la corde plus légère se ompt par l'effort de la traction, les parties lâches de la grosse corde entrent en fonction, et permettent au navire de s'arrêter. Cette disposition est appelée: arrêt pour stopper (eheck-stop).
Mais nous avons laissé nos naturalistes à la proue du navire. Nous disons à la proue, non à la poupe,
où la drague pourrait singulièrement cèner l'hélice. Une petite machine va faire descendre, et ramènera tout à l'heure, la corde delà drague ; elle emprunte sa force motrice à la machine à vapeur du navire; elle exige peu de force, et est très-maniable.
L'homme qui est près de la roue fait sonner la cloche, le mécanicien du navire pousse un levier et la petite machine se met à fonctionner et à dérouler la corde. Tout cela s'exécute en un clin d'oeil; la cordelette qui maintient la corde lâche de la drague est rompue avec un bruit strident, et la corde de réserve entre en fonctions.
Quand la drague a été traînée au fond de la mer, on la remonte. Lorsqu'elle rapporte une grosse charge — non pas une pierre, toutefois! un rocher, comme elle fit l'été dernier, et qui fut exposé longtemps comme un trophée au frontispice du laboratoire — -mais une bonne prise, l'émotion est générale à bord. Que trouverons-nous d'abord dans notre sac? se demande-t-on non sans anxiété. Nous y verrons surtout de la boue. Auss la première opération consiste t-elle à vider la drague, en jetant son contenu sur un tamis, où l'on fait couler un torrent d'eau qui entraîne le limon.
Nous voici arrivés au moment solennel. Les naturalistes plongent les mains dans l'amas d'herbages qui apparaissent après ce premier lavage. Parfois un être bizarre se montre aux yeux des spectateurs; il est mis en bouteille, en bocal, dans un réservoir ou dans un seau. Les premières prises que l'on opéra sous mes yeux à bord du Blue Light, furent d'ab'ird le concombre de mer et Y orange de mer qui justifient leur dénomination par leur similitude avec ces fruits de la terre ferme. Aussitôt que ces curieux êtres sont recueillis, l'unique précaution utile à prendre, c'est de les maintenir dans l'obscurité, en les entourant d'eau de mer et de glace. L -, s ténèbres et le froid sont en effet les conditions de vie de ces organismes. On dresse une liste de tous les objets pris dans chaque draguage, et vous pouvez être certains que des cinquante ou soixante sujets divers qu'apporte chaque fois la drague, il n'y en a pas une demi-douzaine qui soit connue, et qui ait une dénomination déterminée.
La drague est quelquefois remplacée par le filet, dont la forme est conique, et qui a des poches latérales intérieurement. Une rangée de plombs remplace les formidables râcloirs delà drague, ce qui fait que l'on recueille ainsi moins de boue.
Le filet, bien qu'il balaye le fond, saisit les poissons mieux que la drague, et la récolte qu'on y trouve ressemble davantage à celle d'un filet ordinaire. Si l'on recueille par exemple, un porgy (fig. 1) (Slcnotomus argyrops), au milieu de toutes ces formes étranges, c'est comme si l'on rencontrait une vieille connaissance loin du pays natal.
Le porgy évite les froides régions du cap Cod, et dans la baie de Casco, il n'est qu'un visiteur de passage. On a fait des efforts désespérés, pour l'y faire prospérer, avant que l'art de la pisciculture lût
bien entendu.
En 1832 les pêcheurs de Boston ont apporté toute une cargaison de porgys qu'on relàchadansleport.
En 1855, le capitaine Downesde llolrnes'.slloles, rendit le même service au port de I'lymoutli. Maisleporgyest revenu à ses premières amours, et fréquente les « Choiera banks, » pour y être la proie prédestinée des touristes à bord des bateaux à va- ( peur de New- ^?
York.
Il serait à souhaiter pour tous les poissons de la Nouvelle Angleterre, que le Coryphène (fi g. 2) (poisson bleu ) , ou Pomatomus saltatrix eut les mêmes préventions que le porgy contre les côtes abruptes et rocailleuses. Cet ogre marin a de nombreuses résidences, et prend différents noms. A New- Jersey et à New-Port il s'appelle maquereau équestre; dans le Marylamljl prend le surnom de tailleur, dans la Virginie, c'est le poisson vert, dans la Caroline du Sud c'est un parvenu. A New-York même il n'a pas de nom fixe.
S'il est jeune , c'est un maquereau sauteur, pour la même ville. En remontant la baied'IIudsoil, il passe pour un poisson blanc. Qu'un poisson blanc puisse aussi être un poisson
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Fig. 1. — Le port y (Slenolomus argyrops).
Fig. 2, — Le coryphène. (Poissou bleu.) {romatomus saltatrix)
Fiç. 3. — L'oie de m ci (Ophitis aineiicanus)
bleu, un poisson vert, n'estce pas démontrer par cette variété de noms combien il est important de remplacer la confusion de langage, par des noms scientifiques devenus une des nécessités de l'histoire naturelle.
Quoi qu'il en soit, la commission de pisciculture a montré que le coryphèneest un des plus grands dévastateurs de nos eaux; il détruit et met en pièces, dans un espace de temps très-restreint, une innombrable quantité de poissons. Les coryphènes se mettent par bandes à la poursuite de poissons qui ne sont guère moins gros qu'euxmêmes, ils les «errent de près, semblables à des loups affamés, et laissent partout derrière eux des traces de carnages : la mer est rouge de sang sur leur passage, l'on y aperçoit des fragments de poissons. Lorsque la victime est trop grosse pour la gloutonnerie du coryphène, il lui coupe l'arrièretrain, tandis que la tèlt elle reste surnagent. La voracité de cet animal est telle, assure-t-on, que lorsque l'estomac est gonllé, rempli, l'animal vomit ses victimes, pour faire place à de nouvelles proies. L'estomac du coryphène que
Fig. ;i. — Concombre de iî.a ■J'euias.'a IrvnUjm,
Fig. à. — Oranjjc de mer (Lopiiothuna (abricû).
Fig, 6. — Pomme de terre de mrr (Boltenia reniformis).
Fig. 7. — Un nouteati polype [Cerian llius borcalisù
LA NATUP.E.
l'on pcclio, est toujours- rempli de poissons, au nombre quelquefois de In nie ou quarante, soit entiers, I soi! eu fragments- !
Voilà bien la plus affreuse créai ure qu'il y ait, s'e\ilama un marin du Blue Ligh, en retirant l'oie de mer (goose fish) (fig. 3). Nul de nous n'y contredit. Ce poisson n'était pas très-gros, si l'on veut le | comparer aux spécimens de Lophius americamis qui I è^ent jusqu'à soixante-dix livres : celui qui venait d'être pris n'était pas aussi volumineux. Mais il avait un aspect monstrueux indiquant la voracité.
Le lophius est généralement à l'affût sous la vase où il se cache, et se tient prêt, à ouvrir sa large gueule pour happer ce qui vient à sa portée. Le nom d'oie de mer vient peut-ê're, à ce poisson, de la l'orme de ses nageoires, semblables à des pattes d'oie, mais peut-être aussi ce nom vient-il de la stupidité de 1 animal, qui se laisse échouer. Si quelque naturaliste, à l'âme sensible, le remet à flot, cela ne l'empêche pas de recommencer son naufrage.
L'on ignore généralement que dans nos eaux nous iivons un poisson capable de donner des commotions électriques. La torpille [Torpédo occidentalis) , pesiint quelquefois jusqu'à soixante livres, est un formidable Mllflgoniste, dont les secousses assomment un homme. Nous ne pouvons ici refuser un témoignage de sympathie à un certain chien Yankee devenu trèshabile à l.i pèche des carrelets et des limandes, qu'il happait dans 1"S bas-fonds. Dans une occasion, il empoigna de l.i sorte une torpille. Il reçut une commotion terrible. Il se mit à hurler longtemps d'une manière lamentable, et dès lors il ne put jamais se déciiler à retourner à la pèche.
Tels sont quelques spécimens d animaux que nous avons successivement rencontrés dans les explorations du Blue-Liyht. Mais, pour voir les [dus étranges créatures de nos eaux, nous reviendrons au laboratoire du quartier général de l'île de Peake où sont conservées de véritables merveilles qu'il faut admirer au milieu des ténèbres. Commençons d'abord parles mollusques. Avons surtout la main légère, manions délicatement ces plantes sensitives, qui, de nuit sortent leurs cornes et tentacules, dans l'eau glacée. La lumière d'une lampe ne les trouble pas. Ce Dcndronotus arborescent, par exemple, porte incontestablement une végétation sur le dos.
V orange de mer (Lopholhuria fabricii) et \nConcombre de mer (Pentacla fronclûsa) ont des beautés singulières (fig. 4 et 5). La première a toutes les riches couleurs et l'aspect général d'une orange rosée. La couronne de tentacules qu'elle déploie a toutes les nuances délicates de l'œillet. Le concombre, pris à trente brasses de profondeur, dans la baie de Passemaquoddy, était extérieurement d'un riche vert foncé, et pré&eute réellement l'aspect d'un concombre, six pouces de longueur et dix de circonférence. Le coucombre déploie, pendant la nuit, une magnifique couronne de tentacules. Agassiz prétend ipie le concombre peut se manger, et a la saveur du homard, l' orbes dit que les pêcheurs des îles Shet-
land classent le-', concombres de mer parmi les prishen, ce que nous traduirons par le mot poisson.
La pomme de terre de mer, ressemble beaucoup au tubercule de ce nom (fig. G). La queue ou tige du Boite/lia reniformisest pareille à ces racines qui pendent quelquefois à la pomme de terre. Lue remarque particulière à faire quant à cette similitude, c'est que celle-ci ne tarde pus à disparaître après la capture, et ne subsiste pas après la mort de l'animal. Conservée dans l'alcool, la pomme de terre de mer perd toute sa beauté.
Le Boltenia offre un intérêt particulier, il porte des excroissances semblable? à un feuillage. Examiné au microscope, ce feuillage est un groupe d'hydroïdes, niasses gélatineuses dont le professeur Agassiz nous a dit les étonnantes pérégrinations et transformations en Méduses. La chrysalide changée eu papillon ne passe pas par des métamorphoses si étranges. Comme exemples de transformation analogue, il y aurait bien d'autres êtres à citer; un polype les plus récemment découverts notamment, l'une des nouveautés dans les explorations de l'an dernier, devient dans sa dernière métamorphose, un être gélatineux armé d'un suçoir par lequel il se fixe à un rocher ou à une pierre-
A propos de polypes, ne perdons pas de vue l'un des êtres les plus nouveaux, trouvés pour la première fois par la commission de pisciculture, le Cerianthus borealis (fig. 7). Le corps de cet animal est singulièrement allongé et effilé; il porte mie splentlide tresse de tentacules, qu'il déploie et agite: les tentacules du milieu ou intérieurs sont d'un ton châtain clair; ceux de l'extérieur sont d'un rose rougeàtre, et les plus longs d'entre eux sont tachetés. L'un des spécimens était do huit pouces de longueur, ce qui est une grande dimension pour un polype 1 . C. Wyckoff.
— La fin prochuiimiiictil. —