UNE MER INTÉRIEURE EN ALGÉRIE
Souvent les grands desseins couvent dansle silence avant de se manifester aux yeux du monde. Souvent aussi, pendant la longue élabora lion d'une belle et utile entreprise, quelque chose des efforts préliminaires transpire dans le public, et lui apprend que des hommes dévoués travaillent pour son honneur ou sou profit. C'est ce qui est arrive pour celte grande pensée de la création d'une mer intérieure au sud de notre colonie d'Algérie! Depuis longtemps les explorations faites par des savants distingués, parmi lesquels nous citerons MM. Vuilleuiot, Dubocq, Ville, ont attiré l'attention sur le bassin des schotts, ces curieuses lagunes du désert, dont le plus intéressant est le scliott Mel-Rir. Tout récemment encore M. Mares a présenté au monde scientifique la possibilité d'une communication à établir entre ces bassins et la mer. Cependant pour nombre de raisons tenant aux personnes et aux choses, l'idée ne semblait pas mûre; elle l'est aujourd'hui!
Il y a quelques jours, le 22 juin, M. F. debesseps, dont le nom se trouve associé à l'une des plus grandes victoires de l'homme sur la nature, entretenait l'Académie des sciences du projet qui semble définitif, celui de M. Roudaire, capitaine d'état-major. Voici ce qu'est ce projet ' :
On se rappelle que les auteurs anciens parlent sans cesse de la fertilité prodigieuse des pays entourant la grande baie de Triton, au sud du territoire de Cartbage. Aujourd'hui ces pays sont arides, impropres à la culture, véritables déserts occupant le sud de la Tunisie et de la province algérienne de Constantine. Si l'on part du golfe de Cabès, autrefois Petite Syrte, on rencontre une sorte d'éminence prolongée indéfiniment le long de la côte, et large seulement de quelques kilomètres vers l'intérieur des
1 Voy. Mer algérienne, [» 79 cl 111.
terres. Lorsqu'elle estfrauebie, on aperçoit une vallée qui semble aller toujours en s'abaissant, et qui a une largeur d'environ 20 kilomètres. Le fond des dépressions les plus marquées est rempli par une eau saumàtre : ce sont les schotts, vastes espaces qui, l'été, monlrent une surface de boue dangereuse à traverser, et se remplissent lors des pluies. Entre les schotts s'élèvent des espèces de plateaux sur lesquels sont placés les bourgs et les villes où viennent les caravanes du désert, et cela continue pendant plus de 200 kilomètres, jusqu'au pied du Djebel -A urès, la plus haute chaîne de montagnes de l'Algérie.
Or, il faut penser maintenant, — les longue» et savantes recherches de M. Roudaire le prouvent sans réplique, — qu'autrefois tout ce pays était une belle baie, s'enfonçant de bù lieues dans la terre, y apportant la navigation, le commerce, et lui fournissant, avec des pluies et des fleuves, les éléments d'une incomparable fertilité. Le long de cette cote, aujourd'hui abandonnée, de la Syrte, s'élevaient des villes si commerçantes que le district avait reçu des Romains le nom à" Emporta (comptoirs).
Reportons-nous à une époque antérieure à Héro dote, ou même à son temps; car, en 450 avant Jésus-Christ, la communication était encore parfaite. La Petite Syrte (G. de Cabès) est alors confondue, sous le nom de baie Triton, avec son prolongement qui nous occupe. Un large chenal donne accès dans la mer intérieure. Cette grande île, qui semble barrer le passage à 10 ou 12 lieues de l'entrée, c'est l'île de Phla, aujourd'hui le Ncfzaouao. Cette presqu'île qui s'avance une douzaine de lieues plus eu arrière, et rétrécit la baie des trois quarts, c'est la Cliersoncso de N aphte, avec sa \ille de Ti^urus, aujourd'hui Touzeur. Lu peu plus loin, le golfe s'élargit de nouveau, à droite, ou voit les hauts sommets du mont Ames, au fond, les riches campagnes d'Ischéri, aujourd'hui Biskra avec sa plaine desséchée. Voilï ce qu'était, an temps de sa splendeur, le pays que fertilisait la grande baie de Triton.
Peu à peu cependant, les hommes ne s'occupant pas d'entretenir une communication si précieuse, les courants de fond, les vents de la haute mer accumulaient les subies à son entrée. Pendant plusieurs siècles, ce travail lent, mais fatal, s'accomplit; le passage devint difficile, périlleux, impossible enfin.
On suit dans les auteurs anciens, ignorants de ce qui précède leurs époques respectives, mais décrivant à ces mêmes époques l'étal actuel des lieux, ou suit les progrès du travail des forces naturelles. A l'époque de l'ère chrétienne, l'isthme était formé, la mer écartée» et le pays en voie d'arriver à la stérilité de plus en plus complète où il se trouve aujourd'hui. La grande masse d'eau séparée de la mer, diminuée par l'évaporation, se fractionne en flaques distinctes : on voit apparaître le lac Triton (Schott-el-Djerid), le lac ['allas (Schott-er-Rarhsa),le lac de l.mye(Seliott- Sellem), le lac des Tortues (Schott-Mel-R'ir) ; puis ces idées vogues du fleuve Gir, du fleuve Triton, sous lesquelles il faut entendre toute cette vallée su
dirigeant vers la mer, mais écartée d'elle peu à peu. M. de Lcsseps, en apportant à l'Académie un magnifique échantillon du banc de sable des lacs amers de l'isthme de Suez, a, dans une étude sur ces lacs, qui autrefois était des baies, comparé la formation du seuil de Cabès à celle, tout à l'ait colossale, du seuil de Phalouf, qui a détruit la communication égyptienne. Aux deux endroits, même phénomène. Seulement, à Cubes, il n'y a à rétablir qu'un modeste canal de 15 kilomètres (celui de Suez en a 150): c'est-à-dire une dépense à faire de huit millions. En mettant les choses au pire, la création de la mer in-
térieure d'Algérie ne coulera pas vinyl millions, tout compté. Qu'est cela pour transformer un désert de plus en plus envahi par les sables en une immense oasis de 600,000 hectares d'étendue? Créer un capital agricole de 600,000 hectares d'une fertilité sans pareille (cette terre a fait ses preuves), cela vaut bien la peine d'y regarder !
Est-il permis seulement d'hésiter? c'est le cri de tous ceux qui peuvent comprendre, et qui veulent le bien. Le Conseil supérieur de l'Algérie a mis à l'étude cette question vraiment capitale, dont la solution fera du pays ce que l'on avait espéré lors de la
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Tarte de la mer intérieure en Algérie.
conquête, le grenier, le trésor de la France. M. le général Chanzy s'en occupe activement, et tout l'ait espérer qu'il y portera quelque peu de la décision et de la vigueur militaires. Mais les savants et les hommes d'Étal ne sont pas seuls à comprendre des vérités si importantes. Écoutons encore M. Iloudaire: a En 1872, dit-il , nous rencontrâmes entre Coiistantine et Batna le caïd des nomades sahariens, Bou-Lakrase, de la famille desBen-Gannah. Il nous demanda pourquoi nous nous donnions tant de peine à construire des siguaux sur les sommets les plus élevés. Nous lui répondîmes que notre intention était d'aller ainsi jusqu'au Sahara, afin de savoir si le Sehott-Mel-R'ir était au-dessous du niveau de la mer. J'ai souvent contemplé les Schotts, reprit-il tout rêveur; j'ai pensé quelquefois qu'ils étaient semblables à la mer, et que jadis les flots venaient jusque-là. » Je lui ex-
pliquai alors comment il serait peut-être possible de les y ramener. « Dieu le veuille ! dit-il, après un instant de silence ; ce sera une grande chose, »
Grande chose en effet, que cette création dont le contre-coup bienfaisant se fera sentir dans toute la barbarie et jusque sur les côtes d'Italie et de France, qui défendra la province de Coiïstantiue des sables envahissants du désert, et lui rendra l'état florissant de culture qui la faisait siriohe autrefois.
H. Dr la Blanc hère.
TlîMULUS OU BUTTE DE DîSSIGNÀC
A deux lieues de Saint-Xazaire (Loire-Inférieure), près de la route qui relie cette ville à Guérande, on peut remarquer un tumulus construit sur un petit