DANS LES CROTTES PYRÉNÉENNES
La grotte d'Espalungue, ou d'Arudi, est située à proximité d'un petit ruisseau, à moins de 2 kilomètres du gave d'Ossau; elle domine la vaste plaine d'Arudi qui fournissait aux rennes d'excellents pâturages. Lu moraine de Bescat n'en est distante que de A kilomètres.
La grotte est formée d'un vaste auvent qui se resserre en s'enfonçant dans la profondeur de la montagne et se termine par un corridor large, long, élevé et sinueux. Ce corridor, dans lequel pourraient circuler des voitures, donne accès dans la grotte proprement dite, vaste rotond» au dôme élevé, d'où pendent quelques .stalactites. Le sol de l'auvent ou vestibule, du corridor et de la grotte, est formé par des foyers de l'âge du renne pleins d'ossements brisés de cerf, de renne, de bœuf, de cheval, de chamois et d'oiseaux. Les débris de cerf sont en grande abondance. En quelques endroits du vestibule et du corridor, un peu de terre jaunâtre recouvre les fovers. Dans la grotte même, les cendres charbonneuses rendent le sol noir. On marche dessus. Parfois elles sont recouvertes par une mince couche de stalagmite ou par des blocs de rochers tombés de la voûte.
M. Garrigou a trouvé dans la partie gauche de la grotte une flèche barbelée, et pendant les fouilles du Congrès scientifique de France, RI. Raimond-Pottier a recueilli au bout du corridor, dans les couches supérieures des foyers, un petit bâton en bois de renne sur lequel sont gravées profondément des courbes enlacées.
"Voulant faire une fouille dans cette caverne, je pensai qu'il fallait d'abord rechercher l'endroit le
plus favorable à l'habitation. Le vestibule, exposé aux vents du nord, n'a |>u être habite ([ne l'été. Le corridor lui-môme est très-froid quand le vent du nord s'y engouffre. Lu grotte ne présente pas cet inconvénient au même degré ; le terrain situé près des rochers qui forment les parois à droite et à gauelie de l'endroit où débouche le corridor sont même tout à fait à l'abri. C'est là que je résolus de faire une fouille, .le choisi» l'angle de droite qui est le plus profond. Je fis creuser le sol à environ un mètre de profondeur sans atteindre le fond des foyers. La cendre est noire, très-charbonneuse. J'v ai recueilli des silex taillés présentant les formes magdaléniennes et divers instruments en bois de renne, notamment des poinçons, un ciseau semblable aux burins employés pour tailler finement la pierre, mais qui servait probablement alors à détacher les peaux ou à sculpter le bois tendre; un fragment de poignard dont deux rameaux de corne de renne forment la garde ; divers débris d'aiguilles parmi lesquels il y en a un d'ivoire; enfin un bâton de commandement sur lequel sont sculptées, à la f.uxm des bas-ieliefs, doux magnifiques tètes de chèvre dont l'une a 15 centimètres de long, en y comprenant la corne. Les moindres détails sont rendus, les poils même n'ont pas été omis. J'avais d'abord pensé que l'animal figuré était un bouquetin dont la courbure des cornes légèrement en hélice aurait été mal rendue par l'artiste; mais il est évident que la longueur de la tête est trop grande proportionnellement à celle des cornes pour qu'on la rapporte à cette espèce. Vian des tètes sculptées a la corne descendant et ramenée en avant. Le bàlon de commandement est terminé par un large anneau (voy. la figure ci-contre).
J'ai exploré sur le territoire d'Arudi une autre grotte située à environ 3 kilomètres à l'ouest de celle que je viens de décrire. Le maire de la commune me l'avait enseignée. Klleest largement ouverte à l'ouest et se trouve à une faible distance d'un petit ruisseau. Le fond en est obstrué par des rochers détachés de la voûte aune époque peu éloignée. Les pasteurs néolithiques et les pasteurs gaulois en ont fait successivement leur séjour. Les fovorsde l'époque gauloise ont plus d'un mètre d'épaisseur. J'y ai trouvé un mors de cheval en fer, une grande quantité de fragments de poterie, des os de bœuf, de chèvre et de porc. Les foyers de la pierre polie m'ont donné des ponçons en os et en corne de chevreuil, de la poterie mal cuite, épaisse et grossièrement faite, des ossements de porc, de chèvre et de bœuf. Peut-être, si j'avais continué à creuser plus profondément, auraisje trouve les vestiges de l'âge du renne.
Cette caverne est remarquable en ce que les foyers gardois ou néolithiques sont parfois interrompus par des couches de limon. Or elle est si élevée au-dessus du lit du ruisseau, qu'assurément personne ne prétendra qu'elle a subi des inondations depuis l'époque de la pierre polie. Ces lits de limon proviennent d'une autre cause. Ils ont été formés par les eaux d'orage ou de plui ; prolongée qui, s'insinuant à travers les
fissures naturelles du calcaire et les fentes de la voûte, ont entraîné avec elles des particules terreuses empruntées soit au sol de la montagne, soit au limon du fond de la grotte; car la caverne, à l'époque quaternaire, a dû être remplie de vase lors des grandes inondations causées par la fonte des glaciers, mais les (illralions des eaux pluviales l'avaient en partie vidée quand l'homme s'y est installé. Cette explication donne la clef de beaucoup de difficultés relatives à des dépôts semblables intercalés au milieu des foyers plus anciens que ceux que j'ai rencontrés dans cette grotte.
D'Arudi, je me rendis à Ludion, point central de diverses excursions que je voulais faire. Guidé parle juge de paix du canton de Saint-Bertrand, je visitai d'abord la grotte de Maie vézie, située dans une étroite vallée. On y monte à travers un bois assez fourré. Cette caverne fut habitée aux temps modernes. Des escaliers taillés dans le roc et une muraille eu font loi. Elle se compose d'une galerie parallèle à la vallée, soutenue d'un côté par des piliers naturels formant arcade et d'un corridor assez large, mais bas, qui continue la galerie eu décrivant un coude à angle droit pour s'enfoncer dans la montagne. J'ai suivi très-loin ce sinueux corridor où l'on ne peut pénétrer qu'en se baissant et dont la voûte touchant presqu'au sol oblige parfois l'explorateur à ramper. Partout où j'y ai fait des fouilles, je n'ai mis au jour que du limon jaune ou du fin gravier dépourvus de tout vestige d'industrie humaine, dépôts formés aux temps quaternaires lors d'inondations considérables.
Au point où le corridor s'enfonce dans la montagne, le sol remué présentait les traces d'une fouille récente. C'était un habitant du pays qui, possédé tout à coup d'un beau feu pour les sciences préhistoriques, avait fait piocher en cet endroit. Le goût de ces sciences se répand de plus en plus. Hien n'est enivrant, en effet, comme de faire revivre par la pensée, avec leurs mœurs à demi sauvages et leur industrie rudinientaire, les peuples qui nous ont précédés sur la terre de France, déjà grande dès les temps les plus reculés par la pensée et par le goût des arts. Mais ces entraînements ont leurs inconvénients, et plus d'un riche gisement subit de rudes atteintes de mains inexpérimentées. L'explorateur qui avait fait cette fouille avait mis, sans s'en douter, la pioche sur une sépulture néolithique très-curieuse. 11 avait brisé les crânes et dispersé les os. Je reconnus les fragments de squelettes d'un adulte et d'un enfant dont les mâchoires présentaient un prognathisme considérable, et dont les humérus avaient la fosse olécranienne largement perforée. Les corps avaient été simplement enfouis dans la terre. J'ignore dans quelle position. Sous un rocher près duquel étaient les mâchoires de l'un d'eux, j'ai recueilli deux poinçons en os, deux défenses de sangliers ayant un trou de suspension et deux canines percées de carnassiers. Non loin de là était un silex en forme de couteau épais, retaillé à petits coups sur les bords. Le temps, qui me pressait, m'a forcé de laisser ma fouille
inachevée. Il y a peut-être encore d'autres choses à recueillir dans cette sépulture.
De là, je me rendis à la grotte de Gargas, à l'entrée de laquelle il y a un foyer de l'âge du renne non encore exploré. On m'avait promis de m'y laisser faire une fouille ; mais une influence occulte empêcha la réalisation do cette promesse.
Je m'engageai alors dans la vallée de la Nés te. Depuis longtemps je supposais que vers le point où elles'enfonccdaus le massif montagneuxdes Pyrénées, c'est-à-dire entre la Bartlic et Lortet, il devait y avoir une caverne de l'âge du renne. J'avais exprimé mon opinion à diverses personnes, et, dès l'année der-
s'installajenl souvent fous l'abri d'un rocher en surplomb. Ils trouvaient de l'avantage à choisir leurs habitations dans les mamelons placés au voisinage des anciennes moraines quaternaires, car en amont de ces moraines, les troupeaux de renne étaient nombreux, et dans les plaines d'aval la nature de l'herbe était favorable aux chevaux et aux bœufs qu'ils chassaient aussi pour en faire leur nourriture. Le voisinage d'un cours d'eau ajoutait les ressources de la pêche à celles do la chasse.
Lors donc qu'on veut trouver une grotte de l'âge du renne, il faut la chercher dans la partie la plus calcaire des Pyrénées, non loin des moraines quat or-
nière, j'avais chargé un manouvrier de ce pays de me naires, Yers le point où un cours d'eau de quel-pie renseigner sur l'existence des grottes de cette région. Il put, quand je le revis, m'en citer quelques-unes. Je choisis immédiatement, pour but de mon exploration, une caverne à large ouverture, située à Lortet, parmi beaucoup d'autres. C'était, une de celles que des chercheurs venus en ce pays quinze jours avant
moi avaient négligé de fouiller.
On pense généralement quo la découverte d'une grotte préhistorique est due au hasard.
Le hasard y est bien pour quelque chose, mais le raisonnement y est pour beaucoup.
Les Pyrénées sont composées dune chaîne centrale trcs-élevée, s'étendant d'une mer à l'autre, formée par des roches éruptives et par les schistes fies terrains anciens, contre lesquels s'appliquent au nord et au sud des contre-forts calcaires. Les grottes sont rares dans la partie centrale et cristalline de la chaîne.
Là, elles ne sont dues qu'à des fissures, à des conlouriiements d'assises; elles sont remplies d'abîmes. L'homme n'a pas choisi pour son séjour ces lieux d'horreur, il ne pouvait même pas, si elles n'étaient à un niveau très-élevé, y chercher, à l'époque du renne, un abri d'un jour; car alors tous les hauts ravins des Pyrénées étaient encore obstrués par les glaciers. Les contre-forts calcaires de la grande chaîne sont, au contraire, percés de nombreuses prottes présentant des ouvertures spacieuses et des abris relativement confortables. A l'époque de la Madelaine les vallées dont elles sont voisines, récemment débarrassées des masses immenses de glace qui les avaient encombrées pendant les temps rigoureux de la période quaternaire, étaient couvertes encore d'un limon froid, abandonné par les glaciers, sur lequel croissait avec abondance le lichen chéri du renne. C'est dans ces contre-forts que les chasseurs de renne devaient choisir leurs abris. Ils devaient préicrer les cavernes saines aux grottes humides, pleines de stalactites et de suintements, celles qui reçoivent l'air et le soleil par de larges ouvertures à celles qui ne communiquent avec l'extérieur que par d'étroits et obscurs corridors. Celles dont les entrées sont au nord, recevant un veut froid à celte époque encore rigoureuse, leur plaisaient moins que les autres. Ils
Denl-3 de carnassiers percées.
('Grotte de Malevtizic.)
importance quitte la région des montagnes pour entrer dans le pays de plaine; il faut, de préférence, fouiller celles qui sont largement ouvertes, celles qui ne sont pas humides et dont les entrées ne sont pas exposées au nord. Lu se conformant à ces règles, on ne réussira pas toujours; en ne les prenant pas en considération, on court le risque de faire des fouilles tiv3-iiombrcusc3 avant de rencontrer un bon gisement. — La grotte de Lortet que je choisis pour l'explorer présente tous les avantages que je viens d'éuumérer. Située dans une montagne au pied de laquelle coule la Neste, placée à 16 mètres audessus du niveau de la rivière, elle est largement ouverte à l'ouest. lùitre Lortet et la Bastide s'étend une moraine qui va se joindre au plateau de Lanncmezan, formé lui-même des éléments dispersés des moraines très-anciennes.
L'ouverture de la caverne a J'2 mètres ôO centimètres de largeur; le vestibule a 15 IU ,20 de largeur près dit l'entrée, \i mètres au milieu, mètres à son extrémité, entre deux piliers de stalactites. Sa hauteur est de 2 mètres au delà des deux piliers, il s'élargit et jette vers le nord un bras ou corridor au bout duquel ou voit briller, par une fissure qui a été autrefois une entrée, la lumière du jour. Au fond de lu grotte et à l'est, le sol se relève, couvert de stalagmites épaisses qui s'unissent à des stalactites descendant de la voûte. Les gouttes d'eau tombent nombreuses de longues et fines cristallisations qui pendent au-dessus de la tête des visiteurs. Peutêtre cette partie humide de la caverne n'u-t-elle jamais été habitée.
La longueur de la grotte habitable, depuis l'entrée jusqu'à l'endroit où. le terrain se relève, est de 20 mètres, Le sol du ves'ibule, malgré la sécheresse actuelle de la voûte, est couvert d'une couche de stalagmite ayant au moins 20 centimètres d'épaisseur. Aucun dépôt limoneux ne couvre cette assise, qui s'étend uniformément comme un parquet de marbre blanc.
Je fouillai à une profondeur de \ m ,bb, et trouvai la succession d'assises suivante :
0"', 20 stalagmite.
l'",02 foyers noirs, pleins de débris d'industrie et d'os brisés.
l m ,35 foyers jaunes, formés de cendre et de limon mêlés ensemble, contenant des silex et des bois de renne travaillés.
À celte profondeur, je fis enfoncer le levier dans la cendre. Il pénétra de plus d'un mètre sans rencontrer de pierre.
Je recueillis dans les foyers divers outils eu silex et des instruments en bois de renne, parmi lesquels je citerai des harpons, des aiguilles, des poinçons. Un fragment portait une gravure finement burinée, représentant un coq de bruyère, animal qui vit encore dans ce pays. Les espèces d'animaux dont je rencontrai les ossements sont l'ours arctos, le renard, le loup, le cheval, le bœuf, le cerf élaphe, le renne, le
tétras. Je recueillis encore quelque vertèbres do poissons.
Ce gisement présente la faune et l'industrie de l'âge du renne à l'époque magdalénienne. Kiles y ont été conservées pures de tout contact avec le monde nouveau, sans mélange possible avec les vestiges des peuples néolithiques et des civilisations les plus récentes, protégées par la couche de stalagmite qui les recouvre comme d'un linceul. Là, on ne peut alléguer, contre l'authenticité et l'âge des objets recueil lis, aucun remaniement avant eu lieu depuis leur enfouissement. Une momie sous ses bandelettes et dans son cercueil n'est pas plus authentique que l'âge du renne dans cette grotte sous sa couche de stalagmite. La civilisation romaine qui dormait sous les cendres de Pompéi n'était pas plus intacte quand les investi-
Nouveau buis de renne sculpté trouvé dans la grotte d'Ariuli. (Deux tiers de grandeur naturelle.
gateurs modernes l'ont rendue à la lumière, que n'étaient les foyers de Lortet, quand la pioche de mes ouvriers les a mis à jour. J'ai fait fermer cette caverne pour la préserver contre les déprédations d'hommes presque toujours ignorants qui, sans droit et dans le seul but de se procurer quelques objets curieux, n'hésitent pas à faire disperser, et trop souvent à détruire, par la main d'ouvriers inhabiles, les précieuses archives de ces populations sans nom qui ont habile le sol de la France avant les peuples néolithiques. Ed. Piette.
CHRONIQUE